Principales publications

Ouvrages individuels de recherche

  1. Le maréchal Niel (1802-1869), un grand ministre de Napoléon III, Paris, Bernard Giovanangeli éditeur, 2012, 317 p.
  2. Un écrin du Second Empire, Paris, éditions LGE, 2014, 77 p.
  3. Le palais Niel, grand quartier général à Toulouse, Préface du chef d’état-major de l’armée de Terre, Paris, Bernard Giovanangeli éditeur, 2018, 129 p.

Édition de sources

  1. 1805-2005 : carnets inédits d’un grognard, Introduction de Pierre Miquel, Préface du chef d’état-major de l’armée de Terre, Paris, Ministère de la Défense, 2005, 123 p.

Codirection d’ouvrages

  1. Atlas géopolitique de l’École de guerre, Paris, Editions de l’École de guerre, 2022.

Contribution à des ouvrages collectifs

  1. Campagnes du Second Empire, chapitre « Le siège de Bomarsund ». Paris, Bernard Giovanangeli éditeur, 2010, 158 p., pp. 58-64.
  2. La chouette, Athéna et Clio. Mélanges offerts au lieutenant-colonel Rémy Porte, article : « On craint que si la guerre venait à éclater, il y eût de graves mécomptes ». Paris, ÉcriTerre, 2020, 419 p., pp. 224-228.
  3. L’hôtel des troupes de montagne. Un hôtel de commandement du Second Empire. 160 ans d’histoire militaire à Grenoble, article « En guise de conclusion : la richesse architecturale du Second Empire ». Grenoble, Manufacture des Deux Ponts, 2021.

Contributions à des actes de colloques et de journées d’études

  1. « L’environnement opérationnel en 2035, une vision française ». Synthèse des travaux du forum international de juin 2019 : « Les principes de la guerre en 2035 » (Paris. 12-13 juin 2019). Paris, Centre de doctrine et d’enseignement du commandement, pp. 14-16.
  2. « La défaite de 1870 : l’illusion d’une armée qui gagne ». Actes de la journée d’études : « Une approche pluridisciplinaire de la guerre de 1870-1871 », organisée par le Centre de recherche des Écoles de Saint-Cyr Coëtquidan, Guer, 4 avril 2020. Publication

Articles dans des revues à comité de lecture

  1. [Coll.] « Comment concilier la souveraineté française et la constitution de la BITD européenne ? ». Revue Défense Nationale, n° 815 (2018/10) : pp. 13-19.
  2. [Entretien avec COTARD Jean-Luc], « De la belle bataille à l’art de la guerre ». Revue Inflexions, n°44 (2020) : pp. 75-79.

Articles dans d’autres revues

  1. « Après le Louvre et la Sorbonne, faut-il vendre Saint-Cyr ? ». Revue de l’association amicale des ingénieurs de l’école nationale supérieure des télécommunications, n° 150 (2008) : pp 84-86.
  2. « Niel, un oublié de l’histoire ». Bulletin de l’académie du Second Empire, n° 17 (2008-2009) : pp. 107-108.
  3. « La domination de l’information est-elle la clé de la victoire ? ». Le Casoar, n° 190 (2008) : pp. 56-59.
  4. « Adolphe Niel à Bomarsund ». Revue du Souvenir napoléonien, n° 475 (2008) : pp. 43-50.
  5. « Adolphe Niel, un maréchal fidèle ». Napoléon III. Le magazine du Second Empire, n°8 (2009) : pp. 46-53.
  6. « Le siège de Bomarsund – 1854 ». Champs de bataille, Conflits & stratégie, ‎ n° 31 (2010) : pp. 38-59.
  7. « Le siège de Constantine (1837) ». Champs de bataille, Conflits et stratégie, n°32 (2010) : pp. 30-47.
  8. « Les collections impériales de Saint-Cyr ». Revue Napoléon Ier, n°84 (2017) : pp. 58-61.
  9. « L’extraordinaire médaillier du maréchal Niel ». Revue du Souvenir napoléonien, n° 517 (2018) : pp. 46-52.
  10. « Le palais Niel de Toulouse, un joyau architectural ». Napoléon III. Le magazine du Second Empire, n° 47 (2019) : pp. 50-57.
  11. « On craint que si la guerre venait à éclater, il n’y eut de graves mécomptes ». Revue Napoléon III. Revue du Souvenir napoléonien, n° 520 (2019) : pp.
  12. « Judith et Holopherne : les six leçons tactiques du Caravage », Revue de tactique générale, n° 4 (2019) : pp. 109-116.
  13. « Lettre inédite du futur maréchal Le Bœuf à Sébastopol ». Napoléon III – Revue du Souvenir Napoléonien, n°52 (2020) : pp. 39-42.
  14. « On craint que si la guerre venait à éclater, il y eût de graves mécomptes ». In La chouette, Athéna et Clio. Mélanges offerts au lieutenant-colonel Rémy Porte, Paris, ÉcriTerre (2020), 419 pages, pp. 224-228.
  15. « 1870 : l’illusion d’une armée qui gagne ». Revue historique des armées, n° 300 (2020), pp. 18-39.
  16. « Comment saisir l’instant de la rupture tactique, malgré la prise de risque inattendue ? Ou La bataille de Solferino par Yvon ». Revue de tactique générale, n°5 (2021) : pp. 71-83.
  17. « 1870 et l’École de guerre ». Lettre d’information du centre de documentation de l’École militaire, n°60 (2021) : pp. 3-4.
  18. « Innovation, préparation, formation : comment anticiper une bascule d’intensité de la guerre ? Le contre-exemple de 1870 ». Revue Militaire Générale, n°58 (2021) : pp. 23-38.
  19. « L’étonnant Mister Ripley ». Napoléon III – Revue du Souvenir Napoléonien, n°57 (2022) : pp. 25-29.
  20. « Un énigmatique dîner à trois ». Napoléon III – Revue du Souvenir Napoléonien, n°58 (2022) : pp. 25-28.
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Traité de stratégie. Introduction générale. Défense et illustration de l’enseignement de la stratégie

Hervé Coutau-Bégarie

Janus ou les deux faces de la stratégie

Art du général ou science des hautes parties de la guerre ou de la conduite du conflit, la stratégie, quelle que soit la définition retenue, est une activité noble, réservée à des hommes parvenus à un certain niveau de responsabilité ou à un certain degré d’instruction. Longtemps transmise par une tradition orale limitée à des milieux très restreints – Herbert Rosinski parlait de stratégie instinctive1 -, elle est devenue, à l’époque contemporaine, un savoir codifié et enseigné dans les écoles de guerre : la stratégie scientifique.

La stratégie est, à la fois, un art, en tant que pratique du stratège, et une science (au sens très large), en tant que savoir du stratégiste. La terminologie russe, très précise, distingue, au sein du « domaine militaire », la théorie militaire et la pratique militaire : « Chaque secteur, chaque niveau du domaine militaire possède ce double aspect, théorique et pratique. Toute activité pratique est conduite en tenant compte des lois, principes, méthodes et procédés établis par la théorie et, à son tour, l’enseignement tiré de la pratique retourne, en boucle, enrichir la théorie » 2. Il y a un lien constant entre les deux dimensions. Foch disait : « Il faut savoir beaucoup pour pouvoir un peu ».

Vérité éternelle, reconnue déjà par le premier et le plus grand (au moins jusqu’à Clausewitz) des stratégistes, Sun Zi, qui vivait en Chine dans le royaume de Wu, au vie siècle av. n.e. : « Ceux des grands généraux qui se sont distingués parmi nos anciens étaient des hommes sages et prévoyants. Chez eux, la lecture et l’étude précédaient la guerre et les y préparaient » 3. Plus de vingt siècles plus tard, le code militaire japonais, promulgué en 1710 et fortement influencé par le traité du maître chinois, édicte en son article premier : « Les militaires doivent pratiquer à la fois les arts littéraire et militaire » 4. Frédéric II, en Europe, ne dit pas autre chose : « L’étude des belles-lettres est si nécessaire à ceux qui se vouent aux armes que la plupart des grands capitaines y ont consacré leurs heures de loisir ». Son contemporain le comte de Schaumbourg-Lippe édicte un règlement pour inciter les officiers portugais à la « méditation militaire » : « À la guerre, une vaine présomption ou des appréhensions frivoles sont les suites ordinaires de l’ignorance ; lorsqu’on a contre soi un ennemi habile, l’ignorance des ressources de l’art est également funeste aux courageux comme aux timides… Ni la bravoure, ni le génie naturel, ni l’expérience ne suffisent à suppléer au défaut d’étude » 5.

Napoléon réaffirme cette vérité : « Sur le champ de bataille, l’inspiration n’est le plus souvent qu’une réminiscence… Ce n’est pas un génie qui me révèle tout à coup, en secret, ce que j’ai à dire ou à faire dans une vie inattendue pour les autres, c’est la réflexion, la méditation ». On sait, par ses multiples biographes, qu’élève au collège de Brienne et sous-lieutenant d’artillerie, il a travaillé fiévreusement sur les auteurs anciens et modernes. Il a médité notamment l’œuvre du plus grand des écrivains militaires du xviiie siècle, Guibert. En 1806, l’Empereur fera octroyer une pension à la veuve de celui-ci, « en considération des ouvrages de M. de Guibert et des avantages que l’armée française en a retirés ». Au sommet de sa puissance, il trouvera le temps de se faire lire le premier livre d’un jeune auteur inconnu nommé Jomini.

