Chapitre 7 – Retour au cas Liddell Hart

En 1977, Liddell Hart est encore présenté très positivement dans un ouvrage que lui consacre l’historien britannique Brian Bond.[1] Mais en 1988, John J. Mearsheimer publiait une étude franchement critique sur l’inventeur de l’approche indirecte. Mearsheimer remet en évidence l’aura ternie du Britannique lors de la Seconde Guerre mondiale. Hore-Belisha, alors ministre de la Défense en Grande-Bretagne, et Liddell Hart se virent, en quelque sorte, accusés du désastre du début de la guerre sur le front de l’Ouest.[2] Pour Mearsheimer, après la guerre Liddell Hart chercha à reconstruire sa réputation et ce en employant des techniques pas très éloignées de la fraude intellectuelle. Ainsi, le livre publié aux Etats-Unis sous le titre The German Generals Talk, construit à partir d’interviews d’officiers allemands, est d’abord pointé du doigt (celui-ci avait déjà été critiqué lors de sa publication) ; n’est-ce pas plutôt Liddell Hart qui parle par la bouche de ces généraux ?[3] L’apogée de la reconstruction de la réputation de Liddell Hart correspond, pour John J. Mearsheimer, à la publication de l’ouvrage The Theory and Practice of War. Un ouvrage composé en l’honneur de Liddell Hart pour son septantième anniversaire. Les chapitres étaient signés par une brochette de célébrités dans le milieu de la défense, de l’histoire militaire et de spécialistes des questions de sécurité : André Beaufre, Peter Paret, Michael Howard, Yigal Alon, Henry Kissinger, Alastair Buchan, etc. Mearsheimer met aussi en évidence les multiples contacts de Liddell Hart avec Paul Kennedy, Briand Bond, Jay Luvaas, Corelli Barnett, etc. Liddell Hart est parvenu à se refaire une réputation en devenant une référence obligatoire lorsque l’on écrivait sur l’histoire militaire européenne de la première moitié du XXe siècle.[4]

Dans un article publié en mars 1990 dans la revue Parameters, Jay Luvaas évaluait la thèse de John J. Mearsheimer. Jay Luvaas a bien connu B.H. Liddell Hart chez qui il a vécu plusieurs semaines en 1961, alors qu’il réalisait des recherches en Grande-Bretagne. Il rend honneur à l’historien britannique mais critique néanmoins certains de ses travers. Il affirme que B.H. Liddell Hart pouvait changer d’opinion dans une conversation mais une fois son opinion publiée, jamais.[5] Enfin, pour Brian Reid, la manie de Liddell Hart de contrôler tout ce qui était publié à son propos relève surtout d’un manque de confiance en soi. Malgré tout, pour Reid, Liddell Hart et J.F.C. Fuller restent d’excellents maîtres à penser en ce qui concerne la manœuvre, l’impact de la technique sur le champ de bataille et la prospective.[6]

On assiste donc bien à une remise en cause du statut de Liddell Hart aux Etats-Unis pendant ces années. Pourtant, les Américains étaient déjà au courant des limites de la réputation de Liddell Hart. Déjà assez tôt après la Seconde Guerre mondiale, le statut de Liddell Hart « prophète de la Blitzkrieg » est remis en cause.[7] Le modèle de la Blitzkrieg ne serait pas directement lié aux idées de B.H. Liddell Hart et J.F.C. Fuller mais plutôt d’une approche générale partagée au sein de l’armée allemande, souple et peu codifiée.[8] Il y a aussi la remise en cause de l’influence de Liddell Hart sur Patton et McArthur. Il est par exemple connu que Patton a lu de très nombreux livres d’histoire militaire et, bien qu’il rencontra Liddell Hart au moins à deux reprises pendant la Seconde Guerre mondiale, il semble que c’est Liddell Hart qui revendiqua cette influence plus que Patton ne la mentionna.[9]

Néanmoins, Liddell Hart gardera ses adeptes et aura même un impact certain sur le développement de la pensée opérationnelle américaine.[10] Il est par exemple clair que les éditions du FM 100-5 de 1982, 1986 et 1993 pillent allègrement ses idées, principalement les concepts d’approche indirecte et de torrent en crue. Liddell Hart y sert de complément à Clausewitz. Alors que le Prussien accorde beaucoup d’importance à la violence sur le champ de bataille, l’historien britannique « corrige » cette tendance par l’approche indirecte. La réflexion des deux penseurs est mise en relation avec les notions d’agilité, d’initiative, de synchronisation et de profondeur. L’importance à accorder aux destructions physiques autant que morales est aussi évoquée au travers de l’historien britannique.[11] Liddell Hart fait également recette au TRADOC où il est cité par le général Starry et, plus tard, dans une circulaire de cet organisme.[12]

Ensuite, dans un article publié en 1986 dans la Military Review, Jerry D. Morelock condense le parcours du théoricien britannique. Ce texte est un excellent résumé des concepts développés par B.H. Liddell Hart : approche indirecte, torrent en crue, objectifs alternatifs, engagement limité, l’homme dans le noir – man in the dark, qui consiste à trouver l’ennemi, le fixer, manœuvrer pour le menacer, exploiter par l’attaque toute ouverture.[13] Qui plus est, Jay Luvaas, dans une critique de l’ouvrage Strategy, écrira que Liddell Hart aurait très probablement apprécié les éditions du FM 100-5 mentionnant l’approche indirecte. Toutefois, il aurait été déçu de constater que l’exemple historique qui en était donné est celui de la bataille de Vicksburg. Lors de cette bataille, Grant tenta plusieurs fois l’approche directe avant de choisir une autre méthode.[14] Notons aussi que, parfois, l’approche indirecte est mentionnée sans références explicites à Liddell Hart.[15]

Au total, on peut affirmer que le nom de Liddell Hart reste encore bien ancré dans la pensée stratégique américaine et ce malgré les critiques que l’on peut formuler à l’égard de ce dernier. Il est donc temps de se demander si cette réputation de Liddell Hart après la guerre du Vietnam a porté préjudice à Clausewitz. La réponse paraît négative. En effet, le discours stratégique américain se révèle capable de combiner des pensées à première vue complètement divergentes. A titre d’exemple, indiquons que le général R.B. Furlong s’est servi des idées de l’historien pour expliquer le concept clausewitzien de centre de gravité.[16]

De plus, le rôle que Liddell Hart a joué dans la négation de l’œuvre de Clausewitz, et sa lecture superficielle du Traité, est maintenant assez largement diffusée dans le discours stratégique américain. La mauvaise compréhension de Clausewitz par Liddell Hart et J.F.C. Fuller a été particulièrement bien décrite par Jay Luvaas. Pour ce dernier, Liddell Hart s’avère plus proche, dans son approche, de Jomini, voire même de Schlieffen qui utilisa l’exemple historique de la bataille de Cannes pour élaborer le fameux plan qui porte son nom. Si Liddell Hart et J.F.C. Fuller ont insuffisamment compris Clausewitz, c’est parce qu’ils ne l’ont pas réellement lu, ou pas assez lu.[17]

La thèse de Christopher Bassford montre la relation entre Liddell Hart et Clausewitz sous un jour différent et complète la vision de Mearsheimer. Pour lui, Liddell Hart a avant tout réaffirmé les idées de Clausewitz en les présentant sous une autre lumière. Bien sûr, certaines critiques que l’historien britannique adresse au Prussien sont devenues caricaturales et simplificatrices, mais Bassford distingue parfois une compréhension plus fine de Clausewitz par Liddell Hart. Et Christopher Bassford en vient à se demander si Liddell Hart ne fut pas gêné par la stature du Prussien pour s’affirmer lui-même.[18]

Notons aussi que le nom de Liddell Hart revient également à côté de celui de Clausewitz à propos de la problématique de la grande stratégie. Pour Martin Kitchen, Liddell Hart a introduit le niveau Grand Strategy par réaction envers Clausewitz. Alors que la stratégie est étroitement confinée à son aspect militaire, la Grand Strategy, terme aux limites floues, se charge non seulement de la stratégie en temps de guerre mais aussi en temps de paix.[19] Dans un ouvrage collectif, sous la direction de Paul M. Kennedy sur la Grand Strategy, le nom de Liddell Hart revient à plusieurs reprises, parfois aux côtés de Clausewitz. La combinaison des deux penseurs permet de poser des jalons à la fois à partir de l’idée de la guerre comme continuation de la politique, chez Clausewitz, et l’ouverture de ce paradigme par les idées de Liddell Hart sur le rôle des autres outils de la grande stratégie, la diplomatie par exemple.[20] En d’autres termes, Liddell Hart n’aurait fait qu’adapter la Formule. Notons que Paul M. Kennedy dédiera son ouvrage Strategy and Diplomacy à B.H. Liddell Hart. On trouvera aussi des références bibliographiques à des ouvrages de B.H. Liddell Hart dans The Rise and Fall of the Great Powers. Toutefois, quelques textes poseront la question de la validité de l’approche indirecte à tous les niveaux – de la tactique à la Grand Strategy.[21]

En conclusion, le discours stratégique américain a tendance à ne pas opposer Clausewitz et B.H. Liddell Hart. Aujourd’hui, aux Etats-Unis, Liddell Hart reste célèbre pour son approche indirecte. Les Américains insistent plutôt sur la différence de perspective de chacun des deux penseurs. Liddell Hart ouvre plus largement son analyse à la diplomatie, la guerre économique, la guerre navale, etc. Clausewitz centre son étude sur le phénomène de la bataille et son interaction avec le politique.[22] B.H. Liddell Hart est parfois comparé à Jomini pour son approche didactique, « prescriptive » et réductionniste.[23] Or, le discours stratégique américain recherche aussi à concilier les idées de Jomini avec celles de Clausewitz.

[1] Bond B., Liddell Hart – A Study of his Military Thought, Londres, Cassell, 1977, 289 p.

[2] Gibson I.M., « Maginot et Liddell Hart : la doctrine de la défense », dans Mead Earle E. (éd.), Les maîtres de la stratégie, vol. 2, De la fin du XIXe siècle à Hitler, (Makers of Modern Strategy, 1943 – traduit de l’américain par Annick Pélissier), Paris, Berger-Levrault, 1980, pp. 99-121. Le nom de l’auteur, Irving M. Gibson est en fait un pseudonyme pour le professeur A. Kovacs. Higham R., The Military Intellectuals in Britain : 1918-1939, New Brunswick, Rutgers University Press, 1966, p. 47.

[3] Depuis lors, la thèse selon laquelle Liddell Hart a surévalué son importance dans la création de la Blitzkrieg a encore été revue, en sa faveur, par Azar Gat : « British Influence and the Evolution of the Panzer Arm: Myth or Reality? Part I », War in History, avril 1997, pp. 150-173 ; « British Influence and the Evolution of the Panzer Arm : Myth or Reality ? Part II », War in History, juillet 1997, pp. 316-338 ; « Liddell Hart’s Theory of Armoured Warfare: Revising the Revisionists », The Journal of Strategic Studies, mars 1996, pp. 1-30.

[4] Mearsheimer J.J., Liddell Hart and the Weight of History, op. cit., pp. 208-216. John J. Mearsheimer sera sceptique envers une défense de l’OTAN par la manoeuvre. Il compare ce modèle à celui de Liddell Hart, la bataille non-sanglante – bloodless victory – et remet en cause sa validité. Id., « Maneuver, Mobile Defense, and the NATO Central Front », art. cit., pp. 104-122. Notons aussi qu’à la lueur d’un article publié en 1954 dans la revue World Politics, nous nous demandons qui, de Liddell Hart ou des généraux allemands, utilisa le plus l’autre dans le but de se réhabiliter (voir : Speier H., « German Rearmament and the Old Military Elite », World Politics, janvier 1954, pp. 147-168). On constatera également que la réputation de Liddell Hart est encore très grande en Grande-Bretagne comme le témoignent divers articles : Terraine J., « History and the Indirect Approach », Journal of the R.U.S.I., juin 1971, pp. 44-49 ; Thorne I.D.P., « Interpretations: Liddell Hart After Fifteen Years », Journal of the R.U.S.I., décembre 1985, pp. 48-51 ; O’Neill R., « Liddell Hart Unveiled », Army Quaterly and Defence Journal, janvier 1990, pp. 7-19. Ce dernier article tente de relativiser la critique de Mearsheimer.

[5] Luvaas J., « Liddell Hart and the Mearsheimer Critique: A « Pupil’s » Retrospective », Parameters, mars 1990, p. 17.

[6] Reid B.H., « J.F.C. Fuller and B.H. Liddell Hart: A Comparaison », Military Review, mai 1990, pp. 64-73.

[7] Voir par exemple : Icks R.J., « Liddell Hart: One View », Armor, novembre-décembre 1952, pp. 25-27 ; Blumenson M. & Stokesbury J.L., « The Captain Who Taught Generals », Army, avril 1970, pp. 59-63.

[8] Hughes D.J., « Abuses of German Military History », art. cit., pp. 70.

[9] Dietrich S.E., « To Be Succesful Soldier, You Must Know History – (review essay: The Patton Mind », art. cit., p. 68 ; Mearsheimer J.J., Liddell Hart and the Weight of History, op. cit., pp. 205-206. A partir de la biographie de MacArthur par William Manchester, nous n’avons aucune trace de commentaires allant dans le sens d’une influence quelconque de B.H. Liddell Hart chez l’officier américain. Manchester W., MacArthur – Un césar américain, (traduit de l’américain, American Caesar, 1978), Paris, Robert Laffont, 1981, 618 p.

[10] Ainsi, voir par exemple l’article positif de : Pickett G.B. Jr., « Basil Liddell Hart Much to Say to The ‘Army of ’76′ », Army, avril 1976, pp. 29-33 ; Swain R.M., « B.H. Liddell Hart and the Creation of a Theory of War, 1919-1933 », Armed Forces and Society, automne 1990, pp. 35-51. Un article de Liddell Hart B.H. est également republié dans la Marine Corps Gazette : « Marines and Strategy », Marine Corps Gazette, janvier 1980, pp. 22-31. Christopher Bassford semble indiquer que l’influence de Liddell Hart a été particulièrement prégnante parmi les fusiliers marins. Bassford Ch., Clausewitz in English, op. cit., p. 132.

[11] Romjue J.L., From Active Defense to AirLand Battle: The Development of Army Doctrine 1973-1982, op. cit., pp. 13 ; 56 et 70 ; Headquarters, Department of the Army, FM 100-5, Operations, 1986, p. 109 ; Holder L.D., « Offensive Tactical Operations », Military Review, décembre 1993, p. 52.

[12] Starry D.A., « To Change an Army », art. cit., pp. 21-23 ; TRADOC Pamphlet 525-5, Military Operations – Force XXI Operations, Department of the Army, HQ U.S. Army Training and Doctrine Command, Fort Monroe, VA 236551-5000, août 1st 1996.

[13] Morelock J.D., « The Legacy of Liddell Hart », Military Review, mai 1986, pp. 65-75.

[14] Jay Luvaas mentionne aussi que le problème des écrits de Liddell Hart est que ce dernier écrit comme un journaliste, un historien, un théoricien, et un réformateur, et qu’il est impossible de savoir lequel de ses personnages parle dans ses écrits. Luvaas J., « (Landmarks in Defense Literature) Strategy: The Indirect Approach By B.H. Liddell Hart (1954) », Defense Analysis, août 1992, pp. 213-215.

[15] Helms R.F., « The Indirect Approach », Military Review, septembre 1978, pp. 2-9. L’auteur cite toutefois dans sa bibliographie les Rommel Papers préfacé de Liddell Hart.

[16] Furlong R.B., « Strategymaking for the 1980’s », art. cit., pp. 9-16.

[17] Luvaas J., « Clausewitz, Fuller and Liddell Hart », dans Handel M.I., Clausewitz and Modern Strategy, op. cit., pp. 197-212. Voir aussi : Cannon M.W., « Clausewitz for Beginners », art. cit., pp. 48-57. A propos de Liddell Hart et Fuller et l’utilisation de l’histoire, voir : Gooch J., « Clio and Mars: The Use and Abuse of History », dans Perlmutter A. & Gooch J., Strategy and The Social Sciences, Londres, Frank Cass, 1981, pp. 30-34 (article initialement publié dans la revue Journal of Strategic Studies, vol. 3, n°3). Cet article s’avère très critique envers la méthode d’investigation des deux Britanniques, ici aussi comparée à celle de Jomini. Deviner le futur en étudiant le passé et ce en supposant un continuum linéaire passé/présent/futur est douteux. De plus, cette approche tend parfois à plier l’histoire au gré du schéma d’analyse de celui qui la pratique.

