Avertissements

Je n’entends pas discuter de la supériorité du but idéaliste/ éthique sur le but réaliste/matérialiste. J’évalue la pertinence entre les fins et les moyens, en qualité et en quantité. Je constate que jamais le hiatus entre la communauté des experts en straté­gie dans les différents États et les responsables politiques n’aura pris une telle dimension. Les militaires restent au milieu, imper­turbablement respectueux des règles de la démocratie et du devoir de réserve.

Je crois parfaitement possible d’adopter une stratégie effi­cace au service d’un but politique défini par l’éthique et l’idéal. Ma critique porte sur le fait que, premièrement, le but n’a pas été clairement défini et que, deuxièmement, la stratégie adoptée pour servir le but éthique-politique a été inadéquate d’abord, inconséquente ensuite. Ceux que l’on prétendait défendre et servir sont devenues des victimes à l’abandon parce que rien n’a été fait pour les protéger efficacement, c’est-à-dire dans l’urgence, contre ceux qui les persécutent.

Je ne prétends pas dire ce qu’il faut faire pour conduire la guerre du Kosovo. Je cherche à analyser aussi exactement et froidement que possible les pratiques, antérieures et présentes, pour permettre à ceux qui y trouveront leur intérêt d’orienter leurs réflexions et leur action. Parfois, sans illusions, je suggère ce qui pourrait être fait. Appliquant une méthode propre au raisonnement stratégique dont, à plusieurs reprises, on trouvera l’énoncé des principes, j’évalue des niveaux d’efficacité straté­gique. Cette méthode est agnostique, amorale et apolitique. Le général Poirier dit du stratège qu’il doit être schizophrène. Il lui faut, en effet, mesurer des rapports entre des fins et des moyens, et décider indépendamment de ce qu’il pense des fins. Tel est son statut et sa fonction. Situation frustrante pour lui. Comporte­ment irritant pour les autres, décideurs et praticiens de l’action qu’indisposent ces rappels à la cohérence.

En raison d’une dérive sémantique qui a déjà coûté fort cher, notre époque s’habitue à confondre les notions de dirigeant et de guide sous les termes de duce, führer, leader (éventuellement maximo). Or le véritable guide reste un personnage aussi modes­te que nécessaire, demeurant au service du dirigeant, du chef, cette “tête qui évalue décide”. Nulle part le pilote ne se confond avec le commandant. Il ne fait que connaître le chemin pour celui qui, ayant choisi une destination, entend y parvenir.

Enfer ou Ciel, qu’importe !”, disait Baudelaire. Le guide con­naît (imparfaitement) la montagne. Il ne se pose pas la question de son existence.

Concrètement, ces chroniques de la guerre du Kosovo, écrites au fil de l’événement dans une relation de dialogue permanent avec les journalistes, posent le problème de la véritable responsa­bilité des gouvernements européens à l’égard de leur destin politique.

Si, dans six mois ou un an, éclatait une nouvelle guerre entre la Turquie et la Grèce qui pourrait stopper le conflit ? Avec quels moyens ? Que l’on (je ne sais d’ailleurs pas qui serait “on”) choi­sisse le camp grec, celui de la Turquie ou que l’on se risque à une interposition entre ces belligérants, il faudra bien résoudre les mêmes difficultés : qui fait quoi, pourquoi, avec quoi, pendant combien de temps, en engageant quelles ressources ?

La belle âme ne sera vraiment à la hauteur de ses préten­tions que lorsqu’elle acceptera de considérer la vénalité de ses bons offices et de ses hautes recommandations. Seulement alors, elle acquerra, avec l’efficacité, la crédibilité.

Aujourd’hui, en raison de la faiblesse des uns et de la puis­sance militaire d’un autre, tout scénario de crise grave en Europe n’a de réponse qu’américaine, par les moyens des États-Unis et en fonction de leurs intérêts. Peut-on changer ce cours ? Les Européens (mais lesquels exactement ?) accepteront-ils tranquil­lement d’abandonner à la Grande Puissance le soin de leurs intérêts, revus et corrigés par les siens, ce dont personne ne pourra, en logique, la blâmer ?

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Le vertige de la guerre

“Angst, Gefahr, Katastrophe”,

Lettre d’Arnold Schoenberg à Kandinsky,
1934

La guerre du Kosovo s’apprête à entrer dans l’Histoire comme un des exemples les plus tragiquement parfaits de vertige. Vertige face à l’engrenage soudainement formé par l’enchaînement incontrôlé de décisions qui produisent des événe­ments qui ne correspondent pas aux attentes des décideurs. Lesquels sont conduits, par réaction en un effort d’ajustement, à de nouvelles décisions qui produisent de nouvelles réactions, à nouveau surprenantes et ainsi de suite. Spirale, tours d’écrous sans fil, et vertige¼ de l’inconnu.

Le système, machination ou machinerie, le système donc, si tant est qu’il soit défini, devient imprévisible.

Pourtant quelque chose a fonctionné qui était prévisible, disent tous les experts, la brutalité de l’intervention de l’armée serbe et de ces milices abjectes qui besognent depuis bientôt dix ans. L’irruption du flot des réfugiés affolés. Mais qui entend ce discours d’expertise ? Le vertige constitue une panne sensorielle. La vue et l’ouïe font momentanément défaut.

La guerre du Kosovo constitue une catastrophe, au sens de la perte de contrôle vertigineuse des procédures de sûreté de la centrale de Tchernobyl. Métaphore, bien sûr. Là bas, c’étaient des techniciens compétents et formés qui perdirent le contrôle, ici ce sont des gouvernements dont, à l’improviste, les compétences défaillent.

Au bout de la chaîne, jamais innocents, mais toujours payants, se trouvent les peuples, l’ordinaire chair des guerres.

Il ne sert à rien de comparer ce vertige à d’autres événe­ments antérieurs. Ce n’est pas le Viêt-nam, (immédiatement invoqué), qui enlisa les États-Unis, petit à petit, sans que l’admi­nistration Kennedy ait vraiment rien décidé. Ce n’est, pas davantage, la première guerre mondiale. Même si l’effet d’engre­nage a quelque chose de frappant, les alliances et les rapports de forces ne présentent aucun caractère comparable.

Chaque vertige est unique. Un principe les rassemble pourtant : la guerre, le plus terrible des instruments d’action, ne saurait s’utiliser au service d’une politique incertaine, légère et étourdie.

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Préface

Amiral François Caron

La guerre du Kosovo constitue un révélateur cruel et catastrophique au sens où elle précipite les questions interminablement reportées.

De fait, l’issue de cette guerre pose plus de problèmes qu’elle ne contribue à en résoudre. Non seulement elle laisse sans solution viable un espace particulièrement sensible au flanc sud de l’Union européenne que l’on prétendait pacifier mais, de surcroît, elle interpelle avec insistance les observateurs expéri­mentés qui, à juste titre, s’alarment des conséquences fâcheuses qui pourraient en résulter à terme, tant pour la stabilité de l’ensemble de la région que pour la gestion des crises futures. En recourant à une démarche politique et stratégique pour le moins originale, la communauté internationale – et plus précisément son bras séculier autoproclamé : l’OTAN – n’a-t-elle pas cautionné une véritable révolution dans les normes applicables tradition­nellement aux relations internationales et universellement admi­ses comme fondement de la charte des Nations unies ? En se référant à une nouvelle conception de son rôle et en recourant à une pratique inhabituelle des instruments de prévention et de coercition mis à sa disposition pour la gestion des crises, ne s’est-elle pas imprudemment fourvoyée dans une voie dont on peut craindre qu’elle n’aboutisse à une irrémédiable remise en cause de ce qui subsiste encore de l’organisation du monde en États souverains ? En eut-elle conscience, alors que de toutes parts l’on s’inquiète légitimement de l’effacement progressif des États devant d’autres formes de puissance et de pouvoir dont la maîtri­se par les instances internationales demeure problématique ? Plus inquiétant peut-être encore, n’a-t-elle pas gravement mis à mal la démarche intellectuelle et méthodologique que des siècles paraissaient avoir définitivement validée en matière de recours à la force armée ? En agissant de la sorte, n’a-t-elle pas détruit les repères fondamentaux qui constituaient en quelque sorte un langage commun entre les hommes ?

L’étude de cette guerre qui, pour se justifier, s’est préten­due d’emblée d’un nouveau type, ne manque pas de susciter la perplexité, tant paraissent peu compréhensibles certaines lacunes et insuffisances dans l’analyse préalable de la situation par les principaux acteurs concernés, et peu justifiables certaines ano­malies relevées dans leurs prises de décision.

Que des erreurs aient été commises faute d’une appré­ciation convenable des tenants et aboutissants de cette crise, que la stratégie retenue se soit révélée mal adaptée à un besoin sans doute incorrectement évalué, pourrait s’expliquer et se compren­dre en raison de la complexité évidente de la situation, si du moins les éléments d’analyse, les décisions prises et leur mise en œuvre s’inscrivaient dans une même logique ! Malheureusement le doute subsiste : existe-t-il réellement un fil directeur qui per­mette de relier de manière cohérente, comme c’est le cas de l’effet à sa cause, les éléments d’analyse aux décisions qu’ils ont inspi­rées, les choix retenus à leur mise en œuvre, et quel est-il ? À la vérité, la logique qui a présidé à la conception, à la décision et à l’exécution durant cette intervention est rien moins qu’évidente.

À défaut de parvenir à l’identifier de manière certaine pour comprendre les événements et leur enchaînement, l’on est réduit aux hypothèses : faut-il comprendre que les processus de réfle­xion, de décision ou d’exécution, ont échappé à toute logique par suite d’une perte de contrôle de la situation ? Ou faut-il admettre que ce “divorce” d’avec ce que l’on était accoutumé à pratiquer dans l’art de la diplomatie et de la guerre résulte d’une volonté délibérée des responsables de rompre avec des errements jugés inadaptés du fait du caractère exceptionnellement novateur de cette intervention – ce qu’il conviendrait d’ailleurs de démontrer ?

De fait, pour s’innocenter de l’accusation d’avoir fait déli­bérément litière des leçons les plus élémentaires léguées par l’Histoire, d’aucuns arguent de la prétendue révolution intellec­tuelle et technologique qui submerge le monde depuis quelques décennies. À les en croire, les références habituelles ne tiennent plus, car rien ne subsiste désormais d’un passé irrémédiablement condamné par le progrès ; les vieux adages et dictons populaires qui inspiraient la sagesse des anciens et guidaient leurs déci­sions et leurs actes, seraient désormais périmés, incitant les déci­deurs d’aujourd’hui à adopter de nouveaux schémas de pensée, de nouvelles démarches pour leurs prises de décision. De ce point de vue, la guerre du Kosovo marquerait de manière exemplaire, selon ses propres thuriféraires, le début d’un boule­versement intellectuel préludant à une nouvelle conception du monde, de ce qu’il doit être et donc de la manière de le régir.

Pourtant, passée l’excitation médiatique largement malsai­ne qui s’est repue, avec une complaisance coupable, d’images de souffrances intolérables pour faire passer des messages falsifiés, et de quelque côté que l’on examine la situation présente, force est d’admettre que rien de ce qui fut espéré, peut-être avec beau­coup de bonne foi mais aussi de naïveté ou d’angélisme, n’a été réellement acquis. Que reste-t-il en effet de ce but humanitaire si bruyamment proclamé, sous la bannière duquel se sont élancées les forces de l’OTAN ? A la vérité, pouvait-il en aller autrement, sauf à nous laisser convaincre nous-mêmes par une obsession moralisatrice ou à faire preuve d’une inacceptable hypocrisie ? Comment souscrire à un idéal, comment convaincre les victimes, lorsque l’on se montre à ce point chiche de moyens pour le faire prévaloir ? Pour quelle raison a-t-on manifesté une telle réticence à engager les moyens nécessaires ? Faut-il y voir un doute sur le bien fondé du caractère humanitaire de l’intervention ?