L’un des rares maréchaux d’Empire à s’être élevé à la dimension stratégique, Davout, a étudié à fond les œuvres du fondateur de la théorie tactique moderne, le chevalier de Folard6. L’amiral Nelson, qui souffrait du mal de mer, se faisait lire par son aumônier, durant ses crises, l’Essay on Naval Tactics de l’Écossais Clerk of Eldin, honorable marchand de drap qui n’avait jamais mis les pieds sur un vaisseau de guerre. Au xxe siècle, le général Pétain est sans doute, comme l’a dit Guy Pedroncini, « le général qui a le mieux compris les exigences de la première guerre mondiale et qui a le mieux commencé à préparer la seconde » 7. Il le doit, pour partie, à un intense travail de réflexion lorsqu’il était professeur à l’École supérieure de guerre, marqué notamment par une longue fréquentation d’Ardant du Picq. Le général Patton, qui vaut beaucoup mieux que ce qu’en a dit la légende, était un fin lettré, qui avait étudié les auteurs anciens et Jomini8. Le colonel Lawrence (d’Arabie), que beaucoup de militaires tenaient pour un amateur, avait, selon sa propre expression, « en matière de théorie militaire des connaissances acceptables. En effet, à Oxford, bien des années plus tôt, la curiosité m’avait conduit, par delà Napoléon jusqu’à Clausewitz et son école, à lire Caemmerer, Moltke, Goltz et les Français plus récents. Ces ouvrages m’avaient semblé très partiaux. Après avoir survolé Jomini et Willisen, j’avais trouvé des principes plus larges, au xviiie siècle, chez Saxe, Guibert et leurs disciples » 9. Il était donc fondé à dire : « Faites bien voir que les qualités du général, du moins en ce qui me concerne, résulteraient de la compréhension, d’un dur travail, d’un esprit toujours à l’œuvre et concentré. Si cela m’était venu facilement, je n’aurais pas si bien réussi » 10.

Stratégie pure et stratégie appliquée

On pourrait multiplier les exemples. Ceux-là suffisent à montrer la nécessité de l’étude de la stratégie en tant que science pour une bonne pratique de la stratégie en tant qu’art. Kléber, l’un des grands chefs de la Révolution, qui lisait les auteurs allemands, a noté dans ses réflexions : « La théorie qui veut toujours marcher de pair avec l’expérience se venge tôt ou tard d’avoir été trop négligée » 11. Comme tous les arts, la stratégie a ses règles, certes impressionnistes et variables, mais dont l’ignorance conduit souvent à l’échec. Le général Lewal l’a dit très justement : « l’observation des principes ne suffit pas toujours à remporter la victoire, mais elle atténue singulièrement la défaite. La science… ne suffit pas pour accomplir de grandes choses, mais elle empêche d’en faire de détestables » 12.

Simplement, il ne faut pas se méprendre sur l’utilisation que l’homme d’action peut faire de cette connaissance. Celle-ci ne consiste pas en un ensemble de recettes qui seraient utilisables en toutes circonstances. Comme l’a dit Clausewitz, « la théorie est là bien plus pour former le praticien, pour lui faire le jugement, que pour lui servir d’indispensable soutien à chaque pas que nécessite l’accomplissement de sa tâche » 13. Elle a pour but d’éclairer le jugement, de faciliter la décision : « La théorie sert à faire la lumière sur la masse des objets, pour que l’entendement trouve plus facilement son chemin ; elle sert à extirper les mauvaises herbes que l’erreur a semées partout, à montrer les rapports mutuels des choses, et à séparer ce qui est important de ce qui est secondaire » 14. Il appartient ensuite aux chefs d’exploiter au mieux la situation, soit en appliquant les enseignements de la science, soit en s’en écartant, mais alors en toute connaissance de cause.

Stratégie méthodique et stratégie sublime

Il est vrai que l’on cite des généraux heureux qui ne brillaient point par leur instruction ou qui étaient même complètement autodidactes. Le maréchal Masséna « détestait la lecture ; aussi n’avait-il aucune notion de ce qu’on a écrit sur la guerre ; il la faisait d’inspiration » 15. Ces stratèges instinctifs ont pu exister dans des temps anciens, lorsque l’art de la guerre reposait essentiellement sur la bravoure et l’intuition, mais ils ont toujours été l’exception. Condé s’est imposé d’emblée à Rocroi, à l’âge de vingt ans, mais il était loin d’être inculte : il était capable de raconter les campagnes de César, dont il avait visité certains des champs de bataille16. Et « on ne peut nier que depuis que les grands théoriciens du début du xixe siècle ont essayé de dégager une théorie de la guerre, sa préparation et sa conduite ont acquis une méthode, une précision et une sûreté dans la conception qui étaient jusque là inconnus » 17.

On pourrait dire que la stratégie est, en même temps, une chimie et une alchimie. Chimie accessible à l’honnête homme et qui consiste dans la combinaison de principes stables et de procédés volatils. Alchimie réservée à une poignée d’Adeptes qui sont capables de réaliser de véritables transmutations inaccessibles au profane. Le Maréchal de Saxe opérait une distinction entre la partie méthodique et la partie sublime de l’art de la guerre. La connaissance de la partie méthodique peut être obtenue par l’expérience bien sûr, mais aussi par l’étude. Selon la belle formule de Karl Popper, la science n’est que « du sens commun éclairé » 18. Certains chefs parviennent à en tirer parti au point d’accéder à la partie sublime, laquelle est, par définition, réservée à une élite : « Si un homme n’est pas né avec les talents de la guerre, il ne sera jamais qu’un général médiocre » 19. Napoléon va dans le même sens : « Les généraux en chef sont guidés par leur propre expérience ou par leur génie. Apprend-on dans la grammaire à composer un chant de l’Iliade, une tragédie de Corneille ? »20

Les grands chefs imposent leur volonté, ils prennent l’ascendant stratégique. Napoléon en est le meilleur exemple. Hormis la campagne d’Italie de 1796, il n’y a rien de plus grand que la campagne de France de 1814. L’armée française est épuisée, surclassée dans tous les domaines par les armées coalisées. La défaite est inéluctable, tant le rapport de forces est disproportionné. Napoléon va réussir à la retarder au-delà de tout ce qui était prévisible, par une série de manœuvres auxquelles les généraux alliés ne pourront opposer qu’une attitude statique, subissant la volonté de leur adversaire malgré leur écrasante supériorité.

Mais Napoléon est véritablement l’exception. Il en avait d’ailleurs parfaitement conscience, puisqu’on trouve à plusieurs reprises, dans sa correspondance, des formules du genre : « Voilà
ma manière mais je ne la conseille pas… » Expliquant au vice-roi d’Italie comment il s’y prendrait s’il était à sa place, il termine par ce constat à la fois désabusé et orgueilleux : « Je ne sais si l’on entendra quelque chose à ce que je dis » 21.

Le stratège et le stratégiste

Il est vrai que la fusion du théoricien et du praticien est rare. Certains grands capitaines ont écrit : Turenne a laissé des mémoires, son adversaire Montecuccoli a rédigé de nombreux essais sur l’art de la guerre et Napoléon, dans son lointain exil, a composé des précis des guerres de ses grands prédécesseurs. Mais il est rare que ces travaux d’origine illustre soient d’une valeur théorique exceptionnelle. En sens inverse, les théoriciens ont rarement brillé sur les champs de bataille ou dans de grands commandements. Le plus grand d’entre eux, Clausewitz, a eu, selon la belle formule de Raymond Aron, « une carrière brillante et à ses propres yeux décevante » 22 et son rôle au sein de l’état-major prussien durant la campagne de 1815 a été controversé.

Faut-il pour autant avoir une connaissance de la pratique pour se livrer à la théorie ? Cette question a engendré une controverse sans fin. Dès le xviiie siècle, le maréchal de Puységur (qui n’écrivait certes pas un plaidoyer pro domo) soutenait que la théorie de la conduite de la guerre existe indépendamment de la pratique « et il n’est pas nécessaire d’avoir été versé dans les armées pour être versé dans cet art » 23. À l’inverse, l’éditeur anonyme du marquis de Feuquière estimait que l’historien ne peut enseigner le « grand art de commander et de vaincre » parce qu’il lui manque « souvent la connaissance d’un mouvement subit et très léger, d’une différence presque insensible dans la situation d’un terrain, dans la position d’un corps particulier, ou d’une Armée. Le général habile et capable, d’un coup d’œil, voit tout cela ; mais si dans le récit de ces matières l’historien n’est secondé, guidé et dirigé par des gens même du métier, il ne sera jamais en état par lui-même de faire observer ces différences » 24. Mais cette objection est plus valable dans le domaine tactique qu’en stratégie, où l’on peut lui opposer les contributions majeures de civils dépourvus de la moindre expérience militaire, comme Corbett ou Rosinski.

Sans doute, la stratégie est-elle l’un des terrains d’élection de la distinction d’Ernst Jünger entre homme de connaissance et homme de puissance. Les tempéraments sont différents, ainsi que les modes de fonctionnement. Le stratégiste (celui qui pense) doit penser globalement alors que le stratège (celui qui agit) doit agir localement. Le premier ne fait appel qu’au raisonnement, il travaille dans le calme de son bureau et il a la durée pour lui ; le deuxième est obligé d’agir dans l’instant, sur la base d’informations insuffisantes et incertaines, il est soumis à un stress constant. Le maréchal de Schaumbourg-Lippe le disait déjà :

La guerre est spéculative, mais elle ne l’est que dans le cabinet. Toutes ses parties sont sujettes au raisonnement et la plupart des opérations dépend de la réflexion et du calcul, mais en pratique, c’est souvent le hasard qui décide et surtout dans les actions, parce qu’il s’agit de prendre tel parti sur le champ pour lequel, si l’on voulait se décider par la méditation, il faudrait le même temps qu’à résoudre un problème compliqué de mathématique 25.