[18] Bassford Ch., op. cit., pp. 133-134.

[19] Kitchen M., « The Political History of Clausewitz », The Journal of Strategic Studies, mars 1988, p. 34

[20] Kennedy P.M. (dir.), Grand Strategies in War and Peace, op. cit., pp. 1-7.

[21] Baumann R.F., « Historical Framework for the Concept of Strategy « , art. cit., p. 9 ; Kennedy P.M., Strategy and Diplomacy, Londres, Fontana Press, 1983, 254 p. ; id., The Rise and Fall of the Great Powers, Londres, Unwin, 1988, 540 p. ; O’Meara Jr., « Strategy and the Military Professional – PART I », art. cit., pp. 38-45.

[22] Davison K.L. Jr., « Clausewitz and the Indirect Approach… Misreading the Master », Airpower Journal, hiver 1988, pp. 42-52. L’auteur de cet article attire l’attention sur les problèmes de sémantique qui opposent, en surface selon lui, Clausewitz et Liddell Hart. Ainsi, le terme engagement, signifierait non seulement le combat réel mais aussi virtuel. Quant au mot destruction, c’est à tort qu’il faut le concevoir dans le sens d’anéantissement. Il s’agit plutôt d’une conception qui vise une réduction plus que proportionnelle des forces ennemies.

[23] Shy J., « Jomini », dans Paret P., Makers of Modern Strategy, op. cit., p. 181.

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Chapitre 6 – Clausewitz comme grille de lecture des stratégies étrangères (suite)

Avant la guerre du Vietnam, le nom de Clausewitz était très régulièrement placé en regard des analyses portant sur la stratégie des pays communistes. Après le conflit en Asie du Sud-Est, ce trait de caractère si particulier de l’utilisation de Clausewitz est devenu moins systématique. Toutefois, moins systématique ne signifie en aucun cas absent.[1] Il est, par exemple, symptomatique de noter la réaction de David MacIsaac suite à la publication de l’essai de Michael Howard sur l’influence de Clausewitz, dans l’édition de 1976 du Traité. Pour MacIsaac, Michael Howard a insuffisamment développé son analyse de la filiation communiste du Prussien…[2]

Mais commençons par étudier ce que recouvre l’utilisation du nom de Clausewitz lorsqu’il est accolé à des analyses de la stratégie soviétique. Tout d’abord, c’est le contenu de cette stratégie qui est abordé. Le Prussien est donc mis en regard de la doctrine dite Sokolovsky. Pour cette doctrine, la guerre est toujours un moyen du politique même suite à l’avènement de l’armement nucléaire. L’ouvrage en question s’exprime en ces termes : Dans les remarques faites par Lénine sur le livre de Clausewitz « Sur la guerre », nous lisons que « la politique est la cause et la guerre l’instrument ; non le contraire. En conséquence, il reste à subordonner le point de vue militaire au point de vue politique ». L’acceptation de la guerre comme instrument de la politique détermine également la corrélation entre la stratégie militaire et la politique.[3]

Certains textes américains vont interpréter la doctrine Sokolovsky comme le fondement d’une pensée stratégique nucléaire qui refuse de considérer l’aspect purement dissuasif de l’arme. Pour les communistes, les armes nucléaires sont équivallente à n’importe quel type d’arme à une différence près : la plus grande puissance des ces dernières.[4] On évoque donc une doctrine soviétique dite de war-fighting et war-winning.[5]

Mais cette façon d’envisager la stratégie soviétique n’a toutefois pas fait l’unanimité. Certains se demandent si les idées de war-winning et war fighting sont réellement à mettre au crédit de Clausewitz et Lénine ? Ne peut-on plutôt avancer l’hypothèse que l’establishment militaire soviétique impose sa tyrannie sur le pouvoir politique qui est obligé d’adhérer à de telles conceptions ?[6] Ou encore l’obligation que ce même establishment a de se justifier auprès du pouvoir politique et des populations le conduit à adopter une telle doctrine. Robert L. Garnett, lui, pense qu’il existe une double façon d’envisager la Formule au regard de la pensée stratégique communiste. D’une part, la guerre peut être considérée comme la continuation de la politics, ce qui rentre dans un schéma d’interprétation marxiste et léniniste. D’autre part, la guerre peut aussi être considérée comme la continuation de la policy – donc comme un moyen rationnel de réaliser un objectif et non comme un processus dont on constate simplement l’existence – et selon l’auteur, on peut mettre en doute que cette seconde interprétation prévale en U.R.S.S.[7] Une telle affirmation remet en cause les idées war-winning et war-fighting.

Néanmoins, de nombreux auteurs américains vont utiliser le nom de Clausewitz pour noircir la stratégie soviétique. Ainsi, Richard N. Nixon envisage le comportement stratégique soviétique au travers d’une référence clausewitzienne : Comme l’observait il y a longtemps le grand stratège allemand Clausewitz, l’agresseur ne veut jamais la guerre ; il préfère envahir votre pays sans coup férir.[8] Ailleurs, Brejnev reçoit le titre du plus clausewitzien des chefs politiques soviétiques par sa politique de préparation et d’évitement de la guerre ainsi que son désir de réformer le monde – try to reshape.[9] Le Prussien sert aussi à renforcer l’idée de parfait équilibrage entre moyens et fins chez les Soviétiques.[10] Et Patrick M. Cronin reconnaît que l’on reproche encore à On War d’avoir une connotation sinistre car il a été utilisé par Lénine, Trotsky, et l’état-major soviétique.[11]

Ce dernier point conduit à des textes à vocation plus historique. Indéniablement ceux qui postulent un lien entre Sokolovsky, Clausewitz, et le corpus doctrinaire marxiste prennent appui sur ces articles. Quoi qu’il en soit, les analyses les plus historiques ne manquent parfois pas d’intérêt. Dans un article sur Lénine, Clausewitz et la militarisation du marxisme, on découvre que Lénine, dans sa lecture de On War s’est trouvé confronté à un problème de méthodologie. Le marxisme est une doctrine matérialiste, alors que On War est d’inspiration idéaliste. Lénine entreprit donc une adaptation des idées de Clausewitz. Ainsi, la guerre est bien la continuation de la politique par d’autres moyens, mais la politique, concept si peu explicité par le Prussien, n’est que le reflet de la lutte des classes transposée au plan international. Et Lénine de développer la typologie de la guerre juste (en accord avec les thèses marxistes) et injuste (impérialistes). Ces idées se répandirent ensuite dans la vulgate communiste.[12]

On pourra également trouver un article comparant la stratégie soviétique à celle des Mongols. La comparaison a de quoi faire frémir. L’analyse d’un comportement jugé irrationnel, comme les dévastations du grand Kahn, peut se révéler être un avantage offensif, donc finalement rationnel. Et ici, Clausewitz symbolise le modèle occidental de la guerre face au communisme.[13] Par cette comparaison, la différence culturelle des deux camps est accentuée.

L’œuvre de Clausewitz peut aussi servir de cadre de référence à la stratégie chinoise communiste, plus précisément à la pensée stratégique de Mao. Ici, la relation est toutefois plus discutable. On sait avec certitude que Mao a bien lu Sun Zi[14], qu’il a été largement influencé par les théories marxistes-léninistes et par des fictions populaires traditionnelles qui mettaient en valeur l’héroïsme. Mais qu’en est-il de son lien avec Clausewitz ?

D’après R. Lynn Rylander, Mao cite Clausewitz dans On Guerilla Warfare en invoquant la nature particulière de chaque guerre selon son contexte social – la guerre est un caméléon. D’autre part, les outils méthodologiques et thèmes développés par Mao sont assez proches de ceux de Clausewitz : méthode dialectique, rôle de l’homme, point de vue politique primordial. Rylander mentionne aussi la guerre prolongée – sur ce dernier point on pourrait contester l’apport de Clausewitz selon qu’on lui donne une interprétation à la Delbrück ou non. Malgré la remise en cause du mythe de Mao dans les années 80, il semble que l’on doive encore compter longtemps sur l’influence de sa pensée – donc, indirectement, sur celle du Prussien.[15] D’autres textes ne s’embarrassent pas de retrouver la filiation possible entre Mao, ou même le Vietnamien Giap, et Clausewitz. Ces textes se servent uniquement de Clausewitz comme cadre de référence. La Formule est alors mise au premier plan et le centre de gravité devient la population.[16] Harry G. Summers finit même par affirmer que l’interprétation de Clausewitz par Mao serait plus importante que l’apport de Sun Zi chez ce dernier.[17]

En résumé, Clausewitz aura bien servi à « noircir » les Etats communistes dans le discours stratégique américain. Lorsque Clausewitz est cité en rapport avec sa généalogie française ou italienne, le propos est beaucoup moins passionné.[18] Mais paradoxalement, s’il sert à pointer du doigt les « Etats totalitaires », lorsqu’il est utilisé comme référent aux Etats-Unis, il devient le chantre de la soumission du militaire au politique, un pur démocrate. Traditionnellement, la perception veut que seuls les pays totalitaires peuvent se permettre de laisser les militaires diriger la politique. Par conséquent, les militaires américains n’ont pas à formuler trop d’opinions à l’égard des choix du gouvernement.[19] Dans les faits, le discours stratégique américain ne s’en prive pas toujours.

Il existe donc bien une dichotomie en cette matière. « Clausewitz le démocrate » est conçu à partir d’une Formule presque transformée en termes structurels ; il est situé dans le prolongement de nos idées sur la séparation des pouvoirs. A l’opposé, « Clausewitz le totalitaire », celui qui sert à qualifier les régimes communistes, est plutôt fonctionnel : il efface la distinction entre le bien et le mal ; la fonction de la violence est un outil légitime du pouvoir, faisant fi de toute utopie et idée de la guerre juste – dans la tradition chrétienne et non, d’après le schéma léniniste s’entend.

En analysant les textes trouvés sur Clausewitz et la stratégie communiste, il semble que le nom de l’officier prussien a permis de « créer une image » que l’on peut qualifier de réductrice. Le concept de propagande n’est pas très éloigné. Le problème pour l’analyste stratégique est que cette image paraît « s’autonomiser ». Ne prenant pas conscience de ce phénomène, les distorsions sont inévitables. Les analystes n’auraient-ils pu plus profiter des constatations de Thomas Wolfe dans son ouvrage Soviet Strategy at the Crossroads, publié en 1964, montrant la possible séparation entre militaire et politique au niveau de l’acceptation de la Formule ?[20]

[1] A propos de la relation entre Clausewitz et la descendance marxiste, on lira en particulier : Semmel B. (dir.), Marxism and the Science of War, Oxford, Oxford University Press, 1981, 302 p.

[2] McIsaac D., « Master at Arms: Clausewitz in Full View », art. cit., pp. 85 et 92. L’essai en question est : Howard M., « The Influence of Clausewitz », dans On War, pp. 27-44.

[3] Sokolovsky (maréchal), Stratégie militaire soviétique, (trad.), Paris, L’Herne, 1984, p. 36.

[4] Moody P.J., « Clausewitz and the Fading Dialectic of War », art. cit., p. 427 ; Jensen O.E., « Classical Military Strategy and Ballistic Missile Defense », art. cit., p. 60.

[5] Cole J.L. Jr., « ON WAR Today? », art. cit., p. 23. Notons que Richard Pipes est l’un des plus célèbres chercheurs à avoir défendu l’idée que la stratégie soviétique reposait sur les idées de war-winning et war-fighting. A propos de Pipes et de ses critiques, voir d’abord l’article : Pipes R., « Why the Soviet Union Thinks it Could Win a Nuclear War », Commentary, juillet 1977, pp. 21-34 ; et sur la critique de Pipes, par exemple : Catudal H.M., Soviet Nuclear Strategy from Stalin to Gorbatchev, Berlin, Berlin Verlag, 1988, pp. 118-121

[6] Schilling W., « US Strategic Nuclear Concepts in the 1970’s: The Search for Sufficiently Equivalent Countervailing », dans O’Neill R. & Horner D.M., New Directions in Strategic Thinking, Londres, George Allen & Unwin, 1981, pp. 56-57.

[7] Arnett R.L., « Soviet Attitudes Towards Nuclear War: Do They Really Think They Can Win? », The Journal of Strategic Studies, septembre 1979, pp. 173-175

[8] Nixon R.M., La vraie guerre, (The Real War, 1980, traduit de l’américain par F.-M. Watkins et G. Casaril), Paris, Albin Michel, 1980, p. 37.

[9] Rice C., « The Evolution of Soviet Grand Strategy », dans Kennedy P. (dir.), Grand Strategies in War and Peace, op. cit., p. 158.

[10] Twinnig D.T., « Soviet Strategic Culture – The Missing Dimension », Intelligence and National Security, janvier 1989, pp. 169-187.

[11] Cronin P.M., « Clausewitz Condensed », art. cit., p. 48.

[12] Kipp J.W., « Lenin and Clausewitz: The Militarization of Marxism, 1914-1921 », Military Affairs, octobre 1985, pp. 185-191 ; Jones Ch.D., « Just Wars and Limited Wars: Restraints on the Use of the Soviet Armed Forces », World Politics, octobre 1975, pp. 45 et 53.

[13] Stinemetz S.D., « Clausewitz or Kahn? The Mongol Method of Military Success », Parameters, printemps 1984, pp. 71-80.

[14] Par exemple dans l’ouvrage La guerre révolutionnaire, composé de deux textes, l’un sur les problèmes stratégiques en général (décembre 1936) et l’autre sur la stratégie à adopter dans la lutte contre le Japon (mai 1938), Mao cite Sun Zi à plusieurs reprises : pour évoquer la nécessité de se connaître et de connaître son adversaire ; d’éviter le combat autant que possible s’il y a moyen d’obtenir la victoire par un autre moyen ; et de créer des « apparences ». Mao Tsé-toung, La guerre révolutionnaire, op. cit., p. 31 et p. 75.

[15] Rylander R.L., « Mao as a Clausewitzian Strategist », Military Review, août 1981, pp. 13-21.

[16] Staudenmaier W.O., « Vietnam, Mao, and Clausewitz », art. cit., pp. 79-80 et p. 81.

[17] Summers H.G., « Clausewitz: Eastern and Western Approach to War », Air University Review, mars-avril 1986, pp. 62-71.

[18] Voir : Porch D., « Clausewitz and the French 1871-1914 », et Gooch J., « Clausewitz Disregarded: Italian Military Thought and Doctrine, 1815-1943 », dans Handel M.I., Clausewitz and Modern Strategy, op. cit., pp. 287-302 et 303-324. (John Gooch est un chercheur britannique).

[19] O’Meara Jr., « Strategy and the Military Professional – PART I », art. cit., pp. 38-45.

[20] Voir supra. Rappelons les références de l’ouvrage en question : Wolfe Th.W., Soviet Strategy at the Crossroads, Harvard University Press, 1964, Cambridge, 342 p. Voir aussi : Schilling W., « US Strategic Nuclear Concepts in the 1970s: The Search for Sufficiently Equivallent Countervailling Parity », dans O’Neill R. and Horner D.M. (Ed. by), New Directions in Strategic Thinking, op. cit., p. 55.

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Chapitre 5 – L’apport de Clausewitz à la charnière politico-stratégique

Section 1 – La Formule suite à la fin de la guerre du Vietnam

Comme le titre du paragraphe l’indique, cette partie est consacrée aux réflexions clausewitziennes qui se placent à la charnière des domaines stratégique et politique. Ce faisant, ce passage se nourrira inévitablement de sources de provenance très diverse : académiques, politiques et militaires. Encore une fois, on constatera que sur la question du lien entre politique et guerre, le discours stratégique américain est très divisé. Il faut aussi rappeler que toutes les considérations qui vont suivre sont très intimement liées à l’échec de la guerre du Vietnam. Cet échec laisse encore des traces dans la stratégie américaine contemporaine.