Ce n’était pas la première fois que des buts de guerre étaient inspirés par un idéal ou une idéologie ; mais que ne s’est-on souvenu que très exceptionnelles en sont les issues heureuses quand cet idéal ne s’inscrit pas dans un but politique concret et réaliste, et ne trouve pas son point d’application dans un objectif stratégique clair ! Quel était donc le but politique de l’interven­tion ? À quel objectif stratégique puisait-elle son inspiration sur le terrain ? Autant de questions où continue de s’égarer la sagacité des expert !

Tant d’interrogations insatisfaites suggèrent une réponse qui donne le vertige : faut-il conclure que les décideurs, comme frappés d’une soudaine et inexplicable cécité leur faisant perdre tout sens des réalités, se sont comportés en apprentis sorciers, insouciants des conséquences de leurs décisions et de leurs actes ? Comment en seraient-ils arrivés à cette incroyable extré­mité qui ferait planer un doute sérieux sur leur capacité à gérer le monde de demain ? Seraient-ils eux aussi les victimes de ce mal qui gangrène notre monde moderne, ce mal qui substitue le paraître à l’être ? Il n’est pas douteux qu’à travers l’usage qu’elle fait de l’information, la société moderne en accentue les effets néfastes. N’est-on pas facilement séduit par l’image flatteuse mais artificielle que notre imagination renvoie parfois de notre monde ? Peu importe souvent que l’imaginaire prévale puisque les médias se chargent de l’imposer, fût-ce au détriment d’une réalité pourtant avérée ? N’en a-t-on pas l’illustration au Koso­vo ? Les décideurs politiques ne se sont-ils pas livrés à une sorte de jeu dont ils auraient fixé arbitrairement et unilatéralement les règles, au mépris d’une réalité exigeante et souvent doulou­reuse ?

Devant le champ de ruines laissées sur le terrain et dans les esprits par ces quelques mois d’affrontement, la question, brutale et incisive, n’est pas que de pure provocation ; les décideurs ont-ils eu effectivement conscience que derrière le mot “guerre” se profilait autre chose qu’un simple jeu intellectuel ? Et si oui, savent-ils encore ce qu’est la guerre, cette activité humaine subtile d’une cruelle réalité qui mêle, à son plus haut point d’intensité, l’intelligence, la volonté et la force ? Quelle réponse, qui ne soit pas tragique pour les victimes, peut-on, doit-on donner à cette interrogation ? N’a-t-on pas volontairement boudé une réalité dérangeante pour privilégier une virtualité intellectuellement plus confortable et moins accusatrice ? Si tel est le cas, n’est-on pas en présence d’une dramatique subordina­tion de la réalité aux caprices de l’imaginaire ? Perversion de l’esprit engendrée par un culte irraisonné pour la spéculation intellectuelle, dont l’une des caractéristiques est précisément de n’accepter aucune confrontation avec le réel. Le jeu n’est jamais sanglant ; il reste virtuel, s’affranchissant en toute circonstance de la souffrance, de la douleur et aussi de la honte de l’échec !

Toutes ces interrogations sont redoutables sans doute mais il faut avoir le courage de se les poser, car des réponses qui y seront faites – et le plus vite sera bien évidemment le mieux – pourra dépendre l’aptitude de la communauté internationale non seulement à corriger ses excès, à réformer ses institutions si celles-ci se révèlent insuffisantes, mais aussi à faire face efficacement aux nouvelles crises qui ne manqueront pas de se produire !

La chronique de François Géré, commencée le 30 mars alors que tombent les premiers coups sur Belgrade et Pristina et qui se prolonge pendant toute la durée des opérations, a cette ambition. Elle s’efforce au jour le jour de décrypter les événements, les décisions et les actes pour tenter de reconstituer cette logique sans laquelle l’Histoire ne serait que le résultat d’un effroyable chaos ou d’un insupportable déterminisme dégradant pour l’hom­me. Patiemment, l’auteur tente d’ordonner les éléments d’un véritable puzzle pour obtenir de la réalité l’image la plus fidèle. Mais le moins que l’on puisse dire est que les repères y manquent singulièrement ; les pièces en sont disparates et ne s’emboîtent jamais ou si mal qu’elles paraissent ne pas appartenir à la représentation d’une même réalité.

Deux approches sont pourtant menées avec précision et méthode : chronologique et thématique, avec l’espoir que toutes deux concourront à faire la lumière en se complétant et se valo­risant mutuellement. Tous les acteurs sont observés et leurs buts, intérêts avoués ou cachés, enjeux ou arrière-pensées ana­lysés dans l’espoir d’en dégager une hypothèse plausible qui pourrait donner à cette guerre son véritable sens.

Quels liens entre les motifs humanitaires affichés, les buts politiques soupçonnés et les objectifs militaires visés par uns et des autres ? Les résultats obtenus coïncident-ils avec les succès recherchés et souvent prématurément annoncés ? Quels béné­fices les principaux acteurs auront-ils en définitive retiré de leur participation à cette intervention ? Quel crédit mettre à leur actif et à celui de la communauté internationale dans le règlement de la crise ? A-t-on fait un pas décisif vers une meilleure compréhen­sion et une gestion mieux adaptée de ce type de crise dont on dit qu’elles seront récurrentes ? Peut-on attendre le succès sans prendre de risques militaires, mais aussi politiques ?

Le bilan établi par François Géré est pour le moins inquié­tant. Comment réussira-t-on désormais à concilier le droit des États souverains et les droits de l’homme ? Qu’en sera-t-il de l’OTAN qui a révélé ses limites et ses insuffisances mais aussi son incapacité à se réformer ? Comment mariera-t-on le mora­lisme affiché pendant cette guerre et le statut de l’arme nucléaire qui s’arroge le droit de prendre les populations en otage ? N’est-ce pas un pas supplémentaire dans la voie de la délégitimation de ce type d’armement ? Et la défense européenne, la grande absente de la crise, n’a-t-elle pas reçu le coup de grâce ? Que sera le monde de demain si confronté aux difficultés à venir, on n’a recours qu’à la stratégie que l’on sait faire et non pas celle que l’on doit faire ? Autant de questions auxquelles l’auteur tente de répondre.

En définitive, la guerre du Kosovo pose la question récur­rente de la perception que les uns et les autres peuvent et doivent avoir de l’altérité et du droit à la différence, et aussi de la légitimité ou plutôt de la licité du pouvoir d’ingérence qui consiste le plus souvent à faire prévaloir sa propre perception de l’altérité au mépris d’autrui. En ce sens, cette chronique est l’occasion d’une salutaire réflexion sur éthique et politique dont François Géré se demande si elles sont conciliables, superposa­bles, interchangeables ou réductibles l’une à l’autre.

 

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VI- Conclusions

Relire l’Introduction à la stratégie de Beaufre ou la Strategy of technology de Kane, Possony et Pournelle laisse un goût d’évidence dans une approche cherchant fondamentalement à donner à la stratégie les moyens de son action. Cependant, les approches défendues sont restreintes, car cherchant à conscientiser le décideur et prônant souvent de façon prescriptive une technique instrumentalisée au plus haut niveau de la stratégie. Dans le même temps, l’ouverture de ces visions à d’autres approches – moins spécifiquement génétiques et plus axées sur l’impact de la technologie sur les études stratégiques et les relations internationales – fait courir le risque d’un brouillage des enjeux, parallèle au brouillage des référents politique, stratégique, opératique et tactique laissant au lecteur l’impression d’une stratégie à mi-chemin entre la chimère d’un techno-déterminisme et le brouillon.

1) Champs des possibles politiques et technologiques et générations de la dynamique génétique

Or, c’est la complexité même des enjeux, des chaînes de causalités et de ses niveaux d’action qui donne à l’approche génétique une richesse conceptuelle qui cherche dans ses racines les éléments qui limitaient les auteurs dans leurs théories. A ce stade, les théories génétiques telles que celles de Beaufre, Possony, Kane et Pournelle sont historiquement datées. Prescriptives dans l’ordre international bipolaire, elles semblent manquer de souffle dans la perception actuelle des conflits pré et post-modernes, mais trouvent un nouvel essor dans la présentation de la dynamique technologique comme un enjeu des relations internationales et dont des auteurs comme Ross ou Cohen sont représentatifs.

Dès la fin des années quatre-vingt, au moment où les études stratégiques mutaient pour peu à peu sortir du référent de la guerre froide et prendre en compte des phénomènes qu’elles avaient partiellement ignoré, des conceptualisations génétiques plus fortes dans leur articulation au politique et que l’on pourrait qualifier de seconde génération avaient émergé. Si Buzan pouvait encore faire œuvre de pionnier dans technology and international relations, il s’inscrivait encore largement dans le contexte bipolaire, mais augurait de nouvelles formes conceptuelles que développeront des auteurs comme Ross, mais qui ressortent assez clairement d’un niveau supérieur à la génétique de Beaufre, Possony, Pournelle et Kane.

S’appuyant sur un « champs des possibles » s’ouvrant de façon exponentielle sous le coup d’une dynamique scientifique raffinant les disciplines au gré des percées, ces auteurs de seconde génération semblent renforcer, mais en filigrane, l’ancrage politique de la technologie et donc, sa conduite stratégique. A ce stade, il existe un certain manque de conceptualisation de la technologie. Considérée comme une force externe, elle conduit les auteurs à minimiser les interactions existant entre les centres de recherche et les autorités civiles et militaires mais aussi à minimiser les approches bureaucratiques. De ce point de vue, l’apport des analyses de programmes et des relations industrielles, qui agissent à un niveau inférieur à celui que des stratégies génétiques, est non négligeable.  

En fait, les lectures de la dynamique technologique que les auteurs de la seconde génération offrent manquent d’assurance et, assez singulièrement, déconnectent parfois leur objet des dynamiques stratégiques et politiques, ce que nous ne ressentions pas chez des auteurs de la première génération mieux ancrés dans une réalité du temps privilégiant les études stratégiques et, par extension, le réalisme.

2) Les enjeux génétiques

S’il faut bien admettre à l’instar de C-P. David que les études stratégiques traversent une période de remise en question depuis la fin de la guerre froide[1], on pourrait peut-être y voir une migration paradigmatique allant dans le sens d’un plus grand partage conceptuel. On ne peut nier que la sécurité militaire est une des composantes principales d’une sécurité qui reste à définir en tant que telle autant que dans ses champs d’action, mais qui tends à minimiser la stratégie.

Aussi, les emprunts à l’économie, à l’histoire, à la science politique et aux relations internationales montrent l’émergence d’enjeux renvoyant 1) à la conceptualisation de l’Etat en tant qu’acteur stratégique et 2) aux questionnements politologiques sur l’articulation pouvant exister entre interne et externe.

