Editorial

Olivier Zajec
Directeur de la revue Stratégique
Professeur de science politique, Université Jean Moulin – Lyon III

Dans quelle mesure la réflexion sur les rapports entre espace, pouvoir et stratégie existe-t-elle en dehors de la géopolitique occidentale contemporaine, et comment ces différentes tradi­tions contribuent-elles à enrichir la compréhension contempo­raine de la géopolitique ? C’est le passionnant questionnement auquel ce nouveau numéro de notre revue a choisi de consacrer son dossier principal, sous la direction de Martin Motte.

Autour d’un fleuve, d’un massif montagneux, d’une plaine agri­cole fertile, d’un gisement de matières premières, d’une ville sacrée, d’une île bien placée sur les routes maritimes majeures, d’un détroit, les ambitions s’affrontent, les stratégies se confrontent, parfois jusqu’à la guerre, et ce de siècles en siècles. Maîtriser la grille de lecture de ces logiques spatiales à la fois coopératives et conflictuelles apparaît essen­tiel pour la stratégie. L’approche géopolitique a pour objectif d’y aider, sans nier la complexité des interactions humaines dont rendent compte l’anthropologie, la sociologie, l’économie, le droit et surtout la science historique, disciplines auxquelles elle ne s’oppose pas, mais qu’elle com­plète. L’approche spatiale du changement social qu’est la géopolitique a été illustrée par une constellation d’auteurs dont certains sont considérés comme « classiques » (Mackinder, Spykman par exemple), et leurs concepts sont de nouveau convoqués à l’heure où le canal de Panama, le détroit d’Ormuz, la position de verrou du Groënland ou les vastes plaines du glacis ukrainien s’invitent de nouveau dans l’actualité de la politique internationale, faisant mentir les prédictions aventurées de ceux qui avaient cru pouvoir diagnostiquer une « mort de la distance », ou une inutilité de la géopolitique. La réalité résiste.

Ces auteurs classiques et les concepts qu’ils nous ont légués ne représentent évidemment pas l’intégralité de la boîte à outil des appro­ches géopolitiques. Il s’agit toujours d’interroger leur pertinence heuris­tique en prenant en compte les interrogations de la géopolitique critique ou de la théorie des relations internationales, par exemple. Mais aussi d’élargir nos horizons en scrutant ou découvrant les apports d’auteurs peu connus, ou de cultures géopolitiques ne se limitant pas à l’aire euro-atlantique, En explorant justement différentes traditions intellectuelles de la géopolitique à travers l’histoire et les cultures, les auteurs rassemblés par ce numéro de Stratégique font le pari d’un décentrement relatif. Ils montrent que la réflexion sur les rapports entre pouvoir et espace ne se limite pas à la géopolitique apparue au xixᵉ siècle, mais qu’elle est repérable assez tôt, sous des formes variées, dans de nombreuses civili­sations.

Nos lecteurs le savent : Stratégique a été pionnière dans l’étude des croisements entre géopolitique et stratégie, auxquels elle a consacré de nombreux dossiers. Ce numéro s’inscrit dans la ligne de cette tradi­tion, et les complète en proposant ainsi une histoire élargie de la pensée géopolitique. C’est une occasion de mettre en perspective une grande diversité de concepts stimulants, dont la proto-géopolitique, qui corres­pond à une réflexion sur le rapport entre espace et pouvoir avant la formalisation de l’approche géopolitique contemporaine, et qui s’articule avec diverses notions, parmi lesquelles le couple antithétique centre-périphérie, la notion de cycles impériaux, ou encore l’équilibre classique de la puissance. Les prismes permettant d’interroger ces notions et con­cepts sont très variés du point de vue géoculturel. Du point de vue historique, nous avons ainsi l’occasion de revisiter la pensée d’Ibn Khaldûn au travers d’une analyse géopolitique fondée sur l’opposition entre sociétés nomades et sociétés sédentaires. Pour l’auteur de la Muqqadima, les tribus périphériques possèdent une cohésion sociale forte (asabiyya) qui leur permet de conquérir les centres urbains et de fonder des dynasties. Les empires suivent ainsi des cycles historiques liés à leur environnement social et géographique. L’étude sur la Chine ancienne montre quant à elle que la gestion administrative, les cartes et la stratégie militaire participent à une forme de proto-géopolitique orientée vers l’unification territoriale et la stabilisation de l’empire.

Du point de vue des articles consacrés à la période moderne, l’article très stimulant consacré aux intuitions géopolitiques dans la France du xviᵉ siècle montre la manière dont les derniers Valois com­mencent à analyser les rivalités européennes en tenant compte de la position géographique du royaume. La perception d’un équilibre néces­saire des puissances, ainsi que la crainte de l’encerclement par les Habsbourg, stimulent l’apparition d’une réflexion stratégique sur l’espace européen. Le traitement de cette période peu connue sur le plan de la pensée géopolitique est complété par une étude consacrée à Leibniz, dont la réflexion associe philosophie et stratégie et donne à voir une lecture globale des rapports de puissance, montrant que la géographie et les alliances jouent un rôle déterminant dans l’équilibre international.

Les articles traitant de la période contemporaine se répartissent entre découvertes et redécouvertes. Les premières nous orientent d’abord vers la figure peu étudiée d’Emil Reich, dont les développements origi­naux insistent sur la compétition entre nations et sur la nécessité pour les États de disposer d’adversaires « à leur mesure ». Ce dossier permet aussi de découvrir la richesse de la pensée géopolitique indienne, construite en partie sous l’influence britannique, mais qui a développé une vision géopolitique propre, centrée sur la sécurité régionale, la puissance mari­time et la gestion de ses frontières. Au titre des redécouvertes, Florian Louis revisite l’œuvre de James Fairgrieve, tandis que Mehdi Bouzoumita analyse brillamment la géopolitique du djihad global d’Abu Musab al-Suri, qui illustre une forme contemporaine de géopolitique idéologique proposant une stratégie mondiale fondée sur des réseaux décentralisés et sur la multiplication des fronts de conflit destinés à affaiblir les puissances occidentales.

Le dernier article de ce dossier d’une très grande richesse est une « montée en généralité » maîtrisée, qui donne l’occasion à Philippe Boulanger de retracer, avec sa clarté accoutumée, l’évolution de la géographie militaire vers la géostratégie et la géopolitique.

En proposant une approche historique et comparative de la géopolitique sous la houlette efficace de Martin Motte, ce nouveau numéro, le dernier de l’année 2025 – qui paraît avec un léger décalage – montre en définitive comment différentes civilisations ou penseurs ont conceptualisé l’espace politique, les relations de puissance et la stratégie territoriale. Il sera suivi dès avril par le premier volume de l’année 2026, dont le dossier sera consacré à la cyberstratégie.

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