La position de départ de la plupart des auteurs rejetant la Formule tient à une explication assez simple à la base. Pour eux, la guerre est la fin de la Raison, ou plutôt son abandon. Autrement dit, comment concevoir que la destruction, la mort, ainsi que l’ensemble des horreurs que véhicule la guerre puissent être perçus comme dépendant d’un phénomène rationnel. Cette conception est d’autant plus marquée par la peur qu’engendrent les armes nucléaires. En instrumentalisant la guerre comme le fait Clausewitz, on la justifie en tant qu’acte rationnel alors qu’elle ne peut l’être. La guerre ne pourrait être qu’une sorte de pathologie mondiale. Cette interprétation se nourrit toutefois d’un prérequis supplémentaire et ouvertement affiché : celui de la moralité. Le modèle clausewitzien est donc, pour cette approche, immoral – et non pas a-moral – et cynique. Par conséquent, ce modèle est en conflit avec les conceptions, les valeurs, que doit défendre une démocratie. Les tenants de cette démonstration raccrochent donc bien leur raisonnement avec une idée particulière de la moralité qui trouve des affinités bien ancrées dans le régime politique américain. De plus, selon cette tendance du discours, si la guerre peut être évitée, la Formule devrait être rejetée. Ce point de vue moraliste se retrouve largement parmi ceux que l’on nomme les libéraux, souvent proches du parti démocrate.[1]

L’idée de moralité évoquée se présente bien sous une forme avouée dans d’autres documents. En effet, les réflexions sur l’éthique et la guerre juste – jus ad bellum – sont nombreuses aux Etats-Unis. De la fin de la guerre du Vietnam à 1982, quelques 682 livres et articles avaient été produits aux Etats-Unis concernant l’histoire, la théorie et la pratique de l’éthique militaire. De 1982 à 1998, ce nombre a plus que doublé.[2] Le domaine ne reste donc pas confiné à l’appréciation de quelques philosophes ou théologiens. Les principes de la guerre juste se retrouvent même dans certains manuels militaires.[3]

En la matière, le nom de Michael Walzer fait autorité depuis la publication de son livre Just and Unjust Wars. Pour le philosophe, il existe une communauté d’Etats indépendants et souverains et toute utilisation de la force à l’encontre d’un Etat souverain est un acte criminel. Toutefois, la force peut tout de même être employée pour faire face à deux cas de figure : soit pour se défendre ; soit pour faire exécuter la loi internationale. Le premier cas s’adresse uniquement à l’Etat victime, le deuxième postule qu’un Etat non attaqué puisse faire usage des ses forces. En résumé, seule la réponse à l’agression peut justifier la guerre. Mais une fois l’agresseur vaincu militairement, il peut également être puni – la punition doit alors être envisagée comme un moyen dissuasif pour l’avenir. Pour Walzer, le cadre défini de la guerre juste est incompatible avec l’ouvrage de Clausewitz On War. Selon lui, Clausewitz est le tenant de la guerre d’anéantissement et de l’offensive. Or ces objectifs sont irréconciliables avec le concept de la guerre limitée propre à la guerre juste.[4]

A contrario, dans un ouvrage publié en 1973 (War and Politics) Bernard Brodie va illustrer la relation entre politique et guerre en prenant très largement – et positivement – appui sur Clausewitz dans le contexte de la stratégie américaine en Corée, au Vietnam et face aux armements nucléaires. Selon l’auteur, la guerre est bel et bien la continuation de la politique. Mais pour Brodie, la Formule n’implique pas qu’une fois que les hostilités ont débuté, le politique ne peut plus agir à la façon dont Moltke l’Ancien et Schlieffen le concevaient. Au contraire, la politique fait sentir son influence tout au long du conflit. La perception que Brodie a de Clausewitz est celle de l’équilibre entre fins et moyens par lequel s’exprime la vision rationnelle de la guerre.[5] Brodie est donc loin de transformer le point de vue de Clausewitz en une ontologie dans un monde menacé par l’apocalypse nucléaire : point de moralité de la guerre ici. Dans un style réaliste, Clausewitz n’est pas montré sous un jour immoral mais a-moral. Pour Brodie, le Prussien se limite à étudier la guerre dans cette relation qui est celle des moyens pour parvenir à atteindre un objectif – c’est là que réside la rationalité et l’instrumentalisme qui en découle. Le choix de l’objectif n’est pas déterminé a priori par Clausewitz, tout au plus montre-t-il comment l’obtention d’une fin rétroagit sur le politique qui fixe le but – entre autres en tenant compte de l’opinion publique. Affirmer que la vision du Prussien dans le cadre de la confrontation atomique entre l’Est et l’Ouest revient à favoriser l’éclatement d’une guerre – comme le postule Hanna Arendt, Anatol Rapoport, Walzer, etc. – est une erreur. Clausewitz laisse la possibilité de refuser la guerre. Mais, si elle est acceptée, elle sera, par définition, un instrument du politique.

Notons que la rationalité imputée au politique par Clausewitz est parfois un point d’achoppement même pour certains clausewitziens. Ainsi, James E. King s’est demandé comment interpréter les actions d’un leadership non rationnel ou irrationnel dans le schéma clausewitzien. D’après une lecture de la biographie de Paret sur le Prussien, Clausewitz and the State, on pourrait déduire que pour Clausewitz l’Etat ne peut se tromper. Toutefois, pour James E. King, la position de Clausewitz est différente. Clausewitz aurait simplement admis que le politique peut se fourvoyer – mais il ne laisse pas pour autant au militaire la possibilité de se révolter.[6]

Michael I. Handel envisagera aussi le problème de la rationalité du politique. Il répertorie trois circonstances conduisant à la fin du conflit selon Clausewitz : (1) l’incapacité de continuer le combat, (2) l’improbabilité de la victoire, (3) et des coûts inacceptables. Pour Handel, lorsque Clausewitz postule de mener une guerre de manière rationnelle, il fait bien une recommandation se basant sur l’analyse des moyens et des fins et cela peut suggérer de passer aux négociations quand cela s’avère nécessaire. Mais, toujours pour Handel, si Clausewitz discute de la formation de l’objectif politique, il ne parle pas de la possibilité dont disposent certains chefs politiques de conduire la guerre pour des motifs irrationnels, ou personnels. Selon Handel, l’exploration de cette question s’avère importante à la compréhension de la conclusion des conflits.[7]

En se focalisant sur la rationalité de l’approche de Clausewitz, certains chercheurs vont également réfuter la vision de Walzer sur la doctrine de la guerre juste. Vu que le Prussien peut être perçu comme le propagateur de l’idée d’une stratégie rationnelle – qui implique l’équilibre de moyens selon les fins -, il ouvre la voie à une réflexion sur la limitation de l’emploi de la force. Or ces limitations rendent l’acte de guerre parfaitement compatible avec la conception de la guerre juste – à la fois jus ad bellum et jus in bello. On War n’est donc pas un traité de sadisme.[8]

Notons aussi que dans un article de la revue Parameters datant de 1987, David Jablonsky, a développé une réflexion particulièrement intéressante à propos du rejet de la Formule. Ce courant qui, comme nous l’avons vu, envisage la guerre comme la faillite de la politique et non sa poursuite, procéderait d’une confusion entre les termes politics et policy. Si la politique américaine, policy, se choisit comme objectif de ne pas combattre, de rester en paix, tout conflit auquel elle devra se mêler est inévitablement une faillite de ses objectifs politiques.[9] Néanmoins, pendant la durée du conflit, la violence continuera de garder son étiquette politique, à faire partie du processus politique – politics. La contradiction entre les tenants et les détracteurs de la Formule se trouverait ainsi atténuée.

En tout cas, suite à la renaissance des études sur Clausewitz en 1976, moins de voix se sont fait entendre dans le sens du rejet de la Formule dans le discours stratégique américain. Bien au contraire, il convient de noter l’existence de deux courants de pensée relatifs à l’apport de Clausewitz à la charnière politico-stratégique. Il y a tout d’abord les travaux de Harry G. Summers (On Strategy, 1982) qui s’appuient largement sur la « trinité paradoxale » pour analyser la guerre du Vietnam. Il y a ensuite les développements relatifs à la doctrine Weinberger et aux manuels opérationnels.

Section 2 – La trinité paradoxale

L’ouvrage On Strategy de H.G. Summers a été réalisé dans le cadre d’une étude menée au sein de l’armée.[10] Ce travail fut ensuite reproduit dans une édition commerciale en 1982. Le livre a connu une très large diffusion. On Strategy a été distribué à tous les membres du Congrès lors de sa parution, sur demande du représentant Newt Gingrich, alors très actif dans le Military Reform Movement. L’ouvrage sert aussi de texte de base dans différentes universités et écoles militaires.

Dans son ouvrage, Harry G. Summers commence par constater que les deux principales erreurs des stratèges de Washington au Vietnam ont été de ne pas discerner dans quel type de conflit ils s’engageaient et d’avoir fait preuve de peu de clarté dans le choix de leurs objectifs.[11] Pour Summers, ce conflit n’était pas une guerre de guérilla mais bien une guerre de type conventionnel contre le Nord Vietnam. Après tout, la guerre s’est bien terminée lorsque des chars ont envahi Saigon en 1975. Le doute aurait été semé dans les esprits en faisant passer les opérations américaines pour des actions de police.[12] Les Etats-Unis n’auraient donc pas reconnu dans quel type de guerre ils étaient impliqués. Plus précisément, c’est le gouvernement qui est visé par cette conclusion.

En fait, le raisonnement de Summers s’avère assez proche de celui de Mao Zedong. Pour Mao, la pratique de la guerre de guérilla n’est qu’une première étape, insuffisante, de la guerre révolutionnaire. Les forces contestant l’ordre établi doivent dès que possible passer à une phase plus proche de la guerre conventionnelle qui les mènera à la victoire.[13]

Mais, pour Summers, le manque de clarté dans le choix des objectifs américains a aussi eu des implications internes, parmi l’opinion publique. C’est ici que Summers appuie la plus grande part de son argumentation sur la trinité clausewitzienne.

Rappelons la définition de la trinité d’après la traduction française de Vom Kriege : […] la violence originelle de son élément, la haine et l’animosité, qu’il faut considérer comme une impulsion naturelle aveugle, puis le jeu des probabilités et du hasard qui font d’elle [la guerre] une libre activité de l’âme, et sa nature subordonnée d’instrument de la politique, par laquelle elle appartient à l’entendement pur. Le premier de ces trois aspects intéresse particulièrement le peuple, le second le commandant et son armée, et le troisième relève plutôt du gouvernement. [14]

Summers, lui, utilise une trinité « toute personnelle ». Il la résume de manière quasiment structurelle, comme le jeu des populations, du gouvernement et de l’armée. Le trinité de Summers est devenue beaucoup plus rigide que celle de Clausewitz.[15]

Quoi qu’il en soit, l’auteur pense que l’absence de soutien populaire américain pendant la guerre du Vietnam est la raison principale de l’échec. Summers est d’ailleurs convaincu que la guerre aurait pu être gagnée par les Etats-Unis si son pays avait prolongé l’engagement. Le soutien populaire, suivant l’identification qu’en fait l’auteur, est créé par deux institutions : les médias et le Congrès.[16]

La réflexion de Harry G. Summers précède donc directement la politique de l’armée en matière de relations publiques. Durant la guerre du Vietnam, les médias avaient la possibilité de circuler librement sur le terrain des opérations. Les journalistes pouvaient retransmettre les images les plus dures du conflit. On ne pouvait guère parler de censure, ni même d’autocensure. Depuis, le système de pools a vu le jour. Ceux-ci ont été rendus célèbres durant la guerre du Golfe. Mais ce système d’ »encadrement » des journalistes date en fait d’avril 1985. C’est en effet à ce moment que le secrétaire à la défense a formalisé la règle des pools.

Globalement, le discours stratégique américain se montre satisfait de cette technique. Selon les militaires, elle permet d’assurer une bonne transparence de ce qui se passe sur le champ de bataille.[17] Mais n’existe-t-il pas un risque de dérive démocratique lorsque le militaire appelle le journaliste à plus de coopération et que la notion de « formation des esprits » est citée ?[18] Les concepts de guerre psychologique et de propagande ne semblent pas très éloignés.

Quelques remarques supplémentaires s’imposent par rapport au travail de Summers et sur son usage de la trinité clausewitzienne. Tout d’abord, mentionnons que le concept de la trinité a peu été souligné par ceux qui ont lu attentivement Clausewitz auparavant. Ainsi, par exemple, dans le chapitre consacré au Prussien par Hans Rothfels dans la première édition du Makers of Modern Strategy, on n’en trouve à peine la trace.[19] Raymond Aron sera l’un des premiers à faire largement ressortir ce concept, qui malgré tout n’occupe pas une place énorme (quantitativement) dans le Traité.[20] Néanmoins, la trinité consacre de manière évidente le rôle d’activité sociale que Clausewitz attribue à la guerre.

Ensuite, notons que l’approche de Summers ne plaît pas à tout le monde. Pour Richard M. Swain, On Strategy peut être perçu comme un moyen de reporter la plupart des responsabilités de l’échec vietnamien sur le gouvernement, le Congrès, les médias, la population mais dans une moindre mesure sur l’armée.[21] Il représente le syndrome du « coup de poignard dans le dos ».

On remarque aussi que la trinité est souvent expliquée de manière très schématique. Elle permet de montrer que la population soutient les forces armées et exerce des pressions sur le politique. Le politique, quant à lui, choisit l’objectif et justifie l’effort fourni par la population. Mais souvent, il est bizarre de constater qu’il n’existe pas de boucles de rétroactions directes des forces armées vers la population ou vers le politique.[22] Il s’agit en quelque sorte d’une trinité incomplète que présente le discours stratégique américain. Incomplète également lorsqu’elle ne montre pas en quoi les trois éléments ne sont pas délimités de façon nette mais s’interpénètrent (dans certains cas le chef politique et le chef militaire sont confondus ; dans une guerre de guérilla le civil peut être le militaire ; etc.).

Plus récemment, Christopher Bassford et Edward J. Villacres ont rappellé que la trinité clausewitzienne est le fruit de (1) la violence primordiale, la haine, et le sentiment d’inimitié, (2) du jeu de la chance et des probabilités, (3) et de l’élément de la guerre subordonné à la politique rationnelle. La trinité évoquée par Harry G. Summers serait une altération du concept. Pour les auteurs, les constituants de la trinité clausewitzienne sont des forces irrationnelles – comme les émotions violentes -, des forces non rationnelles – des forces qui ne sont pas désirées par l’être humain, comme les frictions et le jeu des probabilités -, et la rationalité – la subordination de la guerre à la politique. Chacun de ces composants, selon Clausewitz, se rattache principalement – mainly -, mais jamais complètement, aux populations, à l’armée et au gouvernement. Bassford et Villacres pensent en tout cas que le concept est indispensable à la bonne compréhension de la pratique politico-militaire. Mais la trinité ne doit pas devenir le reflet d’une structure sociale qui peut se modifier à travers le temps.[23] Cette présentation plus subtile est également présente dans le manuel MCDP 1-1 du Corps de Marines, manuel dont Bassford a assumé une partie de la rédaction.[24] L’interprétation est toutefois problématique dans le sens où elle rend Clausewitz très (trop ?) moderne.[25]

Michael I. Handel a aussi donné sa conception de la trinité. Michael I. Handel tend à appréhender Clausewitz comme un auteur totalement insuffisant en matière économique et technologique. Il en vient à proposer la transformation de la définition trinitaire de la guerre en un schéma quadrangulaire donnant une place à la technologie.[26] David Jablonsky, lui, laisse entendre plus subtilement que la trinité est en effet affectée par la technologie mais cela ne change pas pour autant l’édifice clausewitzien en profondeur.[27] De façon assez équivalente, Antulio Echevarria pense que la structure d’analyse proposée par Clausewitz est suffisamment flexible pour incorporer le changement technologique sans altérer la trinité. L’introduction de la composante technologique ne modifiera pas la structure de la guerre : elle affectera sa grammaire mais pas sa logique.[28]

Enfin, selon Tashjean, dans un article datant de 1982, la subdivision entre chefs politiques, combattants et population, est particulière à nos sociétés issues de la civilisation indo-européenne. On ne retrouvera pas trace de ce schéma dans les écrits extrême-orientaux, comme chez Sun Zi ou Mao Zedong. La tripartition de Clausewitz est fondamentalement liée aux conceptions occidentales. On en trouverait aussi des traces chez Hegel.[29]

Notons encore que dans un article publié dans la revue Parameters, un auteur liait la trinité à la perception des dommages de guerre par les civils et les politiciens.[30] Par conséquent, il deviendrait de plus en plus impératif de limiter le nombre de victimes au combat (à moins de simplement jouer sur les perceptions, ce qui ramènerait à l’encadrement des médias). A cette notion de limitation des victimes du côté américain s’adjoignent de plus en plus des idées de moralité quant au sort de l’ennemi et, plus encore, des populations civiles perçues comme otages des régimes politiques tyranniques, comme en Iraq. En fait, ce raisonnement se trouve directement en relation avec les nouvelles recherches en matière de stratégie opérationnelle sur l’école de la paralysie stratégique, les armes non létales et la guerre à zéro mort (voir infra).

