Par Martin motte
Le présent dossier prend le relais de la somme que feu Hervé Coutau-Bégarie et moi-même avons coordonnée il y a plus d’une décennie sous le titre Approches de la géopolitique . Mais là où cette somme explorait pour l’essentiel la grand-route occidentale conduisant des intuitions proto-géopolitiques en Grèce ancienne aux géopoliticiens européens et américains du XXe siècle, ont ici été privilégiées des approches différentes, soit parce qu’elles viennent de Chine, du monde musulman ou de l’Inde, soit parce qu’elles traitent de l’Indopacifique, soit encore parce qu’elles émanent de francs-tireurs comme Homer Lea, Emil Reich ou James Fairgrieve. Y figurent aussi deux auteurs de tout premier plan, mais que l’on rattache ordinairement à d’autres champs d’études, Ibn Khaldûn et Leibniz. Avec ce dernier, nous retrouvons la susmentionnée grand-route, ne serait-ce que parce qu’elle constitue un référentiel commode pour apprécier l’originalité des autres approches. Elle est également représentée par une étude sur la proto-géopolitique française du XVIe siècle et une autre sur les liens et différences subtiles qui articulent la géographie militaire, la géostratégie et la géopolitique.
Le croisement de ces différentes approches permet d’affiner notre connaissance de la géopolitique et des intuitions qui l’ont préparée. S’agissant tout d’abord du passage de celles-ci à celle-là, il confirme la chronologie suggérée dans Approches de la géopolitique : si le lien entre la géographie et la politique fut perçu voire théorisé à l’échelle grand-régionale dès l’Antiquité, l’exploration du globe aux XVe et XVIe siècles et les rivalités impérialistes qu’elles stimulèrent incitèrent à le repenser à l’échelle mondiale, d’où une première apparition du mot « géopolitique » en 1679. Mais à cette époque, les connaissances géographiques étaient trop limitées pour permettre l’aboutissement d’une telle entreprise. Il fallut attendre que l’inventaire du monde s’achevât, aux alentours de 1900, pour voir le mot resurgir et la discipline prendre son essor.
D’autre part, de la Chine antique au XXIe siècle, l’intuition puis la réflexion géopolitique ont beaucoup emprunté à l’histoire en tant que moyen d’avérer la récurrence de comportements politiques liés à telle ou telle configuration spatiale ; sans doute même pourrait-on définir la géopolitique comme une enquête géohistorique visant à éclairer la décision en matière de conquête, de défense ou de gestion d’un espace donné. Non moins fréquentes sont l’opposition centre-périphérie, présente de la proto-géopolitique chinoise à Reich en passant par Ibn Khaldûn, ou la valeur reconnue aux positions centrales, depuis Duplessis-Mornay soulignant en 1584 l’importance de l’isthme de Darien jusqu’à Lea cartographiant en 1909 les archipels dont dépend le contrôle de l’Indopacifique.
À côté des points communs, que de différences entre les pensées étudiées dans ce dossier ! Les auteurs de la Chine ancienne se meuvent dans un monde très exotique à nos yeux, parce qu’ils se montrent plus soucieux de symbolisme cosmologique que de localisation précise des espaces évoqués. Par comparaison, Ibn Khaldûn apparaît comme un auteur occidental – et pour cause : il a été profondément marqué par Aristote. Mais le parallèle que l’on peut esquisser entre sa proto-géopolitique et le système de Mackinder n’en bute pas moins sur la divergence des méthodes, le géopoliticien britannique centrant ses analyses sur le rapport espace-technique alors que le philosophe maghrébin privilégiait le rapport espace-société. Disciple et sans doute aussi rival de Mackinder, Fairgrieve pense pour sa part les différentes régions du monde en fonction de leur potentiel énergétique…
Ce dossier permet également d’entrevoir la façon dont l’attraction-répulsion entre l’Orient et l’Occident s’est traduite dans la réflexion proto-géopolitique puis géopolitique. Au début du XVe siècle, Ibn Khaldûn apprend avec inquiétude que l’Europe, continent jusque-là barbare à ses yeux, connaît un développement intellectuel et scientifique risquant fort de lui donner rapidement l’avantage sur un monde musulman en voie d’assoupissement. À la fin du XVIIe siècle, ce basculement est déjà bien entamé : la réflexion de Leibniz sur l’Égypte traduit certes sa fascination pour l’héritage des pharaons, mais surtout son mépris pour un empire ottoman dont il voit s’amorcer le déclin, en vertu de quoi sa conclusion annonce résolument le colonialisme du XIXe siècle. Dans la seconde moitié du XXe siècle, la parenthèse coloniale s’est déjà refermée, mais son empreinte culturelle reste bien présente ; pour les peuples récemment décolonisés, la grande question est de savoir qu’en faire. Les géopoliticiens indiens étudiés par Mehdi Kouar choisissent de l’assumer en inscrivant consciemment leur réflexion dans les cadres posés par leurs anciens maîtres britanniques. À l’inverse, le théoricien jihadiste al-Suri, dont la pensée comporte un volet géopolitique, entend rejeter tout apport occidental. Mais la lecture de ses écrits à laquelle procède Mehdi Bouzoumita montre qu’il n’y parvient pas complètement.
Le présent dossier bat par ailleurs en brèche un certain nombre de poncifs géopolitiques. Par exemple, démontre Alexis Lycas, la Chine ancienne ne s’est pas exclusivement conçue comme le centre du monde, car la pénétration croissante du bouddhisme a permis un décentrement du regard au cours du haut Moyen-Âge. D’autre part, Fairgrieve transcende l’opposition ressassée ad nauseam entre la Geopolitik allemande et la Geopolitics anglo-saxonne pour des raisons qu’élucide ici Florian Louis. D’autre part encore, l’étonnant Emil Reich, que ressuscite Pascal Venier, dément l’idée selon laquelle la géopolitique serait par principe expansionniste et belliciste.
Dernier point, et non des moindres : fidèles à la ligne de l’Institut de stratégie comparée, les études ici réunies se veulent des contributions savantes à l’histoire de la géopolitique, mais l’érudition n’y est pas une fin en soi. L’objectif ultime est bien de faciliter le décryptage de notre actualité stratégique. Pour nous en tenir à quelques exemples, savoir comment la Chine, l’Islam ou l’Occident ont traditionnellement pensé leur place dans le monde n’est évidemment pas indifférent à cet égard ; de même le risque de surextension stratégique, dont Victor Moulinier montre qu’il était perçu dès 1515 par Claude de Seyssel, reste-t-il d’actualité pour les grandes puissances d’aujourd’hui ; la fonction légitimatrice et propagandiste que les cartes avaient dans la Chine ancienne est assumée au XXIe siècle par le renseignement géospatial (GEOINT), ici étudié par Philippe Boulanger ; vieux de plus d’un siècle, les travaux d’Homer Lea sur la géostratégie de l’Indopacifique inspirent encore les décideurs américains et chinois, comme l’établit l’enquête de Michel Paquien ; quant aux thèses d’Ibn Khaldûn, elles ont été démenties par l’histoire des derniers siècles, mais Gabriel Martinez-Gros suggère que le déclin de l’Occident pourrait leur rendre leur pertinence. En somme, le bel avenir du passé n’a pas fini de surprendre ceux qui ne voient que le présent.