Ce décalage est inévitable. La science stratégique n’est qu’une étape préparatoire, au service de l’art stratégique. La meilleure doctrine n’est pas la mieux structurée théoriquement et méthodologiquement, c’est celle qui donne la victoire. Nelson l’a dit, de manière définitive : « La victoire efface bien des fautes, que de belles actions sont perdues dans un revers » 26. Clausewitz avait conscience que pourrait sortir de son livre ce qu’il appelait lui-même « une révolution de la théorie ». Il l’aurait pourtant échangé sans hésiter contre une bataille victorieuse. Le stratège contemporain ne pense pas autrement. On connaît l’adage : « Qui peut, agit ; qui ne peut pas, enseigne ; et qui n’a rien à enseigner se consacre à la méthodologie ». Mais, aujourd’hui comme hier, on ne peut faire l’économie de cette exigence de base rappelée avec force par l’archiduc Charles, le plus grand, sans doute, des adversaires de Napoléon, injustement oublié :

L’on ne devient grand capitaine qu’avec la passion de l’étude, et une longue expérience. Cet adage si rebattu de nos jours, que l’on naît Général et qu’on n’a pas besoin d’étude pour le devenir, est une des nombreuses erreurs de notre siècle, un de ces lieux communs qu’emploient la présomption et la nonchalance, pour se dispenser des efforts pénibles qui mènent à la perfection 27.

Cette vérité peut être transposée à la pratique de la science stratégique, devenue un exercice prisé par nombre de commentateurs ou d’essayistes dont le bagage théorique, historique et technique est souvent mince. Ce n’est pas un phénomène nouveau puisque Clausewitz émettait déjà une mise en garde contre des théoriciens trop pressés :

En pareille matière, chacun estime que tout ce qui lui vient à l’esprit quand il prend la plume est assez bon pour être dit et imprimé, et le juge tout aussi indubitable que deux et deux font quatre. Si, comme moi, on voulait se donner la peine de méditer le sujet pendant de longues années, en faisant toujours le rapprochement avec l’histoire militaire, la critique serait plus prudente 28.

Mais il est incontestable que la vogue récente de la stratégie donne une autre ampleur à ce que le maréchal Marmont appelait déjà « le charlatanisme technique ».

La tradition stratégique française

La France a joui d’une réputation plus que flatteuse dans la littérature stratégique. La plupart des fondateurs de la science militaire moderne, tant terrestre (Feuquière, Puységur, Folard, Joly de Maizeroy, Guibert…) que navale (Hoste, Bigot de Morogues, Grenier..), les premiers théoriciens de la petite guerre (La Croix, Grandmaison) sont français. Les chaires de stratégie sont tenues par des professeurs prestigieux, tant à l’École supérieure de guerre (Lewal, Foch) qu’à l’École de guerre navale (Daveluy, Darrieus). Cette tradition a perduré au xxe siècle, malgré l’effacement relatif de la France, à travers quelques individualités : l’amiral Castex entre les deux guerres, les généraux Beaufre, Gallois et Poirier de 1945 à aujourd’hui.

Mais il s’agit d’auteurs qui n’ont plus le même rayonnement, au moins à l’intérieur de l’institution militaire. Une dissociation tend à s’établir entre la pensée et l’action : Lucien Poirier a certes contribué à l’élaboration du modèle français de dissuasion, mais il n’a publié ses œuvres majeures qu’après avoir quitté le service actif ; le temps n’est plus où les professeurs aux Écoles de guerre (Foch, Darrieus, Castex…) publiaient sans retard leurs enseignements. La liberté d’expression qui régnait au début du siècle n’existe plus. Il est évidemment possible de soutenir qu’elle avait engendré une confusion source d’errements désastreux (la Jeune École dans le domaine naval), mais cette corrélation n’est pas obligatoire, et le silence officiel n’exclut pas, bien au contraire, les luttes d’influence internes, tout aussi coûteuses et dangereuses.

La liberté d’expression n’est dangereuse que si le modèle officiel est fondamentalement vicié et si ceux qui prétendent intervenir dans le débat manquent de la formation leur permettant une vue globale, au-delà des problèmes techniques ou tactiques. C’est le rôle de la stratégie de fédérer les approches sectorielles et de susciter cette vision globale.

Objet de la réflexion

Bien entendu, il ne s’agit pas d’élaborer un modèle à prétention universelle, supposé encadrer, sinon régler, tous les problèmes. Les progrès de la connaissance nous font prendre conscience de l’extraordinaire complexité de l’objet scientifique, quel qu’il soit, qui ne se laisse pas réduire à une théorie unifiée. Alors que les sciences exactes (sauf à faire intervenir la théorie du chaos29) recherchent ce que l’épistémologue Karl Popper a appelé des propensions absolues (quelle est la probabilité A que se produise l’événement B ?), les sciences sociales (auxquelles on peut rattacher la stratégie) ne peuvent mettre en évidence que des propensions relatives : quelle est la probabilité A que se produise l’événement B dans un environnement C, lequel est le cumul d’une multitude de paramètres a, b, c… ?30 Napoléon l’avait déjà dit :

Toutes ces questions de grande tactique sont des problèmes physico-chimiques indéterminés, qui ont plusieurs solutions et qui ne peuvent être résolus par les formules de la géométrie élémentaire 31.

Les causes perçues comme identiques ne produisent jamais exactement les mêmes effets et il n’y a pas de relation mécanique32 entre les causes et les effets (ce qui explique le pouvoir prédictif très faible, sinon nul, des sciences sociales, sauf, dans certaines limites, de la démographie). Il est donc préférable de s’en tenir à ce que le sociologue américain Robert Merton appelle des théories à moyenne portée, « intermédiaires entre les hypothèses mineures qui jaillissent chaque jour à foison dans le travail quotidien de la recherche et les larges spéculations qui partent d’un large schéma conceptuel » 33. L’objectif est infiniment moins ambitieux, mais plus apte finalement à rendre compte d’une réalité subtile et changeante. Plus facile aussi à appréhender par le lecteur, qui n’a guère besoin de spéculations ésotériques. Saint Grégoire le Grand ne rappelait-il pas aux prédicateurs « qu’ils se doivent aux ignorants et qu’ils ne doivent pas leur donner une doctrine trop élevée » ?34 Clausewitz lui-même demandait « des traités de bon sens clair et simple, où l’auteur sait du moins ce qu’il dit et le lecteur ce qu’il lit » 35.

But du traité

Le but du présent traité n’est donc pas d’ajouter de nouvelles propositions théoriques à une masse déjà surabondante et souvent répétitive. À la fin du xviiie siècle, Le Roy de Bosroger énonçait un avertissement qui est encore plus vrai aujourd’hui : « On ne peut se dispenser, lorsqu’on écrit sur la Guerre, de répéter ce que beaucoup d’autres ont déjà dit et c’est ce qui devrait dégoûter de traiter une matière sur laquelle il y a peu de choses neuves à dire » 36. On ne trouvera dans ces pages aucune proposition révolutionnaire, mais plutôt une présentation, aussi systématique que possible, des concepts et des problèmes fondamentaux de la stratégie, que l’on fait semblant de tenir pour connus, alors qu’ils sont souvent loin de l’être. René-Jean Dupuy a défini le traité comme un « genre descriptif et dogmatique dont l’objet est seulement d’informer » 37. Outre qu’il n’est pas sûr qu’un traité soit nécessairement condamné à être dogmatique, c’est généralement l’information qui manque le plus. Beaucoup d’idées brillantes (ou supposées telles) gagneraient à être appuyées sur une documentation plus solide : cela éviterait à tel essayiste à succès de confondre guerre absolue et guerre totale ou à tel autre de dire que les convois ont été inventés par Nelson…

d’aucuns jugeront la perspective adoptée exagérément classique. S’il est plus que jamais nécessaire, en une période de bouleversements politiques et techniques d’une ampleur et d’un rythme sans précédents, d’explorer de nouvelles voies, d’anticiper des évolutions de plus en plus rapides, il n’est pas pour autant inutile, à intervalles réguliers, de faire « un point estimé », comme disait l’amiral Castex, ne serait-ce que pour nous souvenir de tout ce que nous devons aux classiques et ne pas faire comme ces philosophes du xviiie siècle ou ces sociologues américains du xxe siècle qui croyaient découvrir des choses révolutionnaires, connues depuis l’Antiquité grecque38. Les mutations contemporaines n’ont pas nécessairement ruiné le socle traditionnel des études de stratégie.

Domaine du traité

Il est vrai que la stratégie a connu une fortune singulière, qui l’a conduite à sortir de son domaine d’origine pour s’appliquer à n’importe quoi, en premier lieu à l’économie. Mais cette extension n’a pu être acquise qu’au prix d’une perte de sens. Lorsque le général Fiévet définit la stratégie d’entreprise comme « une théorie de l’action exigeant le traitement de la décision… (qui) doit logiquement viser à replacer toute décision dans le cadre de la globalité du système… à trouver les voies et moyens de mobiliser toutes les ressources disponibles de l’entreprise pour modifier l’équilibre concurrentiel à son avantage » 39, il donne une définition dont le seul critère est celui de la rationalité, transposable à n’importe quelle activité humaine. La stratégie devient alors un concept « attrape-tout », dont le sens est inversement proportionnel à son champ d’application.