En conclusion, la trinité s’avère être un concept clef dans le discours stratégique américain. Il conduit d’abord vers les réflexions relatives à l’usage des forces armées (au travers de la doctrine Weinberger, voir infra, mais aussi à propos de la paralysie stratégique et de la guerre à zéro mort). Il mène ensuite au rôle assigné aux médias pendant les conflits. Et pour terminer, il pose aussi la question de l’attitude populaire face aux pertes encourues sur le champ de bataille.

Section 3 – La doctrine Weinberger et le FM 100-5

L’ensemble des réflexions sur le rôle politique des forces armées suite à la fin de la guerre du Vietnam va donc également se traduire par l’adoption de la doctrine Weinberger. La doctrine Weinberger, du nom du secrétaire à la défense en fonction de 1981 à 1987, est résumée dans la conférence que celui-ci donna le 28 novembre 1984 à Washington D.C. devant le National Press Club. Elle consacre officiellement la Formule – Clausewitz est mentionné. D’après cette doctrine, tout engagement militaire des Etats-Unis doit répondre à quelques conditions : (1) les U.S.A. ne doivent pas engager leurs forces si leur intérêt vital n’est pas mis en cause ; (2) dans le cas où l’intérêt vital est en jeu, les forces doivent être engagées en nombre suffisant pour vaincre ; (3) tout engagement de force doit se faire selon un objectif politique bien défini ; (4) la relation entre l’objectif et la taille des forces doit être continuellement réévaluée ; (5) tout engagement de force doit s’assurer le soutien de la population américaine ; (6) et pour terminer, tout engagement doit être considéré comme une option de dernier recours.[31]

Michael I. Handel a aussi indiqué le rôle qu’a joué la lutte bureaucratique entre le secrétaire d’Etat G. Shultz et le N.S.C. contre Caspar Weinberger et la défense dans l’élaboration de la doctrine. Caspar Weinberger n’appréciait pas la tendance de Shultz à utiliser les troupes pour soutenir la diplomatie en n’importe quelles circonstances.[32] Il s’agissait surtout d’une réaction qui faisait suite à la désastreuse intervention américaine au Liban.[33]

Quoi qu’il en soit, les six « tests » de la doctrine Weinberger ont ultérieurement servi de base à l’évaluation ex post de diverses interventions américaines – Première Guerre mondiale, Seconde Guerre mondiale, Corée, Vietnam, quarantaine de Cuba, etc.[34] Le test peut aussi servir à analyser la guerre du Golfe ; il démontre l’adéquation entre la doctrine et la pratique.[35] Pour Thomas Dubois, Caspar Weinberger tout comme Clausewitz approuveraient la façon dont le conflit a été mené.[36]

La doctrine Weinberger conduit à évoquer le général Colin Powell, chef d’états-majors interarmes lors de la guerre du Golfe. Celui-ci travaillait, dans les années 80, pour Caspar Weinberger. Il reconnaît avoir été largement inspiré par l’œuvre de Clausewitz.[37] Il découvrit le Prussien au National War College, qui fait partie de la National Defense University de Fort McNair. Que retient Colin Powell de Clausewitz ? Il évoque les forces morales et le génie militaire mais il assimile aussi l’officier prussien à l’idée d’employer des forces écrasantes dans le but d’obtenir la victoire. Le plus intéressant dans la relation entre Colin Powell et Clausewitz se trouve peut-être dans les concepts de trinité et de la Formule. Selon Powell, le primat de l’autorité civile sur le militaire est aussi raccroché à la philosophie de Jefferson – et l’idée selon laquelle on ne commence pas la guerre sans avoir au préalable réfléchi à quoi l’on s’engage. A ce propos, notons qu’au début de l’opération Desert Shield, le général fit photocopier, et expédier, aux principaux commandants sur le terrain un exemplaire de l’ouvrage de Fred Iklé Every War Must End.[38]

De manière officielle, la Formule est également mise en évidence dans les manuels opérationnels, tels que le FM 100-5 d’août 1982. Dans ce document, les opérations militaires sont définies comme un moyen de la victoire : elles doivent donner au commandement politique un outil de négociation.[39] La leçon s’avère tirée du Vietnam où les forces ont trop servi à envoyer des signaux et pas assez à combattre. Les unités avaient été employées en vue de dissuader l’agression, mais on ne leur a pas dit que faire quand la dissuasion échoue.[40] Le manque d’attention accordé à la guerre et à sa grammaire, au profit de sa logique, est aussi une raison évoquée par certains comme source de l’échec vietnamien.[41] L’intérêt porté à la guerre, et plus particulièrement à la guerre limitée, par les politologues américains avant et pendant la guerre du Vietnam était-il superficiel au point de n’accorder au conflit qu’une valeur de signal au niveau politique, et ce au détriment des événements sur le champ de bataille ? Les différents manuels FM 100-5 de 1976, 1982, 1986 et 1993 feront en tout cas bien ressortir le rôle des forces armées qui consiste à combattre et vaincre sur le champ de bataille.[42]

Malgré que la Formule ait trouvé une bonne place dans la littérature opérationnelle américaine après le conflit vietnamien, certains critiquent encore le manque d’importance que le Military Reform Movement accorde à la charnière politico-stratégique. Jeffrey Record, par exemple, est perplexe car l’efficacité recherchée par les militaires se limiterait uniquement aux niveaux tactique et opérationnel. L’interrelation avec le politique ne serait que sommairement envisagée.[43] Pourtant, les références à l’utilité des militaires dans l’édification de la politique étrangère ne manquent pas dans le discours. On retrouve encore des références à Clausewitz dans ce domaine. A titre illustratif, on fait apparaître le rôle que le Prussien devrait jouer dans la formation de la politique du président. Quels conseils Clausewitz pourrait-il lui donner ? Il devrait tenir compte de l’opinion publique, faire preuve de cohérence, utiliser l’ensemble des ressources disponibles – économiques, diplomatiques, et la propagande -, planifier les opérations à long terme, identifier un consensus autour de l’idée d’intérêt national, etc.[44] Clausewitz peut aussi être appelé en renfort à l’idée de la séparation de pouvoir. La Formule devenant quasiment un accessoire supplémentaire aux dispositions institutionnelles en vigueur. Dans ce cas, le militaire, sauf dans des Etats totalitaires, ne peut se permettre de prendre une part de responsabilité dans la politique du pays.[45] Mais en fait, il existe un certain paradoxe à ce niveau. D’une part les militaires américains n’arrêtent pas d’encenser la démocratie et de justifier leur soumission au pouvoir politique, d’autre part, ils ne peuvent s’empêcher de remettre en cause la gestion des opérations militaires par le pouvoir civil.[46] Prenant aussi Clausewitz à témoin, des officiers demandent qu’un poids accru soit accordé à l’état-major combiné – Joint Chief of Staff. La justification peut encore une fois passer par Clausewitz. L’officier prussien note que si le militaire est soumis au politique, le commandement doit néanmoins être en mesure de conseiller le chef politique.[47] Comme on le voit, Clausewitz peut servir à défendre deux tendances dans le discours, soit une séparation stricte des sphères militaires et civiles, soit la coopération entre elles.

Section 4 – Les remises en cause de la valeur du paradigme clausewitzien

Récemment, la Formule, et plus généralement le paradigme clausewitzien de la guerre ont été remis en question par plusieurs auteurs.[48] Dans le discours stratégique américain, un coup de semonce avait déjà été lancé en 1989 dans la Military Review. Deux auteurs se demandaient si la guerre chez les Aztèques pouvait rentrer dans le paradigme clausewitzien ou si leurs conflits n’étaient que l’expression de leur culture, selon des motifs religieux. Pour le tenant de l’approche du Prussien, la culture n’était rien d’autre qu’une couche de vernis sur les intérêts politiques. Pour le détracteur de Clausewitz, la culture, au sens large s’entend, prenait le dessus sur le politique.[49]

Plus récemment, les remises en question du paradigme clausewitzien se sont surtout exprimées dans les travaux de Martin van Creveld et de John Keegan. Tout d’abord, Martin van Creveld est un historien israélien qui a bien sa place dans le discours stratégique américain vu la large diffusion de ses idées, et le caractère polémique de ses travaux. Selon lui, notre époque est marquée par l’érosion du concept d’Etat-nation.[50] Les conflits actuels et ceux de l’avenir confrontent, et confronteront, de plus en plus d’entités et / ou de groupes humains différents : mouvements ethniques, mafias, terroristes, etc. En ramenant Clausewitz à un théoricien de la guerre étatique, l’historien pense que le Prussien n’est plus valable aujourd’hui. La trinité clausewitzienne, simplifiée en population, gouvernement et armée, n’est plus une matrice d’actualité. Elle est dépassée et ne peut plus permettre d’appréhender tous les conflits modernes. D’où l’auteur se pose la question de savoir ce qui motive les combattants de ces entités et soulève l’hypothèse du désir de l’homme de se battre et de risquer sa vie. La guerre ne serait que la continuation du sport par d’autres moyens, des moyens violents.[51]

John Keegan, un historien militaire britannique, sert, comme Martin van Creveld, de révélateur à la pensée stratégique américaine. John Keegan réfute partiellement l’idée que la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens. Partiellement car, pour lui, cette affirmation n’est exacte que dans les pays occidentaux. Si l’on étudie d’autres sociétés, la guerre peut devenir, toujours selon John Keegan, un phénomène culturel et non plus politique. Or, Clausewitz n’apporterait rien à la compréhension de la guerre – ou de l’absence de guerre – chez les Zoulous, les Samouraïs, les Mamelouks ou en Polynésie. Il n’éclairerait pas plus le poids des institutions sacrées.[52] Chez Keegan, le Prussien est de nouveau ramené à l’idée de la bataille décisive, à la stratégie d’anéantissement. Il redevient le père spirituel des massacres de la Première Guerre mondiale. Christopher Bassford réagit fortement contre cette vision dans le Times Literary Supplement. Ce dernier insistait sur la flexibilité du cadre d’analyse clausewitzien et des multiples dimensions que l’on peut donner à la Formule.[53] John Keegan répondit ensuite à la réflexion de Christopher Bassford en mettant en évidence que Clausewitz est avant tout le produit d’une conception occidentale de la guerre et que la guerre peut devenir culture en soi. Pour le Britannique, l’étude comparative de la guerre amène à relativiser la valeur de Clausewitz.[54] En fait, les tentatives de faire sortir la guerre du paradigme clausewitzien semblent se multiplier aujourd’hui.[55]

Christopher Bassford prolongea sa critique de John Keegan, ainsi que plus globalement de tous ceux qui remettent en cause le paradigme clausewitzien, dans un article publié dans la revue War and History. Il y reproche à John Keegan d’induire le lecteur en erreur par rapport à On War. Clausewitz n’a pas défini deux types de guerre : l’une conduite par les Etats avec des armées régulières sous les ordres d’un commandant, l’autre, symbolisée par le conflit en ex-Yougoslavie ou les combats menés par les Cosaques, en l’absence d’Etat. C’est une vision totalement abusive d’après Christopher Bassford. Comme cela a déjà été indiqué, John Keegan pense que la guerre est avant tout une activité culturelle, un rite symbolique, qui ne se confond que partiellement avec la politique dans le sens policy. Mais Bassford rappelle que la signification de la Formule est double car elle implique à la fois politics et policy (ce qui le rapproche de Jablonsky, supra).[56] Alors que la policy utilise rationnellement des moyens en vue de réaliser une fin, le politics est composée d’éléments rationnels, irrationnels et non rationnels comme la trinité paradoxale le mentionne. Le politics baigne plus particulièrement dans le processus politique : elle indique une lutte ou une compétition, qu’elle soit maintenue dans des limites pacifiques ou non. John Keegan utilise de façon indifférenciée politics et policy, flouant ce que signifie Clausewitz. En conclusion, l’idée de Clausewitz selon laquelle la guerre est la continuation de la politique n’est peut-être pas plus une vérité immuable que celle de John Keegan, mais le schéma d’analyse clausewitzien permet, grâce à sa grande flexibilité, d’incorporer les idées de l’historien britannique.[57] Clausewitz reste donc non dépassé … pour le moment.

Michael I. Handel a aussi réagi à ces remises en cause de Clausewitz. Il s’est refusé à accepter la transformation de la Formule selon Martin van Creveld – continuation du sport par d’autres moyens, soit des moyens violents. Il lui semble inadmissible de tenir un raisonnement équivalent, en particulier dans les Etats démocratiques (en un certain sens, Handel réintroduit une idée morale là où les clausewitziens l’avait évacuée).[58] De plus, répondant aussi à John Keegan, pour Michael I. Handel, la justice, la religion ou l’autodétermination peuvent être considérées comme des motifs politiques (il ne donne toutefois pas de définition compréhensive du politique). D’autre part, ce n’est pas parce que l’Etat moderne disparaît que la trinité disparaîtra automatiquement. Pour Handel, la trinité préexiste à l’apparition de l’Etat, même si la fonction gouvernementale ne s’y retrouve institutionnalisée qu’en embryon.[59]

Les tenants de l’approche clausewitzienne s’en prennent non seulement à John Keegan et Martin van Creveld mais aussi à Alvin et Heidi Toffler. Si la notoriété des premiers les autorise à « exécuter Clausewitz sur la place publique », les seconds le « laissent mourir en silence ». En effet, pour les Toffler, les frictions deviennent des erreurs de computation. Elles ne sont plus liées à la nature intrinsèque de la guerre.[60] A contrario, Christopher Bassford et Stephen Metz ne veulent pas enfermer le Prussien dans son époque. Ils ne le considèrent pas uniquement comme le théoricien de la période industrielle. Pour eux, les Toffler n’apportent guère plus qu’une couche – overlay – supplémentaire à la compréhension de la guerre selon le mode clausewitzien.[61]

Les attaques contre Clausewitz ont également emprunté un autre front. Selon Stephen J. Cimbala, la relation entre le politique et le militaire a évolué. Alors que le militaire était soumis au politique, il est maintenant immergé dans le politique au travers de conflits de basse intensité où le soldat occupe de plus en plus des tâches de gestionnaire ou d’administrateur.[62] Cette nouvelle tendance risquerait de supprimer la subordination du militaire au politique prônée par Clausewitz. On pourrait donc assister à une politisation malsaine de la fonction militaire selon Cimbala. Une telle politisation pourrait ouvrir la voie à la corruption et provoquer de nombreux conflits avec l’autorité civile.[63] On peut se demander si S.J. Cimbala ne fait pas une lecture trop figée de la subordination politique du militaire chez Clausewitz. En effet, Clausewitz évoque les cas où les autorités militaires et politiques sont confondues, comme chez Napoléon Bonaparte. La guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens mais cela ne signifie pas qu’un militaire ne puisse être à la tête du gouvernement d’un Etat. Il ne faut pas confondre la fonction politique – ce pourquoi elle existe – et la structure de cette fonction – premier ministre, président, etc.

Ailleurs, la Formule se voit complètement désarticulée sous les coups de butoir de la R.M.A. On évoque le renseignement économique et l’espionnage industriel comme continuation de la guerre par d’autres moyens.[64] Ces essais relèvent toutefois plus de la polémique que de l’analyse sérieuse.