2.1. L’actant stratégique dans sa vision du monde

Il est un fait que l’évolution des systèmes stratégique et des complexes de sécurité participe indubitablement des perceptions de la stratégie et des études stratégiques. Dans leur relation au politique, les généticiens de la première génération s’inscrivent ainsi pleinement dans une orientation conseillère de prudence et utilisant massivement des concepts d’essence stratégique. C’est ainsi que Beaufre produit une véritable stratégie, tant dans ses fondements et sa construction que dans sa liaison aux Armes, alors que Possony, Pournelle et Kane s’orientent plus spécifiquement vers le domaine politique en utilisant une méthodologie plus proche de l’étude technologique de la seconde génération et prenant plus spécifiquement en compte les dynamiques industrielles. Dans le même temps, ces mêmes auteurs éprouvent des difficultés à désigner les responsables de leur stratégie, et constatent que si elle n’est pas enseignée, elle reste du domaine d’un informel tendant à la cohérence et se rapprochant des analyses bureaucratiques de programmes. Peut être plus en stratèges qu’en politologues, les généticiens de la première génération personnalisent l’influence plutôt qu’il ne l’intègrent dans une vision bureaucratique, quoique les auteurs américains semblent plus sensibles à des approches bureaucratiques bien nécessaires dans leur interactions à la conduite des programmes mais aussi à la définition des stratégies technologiques. 

Les approches bureaucratiques et stratégiques n’en viennent cependant pas à s’opposer. S’il existe une « vision américaine » engendrant plus spécifiquement des analyses programmatiques, l’approche « française », plus classiquement axée sur la stratégie et sa théorie, reste d’une grande utilité dans l’appréhension politico-stratégique d’un programme tel que l’A-12. Couplée avec la position téléologique de Possony, elle force ainsi à remettre l’Avenger II dans la perspective du développement de la grand strategy américaine et lance de la sorte un pont conceptuel vers les notions de culture tant stratégique et de sécurité que technologique ou organisationnelle. 

2.2 L’actant dans sa relation à l’interne et à l’externe

En ce sens, la stratégie génétique renvoie à un effacement des frontières conceptuelles entre le national et l’international et qui, au sein même des deux, opacifie quelque fois les distinctions entre le privé et le public. De ce point de vue, la conceptualisation génétique présente une pertinence qui, si elle est poussée, dépasse l’oubli de l’interne dans les études stratégiques classiques et se rattache à une certaine forme de continuum de la sécurité systématisant les synergies entre les instances de sécurité civiles et militaires, dans la foulée de conceptions telles que celles développées par S. Bédar[2]. Au-delà, la génétique se perpétue pour trouver une légitimité hors du cadre de la guerre froide en démontrant son impact dans la conduite de programmes intensifiant la recherche technologique, comme semblent l’indiquer des études comme Air Force 2025. Il y a là un constructivisme technologique qui en renverrait presque au constructivisme développé dans les champs ressortant de la politologie[3] et qui ouvre les portes d’un futur conçu aujourd’hui.

Au sein des conceptualisations génétiques de première comme de seconde génération, plusieurs questions restent cependant pendantes. Pour ce qui concerne notre cas d’étude, la première pourrait bien être celle de la place de la guerre du Golfe et du bémol technologique somalien dans la syntaxe stratégique américaine et dans le choix de la polyvalence plutôt que de la spécialisation. L’efficience de plate-formes déjà existantes, des questions plus pertinentes comme le développement des forces légères et des capacités de projection en 1991 et la capacité de maîtrise la violence urbaine en 1993 semblent avoir plus nourri les débats stratégiques que l’adjonction de nouvelles capacités d’interdiction à celles déjà existantes[4]. Deuxièmement, à l’hyper-guerre un moment évoquée et utilisant les concepts développés contre l’Union soviétique, faut-il adjoindre l’hypothèse d’une technologie omnipotente qui, sans être déterminante, tends vers sa propre autonomie sur la zone de bataille[5], un hyper-technologisme ? Doit-on nier l’existence d’une tension s’orientant vers la primauté technologique et se fondant en amont à la fois aux déterminismes critiques des visions d’Ellul ou de Mumford en tant que positionnement académique et à la fois au technological momentum de Hughes en tant que champs de croissance du concept de génétique ? On entrevoit là les limites d’une analyse programmatique ne prenant en compte qu’un seul cas d’espèce, invitant à une analyse comparative et peut être aussi diachronique potentiellement plus riche.

3) L’A-12 : une vision du monde ?

Dans son positionnement hypothétique, un hyper-technologisme n’annulerait aucunement les principes stratégiques selon la plupart des interprétations[6] et légitimerait sans doutes plus encore les pistes de réflexions culturelles et perceptives. Ces dernières constituent un apport dans le sens d’un politique à la fois décisionnaire de l’action stratégique, mais aussi arbitral entre la pluralité des acteurs et de leurs analyses. Pour ce qui concerne plus particulièrement le cas de l’A-12, sa demande puis la suite de décisions politiques ayant abouti à la réduction du programme puis à son annulation montre la prise en compte des changements intervenus dans les relations internationales et ensuite coulés doctrinalement.

Dans le même temps, le développement dans les années 80 d’options technologiques partiellement implémentées dans la conduite stratégique des Etats-Unis a directement contribué à sa propre évolution. En particulier, l’intégration des technologies furtives dans les appareils de combat de l’USAF et de l’USN les vulgarisent sans pour autant qu’elles n’en viennent à pénaliser les performances des futurs appareils. C’est dans ce sens que le F-35 ou le F-22, tout en bénéficiant de potentiels défensifs non négligeables seront plutôt semis-furtifs que complètement furtifs, ce qui était le cas d’un A-12 dont la recherche de furtivité s’est transformée en dépassements budgétaires, en retards et en goulôts d’étranglement technologiques. Présentés comme monocausaux de l’abandon de l’Avenger II, ils n’en demeurent pas moins insuffisants à l’expliquer et tendraient plutôt à masquer un changement d’orientation génétique. Dès le début des années nonante, la dynamique technologique sous-tendant les programmes américains montre une tendance toujours plus lourde vers des engagements à distance, minimisant le contact à l’adversaire et libérant les capacités de développement techniques, ce vers quoi l’A-12 se montrait inadapté.

Renvoyant au culturalisme, cette tendance vers l’engagement à distance peut effectivement démontrer que des visions du monde peuvent se cacher derrière la conception d’un équipement militaire. Mais surtout, elle démontre que la valeur de l’instrument génétique se situe dans sa projection au sein d’un réseau théorique auquel il serait articulé et qui renvoie d’une certaine façon à l’analyse programmatique qu’avaient fait Law et Callon[7]. Et ce, que le niveau d’adéquation de la théorie à la réalité se situe au plan de sa pertinence politologique comme aux plans opératiques de son utilisation en tant qu’outil du renseignement ou d’instrument d’optimisation des stratégies industrielles, en particulier transnationales. 

4) Incarnation stratégique de la génétique et perspectives théoriques

Au sein de la dynamique du réseau théorique – voire épistémique dans la relation de filiation qu’il entretient à d’autres approches économiques et stratégiques – dont dépendent les théories génétiques, on ne saurait éviter l’étape de la qualification des déterminants et finalement, de donner une réponse à notre interrogation de départ. Surtout, même si les auteurs l’ayant défendue ne le montrent pas, la conjonction des aspects internes et externes invite à une très réticulaire et systémique interaction entre les enjeux et les forces techniques percolant au travers des conceptualisations stratégiques. 

De ce point de vue, la génétique ne peut être que transversale à la stratégie, la perméabilisant à l’innovation technique et ce même si le fondement de sa décision découle plus directement qu’aucune autre forme du niveau politique. L’intervention d’acteurs aux rationalités et aux cultures aussi différents que les personnels militaires, politiques, scientifiques mais aussi commerciaux pose en soi la question de la détermination des causalités mais aussi de rivalités potentielles que ne restitue pas (Beaufre) ou peu (Possony, Pournelle et Kane) les généticiens . Mais si le fonctionnalisme de l’examen des rôles des acteurs pourrait nous montrer les interactions pouvant exister entre eux, l’abordage de la question sur un plan plus spécifiquement de nature politico-stratégique permet d’apprécier une rentabilité conceptuelle qui s’essoufflerait trop rapidement sous le coup de la seule prise en compte des facteurs internes. 

Et de constater que si le facteur technologique affecte virtuellement chaque dimension de la stratégie et des organisations militaires, sa potentielle omnipotence oblige et revalorise la décision dans le choix des moyens, en tactique comme en stratégie. Elle ne peut toutefois s’opérer sans une connaissance dont le processus d’acquisition est peut-être la clef de l’articulation entre déterminants technologiques et idéels. L’emphase mise sur les procédures de simulation ou le rehearsal (projection prospective d’un engagement) met la technique au service d’un commandant qui continue à définir les paramètres d’une simulation qui utilisera des principes stratégiques dont la présence restera symptomatique de la supériorité intrinsèque d’une décision d’ordre idéelle et qui seule ordonne le mouvement et l’exploitation de la technique. Dans une telle perspective, la question de l’automatisation ne trouve que des réponses partielles. Elles ne peuvent cependant se passer ni de l’idéel et en particulier de sa projection dans l’action ni d’une décision politique de la mettre en œuvre. C’est notamment la position de plusieurs soft determinist selon lesquels l’idéel en tant que schème conceptuel du réel donne au premier un rôle de déterminant.

Dans cette optique, la détermination des avancées technologiques relevant essentiellement d’une tactique génétique oscillant entre dynamique de la découverte d’une part et éthique du scientifique de la défense d’autre part, la stratégie génétique en resterait cantonnée à l’idéel. Dans la structuration de ce dernier, les schémas montrant une stratégie des moyens périphérique, courants dans les ouvrages en la matière, restituent mal une place fondamentalement disputée où entrent en tension des logiques et des dynamiques techniques virtuellement infinies d’une part et une dynamique stratégique a priori finie dans ses fondements  d’autre part.

De ce point de vue, les théories génétiques, dans la complémentarité de leurs générations et dans les relations qu’elles entretiennent avec leur réseau épistémique, trouvent des champs opératoires potentiellement fertiles dans l’hypothèse d’une RMA qui dépasserait les strictes approches matérielles et historiques pour se réticulariser entre elles. 


 


[1] David, C-P., La guerre et la paix. Approches contemporaines de la sécurité et de la stratégie, op cit.

[2] Bédar, S., « La stratégie américaine entre libéralisme globalisé et militarisation », op cit.

[3] Sur cette question et bien que C-P. David s’interroge sur sa pertinence en tant que théorie, de paradigme de posture intellectuelle : Hopf, T., « The promise of constructivism in international relations theory », International Security, n°23, Summer 1998. L’ouvrage de Buzan, Waever et De Wilde offre une pratique académique du concept : Buzan, B., Waever, O., De Wilde, J., Security : a new framework for analysis, Lynne Rienner, Boulder (CO), 1998. 

[4] Bien que l’emphase académique et opérationnelle mise sur l’Airpower nuance une telle position. Pour un plaidoyer en faveur de l’interdiction : Bingham, P.T., « Revolutionnizing warfare through interdiction », Air Power Journal, Spring 1996.

[5] Les Etats-Unis travaillent sur plusieurs drones et missiles tactiques qualifiés de « rôdeurs » et disposant d’une capacité de reconnaissance automatique de leurs cibles (fire and forget).

[6] Coutau-Bégarie, H., op cit., Murawiec, L., op cit., Echevarria, A.J., op cit.

[7] Law, J. and Callon, M., « Engineering and sociology in a military aircraft project : a network analysis of technological change », op cit..

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V – Le niveau opérationnel de la stratégie génétique

En tant que méthode, la stratégie est traditionnellement représentée suivant ses quatre paliers d’action politique, stratégique, opératif et tactique[1], bien que la légitimité du troisième soit souvent discutée[2]. Leur fonction a évolué avec les conflits, aboutissant à un brouillage des référents où la hiérarchie des paliers stratégiques a été modifiée. En particulier, les actions tactiques tendent à impacter de plus en plus systématiquement le niveau politique (et vice-versa), alors que les débats sur leur pertinence vont toujours bon train, notamment quant à leur actualité dans une période de changement technologique majeur[3].

