Introduction

Le XVIème siècle en Chine fut marqué pour l’historien militaire de deux fers. Le premier marque le fait que la dynastie MING n’a jamais été aussi sûre d’elle-même, pour bien des aspects, confiance parfois excessive, en son organisation administrative, en la valeur de son corps de représentants civils de hauts rangs et en sa capacité à fédérer l’ensemble de son territoire. Le second fer, c’est la qualité des officiers généraux qui ont servi la dynastie tout au long de ce siècle, que ce soit Yu Da Yu, Tang Ke Kuan, Lu Tang, Liu Xian ou QI jiguang[1], aucun n’ont démérité et ont toujours été d’un dévouement extrême envers l’empire, pourtant chacun pour ce qui le concerne a eu à subir la vindicte impériale, de la part de l’empereur lui même ou de membres influents de sa cour, chacun d’entre eux a eu à souffrir de tracasseries plus ou moins pesantes, mais toujours bien réelles.

         Les expériences malheureuses de ces généraux n’étaient pas de pure coïncidence. Il y avait des incompatibilités fondamentales entre les opérations militaires et le style de gouvernement bureaucratique de la dynastie. L’armée devait faire face à une situation issue d’un déséquilibre. Les guerres et les batailles résultaient d’une poussée inégale des forces socio-économiques qui avaient dépassé le point où on pouvait les réconcilier politiquement. Parfois aussi un conflit armé était nécessaire à cause d’une situation particulière et extrêmement affligeante qu’on ne pouvait soulager dans l’immédiat par les moyens pacifiques habituels. Ces solutions militaires étaient un défi au but principal de la bureaucratie de l’empire qui tenait à sauvegarder la stabilité et l’équilibre.

         Dans l’esprit des bureaucrates, la force n’était pas le pouvoir. Il fallait minimiser les intérêts régionaux plutôt que les soutenir largement ; il n’existait aucune détresse qui ne pût être soulagée par un esprit de partage[2]. Bien que dans la pratique, on transigeât souvent avec les objectifs moraux du gouvernement cette approche présentait un handicap technique sérieux pour les forces armées. Les commandants militaires, pour être victorieux, devaient s’habituer à garder une vision sélective et accepter de prendre des mesures extrêmes. Face à l’ennemi ils devaient porter des coups concentrés et mortels ; quand ils étaient sur la défensive, ils ne devaient s’occuper que des points vitaux, n’échangeant des vies humaines que contre de l’espace et du temps ; et quand ils étaient victorieux, ils ne devaient épargner aucun effort pour élargir la voie du succès.

         Aucune de ces stratégies n’auraient emporté l’approbation des fonctionnaires civils préoccupés par les dogmes de retenue et de modération et dont le sens de l’histoire, qui était virtuellement hors du temps, ne les portait pas à admettre les mérites d’une action radicale s’appuyant sur la force physique dont le bénéfice était limité dans le temps et l’espace.

         Même l’entretien des installations de l’armée en temps de paix était en conflit, dans une certaine mesure avec le style d’administration civile particulier à la dynastie. Un système logistique indépendant qui aurait échappé au contrôle de la bureaucratie civile n’était pas à envisager. Or l’organisation d’un réseau de dépôts d’intendance en des points stratégiques et selon un choix géographique allait aussi à l’encontre d’un développement homogène que le service civil était déterminé à encourager. La présence de militaires n’était jamais vue d’un bon œil par l’ensemble d’une population agricole gouvernée dans un esprit de simplicité, car leur recrutement comme leur congé avait tendance à créer des problèmes sociaux. Dans bien des cas un soldat enrôlé était un travailleur agricole qui quittait le domaine de la force productive. Et son retour au village ajoutait généralement un élément indésirable à la communauté locale, car ses compétences récemment acquises et ses habitudes de vie lui permettaient rarement de reprendre aisément et confortablement son ancienne vie. Quand il s’agissait d’officiers, les problèmes se multipliaient. A l’inverse d’autres sociétés où un officiers à la retraite pouvait reparaître comme quelqu’un dont les capacités étaient démontrées et qui avait le droit de jouer un  rôle de chef dans la communauté locale ou de devenir un administrateur civil auréolé de prestige et plein d’expérience, l’empire n’offrait pas ce genre d’avantages à un officier qui avait eu un commandement dans les forces armées. Habitué à faire preuve de précision technique, il n’allait pas tarder à découvrir qu’ailleurs on estimait surtout la sérénité, le talent littéraire, les facultés de persuasion morale et l’habilité à manœuvrer avec subtilité – toutes qualités diamétralement opposées à ses talents personnels.

         Ces incompatibilités fondamentales étaient trop profondes pour ne pas être négligées. Non seulement les fonctionnaires civils réagissaient envers les officiers avec dédain ou un sentiment de rivalité, mais ils ne pouvaient aussi pour des problèmes de commandement supérieur, soulever des questions concernant la sagesse des officiers de l’armée. Toute affaire pouvait donner matière à controverse : un hors la loi aurait dû être persuadé de déposer les armes plutôt que de combattre ; un autre, en revanche, aurait dû subir des coups incessants  qui auraient eu raison de lui plutôt que de se voir laisser le temps de se reprendre et de poursuivre son avance. Les problèmes logistiques pouvaient aussi ajouter d’autres complexités. Un commandant  pouvait naturellement être puni quand ses soldats se mutinaient ou se livraient au pillage. Mais il y avait une cause permanente de soulèvement ; elle était due au retard dans le paiement de la solde et pouvait échapper entièrement au contrôle de l’officier commandant.

         Le service civil de la dynastie avait acquis de la maturité, en gros, au cours des cent ans qui séparent le milieu du quinzième siècle et le milieu du seizième. Pendant la même période le prestige des officiers était tombé au niveau le plus bas, même selon nos propres critères. Comme cause de ce déclin, il ne faut pas négliger la difficulté technique qu’il y avait à se procurer des fonds suffisants pour entretenir les unités militaires. Mais d’un autre côté, la structure unitaire du gouvernement, qui insistait sur la cohésion idéologique, n’aurait jamais pu atteindre cette phase finale de développement si elle n’avait pas progressé constamment aux dépens des forces armées. Les différences qui séparaient les deux branches du service du pays étaient trop grandes pour coexister à égalité. Mais avant même que se dessinât une lutte pour l’hégémonie, la bureaucratie militaire était vouée à la défaite. Dans un empire établi comme l’était l’Empire chinois, les mérites du plus vaillant général devaient être limités dans l’espace et le temps. Il est évident, de plus, que les officiers ne pouvaient espérer égaler les fonctionnaires civils dans l’utilisation de la rhétorique pour gagner de l’influence. 

         En 1555, quand QI Jiguang, fut muté au ZHEJIANG, la province côtière qui subissait les attaques de pirates japonais, sur la frontière nord, la chef mongol, Altan Khan, bousculait les lignes de défense chinoises, et en partant emmenait la population captive et tous ses biens meubles. Le déclin du pouvoir militaire de la dynastie ne fut pas une surprise, ce qui surprit, ce fut son étendue. Tandis que le désespoir et la confusion régnaient sur la côte orientale, une bande de pirates estimée à soixante-dix hommes, était assez hardie pour se livrer à ses activités de pillage sur un trajet qui encerclait la capitale du sud, laquelle se vantait sur ses états d’avoir une garnison de 12.000 hommes[3].

         On pourrait tirer la conclusion générale que les installations de défense de l’empire ainsi que leur encadrement logistique avaient cessé d’exister. La contribution de QI Jiguang ne fut pas seulement de venir à bout des pirates. Avant de pouvoir en finir effectivement avec les pirates, il dut en réalité organiser une nouvelle armée. Son livre « JI JIAO XIN SHU[4] » révèle que QI lui même établit un procédé de recrutement, décida de l’échelle des soldes, mit au point les règles générales concernant l’affectation des personnels, normalisa l’organisation des formations de combat, choisi les armes, souligna les devoirs des soldats et de leurs officiers, dessina ses bannières et ses signaux de coordination, inventa des tactiques et des plans de manœuvres, prescrivit une éthique militaire et publia une réglementation personnelle de la cour martiale fondée sur la responsabilité du groupe. Elle forçait officiers et soldats à garantir mutuellement leur action au cours du combat sous la menace de la peine de mort. Il alla jusqu’à distribuer une recette pour faire des rations de campagne. Mais d’autres aspects de la logistique demeurèrent sous le contrôle des fonctionnaires civils. Le fait que QI avait dû prendre ces détails sous sa responsabilité révélait que, jusque-là, l’empire avait failli à l’institutionnalisation de la fondation de l’armée. Il n’existait pas de manuel du soldat, ni de manuel de campagne, pas d’écoles spécialisées dans les techniques du combat, ni même de département centralisé responsable de la production des armes. S’il existait des tableaux relatifs à l’organisation, des états relatifs à la logistique et des articles concernant la discipline militaire, ils étaient inopérants depuis longtemps.

         Ces réalités historiques donnaient à la remarquable création de QI Jiguang une autorité tout à fait personnelle. Quelles qu’aient pu être ses intentions. Il est tout à fait significatif que trente ans plus tard, son autorité apparue plus personnelle qu’institutionnelle. En fait, à beaucoup de fonctionnaires civils soucieux de stabilité, elle apparaissait davantage comme une menace que comme une sauvegarde de la dynastie.

         Il était extrêmement paradoxal qu’au milieu du XVIè siècle, les japonais pussent violer la sécurité de la chine sur la côte orientale. Sur bien des points, il semblait que l’invasion eût dû être inversée. Non seulement le japon était beaucoup plus petit et beaucoup moins peuplé que la chine, mais aussi depuis des décennies, ses îles étaient livrées à l’anarchie. L’ordre et la loi s’étaient effondrés ; les seigneurs qui se partageaient le territoire se livraient des guerres très confuses parsemées des trahisons de leurs lieutenants qui prenaient leur place. La chine quand à elle, était gouvernée par une bureaucratie civile complètement intégrée. Les ordres de l’Empereur parvenaient aux coins les plus reculés du pays. De plus, cet état centralisé était censé entretenir la plus vaste armée du monde, soutenue par près de deux millions de foyers militaires dont chacun devait selon la loi fournir à n’importe quel moment un soldat pour le service actif[5].

         Mais un abîme séparait la théorie de la pratique, et dans le cas de la chine des MING, la réalité de l’idéal projeté. L’enregistrement des familles militaires héréditaires n’avait pas, même à la fondation de la dynastie, été faite sur une base solide, bien qu’il eût été prévu pour protéger l’ensemble de la population des ennuis de la conscription. Au tout début, de très nombreuses familles furent enrôlées de force, les désertions et les fuites se produisirent dès que les colonies militaires furent organisées. Une mobilité accrue de la population avait rendu inapplicable le plan conçu à l’origine. Il n’était pas rare de voir une colonie réduite à son squelette, dans quelques cas extrêmes à une fraction minuscule de ce qu’elle avait été, deux ou trois pour cent des forces enregistrées à l’origine. A mesure que le capital main-d‘œuvre s’amenuisait et ne pouvait être utilisé avantageusement, les soldats avaient plus de chances d’être employés par leurs commandants comme maçons et porteurs et non moins souvent comme domestiques[6].

         Le système d’intendance était lui aussi responsable. La logistique faisait partie intégrante de l’administration civile qui fonctionnait sur le principe de la transmission latérale des fournitures au niveau le plus bas[7]. Le ministère des finances était en réalité un énorme service de comptabilité qui supervisait les livraisons prévues et automatiques des services chargés de collecter les recettes directement aux services de paiement correspondants. Les fournitures n’étaient absolument pas groupées et dirigées sur des dépôts intermédiaires. Elles étaient réparties en un réseau très serré qui couvrait tout le territoire d’un quadrillage de lignes de subsistances. Le résultat était que le nombre des services intermédiaires avait sûrement été réduit de beaucoup. La fonction civile du dernier échelon, celle de magistrat de sous-préfecture pouvait être tenue de faire des livraisons à une vingtaine d’agences de paiement. Ce système privait de façon permanente l’échelon supérieur de la possibilité de développer une capacité logistique capable de s’adapter à une situation fluctuante et en même temps garantir une protection contre la pénurie dans toutes les unités puisqu’il pouvait se produire une défaillance dans l’une ou l’autre des agences sans que les autres fussent capables ou tenue de compenser cette défaillance. Cette façon de gérer l’intendance, avec une direction centralisée mais une application décentralisée avait des effets plus profond qu’on le comprenait généralement, c’est en partie une des causes du piètre niveau d’équipement et de soutien de l’armée en campagne, qui différait assez peu d’une vaste force de milice.

         De plus, les officiers, haut commandement compris, n’étaient pas forcément de profonds penseurs. On appréciait beaucoup plus leur courage. Liu Ting, qui devait mourir à Liaodong (dans le Liaoning), était célèbre pour l’épée à longue poignée qu’il brandissait et qui ne pesait pas moins de quatre-vingt livres[8]. Du Son, un autre général qui perdit la vie dans la même campagne, était encore plus bestial et ignorant. Ne manquant jamais de se jeter sur l ‘ennemi quand il était à la tête de ses troupes, dans les périodes de défaites et d’humiliation, il n’hésitait pas à détruire ses propres armes, son armure et sa selle, à menacer de se suicider ou de se raser le crâne, déclarant qu’il était moine bouddhiste[9].

         Presque tous les officiers tenaient leurs charges de leurs ancêtres[10]. Par une procédure compliquée, les officiers d’un rang subalterne recevaient leur charge sans qu’elle soit réduite ; mais les descendants de généraux héritaient de grades moins élevés. L’examen d’entrée dans l’armée qui devait permettre à tous les candidats qualifiés d’obtenir une charge d’officier n’atteignait pas ce but, étant donné que les officiers extérieurs aux milieux héréditaires étaient rares. L’examen même mettait l’accent sur le tir à l’arc et l’équitation. La partie écrite proposée par les fonctionnaires civils n’avait aucun  rapport avec la science militaire. La soi-disant école militaire offrait un programme qui laissait la prépondérance aux classiques confucéens. Son principal souci était en outre d’apprendre au élèves officiers à écrire 100 caractères par jour[11].

         Dans le but de compenser les insuffisances tactiques des généraux, la cour de Pékin donna tout pouvoir aux gouverneurs et aux gouverneurs généraux pour donner des ordres aux commandants d’armées. Sous leur égide, des censeurs nommés commissaires militaires de région virent leur pouvoir de surveillance étendu jusqu’à la responsabilité complète des opérations[12]. Cet arrangement était adapté à la structure bureaucratique du gouvernement, puisque la logistique et les communications devaient être couvertes par l’autorité civile. Il fallait renforcer sur le contrôle territorial. Après tout l’armée était organisée dans le but principal de pacifier les districts provinciaux, non d’affronter ou de lancer des invasions d’envergure. Ceci était particulièrement vrai dans les provinces du sud dont la ligne côtière était considérée comme une barrière isolante.