En opposition avec la remise en cause du paradigme de Clausewitz, pour David Jablonsky, la R.M.A. entraînera un renforcement des liens entre la politique et la guerre. Lors de la guerre du Golfe par exemple, des systèmes d’armes ont été employés de manière quasi-indifférenciée aux niveaux tactique, opérationnel ou stratégique. On assiste à une compression des niveaux de la guerre et l’émergence de moyens de communication de plus en plus élaborés donne un plus grand poids encore à cette tendance. Le leader politique dispose presque d’autant de moyens de diriger les opérations que le commandant sur place (le « micro-management » avait pourtant été critiqué après la guerre du Vietnam).[65]

Mark T. Clark a tenté de résumer les différentes approches de la guerre aujourd’hui, sur base de l’acceptation ou du rejet de Clausewitz. Il distingue trois tendances. La première est la « critique centriste » : la guerre est toujours le fait du paradigme étatique et Clausewitz reste valide. Les tenants de cette approche sont divisés en deux groupes : ceux qui pensent que la technologie diminuera les effets des frictions et ceux qui ne considèrent pas d’amélioration notable en la matière. La deuxième tendance, celle de la « critique de gauche » considère que la guerre devient un phénomène à incorporer dans une structure supranationale, que le futur est post-clausewitzien, que la révolution dans les affaires militaires propose des solutions techniques mais la résolution des conflits est à rechercher dans le cadre d’institutions régionales ou multilatérales. La dernière critique, « critique de droite », considère la guerre comme un phénomène infranational. Le futur serait donc pré-clausewitzien. La révolution dans les affaires militaires devrait se concentrer sur les conflits de basse intensité et non sur les problématiques purement techniques. Les solutions des problèmes de conflictualité devraient donc être recherchées au niveau politique. Parallèlement, pour la critique de droite, il existe le risque de destruction de l’Etat.[66]

Section 5 – L’avenir de la Formule

Quoi qu’il en soit, tous les manuels de doctrine consultés – parmi lesquels différentes éditions du FM 100-5, le FMFM 1, l’AFDD 1, etc. – consacrent la primauté du politique sur le militaire. Plus encore, la publication AFSC Pub.1, The Joint Staff Officer’s Guide 1997, élabore une méthodologie nommée JOPES, Joint Operation Planning and Execution System, dont le but même est de traduire les objectifs politiques en objectifs opérationnels.[67]

Par ailleurs, Clausewitz est toujours étudié dans les écoles militaires. Il éclaire en particulier les cours sur la nature des guerres.[68] Citons aussi l’exemple du général Shelton, alors chef d’état-major interarmes, qui reprenait la Formule lors d’une conférence de presse à propos de la situation au Kosovo en 1998. Pour ce général, la guerre est un outil du politique, mais pas le seul. Cette référence venait illustrer le rôle d’exercices de l’O.T.A.N. menés en Albanie et en Macédoine en vue de faire pression sur la Serbie.[69]

En fait, la pérennité de la Formule est aussi le résultat de la souplesse intellectuelle dont font preuve les tenants de Clausewitz. Pour eux, la Formule n’implique plus une relation linéaire selon le schéma « début des hostilités, destruction de l’ennemi, fin des hostilités ». Reprenant Clausewitz, ses disciples indiquent que les chemins qui mènent à la victoire sont multiples. L’anéantissement de l’ennemi n’est pas le seul moyen. Le militaire dispose donc d’une série d’options pour terminer un conflit. Il peut créer un levier coercitif pour limiter l’escalade, réduire la puissance des forces adverses, diminuer les tensions régionales, etc. Ensuite, tout conflit amène des responsabilités lorsque celui-ci s’est achevé – concept de war termination. Les chefs militaires et politiques doivent en être bien conscients. Plus encore, la stratégie, dans sa dimension war termination, doit reposer sur la coopération entre de multiples organisations.[70] Tout cela fait toujours partie de l’aspect politique d’un conflit.

Les manuels les plus récents du Corps des Marines sont aussi exemplaires au point de vue de l’adaptation de la relation politico-militaire. Cette relation est évaluée dans un nouveau cadre à la fois plus fluide et plus dynamique. La sphère politique n’est plus conçue comme l’univers unique de l’Etat(-nation). Elle incorpore désormais de nouvelles structures telles que la tribus ou le clan. La compréhension de la guerre passe donc par la compréhension des groupes humains sous toutes leurs formes : familles, entreprises commerciales, Eglises, gangs de rues, mafias, alliances, confédérations, bureaucraties, hiérarchies féodales, etc.[71] De plus, la tonalité du FMFM 1 raisonnait de façon très clausewitzienne sur ce point. Le FMFM 1 indiquait d’ailleurs que la paix absolue, tout comme la guerre absolue sont rares en pratique. Le document reconnaissait aussi l’incertitude, les frictions – qui peuvent être surmontées par la volonté – et la dimension humaine de la guerre. La guerre étant une activité dangereuse et violente, elle ne doit jamais être considérée comme romantique – dans le sens commun, et non philosophique, du terme. On y décrit la guerre comme le domaine de l’art et de la science. Bien entendu, le manuel affirmait que la guerre est un instrument de la politique – policy – et qu’elle peut prendre de multiples formes.[72]

Le plus récent manuel MCDP 1-1, également du Corps des Marines, revient encore sur la notion de guerre et la relation entre politique et conflit. Pour le MCDP 1-1, la guerre est un instrument du politique comprenant à la fois les notions policy et politics. La guerre est donc, avant tout, une forme de violence organisée, elle ne doit pas obligatoirement se dérouler entre nations. Ainsi, même si les Kurdes n’ont pas d’Etat, ils sont néanmoins les acteurs d’une guerre. Pour résumer, la guerre possède donc les caractéristiques suivantes ; (1) elle est faite de violence organisée ; (2) elle implique au moins deux groupes de combattants ; (3) elle est la poursuite d’un objectif politique ; (4) son impact est suffisamment grand que pour attirer l’attention des chefs politiques et ; (5) elle continue aussi longtemps que les interactions entre les opposants ont un impact politique. Le manuel détaille ensuite, de manière très didactique, la différence entre puissance continentale et maritime ainsi que la notion d’équilibre des puissances.[73]

A la lecture des manuels, on peut se demander s’il n’existe pas une disjonction entre le discours officiel et doctrinal d’une part et les multiples articles que produisent les diverses revues des forces armées. Ainsi, dans un texte publié par les U.S. Naval Institute Proceedings en 2000, un commandant de l’U.S. Navy se demandera si l’apport des classiques ne doit pas être largement relativisé. L’auteur se demandait si les classiques sont encore capables d’aider les militaires à saisir le sens des conflits contemporains, comme ceux en Irak ou au Kosovo. Une fois de plus Clausewitz – mais également Sun Zi, Liddell Hart, Thucydide, et Machiavel – est mis sur la sellette.[74]

Même dix ans après la fin de la guerre froide, il existe toujours un sentiment de malaise quant à la compréhension des conflits contemporains. Souvent, Clausewitz sert de matrice à partir de laquelle les auteurs peuvent se situer.[75]

Section 6 – La Grand Strategy

La notion de Grand Strategy évoque aussi des considérations sur la charnière politico-stratégique. Ici le discours stratégique américain est moins prolixe en citations clausewitziennes. Notons aussi que le terme de Grand Strategy partage des limites assez floues avec celui de politique étrangère.

Ainsi en 1977, un article de la Naval War College Review introduisait le lecteur à la pensée de Clausewitz sur le comportement des Etats. Pour l’auteur, James E. King, le Prussien permet d’éclairer le concept d’équilibre des puissances en Europe. Clausewitz percevrait le système étatique comme non parfaitement régulé. Il laissait la possibilité à des incidents mineurs de jouer le rôle de catalyseur d’événements majeurs. Pour King, la pensée de Clausewitz montrait une tendance favorable au statu quo interétatique, à l’équilibre, au maintien d’un intérêt commun entre les Nations. Malgré tout, toujours pour James King, Clausewitz avait bien perçu la possibilité qu’un Etat suffisamment puissant arrive à asseoir sa domination sur tous les autres.[76]

Mentionnons ensuite un article de Michael Howard publié dans la revue Foreign Affairs en 1979. L’historien britannique évoquait aussi le concept de Grand Strategy, de manière indirecte il est vrai. Il indiquait que la définition clausewitzienne de la stratégie avait rétréci le champ d’analyse de ce terme. Selon Howard, trop d’importance était accordée aux aspects techniques et au combat dans la guerre et pas assez à sa dimension sociale. Au travers de cet article, Michael Howard mettait en évidence les multiples dimensions et niveaux de la stratégie. La réflexion sur la Grand Strategy est bien à l’œuvre ici.[77] Paul H. Nitze utilisa aussi la référence de Clausewitz à la stratégie de manière à élargir la perpective à l’idée de Grand Strategy. Selon lui, il s’agissait d’une approche de la guerre qui lie les résultats des engagements dans le temps et l’espace.[78] Paul H. Nitze, ancien haut fonctionnaire du State Department, auteur du document NSC 168, semble d’ailleurs avoir une connaissance de base de Clausewitz.[79]

D’autres mettront en évidence le concept de concentration dans la pensée de Clausewitz, concept transposable à l’idée de projection de puissance si présente dans les réflexions des modernes de la Grand Strategy. Par ailleurs, la puissance américaine n’est pas seulement considérée comme militaire mais aussi culturelle, politique et économique. Quel que soit le domaine, la concentration constituerait un atout.[80] Il est vrai que la Formule peut aisément servir de moyen intégrateur des outils de la puissance. Comme la guerre est la continuation de la politique par adjonction d’autres moyens, la Formule s’ouvre à la diplomatie. Ainsi un article à forte tonalité clausewitzienne, publié dans la revue Comparative Strategy, suggérait de façon intéressante que négociations et combat doivent être menés en parallèle dans le temps, et qu’il n’existe pas de coupure entre les deux domaines.[81]

La Formule en tant qu’outil intégrateur des moyens de puissance, c’est encore une fois la sujet choisi par les auteurs de l’ouvrage collectif Grand Strategies in War and Peace (sous la direction de Paul Kennedy, 1991). L’introduction précise bien entendu que la grande stratégie doit être conçue dans une perspective aussi large que possible. Le rôle de la direction politique est mis en évidence. On attire également l’attention du lecteur sur les moyens non militaires de la grande stratégie – diplomatie, moral, culture politique – et sur les relations fins-moyens. Clausewitz et Liddell Hart servent de cadre de référence à la série d’essais qui suivent.[82] Indéniablement, Liddell Hart vient relativiser l’importance que Clausewitz donnait à la bataille. Dans Grand Strategies, Denis Showalter reprochera aussi à Clausewitz de ne pas avoir tenu assez compte de l’aspect économique de la guerre.[83] Dans le même ordre d’idée, certains auteurs préfèrent se référer à Sun Zi, car ce dernier permettrait de mieux comprendre la notion de non-guerre, ou de dissuasion.[84] Plus récemment, l’apparition de la R.M.A. a fait renaître la fameuse critique de Clausewitz qui consiste à affirmer que le Prussien est trop peu attaché à la technologie / technique pour être réellement valable dans la réflexion sur la Grand Strategy. La référence à Clausewitz, dans ce domaine, a donc diminué.

En sortant légèrement du cadre de la Grand Strategy et en empiétant sur la géopolitique[85], Clausewitz a aussi été considéré par certains comme le tenant d’une stratégie « territorialisée ». D’après ce type d’analyses, le contrôle des facteurs physiques que sont le territoire et la population seraient les fondements de toute stratégie efficace.[86] Il peut paraître paradoxal que Mahan et Jomini n’aient pas pris plus de place dans cette réflexion. A contrario, dans un article de la revue Parameters de 1977, le général de brigade Edward B. Atkeson n’avait pas classé Clausewitz parmi les théoriciens de l’approche spatiale de la stratégie. Assez étrangement, cet auteur n’avait pas non plus classé Jomini dans cette catégorie qui reprenait A.T. Mahan, Vauban, Carnot et Douhet. Jomini et Clausewitz étaient repris comme penseurs de la puissance et de la mobilisation populaire – donc, encore une fois, comme les exégètes de la guerre napoléonienne et de l’anéantissement.[87]

Section 7 – L’armement nucléaire[88]

Avant la guerre du Vietnam, peu de véritables adeptes de Clausewitz se sont intéressés à la stratégie nucléaire aux Etats-Unis, si ce n’est Bernard Brodie. Après 1976, les références au Prussien dans cette matière deviendront plus nombreuses.[89] Elles ne sont pourtant pas toutes positives. On constate d’abord une ligne de fracture entre ceux qui mettent en évidence l’absence de rôle de politique que peut jouer l’arme nucléaire et ceux qui la réconcilient avec le schéma clausewitzien. Dans la première optique, on retrouvera par exemple Peter Moody.

En effet, Peter Moody réfute l’idée que les armements nucléaires aient une quelconque valeur politique. Selon lui, le M.A.D. – Mutual Assured Destruction, ou destruction mutuelle assurée – constitue simplement une abdication de la politique. De plus, il remet en cause la valeur de l’idée d’une séparation entre la guerre en théorie et en pratique. Pour lui, toute guerre risque de devenir rapidement une guerre absolue dans le contexte de confrontation Est-Ouest.[90] Wendell J. Coats partage, approximativement, la même opinion. Pour lui, la théorie de la dissuasion ne laisse guère de place à l’utilité politique de l’instrument nucléaire et ce malgré sa réévaluation de la relation entre l’offensive et la défense. Coats montre en effet qu’il est possible de pratiquer une dissuasion offensive – obtention d’un gain – ou défensive – maintenance du statu quo.[91]

Les tenants de la seconde optique peuvent être divisés en deux branches. Les premiers pensent que la fonction défensive de l’arme nucléaire permet le recouplage avec les idées de Clausewitz. Cette conception se rapproche nettement de celle défendue par Bernard Brodie. Citons Bruce Nardulli pour qui la stratégie nucléaire ne doit en aucun cas sortir du cadre politique. Ce cadre doit toujours déterminer les objectifs. Et Bruce Nardulli de critiquer le choix de l’administration Carter pour la Presidential Directive n°59, désignant la countervailing strategy qui fut appréhendée comme un retour du concept war-fighting. Pour Nardulli, la directive 59 repose trop sur une analyse purement militaire. Elle s’avère insuffisante dans le cadre de la dissuasion.[92] L’historien britannique Michael Howard tiendra un raisonnement équivalent : la dissuasion n’est qu’une stratégie dont l’objectif est négatif. Howard pense que le point principal à mettre en évidence à partir de la pensée de Clausewitz est sa tentative de placer la guerre dans un cadre rationnel. Et la dissuasion est certainement plus rationnelle que les conceptions nuclear war-fighting ou war-winning – combattre et gagner la guerre nucléaire. Pour Howard, il serait faux de voir en Clausewitz l’édificateur d’une pensée stratégique uniquement centrée sur l’action.[93] Notons que Michael Howard a toujours fait preuve d’une vision très équilibrée quant au rôle des armes nucléaires.[94]

Les conceptions dites war-fighting et war-winning représentent justement la seconde branche de ceux qui voient une utilité politique à l’arme nucléaire. Toutefois les notions war-winning et war-fighting ne sont, théoriquement, pas un nouveau douhetisme. Le point de départ de l’analyse des tenants de cette école, comme le Britannique Colin S. Gray, consiste à se demander ce qu’il adviendrait si la dissuasion échouait.[95] Dans ce cas, il faudrait bien, selon eux, être prêt à mener une guerre. Dans une telle guerre, les armes nucléaires seraient bien sûr utilisées comme les autres armes. En d’autres termes, une telle analyse en vient à saper les bases des mécanismes de dissuasion – l’acceptation des vulnérabilités réciproques consacrées par le M.A.D. Dans le même ordre d’idées, il faut encore mentionner ceux qui défendent la construction de systèmes anti-missiles – A.B.M. Parfois, ces auteurs font également référence à Clausewitz.[96]

Après avoir vu comment le discours stratégique américain abordait la valeur politique des armes nucléaires, il faut maintenant passer à un outil clausewitzien plus « technique ». Il s’agit du concept de montée aux extrêmes qui est mieux connu sous le vocable d’escalade.