La portée universelle du brouillage des référents tactique, opératique et stratégique reste toutefois à démontrer, car elle serait surtout le fait d’armées technologiquement intensives et qui, à l’image de la renaissance des études opérationnelles des années 80 et les plans de l’USN de cette époque, misent nettement sur les progrès de la missilerie, de la mobilité, de la complexification corrélative des systèmes d’armes et de leur interconnexion[4], et finalement de l’offensive. Or, la stratégie opérationnelle mise sur une manœuvre permettant des gains plus importants, mais elle fait aussi prendre plus de risques aux commandants, car elle recherche une charge offensive nécessitant une concentration des forces les vulnérabilisant[5]. Dans le même temps, les théoriciens de la défense défensive prônaient une instrumentalisation de la technologie dans le sens d’une usure des forces adverses, de sorte que les défaites tactiques n’impliqueraient la défaite stratégique que passé un seuil critique plus rapidement atteint avec la manœuvre[6]. Dans la foulée, ils proposent une dispersion assurant la survie des forces, qui trouve par extension et d’elle-même un prolongement en stratégie génétique : la répartition ou la concentration des investissements sur un secteur donné permet d’éviter ou de prendre un risque technologique. A cet égard, en matière d’interdiction, l’USN, comme finalement l’USAF, a poursuivi dans les années quatre-vingt une politique prudente, entre des missiles de croisière et un A-12 tous deux capables de mener des missions aussi bien conventionnelles que nucléaires[7].

Dans la même optique de parallélisme, la manœuvre génétique peut impliquer une mise en service/modernisation dans des secteurs considérés comme stratégiques, alors que l’usure génétique vise à soutenir défensivement une course technologique et à combler d’éventuelles fenêtres de vulnérabilité sans nécessairement chercher la supériorité. Dans le même temps, une manœuvre génétique de nature offensive telle que l’annonce du programme A-12[8] se transforme en usure lorsque des appareils existant sont modernisés et que l’Avenger II est abandonné. Le statut de cette usure est cependant ambivalent, au même titre que la défensive[9] : constitue-t-elle l’abandon de la capacité d’attaque médiane par l’USN ou le prélude à une contre-offensive (mise en service du F-18E) ?  

Dans leur articulation aux niveaux stratégiques, les postures défensives et offensives et leurs liens à la technologie sont généralement considérées comme centrales et les études des années quatre-vingt sur le « culte de l’offensive » et ses liens au dilemme de la sécurité en sont exemplaires, y compris dans ses conséquences organisationnelles[10]. Mais ces postures ne permettent pas en soi de nécessairement atteindre les objectifs fixés : la défensive d’usure de la Ligne Maginot et du déploiement avancé de chars généralement supérieurs à leurs équivalents allemands n’a pas empêché la défaite française de 1940. L’impact cumulatif d’actions tactiques et opératiques permet des résultats stratégiques et montre les limites des déterminismes technologiques dans leurs applications à la défensive et à l’offensive[11].

1) Tactique et opératique dans la stratégie des moyens

D’un point de vue historique, les guerres du Kippour et du Vietnam sont souvent citées comme les premières où les aspects tactiques ont le plus nettement impacté le niveau politique des opérations et de leur poursuite[12]. Dans la généalogie de cette transition, les Première et Seconde guerres mondiales ont démontré l’impact politique des actions opératiques, alors que l’impact opératique des actions tactiques était déjà largement démontré par de nombreux auteurs. Dans cette articulation, le rôle de la bataille d’anéantissement, souligné par plusieurs auteurs comme la voie occidentale de la guerre[13] a souvent été vu comme permettant de développer les options technologiques, mais aussi comme déterminantes dans l’oubli d’une tactique qui n’a souvent été abordée que sous l’angle parfois trop historique de l’étude des batailles antiques[14], de l’apport de la poliorcétique[15] ou des apports du Moyen-Age au combat[16]. Des études à proprement parler tactiques subsistent néanmoins[17], alors que la prise en compte des guérillas et plus généralement des stratégies indirectes revalorisent une tactique où l’opératique interfère régulièrement, notamment lorsque l’USAF s’impose dans les missions de contre-terrorisme[18], éventuellement dans un environnement urbain.

Plus loin dans le temps, un auteur comme Ardant du Picq s’était attaché dans ses Etudes sur le combat à des facteurs aussi tactiques à la base que le moral des troupes[19]. La liaison entre les niveaux tactique et stratégique est patente lorsque l’on applique les raisonnements de du Picq à l’effondrement des armées, qui serait d’abord moral et qui précèderait la défaite physique[20] – et par extension matérielle –, une optique reconnue par Beaufre[21]. Mais nous pouvons aussi considérer que la technologie impacte le moral : que l’on se repose trop sur le facteur technologique dans la conduite du combat (les Etats-Unis en Somalie)[22] ou qu’elle amplifie la détermination des combattants à vaincre (Israël dans les guerres israélo-arabes), elle reste présente. Du côté adverse, le feu abasourdi et paralyse, plus encore s’il atteint directement les positions adverses[23] et la technologie devient une composante de la manœuvre psychologique[24], tant tactique qu’opératique.

La tactique est actuellement considérée comme surdéterminée par une technologie opérant tant aux niveaux tactique qu’opératique, en raison de l’application à la stratégie de la métaphore des feux croisés : des systèmes d’armes parfois très éloignés/dispersés, comme des croiseurs et/ou des bombardiers dotés de missiles de croisière, peuvent traiter des cibles tactiques concentrées. Il s’agit d’une tendance observée depuis les années 70 et 80 dans le domaine terrestre du combat (le combat nucléaire tactique[25] puis le programme Assault Breaker[26]), mais depuis plus longtemps pour les forces aériennes ou navales[27]. Cette relativité trouve en Beaufre une conceptualisation de la stratégie génétique au moyen de référents tactiques aux causalités et aux impacts stratégiques :

Tableau 4 – Equivalence des stratégies idéelle et matérielle – application au cas de l’A-12.

Action

Equivalence idéelle durant la 2ème GM

Application à la stratégie génétique

Cas du A-12

Attaquer

Ardennes 1940

Réaliser un progrès technique mettant en défaut la sécurité de l’adversaire

Groupes de porte-avions d’attaque, missiles de croisière escalade horizontale

Surprendre

Ardennes 1944

Réaliser un progrès avec une grande avance sur les prévisions

Opérationnalisation de différents types d’avions furtifs

Feindre

Offensive allemande sur la Hollande – 1940

Engager l’adversaire par des progrès dans une course technologique sur une direction différente de celle que l’ont suit vraiment

Multiplication des programmes technologiques.

Tromper

Menace alliée sur le Pas-De-Calais plutôt que sur la Normandie – 1944

Faire croire que l’on va réaliser certains progrès ou cacher les progrès qu’on réalise

Accent sur les capacités radars et air-sol de l’A-12

Forcer

Bataille de Normandie 1944

Dépasser l’adversaire en performance dans un domaine où il est fort

Production de masse d’avions de très haute technologie

Fatiguer

Stalingrad 1942

Faire faire à l’adversaire des dépenses importantes et plus grandes que soi-même dans un domaine où la course est engagée

Course technologique sur les lasers et leur application à la guerre aérienne

Poursuivre

Allez et retours dans le désert libyen

Exploiter une supériorité pour obtenir un avantage politique partiel

Pluralité des programmes furtifs, y compris navals

Parer

Bataille des Ardennes 1944

Rétablir la valeur du système de sécurité par des interventions ou des réalisations

Tactique : furtivité

Stratégique : masse des capacités furtives appliquée à une force

Riposter

Contre-offensive soviétique

Répondre à un progrès par un autre progrès prenant en défaut le système de sécurité adverse

Tactique :Sûreté de la pénétration de l’espace aérien soviétique

Stratégique : missions de l’A-12.

Esquiver

Repli allemand sur la Lorraine après la bataille de Normandie

Refuser d’engager la confrontation sur le terrain imposé par l’adversaire – emphase sur d’autres secteurs technologiques considérés comme plus essentiels*

Tactique : Engagement à distance

Stratégique : Stratégie qualitative plutôt que quantitative et développement de la concentration technologique.

Rompre

Armistice français de 1940

Accords d’armements ou retrait politique pour éviter le show down

Annulation de l’A-12, accent sur la polyvalence plutôt que la spécialisation. 

Se garder

Défense de la Grande-Bretagne de 1940

Etre en avance sur les progrès adverses

Conserver l’initiative en matière de furtivité

Dégager

Guerre navale en 1942 pour isoler Rommel en Libye

Réaliser un progrès qui oblige l’adversaire à modifier ses dispositions offensives

Forcer l’URSS à plus de défensive par la disposition d’une forte capacité offensive

Menacer

Menaces de débarquement allié en France jusqu’en 1944

Disposition pouvant conduire au déclanchement de la montée au extrêmes

Renforcement et doctrinalisation des capacités offensives

Source : adaptation du tableau n°II, Beaufre, A., Introduction à la stratégie, op cit., pp. 34-35.

* : André Beaufre avait placé un point d’interrogation dans cette case  

Sur un plan génétique, il existe une évolution dans la conceptualisation de l’impact militaire de la technologie : d’essentiellement tactique chez Napoléon ou Schlieffen, elle devient opératique durant la Seconde Guerre mondiale pour Fuller ou Liddell Hart. Or la tactique et sa pratique continuent d’impacter les choix technologiques. D’abord parce qu’il existe des boucles de rétroaction entre les niveaux d’action et la conception/adoption des matériels. Au-delà, l’augmentation de la puissance de feu disponible, la létalité croissante des systèmes d’armes[28] et la décentralisation des structures de combat donne à l’officier un rôle de directeur non seulement du combat, mais aussi des moyens employés dans l’accomplissement de sa mission[29]. Il existe là une forme tactique de la stratégie génétique au travers du choix des moyens[30]  et non un déterminisme génétique tel que chez Fuller ou Guderian[31], que peu d’auteurs, mis à part Beaufre, ont directement souligné.

2) Stratégie génétique et niveaux stratégiques

Indirectement, on sent toutefois chez Liddell Hart, Fuller ou de Gaulle une tension de leur vision en direction du stratégique, du fait même du manque de légitimité perçue du niveau opératique. Entre petite stratégie et grande tactique, l’opératique ne constitue un niveau en soi que dans une acception mondiale d’une stratégie projetée et projetable à l’envi, ne limitant les ambitions que par les limitations technologiques et cachant la centralité de ses moyens. Les acceptions changent cependant avec un nucléaire génétiquement hyper-intensif. La France développe une capacité stratégique alors que l’essentiel de sa stratégie des années soixante ne se centre pourtant que sur l’Europe, et atteindre des objectifs sur une zone opératique (survie de la métropole) se fait par l’acquisition de capacités stratégiques (capacité de mener un conflit nucléaire).

Ces distorsions dans la liaison entre les niveaux opératiques et stratégiques sont patentes dans le domaine de l’aviation et de l’aéronavale. Le porte-avions est un instrument de nature stratégique de par sa capacité de projection dans les zones capables de l’accueillir, mais sa légitimité stratégique lui provient essentiellement de la combinaison des capacités de frappes de son groupe[32], et dont l’A-12 devait faire partie intégrante. Capable de contrer les défenses adverses, disposant d’une capacité de ravitaillement en vol et disposant en propre d’une large autonomie de combat, l’Avenger II devait pouvoir attaquer des objectifs stratégiques en Union soviétique. A contrario, des appareils plus légers comme l’A-7 Corsair II ou le F-18 Hornet avaient une capacité essentiellement tactique[33], mais l’assertion est relative, car basée sur des options stratégiques de spécialisation des équipements qu’annule un armement adéquat transformant l’avion en plate-forme d’armement travaillant à distance. C’est notamment dans cette optique que l’USN s’est engagée dans une logique de polyvalence dès le milieu des années 80[34] : chaque appareil devant être capable de remplir plusieurs types de missions, alors que leurs successeurs devaient être polyvalents dès leurs conceptions. Le F-35, qui doit notamment remplacer les F-16 américains et qui sera proposé à l’exportation, et le F-18E, version élargie du premier[35], sont typiques de cette approche, politiquement poussée par l’administration Clinton mais militairement réfrénée, avant que D. Rumsfeld ne remette le premier programme en question[36].