         Mais les fonctionnaires civils manquaient d’intérêt intrinsèque ou professionnel pour les questions militaires. Dans ces territoires où les colonies militaires étaient en plein déclin, ils les laissèrent s’enfoncer dans une inaction encore plus poussée. Ce fut l’invasion japonaise du milieu du XVIème siècle qui modifia ce tableau : elle fit apparaître les risques dramatiques d’une côte sans défense et démontra que, pour redresser la situation, des généraux devaient être sélectionnés dans des groupes où l’on trouvait individuellement des qualités plus sophistiquées que celles qu’on pouvait s’attendre à trouver chez les meilleurs sergents ou les meilleurs commandants d’escouades. Les brigands qui se livraient à des excès sur la côte orientale au XVIè siècle n’étaient pas exactement des pirates. Ils construisaient sur le continent des bases d’appui et assiégeaient les villes fortifiées. Leurs raids incessants durèrent au moins vingt ans. Ils n’étaient pas non plus exclusivement japonais. La plupart du temps, ils coopéraient avec des bandes de chinois dont le nombre prédomina en bien des occasions. Leurs chefs furent souvent des aventuriers chinois. Mais dans la bataille, les indigènes ne jouaient qu’un rôle auxiliaire. L’invasion  était préparée au japon et les japonais fournissaient tout l’équipement militaire et se chargeaient de la conduite des opérations[13]. Le problème de la piraterie était inséparable du commerce outre-mer qui, bien que proscrit par la loi, était depuis longtemps florissant sur la côte orientale ; on y trouvait des aventuriers de différentes nationalités. Les jonques les plus impressionnantes mesuraient 100 pieds de long et 30 pieds de large ;les bateaux de guerre  du gouvernement n’étaient pas de taille à lutter avec elles. On rapporte que certains jours, au plus fort de la saison, jusqu’à 1200 bateaux gros ou petits longeaient la côte chinoise ; leurs routes maritimes formaient un immense arc qui allait des îles du japon au golfe du Siam. Des ports d’escale étaient désignés sur les îles désolés, au large des côtes, qui n’étaient pas couvertes par des patrouilles officielles. En l’absence d’un système judiciaire pour faire appliquer les obligations contractuelles et régler les cas d’endettements, une vingtaine de capitaines de vaisseaux, dont la plupart étaient chinois jouaient un rôle d’arbitre en armes pour tenter de combler le vide laissé par la loi. Ils devinrent parfois chefs de bandes de pirates.

         Ainsi, une puissance maritime, même embryonnaire ; menaçait en théorie comme en pratique la dynastie dont les bases reposaient sur une société agricole. Quand se produisit l’affrontement la faiblesse du gouvernement impérial ne put être ignorée. Ses forces redoutables n’existaient que sur le papier. Dans le haut commandement on n’avait aucune idée du nombre de soldats, pas plus que du nombre de bateaux en service. Les commandants régionaux exigeaient de la population d’être payés en argent liquide avant de commencer à faire leur travail. Les soldats s ‘enfuyaient dès qu’ils apercevaient l’ennemi. Il y avait si longtemps que les unités de combat n’avaient pas exécutés de manœuvre sur le terrain qu’elles progressaient  en formation serrée. Quand un homme tombait, dix mille s’enfuyaient, cette situation affligeante devint bientôt générale. La résistance la plus héroïque opposée aux invasions de pirates fut composée de milices organisées à la hâte par des civils sur les remparts des villes.

C’est dans un contexte militaire aussi désolant que le général QI Jiguang allait donner libre cours à son génie d’homme d’action mais également de penseur militaire. Quoique fortement imprégné de toutes les théories stratégiques mûries par les « classiques » de la chine impériale, c’est à dire plus de 300 ans avant le commencement de l’ère chrétienne, il n’en montra pas moins une certaine liberté de pensée résolument initiée par ses nombreuses expériences au combat, mais aussi et surtout, nées de ses observations de soldat investi très tôt de hautes responsabilités. C’est pourquoi, il apparaît aujourd’hui intéressant de s’attarder sur cet homme au parcours aussi exemplaire qu’exceptionnel et sans prétention aucune, de tenter d’exhumer une partie de son œuvre afin de démontrer que dans une phase de déclin relatif de la dynastie Ming, des hommes tels que lui ont été capables d’une régénération de la pensée militaire stratégique aux succès indiscutables. La première partie de ce travail s’attachera à présenter la vie de ce général, au milieu d’un contexte de guerre sur la côte orientale chinoise et sous la domination de la pensée militaire stratégique de l’époque. La seconde partie exposera ses responsabilités de stratège à travers son œuvre écrite sur le sujet.


[1] Mingshi, 212. 2463-64

[2] Franck A. Kierman et John K. Fairbank in « Chinese ways in warfare » P.11-14.

[3] Evénement fort connu qui apparaît dans le livre de Edwin O. Reischauer and John K. Fairbank « L’Asie orientale, la Grande Tradition » p.332

[4] Première impression en 1562 – traduction : Les nouveaux écrits militaires (voir annexe 11)

[5] Taizong Shilu, 0589 ;  Xiaozong Shilu 3322.

[6] Hucker « l’organisation gouvernementale de la dynastie Ming » p.61.

[7] Huang Ray « taxation et finances gouvernementales » p.45 et 131.

[8] Mingshi, 247 .2806

[9] A. W. Hummel in « Eminents chinois de la période Qing » et également in Mingshi, 239 .2727

[10] Hucker in « Organisation gouvernementale » p.19

[11] Mingshi, 70 .727-728

[12] Hucker in « Organisation gouvernementale » p.41-54

[13] Mingshi, 205 .2380

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Qi Jiguang, un stratège de la dynastie Ming (1528 – 1587)

Jean-Marie Gontier

Introduction

Chapitre 1 – La biographie du général Qi Jiguang

I-1 Le contexte de guerre sur la côte orientale chinoise au XVIème siècle      

1.1-Politique de la cour envers le commerce outre-mer      

1.2-Le commerce et la piraterie pendant la décennie 1550       

1.3-Tentatives de suppression de la piraterie et du brigandage     

1.4-Hu Zung-Xian et Xu hai     

1.5-La reddition de Wang Zhi               

1.6-La piraterie après 1567       

I-2 La stratégie et la pensée militaire au XVIème siècle, sous les Ming  

2.1-La voie chinoise dans la conduite de la guerre     

2.2-La nature du problème militaire           

2.3-Le défi sans précédent des raids en profondeur japonais

2.4- La défense militaire dans le sud-est à l’abord de la décennie 1550

I-3 Le milieu familial du général Qi Jiguang 

3.1-L’enfance de Qi Jiguang  

3.2-L’adolescence de Qi Jiguang    

3.3-Ses premières réflexions militaires 

3.4-Sa maturité dans l’art de la guerre et la fin de sa carrière 

3.5-La fin de la vie du général

Chapitre 2 – Les responsabilités du général en tant que stratège

II-1  La base de ses écrits                                                

1.1-Ses campagnes militaires      

a)le combat à Ping Hai 

b)la victoire à Taizhou 

1.2-Son expérience sur la frontière nord de l’empire 

1.3-Ses libres propos sur la stratégie chinoise de son époque    

a)du dispositif des troupes                                                  

b)l’accent sur le développement technique     

c)la fabrication des armes  

d)le yin, le yang et la superstition

II-2 Ses écrits militaires 

2.1- Ji Xiao Xin Shu

a)sélection des soldats, formation des troupes, enseignement sur l’utilisation des armes et leur fabrication

b)entraînement aux ordres, à l’art du combat, à la formation des troupes et au courage 

c)entraînement des vertus, des talents, des connaissances et de l’art du combat  

d)les divers éléments dans le contrôle des troupes ainsi que leurs inter-relations

2.2- Stratégie combinée d’attaque et de défense                       

a)projeter un bon plan avant de faire la guerre                                         

b)transformation selon les situations ennemies et préparer la victoire en accord avec les situations actuelles

c)arranger la victoire selon la topographie

d)de grandes souffrances et détruire l’ennemi une fois pour toute          

e)la position du canard mandarin et d’une tête, deux ailes                   

2.3- Reconnaissance en profondeur et la défense « entrée et sortie »       

Conclusion

Bibliographie

Annexes

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Le commandant Farcy, ses canonnières et ses idées prospectives (1)

1869-1889

Eugène Farcy a la vocation maritime. Embarqué à neuf ans sur le navire-école l’Oriental, il fait naufrage au large de Valparaiso. Reçu à l’Ecole navale à 15 ans, il est classé 49ème et fait une carrière maritime assez moyenne. En 1851, il est enseigne de vaisseau sur la Jeanne d’Arc aux ordres du C.V. Jaurès. Lieutenant de Vaisseau en 1859, il sera Capitaine de Frégate en 1873 seulement.

Dès 1852, il se fait remarquer pour son goût de la mécanique. Il invente en effet en 1852 un indicateur à sonneries pour transmettre les signaux dans les soutes, en 1859 un moteur à nageoires, en 1862 une canonnière-cuirassée, en 1863 une hélice-évolueuse-gouvernail, en 1866 un modèle de transformation du fusil Chassepot, en 1869 enfin la canonnière qui porte d’abord son nom. Malgré un avis défavorable du Conseil des travaux de la Marine, la canonnière est mise en chantier en 1869 sur ordre de Napoléon III. Construite à St Denis en 5 semaines par les ateliers Claparède, elle ne coûte que 25.000 fra,ncs.

La canonnière est un affut flottant de 15m sur 4m,60; elle déplace 44 tonneaux et ne cale qu’un mètre d’eau, ce qui lui permet de passer au dessus des torpilles ennemies, et de toucher la côte a à peu près partout. Naviguant sans roulis ni tangage, elle est rendue insubmersible par des caissons étanches. Son avant est armé d’un éperon. Sa vitesse est de 6,5 noeuds; ses deux machines développent 40 chevaux et actionnent deux hélices dont l’une permet de tourner sur place. Son artillerie consiste en un canon de 240, lançant des obus de 100 kgs; il est muni d’un système de frein qui limite son recul à 40 cm. L’équipage est de dix hommes dont le commandant.

En 1869 le commandant Farcy obtient une récompense de l’Amiral de la Gravière  » pour les ingénieux travaux auxquels il n’a cessé de se livrer ». A la suite des essais effectués à Cherbourg,, le ministre de la Marine Rigault de Genouilly estime alors que la canonnière résoudra l’important problème de la défense et de l’attaque dans les rades et rivières. Elle est alors commandée par le Danemark.

Dès le début de la guerre de 1870, Eugène Farcy se démène pour obtenir que sa canonnière participe aux combats. Une dépêche du ministre s’y oppose : « n’armez pas la canonnière ». Farcy fait intervenir Edmond About, qui crie à la trahison dans le journal Le Soir. La canonnière est alors rattachée à la flottille de la Seine, qui comprend le yatch Puebla et 8 canonnières du type Estoc. Commandant la flottille, le CV Thomasset, un marin d’élite, met son pavillon sur la canonnière et donne à Farcy le commandement d’une autre canonnière, moins maniable. Au cours de la seconde quinzaine de septembre, la flottille remonte la Seine de Javel à Bercy, et tire tout ce qu’elle peut sur l’ennemi de Sèvres et Meudon. Mais en novembre, six canonnières sont désarmées et livrent leurs canons aux batteries des forts. Il en reste trois, dont la Farcy qui causent de lourdes pertes aux Prussiens sur la Seine, à St Denis et Choisy-le-Roi et sur la Marne à Champigny. Mais le 15 décembre, elles sont prises dans les glaces le long de l’Ile aux Cygnes, où les Parisiens viennent les admirer. Après qu’un bataillon de mobiles eut brisé la glace qui la retenait, le journal de Victor Hugo demande qu’elle reprenne le combat et qu’elle poursuive l’ennemi jusqu’au Rhin (sic).

Mais ce sont les Fédérés qui vont s’en emparer le 18 mars. Baptisée Liberté et confiée à un marinier, elle va bombarder les Versaillais aux Moulineaux, sans grand succès selon les uns, avec des pertes considérables selon d’autres. Elle revient ensuite à l’ile aux Cygnes . En mai une nouvelle flottille de la Seine reprend le combat contre les Fédérés à partir de Rueil; elle est rejointe par la seconde Farcy, baptisée la Mitrailleuse. La flottille remonte la Seine jusqu’à Bercy, où trois marins sont tués. Le 28 mai la Commune est vaincue. La Liberté prend le nom de Revolver. Entre temps le lieutenant de Vaisseau Farcy a été élu député du 15ème arrondissement; il siège à gauche de l’Assemblée.

En novembre 1883, le député Farcy demande au ministre que ses canonnières soient envoyées au Tonkin, où elles rendront les plus grands service. En avril 1884, nos deux canonnnières remises à neuf avec des pièces de 140 sont donc transportées en baie d’Along, à la disposition de l’amiral Courbet (2). Elles font 22 fois le voyage d’Hanoï à Tuyen-Quan par la Rivière Claire, pour ravitailler les unités de Légion. En octobre Tuyen-Quan est attaquée par 10.000 Pavillons noirs. Du 13 octobre au 16 novembre, 24 attaques sont repoussées par la garnison du commandant Dominé, grâce à l’appui de la Mitrailleuse. Venant à leur secours, le Revolver reçoit l’ordre de franchir les rapides de Yuoc ; elle brise un barrage de jonques tenu par les Pavillons noirs, 13 de ses hommes sont tués ou blessés. La Mitrailleuse reste bloquée sous Tuyen-Quan et protège la garnison. Fin février 1885, les deux canonnières rejoignent Hanoï, elles sont désormais hors de combat. Elles seron rayées des contrôles en 1889, après 20 ans de bons et loyaux services.

Ayant pris sa retraite de Capitaine de Frégate en 1875, Eugène Farcy poursuit ses activités maritimes. Bénéficiant d’une souscription de ses amis députés, il construit une nouvelle canonnière qui ne cale que 0,60m; armée d’un canon pivotant de 140, elle atteint 8 noeuds. Il fait la démonstration de sa maniabilité en 1886 et 1887 sur La loire et sur le Rhône, applaudi par la foule. Il essaie de la cèder à l’armée de terre, le général Boulanger l’admire mais ne donne pas suite.

Eugène Farcy se fait remarquer par ses interventions à la Chambre. Dès 1871, il se prononce pour une armée nationale de 4 millions de conscrits. Il intervient contre la trahison de Bazaine, contre l’augmentation du budget, contre les gaspillages de l’Intendance. A maintes reprises, entre 1870 et 1879, il critique les lourdes cuirasses des navires et prône l’adoption de croiseurs rapides, munis de caissons étanches et armés d’une artillerie très puissante, solution qui sera adoptée en 1882. Il siège à l’extrême gauche, dont les chefs ne l’apprécient pas. Marié en 1876, il aura deux filles. Il quitte l’Assemblée en 1893 et décède à Paris, entouré de sa famille et de nombreux amis le 28 février 1910. Il a 80 ans dont 53 de services rendus à la Marine et à la France.