Suite à la guerre du Vietnam, quelques auteurs se sont intéressés à ce concept en pratiquant une relecture des travaux de Clausewitz. Il faut d’abord remarquer que certaines de ces relectures envisagent le concept d’escalade en terme non nucléaire – ou, pas uniquement nucléaire. Ainsi, Russell F. Weigley écrivait, dans un ouvrage publié en 1976, que la guerre a beau être la continuation de la politique par d’autres moyens, la grammaire du conflit risque rapidement de prendre le dessus sur l’objectif politique. Il ne décrivait pas vraiment la guerre comme une simple continuation de la politique. En effet, pour Weigley, une fois la guerre commencée, le désir de vaincre pour des raisons de dissuasion ultérieures, ou pour obtenir une position de force, se rajoute à l’objectif de départ.[97] En termes généraux, c’est le mécanisme d’ascension aux extrêmes qui était visé ici. En fait, la notion d’ascension aux extrêmes lorsqu’elle est discutée dans le discours stratégique américain débouche sur plusieurs axes de réflexion. Elle n’est pas confinée à la question du nucléaire militaire. Ainsi, un auteur britannique, Norman H. Gibbs, publié dans la Naval War College Review, commençait une analyse de la polarisation des conflits en partant des rôles du moral et de l’idéologie. Moral et idéologie étaient, d’après lui, des éléments nécessaires à la compréhension de la violence des guerres révolutionnaires du XVIIIe et du XIXe siècle. Pour Gibbs, le Traité devrait être abordé comme un ouvrage sur la guerre limitée car, au travers du livre, Clausewitz avertit des conséquences potentielles de la guerre dans un contexte idéologisé. Pour Gibbs, il existerait des limites à l’instrumentalisation de la force.[98] On retrouvera également un raisonnement assez similaire dans le contexte de la stratégie nucléaire. Pour Thomas H. Etzold, la conduite de la guerre selon des critères rationnels et le contrôle de celle-ci paraît difficile à exécuter. Les frictions et le moral, les éléments non quantifiables et non prévisibles laissent percevoir une quête de l’impossible.[99] L’ascension aux extrêmes est donc perçue comme un phénomène automatique, qui ne ressort pas de la volonté des belligérants.[100] En fait, ces discussions perpétuent les anciennes considérations sur la guerre limitée. Prédominance du politique, refus de l’anéantissement à tout prix, équilibre de l’enjeu politico-stratégique sont réaffirmés.[101]

Mais la question de l’escalade se pose aussi en termes nouveaux durant les années 80. L’administration Reagan a en effet institué le concept d’escalade horizontale dont l’U.S. Navy était un des acteurs principaux. Selon cette conception, si une guerre ne peut être menée victorieusement par l’O.T.A.N. en Europe Centrale, la Navy devrait alors passer à l’action en ouvrant un front supplémentaire. L’Europe deviendrait une zone de fixation des communistes. Des pressions pourraient être exercées en d’autres points du globe.[102] Ces nouvelles perspectives d’escalade vont être bien étudiées par Richard Ned Lebow et Stephen J. Cimbala, avec référence à Clausewitz.

Richard Ned Lebow montre bien la dichotomie qui existe dans le travail de Clausewitz entre, d’une part, la guerre considérée sous l’angle de l’instrumentalisation politique et, d’autre part, l’importance des éléments intangibles comme les frictions, les forces morales, les émotions, etc. Ensuite, l’auteur dégage quatre grandes catégories de phénomènes propres à déséquilibrer l’état des relations internationales en temps de crise : la relation civil-militaire et ses conflictualités potentielles, la perte de contrôle due aux émotions, et le « sabotage politique » – une prise de position contraire à l’autorité nationale par un subordonné en toute conscience ; les cas du général MacArthur en Corée et du général LeMay préparant des frappes préventives au Strategic Air Command sont mentionnés – et ce qu’il nomme countervailing force, soit les forces d’inertie, comme la bureaucratie, la routine, la lassitude, etc. Lebow replace en fait les frictions au centre du mécanisme d’escalade. Alors que Clausewitz présente les frictions sous la forme d’un frein à la montée aux extrêmes, il semblerait que dans un contexte de dissuasion, elles soient plus de nature à accélérer cette ascension. D’autre part, la chaîne de commandement au sein des unités stratégiques n’est-elle pas devenue tellement élaborée par le renforcement des mécanismes de rétroactions, que le système est devenu trop sensible à toute pression de la part de ces même frictions ?[103]

Pour Stephen J. Cimbala, le mécanisme d’escalade mis en évidence dans On War est très utile à la compréhension de la stratégie nucléaire et de la confrontation Est-Ouest. Il constate que l’une des plus grandes craintes de ceux qui s’intéressent à la stratégie nucléaire est le risque d’escalade incontrôlée. Il décide donc d’étudier ce mécanisme dans une perspective clausewitzienne, en tenant compte des variables que le Prussien met en évidence dans la formation de la guerre. Il commence par déterminer deux approches majeures existant en matière de gestion de l’escalade. La première, à laquelle est associée Thomas C. Schelling, est appelée risk-provoking – provocation du risque – laisse délibérément certains facteurs en friche. Ces facteurs créent une zone d’incertitude dans les mécanismes de dissuasion, ce qui est censé les renforcer. La seconde approche est nommée force-dependant – dépendante des forces. Ceux qui adhèrent à cette approche croient en la possibilité de se défendre et cherchent à s’assurer une supériorité numérique de force, ou une égalité, par rapport à l’adversaire. Quelle que soit l’approche choisie, le risque d’escalade est toujours présent, bien qu’il soit de nature différente. Laisser une zone d’incertitude est de nature à rendre anxieux un acteur stratégique quant au choix de son adversaire. L’autre posture peut au contraire effrayer l’acteur quant aux potentialités de l’ennemi – ce que l’on nomme le dilemme de la sécurité. Les deux sentiments ont un rôle à jouer dans l’escalade.

Pour Stephen J. Cimbala, dans la pratique, trois stratégies de contrôle de l’escalade sont envisagées dans le cadre de l’O.T.A.N. La première consiste à se défendre de manière conventionnelle en vue d’élever le palier à partir duquel l’arme nucléaire risque d’être employée. Mais il existe un danger d’escalade si l’un des protagonistes se retrouve en situation désavantageuse – « dos au mur » en quelque sorte.

La deuxième stratégie consiste à utiliser l’escalade horizontale – escalade étendue géographiquement, comme celle prônée par la doctrine de l’U.S. Navy et développée sous l’administration Reagan. Il s’agirait de pratiquer une stratégie contre-force appliquée sur d’autres théâtres d’opérations. Toutefois, cette stratégie serait en mesure d’introduire une telle ambiguïté dans l’esprit de l’adversaire que le risque d’escalade verticale se trouve réintroduit ultérieurement.

La troisième stratégie consiste à employer une milice-(techno-)guérilla en Europe Centrale. Stephen J. Cimbala reprend les critères de Clausewitz en matière de guerre populaire mais les considère difficilement applicables. Le problème principal de cette pratique est qu’elle s’avère matériellement irréalisable en Europe occidentale par le manque d’attention qui y a été porté et la mise en question de la volonté de se battre des populations. Et enfin, On War de compléter la perspective de l’auteur quant à ces approches par l’analyse du rôle du renseignement, des ruses – deception -, de l’incertitude, de la relation attaque-défense, du génie et de la rationalité de la prise de décision, etc. dans le cadre du risque d’escalade de la stratégie nucléaire.[104]

L’escalade sera encore traitée en termes clausewitziens par quelques autres auteurs. Ainsi, pour Wendell J. Coats, il est possible d’établir deux modèles type d’escalade à partir des idées de Clausewitz. Le premier type aurait pour but d’amener l’ennemi à la table des négociations. Ici, il n’est pas question de victoire dans le sens militaire du terme. Le second type d’escalade rechercherait, à l’opposé, la destruction des forces ennemies. L’auteur insiste sur la nécessité de comprendre l’utilisation réelle des forces et de la distinguer de l’utilisation virtuelle, dissuasive.[105]

Notons aussi l’opinion de Daniel Moran, dans une perspective qui n’est pas uniquement centrée sur le nucléaire, à propos de la R.M.A. et de l’escalade. Selon lui, la R.M.A. n’a pas fait disparaître les risques d’escalade dans les conflits. Le contrôle politique sur la guerre est toujours nécessaire. Les risques d’escalade – verticale ou horizontale – sont toujours présents.[106]

En résumé, le discours stratégique américain, dans ses considérations sur Clausewitz et la notion d’escalade, regroupe essentiellement deux tendances. La première cherche à comprendre les mécanismes d’escalade en vue de pouvoir circonscrire la spirale de la violence. La seconde semble plus encline à utiliser la menace de l’escalade en vue de mener des stratégies d’action.

Pour conclure ce passage, ajoutons encore que selon John Shy, il existerait une tension entre approche jominienne et clausewitzienne dans la pensée nucléaire, et ce au même titre que pour la stratégie conventionnelle. Pour Shy, l’approche jominienne est réductrice. Elle n’appréhende la réalité qu’à travers quelques facteurs – le temps, l’espace, les objectifs, l’intérêt national – et quelques outils qui lui sont particuliers – probabilités, scénarii, analyses coûts / bénéfices. Mais cette approche ne tient pas compte de la myriade d’autres facteurs qui peuvent intervenir. Ces derniers facteurs sont jugés quotités négligeables.[107]

[1] Voir : Thibault E.A., « War as a Collapse of Policy: A Critical Evaluation of Clausewitz », Naval War College Review, mai-juin 1973, pp. 42-56 ; Moody P.J., « Clausewitz and the Fading Dialectic of War », World Politics, juillet 1979, pp. 417-433 ; Furlong R.B., « Strategymaking for the 1980’s », Parameters, printemps 1979, p. 10.

[2] Brinsfield J., « Ethics and Counter-revolution – Book reviews », Parameters, hiver 1998, p. 171.

[3] Par exemple : Headquarters United States Marine Corps, MCDP 1-1, Strategy, Washington D.C., 1997, pp. 93-94.

[4] Walzer M., Just and Unjust Wars – A Moral Argument with Historical Illustrations, New York, Basic Books, 1992 (deuxième édition, publié pour la première fois en 1977), pp. 79, 110, 122. L’auteur reconnaît avoir lu une édition abrégée de On War (celle compilée par Edward M. Collins en 1962) vu que l’édition de 1976 par Michael Howard et Peter Paret est sortie après que Just and Unjust Wars ait été achevé. Voir aussi, dans la même lignée que Michael Walzer sur Clausewitz et la guerre juste, le point de vue de Homes R.L., On War and Morality, Princeton, Princeton University Press, 1989, 310 p.

[5] Brodie B., War and Politics, Londres, Cassel, 1973, pp. 11 ; 439-440 ; 452-453 ; 494-495.

[6] King J.E., « On Clausewitz: Master Theorists of War », art. cit., pp. 26-27 et 31-32.

[7] Handel M.I., Who Is Afraid of Carl von Clausewitz ?, op. cit.

[8] Lepper S.J., « On (the Law of) War: What Clausewitz Meant to Say », Course Number 5602, Seminar « I », Class of 1998, National War College (http://www.ndu.edu./ndu/ndz/5602paper.html) ; Johnson J.T., « Threat, Values, and Defense: Does Defense of Values by Force Remain a Moral Possibility? », Parameters, printemps 1985, pp. 13-25 ; id., Just War Tradition and the Restraint of War, Princeton, Princeton University Press, 1981, pp. 251, 268, 275. Voir aussi des articles rédigés par des auteurs non américains : Creveld M. van, « The Clausewitzian Universe and the Law of War », The Journal of Contemporary History, septembre 1991, pp. 403-429 ; Smith D., « Just War, Clausewitz and Sarajevo », The Journal of Peace Research, vol. 31, n°2, 1994, pp. 136-142.

[9] Jablonsky D., « Strategy and the Operational Level of War: Part II », art. cit., p. 57.

[10] Voir : Summers H.G., On Strategy, op. cit., 224 p.

[11] Critique qui a trouvé un large écho sur base de Clausewitz : Allen R.L., « Piercing the Veil of Operational Art », art. cit., pp. 111-119 ; Jablonsky D., « Strategy and the Operational Level of War: Part I », Parameters, printemps 1987, pp. 67 et 70 ; Staudenmaier W.O., « Vietnam, Mao, and Clausewitz », Parameters, printemps 1977, p. 87-88.

[12] Voir : Freudenberg G.F., « A Conversation with General Clausewitz », Military Review, octobre 1977, pp. 68-71.

[13] Voir : Mao Tsé-toung, La guerre révolutionnaire, Paris, 10/18, 1955, 185 p.

[14] De la guerre, p. 69 (Livre I, Ch. 1). Sur la trinité, lire aussi la réflexion du sociologue britannique Roxborough I., « Clausewitz and the sociology of war », The British Journal of Sociology, décembre 1994, pp. 619-636.

[15] Voir aussi, par exemple: Cronin P.M., « Clausewitz Condensed », art. cit., pp. 41-42.

[16] Voir également : Summers H.G., « Clausewitz and Strategy Today », Naval War College Review, mars-avril 1983, pp. 40-46.

[17] Voir par exemple : Brown J.B., « Media Access to the Battlefield », Military Review, juillet 1992, pp. 10-20.

[18] Summers H.G., « Western Media and Recent Wars », Military Review, mai 1986, pp. 4-17.

[19] Rothfels H., « Clausewitz, dans Mead Earle E.(éd.), Les maîtres de la stratégie, vol. 1, De la Renaissance à la fin du XIXe siècle, (Makers of Modern Strategy, 1943 – traduit de l’américain par Pélissier A.) Paris, Flammarion, 1980, pp. 186-213.

[20] Nous retrouvons cette notion à de très nombreuses reprises, en particulier dans le premier volume que l’auteur consacre à Clausewitz. Aron R., Penser la guerre – Clausewitz, t. I, Paris, Gallimard, 1976, 472 p. Voir aussi : Aron R., « Clausewitz’s Conceptual System », art. cit., pp. 49-59.

[21] Swain R.M., « On Strategy II – Book Reviews », Military Review, juin 1992, p. 81.

[22] Grant A.V., « Strategic Decisions: The Mire of Low-Intensity Conflict », Comparative Strategy, vol. 10, n°2, 1991, pp. 168-169 ; Rice T.L., « Forging Security Through Peace », Military Review, avril 1992, p. 20.

[23] Villacres E.J. & Bassford Ch., « Reclaiming the Clausewitzian Trinity », Parameters, mai 1983, pp. 22-39.

[24] Headquarters United States Marine Corps, MCDP 1-1, Strategy, 1997, p. 31.

[25] Echevarria A.J. II, « Clausewitz in English »(book review) in Armed Forces and Society, automne 1995 (http://www.clausewitz.com/cwzhome/books/Bassford/ECHREV.htm).

[26] Handel M.I., « Clausewitz in the Age of Technology », dans Handel M.I., Clausewitz and Modern Strategy, op. cit., pp. 51-92.

[27] Jablonsky D., « US Military Doctrine and the Revolution in Military Affairs », Parameters, automne 1994, pp. 18-36.

[28] Echevarria A.J. II, « The Legacy of Clausewitz », Joint Forces Quarterly, hiver 1995-96, pp. 76-82.

[29] Tashjean J.E., « The Transatlantic Clausewitz », art. cit., pp. 75-76.

[30] Eikenberry K.W., « Take No Casualties », Parameters, été 1996, pp. 109-118.

[31] Weinberger C.W., « U.S. Defense Strategy », Foreign Affairs, printemps 1986, pp. 675-697. Sur le caractère clausewitzien de cette doctrine, voir aussi : Otis J.F. Jr., « Clausewitz: On Weinberger », Marine Corps Gazette, février 1988, pp. 16-17.

[32] Handel M.I., Masters of War, op. cit., p. 185.

[33] Powell C. (avec la collaboration de Persico J.E.), Un enfant du Bronx, (My American Journey, 1995, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Garène M., Henry J., Joly Cl., Mourlon J.-P., Pedussaud J.-J.), Paris, Odile Jacob, 1995, pp. 254-255.

[34] En se présentant sous forme de tests, la doctrine Weinberger partage une certaine similitude avec les principes de la guerre. De même que les principes de la guerre, dont l’interprétation et la flexibilité dans le discours stratégique américain ont déjà été montrées, les tests de la doctrine sont parfois adaptés aux circonstances. Avella J.R., « Evaluating Criteria for Use of Military Force », Comparative Strategy, vol. 10, n° 3, 1991, pp. 217-240. Voir aussi l’application des tests par Michael I. Handel aux conflits du Vietnam, de la Grenade, du Liban, de l’Amérique Centrale, de Panama, de la guerre du Golfe, de la Somalie et de la Bosnie. Handel M.I., Masters of War, op. cit., 321 p.