Orientée vers la standardisation des équipements des membres de coalitions – et en particulier de l’OTAN[37] – la politique américaine s’était alors orientée vers la pratique d’un multilatéralisme militairement plus tactique, contre un unilatéralisme plus opératique. Ce dernier aurait pu prendre la forme d’un A-12, trop cher pour pouvoir être opéré par des Alliés à qui il avait souvent été reproché de ne pas investir dans leurs défense[38], mais s’est finalement concentré sur des missiles de croisière utilisés systématiquement là où les USA interviennent. Dans une optique multilatérale aux forts relents stratégiques, les Etats-Unis auraient assuré le leadership d’une coalition basée non sur la standardisation technologique mais sur le charisme et les capacités d’un commandant[39]. Cette vision est couplée à une division des tâches laissant aux autres membres de la coalition d’assurer les missions les plus exposées[40] dépendantes de principes de la guerre eux-mêmes au cœur de l’approche génétique.

3) Principes de la guerre et opérations génétiques

S’il est difficile de désigner un principe premier au sein de la hiérarchie des principes stratégiques, la première approche stratégique peut passer par les concepts de stratégie directe et indirecte. Entendue comme le choc frontal de deux forces, la stratégie directe est celle d’un A-12 visant les cibles stratégiques de l’adversaire, alors que l’optique indirecte voit en l’A-12 la réponse à des défis périphériques tels que les futurs porte-avions soviétiques[41]. Mais à cette approche s’en ajoute une autre, d’un niveau stratégique plus élevé et considérant que l’objectif d’une stratégie technologique est d’« atteindre directement la volonté de résister » de l’adversaire[42] ou encore de viser « l’interdiction, la paralysie, la négation de toute forme de puissance militaire hostile »[43]. Les concepts de stratégies directes et indirectes se montrent ainsi relatifs dans leurs application à la stratégie génétique qu’à la stratégie de combat[44], mais renvoient surtout aux concepts de symétrie et d’asymétrie ainsi qu’aux principaux principes opérationnels de la guerre.

3.1. Principe stratégique d’économie des forces et principes génétiques qualitatifs et quantitatifs  

L’économie des forces est généralement citée comme un des premiers principes de la guerre. Définie par Foch comme « l’art de peser successivement sur les résistances que l’on rencontre, du poids de toute ses forces et pour cela monter ces forces en système »[45], elle peut aussi intégrer une vision minimisant la force engagée où elle se caractérise par « (l’emploi de) toute la puissance combattante disponible de la manière la plus efficace possible ; (le fait d’allouer) aux efforts secondaires que le minimum de puissance combattante indispensable »[46], permettant ainsi l’engagement du feu vers l’adversaire. Sa première application à la stratégie génétique trouve dans la répartition des investissements à destination des équipements un révélateur des options prises dans le courant de ce qui est envisagé comme une confrontation technologique ou comme une guerre en soi chez Possony et Pournelle[47]. Dans cette acception, les fenêtres de vulnérabilité sont des fronts dont les investissements, la R&D, les achats, les concepts d’emploi[48] et les unités constituent les forces déployées. Poussée encore plus loin, l’économie des forces vise chez Beaufre à dégager une liberté de manœuvre élargissant le champs de l’action stratégique. L’A-12 aurait du permettre de donner aux Etats-Unis et en particulier à l’USN un potentiel de traitement des objectifs de haute valeur. Or, le principe d’objectif – qui vise à la définition d’un but clair pour chaque action – n’a pas été respecté, car la course à la légitimation programmatique a clairement fait déborder les missions assignées à l’A-12 et a fini par diluer sa fonction principale[49]. Dans le même temps, le concept de spécialisation des forces aériennes américaines[50] limite la liberté d’action à la disposition de l’ensemble de la panoplie aéronautique, érigée en un système dont ne sauraient être évacuées des composantes telles que l’entraînement[51], voir une culture particulière.

Cette articulation entre objectifs, cultures et économie des forces par l’attribution prioritaire d’investissements trouve un équivalent en stratégie génétique dans l’opposition entre les stratégies qualitatives et quantitatives. Elle à pris une tournure nette dans le courant de la guerre froide, lorsque des auteurs comme Holloway[52], Sapir, Possony, Pournelle et Kane considéraient que les Etats-Unis menaient une politique qualitative fondée sur des sauts technologiques majeurs alors que les Soviétiques misaient sur la quantité tout en basant leurs innovations sur des technologies éprouvées[53]. On pourrait aussi y trouver une transcription en génétique des modes séquentiels (Etats-Unis) et cumulatifs (URSS) de la stratégie.  

La pertinence de l’opposition entre qualité et quantité (résultant de l’impossibilité de construire massivement des équipements de très haute qualité) c’est cependant estompée dans les années nonante avec l’effondrement du modèle quantitatif. Non seulement l’URSS avait fini par reconnaître avec Ogarkov et Akhroméev la nécessité de développer des options qualitatives[54], mais des Etats toujours plus nombreux ont développé des stratégies d’essence qualitative. La recherche d’une puissance de feu précise, d’une forte mobilité tactique, de marges de manœuvres plus large peuvent ainsi partiellement expliquer les développements génétiques saoudiens, malaisiens ou indonésiens et il y a sans doute lieu de se poser la question de l’impact des enseignements de la guerre du Golfe dans le développement de telles stratégies.

3.2. Principes stratégiques de surprise et d’initiative et principe génétique de supériorité.

Le rapport entretenu par la technologie à la notion d’innovation est généralement associé à des principes manœuvriers plutôt que d’usure. Cependant, cette acception se traduit par un rapport spécifique à la prise d’initiative, qui renvoie elle-même à la surprise. S’ils constituent des classiques stratégiques rapidement incorporés aux principaux corps doctrinaux, ces principes trouvent aussi et assez naturellement une extension en stratégie génétique, dans le secteur nucléaire (acquisition des armements[55], missilerie)comme dans le conventionnel, renouvellant la dialectique évolution-révolution.

L’introduction du F-117 et du B-2 a constitué une percée affectant le discours autant que la pratique stratégique. Sans plus constituer une surprise technologique (la furtivité s’était déjà révélée au cours de l’opération Just Cause[56]), l’A-12 permettait une exploitation des percées technologiques par la conservation d’une initiative visant la supériorité sur les défenses aériennes soviétiques[57]. Cette exploitation peut elle-même prendre en compte les modes qualitatifs et quantitatifs de la stratégie génétique. Le F-117 n’a ainsi été produit qu’à cinquante-neuf appareils, bien peu en regard de l’emphase discursive systématique sur ses qualités. Durant la guerre du Golfe, les 42 F-117, en ne menant que 2% des sorties, ont mené 40% des missions contre des objectifs qualifiés de stratégiques[58], donnant une idée de ce que trente fois plus d’A-12 auraient eu comme incidence sur les capacités américaines d’interdiction. D’autres missions, de nature tactique comme la lutte anti-radar[59], avaient en outre été évoquées pour les deux types d’appareils.

La conception de matériels technologiquement supérieurs à leurs adversaires a souvent été vue comme systématique, voire comme un facteur monocausal de la course aux armements. L’A-12 répondait ainsi à la même rationalité que celle qui avait prévalu à la conception du B-2 : un appareil capable de percer des défenses aériennes soviétiques auxquelles la plupart des analystes occidentaux attribuaient alors une grande efficacité[60]. Lorsque la guerre froide s’est terminée et que les Etats-Unis ont annulé l’A-12 (7 janvier 1991), les évaluations du Pentagone prenaient toujours en compte la possibilité d’un redressement de la Russie en tant que grande puissance[61]. Mais les préoccupations américaines allaient à ce moment vers le Golfe persique, une zone où les technologies américaines – y compris non furtives – allaient démontrer leur supériorité, y compris contre une défense aérienne formatée sur le modèle soviétique[62]. La supériorité américaine dans le conflit avait alors été largement attribuée aux capacités technologiques autant qu’à une application quasi sans failles de la doctrine[63].

Si l’argumentation alors présentée par R. Cheney lors de l’annonce de l’annulation du programme était d’essence économique, elle renvoyait aussi au mismanagement de la stratégie industrielle de McDonnell Douglas et de General Dynamics[64]. Dans le même temps, d’autres analyses montraient clairement que la supériorité technologique américaine en tant qu’agglomérat de systèmes était atteinte[65], appelant à une réduction et à un étalement du programme A-12[66]. Dans cette optique, le potentiel technologique à disposition et la poursuite des efforts en R&D suffisaient amplement à faire face à une future menace (principe de veille technologique). La supériorité de l’USN n’était pas menacée et pouvait s’obtenir par des moyens déjà disponibles, éventuellement via un recadrage de ses missions sur ses aspects strictement navals[67]. Dans le même temps, la Navy montrait une capacité d’adaptation plus rapide aux changements technologique que l’USAF et se serait, au plan conventionnel, méfiée de missions d’interdiction[68]. Peu efficaces en Corée et au Vietnam, elles incitèrent l’USN à se concentrer sur le niveau tactique. D’autres programmes de forte intensité technologique de la Navy furent ainsi sacrifiés[69], y compris la version « F » de l’A-6, ôtant tout espoir de disposer à nouveau d’un interdicteur naval spécialisé. Conséquemment, les derniers A-6 ont été retirés en 1997[70].  

Il faut cependant relativiser la notion de supériorité technologique, qui ne garantit pas la victoire. La bataille de Crécy[71], la Seconde Guerre mondiale[72] ou Allied Force[73] sont autant d’exemples d’une supériorité délégitimée par d’autres principes aux connotations génétiques : respectivement l’entraînement, la combinaison de l’industrie et de feu et l’oubli des principes élémentaires de sûreté[74]. L’entraînement des hommes, l’intégration optimale des moyens dans les structures des forces, les paramètres logistiques et la mise en place de doctrines adaptées – autant de champs d’action technologiques en soi – restent centraux et aucune estimation de la force d’une armée[75] voire de la politique de défense d’un Etat[76], ne peut se faire sans prendre en compte ces paramètres. Par ailleurs, en vertu d’une réciprocité active tant en stratégie génétique que dans le dilemme de la sécurité, la supériorité n’est que transitoire chez un auteur comme Canby[77], alors que Possony, Kane et Pournelle ne l’envisagent que comme un effort cumulatif et permanent[78] et que Panofsky la critique pour son simplisme[79]

3.3. Principe stratégique de sûreté et équivalence génétique  

Si la sûreté n’est pas systématiquement citée au titre des principes stratégiques, y compris chez les stratèges généticiens, il n’en demeure pas moins qu’elle est une des composantes majeures de la conduite de la plupart des opérations militaires et prend des formes différenciées. Si elle exige d’un point de vue stratégique que toutes les mesures soient prises pour que les forces amies ne soient pas découvertes et mises en danger par l’adversaire, elle commande aussi des aspects génétiques dont la sûreté technologique peut être le premier. Maintenir l’initiative technologique implique de maintenir le secret des découvertes et justifie un renseignement technologique à finalité industrielle (reverse engeenering des équipements adverses[80]), stratégique (poursuite d’une course aux armements[81]) ou tactique (évaluation des capacités adverses). Des points de vue politique et industriel et aux Etats-Unis, cette forme de sûreté connaît une institutionnalisation au sein des industries de défense que l’on ne retrouve nulle part ailleurs. Les départements Skunk Works (Lockheed-Martin) ou Phantom Works (Mc Donnell Douglas, d’où était issu l’A-12) sont à l’origine d’appareils aussi prestigieux que l’U-2, le F-117 ou le SR-71, mais leurs statuts de black works ont limité le contrôle politique des travaux qui y étaient menés aux seules branches concernées de l’exécutif et aux membres dûment accrédités des commissions de la défense de la Chambre et du Sénat[82]. Par contre, il est acquis qu’il y existe un très fort degré de symbiose entre les industriels et les opérationnels, y compris lors des phases de test dans des polygones spécialisés[83] 

Du point de vue de la tactique génétique, entendue comme l’intégration des visions génétiques au sein même des équipements, la furtivité n’est que la composante défensive de la sûreté des opérations aériennes. Cette dernière recouvre aussi la lutte anti-radar[84], menée par des unités de l’USAF, de l’USN, comme de l’armée de terre[85]. Les Etats-Unis poursuivent toujours le renforcement des optiques défensives et offensives de la sûreté aérienne : tous les équipements actuellement en test incluent des technologies furtives – sans atteindre l’intensité des premiers appareils furtifs et qui pénalisait leurs performances[86] – et connaissent une intégration doctrinale compatible aux aspects offensifs.  