(1) Sources : Le Commandant Farcy et ses canonnières. L’Univers illustré. 29 octobre 1870 – Eugène Farcy, député sortant. Panthéon des lettres, des Sciences et des Arts 1893 – Pierre Jullien : Le commandant Farcy et ses deux canonnières, in Neptunia déc.1983 – P.Dufour. Les canonnières à la conquête de l’Empire, in Historia n°632, août 1999 – Articles de l’Illustration en 1969 et de Cols bleus en février 1997- Documents au Musée de la Marine :Journal de bord, rapport au général Boulanger, débats parlementaires – Fascicule de 1889 sur la canonnière (68 pages, par un officier supérieur de Marine) – témoignage de sa petite fille Raymonde Rollet (agée de 103 ans, vit à Avranches).

(2) Le 23 août, avec 4 croiseurs, 2 torpilleurs et 3 canonnières, Courbet détruit la flotte chinoise à Fou Tchéou. Il lui a manqué une canonnière légère pour détruire l’arsenal et remonter les rivières chinoises.

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Histoire du prieuré et du Val de Morteau

Lors de sa création en 1752, l’Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Besançon institua un concours d’histoire dont l’un des premiers candidats fut en 1773 un religieux Dom Roy, auteur d’un Mémoire sur les coutumes des Germains et des Gaulois perpétuées dans le Comté de Bourgogne. Parmi d’autres titulaires de ce concours, j’ai retrouvé en 1985 dans la bibliothèque de mon père un manuscrit inédit de Jean-Pierre Routhier, daté de 1887 et intitulé:

Etude historique sur le prieuré de Saint Pierre et Saint Paul et sur le val de Morteau,

depuis leur origine jusqu’en 1791.

Ce manuscrit a été largement utilisé par le vicomte de Truchis de Varenne dans son ouvrage de référence sur Le prieuré de Saint Pierre et Saint Paul de Morteau (Jacques et Demontron 1925), et cité par Gérard Louis dans sa Guerre de dix ans (Annales littéraires de l’Université de Franche-Comté ,1998).

Sans vouloir faire de nouvelles recherches en archives, j’ai consulté à la Bibliothèque nationale, et à la Bibliothèque de Besançon, grâce à l’entremise de Mademoiselle Lordereau, d’autres ouvrages (1) qui complètent cette histoire :

– les Notes sur le prieuré de Morteau, rédigées vers 1786 par l’évêque Moïse,

– l’Histoire du Prieuré et de la terre de Morteau, rédigé par Pierre-Henri Roland vers 1805,

– l’article Neuchatel du Dictionnaire géographique et statistique de la Suisse du pasteur Lutz (1837)

– L’histoire de la Seigneurie de Valangin, publiée par le Suisse Matile en 1852,

– Les recherches historiques sur Morteau, présentées au concours de l’Académie par Ambroise Cart en 1856,

– Les hautes montagnes du Doubs entre Morteau, Le Russey, Belvoir et Orchamps-Vennes, publié par l’abbé Narbey en 1868,

– le Musée neuchatelois, de la Société historique du canton de Neuchatel (1895)

Outre les articles du colonel Dutriez, ceux de l’abbé Mauvais dans le Bulletin de l’école libre, et la notice du docteur Nappey sur l’église, j’ai eu accès enfin aux travaux de jeunes chercheurs originaires de Morteau,, parmi lesquels:

– Gianfranca Vegliante pour ses articles du Dictionnaire des communes du Doubs (1985) et pour son mémoire de maîtrise sur l’artisanat dans le canton de Morteau au XIXème siècle (1976),

– Henri Leiser pour ses recherches sur le batiment conventuel et sur les édifices anciens,, aujourd’hui disparus, de Morteau,

– Christophe Cupillard, spécialiste en préhistoire, directeur de publication des derniers chasseurs-cueilleurs du massif jurassien ( Lons, 1998).

Moins qu’une nouvelle étude sur l’histoire de Morteau, mon exposé constitue donc plutôt une compilation des auteurs les plus connus, que j’ai comparés au manuscrit de Jean-Pierre Routhier. J’aborderai cette histoire autour de quelques grands thèmes ; – le cadre franc-comtois – l’origine du prieuré – les gardiens du Val – les prieurs commendataires – les malheurs de la guerre – les problèmes de frontières – la Révolution à Morteau – les constructions, leurs dommages et leur dévolution – le développement économique et social.

Le cadre franc-comtois.

Avant d’aborder l’histoire politico-religieuse du val de Morteau, il convient de la replacer dans le cadre général de l’histoire mouvementée de la Franche-Comté, passant d’une subordination à l’autre, de l’occupation romaine à la dépendance germanique et à la conquête de Louis XIV, sans changer véritablement de culture, qui est gallo-romaine avant d’être française..

Les seules données historiques que l’on posséde sur la région de Morteau avant le 10ème siècle sont celles de la préhistoire. Poursuivant les découvertes du lieutenant des Douanes Chapuis, de l’archéologue suisse Vouga et de Piroutet, conduites de 1926 à 1933, sur les abris du lac de Chaillexon (Villers-le-lac) et du col des Roches, Christophe Cupillard a mis en évidence la fréquentation régulière mais discontinue de ces sites par des chasseurs-pécheurs à l’époque néolithique, de 5.000 à 2000 avant Jésus-Christ, puis à l’époque du bronze, de 1500 à 1300. Des ossements de cerf, d’auroch, de sanglier, d’ours, et des vertèbres de truite, y ont été découverts, à côté d’outils de silex, de flèches triangulaires, et de fragments plus récents de céramique.

A défaut de documents d’archives, il faut replacer l’histoire de Morteau dans le cadre général de l’Histoire de la Franche-Comté, décrite par Roland Fiétier (ouvrage collectif, Privat, 1977), par Lucien Lerat, Pierre Gresser, Maurice Gresset et Roger Marlin (PUF, 1981) et par Jean-Louis Clade (Si la Comté m’était contée. 2001). Ces auteurs nous apprennent que romanisée par Jules César au Ier siècle, la Séquanie fut envahie au Vème siècle par les Burgondes, qui lui imposent la loi Gombette de partage des terres, mais aussi par les Alamans et les Warasques venus de Bavière, qui donnent naissance au pays (pagus) carolingien du Varais et au doyenné Varasque (ou Varasco )de Pontarlier, qui conserve ce nom jusqu’en 1789.

Francisées par Clovis en 534, ces tribus germaniques de religion arienne sont converties par les moines irlandais de Luxeuil, St Eustaise et St Agile, tandis que des moines errants et des familles nomades défrichent les joux (les forêts), la terre appartenant au premier occupant. Charles Martel fait de la Comté une marche militaire destinée à contrer les incursions sarrazines.

Rattaché à Rodolphe Ier, roi de Bourgogne au IXème siècle, le Comté de Bourgogne reste administré par le comte Otte-Guillaume (982) et son fils Renaud, dont la fille Béatrice épouse Frédéric Barberousse en 1156. Elle dépend désormais de l’empire germanique, jusqu’à ce que Othon IV la cède à Philippe le Bel en 1291.

La Comté est alors soumise aux ducs de Bourgogne, de Philippe le Hardi à Charles le Téméraire, dont la fille Marie épouse l’empereur Maximilien d’Autriche en 1477. Malgré le retour à l’Empire germanique et à la dépendance espagnole, la Comté garde une certaine autonomie, grâce à l’influence sur Charles-Quint et Philippe II de leurs conseillers Nicolas et Antoine de Granvelle, et au maintien de Gouverneurs (sauf de 1668 à 1674), et de membres du Parlement de Dole d’origine comtoise.

La lutte des rois de France contre les Habsbourg, menée par Richelieu, fait de la Comté une terre d’invasion. Conduite par le duc de Lorraine en 1595, par Condé, le duc de Saxe-Weimar et Turenne de 1636 à 1648, par Louis XIV et Condé en 1668, puis en 1674, la conquête se conclut par le traité de Nimègues qui rattache la Comté au roi de France en 1678. La paix française restera cependant troublée par les remous de la Révolution, décrits par Jules Sauzay dans l’Histoire de la persécution révolutionnaire dans le département du Doubs (Tuberghe, 1867), par la chute de l’Empire et par les guerres franco-allemandes de 1870, 1914 et 1939-45.

Origine du Prieuré Saint Pierre et Saint Paul

Jean-Pierre Routhier écrit dans son chapitre sur les origines que le Val de Morteau était la contrée la plus favorable sous tous les rapports à ces moines errants et à ces familles nomades qui cherchaient à s’établir dans les montagnes du Jura….Ce riche vallon était compris dans l’itinéraire des voyageurs allant de Besançon à Neuchatel…Il n’appartenait à aucun souverain, il convenait merveilleusement aux colons au point de vue de l’indépendance et de la fertilité du sol. Nous inclinons à croire que ce pays fut peuplé au plus tard dès le milieu du Xème siècle.

Les géographes décrivent le val de Morteau comme un évasement marécageux du Haut-Doubs, cloisonné entre deux défilés percés par la rivière et deux plis montagneux du Jura. Ce sont les méandres du Doubs qui donnent à ce lieu le nom d’eaux calmes, mortua aqua. (Dictionnaire de communes)

Une occupation antérieure au Xème siècle semble avoir été démontrée par la découverte d’ossements datés du VIIème siècle à Pont de la Roche. Pour les siècles anciens, il reste à prouver l’existence de voies celtiques ou romaines à Morteau, de même que la présence de druides à la Table du Roi, et la pénétration des musulmans jusqu’au hameau des Sarrazins. et au Meix Sarrazin. Les premiers actes qui font état de la cité de Morteau, recueillis par l’évêque Moïse à Neuchatel, datent de 980, 1031 et 1093, ils qualifient les habitants de nobles bourgeois, Quant au prieuré, et à son premier prieur Hugues de Durnes, il en est fait mention dans un acte de 1105 qui évoque le don à Cluny du monastère de Froidefontaine. On sait que l’abbaye de Cluny, fondée en 980 par le comte Bernon, a donné naissance à de très nombreux prieurés et monastères en Europe.

Les habitants de Morteau furent confrontés, non aux rois et aux empereurs qui ont marqué l’histoire de la Franche-Comté, mais avec leurs vassaux : les Montfaucon-Montbéliard, les Neuchatel et Valangin, les Chalon, les Joux, les Vennes et les Belvoir, enfin avec les ducs de Bourgogne. C’est avec ces seigneurs possesseurs de la terre, détenteurs de la force militaire et du pouvoir judiciaire, que les habitants de Morteau eurent à traiter, ainsi qu’avec les autorités religieuses de Cluny et de Besançon. On notera l’importance de la généalogie et des alliances matrimoniales : comme pour le duché, ce sont souvent les femmes qui exercent le pouvoir et le transmettent d’une famille à l’autre.

Les historiens du XIXème siècle émettent diverses hypothèses sur l’origine du prieuré, dédié à St Pierre et St Paul, qui aurait été édifié et offert à l’ordre de Cluny au Xème siècle, en signe de foi ou de repentir, soit par Rodolphe III roi de Bourgogne, soit par un seigneur de Montfaucon ou de Durnes, soit même par l’impératrice Adélaïde fille de Rodolphe II. Ils auraient en même temps fondé à Eysson près de Vercel, un établissement religieux (la grange d’Eysson) dont le curé desservit la paroisse de Morteau jusqu’en 1330.

L’acte fondateur du prieuré est en fait la Charte des coutumes, ou des franchises, accordée en 1188 aux habitants du val par Hughes, le second prieur. Celui-ci, accompagné de quatre de ses sujets, se rendit à Cluny pour faire approuver ces conventions, qui sanctionnaient des atténuations importantes à l’antique servage. On peut y voir l’influence de Frédéric Barberousse, soucieux de rétablir un ordre régulier face à l’anarchie féodale.

Cette charte dénomme ce pays « terre d’Eglise, terra sanctuarii »; les colons y sont appelés « hommes d’église, homines sanctuarii » ou encore « sujets du prieur, homines sui ». Le val de Morteau appartenait d’ancienneté au prieur, avec tous les droits de la souveraineté. Il faisait des lois, rendait la justice et fixait les obligations de chacun, ce que Truchis résume comme suit :.

Dans toute l’étendue du prieuré de Morteau et de la terre d’Eysson les habitants doivent la dîme et les corvées pour toutes les terres cultivées qui ne sont pas amodiées (2) ; le cens fixé par un ancien usage pour les prés et les pâturages; et toutes les servitudes auxquelles ils étaient précédemment astreints, à l’exception de la taille.

Pour se racheter de celle-ci, ils ajouteront à l’impôt en usage le paiement de trois sols estevenants (3) par animal employé au labour,…maix cet impôt sera réduit de moitié si cet animal appartient à un étranger….

En outre tous les habitants doivent annuellement trois corvées de boeuf. Le prieur percevait la dîme partout où se trouvaient les récoltes imposables…Le vassal devait le logis au prieur et à sa suite une fois par an.

Tous les habitants étaient mainmortables et les biens de celui qui mourrait sans héritier vivant avec lui revenaient au prieur, mais ses parents pouvaient racheter la terre…personne ne pouvait marier sa fille en dehors du val, sans que les biens de celle-ci ne devinssent propriété du prieur; mais si elle avait un héritier qui revint dans le val, son héritage lui était rendu. Les maisons et immeubles ne pouvaient être vendus qu’à des personnes du val, et le prieur avait droit de préférence sur les autres acheteurs. Enfin il était déclaré que les habitants ne pouvaient pas être poursuivis pour les dettes du prieur.

Le code pénal se réduisait à un petit nombre d’articles : celui qui dissimulait du blé ou une bête était soumis à une amende; les injures réciproques étaient punies de 3 sols, l’effusion de sang de 9 sols, l’adultère de 60 sols; le voleur et le traître perdaient leurs biens; le meurtrier était à la merci du prieur. Si un crime devait être jugé à Rome, la communauté devait se cotiser pour payer le voyage.

Ce système de gouvernement théocratique était supervisé par l’Abbé et par les chapitres généraux de Cluny, qui nommaient les prieurs et les sacristains, et chargeaient des visiteurs d’examiner la situation des couvents. Mais des interventions extérieures viendront perturber cette organisation politico-religieuse.

Les gardiens du Val

La première intervention extérieure fut celle de l’ambitieux baron de Montfaucon, Amédée III, fils du comte Richard de Montbéliard. En 1238, avec l’appui de son oncle Jean de Chalon, il demanda les terres d’Eysson et de Morteau en qualité d’avoyer, c’est-à-dire de gardien et de protecteur. L’abbé Hugues de Courtenay lui accorda ce privilège pour sa vie seulement, à condition qu’il pourvoie à l’entretien de quatre religieux, et qu’il verse une contribution annuelle de 220 livres tournois.

Alors que le fief de Morteau était revendiqué par Amaury de Joux, Amédée, qui parvint à posséder 150 villages, donna son fief à son neveu Odon d’Arguel, en lui garantissant un revenu de 100 livres estevenantes, prélevées sur les habitants. Il pressurait ceux-ci, et négligeait l’entretien du prieuré. Il exigeait 300 livres pour autoriser les gens de Morteau à faire paître leurs troupeaux et couper du bois dans les forêts de Vennes. A sa mort en 1280, son fils Jean Ier recueillit son héritage et suivit l’exemple déplorable de son père. Les dettes du prieuré s’élevaient alors à 600 livres. Le prieur Simon de Gonsans conclut alors un accord avec Jean de Chalon-Arlay, le puissant seigneur de Salins, pour la vente de la poix récoltée dans le Val.