[35] Colson Br., Le tiers monde dans la stratégie américaine, Paris, Economica / ISC / Centre d’Analyse Politique Comparée / Ecole Pratique des Hautes Etudes, 1994, p. 17.

[36] Dubois Th.R., « The Weinberger Doctrine and the Liberation of Kuwait » Parameters, mars 1991-92, p. 38.

[37] Powell C., (avec la collaboration de Persico J.E.), Un enfant du Bronx, op. cit.

[38] Roth D., Sacred Honor – Colin Powell – A Biography, New York, Harper, 1993, pp. 111-113 ; 159 ; 246 ; et 295. Notons que Fred Iklé dans son ouvrage Every War Must End ne mentionne Clausewitz qu’une seule fois sous forme de citation de début de chapitre, page 17. Cette citation insiste sur l’incertitude et le peu de valeur des informations obtenues en temps de guerre. Comme son titre l’indique, ce livre discute des conditions dans lesquelles une guerre prend fin et des problèmes que la dynamique de la guerre soulève dans cette optique. Iklé F., Every War Must End, New York, Columbia University Press, 1971, 160 p.

[39] Mis en évidence dans Romjue J.L., « The Evolution of AirLand Battle Concept », art. cit., p. 6.

[40] Hoffmann S. / Huntington S.P. / May E.R. / Neustadt R.N. / Schelling Th.C., « Vietnam Reappraised », International Security, été 1981, pp. 10-11.

[41] Rosen S.P., « Vietnam and the American Theory of Limited War », International Security, automne 1982, p. 85. R.E. Osgood est ici pointé du doigt.

[42] La connexion est directement établie avec Clausewitz dans l’édition de 1986: Headquarters, Department of the Army, FM 100-5, Operations, Washington D.C., 1986, p. 6.

[43] Record J., « Sizing Up Military Effectiveness », Parameters, décembre 1988, pp. 25-29.

[44] Par exemple : Montano J.J. & Long D.H., « Clausewitz’s Advice to the New US President », Parameters, décembre 1988, pp. 30-41 ; Furlong R.B., « On War, Political Objectives and Military Strategy », Parameters, décembre 1983, pp. 2-10.

[45] O’Meara Jr., « Strategy and the Military Professional – PART I », Military Review, janvier 1980, pp. 38-45.

[46] Voir par exemple : Clarcke W. & Gosende R., « The Political Component: The Missing Vital Element in US Intervention Planning », Parameters, automne 1996, pp. 35-51 ; Cerami J.R., « Presidential Decisionmaking and Vietnam: Lessons for Strategists », Parameters, hiver 1996-97, pp. 66-80 ; voir aussi l’enquête réalisée par John M. Collins sur demande de membres du Congrès ; Collins J.M., U.S. Defense Planning – A Critique, Boulder, Westview Press, 1982, 337 p.

[47] McFetridge Ch.D., « Foreign Policy and Military Strategy: The Civil-Military Equation », Military Review, avril 1986, pp. 22-30.

[48] Actuellement, il existe peu de traces en français de ce débat. Voir tout de même : Battistella D., « Irrationalité des conflits contemporains? », dans Guerres et conflits dans l’après-guerre froide, Problèmes politiques et sociaux (dossiers d’actualité mondiale), La documentation française, n°799-800, 20 Mars 1998, pp. 59-72 ; Hassner P., « Par-delà le totalitarisme et la guerre », Esprit, Décembre 1998, pp. 12-23 ; Coutau-Bégarie H., Traité de stratégie, Paris, Economica / ISC, 1999, p. 195.

[49] Forbes J., « Aztec Warfare Shows Clausewitz Erred », Military Review, avril 1989, p. 82 et Rosello V.M., « Vindicates Clausewitz On War », Military Review, juillet 1989, p. 104.

[50] Voir aussi : Tucker D., « Fighting Barbarians », Parameters, été 1998, pp. 69-79 ; Jablonsky D., « Time’s Arrow, Time’s Cycle: Metaphors for a Period of Transition », Parameters, hiver 1997-98, pp. 4-27 ; Bunker R.J., « Technology in a Neo-Clausewitzian Setting », dans de Nooy G. (dir.), The Clausewitzian Dictum and the Future of Western Military Strategy, La Haie-Londres-Boston, Netherland Institute of International Relations ‘Clingendael’, Kluwer Law International, Nijhoff Law Specials, vol. 31, 1997, pp. 137-165.

[51] Creveld M. van, On Future War, Brassey’s, 1991, Londres, p. 36 (l’ouvrage est paru aux Etats-Unis sous les références suivantes : The Transformation of War, The Free Press, 1991, 254 p.) ; id., « What is Wrong with Clausewitz? », dans de Nooy G. (dir.), The Clausewitzian Dictum and the Future of Western Military Strategy, op. cit., pp. 7-23. Nous trouvons déjà une référence à la guerre comme continuation du sport par d’autres moyens dans Moody P.J., « Clausewitz and the Fading Dialectic of War », art. cit., p. 418.

[52] Keegan J., « Peace by Other Means? », Times Literary Supplement, 11 décembre 1993, pp. 3-4 ; id., A History of Warfare, Reading, Pimlico, 1993, 432 p. ; voir aussi la critique positive par Morrow L., « Chronicling A Filthy 4.000-Year-Old Habit », Time, novembre 29, p. 76. ; et la critique britannique de Lambert A., « The Transformation of War – Book Reviews », The Journal of Strategic Studies, mars 1992, pp. 128-130. Les idées de Keegan ne sont pas sans rappeler celles de l’historien américain Victor D. Hanson qui défend la thèse de l’existence d’un style occidental de la guerre dont les racines peuvent déjà être trouvées dans le modèle de la phalange grecque de l’Antiquité. Notons que Keegan a préfacé cet ouvrage. Hanson V.D., Le modèle occidental de la guerre, (The Western Way of War, infantry battle in classical Greece, 1989 – traduit de l’américain par Billault A.), Paris, Les Belles Lettres, 1990, 292 p.

[53] Bassford Ch., « In Defense of Clausewitz », Times Literary Supplement, 15 janvier 1993, p. 17.

[54] Keegan J., « Clausewitz and Asian warfare », Times Literary Supplement, 22 janvier 1993, p. 15.

[55] Voir aussi : Cale K., « Cultural Wars », The Marxist Review of Books, Living Marxism, issue 73, novembre 1994 (http://www.clausewitz.com/cwz/calrev.htm) ; Cohen E.A., « Blood Rites – book review », Foreign Affairs, mars-avril 1998, p. 146.

[56] Voir aussi : Echevarria A.J. II, « The Legacy of Clausewitz », art. cit., pp. 76-82. La validité des deux termes chez Clausewitz est aussi évoquée par Raymond Aron . Aron R., Penser la guerre, Clausewitz, t. I, op. cit., p. 112.

[57] Christopher Bassford, comme Richard M. Swain se demande si l’ouvrage de John Keegan n’est pas délibérément polémique. Bassford Ch., « John Keegan and the Grand Tradition of Trashing Clausewitz (A Polemic) », art. cit.

[58] Handel M.I., Who Is Afraid of Carl von Clausewitz ?, op. cit.

[59] Id.., Masters of War, op. cit., pp. 257 et 262.

[60] Toffler A. & H., Guerre et contre-guerre, op. cit., pp. 59, 117, et 166.

[61] Metz S., « A Wake for Clausewitz: Toward a Philosophy of 21st Century Warfare », Parameters, hiver 1994-95, pp. 126-132 ; Bassford Ch., « A Wake for Clausewitz? », article proposé par l’auteur à la revue Parameters mais non publié

[62] Cimbala S.J., The Politics of Warfare, University Park, Pennsylvania State University Press, 1997, pp. 204-206.

[63] Loc.cit.

[64] Friedman R.S., « War By Other Means: Economic Intelligence and Industrial Espionage », Parameters, Autumn 1998, pp. 150-154.

[65] Jablonsky D., « US Military Doctrine and the Revolution in Military Affairs », art. cit., pp. 18-36.

[66] Clark M.T., « The Continuing Relevance of Clausewitz », Strategic Review, hiver 1998, pp. 54-61.

[67] AFSC Pub. 1, The Joint Staff Officer’s Guide, 1997, op. cit.

[68] Par exemple : U.S. Army War College, Department of Distance Education, Distance Education Curriculum, Class of 1998, Course 2: The Theory and the Nature of War ; U.S. Army War College, Department of Distance Education, Distance Education Curriculum, Class of 1998, Course 4: National Military Strategy: Theory and History – Lesson 1: The Fundamentals of Military Strategy (http://carlisle-www.mil/usawc/class98/course2/crs220.htm).

[69] DoD News Briefing NATO Headquarters, Remarks by Secretary Cohen and General H. Shelton, Chairman of the Joint Chiefs of Staff, NATO Headquarters, Brussels, Belgium, Friday, juin 12, 1998.

[70] Rampy M.R., « The Endgame: Conflict Termination and Post-Conflict Activities », Military Review, octobre 1992, pp. 42-54.

[71] Bassford Ch., « Doctrinal Complexity: Nonlinearity in Marine Corps Doctrine », art. cit.

[72] Headquarters United States Marine Corps, FMFM.1, Warfighting, 1989.

[73] Headquarters United States Marine Corps, MCDP 1-1, Strategy, 1997, pp. 9-30.

[74] Laingen Ch.W., « On War », U.S. Naval Institute Proceedings, mai 2000, pp. 34-37.

[75] Voir encore : Glick E.B., « Politics is Really Other Things », Military Review, juillet-août 2000, pp. 92-93 ; Gray C., « Clausewsitz rules, OK? The future is the past – with GPS », Review of International Studies, décembre 1999, pp. 161-183.

[76] King J.E., « On Clausewitz: Master Theorist of War », art. cit., p. 32.

[77] Howard M., « The Forgotten Dimensions of Strategy », Foreign Affairs, été 1979, pp. 975-986.

[78] Nitze P.H., « Strategy in the Decade of the 1980’s », Foreign Affairs, automne 1980, p. 82.

[79] Voir : id., « Assuring Stability in an Era of Détente », Foreign Affairs, janvier 1976, pp. 210-211

[80] Henrikson A.K., « The Emanation of Power », International Security, été 1981, p. 161.

[81] McMillan J., « Talking to Enemy: Negotiations in Wartime », art. cit., pp. 447-461

[82] Kennedy P. (dir.), Grand Strategies in War and Peace, New Haven and Londres, Yale University Press, 1991, pp. 1-7.

[83] Showalter D.E., « Total War for Limited Objectives: An Interpretation of German Grand Strategy », dans Ibid., p. 107.

[84] Foster G.D., « A Conceptual Foundation for the Development of Strategy », dans Gaston J.C. (dir.), Grand Strategy and the Decisionmaking Process, Washington D.C., NDU Press, 1992, pp. 55-76

[85] A titre informatif, voir aussi le géographe français Yves Lacoste à propos de Clausewitz et de la géographie. Lacoste Y., « A propos de Clausewitz et d’une géographie », Hérodote, juillet-septembre 1976, pp. 65-75 (l’article est suivi de morceaux choisis de De la Guerre, pp. 76-94) et La géographie ça sert d’abord à faire la guerre, Paris, Maspero, 1976, p. 6

[86] Hansen D.G., « The Immutable Importance of Geography », Parameters, printemps 1997, p. 55.

[87] Atkeson E.B., « The Dimensions of Military Strategy », Parameters, vol. VII, n°1, 1977, pp. 41-52.

[88] Le lecteur intéressé pourra également trouver des commentaires sur Clausewitz et l’arme nucléaire chez les Français Lucien Poirier, Raymond Aron , Alain Joxe et le Britannique Lawrence Freedman. Poirier L., Des stratégies nucléaires, Bruxelles, Complexe, 1988 (publié pour la première fois en 1977), 406 p. ; Aron R., Penser la guerre, Clausewitz, t. II, L’âge planétaire, Paris, Gallimard, 1976, 365 p. ; Joxe A., Le cycle de la dissuasion (1945-1990), essai de stratégie critique, Paris, La découverte / FEDN, 1990, 313 p. ; Freedman L., Strategic Defence in the Nuclear Age, Oxford, Adelphi Papers 224, Brassey’s / I.I.S.S., Autumn 1987, 72 p.

[89] Par exemple : Mandelbaum M., The Nuclear Question: The United States and Nuclear Weapons, 1946-1976, Cambridge, Cambridge University Press, 1979, pp. 96-98 ; id., The Nuclear Revolution, International Politics Before and After Hiroshima, Cambridge, Cambridge University Press, 1981, 283 p.

[90] Moody P.J., « Clausewitz and the Fading Dialectic of War », art. cit., p. 428.

[91] Coats W.J., « Clausewitz’s Theory of War: An Alternative View », art. cit., pp. 368-369

[92] Nardulli B., « Clausewitz and the Reorientation of Nuclear Strategy », The Journal of Strategic Studies, décembre 1982, pp. 494-510.

[93] Howard M.E., « On Fighting Nuclear War », International Security, printemps 1981, pp. 3-17.

[94] Voir par exemple : id., « The Relevance of Traditional Strategy, Foreign Affairs, janvier 1973, pp. 253-266.

[95] Gray C.S., « Nuclear Strategy: What Is True, What Is False, What Is Arguable », Comparative Strategy, vol. 9, n°1, 1990, pp. 1-32

[96] Jensen O.E., « Classical Military Strategy and Ballistic Missile Defense », Air University Review, mai-juin 1984, pp. 54-63 ; Fritz N.H., « Clausewitz and U.S. Nuclear Weapons Policy », Air University Review, novembre-décembre 1982, pp. 18-28.

[97] Weigley R.F., « Military Strategy and Civilian Leadership », dans Knorr K. (dir.), Historical Dimensions of National Security Problems, op. cit., p. 70

[98] Gibbs N.H., « Clausewitz on the Moral Forces in War », Naval War College Review, janvier-février 1975, pp. 15-22.

[99] Etzold Th.H., « Clausewitzian Lessons for Modern Strategists », Air University Review, mai-juin 1980, pp. 24-28.

[100] King J.E., « On Clausewitz: Master Theorist of War », art. cit., p. 25 ; Handel M.I., Who Is Afraid of Carl von Clausewitz ?, op. cit.

[101] Simpson B.M., « The Essential Clausewitz », art. cit., pp. 54-81.

[102] Gray C.S., « Ocean and Continent in Global Strategy », Comparative Strategy, vol. 7, n°4, 1988, pp. 442-443.

[103] Lebow R.N., « Clausewitz and Nuclear Crisis Stability », Political Sciences Quarterly, vol. 103, n°1, 1988, pp. 81-110.

[104] Cimbala S.J., Clausewitz and Escalation – Classical Perspective on Nuclear Strategy, Portland, Frank Cass, 1991, 218 p. On trouve également quelques références (3 au total) à Clausewitz, moins importantes, dans id., The Past and the Future of Nuclear Deterrence, Londres, Praeger, 1998, 235 p.

[105] Coats W.J. Jr., « Economic Reasoning and Military Strategy: Lessons from the Vietnam Era », dans Baumann F.E. & Jensen K.M., American Defense Policy and Liberal Democracy, Charlottesville, University Press of Virginia, 1989, p. 68

[106] Moran D., The Fog of Peace – The Military Dimensions of the Concert of Europe, juin 1995, U.S.A.W.C., S.S.I.

[107] Shy J., « Jomini », dans Paret P. (dir.), Makers of Modern Strategy, op. cit., p. 183.

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Chapitre 4 – En quête d’une nouvelle approche de Clausewitz

Section 1 – Les obstacles à la compréhension

Il est difficile de suivre les références à Clausewitz dans le discours stratégique américain de la fin de la guerre du Vietnam à nos jours. En effet, les références au Prussien partent dans tous les sens. A première lecture, il paraît quasiment impossible de tirer une cohérence quelconque de l’objet – un élément de réponse à l’hypothèse de départ s’ébauche. Pour gagner en clarté, on découpera le sujet en quelques grandes rubriques qui permettront de rendre le sujet plus commode à l’étude.