Il s’agit là d’un problème général, comme l’a bien vu le sociologue Jean Baudrillard : « Tous les systèmes (sont désormais) caractérisés par la perte de leur référence et le dépassement de leur fin… Toutes les catégories s’effacent au profit d’une sorte d’hypersyncrétisme, d’homéostasie et d’indistinction » 40. Il faut donc se résigner à la coexistence d’un sens fort, celui qui correspond à l’essence du concept, et d’un sens faible, dont on cerne bien le propos, mais dont la logique est floue.

Doit-on alors renoncer à tout exclusivisme et accoler à la stratégie, entendue dans son sens originel, un qualificatif permettant de l’identifier immédiatement ? C’est le parti qu’ont adopté Gérard Chaliand et Arnaud Blin avec leur Dictionnaire de stratégie militaire, dont le titre indique bien qu’il ne s’agit que d’une stratégie parmi d’autres. Un tel choix a l’avantage de la simplicité. L’usage suffit-il, cependant, à justifier un dévoiement théorique ? La stratégie se caractérise précisément par la prise en compte simultanée des données politiques et militaires et l’appellation stratégie militaire risque d’altérer, sinon de faire oublier, cette dimension fondamentale. La signification du concept doit avoir préséance sur la délimitation de ses contours. À rebours de l’œcuménisme dominant, et nonobstant la pertinacité (obstination dans l’erreur, chez les théologiens) des adeptes de la « stratégie tous azimuts », le présent traité ne s’intéresse qu’à la stratégie dans son sens fort, traditionnel, mais sans lui accoler de corrélatif. Comme l’a dit, dans un tout autre domaine, René Guénon : « Et puis est-il nécessaire de tant se préoccuper de l’abus qui a été fait d’un mot ? Si l’on devait rejeter tous ceux qui sont dans ce cas, combien en aurait-on encore à sa disposition ? Ne suffit-il pas de prendre les précautions voulues pour écarter les méprises et les malentendus ? »41

Plan du traité

Le traité est divisé en trois livres. Le premier traite de la stratégie générale, non dans le sens particulier qu’elle a acquis aujourd’hui, entre la stratégie globale et la stratégie militaire, mais dans le sens de stratégie s’appliquant quel que soit le milieu. Le livre II s’attache aux stratégies particulières, maritime et aérienne, pour lesquelles les considérations générales doivent être adaptées et complétées. Le livre III essaie de cerner les contours de la géostratégie, concept qui connaît aujourd’hui une certaine vogue mais dont le contenu reste flou. Il vaut la peine d’essayer de préciser sa validité et ses limites, ce qui impose un effort de construction et de théorisation plus poussé que dans les deux premiers livres qui s’appuient sur un corpus documentaire infiniment plus vaste. L’exercice devrait être étendu à d’autres domaines. On aurait pu ajouter un quatrième livre sur la stratégie nucléaire et un cinquième sur les stratégies alternatives (petite guerre, stratégie révolutionnaire, terrorisme) mais il a paru préférable d’y renoncer et de se limiter à quelques remarques disséminées dans les autres livres pour ne pas alourdir un texte déjà frappé de surcharge pondérale.

________

Notes:

1 Herbert Rosinski, La Structure de la stratégie, Paris, Économica, Bibliothèque stratégique, 1999.

2 Jacques Laurent, « Un outil pour la pensée militaire soviétique », Stratégique, 23, 1984-3, p. 46.

3 Sun Zi, dans la traduction du père Amyot, reprise dans Lieutenant-colonel E. Cholet, L’Art militaire dans l’Antiquité chinoise, Paris, Lavauzelle, 1922, p. 84. cette phrase est, en fait, une extrapolation du père Amyot, inspirée par le mode de pensée confucéen. Sun Zi fait simplement référence à la sagesse des anciens.

4 Dictionnaire historique du Japon, Tokyo, Librairie Kinokuniya, fasc. 1, 1963, p. 54.

5 Wilhelm Graf zu Schaumbourg-Lippe, Schriften und Briefe. II Militärische Schriften, hrsgb Curd Ochwadt, Francfort, Vittorio Klosterman, 1977, pp. 121-125.

6 Cf. Daniel Reichel, Davout et l’art de la guerre, Neuchâtel, Delachaux et Nestlé, 1975.

7 Guy Pedroncini, Pétain, général en chef, Paris, PUF, 1974, p. 443.

8 Bruno Colson, La Culture stratégique américaine. L’influence de Jomini, Paris, Économica, Bibliothèque stratégique, 1993, p. 213.

9 T.E. Lawrence, Guérilla dans le désert 1916-1918, Bruxelles, Complexe, 1992, p. 38.

10 Lettre à Basil Liddell Hart, dans T.E. Lawrence, Guérilla dans le désert, p. 88.

11 Capitaine de la Grèverie, « L’Armée d’Orient sous Kléber », Revue
d’histoire (de l’armée), 1911, p. 197.

12 Général Lewal, Études de guerre. Partie organique, Paris, Librairie militaire Dumaine, 1873, p. 23.

13 Clausewitz, Campagne de 1814, Paris, Champ libre, 1972, p. 39.

14 Clausewitz, De la Guerre, p. 670.

15 Général Marbot, Mémoires, tome III, p. 20.

16 Général Camon, Pour Apprendre l’art de la guerre, Paris, Berger-Levrault, 1928, p. 7.

17 Julian S. Corbett, Principes de stratégie maritime, Paris, Économica, Bibliothèque stratégique, 1993, p. 28.

18 Karl Popper, Un Univers de propensions. Deux études sur la causalité et l’évolution, Combas, Éditions de l’Éclat, 1992, p. 75. En 1780, le prince de Ligne employait déjà la formule : « Militaires de tous les pays ! Laissez-vous aller au génie, si la nature vous en a donné. Ayez de l’esprit si vous pouvez. Prenez des connaissances. Cela dépend de vous : mais, ne manquez pas au sens commun qui s’absente si souvent par je ne sais quel sort de toutes les Armées ». Fantaisies militaires, par un officier autrichien, A Kralovelhota, 1780, p. 172.

19 Maréchal de Saxe, Mes Rêveries, Paris-Limoges, Lavauzelle, 1895, p. 117.

20 Commentaires de Napoléon Ier, Paris, Imprimerie impériale, 1867, tome VI, p. 91.

21 Cité dans Général Camon, La Guerre napoléonienne. Les systèmes d’opérations, 1906, Paris, ISC-Économica, Bibliothèque stratégique, 1997.

22 Raymond Aron, Penser la guerre. Clausewitz, tome I. L’âge européen, Paris, Gallimard, 1976, p. 31.

23 Maréchal de Puységur, Art de la guerre par principes et par règles, Paris, Chez C.A. Jombert, 1748, p. 26.

24 Mémoires de M. le marquis de Feuquière, Londres, Chez Pierre Dunoyer, 1736, Avertissement, pp. VII-VIII. Dans le même sens, le prince de Ligne se moquait des faiseurs de systèmes qui n’avaient jamais manœuvré : « Rarement ceux qui écrivent ont vu de près les choses qu’ils traitent. Les auteurs militaires que nous lisons, ont cru n’avoir rien de mieux à faire que de faire des livres. Ils ne sont entrés dans aucun détail et n’ont pas mieux parlé service que les anciens philosophes qui travaillaient sur la tactique sans savoir remuer un soldat. J’aurais voulu voir Follard exercer un pelloton. J’aurais voulu savoir si Mr. de Puységur aurait su former son rang et je parie que Mr. de Quincy ne connaissait personne des corps où il avait servi. C’est pour cela qu’on dit toujours des choses vagues ». Fantaisies militaires, p. 158.

25 Comte de Schaumbourg-Lippe, Schriften und Briefe, p. 149.

26 Cité dans Capitaine de vaisseau Laurent, Introduction aux études de stratégie, Paris, Service historique de la Marine, 1927, p. 50. Machiavel l’avait déjà dit : « Une victoire répare l’effet des plus fâcheuses manœuvres, et une défaite fait avorter les plans les plus sagement concertés ». L’Art de la guerre, dans Œuvres complètes, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1952, p. 739.

27 Archiduc Charles, Principes de la stratégie, Paris, Chez Magimel, Anselin et Pochard, 1818, tome I, pp. XVIII-XIX.

28 Clausewitz, De la Guerre, p. 43.

29 « Cette nouvelle théorie a montré, que, même dans le cas d’un système mécanique classique (ou  » déterministe « ), il est possible d’obtenir, à partir de conditions initiales particulières, mais au demeurant très simples, des mouvements  » chaotiques  » : autrement dit, des mouvements qui deviennent vite complètement imprédictibles ». Karl Popper, Un Univers de propensions, p. 48. Plusieurs transpositions à la stratégie ont été proposées, difficilement accessibles au profane. John T. Dockery et A.E.R. Woodcock, The Military Landscape, Cambridge, Woodhead, 1993 ; Glenn E. James, Chaos Theory. The Essentials for Military Applications, Newport Paper 10, Naval War College, 1996.