Du point de vue de l’articulation entre stratégie génétique et industrielle, une concentration excessive des investissements sur un projet donné peut mettre en péril la sûreté d’une stratégie. Le F-111 avait été conçu comme un interdicteur ayant une capacité de supériorité aérienne, un élargissement des missions laissant perplexe les ingénieurs et exagérant un adage « bon en tout, excellent en rien » qui aurait pu s’appliquer à l’A-12. Finalement, le seul interdicteur terrestre est entré en service, obligeant l’USN à développer le F-14. Insidieusement, les leçons du F-111 ont marqué les concepteurs, confrontés aux demandes des politiques et des militaires et devant y articuler les technologies à leur disposition. L’élargissement à outrance des missions a ainsi été posée à l’égard de la nouvelle génération d’appareils de combat. La combinaison technologique qu’ils représentent est présentée comme devant pallier leur polyvalence pour les spécialiser à la demande[87]. Mais l’omnipotence de la technologie laisse certains perplexes, du fait notamment qu’il existerait une logique propre de la percée technologique ou que la diversité des intervenants ne respecte pas le principe d’unité du commandement, ne facilite pas la définition d’objectifs clairs.   

Par ailleurs, le principe de sûreté connaît des ramifications jusque dans les sphères industrielles et logistiques de la conception génétique. La recherche de sources d’approvisionnement sûres est nettement moins patente aujourd’hui que durant les Guerre mondiales – en partie du fait de l’intervention technologique -, mais conserve une validité dans le cas de certaines matières premières rares[88]. Mais dans le même temps, la diversification des sources d’approvisionnement s’est doublée de la mort virtuelle du concept d’autarcie et de phénomènes économiques dépassant parfois l’a priori stratégique[89]. La dépendance logistique est aussi avérée autant dans la conduite de programmes[90] que lors de l’utilisation tactique des équipements et s’est jusqu’ici renforcée en fonction de l’intensité technologique. La simplification des procédures de maintenance des équipements est à ce titre un des enjeux militaro-industriels majeurs qui n’aurait guère sied à l’A-12[91].

4. Critique du parallélisme strato-génétique

Le parallélisme que nous venons d’opérer entre génétique et principes stratégiques montre la relativité de la première en tant que stratégie autonomisée ou encore les limites de l’externalité de la technologie à son environnement et semble imposer une vision interactive et réticulaire des relations entre un idéel relatif dans sa diffusion en niveaux stratégiques et un réel loin du monolithisme.  

A titre d’exemple, nous avons déjà vu que le principe d’objectif est très relatif, en fonction d’intérêts et de stratégies différenciées le dissipant au point de faire perdre à la technique toute capacité de l’atteindre, aux plans idéel comme réel. De façon identique, le principe de simplicité, inscrit dans le FM-100.5, est gage de réussite car minimisant le risque de friction, ne s’applique que tout aussi relativement à la conceptualisation génétique. Stratégiquement, les tribulations techniques, industrielles et politiques des programmes les retardent et constituent autant d’arguments en faveur de leur abandon. Opérationnellement, la mise en œuvre des solutions génétiques de pointe n’est pas systématique et contrevient parfois au principe[92]. Toutefois, l’histoire montre aussi de nombreux exemples de programmes respectant les règles de la simplicité, généralement lorsque les objectifs étaient clairement fixés. On peut citer le chasseur à long rayon d’action P-51, le bombardier embarqué A-3 ou le F-16.

Dans la foulée, le principe d’unité de commandement ne semble guère plus assis. La diversité des intervenants et de leurs intérêts contrevient à un principe considéré comme essentiel dans un contexte où la complexité des opérations multinationales actuelles oriente au plan idéel et selon M. Janowitz les systèmes militaires occidentaux vers des « constabulary force » professionnelles, parées à l’action, utilisant le minimum de force et « cherchant des relations internationales viables plutôt que la victoire »[93]. Prégnante dans certaines littératures stratégiques de la guerre froide, la recherche de la victoire et, corrélativement, des études telles que celles développées par C-P. David dans les années quatre-vingt se heurtent elles-mêmes à une récurrence de leurs remise en question qui a sans doute participé dans le réel de l’annulation de l’A-12. En particulier, le développement des options de combat à distance et son corollaire strato-génétique – la munition tirée à distance de sécurité par des plate-formes aériennes – déplace l’attention de l’avion à l’armement[94], y compris dans les missions air-air, où pouvaient s’exprimer le glamour de l’ethos héroïque du combat[95]. A moyen-terme, et en ce qui concerne les Etats-Unis, les visions actuelles évacuent peu à peu toute possibilité de contact entre l’adversaire et un appareil piloté, de sorte que les UCAV (Unmanned Combat Air Vehicles) sont vus comme le futur des armes aériennes[96], au côté des bombardiers pilotés[97]. Au-delà, il s’agit d’une véritable remise en question du développement opérationnel de la stratégie et de son résumé à la question ou non de la frappe et de son intensité, qu’exprimeraient des lasers spatiaux de frappe terrestre ciblant leurs objectifs très précisément, quelque soient les conditions stratégiques ou climatiques[98] et où, in fine, le politique apparaît comme apuré des contraintes militaires.  

Or, les enjeux d’une telle approche ne se situent pas tellement au niveaux des principes stratégiques ni de la stratégie elle-même. Fondamentalement, les uns comme l’autre ne sont en soi qu’affectés légèrement par la disparition d’un brouillard de la guerre et de frictions que l’abstraction théorique avait tôt fait de minimiser[99] pour faire répéter une fois de plus le vieil adage selon lequel no plan survives the start line. Une fois poussé dans le retranchement de principes stratégiques en soi orientés vers l’action plutôt que vers ses raisons, l’articulation entre politique et stratégie montre la limite des modèles externalisant l’impact de la technologie sur la stratégie d’une part, mais aussi d’une stratégie purifiée de tout aspect autre que le combat – ou la dissuasion – d’autre part. 

A ce stade, la question la plus pertinente serait plutôt de savoir en quoi l’action politique est réellement affectée par le brouillage des référents politique, stratégique, opératique et tactique qu’autorise la technologie.


[1] Mathey, J-M., Comprendre la stratégie, Economica, Paris, 1995.

[2] Conceptualisé en tant que niveau du théâtre d’opérations, le niveau opératique (le terme opérationnel est aussi utilisé) est soumis à des questionnements depuis plus d’un siècle. Plusieurs auteurs lui dénient ainsi toute légitimité en fonction d’une hypothétique grande tactique. Toutefois, la tactique semble plus seyante au combat au contact de l’adversaire qu’à une fonction qui, si elle est nécessaire, n’en demeure pas moins de nature logistique et de soutien qui relèverait plus pratiquement de l’opératique. La tendance se renforce depuis les années septante, du fait d’une plus grande décentralisation du combat, de sorte que la charge de travail (pour les fonctions de combat) au niveau opératique se réduit. La charge logistique reste en évolution positive. Murawiec, L., La guerre au XXIème siècle, Editions Odile Jacob, Paris, 2000. 

[3] Sur cette question, la lecture du numéro qu’y a consacré la revue Stratégique se révèle d’un grand intérêt : Rosinski, H., « Frontières conceptuelles entre stratégie, opérations et tactique dans l’art de la guerre », Stratégique, n°68, 1997/4 (pour les aspects philosophico-stratégiques) ; Francart, L., « L’évolution des niveaux stratégique, opératifs et tactiques », Stratégique, n°68, 1997/4 (le point de vue d’un opérationnel devenu académique en fonction de ses responsabilités dans la réflexion doctrinale française) ; de Guili, J-M. et Faucon, F., « Les champs d’engagement futurs », Stratégique, n°68, 1997/4 (la relativité d’une distinction dans les niveaux d’engagement dans le contexte d’une technicisation émergente des forces armées). Par ailleurs, la lecture du Traité de stratégie, d’H. Couteau-Bégarie reste d’une grande utilité pour une première approche de la question. Avec la France, l’Allemagne reste un des grands champs d’investigation dans cette matière : les grands « classiques » tels que Clausewitz, Schlieffen, Scharnhorst ou Moltke en ont tous traité. Les Etats-Unis sont restés relativement en retrait de la réflexion. Pour cause de brouillage des référents dû à une technicisation de leurs forces ?

[4] IISS Annual Conference, The changing strategic landscapeI, II, III, Adelphi Papers n°235, 236, 237, Oxford, Spring 1989, David, C-P., (et collaborateurs), Les études stratégiques. Approches et concepts, op cit.

[5] Luttwak, E. M., Les paradoxes de la stratégie, Odile Jacob, Paris, 1989. La manœuvre est généralement prônée avec prudence chez la plupart des stratégistes, à l’exception sans doute des théoriciens de l’offensive à outrance, tels que Foch ou des amiraux américains partisans de l’escalade horizontale. David, C-P., « Le culte de l’offensive » in David, Charles-Philippe (et collaborateurs) Les études stratégiques : approches et concepts, op cit.. Sur la conception des armements offensifs, Quester, G.H., op cit. et Jervis., R., « Cooperation under the security dilemma », World Politics, Vol. 30, n°2, 1978.  

[6] La référence à la recherche de l’usure est notamment très nette chez Brossolet et Afheldt, qui cherchent dans leur conceptualisation du combat à éviter le choc de la bataille décisive. Afheldt, H., Pour une défense non-suicidaire en Europe, La Découverte, Paris,1985 et Brossollet, G., Essai sur la non-bataille, Belin, Paris, 1975.

[7] Le parallélisme entre les deux visions dans la dualisation des choix technologiques de l’avion et du missile de croisière trouve une excellente présentation chez Bresson, M., « B-2 ou missiles de croisière », Science & Vie Hors Série, Aviation 1989, n°167, juin 1989. 

[8] Suivant le principe suivant lequel le discours est action en soi.

[9] Selon Clausewitz, la défensive est supérieure à l’offensive, notamment parce qu’elle permet cette dernière. Cette ambivalence est revalorisée par la disposition d’équipements dont la valeur offensive ou défensive dépends de leur utilisation opérationnelle. Burt, R., « New weapons technologies : directions and debate », in Alford, J. (Ed.), The impact of military technology, Gower/IISS, Westmead, 1981.