En 1318 et 1326, Agnès de Durnes, veuve de Jean II de Montfaucon, fit un partage entre sa fille Jeanne et son beau-frère Henri de Montbéliard. Jeanne ayant épousé Louis de Neuchatel en 1325, l’avouarie de Morteau fut revendiquée à la fois par le comte de Neuchatel et celui de Montbéliard. Soutenu d’abord par les habitants, le comte Louis reconnut les franchises de la Charte, en échange d’une contribution de 100 livres par an et des obligations de l’ost, de la chevauchée, et de la haute justice. Mais il se livra à divers excès contre ses administrés et les engagea dans une guerre de 20 ans, la guerre de Réaumont, sur laquelle je reviendrai.

Après cette guerre, il se montra plus soucieux du sort de ses vassaux, et répara ses torts avant sa mort, en redonnant la responsabilité temporelle du prieuré à Cluny, sans charges ni dettes, et en restituant des propriétés que son père le comte Rollin avait accaparées près de Cerneux-Péquignot et du Larmont. Cependant ses libéralités étaient assorties de conditions financières élevées : 700 florins d’or pour les droits de vente et de péage, et une rente annuelle de 100 livres. Sa fille Isabelle viendra à Morteau en 1373 pour approuver les lettres de franchise accordées, en se réservant le droit d’ost, de chevauchée, la haute justice, sous le ressort judiciaire du chatelain de Vennes (4). En signe de remerciement pour ses concessions, les sujets du prieuré lui offrirent 1500 florins d’or.

Au mépris de leur serment, les prud’hommes du Val s’adressérent en 1389 à Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, sans doute pour bénéficier d’une protection plus efficace que celle des comtes de Neuchatel. Le duc agréa leur demande et les admit au nombre des bourgeois de la province. Les seules obligations qui leur étaient imposées était une redevance en nature de 200 livres de cire par an, et la participation à la milice de Pontarlier. La comtesse Isabelle et le prieur firent appel de cette décision, mais furent déboutés par le Parlement de Dole en 1392.

Conservant le titre de protectrice, la comtesse Isabelle de Neuchatel transmit son héritage à son neveu Conrad de Fribourg, ce qui entraîna une réaction violente du comte Etienne de Montbéliard. A son tour, le comte de Fribourg adopta Rodolphe de Hochberg qui devint protecteur du prieuré et se rendit à Morteau en 1458. Le comte Philippe lui succéda, puis Jeanne de Hochberg, épouse de Louis d’Orléans duc de Longueville.

Le mariage de Marie de Bourgogne avec Maximilien en 1477, fit de l’archiduchesse la protectrice du prieuré, qui passe en 1492 sous la coupe des maisons d’Autriche et d’Espagne jusqu’à la conquête française. En 1520, les Cantons suisses ont accepté, contre un dédommagement de 1.000 florins, de se désister de la possession du val de Morteau et de Vennes qui passent alors à l’archiduchesse d’Autriche (Marguerite, fille de Maximilien).

En 1769, le duc de Randans, seigneur de Vennes, sera reconnu comme gardien du prieuré et détenteur du pouvoir judiciaire.

Les prieurs commendataires

La deuxième intervention extérieure fut le fait des papes d’Avignon, qui en 1374 enlevèrent à l’abbé de Cluny la prérogative de nommer les prieurs. Quatre cardinaux furent successivement nommés prieurs commendataires par le Pape. La commende était alors la concession à vie des revenus d’une abbaye. Ne résidant pas à Morteau, ces prieurs venaient cependant prêter serment devant les gouverneurs de la cité et reconnaître les franchises des habitants. Des procureurs étaient chargés de la gestion de leur commende, tandis que des prieurs claustraux ont la charge de diriger le monastère. Jusqu’à la Révolution, tous les prieurs seront désormais commendataires, ils seront désignés par l’abbé de Cluny de 1420 à 1510, ensuite par l’empereur d’Autriche, enfin par le roi de France à partir de 1692.

Bien que Jean-Pierre Routhier affirme que le prieuré de Morteau fut un des mieux administrés, il rapporte que le monastère connut des périodes de relâchement, ce que confirme l’abbé Narbey dans un chapitre non publié de son livre. C’est ainsi qu’en 1358 un religieux fit preuve d’insoumission. Le frère Gaillard avait séduit une jeune fille et entretenait des relations coupables avec sa belle-soeur et avec une marchande de vin de Besançon, il apportait dans cette ville de la fausse monnaie et jouait publiquement aux dés. Les visiteurs de Cluny exigèrent sa comparution devant le chapitre général, où il ne se présenta pas. Il quitta finalement le couvent et se retira auprès de sa concubine.

Les relations entre les habitants et les prieurs furent parfois conflictuelles. Ce fut le cas avec Guillaume de Berne, prieur bénédictin de 1420 à 1464. Autoritaire et âpre au gain, il était détesté des habitants auxquels il imposa de lourdes taxes et amendes, allant jusqu’à excommunier 1500 fidèles pour dettes. Les habitants portèrent plainte au duc de Bourgogne et après de longues négociations obtinrent de nouveaux droits.

En revanche son successeur Antoine de Roche se montra juste et bienveillant et fut unanimement apprécié. Les habitants commencent alors à s’organiser, et après que le notaire Humbert Musy eut collationné tous les actes fondateurs dans un Livre noir intitulé De lege mortua aqua, dix prud’hommes ou gouverneurs sont élus en 1462 parmi les chefs de famille de plus de 25 ans. Le prieuré est partagé alors en cinq quartiers : la Grand’Ville, Grand’combe, Villers-le-Lac, Montlebon et les Fins.

Les prud’hommes obtiennent de nouveaux droits, adressent des requêtes au parlement de Dole, au bailli de Pontarlier ou à l’officialité de Besançon, protestant contre les charges abusives imposées par le prieur et le curé (lequel est baptisé vicaire perpétuel). En 1600, le prieur Jean Richardot les affranchit totalement de la mainmorte, mais il en profite pour augmenter ses revenus. Son successeur fut un enfant de Morteau, Jean-Jacques Fauche de Domprel, il demanda à être relevé de ses voeux monastiques, introduisit au prieuré la réforme de St Vanne et devint archevêque de Besançon.

Parmi les prieurs claustraux, il faut citer dom Hippolyte Boban qui se dévoua lors de la peste de 1637; il en mourut en 1638 et fut considéré comme un saint.

Les prieurs François et Antoine de Grammont, désignés par Louis XIV et Louis XV, furent reçus en grande pompe par les Mortuaciens. Ils auront à règler de nouvelles affaires judiciaires concernant le partage des propriétés du prieuré, et le conflit entre le curé et les moines au sujet du tarif des enterrements et des mariages, et de la célébration des messes solennelles. Les curés du Val ne percevaient que le huitième de la dîme, et le curé de Morteau était considéré par les moines comme leur vicaire, il n’avait droit qu’à célébrer des messes basses; les prudhommes prennent son parti et obtiennent en 1752 le partage de l’église entre les moines et le curé, séparés désormais par un mur.

Le partage de la mense effectué en 1776, fait ressortir que sur un revenu annuel de 19.500 livres, les deux tiers reviennent au prieur commendataire, chargé d’acquitter les charges. L’inventaire de 1781 montre que le prieuré possèdait 1.466 hectares de communaux, et que l’ensemble de ses biens équivalait au cinquième des richesses du Val. Le dernieur prieur, Pierre Loménie de Brienne, nommé à 22 ans par protection de son oncle archevêque et ministre, se contentera de percevoir ces bénéfices sans jamais venir à Morteau. Il mourra sur l’échafaud en août 1794.

Les malheurs de la guerre

Le val de Morteau eut à plusieurs reprises à subir les malheurs de la guerre, et ses habitants furent appelés à prendre les armes pour leur défense. Le premier conflit connu est celui des comtes Richard de Montbéliard et Etienne d’Auxonne contre Othon II duc de Méranie et de Bourgogne en 1209. Les habitants de Morteau furent rançonnés par le comte Richard, qui exigea le paiement de la taille et saisit quelques propriétés.

En 1338, la guerre de Réaumont opposa Henri de Montbéliard à son neveu par alliance Louis de Neuchatel. Cette guerre dura 20 ans et fut très onéreuse aux deux seigneurs.. Beaucoup d’habitants de Morteau furent enrôlés sous la bannière de Neuchatel, les autres furent rançonnés et la terre de Morteau fut entièrement ruinée. Le comte de Montbéliard avait fait construire le chateau de Réaumont près du Bélieu, face auquel son adversaire édifia une tour. Sans parler des pillages , des meurtres et des incendies, écrit JP Routhier…il est douloureux de voir des amis et des parents combattre les uns contre les autres pour des choses peu importantes…dans un état voisin de la barbarie !

En 1396, Etienne de Montbéliard contesta le testament d’Isabelle en faveur de son neveu Conrad de Fribourg et il s’empara à main armée de Morteau, Vennes et Vercel.

Le val de Morteau fut pillé en 1474 par les troupes de Berne et Fribourg, en lutte contre Charles le Téméraire. Des soldats de basse condition appartenant aux Allemands tuèrent 120 hommes dans le val, ils pillèrent et brûlèrent tout ce qui était sur leur chemin. L’année suivante, 800 hommes des mêmes troupes firent une incursion de Morteau à Pontarlier; ils laissèrent de tristes souvenirs de leur passage. Les habitants du Val de Morteau, du Saugeais et de Mouthe se mirent alors sous la protection du Sénat de Berne. En 1479, l’invasion de la Comté par le maréchal d’Amboise aboutit à la destruction du chateau du Mondey.

La tentative des réformés de s’emparer de Besançon, en 1575, incita les habitants de Villers-le -Lac à interdire le passage du Doubs aux 300 reîtres du baron d’Aubonne. Les Suisses se battirent vaillamment, mais ne purent résister à tant de vaillance. La vue des morts les effraya et ils se retirèrent. C’est à la suite de ce fait d’armes que les échevins de Morteau furent admis aux Etats de la province.

Lors de l’invasion française de 1636, le prieuré de Morteau dut envoyer des contingents au Lomont et à Salins, tout en assurant la garde des passages du Doubs. En avril 1638, l’invasion paraissant imminente, le prieur fit appel à tous ses sujets, 1589 hommes furent mis sur pied dans le Val. En janvier 1639, résolus à se défendre eux-mêmes, ils refusèrent le concours du colonel de cavalerie Clicot et se portèrent le 15 janvier au-devant des Suédois du duc de Saxe-Weimar. Le combat s’engage sur la route de Montlebon, contre 1500 à 1800 hommes du capitaine Regnard. Bien que peu aguerris et mal armés, ils combattent avec courage et forcent l’ennemi à reculer. Mais le capitaine Regnard est plus habile à la manoeuvre, il fixe les Mortuaciens et les déborde par le bois Robert. De 300 à 1.000 combattants auraient perdu la vie autour de ce qui fut appelé par la suite le pont rouge. Une dalle fut placée dans l’église à la mémoire des Heroïbus Mortuosis : ils ont vécu, ils sont morts pour la foi, pour le roi et pour la patrie, ils ne pouvaient vivre ni mourir avec plus de gloire.

Malgré la promesse de Regnard de respecter la vie et les propriétés des habitants, les Suédois se livrèrent à de graves exactions, se livrant au pillage des églises et des fermes, et assassinant ceux qui leur résistaient. C’est alors que se situe l’embuscade des trois frères Billod pour délivrer leur père emmené par des Suédois à la queue d’un cheval. Des francs-tireurs, comme le capitaine Ligier à Sancey, continuent la lutte. Plus de 2200 habitations furent détruites. Une grande disette s’étendit dans tout le pays, suivie d’une épidémie de peste. La population fut réduite d’un tiers par la famine et par la maladie.

La milice fut à nouveau levée lors de l’invasion française de 1668, mais le 9 février, Dom Frébi, bénédictin de Morteau, fut envoyé à Besançon à la demande du prieur et des échevins. Il obtint du prince de Condé la sauvegarde suivante :

 » Louis de Bourbon, prince de Condé, …ayant mis sous la protection et sauvegarde du Roy et la nostre, la seignerie et priorey de Morteau et ses dépendances, …nous défendons à toutes les troupes…d’inquiéter en aucune manière les habitans des dits lieux et de ne leur prendre ny enlever aucune chose à condition qu’ils ne porteront pas les armes pour le service de Sa Majesté catholique et ne recevront point de garnison de ses officiers et, en cas de contravention, nous ferons punir les coupables des peines portées par les ordonnances.

En mai 1674, après avoir reçu l’ordre du prince de Vandémont de « courrir à l’ennemi et de brusler le fourrage dont il pourrait se servir », les échevins envoyérent 80 hommes à Besançon, puis levèrent 60 hommes pour la guerre de partisans, et 106 hommes pour assurer la garde du val. Le 18 mai, ayant fait tout ce qu’ils croyaient humainement possible pour la défense de leur territoire, ils firent le voeu d’envoyer un ou deux d’entre eux à ND des Ermites « dès que les présentes alarmes seraient allenties ». Puis ils chargèrent deux commissaires de se rendre à Neuchatel pour obtenir la protection du gouverneur et le refuge sur ses terres en cas de danger.

Ils furent alors convoqués par le colonel de Vins, chef de corps du régiment de cavalerie qui avait pris Pontarlier. De son côté le gouverneur de Neuchatel envoya un agent auprès de M.de Vins et en obtint une sauvegarde ainsi conçue :

 » De par le Roy, le sieur de Vins, commandant pour Sa Majesté à Pontarlier, nous avons mis soubz la protection du Roy tous les habitans résidans dans le val de Morteau et leurs granges, ensembles leurs biens et familles, déffendant très expressément à ceux qui sont soubz nos charges de les trouber ni molester en aucune manière sous peine de punition exemplaire. Fait à Pontarlier le 26 may 1674 « .

La paix de Nimègue consacra en 1678 le rétablissement de la paix et le rattachement de la Comté à la France. Le duc de Duras, nommé intendant de Franche-Comté, s’efforça de respecter les coutumes et l’organisation communale du val de Morteau. Mais voyant combien ce peuple chérissait toutes ses libertés, et son peu de sympathie pour le nom français,…on ne pouvait, dit-il nationaliser ce pays que bien lentement.

Les guerres de la Révolution et de l’Empire touchèrent les habitants de ce qui était devenu le canton de Morteau. Une centaine furent requis lors de la levée en masse de 1793, et en août d’autres furent appelés à s’opposer aux révoltés de « la petite guerre de Vendée ». Le pays subit l’occupation autrichienne en décembre 1814 et suisse en 1816. Morteau vit passer en janvier 1871 les débris du 24ème Corps de Bourbaki, poursuivis par le XIVème Corps prussien; attaqués à Malpas au pied du col des Roches, les Prussiens prirent pour otages le maire er le curé de Villers.