30 Karl Popper, Un Univers de propensions, pp. 37-38.

31 Commentaires de Napoléon Ier, tome VI, p. 55.

32 Les physiciens disent : de relation biunivoque nécessaire.

33 Robert K. Merton, Éléments de théorie et de méthode sociologique, Paris, Plon, 1965, pp. 13-14.

34 Saint Grégoire le Grand, Moralia in Job, XVII 26. Cum grano salis…

35 Clausewitz, De la Guerre, p. 169.

36 Le Roy de Bosroger, Elémens de la guerre, Paris, Chez J. P. Costard, 1773, p. VI.

37 Préface à Pierre-Marie Gallois, Géopolitique. Les voies de la puissance, Paris, FEDN-Plon, 1990, p. 9.

38 Cf., pour les premiers, le livre autrefois célèbre de Louis Dutens, Origine des découvertes attribuées aux Modernes, Paris, Gabriel Dufour, 4e éd. 1812, et, pour les seconds, la critique dévastatrice de Pitirim Sorokin, Tendances et déboires de la sociologie américaine, Paris, Aubier, 1968.

39 Général Fiévet, De la Stratégie militaire à la stratégie d’entreprise, Paris, Interéditions, 1992, p. 193.

40 Jean Baudrillard, Le Paroxyste indifférent, Paris, Grasset, 1997, pp. 12-13.

41 Renév Guénon, La Métaphysique orientale, Paris, Éditions traditionnelles, 4e éd., 1993, p.8

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Stratégique n°129 – Ukraine : le retour au réel

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Martin Motte Chroniques du grand isthme : origines et enjeux géopolitiques de la guerre en Ukraine
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Introduction : Essai de définition d’un mythe

Stéphane Faudais

Cette forme de guerre subversive revisitée par les communistes est une synthèse de la pensée militaire et de la pensée révo­lutionnaire, de l’action guerrière et de l’action révolutionnaire[1].

Cette définition de la guerre révolutionnaire par Jacques Hogard est une mise en abyme des débats stratégiques de la fin des années 1950 et cet « en-même temps » lexical nous aide assez peu à dissiper certains malentendus.

Pour beaucoup de ses exégètes, de tous les continents et toutes les nationalités d’ailleurs, la guerre révolutionnaire est en effet la quin­tessence de la guerre subversive. Guérilla, guerre subversive, guerre révolutionnaire : les mots n’ont cependant pas le même sens et on les prend souvent l’un pour l’autre. Tout le monde, tacticiens, stratèges et politistes, ne s’entend d’ailleurs pas sur ces termes. Le mot même de révolution n’a pas les mêmes acceptions en Russie et en France, par exemple. Chez les uns, elle est une guerre républicaine ; chez les autres, une guerre communiste.

Les buts de guerre des belligérants dans la guerre dite « classique » ou « régulière » sont connus, généralement précis et limi­tés. En revanche, la guerre révolutionnaire, comme la révolution elle-même, a des buts de guerre très larges et elle touche à des champs variés ; ses buts de guerre peuvent paraître ambigus. Cependant, ceux-ci sont parfaitement clairs : le pouvoir complet sur les corps et les esprits. Elle ne vise pas nécessairement la conquête d’objectifs mili­taires, mais le contrôle des populations est un objectif majeur.

Ainsi, l’asservissement des masses est à la fois le but et le moyen. Il s’agit simultanément de dissoudre la société ancienne en l’attaquant de l’intérieur et de construire une société nouvelle, jusqu’à ce que la seconde subvertisse la première : il s’agit d’un vrai remplace­ment idéologique, politique, voire religieux dans certains cas.

Marie-Catherine Villatoux nous aide à mieux percevoir les nuances de cette guerre, mal connue en somme :

La guerre révolutionnaire est une forme de guerre. Elle est une guerre de nature hétérogène, car elle est une combinaison d’action politique, de tactiques traditionnelles, de guérilla (mode d’action privilégié : le harcèlement), et de surprise[1].

Cette définition de la guerre révolutionnaire est des plus pré­cises : elle parle de théorie et de pratique. Elle possède sept caractères généraux :

1)    la guerre révolutionnaire se présente comme une lutte politico-militaire de complexité et d’envergure croissantes. Elle s’exerce dans un domaine infiniment plus vaste que la guerre classique, selon un principe physique de dilatation.

2)    la guerre révolutionnaire est une « guerre totale ». Il nous faudra revenir sur la définition de cette dernière.

3)    il s’agit-là d’une affaire de « dosage de la recette » de la guerre classique dont la quantité de certains « ingrédients » est modifiée. L’aspect psychologique par exemple. Pour Philippe Masson[2], la révolution de la guerre n’existe pas ; Hogard a tort. Pour fabriquer du pain : eau, farine, levure. Pour faire la guerre : les mêmes éléments tactiques et straté­giques, les mêmes principes fondamentaux et les mêmes procédés. Cela reste à attester.

4)    la guerre classique ou régulière a besoin d’un front, même s’il n’est pas continu. Dans une guerre révolutionnaire, le front disparaît et il devient, la plupart du temps, immatériel.

5)    l’idée est souvent avancée que la guerre révolutionnaire est une guerre « de surface » ou « en surface », dans la mesure où les caractères profonds de la guerre sont oubliés.

6)    dans la guerre révolutionnaire, l’avant se superpose aux arrières. Insistons sur ce point : il s’agit bien d’une super­position et non d’une confusion.

7)    et dernier caractère : comme l’affirme Philippe Masson, la guerre révolutionnaire met en défaut l’adage d’après lequel il faut « avoir l’armée de sa politique »[3]. Ainsi, Mao avait peu de moyens armés en 1947 et pourtant, il a atteint ses objectifs révolutionnaires. Ce serait la preuve, en creux, que le rapport de force se joue dans d’autres champs que le champ purement militaire.

*
*     *

Pour compléter cette définition, citons à nouveau Mao :

L’infériorité matérielle n’est pas grave, ce qui compte, c’est la mobilisation populaire[4].

Dans la guerre classique ou régulière, la concentration des efforts sert la plupart du temps à détruire matériellement l’adversaire en particulier par la violence, le choc et le feu, dans tous les milieux. Dans la guerre révolutionnaire, ce qu’il y a d’original, ce sont les lignes d’opérations d’ordre immatériel ; la violence n’est pas le truchement privilégié, au moins au début de la guerre. Les révolutionnaires modi­fient voire inversent le rapport de force grâce à leur puissance de conviction et d’influence, de pression, tous azimuts, dans de nombreux domaines : politiques, militaires, diplomatiques, économiques ou sociaux.

« Le peuple doit être le grand océan dans lequel l’ennemi se noiera » affirme toujours Mao. La guerre révolutionnaire vise la noyade, la suffocation, le remplissage des poumons et des esprits. Une métaphore aquatique ou marine fréquente dans ses écrits.

Est-elle pour autant une guerre d’un nouveau genre ? Six points peuvent être évoqués pour répondre à cette question.

  • le concept de guerre révolutionnaire embrasse largement des domaines de la tactique, de la stratégie et de la politique.
  • la guerre révolutionnaire bouleverse la forme et les condi­tions de la guerre ; c’est l’avis de Jacques Hogard :

Son mécanisme et ses règles sont suffisamment neufs et effi­caces pour qu’il y ait, en plus de la “guerre de la révolution”, une révolution dans l’art de la guerre qui se manifeste dans la conduite de toutes “les guerres révolutionnaires locales” actuelles[5].

Nous reviendrons sur le point de vue de Hogard. Une fois apprécié le jeu de mot facile – guerre révolutionnaire et révolution de la guerre –, il nous faut comprendre cette assertion, qui s’appuie sur le retour d’expérience des conflits qui lui sont contemporains en Extrême-Orient et dont les leçons sont reprises en Algérie : la guerre, que l’on peut comparer au drame classique (unité de temps, de lieu et d’action) se trouve bouleversée par l’irruption de facteurs nouveaux modifiant le temps, le lieu et l’action. L’ordre, au sens de l’ordo liturgique, de la guerre serait donc modifié.

  • nous l’avons vu, c’est Mao lui-même qui fixe une définition et une doctrine de la guerre révolutionnaire dans les années 1930. Puis, la fin de la seconde guerre mondiale marque le début de réflexions et de débats doctrinaux. La publication en français de la prose de Mao, en 1951, permet l’actuali­sation de son expression.
  • l’école française des années 1950-1960 est aussi très prolixe autour des théoriciens que sont Hogard, Némo[6], Lacheroy[7] et aussi Trinquier[8]. Elle est largement employée par certains officiers français qui considèrent que la révolution, principe éminemment politique, est désormais appliquée et plus seule­ment applicable, au fait militaire, tactique et stratégique.

Politiquement, la guerre révolutionnaire est, il faut le préciser d’emblée, intimement liée à la lutte communiste et contre le commu­nisme. Comme l’écrit très bien Denis Leroux :

Les officiers construisent peu à peu l’instrument de leur riposte : un répertoire de techniques de persuasion politique, d’ingénierie tactique et stratégique, et de coercition sociale s’appuyant sur la vision d’une lutte irréductible opposant l’Occident et le communisme[9].

  • pour autant, la guerre révolutionnaire trouve ses racines historiques, tactiques et stratégiques, bien avant la seconde moitié du xxe siècle, où le concept devient à la mode : les guerres de Vendée, mais aussi la guérilla espagnole sous Napoléon Ier. Le général Turreau organise ses « colonnes infernales » de janvier à mai 1794 ; après la prise de la ville de Bressuire le 24 février 1794, Stofflet fait achever les blessés et massacrer les prisonniers et les malades républi­cains.