[10] L’école du « culte de l’offensive » a été très fertile dans les années quatre-vingt et s’est principalement focalisée sur la Première Guerre mondiale. Elle montre notamment l’intérêt de l’offensive pour des organisations militaires cherchant à accroître leurs moyens et leur puissance. Van Evera, S., « The cult of the offensive and the origins of the First World war », International Security, Vol. 9, Summer 1984 ; Snyder, J., « Civil-military relations and the cult of the offensive, 1914 and 1984 », International Security, Vol. 9, Summer 1984 et David, C-P., « Le culte de l’offensive », op cit. 

[11] Une vision que l’on retrouve chez Welch, T.J., « Technology change and security », op cit.

[12] Henry Kissinger, dans A la Maison Blanche, développe ainsi son concept de « syndrome de la salle opérationnelle », selon lequel Johnson pensait qu’il pouvait diriger l’ensemble des opérations vietnamiennes depuis le poste de commandement de la Maison Blanche. Kissinger, H., A la Maison-Blanche. 1968-1973, Tome 1, Fayard, Paris, 1979.

[13] C’est surtout le cas de la phalange hoplitique. Henson, V.D., Le modèle occidental de la guerre, Les Belles Lettres, Paris, 1990.

[14] Vernant, J-P. (Dir.), Problèmes de la guerre en Grèce ancienne, 3ème Ed., Coll. « Points – histoire », Seuil/EHESS, Paris, 1999. 

[15] L’art de la guerre de siège, dont la charge génétique est forte (fortifications et moyens de s’en emparer, catapultes, feux grégeois, proto-artillerie, etc.) est souvent rattaché à Vauban. Toutefois, les trop rares écrits sur la pensée orientale en la matière nous ont laissé des enseignements toujours valables aujourd’hui et malheureusement trop peu souvent exploités.

[16] Un âge très tactique pour lequel le nom de Végèce revient souvent. Des arts souvent oubliés et à forte connotation tactique, comme l’escrime, ont pourtant connu des développements majeurs durant cette période. A. Beaufre en tire des enseignements qui l’aideront à conceptualiser sa vision de la stratégie génétique. Forgeng, J.L., « Joachim Meyer. Encyclopédiste du combat médiéval », L’Art de la Guerre, n°1, Avril-Mai 2002.

[17] Hubin, G., Perspectives tactiques, Economica, Paris, 2000.

[18] Brookes, A., « Air power against terrorism », Air Forces Monthly, n°164, November 2001. La vision est tempérée par Lewis, R., « War in the shadows » Air Forces Monthly, n°164, November 2001.

[19] Liardet, J-P., « Charles Ardant du Picq. La prépondérance du facteur moral », L’Art de la Guerre, n°1, Avril-mai 2002. 

[20] Si l’assertion semble exacte pour l’Egypte de la fin-juin 1967, elle le semble moins pour la Werhmacht de 1945.

[21] Beaufre, A., Introduction à la stratégie, op cit.

[22] Bowden, M., La chute du faucon noir, Plon, Paris, 2002. Son étude romancée des combats urbains ayant précédé le retrait américain de Somalie est historiquement bien menée, mais laisse toutefois des traces d’un certain messianisme.

[23] Elstob, D., « L’artillerie moderne au combat – l’effrayante efficacité des MLRS dans Desert Storm », Armées et Défense, n°31, Paris, août 1992.

[24] Sur laquelle nous vous renvoyons à La guerre du sens du général Loup Francart, pour son application des principes de la psychologie sociale à la manœuvre psychologique, mais aussi pour sa prise en compte des éléments matériels dans la conduite de cette manœuvre. De facture plus historique et remettant en perspective l’action psychologique française en Algérie, La guerre psychologique de François Géré met toutefois en relations l’articulation entre la manœuvre psychologique et la guerre totale. Francart, L., La guerre du sens. Pourquoi et comment agir dans les champs psychologiques, Coll. « Stratèges et stratégie », Economica, Paris, 2000 et Géré, F., La guerre psychologique, Coll. « Bibliothèque stratégique », Economica/ISC, Paris, 1994. Si c’est le feu et la mobilité qui sont généralement pris en compte dans ces études, la vulnérabilités psychologique d’un adversaire sous surveillance l’est moins.  

[25] A l’exception de l’épisode de la division pentomique devant conférer au niveau divisionnaire une capacité nucléaire tactique, l’essentiel de la stratégie nucléaire tactique américaine s’est produit au niveau opératique. Si un doute persistait dans les années soixante, les Américains ont déployé dans les années septante des missiles Lance qualifiés de tactiques, mais généralement affectés au niveau du corps d’armée (voire de l’armée dans le cas des membres européens de l’OTAN) et qui étaient généralement opérés depuis la profondeur du dispositif allié. 

[26] Assault Breaker devait employer une combinaison de radars de détection et de missiles délivrant des sous-munitions à guidage terminal devant traiter à distance les différents échelons offensifs du Pacte de Varsovie. Renvoyant à une systématisation de l’usure au niveau opératique, les forces adverses résiduelles devaient être traitées par la manœuvre offensive d’unités d’hélicoptères et de chars. Cette combinaison génétique est directement dérivées de l’Airland Battle. Hewish, M., « Le programme Assault Breaker – une technologie d’avant-garde pour les armes à longue portée », Revue Internationale de Défense, n°9, 1982.

[27] Pour les forces aériennes, des unités opératiques spécialisées sont intervenues très tôt en soutien d’opérations tactiques. Les Anglais disposaient notamment d’unités d’attaque de précision dans le courant de la Seconde Guerre mondiale. Pour les forces navales, les centres de gravité des task-forces tels que les cuirassés ou les porte-avions constituent un exemple similaire dont l’efficience opérationnelle a été prouvée durant la campagne du Pacifique.

[28] Dupuy, T.N., The evolution of weapons and warfare, Da Capo, New-York, 1984.

[29] La liaison pouvant exister entre l’artillerie et les unités de mêlée en est exemplaire, y compris dans des armées où l’intensité technologique semble moins présente. C’est le cas de la France et du fonctionnement de ses unités d’artillerie, Promé, J-L., « Le 68ème Régiment d’Artillerie. La brutalité pour vertu », Raids, n°191, avril 2002.

[30] « mortier de 120mm ou artillerie de campagne ? ; pénétration par chars ou pas véhicules de combat de l’infanterie éventuellement précédés des hélicoptères ? ».

[31] « nous devons utiliser tel ou tel type de char ».

[32] Qui comprends généralement plusieurs croiseurs et destroyers (voir sous-marins) assurant la couverture défensive du porte-avions, mais qui ont été dotés de missiles de croisière. Avec 1290km de portée, la version conventionnelle du RGM-109 Tomahawk (UGM-109 lorsqu’il est lancé depuis un sous-marin) est capable de délivrer une charge de 220kg d’explosif ou de sous-munitions sur un objectif avec une Erreur Circulaire Probable (ECP – le rayon mesuré en mètre autour de la cible dans lequel l’arme à 50% de frapper) inférieure à 10m.

[33] leur manque de rayon d’action et une charge plus faible les rendaient plus adaptés à des tâches d’appui au sol.

[34] Le remplacement des A-7 d’attaque légère par le F-18 visait à reprendre les missions du premier, mais aussi à adjoindre des missions de chasse que son prédécesseur ne pouvait mener.

[35] Promé, J-L., « Les deux programmes de l’aéronavale américaine », Sciences & Vie Hors-Série, Aviation 1995, n°191, juin 1995.   

[36] Grasset, R., « JSF : un futur en pointillé », Science & Vie Hors Série, Aviation 2001, n°215, juin 2001. 

[37] Proposé en tant que remplaçant du F-16, le F-35 ne représente pas un saut technologique aussi majeur qu’aurait pu l’être l’A-12 ou le chasseur de supériorité aérienne F-22.

[38] Si elle est moins présente aujourd’hui que durant la guerre froide, la rhétorique du burden sharing reste d’actualité, même si les membres européens de l’OTAN s’orientent vers des restructurations, réduisant notamment le personnel et mettant en évidence les matériels. Devant être construit en grande série, le F-35 devrait rester d’un prix abordable, présenté comme inférieur à des options européennes, comme le Rafale, l’Eurofighter ou le Gripen. 

[39] Scales, R.H., « Trust, not technology, sustains coalitions », Parameters, Winter 1998.

[40] Que ce soit au sol ou dans les airs, une vision très prégnante, notamment durant Allied Force. Wicht., B., op cit.

[41] Alors en plein essor et alors que l’A-6 avait déjà hérité des missions d’interdiction navale. 

[42] « Striking directly at the will to resist », Possony, S.T.; Pournelle, J.E. ; Kane, F.X., op cit.., p. 14. On ne peut s’en empêcher d’y voir un lien très fort à Sun Tze. 

[43] « The denial, paralysis, negation of all form of hostile military power ». Ibidem. La dissuasion par interdiction vise à interdire à l’adversaire d’atteindre ses objectifs par la démonstration des capacités amies de l’enempêcher. Jervis, R., op cit. 

[44] En fonction de la relativité des niveaux. L’Armée rouge, coutumière des opérations directes utilisant le choc a utilisé la manœuvre dans ses opérations en Mandchourie et a développé des concepts d’opération en profondeur s’en inspirant lourdement.

[45] Foch., F., Des principes de la guerre, Imprimerie Nationale, Paris, 1996, P. 49.

[46] Field Manual 100.5 Operations. Traduit et cité par Coutau-Bégarie., H., Traité de stratégie, op cit., p. 298. 

[47] Sapir, J., op cit. et Possony, S. T.; Pournelle, J. E. ; Kane, F. X., The strategy of technology, op cit.

[48] Un phénomène particulier aux matériels terrestres des Etats-Unis. En plus de constituer le mode d’emploi et le manuel technique de référence d’un matériel, ces documents constituent aussi l’application des doctrines particulières (d’artillerie, de combat blindé) au dit matériel. Quelques-uns sont consultables sur Internet.. http://www.fas.org/dod-101/sys/htm

[49] Carnets de Vol, « A-12 Avenger », Carnets de Vol, n°73, octobre 1990.

[50] Mais aussi soviétiques, à un niveau identique (à l’exception du cas particulier de l’aéronavale).

[51] Les contraintes imposées à un pilote embarqué sont généralement plus importantes que celles d’un pilote « terrestre » : catapultages et appontages requièrent des connaissances spécifiques. Krausener, J-M., « Formation des pilotes aux Etats-Unis », Défense 2001, n°13, octobre 1995.

[52] Holloway, D., The Soviet Union and the arms race, Yale University Press, New Haven, 1983.  

[53] Sapir, J., op cit. et Possony, S. T.; Pournelle, J. E. ; Kane, F. X., The strategy of technology, op cit.

[54] Romer, J-C., op cit. ; Malleret, T. et Delaporte, M. ; op cit. et Paris, H., op cit.

[55] On peut d’ailleurs y distinguer une surprise « complète » (le premier tir nucléaire américain) d’une surprise « relativisée », lorsque les Soviétiques ont effectué leur premier essai en avance sur les estimations du renseignement.   

[56] Au cours de laquelle le F-117 a été utilisé pour la première fois en opération. Carnets de Vol, « Révélation : le F-117 utilisé en opérations », Carnets de Vol, n°65, février 1990 et Armées & Défense, « Opération Juste cause », Armées & Défense, n°3, février 1990.