Le 17 juin 1940, l’arrivée du Corps blindé de Guderian provoqua un début de panique. Le le 24 août 1944, les maquisards de Morteau s’emparèrent de la villa occupée par des réservistes allemands, et le 8 septembre, le général Bethouard installa le PC du Ier Corps dans l’école des filles, afin de préparer la libération de l’Alsace et la campagne victorieuse jusqu’à l’Autriche.

Les pertes subies par le val de Morteau furent de 26 morts en 1870, 433 (3,6% de la population) en 1914-18, 59 morts et 5 déportés en 1939-45, 8 morts dans les guerres coloniales.

Les problèmes de frontières

A l’origine, les seigneuries ne sont pas délimitées, elles débordent sur l’Helvétie et la Bourgogne. Neuchatel sera rattaché à la Confédération en 1815 seulement. Les limites du territoire du prieuré ont donc fait l’objet de négociations et d’accords de voisinage, mais aussi de conflits, dont le principal concernera la frontière entre Neuchatel et la Comté.

En 1338 et 1348, l’archevêque Hugues de Vennes arbitre les discussions entre les comtes de Neuchatel, celui de Montbéliard et le sire de Joux, pour fixer les limites entre le prieuré de Morteau, l’abbaye de Montbenoit, le val de Réaumont et le val de Vennes. Ces limites seront confirmées en 1510.

La délimitation du coté suisse fut difficile à établir. C’est en 1310 en effet que quatre habitants de Morteau, appelés les Bruniat ou les Brenetz, allèrent s’établir sur un terrain inculte et inoccupé sur la rive droite du Doubs. Jean d’Arberg (branche cadette des Neuchatel), sire de Valangin, se rendit à leurs revendications et accepta leur installation pour 50 écus d’or, moyennant une redevance annuelle de six quartiers de fromage et 12 livres de poix. Les colons des Brenets étendirent ensuite leur occupation jusqu’aux Planchettes et au mont Pouillerel, Ce vaste territoire fut appelé le clos de la franchise. Ils en chassèrent les colons du Locle.

En 1408, le comte de Neuchatel reconnut les droits de Valangin. En 1451, le sire d’Arberg vint avec un troupeau de 200 vaches saccager les champs de blé des Brenets. Les colons du lieu se plaignirent alors à Philippe le Bon. Un procès-verbal de bornage fut établi et le Parlement de Dole confirma en 1455 le bien-fondé des habitants des Brenets (5). Ce jugement n’empêcha pas les gens du Locle en 1478, de venir moissonner les terres des Brenets, ni le sire d’Arberg d’édifier un gibet pour effrayer les gens des Brenets, tentés de se réfugier aux Bassots (à Villers).

La réforme protestante modifia de façon notable les relations frontalières. En 1532, les habitants des Brenets adoptèrent la réforme, alors que Guillaume Farel venu prêcher à Morteau fut traité de ribaudaille hérétique et chassé de la ville. Il reviendra en 1570 et sera reconduit à coup de fourches par les femmes du Villers. Cinq ans plus tard, les gens de Villers-le lac, s’opposeront par les armes au baron d’Aubonne. Chassé du Locle en 1537, le curé Besancenot vint se réfugier à Morteau; à sa mort, il fut enterré dans l’église de Morteau. Plusieurs familles catholiques suisses s’installèrent dans le Val. Réforme et contre-réforme entraînent des sentiments de haine dans les deux camps.

En 1508, l’archiduchesse Marguerite reconnut les droits du prieur sur les Brenets. Le prieur Mareschal fit une nouvelle requête au Parlement en 1686, mais les comtés de Neuchatel et Valangin étant administrés alors par le prince de Condé, sa demande ne fut pas prise en considération.

Une autre zone frontalière fut contestée entre Neuchatel et la Comté, à savoir la région de Cerneux-Péquignot, dont le curé dépendait du prieuré de Morteau. La délimitation en fut approuvée en 1408. De nouvelles limites furent établies en 1525, désavantageuses pour la Bourgogne. Mais l’archiduchesse les accepta dans le but de complaire aux confédérés.

Dernier comte de Neuchatel, le duc de Nemours fut remplacé en 1707 par le roi de Prusse Frédéric Ier, désigné par les Trois-Etats, représentant les habitants de Neuchatel. Son ministre Metternich intrigua alors pour revendiquer le rattachement de la Franche Comté et fomenter des conspirations à Morteau même.

En 1765, une réunion entre les représentants de la Prusse et de la France confirma la perte de l’enclave des Brenets, et le maintien à la France de Cerneux-Péquignot. De nouvelles revendications pour les Brenets, en 1778 et 1781, se traduisirent par un échec politique.

Quant aux 1500 hectares de Cerneux-Péquignot, ils furent cédés à la Suisse en 1815. Les limites actuelles du canton de Morteau sont donc celles de 1819.

Les relations franco-suisses sont actuellement concrétisées par deux courants contraires, celui des 2.000 travailleurs frontaliers et celui de centaines de clients suisses des supermarchés.

La Révolution à Morteau

Critiques vis-à-vis du luxe des prieurs, les habitants de Morteau refusèrent de voter la dîme en août 1789. Ils étaient donc favorables aux réformes de la Révolution, mais ils furent choqués par la Constitution civile du clergé de 1791 et prirent le parti des prêtres réfractaires. Ils assurèrent la protection de ceux qui se cachaient, tandis que les autres s’exilaient en Suisse, en même temps que six Bénédictins. Un des moines se réfugia à Quingey où il se fit remarquer par son inconduite. L’inventaire des biens du monastère montra que les religieux ne vivaient pas dans l’opulence.

Une Société des Amis de la Liberté et de l’Egalité, dirigée par le sculpteur Joseph Boiston, semait l’esprit jacobin dans le val et faisait campagne contre les fanatiques de la religion, avec le concours des Comités de Surveillance des suspects, et d’un représentant de la Convention en mission. Les cloches et les vases sacrés furent saisis, les prêtres réfractaires déportés en Guyane ou à l’ile de Ré, les églises fermées, les notables destitués. La Garde Nationale, une compagnie de gendarmes et un bataillon de volontaires de la Drôme participèrent à la répression de l’émeute de Sancey-Vercel, appelée petite Vendée. 31 des émeutiers furent guillotinés à Ornans et Maiche en octobre 1793, tandis que dans le canton, 160 suspects étaient arrêtés et détenus au couvent des Minimes.

Plus réjouissantes étaient les manifestations républicaines organisées par Boiston, auxquelles la population est conviée. Voici comment le Musée neuchatelois, revue de la Société d’histoire du Canton de Neuchatel, rapporte ce que fut la cérémonie d’enterrement de la Royauté, le 8 décembre 1792. L’auteur de l’article rappelle que les Neuchatelois ont toujours eu la tête mousseuse malgré leur apparente impassibilité…Chez nous, les têtes s’échauffaient, les Montagnards surtout s’identifiaient avec la Révolution. Un peu partout s’élevaient des arbres de la liberté, autour desquels on chantait et l’on dansait la Carmagnole, en arborant des bonnets rouges.

1.200 Suisses des Montagnes et du Val de Ruz participérent à cette cérémonie. Précédés de 3 hommes de couleur, 4 officiers municipaux, 12 vétérans, 20 amazones armées de piques, 20 nourrissons de la république (sic) et un détachement de la Garde nationale furent accueillis à la frontière par une délégation de la Société républicaine de Morteau. De longs discours furent échangés entre les deux délégations, proclamant leur hostilité aux tyrans et aux prêtres.

Précédé d’une salve d’artillerie et du chant (travesti) de l’office des morts, un défilé burlesque a traversé la ville, derrière un mannequin représentant le scélérat Louis XVI, suivi de Voltaire, Rousseau et Guillaume Tell, de la délégation suisse, des frères du Roi précédés de leurs pages, d’un baron allemand, des maréchaux de France, de la reine entre deux docteurs de la Sorbonne qui portent la prétentaille théologique, du cardinal Collier (de Rohan), des dignitaires et de l’aumônier de la Cour, des intendants, d’un évêque, d’une cuisinière rebondie, des ordres religieux, des suppôts de la chicane, des aristocrates à longues oreilles, des banquiers et agioteurs…etc.. Le convoi, égaïé par des chants funèbres tournés en ridicule, est enfin arrivé à l’arbre sacré, au pied duquel s’est trouvée creusée la fosse de la royauté. Mercure annonce le Tems (sic) et le Destin, lequel prononce cet arrêt : « Atropos coupe le fil des crimes des rois, Clotho et Lachesis, filez les siècles d’or ». A ces mots le fantôme funeste est englouti et les emblèmes des distinctions jetés dans le vase de Pandore. Parait le génie de la France, revêtu d’une robe blanche, il prononce des paroles de consolation. Un cri général se fait entendre : « Périssent les tyrans, vive la république universelle ».

Le lendemain, 77 citoyens suisses ont adhéré à la Société républicaine de Morteau. L’oraison funèbre de la Royauté y fut à nouveau proclamée. Cependant des poursuites furent engagées en Suisse contre ces républicains, dont certains ont dû s’exiler. A Neuchatel, le chancelier de Boyve les condamna en ces termes :  » Jamais peut-être la présomption, l’aveuglement, l’amour inconsidéré des nouveautés, l’ingratitude ne furent poussés plus loin; et le jour où l’on vit des Suisses, enfants de la liberté, renier leur patrie…ce jour devint un éternel monument de honte et de reproches pour notre patrie « .

Quand lors de la famine de 1816-1817, certains demandèrent de l’aide au bailli de Berne, celui-ci répondit allègrement : « Allez trembler l’arbre de la liberté, il tombera de la graine et des pommes de terre ». Le gouvernement de Neuchatel fut moins féroce et s’employa à conjurer la famine.

Revenons à Morteau, où la chute de Robespierre est accueillie avec joie, ainsi que le coup d’Etat du 18 brumaire. Les catholiques sont largement majoritaires aux élections primaires d’octobre 1795. Le 27 décembre 1795, 1.200 catholiques bousculent le capitaine de la Garde, et imposent le retour de l’ancien curé Thomas. Venu maintenir l’ordre, le Commissaire Mourgeon de Besançon, trace un portait modéré des habitants du Val :

 » J’ai remarqué qu’en général ils étaient bons, humains, dociles à la voix de la raison. Il y a parmi eux beaucoup plus de gens instruits que dans le pays bas; j’ai cru en apercevoir la cause dans leurs relations commerciales avec la Suisse….Ils sont aussi très désintéressés…et avec cela bons citoyens…cependant il ne faudrait pas compter longtemps sur leur soumission aveugle; ils sont impatients d’avoir un culte, et je crois qu’il est de bonne politique de leur passer quelque chose à cet égard; autrement on s’exposerait à perdre leur confiance et à les révolter entièrement…ce qui ne manquerait pas d’arriver, car les prêtres, les émigrés et tous les artisans de la royauté ont les yeux ouverts sur cette partie intéressante du département et ils saisiraient avec avidité le premier signal de mécontentement pour les soulever sans retour « .

La persécution religieuse fut cependant relancée par le Directoire et ne s’apaisa qu’avec le Concordat. Les tensions demeurèrent vives entre les deux partis, elles se poursuivirent lors des compétitions électorales du XIXème et du XXème siècle. Le renouveau religieux fut mis en oeuvre par des curés d’un grand rayonnement, les abbés Balanche, Paillard, Beauquey et Barthod.

Les construction, leurs dommages et leur dévolution

L’installation initiale des Bénédictins fait l’objet d’hypothèses contradictoires. Les uns les situent au chateau du Mondey, les autres dans des maisons particulières du quartier de Glapiney. Ce quartier en effet a été occupé dès le XIVème siècle : des ossements découverts récemment sous le couvent ont été datés de 1292 à 1398 (6).

Les batiments claustraux, construits de 1412 à 1428, privés de leur aile est écroulée, ont été revendiqués par la municipalité en novembre 1792 pour un montant de 13.904 livres. Ils furent vendus aux enchères le 5 juillet 1795, à JJ Guillier et JF Singier, pour 62.010 livres. Rachetés par le curé Balanche en 1815, ils furent transformés en école communale.

Une première église de style roman fut construite au XIIIème siècle, entre le bas de la grande rue et la Guron, ses vestiges ont disparu. Une deuxième église de style gothique fut construite sur la butte de Glapiney de 1410 à 1420. Dédiée à St Pierre et St Paul, elle était à la fois église prieurale et paroissiale. Détruite par un incendie en 1470, elle fut reconstruite par le prieur Antoine de Roche en 1481-82. Dédiée au XVIème siècle à Notre Dame de l’Assomption, elle a été remarquablement restaurée en 1942 par le chanoine Pagnier. Une chapelle St Pierre et St Paul, édifiée à la Guron en 1970, rappelle le souvenir du prieuré.

Une chapelle de ND de la Compassion, avec son cimetière, découverte en 1760, est signalée par JP Routhier comme étant la première église paroissiale. Il s’agit en fait de la chapelle du Pied du Mont, de 5 mètres sur 5, située non au Caillet mais au pied du Trou au Loup, qui fut achetée par le géomètre Roland le 7 juillet 1796 pour 250 livres. Devenue en 1815 une remise de la commune, elle a été détruite (7).

Au début du XVIème siècle, Grandcombe et les Gras construisent des chapelles qui deviendront églises paroissiales. Onze autres chapelles ou églises sont construites au XVIIème siècle, et deux au XVIIIème. Le couvent des Minimes s’installe à Montlebon en 1627.

Il ne reste pas de traces du chateau du Mondey, détruit par le maréchal d’Amboise en 1479, et dont les pierres ont servi pour le clocher que les habitants ont construit en 1513 pour remplacer le clocher effondré des moines. Les ruines du chateau de Réaumont sont encore visibles au sommet du Bois banal près de Bélieu; des travaux y seraient en cours. La tour construite par le comte de Neuchatel face à Réaumont n’est pas localisée. Ni les ruines, ni la fonction du chateau indiqué sur la carte de Cassini dans la région de Volson n’ont été découvertes. Les pierres du chateau de Vennes ont été récupérées pour la construction des fermes.

Originaires de Tonnerre, les Fauche construisent en 1590 au coût de 20.000 livres, un hotel particulier qui est vendu au prieur de Grammont par Disle et Guillaume Roussel, pour le prix de 7.300 livres en 1694. Il est acheté par la municipalité qui en fait l’Hotel de Ville, le 5 mai 1791, pour un prix de 10.100 livres .

Venue de Suisse, la famille Cuche construit un chateau Renaissance en 1576. Propriété de la famille Bole, il est acheté comme bien national par Jean-Charles Pertusier(8) le 30 juillet 1796 pour le prix de 90.987 livres (incluant d’autres domaines). Le montant en fut remboursé ensuite à la famille Bole. Le chateau Pertusier fut racheté par la ville en 1934, il est devenu musée de l’horlogerie.

Le feu a été un des fléaux de la ville de Morteau, dont les édifices ont subi de nombreux incendies, en raison de leur couverture de bois . En voici l’inventaire :

– 1470. Eglise de 1410 à 3 nefs

– 1480. prieuré et quartier Glapiney

– 1640. 2200 maisons. Voute église affaissée.