Sixième et dernier point : si l’on réfléchit en termes de centre de gravité, celui-ci, dans la guerre révolutionnaire, ne porte plus ni sur l’ennemi ou l’adversaire, ni sur le terrain, mais bien sur la population, qu’il faut impérativement contrôler pour vaincre. La victoire straté­gique est donc liée à la masse civile et non plus à une quantité faci­lement dénombrable de militaires. Il s’agit donc de la convaincre, de l’influencer voire de l’intoxiquer.

La déception, mise en scène par le Caravage, revient à la mode : Judith vainc Holopherne par l’intelligence et non par la force[10].

Il est un élément supplémentaire qui mérite d’être étudié avec soin : le terrain. Car, dans la guerre révolutionnaire, la notion de terrain dépasse le seul cadre géographique. Elle confond les deux paragraphes de l’étude du « où ? » – terrain et population – de la méthode d’éla­boration des ordres en en créant un nouveau : le « terrain-population », selon Masson[11].

Certes la valeur stratégique d’un point au sens topographique demeure. Cependant, dans la guerre révolutionnaire, elle ne prend un sens et une valeur complets qu’en rapport avec la population qui s’y trouve. C’est ce que dit Mao dans sa célèbre comparaison avec le guerrier manchot :

Dans notre guerre, le peuple armé et la guérilla d’une part, l’Armée rouge en tant que force principale d’autre part, cons­tituent les deux bras d’un même homme. Une Armée rouge sans l’appui de la population en armes et de la guérilla serait un guerrier manchot[12].

*
*     *

En étudiant la guerre révolutionnaire, on peut avoir l’impression, dit François Dieu, qu’elle est une « guerre fourre-tout »[13]. Pour préciser encore notre sujet, accolons quelques épithètes au substantif « guerre ».

La guerre révolutionnaire, une guerre populaire ?

Pour Clausewitz :

La guerre populaire, quelque chose de vaporeux et de fluide, ne doit se concentrer nulle part en un corps solide : sinon l’ennemi envoie une force adéquate contre le noyau et le brise[14].

Il est intéressant de noter la notion de concentration, qui vient compléter l’application des principes de la guerre évoqués précé­demment. La population est pour l’organisation révolutionnaire à la fois une base logistique, un camp retranché et une source de légitimité.

La guerre révolutionnaire, une guerre hybride ?

Un terme somme toute à la mode : les moteurs, la stratégie, la guerre, sont hybrides. Cette notion dont on pourrait vite se méfier prône elle aussi un « en même temps » ou un « tout est dans tout », qui peut paraître à certains, finalement, comme un non choix[15]. La stratégie hybride – et nous en tirons des conclusions stratégiques –, selon la définition arrêtée par l’État-major des armées, très pertinente, peut être définie en quelques points.

Elle vise tout d’abord à contourner ou affaiblir quatre notions que nous avons évoquées : la puissance, l’influence, la légitimité et la volonté adverse.

La stratégie hybride met en œuvre une combinaison intégrée de modes d’actions militaires et non-militaires, directs et indirects, licites ou illicites, souvent subversifs, ambigus et difficilement attribuables : attaques cyber, mesures économi­ques, désinformation, déstabilisation, manœuvres d’intimida­tion, actions par procuration. Cette approche permet la sur­prise, facilite l’obtention de gains – politiques, territoriaux, économiques – tant que le seuil estimé par l’adversaire comme déclencheur de notre réaction n’est pas franchi. Cette stratégie peut être employée dans le cadre d’une gestion volontaire d’escalade[16].

À coup sûr, la guerre révolutionnaire est une guerre hybride.

La guerre révolutionnaire est-elle une guerre du faible au fort ?

La guerre du faible au fort vise un triple déséquilibre :

  • D’ordre physique : absence de prépondérance du feu, volonté d’empêcher le contrôle des espaces communs, dispersion de l’action, imbrication du conflit au sein des populations, utilisa­tion des médias et de la propagande.
  • D’ordre conceptuel : la guerre révolutionnaire n’est pas réseau-centrique par certains aspects ; son approche n’est pas « ma­nœuvrière » au sens classique du terme ; elle est une guerre d’attrition ; elle vise la suffocation et non le choc mortel.
  • De l’ordre de la volonté ou des volontés : le rythme des opérations n’est pas élevé, il tend même vers l’atonie ; la cam­pagne ne peut être courte, même si du côté des contre-révolu­tionnaires, il faut qu’elle le soit, car le soutien de la population est fragile et s’étiole ; la volonté de combattre est très forte des deux côtés. La guerre révolutionnaire est une guerre de survie, une guerre qui dure, une guerre qui use.

Ils posent la question de la notion même de « force », qui est une notion très occidentale. Les armées occidentales seraient donc toujours les armées « fortes » ? Il s’agit-là d’un abus de langage; cette expres­sion aboutit à un certain mépris à l’égard du rebelle en général. C’est le point de vue de Trinquier.

La guerre révolutionnaire est-elle une guerre totale ?

Oui, à coup-sûr. La guerre totale, rappelons-le, possède trois dimensions, trois pieds solides garants de stabilité :

  • Une dimension matérielle, liée à la guerre industrielle et à l’économie de guerre, mais aussi à la guerre de masse et la mobilisation de toute la société.
  • Une dimension psychologique : encadrement et contrôle de l’opinion, souffrances endurées par la population civile et surtout, consentement et acceptation de la guerre.
  • Une dimension combattante : violence brute, nombre important des pertes militaires, conditions de combat rustiques, instru­mentalisation des pertes civiles, « industrialisation » des com­bats, guerre d’usure et d’épuisement.

La guerre révolutionnaire peut être présentée comme une guerre totale parce qu’elle tend à mobiliser l’ensemble des ressources mili­taires, économiques et morales pour vaincre l’adversaire, mais aussi parce qu’elle se caractérise par sa prépondérance idéologique et sa dimension humaine.

Ainsi, la notion de guerre totale renvoie à l’idée selon laquelle l’être humain, pris anonymement comme partie intégrante d’une foule, représente un objectif stratégique, comme peut l’être une colline ou un pont sur une carte.

La guerre révolutionnaire est-elle une guerre irrégulière ?

« Invisible, fluide, insaisissable » selon le colonel Trinquier, l’ennemi mène une guerre souterraine et n’apparaît au grand jour, surprenant son adversaire, que lorsqu’il est certain de la victoire. Le colonel Bonnet compare cet ennemi « par sa faiblesse simulée, son ingéniosité déroutante », à un judoka qui, utilisant la force de son adversaire pour le terrasser, ne « recule devant aucun Hercule ». Raymond Aron conclut :

L’ingéniosité et la résolution peuvent souffler au faible le secret d’une résistance durable, sinon victorieuse[17].

Le paradoxe de la guerre révolutionnaire est que le faible se trouve dans une position défavorable mais privilégiée, entraînant son ennemi sur un terrain qui risque fort de se dérober sous ses pieds, dans un combat aux règles différentes, affirme François Dieu. Le colonel Némo écrit :

Les Français étaient en Indochine indiscutablement plus forts et mieux instruits sur le plan technique que ne l’étaient leurs ennemis. Pourtant, le certificat d’études et le peloton des élèves caporaux chez ceux-ci ont vaincu l’agrégation et l’École de Guerre chez ceux-là[18].

L’École de Guerre, rendue trop facilement responsable des défaites militaires, a en tous cas pris en compte, dans l’enseignement de ces dernières années, les invariants stratégiques de ce type de guerre.

*
*     *

On voit donc, dès ces éléments introductifs, qu’avec la guerre révolutionnaire, la guerre change de paradigme, en théorie certainement et en pratique sans doute. Trois termes peuvent résumer ces variations : le temps long, la réalité et le tout.

Sur les échelles du temps et de l’espace, cette guerre oblige les belligérants à privilégier le long terme ; il s’agit aussi de donner la priorité aux processus par rapport aux résultats immédiats.

Par ailleurs, la réalité est plus importante que l’idée : le pragma­tisme s’impose aux révolutionnaires et la mise en œuvre des idées révolutionnaires importe plus que tout.

Enfin, le tout est supérieur à la partie : bien commun et solidarité sont des maîtres-mots ; « s’oublier soi-même pour une cause com­mune », telle pourrait être la devise révolutionnaire.

Du point de vue ontologique, la guerre révolutionnaire s’oppose à la guerre juste et loyale. Elle vient à l’encontre d’une conception occidentale de la guerre, parfois naïve, dont les racines puisent de leur vigueur dans la geste chevaleresque. Elle est une guerre avec peu de limites, voire sans limites. Sa conception asiatique vient bouleverser certaines de nos certitudes stratégiques.

La notion de restrictions, de tous ordres – en particulier tactique et stratégique, mais aussi juridique, moral, psychologique et social – est questionnée sans cesse, voire remise en question, à dessein d’ailleurs par les partisans de la guerre révolutionnaire, qui, en amenant leur adversaire sur leur terrain, matériel et immatériel, savent que le choc stratégique sera surtout un choc culturel, voire civilisationnel.

La question du mythe est un autre débat : le mythe de la guerre révolutionnaire est à coup sûr une construction de l’esprit qui donne confiance et incite à l’action, chez ses partisans.

La guerre révolutionnaire est aussi une représentation tradi­tionnelle idéalisée qui permet de conformer ses idées.

Elle est enfin et surtout l’expression allégorique d’une idée abstraite – la révolution – mise en pratique par la guerre.

 

[1]        Marie-Catherine Villatoux, « Hogard et Némo. Deux théoriciens de la “guerre révolutionnaire” », Revue historique des armées 232, 2003, p. 20‑28.