[57] Entendue au sens large : si la furtivité doit pouvoir contrer les radars, l’appareil doit pouvoir échapper à la chasse adverse. Si la manœuvrabilité de l’A-12 n’a jamais été testée, la manoeuvrabilité du B-2 semble fort appréciable. Balaës, J., « B-2 Advanced Technology Bomber », Carnets de Vol, n°66, mars 1990.

[58] Guelton, F., La guerre américaine du Golfe. Guerre et puissance à l’aube du XXIème siècle, Coll. « Conflits contemporains », Presses Universitaires de Lyon, Lyon, 1996 et Nazaretian-Afeian, R. et Thouanel, B., « Les effets de la furtivité », Science & Vie Hors Série, Aviation 1991, n°175, juin 1991.

[59] Balaës, J. et Mungo, A-M., « F-117A : gros plan sur l’invisible », Carnets de Vol, n°68, mai 1990.

[60] La question, très technique, a essentiellement tourné autour de la couverture radar du territoire soviétique et des capacités des radars de conduite de tir (et par delà, des ordinateurs de contrôle), d’engager plusieurs cibles à la fois.  Scott, W. F., « Troops of national air defense », Air Force Magazine, march 1978, Hines, J. G. and Paterson, P. A., «The Warsaw Pact strategic offensive. The OMG in context », International Defense Review, Vol 16, n°10/1983, Cécile, J-J., « Les missiles sol-air russes. Première partie », Défense 2001, n°6, mai 1995 , Cécile, J-J., « Les missiles sol-air russes. Deuxième partie », Défense 2001, n°7, juin 1995, Agence DAPS, « Force aérienne soviétique : moins de poids, plus de muscle… », Science et Vie Hors Série : Aviation 1991, n°175, juin 1991.

[61] Notamment dans la série de scénarios qui avaient été présentés par Colin Powell. Korb, L. J., « The United States » in Murray, D. J. and Viotti, P. R., The defense policies of nations. A comparative study, Third edition, John Hopkins, 1994.

[62] Les militaires américains semblent avoir partiellement légitimé la rhétorique considérant la guerre du Golfe comme devant affronter « la quatrième armée du monde », du fait de la présence de matériels occidentaux. L’absence d’un véritable système intégré de défense aérienne a permis les fort taux de pénétration des appareils de la coalition. Pratiquement, les Alliés ont perdu 45 avions et 33 hélicoptères en opération, alors que les estimations du Pentagone comptaient sur 10% de pertes. Wicht, B., L’OTAN attaque ! La nouvelle donne stratégique, Georg Editeur, Genève, 1999 et Guelton, F., op cit.

[63] A cet égard, plusieurs études américaines mettent cependant en évidence la récurrence des difficultés des quatre services à travailler entre eux lors des opérations aériennes. Carpenter, M.P., Joint operations in the Gulf war : an allison analysis, Thesis presented to the faculty of the SAAS for completion of graduation requirements, Air University, Maxwell Air Force Base, 1994.

[64] En particulier, le radar à ouverture synthétique de Norden, une des clés de la capacité offensive de l’appareil, avait connu des retards importants et l’appareil aurait connu une augmentation de 30% de sa masse, le rendant presque inapte à opérer depuis un porte-avions. Pike, J., « A-12 Avenger II », op cit. et Balaës, J., « Suppression du programme A-12 », Carnets de Vol, n°78, mars 1991.

[65] C’était l’objectif de la Major Aircraft Review, présentée par Cheney peu avant l’abandon du programme A-12.

[66] Le document précité prônait l’abandon des 238 appareils des Marines et le recul à 1995 de la production des premiers A-12 pour l’USAF. Pike, J., « A-12 Avenger II », op cit.  

[67] Hays, J., « Who killed the A-12 ? », letter exposed to the US Senate Commission of Armed Forces, S.12690, US Senate, Washington, 10 September 1991. 

[68] Hallion, R.P., « Doctrine, technology and air warfare. A late 20th Century perspective », op cit.

[69] Il en fut ainsi de la version navalisée de l’ATF (Advanced Tactical Fighter), qui aurait du remplacer le F-14. 

[70] Des versions modernisées du F-14 ont ensuite pris le relais du A-6 jusqu’au retrait de ces derniers, à partir de 2001. Si une suite de programmes temporaires est généralement peu appréciée de la part des opérationnels, le feu vert donné au F-18E dès 2000 laissera une capacité d’attaque à l’US Navy qui, si elle n’équivaut pas à celle du A-12 restera conséquente. 

[71] C’est notamment le cas de la bataille de Crécy, résumée dans le prologue.

[72] Les analystes considèrent généralement que les matériels allemands étaient supérieurs à leurs équivalents alliés. Montgomery, A concise history of warfare, Coll. « Wordsworth military library », Wordsworth Editions, Ware, 2000.

[73] Durant laquelle un F-117 a été abattu par un missile serbe.

[74] Il semble que les raids alliés aient systématiquement pris des chemins identiques et que les unités antiaériennes Serbes se soient placés en embuscade. 

[75] De Vos, L., La 3ème guerre mondiale a-t-elle eu lieu ? Les leçons du Golfe 1990-1991, Didier Hatier, Bruxelles, 1991.

[76] C’est notamment le cas dans la grille d’analyse de Murray et Viotti reproduite en annexe 5. 

[77] Canby, S., « The quest for technological superiority – A misunderstanding of war ? », op cit.

[78] Ces derniers auteurs envisageant leur « stratégie technologique » comme un « infinite game » où la victoire (la chute du Mur de Berlin) ne clôt pas le conflit.  

[79] Panofsky, W., « La science, la technologie et l’accumulation des armements », op cit.

[80] Une forme de renseignement technologique en pleine expansion. Sous embargo américain, l’Iran a ainsi copié des hélicoptères, des missiles sol-air et air-air. Air Forces Monthly, « Inside Iran », Air Forces Monthly, n°148, July 2000 et Air Forces Monthly, « Iran produces new SAM system », Air Forces Monthly, n°148, July 2000.

[81] Le cas de l’URSS est souvent cité. Assez rapidement, Moscou a développé une structure de renseignement technologique qui lui a permis de produire ses premiers sous-marins nucléaires lance-engins modernes (classe Yankee) ou encore son programme de navette spatiale (Buran). Regnard, H., « L’URSS et le renseignement scientifique, technique et technologique », Défense Nationale, décembre 1983 et Malleret, T. et Delaporte Murielle, op cit. Le Technology Transfer Intelligence Comittee (Soviet acquisition of military significant western technology : an update, Technology Transfer Intelligence Comittee, 1985) donne de nombreux exemples de missions réussies. 

[82] Et encore la discrétion à ce niveau est-elle remarquable. Peu de documents concernant l’A-12 étaient en ligne, alors que de nombreux procès-verbaux le sont habituellement.

[83] A l’instar de la fameuse Zone 51 pour les prototypes du F-117. Les centres d’essais des forces US dans le cadre des programmes « clairs » sont Edwards (USAF et NASA), Patuxent River (USN et USMC), Point Mugu, (missilerie navale), White Sands (missilerie terrestre), Cap Kennedy, Kwajalein et Vandenberg (missiles stratégiques) et Aberdeen (blindés). 

[84] Inquiète des pertes encourues lors des premiers raids sur le Vietnam, l’US Air Force avait spécifiquement adapté des appareils équipés de missiles spécialisés développés sur le mode du crash program et affectés à des missions offensives officiellement baptisées SEAD (Suppression of Ennemy Air Defense). Durant le Golfe comme lors de chaque engagement des forces navales et aériennes US, la somme de ces expériences fut utilisée

[85] C’est un groupe d’hélicoptère de combat qui a mené la première opération de Desert Storm. Le groupe de combat s’était alors attaqué à deux stations radars irakiennes afin de dégager des couloirs sûrs pour les forces devant attaquer Bagdad. Palmade, J., « En attendant les hélicoptères de l’An 2000 », Sciences & Vie, Hors-Série Aviation 1995, n°191, juin 1995. 

[86] Surtout pour le premier : le F-117 semble être un appareil « délicat » à piloter du fait de son architecture orientée vers la furtivité. Il est capable de perdre rapidement de sa portance (« décrochage ») et de s’écraser. Par ailleurs, la recherche de furtivité impliquant qu’aucune charge extérieure ne soit utilisée, la capacité en armement de l’avion se limite à une soute interne capable d’emporter deux bombes. La capacité offensive du F-16 est supérieure. 

[87] En tactique aérienne, et même sur un appareil polyvalent, une seule mission est généralement assignée. L’avion est alors généralement armé d’un seul type de munition offensive et de munitions défensives. Les Suédois travaillent actuellement avec le JAS-39 à une polyvalence « intégrée » car s’exprimant dans le courant même de la mission.

[88] Comme, par exemple le coltan utilisé dans les systèmes de transmissions. Des alliages tels que le zircaloy, utilisés dans les bombes guidées laser à fort pouvoir de pénétration rentrent aussi dans cette catégorie.

[89] Comme l’approvisionnement en gaz, dès les années septante, de l’Europe occidentale en gaz soviétique.

[90] Le programme chinois d’interdicteur JH-7 semble suspendu à la production sous licence du réacteur Spey dont Rolls-Royce a annoncé la fin de production en Grande-Bretagne. Promé, J-L., « La modernisation de la défense chinoise : fantasme ou réalité ? », Raids, n°165, février 2000. 

[91] Si le principe de sûreté logistique un prolongement dans les concepts de standardisation et de famille, la complexité et le coût d’un appareil tel que l’A-12 ne lui permette guère d’épanouissement. Par ailleurs, si l’on reprends le cas du B-2,le revêtement anti-radar de l’avion est très sensible à son environnement physique et climatique : quid d’un appareil soumis à la corrosion marine ? 

[92] Au cours du raid sur la centrale nucléaire d’Osirak, en 1981, les Israéliens ont privilégié l’emploi de bombes « lisses » classiques plutôt que que bombes à guidage laser, pourtant à leur disposition. L’inefficacité de ces dernières dans des conditions météo défavorables semble avoir partiellement guidé les choix des planificateurs.

[93] « seeking viable international relations rather than victory », Janowitz, M., The professional soldier : a social and political portrait, cité par Manigart, P., “Force restructuring : the postmodern military organization”, op cit., p. 56.

[94] Nicholls, M., « Secret firepower » in Nicholls, M. (Ed.), X-planes 2. The next generation, Classic Aircraft Series n°3, Key Publishing, London, 2000.   

[95] Nordeen, L., « Air combat : the sharp end », Air Forces Monthly, n°139, October 1999.

[96] A l’exception de celle de l’armée de terre. Plus conservateurs, les « terriens » considèrent toujours que le pilotage à distance expose à une plus grande vulnérabilité et minimise les qualités militaires d’un appareil. Parallèlement, le l’utilisation de contre-mesures avancées et l’utilisation massive de la furtivité doit pouvoir répondre aux menaces du champs de bataille. Tansey, R., « Battlefield helicopters – A vital but vulnerable asset », Air Forces Monthly, n°151, October 2000. 

[97]  Dorr, R.F., « US Strategic bombers », Air Forces Monthly, n°160, July 2001.

[98] Air Forces Monthly « Peace trough lasers », Air Forces Monthly, n°161, August 2001, Air Forces Monthly, « US rethinks military strategy », Air Forces Monthly, n°159, June 2001 et Hedge, J., « National missile defence », Air Forces Monthly, n°159, June 2001.

[99] Ces concepts d’essence clausewitziens seront repris par ailleurs, mais de nombreuses théorisations stratégiques ne les prennent pas en compte. On peut se demander dans quelle mesure ces conceptions tâchent, en ignorant brouillard et friction, de se légitimer en montrant leurs capacité à les dépasser…  

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