– 1683. Eglise, maison Fauche, 45 maisons

-1747. Couvent, église et 45 maisons Glapiney

– 1865. Grande Rue

– 1936. Chateau Pertusier

– 1945. Clocher

– 1946. Hotel de Ville

Remarquable par son réalisme, il faut signaler le monument aux morts dû au sculpteur Georges Serraz, que Marie-Claude Fortier a présenté à l’Académie (le 16 mars 2001).

Le développement économique et social.

L’évolution démographique donne une idée des progrès de l’économie. Selon Routhier, le Val de Morteau compte plus de 2000 familles et 12.000 habitants en 1600(9). Les maisons sont au nombre de 3.000, dont 1.938 habitants sont propriétaires. L’agriculture est essentiellement herbagère. Les troupeaux de bovins et d’ovins nourrissent et habillent la population et les religieux. En 1513, le prieur de Vergy a obtenu de l’archiduchesse (Marguerite d’Autriche) la création de 3 foires annuelles et d’un marché le mardi. Le commerce était donc florissant, mais aussi une petite industrie naissante, qui comptait 80 moulins hydrauliques, 4 scieries, 6 forges, une armurerie et 17 ribes (10). Les petits métiers de transformation du bois, du métal, du cuir et du textile permettent de subvenir aux besoins de la population (Vegliante).

A la suite des ruines provoquées par l’invasion suédoise, de nombreux émigrants de Suisse et de Savoie vinrent s’installer dans le val, en même temps que furent engagés des domestiques, à condition qu’ils fussent catholiques. Ces immigrés apportaient leur savoir-faire. Toutes les terres ne furent pas cultivées, elles furent converties en paturages et l’industrie fromagère fut développée La perception des impôts fut rétablie en 1641. La statistique de 1773 dénombre 278 bovins, 10.580 boissaux d’avoine, 1.560 de froment et 900 livres de chanvre. Tuilerie, textile et fabrication de faux voient le jour.

L’élevage continue de se développer au XIXème siècle. En 1841 trois fromageries utilisent 1.500 hectolitres de lait pour fabriquer 15.000 kilogs de fromages. Les comices agricoles animent l’activité paysanne, la race montbéliarde s’impose, mais le bourg et les villages s’urbanisent rapidement, l’artisanat occupe davantage de personnes que l’agriculture. C’est un artisanat de subsistance, au moment où les indigents sont nombreux et où des bandes vivent de la contrebande. En 1826, six ateliers de tisserands occupent 60 ouvriers. Mais au milieu du siècle les tanneries, le textile et la tuilerie sont en déclin, alors que se maintiennent des fonderies de cloches.

L’horlogerie supplante bientôt toute autre activité artisanale. Dépendante de la Suisse, une main d’oeuvre qualifiée fabrique des montres bon marché. Une école d’horlogerie fonctionne de 1836 à 1850. La construction de la voie ferrée Besançon-Le Locle en 1884 favorise les échanges. En 1891, Morteau compte 22 patrons horlogers et 306 ouvriers; ils sont 750 en 1908, et 680 à Villers-le-Lac. La fabrication des ébauches, et la terminaison à domicile se développent, tandis que la dépendance de la Suisse s’atténue. Le village des Gras se spécialise dans la fabrication des outils de précision. Mais périodiquement, les crises de l’horlogerie limitent la croissance.

L’industrie alimentaire est une autre activité de Morteau, avec la chocolaterie Klaus qui produit 600 tonnes de chocolat en 1984, la brasserie, la limonaderie, la distillerie d’absinthe, et la fabrication de la saucisse fumée, spécialité mortuacienne exportatrice.

Ce développement économique s’est accompagné d’une croissance de la population. La progression est de 36% au XIXème siècle et de 59% au XXème siècle, au bénéfice en particulier de la ville de Morteau. Cette population comporte une certaine proportion d’immigrés : Italiens au début du XXème siècle, Espagnols et Portugais dans les années 1960, Turcs depuis 1970.

DATES

POPULATION DU VAL

dont MORTEAU

1600
1800
1900
2000

2.000 familles soit 12.000 selon Routhier

6.591 habitants

11.231

18.832

300 familles ? =15%

1.372 = 20%

4.110 = 36%

6.800 = 36%

Conclusion

Dans l’histoire de la Franche-Comté, l’évolution du Prieuré de Morteau est tout à fait originale, et même exemplaire en ce qui concerne l’histoire sociale. Elle nous montre comment une société de gens courageux et industrieux, attachés au monastère qui est la maison commune, sont peu à peu confrontés aux querelles des grands et à leurs guerres, à l’exploitation de certains prieurs commendataires, aux pressions des réformateurs suisses, et enfin au sectarisme de la Convention révolutionnaire. Jaloux de leurs libertés, soucieux de leur survie économique, ils désignent leurs représentants de façon démocratique et défendent leur indépendance devant les puissants et les tribunaux.

Lorsqu’ils perdent cette autonomie, ils deviennent Français à part entière, fidèles à la culture qui a toujours été la leur; car malgré la domination des Habsbourg, ils n’ont jamais été germaniques ni espagnols. Ils restent enfin attachés à la religion, envoient des missionnaires en Chine et s’opposent aux inventaires de 1905. Les relations avec la Suisse sont apaisées et marquées par une volonté de coopération. Leur population est devenue plus diverse, elle s’efforce de suivre le progrès technique face aux défits de la modernité.

(1) Références des auteurs cités : – avant d’être évêque constitutionnel de St Claude, l’abbé Moïse avait été envoyé à Neuchatel en 1786, par les échevins du val, pour rechercher des documents sur les droits du prieuré. Il vint célébrer une messe à Morteau qui fit scandale en octobre 1795. Il se retira à Morteau dans la maison Klein en 1806; très charitable envers les pauvres, il mourut en 1813 – JP Routhier pourrait être apparenté à l’huissier de Morteau qui fut arrêté le 27 avril 1794 – Ambroise Cart était contrôleur des contributions à Ornans – PH Roland, originaire du Mont Vouillot, arpenteur royal, est décrit par Routhier comme un fougueux révolutionnaire – l’abbé Narbey écrivit un chapitre sur la décadence des monastères, qui ne fut pas publié, car il était très critique envers le relâchement de certains couvents et la vie luxueuse des prieurs commendataires; ce chapitre a été retrouvé par Charles Verdot à la cure de Chapelle d’Huin – Dom Albert Chassignet, cité par plusieurs auteurs, fut prieur claustral à Morteau en 1695-98 et 1713-14 – Nicole Perrenoud-Cupillard est maire de Mouthier-Hautepierre – G.Vegliante est chargée de programme à la Direction régionale des Affaires culturelles (DRAC) – Henri Leiser est conseiller municipal à Morteau.

(2) amodiation = exploitation d’une terre concédée contre une redevance périodique

(3) estevenant = de St Etienne, monnaie frappée par l’archevêque de Besançon. Réf. Maurice Rey. La monnair estevenante des origines à la fin du XIVème siècle (SED 1958)

(4) Les prud’hommes et la milice devaient assister aux éxécutions capitales au chateau de Vennes.

(5) Procès analysé dans le mémoire de maîtrise de Rachel Huot-Soudain en 1989.

(6) fouilles dirigées par Nicole Perrenoud-Cupillard en juillet 2001.

(7) source Henri Leiser

(8) Avocat à Besançon, JC Pertusier (1754-1822) en dirige la milice en 1788. Il vient à Morteau en 1790 pour superviser la formation de la Garde nationale. Son fils Charles (1799-1836), polytechnicien, était lieutenant-colonel du Train dans la Garde royale en 1825. Annobli en 1830, il se retira à Besançon où il écrivit des ouvrages

de poésie et d’arts. L’achat de 1796 comprenait également la domaine de Seignoley à Montlebon, et des propriétés à Baume-les-Dames, Verne et de Cour (Truchis, p. 475).

(9) chiffre probablement surestimé, même si l’on estime que le tiers a disparu lors de l’invasion suédoise.. L’évaluation de 1.792 bestiaux en 1490, indiquée par R.Fietier, paraît également très surestimée.

(10) Ribe = moulin à broyer le chanvre et le lin (expression franc-comtoise)

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La guerre d’Algérie, un conflit sur-médiatisé

Si le soulèvement du 1er novembre 1954 ne provoque pas de campagne d’opinion, c’est sans doute parce que les « évènements » d’Algérie – ainsi sont-ils prudemment désignés – sont d’abord minimisés et n’inquiètent pas les autorités. Rapidement cependant, des intellectuels français liés au nationalistes du Maghreb et engagés dans l’idéologie anticolonialiste prennent position contre les excès de la répression, sans se préoccuper des excès du terrorisme. Les dirigeants de la rébellion prennent alors conscience que les médias sont une arme de guerre qui leur donne des points face à l’opinion algérienne, métropolitaine et internationale. Ils utilisent désormais abondamment les moyens de la presse et de la radiodiffusion, avec le concours des pays arabes et socialistes (1) .

Du côté français, les médias d’Algérie et de métropole diffusent les informations sur la situation de façon dispersée, en fonction de leurs intérêts économiques et des préoccupations particulières de leur lecteurs et auditeurs. L’envoi du contingent en Algérie suscite un intérêt de plus en plus grand de la part des familles et favorise l’utilisation du transistor. Seuls les militaires ont une doctrine d’action, et même de guerre psychologique, qu’ils développent pour soutenir le moral des troupes, convaincre les populations, affaiblir le moral de l’adversaire et attaquer sa propagande, souvent avec succès. Mais l’arrivée au pouvoir du général de Gaulle, qui utilise avec une grande maîtrise télévision et conférences de presse, modifie les données de la situation médiatique. L’armée perd ses possibilités d’action autonome. Une collusion de fait s’établit entre l’information du pouvoir et la contestation diffusée par les médias anticolonialistes, elle fait basculer les opinions en Algérie, en métropole et dans le monde(2) .

Cet article ne prétend pas constituer une analyse exhaustive de l’évolution des médias, il en éclaire quelques aspects caractéristiques, en soulignant les manipulations de l’opinion, que l’on jugera amusantes ou accablantes selon que l’on se place dans un camp ou dans l’autre.

La guerre initialement sous-estimée par la presse .

Les liens entre les journaux d’Algérie et la grande colonisation sont connus. On sait que l’Echo d’Alger d’Alain de Sérigny et la Dépêche de Constantine des frères Morel sont à la dévotion de Borgeaud et de René Mayer, que la Dépêche algérienne a des liens avec l’armateur Schiaffino, le Journal d’Alger avec Georges Blachette, roi de l’alfa et ami du maire Jacques Chevallier. On sait aussi que ces patrons de presse prirent des positions politiques, la plupart en faveur de l’Algérie française, ce qui leur valut des difficultés avec la justice(3) .

Les liens de la presse parisienne avec les milieux économiques sont également connus, telle la direction de l’Aurore par Boussac, et de l’Express par JJ Servan-Schreiber. Mais en revanche on passe sous silence le rôle de la banque Worms dans la création de France-Observateur, en 1950, et l’influence de la Banque de Paris et des Pays-Bas sur Hachette et les messageries parisiennes
( NMPP). Tous ces organes de presse ne manqueront pas de peser sur le conflit algérien(4).

A vrai dire, ils mettront tous un certain temps avant de comprendre ce qui se passe en Algérie. Les premiers commentaires mettent l’accent sur le lien entre les affaires tunisiennes et marocaines (le Monde), sur le soutien apporté aux fellaghas tunisiens (France-Soir) ou sur l’existence d’un chef d’orchestre invisible (Paris-Presse) qui ne peut être que Nasser (Le Figaro). Mendès-France souligne les encouragement venus de l’extérieur (Dépêche du Midi). Libération cependant met en doute l’influence arabe, tandis que l’Humanité condamne la répression. Le Monde publie le projet des réformes du Gouverneur Soustelle, qui sont critiquées par l’Aurore.

Quant aux journaux algériens, ils présentent une image tronquée de la rébellion, assimilée à du simple banditisme. Zahir Ihaddaden y voit une manipulation de l’opinion, fondée sur l’idéologie coloniale, exaltant la grandeur et la souveraineté française, ignorant totalement la réalité de la révolution algérienne. Selon l’Echo d’Alger, les montagnards descendent dans la plaine pour bénéficier de la protection de l’armée. Même le maire Jacques Chevallier affirme le 10 novembre 1954 que 99% de la population réprouve les récents troubles. La thèse du complot, résultant de la collusion entre le parti (MTLD) de Messali Hadj et le parti communiste, et bénéficiant de l’appui de la Ligue arabe, a la faveur de certains commentateurs (1).

L’évolution de la guerre d’Algérie donnera lieu à des batailles d’opinion provoquées par les événements majeurs de ce conflit : les complots du 13 mai 1958, l’affaire des barricades, le procès Jeanson, le putsch, la manifestation du 17 octobre 1961 à Paris, les attentats de l’OAS et le cessez-le-feu. En revanche, le massacre des harkis et les enlèvements d’Européens en 1962 seront passés sous silence et considérés comme des tabous par la majorité des médias.

Contrôle de l’information et action psychologique

L’information de l’opinion par le gouvernement, et son corollaire naturel, la propagande,, ne sont pas une nouveauté. Au bourrage de crâne de 1914-18 ont succédé les causeries de Giraudoux en 1939, la guerre des ondes entre Londres et Vichy, et le bureau ACPO (action politique) de Pleven en 1951. Considérant que « les journaux communistes …auxiliaires de 5ème colonne, répandent des fausses nouvelles pour créer la psychose hostile à la Défense nationale », le premier ministre Pleven s’attache à organiser une contre-propagande efficace, qui sera mise en sommeil en 1953.

Le général Ely confirme en 1955 que la propagande défaitiste venant de métropole fut la plus démoralisante pour les combattants d’Indochine (5). Dès juillet 1955 est mis sur pied un Bureau central de documentation et d’information (BCDI) confié au général Spillman, chargé de lutter « contre la propagande anti-française dans le monde arabe ». Ce bureau sera rattaché aux services secrets ( SDECE) en avril 1957. Un Centre de diffusion française (CDF) lui succède en juillet 1957, ayant pour mission de combattre toutes les contre-propagandes qui insultent et calomnient le gouvernement, et de diffuser à l’étranger les buts de la politique gouvernementale(6).