[2]        Philippe Masson, « Guerre totale », Dictionnaire de stratégie, PUF, 2000, p. 309.

[3]        Ibid.

[4]        Mao Zedong, Questions de stratégie dans la guerre de partisans antijaponaise, 6A, Ikko, 2005.

[5]        Jacques Hogard, op. cit., p. 19.

[6]        Jean Némo (1906-1971) est un officier français issu de l’infanterie coloniale, il théorise à la guerre révolutionnaire tout en étendant son rayon d’étude à la « subver­sion » et la « guerre du futur ».

[7]        Charles Lacheroy (1906-2005) est un officier français et théoricien de la guerre révolutionnaire.

[8]        Roger Trinquier (1908-1986) est un officier parachutiste français. Il théorise la « guerre subversive » et de la « contre-insurrection ».

[9]        Denis Leroux, « La “Doctrine de la guerre révolutionnaire”: théories et pratiques », Histoire de lʼAlgérie à la période coloniale, p. 526.

[10]       Stéphane Faudais, « Judith et Holopherne : les six leçons tactiques du Cara­vage », Revue de tactique générale 4, 2019, p. 109-116.

[11]       Philippe Masson, op. cit.

[12]       Mao Tsé-Toung, « Problèmes stratégiques de la guerre révolutionnaire en Chine », Œuvres Choisies, Editions Sociales, vol. 1, 1955.

[13]       François Dieu, « Quelques observations sur le positionnement institutionnel de la lutte anti-terroriste », Sociétés 152, 2021, p. 27-35.

[14]       Carl von Clausewitz , De la guerre, 2014.

[15]       Élie Tenenbaum, « Guerre hybride : concept stratégique ou confusion séman­tique ? », Revue Défense Nationale 788, 2016, p. 31-36.

[16]       Vision stratégique du CEMA, 2021.

[17]       Raymond Aron, Paix et guerre entre les nations, 2004.

[18]       Ibid. note 18.

 

[1]        Jacques Hogard, « Guerre révolutionnaire et pacification », Revue militaire d’information 280, janvier 1957, p. 17.

 

 

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Editorial

Par Georges-Henri Soutou de l’Institut

La « guerre révolutionnaire » existe en fait depuis toujours, c’est un mode stratégique essentiel, d’où l’importance de ce numéro organisé par le colonel Stéphane Faudais. Mais la théorisation de la guerre révolutionnaire est intervenue avec Lénine, Trotski et Mao. Certes, Marx, Engels et Lénine lui-même avaient beaucoup réfléchi au phénomène politique et social que constitue la guerre « classique », dans un sens que l’on pourrait qualifier de clausewitzien, en ajoutant cependant la dialectique de la lutte des classes (là où Clausewitz parlait de l’irruption du peuple dans la guerre avec la Révolution française, Lénine corrigeait : « de la Bourgeoisie »)[1].

Ceci dit, là comme dans d’autres domaines, Staline a corrigé les orientations de Lénine et Trotski, conformément à la ligne générale de la construction de l’État soviétique, centre révolutionnaire mondial mais aussi État. Le livre passionnant de Geoffrey Roberts, Stalin’s Library. A Dictator and His Books (Yale UP, 2022) qui est en fait une biographie intellectuelle de Staline, montre très bien comment il a réinterprété, en fonction de son expérience, les enseignements de Lénine en matière de guerre révolutionnaire, et ce dès la Révolution, et en particulier à la suite de l’échec de l’offensive de l’Armée rouge contre Varsovie en août 1920. Il est revenu à une stratégie plus classi­que, les opérations « révolutionnaires » de propagande, de guerre psychologique et de guérilla étant tout au plus des adjuvants d’une stratégie en fait très opérative, comme le montre bien l’histoire de la « Grande guerre patriotique »[2].

Ce qui restait du marxisme, c’était l’analyse « scientifique » des rapports de force entre les classes sociales chez l’adversaire, de façon à repérer les points faibles, les divisions internes et les moments oppor­tuns. De la « guerre d’hiver » contre la Finlande en 1939 à l’invasion de l’Afghanistan en 1979, l’approche soviétique a toujours été la même : une analyse préalable des conditions « objectives » locales et internationales, l’URSS intervenant pour soutenir les « forces de progrès », à condition que l’adversaire « capitaliste » soit suffisamment divisé ou affaibli, permettant ainsi une action de force (théorique­ment…) rapide et limitée[3]. On remarquera que cette méthode n’a à peu près fonctionné que dans le cas de la Tchécoslovaquie en 1968, lors de l’intervention du Pacte de Varsovie, précédée par des mois de discus­sions politico-idéologiques à Moscou même, et entre le Centre soviéti­que et les démocraties populaires. Et on remarquera aussi que cet épisode fait tout-à-fait penser à la phase initiale de l’actuel conflit en Ukraine, quand Moscou pensait pouvoir s’emparer de Kiev en quelque sorte par surprise. Mais, comme en Afghanistan à partir de 1979 (là aussi l’invasion fut précédée de plusieurs mois de discussions et de supputations entre le Politburo et la direction internationale de l’admi­nistration du Comité central), les choses ne se passèrent pas comme prévu au départ. On notera au passage que cette administration était un énorme organisme de quelques 9 000 membres au sujet duquel on n’a longtemps su que peu de choses, et qu’elle a été reprise dans l’actuelle « administration présidentielle » russe.

Mais force est de constater que l’approche socio-économique du marxisme est insuffisante pour rendre compte de tous les aspects des guerres du xxe et du xxie siècle et qu’elle laisse de côté un axe fondamental de la guerre révolutionnaire, qui est d’ordre subjectif : il faut que la population, ou plutôt la partie la plus militante de celle-ci, développe une volonté d’agir révolutionnaire, et dépasse la résignation devant l’état existant des choses. Comme on disait dans les années 1960-1970 : « il faut rendre subjectifs les besoins objectifs », en l’occurrence il faut rendre subjective la nécessité de faire la révolution[4].

Répétons-le, la guerre révolutionnaire est de tous les temps. Les Stagiaires de l’École Supérieure de Guerre dans les années 1960 utili­sait le livre, à mon avis toujours utile, du colonel Gabriel Bonnet, Les Guerres insurrectionnelles et révolutionnaires de l’Antiquité à nos jours[5]. Il s’agissait d’une histoire méthodique, de l’empire romain à l’Algérie, clarifiant les concepts et le vocabulaire. En 1972 le général Beaufre donnait une définition conceptuelle de la guerre révolu­tionnaire :

La guerre classique exploite les dimensions techniques et les caractères géographiques des États… La guerre révo­lutionnaire exploite les dimensions politiques et psycholo­giques des peuples en fonction d’une géographie sociale. C’est en principe la lutte de tout le peuple. De ce point de vue, la guerre révolutionnaire est la forme moderne de la guerre primitive, conduite avec la volonté d’attendre un double objectif : s’emparer du pouvoir intérieur, forcer l’adversaire à la capitulation[6].

Il est évidemment nécessaire de distinguer le contexte intérieur (soulèvements, guerres civiles…), les guerres coloniales et de décolo­nisation, mais aussi le contexte particulier des « stratégies indirectes » pendant les deux guerres mondiales et la Guerre froide, durant lesquel­les la guerre totale, puis la dissuasion nucléaire imposaient des scéna­rios « en-dessous du seuil »[7]. La politique de l’Allemagne impériale à l’égard de la Russie et des peuples allogènes en 1914-1918 est un bon exemple d’influence, d’ingérence, de stratégie indirecte et de manœu­vres induisant chez l’adversaire divisions, soulèvements, et même une révolution débouchant sur une guerre révolutionnaire[8]. On pense égale­ment aux guerres successives au Vietnam, qui furent localement des guerres révolutionnaires – type, mais avec de grandes conséquences aussi pour l’affaiblissement des pays occidentaux, France d’abord, États-Unis ensuite, conséquences comprises, voulues et exploitées à fond par Moscou[9]. Dans le domaine aussi de la guerre révolutionnaire existe donc une sorte de continuum stratégique, qui baigne souvent dans une ambiguïté propice (car en droit international, si l’agression armée est bien caractérisée, l’ingérence et le soutien à des mouvements révolutionnaires ne le sont pas).

Notons que c’est à l’époque de la Guerre froide qu’est née en France une abondante réflexion sur la guerre révolutionnaire. Après 1945 et jusqu’au début des années 1960, l’appareil militaire et les stratèges français étaient profondément divisés entre deux pôles (« La Bombe et le Partisan », disait Raymond Aron) : ceux qui privilégiaient les guerres de décolonisation, les théories de la guerre révolutionnaire, les stratégies de la contre-insurrection. Et ceux qui réfléchissaient à la stratégie nucléaire de dissuasion.

Jusqu’à la fin de la guerre d’Algérie (et à l’OAS…) le premier pôle tenait le haut du pavé. Toute une série d’ouvrages parurent, à partir des expériences de la Corée, de l’Indochine et de l’Algérie (en particulier la « Bataille d’Alger » au début 1957, donnée en exemple aux partenaires atlantiques lors d’une conférence au SHAPE en novem­bre 1957…)[10]. Très caractéristique de ce courant : le livre du colonel Roger Trinquier, La guerre moderne[11]. Il soulignait que l’on avait affaire à une forme de guerre différente, à une guérilla, dont le terro­risme constituait une arme essentielle. Les moyens militaires clas­siques ne suffisaient pas, il fallait y ajouter une « action psychologique et sociale ». C’était selon Trinquier gagnable, mais tout devait être coor­donné au plus haut niveau. Inutile de dire qu’après 1961 on n’en parla plus guère…

Mais, à côté de ce courant de pensée que l’on pourrait considérer comme tactique, voire opératif, et qui est évidemment daté, le substrat stratégique de la réflexion sur la guerre révolutionnaire qui fut établi à l’époque peut être considéré, lui, comme intemporel et toujours valable, du moins quant à la méthode d’analyse. De 1951 à 1957, le sociologue Jules Monnerot donna des cours à l’ESG sur « Le renouvellement de la stratégie politique par le marxisme révolutionnaire au xxe siècle ». Le Coup de Prague de février 1948 l’avait incité à réfléchir sur l’essence du communisme et à rédiger sa Sociologie du communisme (1949), ouvrage très remarqué à l’époque.