Les officiers de retour d’Indochine ont auparavant proposé une approche renouvelée de la question, et notamment le colonel Lacheroy, qui s’impose comme le principal théoricien de la guerre révolutionnaire, et autour duquel gravite une poignée de jeunes officiers convaincus par ses idées (Hogard, Prestat, Caniot, Souyris). C’est dans les premiers mois de 1956 que des mesures énergiques sont prises contre une certaine presse qualifiée d’antinationale. Nommé par le ministre de la défense Bourgès-Maunoury à la tête du Service d’action psychologique et d’information de la Défense nationale et des Forces armées (SAPIDNFA), Charles Lacheroy a alors pour tâche de « s’efforcer de faire de la presse une alliée sûre et avertie « . Il assume la redoutable fonction de censeur pour s’attaquer aux journaux que son ministre considère comme « une entreprise de démoralisation malfaisante ». Des organes aussi réputés que France-Observateur, l’Express, Témoignage chrétien, Esprit et les Temps modernes subissent ses foudres à plusieurs reprises, en vertu de la loi sur les pouvoirs spéciaux de mars 1956, tandis que d’autres publications pratiquent l’autocensure, et que certaines ne résistent pas à des saisies répétées et disparaissent. Le journal communiste Alger Républicain a été interdit en septembre 1956, et en 1958 le journal des libéraux l’Espoir. Le directeur de l’Echo du Centre est condamné à un an de prison. Lacheroy représente même la Défense nationale à la Commission de contrôle des films cinématographiques; c’est lui notamment qui fera interdire « les sentiers de la gloire » de Ernst Lubitsch.

Des actions de plus grande envergure sont parfois entreprises, telle l’arrestation de Claude Bourdet le 31 mars 1956, et la perquisition du domicile du professeur Henri Marrou le 10 avril.(7) Evincé par Chaban-Delmas, en février 1958, pour une queston sans rapport avec la nouvelle doctrine, Lacheroy deviendra responsable de l’information et de l’action psychologique auprès du général Salan après le 13 mai et jusqu’en décembre 1958 .

Ihaddaden estime qu’il faut attendre l’arrivée du général de Gaulle pour que soit levé le tabou de l’Algérie française. En fait, le général hésitera longtemps avant de prendre sa décision finale. La Vème République sera encore plus stricte que la IVème en matière de censure, et l’action psychologique prendra des formes plus percutantes. L’Office de radio-télévision devient un outil de propagande gouvernementale. La gestion de l’information est accaparée par le pouvoir. La décision gouvernementale du 27 avril 1961 ira même jusqu’à interdire la diffusion des informations relatives à la rébellion de l’OAS(8).

Un des succès les plus marquants de l’action psychologique du général de Gaulle fut sans nul doute d’avoir persuadé les médias, grâce au montage des manifestations musulmanes du 10 décembre 1960, que tous les musulmans d’Algérie étaient favorables au FLN (9).

Les intellectuels contre la guerre (10).

Dès 1952 François Mauriac s’élève contre la répression au Maroc. Il prend pour argent comptant la déclaration de Ahmed el Allaoui, estimant que 1.000 manifestants des Carrières centrales de Casablanca ont été tués, alors que l’estimation officielle est de 32 morts. Claude Bourdet publie dans le même temps son article sur la Gestapo algérienne. En 1955, Mandouze publie des tracts FLN dans Conscience française, avec le soutien de Frossard, Mauriac et Suffert. La campagne de presse se poursuit en 1956 avec Robert Barrat et Henri Marrou, qui est soutenu par Mauriac. L’Express, le Monde, France-Observateur, l’Humanité, Franc-Tireur, Tribune des Nations et Demain participent à cette campagne.

Le dossier Jean Muller est publié par Témoignage chrétien en février 1957, et le témoignage du recteur Pereyga dans l’Observateur du 4 avril. Le 27 mars, le général de Bollardière approuve le livre tendancieux de Servan-Schreiber. Beuve-Mery, directeur du Monde, qui refuse d’aller en Algérie de peur d’être influencé par l’administration, prend la défense de Bollardière avant d’aller se jeter dans les bras de Jeanson (11).

Il faut rappeler que Albert Camus, qui avait critiqué la politique du Gouverneur Soustelle, abandonne l’Express après l’échec de la Trêve civile. Dans le Figaro, seul Philippe Barrès s’élève contre la campagne de démoralisation de l’armée.

Les années suivantes sont marquées par la publication de la Question de Henri Alleg et de la Gangrène, qui selon Pascal Kropp est un livre de propagande commandé par le FLN et regroupant des témoignages exagérés en vue de déstabiliser le patron de la DST Wibot(12). Ces ouvrages sont exploités par la presse, de même que le Memorandum du Comité Audin, le livre Djamila Boupacha de Giselle Halimi et Simone de Beauvoir, les débats du procès Jeanson et le manifeste pour l’insoumission. Le ministre de la défense a été amené à prendre la défense du colonel Simoneau, chef du Centre de coordination interarmées, chargé du renseignement, contre les accusations mensongères de Beuve-Méry

Indiscrétions des journalistes (13)

Le 2ème Bureau d’Alger s’efforce, parfois avec succès, de recueillir les indiscrétions des journalistes bien informés, qui fréquentent les bars de l’Aletti et du St Georges après être passé par Tunis ou Oujda. C’est ainsi que la description précise de la mine de Sakiet Sidi Youssef permet en février 1958 d ‘orienter les bombardiers sur le bataillon ALN qui y stationne.

A partir de 1959, le Bureau d’Etudes et Liaisons (BEL) du colonel Jacquin développe ces contacts. Il obtient du journaliste britannique S.T., pour un million de francs, un film sur les camps de l’ALN en Tunisie; ainsi sont localisés ces camps, en même temps que leurs chefs sont identifiés. Le journaliste P.L. de France-Observateur révèle le prochain retour en Algérie des chefs de wilaya, ce qui permet au BEL en mai 1960, d’intercepter le colonel Lotfi, chef de la Wilaya oranaise, de s’emparer de son poste radio, et de prendre la direction de la wilaya 5 pendant deux mois.

Héros ou propagandistes, se demande Philip Knightley au sujet des correspondants de guerre ? Les exemples qu’il donne des correspondants étrangers de la guerre d’Algérie montre que plusieurs d’entre eux ont pris le parti du camp qui les recevait, correspondant d’ailleurs à une opinion préconçue. Leurs récits, pris sur le vif, donnent l’image de la réalité du moment, mais énoncent quelques contre-vérités : ainsi la relation du soulèvement de mai 1945, les renforts mis en place avant le 1er novembre 1954, les massacres du 20 août 1955 et de Melouza. On ne peut faire confiance à cette histoire ponctuelle, qui est trop souvent ignorante de l’histoire récurrente(14)

Le journal le Bled et le limogeage de son directeur (15)

Créé par le général Lorillot en 1955 pour informer les soldats sur le terrain et les motiver, le Bled est subventionné par le Gouvernement général et diffusé dans les trois armées. Il est installé boulevard La Ferrière dans les locaux de la Dépêche algérienne.

En 1956, sa direction est confiée au commandant Caniot, Français d’Algérie, ayant l’expérience de la guerre psychologique en Indochine. Affecté en 1954 au Service information du ministre de la Défense, Caniot y a fait venir des spécialistes de l’action psychologique (Lacheroy ?). Envoyé en mission en Algérie en novembre 1954, il a fait un rapport sur la guerre psychologique qui a été apprécié par le général Blanc, chef d’état-major. Avec la bénédiction du général Salan, il fait du Bled un organe de combat pour l’Algérie française.

Tiré à 300.000 exemplaires, le Bled est diffusé en six éditions dont une en arabe, en Algérie, au Maroc, en Tunisie, en France et en Allemagne. Ses éditoriaux politiques, qui sont critiqués par les médias progressistes, sont soumis au commandement. En 1958, le ministre Chaban-Delmas y fait affecter Lucien Neuwirth, qui adopte la même ligne politique dans la perpective du complot gaulliste, qui aboutira au 13 mai.

Le numéro 109 du 10 mai, consacré à Jeanne d’Arc, affirme de façon prémonitoire que l’heure est venue de donner à la France un gouvernement de salut public. Le numéro du 16 mai fait appel au général de Gaulle. Le 6 août, le Bled évoque le système et ses tares, héritage de la Constitution de 1946. Il représente Mendès-France, défilant aux côté de Daladier contre les factieux d’Alger. Mendès-France proteste auprès du général de Gaulle, qui promet que l’officier responsable sera sanctionné.

Le Bled subit alors les invectives de l’Humanité, du Monde, de France-Observateur, de Paris-Match, du Canard enchaîné, de Témoignage chrétien, de la Dépêche du Midi et des Dernières Nouvelles d’Alsace. Le 28 septembre, le Cri du peuple revendique la mise au pas de Salan et du Comité de Salut public et célèbre le courage des combattants nationalistes. Le Bled y est décrit comme le journal des factieux.

Reçu par le général de Gaulle qui exige des sanctions, Salan n’a pas l’intention d’y donner suite. Il approuve le numéro spécial du 18 décembre qui fait le bilan de l’action de nos forces. Mais il est remplacé par le tandem Delouvrier-Challe. Caniot à son tour est muté au 12ème RCA, et la direction du Bled est transférée à Paris, d’où sa ligne éditoriale sera contrôlée par le gouvernement. Le commandant Caniot se ralliera au putsch en avril 1961.

Le FLN intoxiqué par l’armée française (16)

Chargé d’orienter la presse, le BEL réussit également à intoxiquer le GPRA en utilisant les journalistes qui sont bien en cour à Tunis. Ainsi Belkacem Krim est-il informé en février 1959 des ambitions du colonel Amirouche qui envisage d’aller à Tunis demander des comptes; ce voyage lui sera fatal. Dix mois plus tard, est répandu le bruit de la vulnérabilité du barrage Nord; cette information provoque le montage de l’opération Amirouche, qui se solde par la mort de 140 moudjahid et l’échec du franchissement.

En février 1960, le conflit qui oppose le capitaine Zouibir, commandant la mintaka 51, à la direction de la wilaya à Oujda, est amplifié par la presse algérienne et parisienne, ce qui entraîne l’intervention des Forces armées royales et l’arrestation de Zouibir. A la même époque, les nouvelles des wilayas 4 et 5, diffusées dans le bled sous forme journalistique par le colonel Fournier-Foch, chef du 2ème Bureau d’Orléansville, contribuent à la démoralisation du colonel Si Salah, chef de la wilaya 4, s’apercevant que les Français n’ignorent rien de son organisation, ce qui l’incite à demander la paix des braves.

En juillet 1960, l’interdiction faite aux journalistes d’aller en zone frontalière, fait croire au colonel Boumediene qu’une opération contre la Tunisie se prépare; il fait replier ses bataillons les plus avancés.

L’intoxication la plus spectaculaire, de mars à juin 1960(17), vise le journal du FLN el Moudjahid, dont les morasses sont tranmises de Tunis à Rabat par l’avion régulier qui fait escale à Alger. Orientés par Jacquin, des spécialistes de la guerre psychologique subtilisent la page centrale du journal et la remplacent par un texte de leur composition. Ainsi les lecteurs marocains ont-ils connaissance en mars de la nouvelle Charte du CNRA, instituant un régime marxiste et raciste, s’appuyant sur des tribunaux populaires et imposant aux Européens la loi islamique. En mai, la publication d’un ancien appel de Ferhat Abbas encourage les Algériens à participer aux élections, alors que le FLN en a ordonné le boycott. Le mois suivant, une carte géographique fait état des revendications algériennes sur Figuig et le Tafilalet. Les protestations de la diplomatie marocaine amènent le général de Gaulle à interdire la poursuite du caviardage. Dans son livre la guerre secréte en Algérie, le colonel Jacquin prétend qu’il conseille à Belkacem Krim, par téléphone, d’éviter le transit des morasses par Alger.

L’affaire Catena-Main rouge (18)

Selon le Monde du 21 août 1994, »le SDECE (Service secret français) a monté une organisation secrète baptisée Main Rouge pour perpétrer des homicides et des attentats contre des revendeurs d’armes et des chefs nationalistes algériens « . Il semble qu’il s’est agi d’une couverture pour le Service Action du SDECE, qui à partir de 1952 a recruté en Tunisie et au Maroc un noyau de contre-terroristes.

De 1957 à 1959 en Europe, le Service Action a monté des opérations homo et arma contre des traficants allemands et suisses (Otto Schlutter, Marcel Léopold, Georges Puchert) et contre leurs bateaux, ce qui provoqua de violentes réactions dans l’opinion allemande. La presse (Stern, Spiegel, Daily Mail, Aurore, Express) s’empara de l’affaire, elle attribua ces attentats à l’organisation Catena-Main Rouge. Il fut prétendu que le général Olié et Jacques Foccart en étaient informés. Un interview du chef de Catena, le colonel Condé dit de Sainte-Croix, fut proposé à la rédaction du Stern au prix de 20.000 DM. Pour finir Spiegel le paya 1.500 DM.

Le Sicherungs-gruppe s’intéressa à l’affaire et le commissaire Horn interrogea Alain Roy de l’Aurore en juillet 1959. Jacques Derogy se rendit en RFA en décembre. Mais ce n’est qu’en février 1961 que l’officier de police Delarue rencontra le commissaire Horn.

Le rapport très secret de la Sous-Direction des Affaires criminelles, signé Michel Hacq le 6 avril 1961, révéla qu’il s’agissait d’un canular monté par le chef de bataillon Garder, soviétologue connu et ancien des Services secrets, qui avait réalisé l’enregistrement du colonel fictif avec l’un de ses subordonnés du SGDN. Le but recherché était d’influencer l’opinion allemande et de prendre la défense de la civilisation occidentale (sic). Le rapport ne dit pas si Garder, qui s’amusa beaucoup de l’affaire, a été sanctionné.

La propagande du FLN (19)

Dès le début du conflit, le FLN bénéficie de l’appui de la Voix des Arabes, et des radios du Moyen-Orient, avant de constituer à Nador (Maroc) la chaîne de l’Algérie libre et combattante. Le brouillage de ces stations pose des problèmes mal résolus du côté français.

A partir de 1956, le Comité de coordination et d’exécution (CCE) fait adresser à quelques journaux parisiens (le Monde, Tribune des nations, l’Express, Témoignage chrétien) des documents sur la torture, redigés par Ouzegane.

En juin 1956, la direction du FLN crée El Moudjahid, journal bimensuel qui est d’abord édité à Tetouan avant d’être installé rue des Entrepreneurs à Tunis. Tiré à 3.000 puis 10.000 exemplaires, il comporte une édition en français et une en arabe, pour un prix qui passe de 100 à 20 francs anciens. Ses thèmes de propagande ont pour objectif de faire participer la population colonisée à la lutte de libération. L’analyse de ses 91 numéros, de 1956 à 1962, fait ressortir trois ou quatre axes principaux : populariser l’armée de libération (16% des articles), discréditer les forces ennemies (14,5%), internationaliser le conflit (38%), étudier les problèmes économiques (17%). Moins importants apparaissent les problèmes humains et moraux de la guerre, l’histoire de l’Algérie et son avenir politique .

L’importance croissante du thème de l’internationalisation montre que les débats de l’ONU sur la question algérienne sont peu à peu devenus le principal champ de bataille du FLN, conjugués aux voyages internationaux des dirigeants, aux réunions d’intellectuels et au respect des Conventions de Genève.

Le combattant algérien se compare au poisson dans l’eau de Mao. Il est le peuple en armes de la théorie marxiste, composé de paysans affamés. Le journal exalte sa discipline, ses exploits au combat, son armement moderne. Abane Ramdane, étranglé par ses pairs, devient un héros mort au combat. Le moudjahidine incarne le bien, il est humble et modeste, sensible et fidèle à l’islam. Des Commissaires politiques politisent les combattants et le peuple, condamnent les sévices de l’armée coloniale, ainsi que le génocide des regroupements de population, véritables camps de concentration. Un million de martyrs, tel est le prix payé pour la destruction du colonialisme et la reconquête des terres.

A l’inverse, le combattant français représente le mal absolu. Malgré sa bombe atomique,, l’armée coloniale est aux abois, le plan Challe est un désastre; ses soldats tortionnaires, au service de la grande colonisation, sont corrompus et démoralisés. A ce discrédit intérieur, s’ajoute le discrédit extérieur d’une armée de l’OTAN et de l’Occident impérialiste, instrument d’asservissement du Tiers Monde. Violant les lois de la guerre, elle brûle les villages au napalm et torture les militants.

La résistance ininterrompue à des conquérants despotiques résume l’histoire de l’Algérie., Etat souverain en 1830, l’Algérie faisait la police en Méditerranée avant d’être militarisée par Abd El Kader. Elle n’est donc pas un mythe, elle se réclame de la résistance de Massinissa et de la révolte de Mokrani. Ayant réalisé la fusion des Arabes et des Berbères, elle s’est opposée à l’oppression économique, au vandalisme et à la spoliation. Elle a adopté en 1954 une stratégie révolutionnaire moderne, sans adhérer cependant au communisme. Les nationalistes algériens s’opposent en effet à la thèse de la nation en formation, qui fut celle du Parti communiste français.

Les problèmes économiques sont abordés sous deux angles : celui de la critique du plan de Constantine, opération diplomatique sans avenir, rejeté par les colons, au budget insuffisant, irréalisable tant que dure la guerre, et celui de la souveraineté algérienne sur les richesses du Sahara. L’aide du Maroc et de la Tunisie est souhaitée, mais sans ingérence.

A côté de ces thèmes présentés de façon manichéenne, les dirigeants du FLN n’hésitent pas à utiliser la désinformation, dont on se contentera de citer quelques exemples :

– le massacre de 300 Arabes des Beni Ilmane par les djounoud de la wilaya 3 et les kabyles de Melouza, le 19 mai 1957, est attribué par la presse nationaliste aux soldats des commandos noirs et aux policiers français,

– le franchissement du barrage par un commando qui le 24 juin 1959 est entièrement détruit à 10 km de Bône, est présenté par les radios arabes comme la prise de Bône,

– l’attaque d’Ain Zana le 13-14 juillet 1959 par plusieurs bataillons venant de Tunisie aurait abouti à la prise du poste et à la mort de 200 soldats colonialistes, alors que le BRQ de Constantine reconnaît que malgré la violence de l’attaque, un seul moghazni a été tué,

Des récits de feu ont été décrits après la guerre d’Algérie, dans le journal de l’armée nationale populaire El Djeich, contribuant ainsi à diffuser dans la jeunesse algérienne une culture de guerre, selon laquelle le FLN a remporté la victoire militaire sur le terrain (20) .

C’est ainsi par exemple que le combat du djebel Mzi, près d’Ain Sefra, se serait traduit par la mise hors de combat de 300 soldats français, alors que le rapport de l’aéronavale fait état de 2 morts, face à 73 djounoud tués, 23 prisonniers et 87 armes de guerre saisies. Noter que El Djeich situe ce combat en mai 1959, alors qu’il a eu lieu en mai 1960.

On ne peut pas souscrire à l’opinion de Zahir Ihaddaden selon laquelle la propagande du FLN était sérieuse, mesurée et nuancée. Il n’est pas douteux que ses résultats furent négatifs en ce qui concerne l’engagement des harkis, la relation des musulmans avec les Européens et les Juifs, la stérilisation des femmes et l’extermination des regroupements par la famine, mais qu’ils furent positifs pour le ralliement des partis modérés, le soutien des pays arabes et socialistes, et l’appui de l’opinion internationale et métropolitaine.

UN MODÈLE DE DÉSINFORMATION

La relance polémique des médias

Désarçonnés par les critiques exprimées contre les excès de cette guerre civile, guerre perdue par la France malgré l’action éducative et humanitaire de l’armée, les combattants ont généralement gardé le silence sur leur expérience guerrière. Ils ont cependant assuré le succès en 1972 des 112 numéros de Historia-Magazine consacrés à la guerre d’Algérie. Divisés au sujet de la date de commémoration des victimes de ce conflit, ils ont approuvé en 1999 la reconnaissance de l’état de guerre d’Algérie.

La visite en France du président Bouteflika a donné l’occasion au journal Le Monde de relancer la polémique sur la torture pratiquée par l’armée(21). Le témoignage d’une victime algérienne, et des généraux Massu et Bigeard, a été suivi des aveux par le général Aussaresses des sévices qu’il avait perpétrés et, dans l’Humanité, de l’Appel des douze pour la repentance de la France, et d’une thèse de doctorat sur la torture et l’armée. En décembre, le Président Chirac a reconnu que les atrocités pratiquées par les deux camps étaient le fait de minorités. Mis à la retraite d’office, Aussaresses fut condamné en justice(22), tandis que la polémique se poursuivait par le biais d’émissions télévisées,(23) ,auxquelles le Cercle pour la défense des combattants d’AFN répliquait par trois livres blancs (24).

L’approche du 40ème anniversaire de la fin de la guerre attirait l’attention des médias sur les victimes du conflit : Français d’Algérie et supplétifs musulmans (harkis). Alors que la plupart des journalistes rappelaient les enlèvements et les massacres de 1962, les militants proches du FLN reprenaient l’accusation de violence coloniale, et contre les harkis, de collaboration et de sévices. Une autre exploitation mensongère est celle de l’association patronnée par Ollivier Lecour- Grandmaison, qui décuple le nombre des victimes de la répression du 17 octobre 1961 à Paris (25).

La relance de cette « bataille des mémoires » ne favorise pas le travail de recherche des historiens. Elle ne peut produire que des effets pernicieux sur l’opinion :

– les soldats (1,4 million) qui ont fait leur devoir en Algérie, les rapatriés français et musulmans en sont écoeurés,

– les militants du FLN, leurs complices et les anti-militaristes traditionnels poursuivent leur combat contre la France,

– les maghrébins travaillés par la propagande islamique, y trouvent argument pour renforcer leurs sentiments de haine.

Reconnaissant que les deux camps se sont rendus coupables de brutalités, et observant que l’opinion populaire est plus avancée que celle des dirigeants, Mohammed Harbi, historien du FLN, estime qu’il serait temps de dire enfin que la guerre est finie (26) .

Maurice Faivre et Paul Villatoux

Colloque de Bucarest, Remarques finales

Le thème du colloque : Guerre, armée et médias, était très vaste, mais bien délimité. En se focalisant sur les médias, on évitait de déborder sur la politique ou la tactique.

Comme l’ont fait remarquer les Présidents de Vos et Coutau-Begarie, les relations entre les médias et la guerre sont anciennes, mais ont connu un accroissement considérable au 20ème siécle.

Les intervenants ont souligné l’utilisation de tous les moyens de communication, écrits, oraux et images, en particulier la chanson, le communiqué et la peinture de guerre, le prêche des pasteurs, et la rumeur. Ils ont mis en évidence que :

1. La vocation des médias est d’informer sur les faits de guerre :

– l’opinion intérieure et internationale (exemple de la répercussion en Amérique du sud de la révolte grecque de 1822)

– les combattants, en leur faisant comprendre le cadre de leur mission,

– les autorités, en les amenant à modifier leurs plans en fonction des réactions défavorables du public et des indiscrétions recueillies sur l’ennemi.

2.Les autorités utilisent les médias comme moyens de guerre psychologique, de propagande et de désinformation. Cette dérive utilitaire présente des aspects positifs s’il s’agit de soutenir le moral des soldats et de la population, en agissant parfois sur leur inconscient. Mais la censure des informations et le contrôle (plus ou moins sophistiqué) des correspondants de guerre peut conduire à la désinformation du public.

Leur rôle est négatif s’il vise à démoraliser, criminaliser, intoxiquer et tromper l’ennemi (techniques anciennes des ruses, stratagèmes et opérations de déception).

Le problème posé est alors de mesurer l’impact de cette propagande, différent selon les sujets concernés : prisonniers de guerre, combattants et population ennemie.

3. Les opérations militaires connaissent une médiatisation croissante,

en raison de la transmission instantanée et mondiale des informations, et de l’intervention du public dans la gestion des conflits.

L’introduction de reporters dans les unités de combat constitue une innovation. Ils rendent compte des opérations observées sur le terrain, mais n’ont qu’une vision partielle des évènements, et méconnaissent la situation générale, l’idée de manoeuvre des deux camps et les nouvelles formes de guerre (rappel de Fabrice à Waterloo, dans le rouge et le noir de Stendhal). Conditionnés par leur milieu, ils ont tendance à rechercher le flash et à présenter une vision unilatérale des faits.

En conclusion, les médias rapportent une histoire immédiate, qui n’est pas l’histoire des conflits. On peut faire une histoire des médias dans la guerre, mais ils ne constituent qu’une source que l’historien militaire doit comparer à d’autres.

(1) -Zahir Ihaddaden. La désinformation pendant la guerre d’Algérie. p.363.

in Militaires et guerilla en guerre d’Algérie. Complexe.2001

. – La propagande du FLN. in La guerre d’Algérie et les Algériens. A.Colin. 1997.

– Hervé Hamon- Patrick Rotman. Les porteurs de valises. A.Michel. 1979.

(2) – Jacques Frémeaux. La France et l’Algérie en guerre. Economica. 2002.

– Villatoux Paul et Marie-Catherine. La guerre et l’action psychologique en France. Thèse Paris I. mars 2002.

(3) J.Frémeaux, op.cit.- Claude Paillat. Vingt ans qui déchirèrent la France. R.Laffont. 1972.

(4) on rappellera que Edgard Faure provoqua en duel JJ Servan-Schreiber.

(5) Commandant en chef en Extrême-Orient. Enseignements de la guerre d’Indochine. 1955, p.15 – P. et M.C.

Villatoux, op.cit. et : la menace de subversion communiste dans les forces armées (1949-1950). RHA n°2/1999.

(6) Caroline Ollivier-Yaniv. L’Etat communiquant. PUF. 2000 – Martin Harrison. Government and press in France during the algerian War. The american political review. 2/1964.

(7) Michel Winock. La République se meurt. Chronique 1956-1958. Folio-Histoire. 1985 – Patricia Hubert-Lacombe. Le cinéma français dans la guerre froide. 1946-1956. L’Harmattan. 1996.

(8) Frémeaux, op.cit. – Hamon-Rotman, op.cit. – C. Lacheroy. Histoire orale. 1997. SHAT. 3K18.

Christian Barthélemy, dans les saisies de journaux en 1958, BDIC 1992, établit que la IVème République saisit 13 journaux par an en métropole et 32 en Algérie, alors que pour la Vème République les saisies sont de 44 et 69 par an. 36% des informations interdites concernent l’armée française, 30% les Français d’Algérie et les Comités de Salut public, 20% le FLN. Les articles sur les terroristes, leurs complices et les insoumis sont caviardés.

(9) Jean Vaujour. Archives orales. 3K5. SHAT 1999.

(10) Georges Spillmann. Du protectorat à l’indépendance. Maroc 1912-1955. Perrin 1981.

– Hamon-Rotman, op.cit.

(11) Cécile Romane. Les téméraires. Flammarion. 1993

((12) Roger Falligot et Pascal Kropp. DST police secrète. Flammarion. 1995. p.183.

((13) Historia-Magazine n° 84 et 315. Navigation en eau trouble – Des oreilles chez l’ennemi,

– Henri Jacquin. La guerre secrète en Algérie. Olivier Orban. 1977. p. 224, 229, 237.

– Michel Forget. Guerre froide et guerre d’Algérie. Témoignage sur une période agitée. Economica. 2002

(14) Pilipp Kneightley. Le correspondant de guerre, de la Crimée au Vietnam. Héros ou propagandiste ? Flammarion. 1976.

(15) – Guy Caniot. Le Bled et son limogeage. Algérianiste. Juin 1998.

(16) H.Jacquin, op.cit. – Historia-Magazine, op.cit. – M.Faivre. L’ALN extérueure face aux barrages, in Guerre d’Algérie. La défense des frontières. Les barrages frontaliers. CFHM. 1997.p.93.

(17) et non 1958 comme l’écrivent Ihaddaden et Albert Fitte

(18) – Archives du SHAT. Fonds privé Messmer. 1K 744/4. dossier 9. Les deux livres suivants, plus ou moins romancés ne sont pas fiables : – Constantin Melnik. Un espion dans le siècle. Plon. 1994

– Antoine Melero. La main rouge. Ed. du Rocher. 1997.

(19) – Albert Fitte. Spectroscopie d’une propagande. El Moudjahid du temps de guerre. Université de Montpellier. 1995.p.183- Ihaddaden, op.cit.- Hamon-Rotman, op.cit. – Collectif, Défense des frontières, op.cit.

– CR Ageron. La guerre psychologique de l’ALN. in La guerre d’Algérie et les Algériens. A.Colin. 1997.

(20) El Djeich. Organe de l’ANP. Collection BDIC. 1964-66 – La bataille du djebel M’Zi, in Revue historique

des Armées 3/1995.

(21) Le Monde des 22 et 25 juin 2000 – L’Humanité du 31 octobre – Thèse de Raphaëlle Branche, disciple de Pierre Vidal-Naquet, à l’IEP le 5 décembre. L’auteur du présent article, cité à l’ordre de l’Humanité le 18 mars 2002 : Insulte du général Faivre contre Henri Alleg; a obtenu un droit de réponse publié le 11 avril 2002.

(22) Condamnné en appel en février 2003 pour apologie de crimes de guerre, à 7.500 euros d’amende.

Noter que dans le même temps, les terroristes et tortionnaires algériens (Zirout Youssef – colonel Amirouche -Yacef Saadi..etc..) sont célébrés comme des héros.

Réf. Mohammed Ben Yahia. La conjuration au pouvoir. Récit d’un maquisard. Arcantère. 1988.

(23) Films de Patrick Rotman (l’ennemi intime), d’Hervé Bourges (Un parcours algérien- Naissance d’une nation) et d’André Gazut (la pacification en Algérie ). Pièces de théâtre contestataires à Avignon, Dijon et Paris.

(24) Mémoire et Vérité des combattants d’AFN. L’Harmattan 2001 – Le livre blanc de l’armée française en Algérie. Contretemps 2002 – La France en Algérie. Les réalisations, l’héritage, mai 2003 –

(25) Marcel Péju dans Jeune Afrique-l’Intelligent du 27 février 2001. Le Cercle pour la défense des combattants d’AFN a obtenu la condamnation du journal et de Péju pour diffamation publique

– Le professeur d’histoire El Korso est scandalisé par la présence d’un ministre harki aux côtés du Président Chirac en Algérie (journal d’Alger Le Matin, 5 mars 2003).

L’association pour la mémoire du 17 octobre 1962 est sans doute à l’origine de la manifestation antifrançaise lors du match France-Algérie.

(26) Le Monde du 4 mars 2003.

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