Il développa sa pensée dans le domaine qui nous occupe avec La Guerre en question (Gallimard, 1951). La thèse centrale du livre soulignait que l’on tendait à ramener le conflit Est-Ouest au modèle des guerres précédentes, alors qu’il était d’un type nouveau et visait les hommes dans leurs masses et leur organisation. Monnerot se situait donc bien au niveau stratégique. Il ne me paraît pas avoir eu de suc­cesseur évident face aux nouveaux foyers de guerre révolutionnaire, et pour tout dire, il paraît largement oublié.

On connaît en fait mieux aujourd’hui les doctrines de contre-insurrection nées dans les années 1950, autour d’auteurs comme Trinquier ou Lacheroy, qui suscitent à nouveau de l’intérêt, comme en témoigne ce numéro de Stratégique. Et pas seulement en France : on sait que la réflexion de David Galula, qui en fut le successeur, est devenue toté­mique pour toute une génération de chefs américains[12].

Mais ces doctrines étaient, répétons-le, plus tactiques que straté­giques. Elles étaient à peu près adaptées par exemple contre l’influence de l’URSS et du PCF en 1952 en France même (rappelons le mouve­ment « Paix et Liberté » du député radical Jean-Paul David, qui, en 1951-1952, avec l’appui du gouvernement et au moyen de la radio d’État, mena une campagne de propagande très efficace dirigée en priorité vers les milieux populaires contre l’URSS et le communisme, campagne très appuyée sur les théories de Monnerot)[13].

Ces doctrines peuvent s’appliquer aussi dans des guerres civiles, comme en Grèce à partir de 1944, comme pour la guerre de Corée ou l’insurrection communiste en Malaisie de 1948 à 1960, exemple classi­que d’une contre-guérilla réussie[14]. Mais elles conviennent beaucoup moins aux guerres de décolonisation. Certainement pas en Afrique du Nord (où les experts commirent une erreur d’analyse sur le poids du communisme et de Moscou en Algérie à partir de 1954). Il existait pourtant de bons spécialistes du monde arabo-musulman (le général Pierre Rondot, par exemple)[15] mais en dehors d’eux les facteurs cultu­rels n’étaient pas vraiment pris en compte.

Or on se rend compte aujourd’hui que ceux-ci sont déterminants, y compris dans le domaine de la guerre révolutionnaire. D’autant plus que les interventions occidentales du temps de la Guerre froide, comme la guerre française puis américaine au Vietnam, et qui se sont multi­pliées après 1990, face aux mouvements révolutionnaires qui se récla­ment de l’Islam radical, des Talibans à l’État islamique, se terminent en règle générale par des échecs. Peut-être aussi parce que les Occiden­taux sont passés du simple rétablissement de l’ordre, tel que le prati­quaient les puissances impériales, à la volonté de transformer les socié­tés et les régimes locaux ? (Comme contre-exemple on rappellera la guerre du Golfe de 1990-1991, qui se termina victorieusement parce que le président Bush évita soigneusement de s’engager dans le Regime change)[16].

On commence à disposer d’ouvrages qui analysent ce phéno­mène au fond, au-delà de la thèse fréquente pendant longtemps de l’« abandon », pour des raisons politiques, d’expéditions qui auraient réussi du point de vue militaire, comme lors de la décision du Sénat américain en 1975 de ne plus financer l’aide militaire au Sud-Vietnam, qui contribua à accélérer la chute du gouvernement sud-vietnamien[17]. Je citerai ici James S. Corum, Bad Strategies. How Major Powers Fail in Counterinsurgency, pour son information et sa profondeur de réflexion[18]. Et aussi Craig Whitlock, The Afghanistan Papers: A Secret History of the War. Même s’il s’agit essentiellement d’une chronique de l’engagement occidental en Afghanistan depuis 2001. Sans la pro­fondeur méthodologique de l’ouvrage précédent, c’est un suggestif constat des échecs répétés[19].

Que faire ? En ce qui concerne les OPEX face à des mouvements pratiquant la guerre révolutionnaire, on lira pour de premières pistes utiles Jean-Gaël Le Flem et Bertrand Oliva, Un sentiment d’inachevé. Réflexion sur l’efficacité des opérations[20]. Et on notera depuis quelques années le retour de la notion de défense du territoire, contre des mena­ces qui peuvent être aussi d’ordre intérieur[21]. Ainsi que des réflexions sur la Garde nationale des États-Unis, susceptibles de renforcer les armées en expédition mais aussi élément essentiel du maintien de l’ordre à l’intérieur, en cas de crise[22].

Mais, malgré les réticences que le sujet de la guerre révolution­naire suscite souvent, aussi bien au cours des OPEX que dans le cadre national, il ne faut pas l’éluder et il faut le replacer dans son contexte stratégique, ne pas se contenter d’une simple approche de type « main­tien de l’ordre ». C’est dans cet esprit qu’a été préparé ce numéro de Stratégique.

 

[1]        Dans un Cahier célèbre, Lénine avait recopié et annoté des passages importants de Vom Kriege. On retrouvera une traduction française parfaitement éditée et utilement commentée dans Berthold C. Friede, Les Fondements théoriques de la guerre et de la paix en URSS, Paris, 1945.

[2]        L’ouvrage de Raymond L. Garthoff, La Doctrine militaire soviétique, Plon, Paris, 1955, reste là essentiel.

[3]        Dans le cas afghan, cf. Georges-Henri Soutou, La Guerre de Cinquante Ans. Les relations Est-Ouest 1943-1990, Paris, 2001, p. 618-619.

[4]        Cet aspect des choses est fort bien expliqué dans le livre toujours essentiel de Roger Mucchielli, La Subversion, Paris, 1976.

[5]        Payot, 1958.

[6]        Général Beaufre, La Guerre révolutionnaires. Les formes nouvelles de la guerre, Fayard, 1972, p. 50.

[7]        Pour la première guerre mondiale : Olivier Entraygues, Le Stratège oublié : J-F-C Fuller, 1913-1933, Bourges, 2012. Du côté allemand pour les deux guerres mon­diales : Winfried Baumgart, éd., Friedrich Freiherr Kress von Kressentein. Bayerischer General und Orientkenner. Lebenserinnerungen, Tagebücher und Berichte 1914-1946, Schöning, 2020.

[8]        Fritz Fischer, Les Buts de guerre de l’Allemagne impériale, Trévise, 1970. Winfried Baumgart, Deutsche Ostpolitik 1918. Von Brest-Litowsk bis zum Ende des Ersten Weltkrieges. Oldenbourg, 1966.

[9]        Laurent Cesari, L’Indochine en guerres, 1945-1993, Paris, Belin, 1995. Ilya V. Gaiduk, The Soviet Union and the Vietnam War, Chicago, 1996.

[10]       Par le général Allard, commandant le Corps d’Armée d’Alger, assisté des colonels Godard et Goussault, Archives du ministère des Affaires étrangères et euro­péennes.

[11]       La Table ronde, 1961.

[12]       David Galula (trad. de l’anglais américain par Philippe de Montenon, préf. David H. Petraeus) Contre-insurrection : théorie et pratique, Paris, Economica, coll. « Stratégies & doctrines », 2008. Et le compendium du Pentagone : Counterinsurgency Theoretical and Practical Principles – COIN Doctrine, David Galula, Acclaimed Sage, Trinquier, Defining Modern Warfare, Charles Lacheroy and Doctrine de Guerre Révolutionnaire, 82 p., Department of Defense, 2017.

[13]       Jean-François Alloucherie, « Paix et Liberté », mémoire de Maîtrise sous ma direction en 1994.

[14]       Robert Thompson, Defeating Communist insurgency: the lessons of Malaya and Vietnam, New York: 1966.

[15]       L’Islam et les Musulmans d’aujourd’hui, Éditions de l’Orante, 1958 ; Destin du Proche-Orient, Les éditions du Centurion, 1959.

[16]       Frédéric Guelton, La Guerre américaine du Golfe : guerre et puissance à l’aube du xxie siècle, Presses universitaires de Lyon, 1996.

[17]       Leslie H. Gelb with Richard K. Betts, The Irony of Vietnam: The System Worked, Washington, The Brookings Institution, 1979.

[18]       Zenith Press, 2008.

[19]       Washington, 2021.

[20]       Paris, Éditions de l’École de guerre, 2018.

[21]       Cf. le dossier de la Revue Défense nationale de janvier 2016, « Défendre le territoire national ».

[22]       André Rakoto, « Les États-Unis, une démocratie en armes : construction du fait militaire, mémoire et histoire publique, stratégie internationale », thèse soutenue en 2019. Et Georges-Henri Soutou, « La Garde nationale aux États-Unis », Revue Défense Nationale, janvier 2016.

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