Tout d’abord, il semblait intéressant de connaître les raisons évoquées par certains textes pour ne pas lire le Traité. Autrement dit, il faut envisager les obstacles à la lecture de ce texte. Ensuite, il sera utile de voir de quelle manière le discours appréhende la méthodologie clausewitzienne – utilisation de l’histoire, philosophie, guerre en tant que science ou art. Ces thèmes, en particulier ceux consacrés à l’histoire et la science, permettront de passer aux principes de la guerre et de voir en quoi ils ont évolué.

Enfin, les références à Clausewitz en rapport avec la charnière politico-stratégique – sur la Formule, la Grand Strategy, la définition trinitaire de la guerre, etc. – seront traitées. D’autre part, une littérature abondante existe sur les concepts clausewitziens appliqués à l’art opérationnel – génie, moral, centre de gravité, etc. Ces deux catégories peuvent être dissociées avec une relative facilité.

Mais, comme ont l’a déjà indiqué, il convient de commencer par étudier les difficultés mentionnées à l’égard de la lecture de Clausewitz. En effet, le Traité est toujours considéré comme un ouvrage d’accès difficile. Plusieurs auteurs du discours stratégique américain s’en sont plaint à diverses occasions. Pêle-mêle, on peut citer plusieurs raisons évoquées par ceux-ci. Il y a d’abord la tonalité philosophique – et en particulier la sémantique datée – de l’oeuvre et le fait que le livre soit inachevé. Ensuite, la structure du Traité est aussi pointée du doigt. Son aspect est complexe car Clausewitz tient compte des interactions, il laisse donc une place aux réactions de l’ennemi, et que les arguments s’entrecroisent sans cesse. Donc, l’œuvre se laisse très difficilement abréger, résumer ou condenser.[1] Mais d’autres considérations entrent en ligne de compte. Premièrement, certains reprochent à On War de faire fi de la puissance navale. Deuxièmement, le Traité serait trop décalé par rapport à notre environnement. Il est vrai que Clausewitz n’a pas connu la puissance aérienne, ni la puissance nucléaire – qui a permis à de nombreux commentateurs de remettre en cause la valeur de la Formule -, ni les nouvelles menaces contemporaines – par exemple, lutte contre les narcotrafiquants, les opérations anti-terroristes liées à l’érosion du cadre de l’Etat-nation, bref, les phénomènes transnationaux -, ni la constitution de forces de maintien de la paix – le rôle dit de police militaire ou constabulatory force en anglais.[2] On verra toutefois que bien des auteurs sont parvenus à réconcilier le travail de Clausewitz en dépit de ces décalages.

Sur un autre plan, des considérations éthiques constituent parfois un obstacle supplémentaire. Ce point est valable pour ceux qui assimilent le Prussien à sa descendance marxiste.[3] D’autres voient en lui un ancêtre des Nazis. Eric Alterman remarque que l’on retrouve chez Clausewitz des passages antisémites – ce qui est exact. Pour cet auteur, lorsque l’on évoque le génocide des Juifs lors de la Seconde Guerre mondiale, Clausewitz est spirituellement bien présent. De plus, le Prussien est ici perçu comme un glorificateur de la guerre. Dans ce schéma, la Formule n’est plus envisagée que sous le jour d’une excuse dont le militaire peut se prévaloir lorsque le politique manque de connaissances en stratégie. En d’autres termes, la Formule ne servirait plus qu’à justifier toutes les erreurs des militaires.[4]

Suivant un autre raisonnement, l’importance du politique dans On War met des officiers mal à l’aise. Pour eux, le livre est tellement entremêlé de considérations sur la politique qu’il pourrait suggérer aux soldats qu’ils ont un mot à dire dans l’édification de celle-ci. Or, tout ceci est largement contraire à la tradition américaine, et même plus largement anglo-saxonne. David MacIsaac rapporte encore un obstacle à la diffusion du Traité – obstacle qu’il démonte dans son article. Selon certains, On War est un ouvrage de stratégie qui concerne les plus hautes instances militaires, pas les officiers subalternes. Pourtant, c’est bien aux officiers juniors qu’est enseignée la pensée de Clausewitz. Dès lors, il serait facile de comprendre le moindre intérêt de ces jeunes officiers. Pour MacIsaac, Clausewitz peut être utile à des officiers juniors car certains de ceux-ci monteront dans la hiérarchie et qu’ils n’auront alors probablement plus le temps de lire Clausewitz.[5]

A côté de cette liste d’obstacles à l’enseignement des idées de Clausewitz, il existe pourtant de nombreux éléments qui permettent d’affirmer que le Prussien est maintenant plus accessible outre-Atlantique. En ce qui concerne la difficulté d’aborder On war à cause de sa tonalité philosophique et du vocabulaire, on notera les progrès de la nouvelle traduction du Traité par Peter Paret et Michael Howard. Cette édition corrige des erreurs présentes dans les éditions précédentes – comme celle relative au retournement de la primauté du politique sur le militaire – mais elle rend également la lecture plus aisée, certains diront au détriment de l’authenticité du texte. L’ouvrage est complété par des essais de Peter Paret, Michael Howard et Bernard Brodie. Ces textes fournissent un contexte utile à la compréhension de Clausewitz. On a toutefois critiqué le premier de ces essais, celui de Bernard Brodie. Son texte est intitulé, The Continuing Relevance of Clausewitz.[6] Il y met en évidence les raisons valables pour continuer à lire Clausewitz. Il est vrai que Brodie apporte peu au débat ici.[7]

Brodie a écrit un second commentaire dans l’ouvrage. Il s’agit d’un guide d’aide à la lecture qui figure à la fin du livre. Ce commentaire procède en établissant de nombreux parallèles historiques qui sont des espèces d’illustrations. Mais ici la critique est divisée. Bien entendu, le caractère pragmatique et l’utilité de cet essai sont indéniables.[8] Mais le traitement de Brodie fait passer au second plan toute la richesse théorique du Traité.[9]

Notons aussi que certains regrettent l’absence d’index dans la nouvelle traduction de 1976. Il existait pourtant un index sommaire à l’édition de 1873 (traduction du colonel J.J. Graham). Un deuxième index fut ensuite réalisé dans les années 60 sur ordinateur mainframe. Cet index était tellement long qu’il en devenait quasiment impropre à l’utilisation. L’édition de 1984, basée sur celle de 1976 de Peter Paret et Michael Howard, contient par contre un court index des noms propres. Depuis, un nouvel index conceptuel a été réalisé en 1994-95 à Fort Leavenworth par l’U.S. Army’s School of Advanced Military Studies et un deuxième pour le compte de la Clausewitz Homepage de Christopher Bassford que l’on peut trouver sur l’Internet.[10] Ces index constituent bien entendu des aides supplémentaires à la compréhension de l’oeuvre du Prussien.

Ensuite, la lecture de Clausewitz sera facilitée par l’émergence d’articles et autres textes sur sa vie et ses écrits. De nombreux textes cherchent à expliquer qui était Clausewitz, quelles étaient ses idées, dans quel contexte il vécut et comment apprécier son œuvre au regard de ses filiations.[11] La qualité de ces textes est souvent considérable. Ils permettent de faire connaître et de rectifier les nombreuses erreurs d’interprétations qu’a subi le travail de Clausewitz. Ils donnent également des conseils au lecteur désirant aborder On War. Ainsi, dans un cours que Michael I. Handel enseigne aux élèves du Naval War College figure un texte intitulé Who is Afraid of Carl von Clausewitz ? – littéralement, Qui a peur de Carl von Clausewitz ? Si ce document est une introduction toute personnelle, elle constitue néanmoins l’un des guides de lecture le plus didactique qui existe. L’auteur y recommande de commencer la lecture du Traité par le Livre II dans lequel résident les fondements méthodologiques de l’analyse. Michael Handel prend également en compte quelques autres difficultés relatives au livre, ce qu’il considère être des contradictions – par exemple entre les concepts de point culminant et de continuité. Pour lui, pour surmonter les difficultés de On War, la meilleure solution est de le relire attentivement à plusieurs reprises.[12] Lloyd J. Matthews suggérera également que pour améliorer la compréhension de l’ouvrage, s’aider d’interprètes historiques peut s’avérer utile.[13]

Il existe aussi des articles qui tentent de condenser la pensée de Clausewitz en quelques pages. Ceux-ci mènent parfois à un résultat assez paradoxal. Bien que les articles en question « vénèrent » l’aspect non dogmatique de Clausewitz, son approche philosophique, sa méfiance des lois de la guerre, ils finissent par définir l’œuvre du stratégiste en termes étroits et quasi-jominiens, ressemblant aux principes de la guerre.[14] Nul doute qu’une telle approche aide également à la compréhension de On War mais elle tend à figer l’analyse clausewitzienne. Par contre, l’approche de Handel mentionnée ci-dessus est peut être trop moderne, mais elle a l’avantage de développer un questionnement critique. Les textes qui résument Clausewitz en rapidité donnent parfois l’impression de vouloir se débarrasser de lui aussi rapidement que possible. Quoi qu’il en soit, Clausewitz n’est en tout cas plus simplement un nom que l’on cite pour rehausser le contenu d’un écrit. Il est devenu source d’intérêts à part entière.

Section 2 – La méthode de Clausewitz et le rôle de l’histoire

Evoquer la méthode Clausewitz est aussi une étape importante pour mieux comprendre son oeuvre. Du point de vue académique, sa méthode est devenue un sujet de discussions acharnées. Mais on constate également que certains des commentateurs militaires ont réellement pris le temps d’analyser les fondements théoriques de la pensée de Clausewitz. Il est vrai que ces commentaires ne sont pas légion, ni foncièrement originaux, par comparaison aux travaux académiques. Mais notons que l’originalité ou l’intellectualisme à tous crins ne sont pas les objectifs premiers du soldat, qui veut comprendre pour transformer cette connaissance en capacité. Il convient donc de rendre justice à l’effort fourni par plusieurs auteurs des forces armées. Ceux-ci auraient largement pu se passer du labeur méthodologique. Au total, ce travail dénote bien souvent un intérêt réel pour Clausewitz et une volonté « d’aller plus loin ». Indéniablement, ces auteurs ont encore facilité la tâche de compréhension du Traité. Bien entendu, c’est le rôle de l’histoire qui est le plus largement illustré, discipline traditionnelle à l’étude militaire et élevée au rang d’incontournable dans l’armée prusso-allemande de von Moltke.

Dans le discours stratégique américain, on peut bien entendu retenir le rôle général, illustratif et didactique, qui est conféré à l’histoire. Ainsi le FM 100-5 d’août 1982 donne pour exemple de l’approche indirecte la bataille de Vicksburg. Ensuite, l’exemple de passage réussi de la défense à l’offensive, est celui de la bataille de Tannenberg.[15] L’histoire sert aussi à donner une assise à la réflexion sur la Grand Strategy.[16] Elle devient quasiment la recette de la réussite militaire, comme la mise en évidence du cas du général Patton le montre. Celui-ci exigeait de ses officiers une lecture quotidienne de 30 minutes minimum d’histoire militaire.[17] En résumé, on constate que l’étude historique a pris une place d’envergure au sein du mouvement des réformateurs militaires.[18]

Dans ce contexte, on posera la question de savoir pour quel motif la relation qui lie Clausewitz à l’histoire militaire est évoquée dans le discours stratégique américain ? La réponse est en fait assez simple. Clausewitz et sa méthode permettent de comprendre la guerre au travers d’une analyse historique. Mais sous cette simplicité apparente, le rôle conféré à l’étude historique varie selon les auteurs. Un élément de consensus émerge toutefois parmi ceux-ci ; la guerre n’est pas une science – dans le sens de science dure – mais le domaine des frictions et du moral. La guerre est donc plutôt perçue comme un art, d’autant plus que selon Clausewitz elle appelle le génie. Vu que la guerre n’est pas une science, l’histoire devient nécessaire à son étude.[19]

Mais plus précisément, comment l’histoire peut-elle aider à analyser la guerre ? Pour Jay Luvaas, la méthode de Clausewitz amènerait en fait son lecteur à se placer dans la peau de chacun des grands capitaines qu’il étudie au travers de sa méthode critique.[20] Se mettre dans la peau d’un personnage historique c’est aussi, plus largement, revivre les événements du passé. De cette manière, les étudiants de la School of Advanced Military Studies de Fort Leavenworth ou de la School of Advanced Airpower Studies de Maxwell A.F.B. sont amenés à raisonner sur base d’hypothèses du type : que se serait-il passé si … La pratique de cette méthode implique au départ une connaissance honnête de l’histoire militaire, principalement au niveau opérationnel. Un investissement personnel en la matière est nécessaire. La méthode employée au sein de ces écoles constitue en fait la base de la critique militaire. Et cette critique militaire n’est rien moins qu’une véritable théorie.[21] Plus accessoirement, le rôle de l’histoire dans la formation identitaire du militaire professionnel est aussi mentionné. Quoi qu’il en soit, il existe malgré tout une coupure entre l’historien académique, pratiquant une recherche scientifique et l’historien militaire dont la vertu est d’être didactique.[22]

Mais cette vertu pédagogique ne doit-elle pas d’abord être attribuée à Jomini, et non à Clausewitz ? On voit déjà poindre une brèche dans le soi-disant caractère irréconciliable des deux penseurs. Cette brèche s’élargit encore lorsque l’on évoque la question des principes de la guerre. En effet, pour l’U.S. Army, le rôle de l’histoire est devenu primordial dans l’étude des principes de la guerre. La méthode d’investigation historique critique de Clausewitz – découverte des faits et agencement de ceux-ci, recherches effets-causes, évaluation des moyens employés – passe ici au premier plan.[23] Par conséquent, les principes jominiens prennent leur pleine validité au travers de l’enquête historique clausewitzienne.

Notons aussi qu’il existe une certaine similitude entre l’approche choisie par les écoles militaires de l’armée de terre et de la force aérienne avec celle choisie au sein du Naval War College. Les membres de cette dernière institution pensent que leur but est plus d’éduquer des officiers que de les entraîner techniquement. Dans ce processus, l’histoire est encore une fois mise en évidence. Mais pour cette école, le précepte est surtout attribué à Alfred Thayer Mahan.[24]

Néanmoins, dans le cadre du Military Reform Movement, quelques-uns critiquèrent l’ampleur prise par l’étude de l’histoire. N’est-elle pas déjà assez étudiée ? Chaque situation historique n’est-elle pas trop particulière que pour établir des enseignements valables aujourd’hui ?[25] Dans un article sur Clausewitz, Patrick M. Cronin mettait également ses lecteurs en garde contre l’abus d’histoire – ou plutôt contre les comparaisons douteuses.[26]

Mais alors où situer le point d’équilibre entre trop de comparaison et pas assez ? Clausewitz sert encore à éclairer le chercheur sur ce point. Il envisage quatre possibilités d’utilisation de l’histoire: pour expliquer un phénomène, pour montrer l’application d’une idée, pour démontrer la possibilité d’existence d’un phénomène ; ou pour déduire une doctrine.[27] C’est sur ce dernier point que les difficultés se montrent réellement car il convient de convenablement différencier ce qui ressort du contexte et ce qui est valable en dehors de celui-ci.[28] Malgré tout, la valeur de l’histoire dans le développement des idées – dans le domaine de l’imagination – est largement reconnue.[29]

Toujours dans le domaine de la méthode historique, mentionnons que la voix de l’historien militaire britannique Michael E. Howard se fait encore souvent entendre au sein du discours stratégique américain. Michael E. Howard insiste sur la nécessité d’étudier l’histoire dans son contexte, le contexte social en particulier, et on retrouvera là un des enseignements de Clausewitz. Le rôle de la technologie doit aussi être relativisé selon cette approche.[30] Les prescriptions méthodologiques de l’historien sont régulièrement rappelées : objectivité, utilité, et caractère littéraire – literacy – ensuite nécessité d’étudier le passé dans son contexte, en profondeur et en largeur.[31] Peter Paret, lui, se sert aussi des enseignements clausewitziens pour affirmer que toute histoire militaire ne peut se contenter de considérations uniquement … militaires. Ce qui s’avérait vrai en 1827 conserve toute sa validité à l’époque de la guerre du Golfe.[32] L’arrivée de nouvelles technologies au sein des forces armées – la révolution dans les affaires militaires – ne réduit pas à néant le besoin d’histoire. Les enseignements de Clausewitz servent encore de justificatifs sur ce point.[33]

Pour terminer, citons le travail pionnier de Eliot A. Cohen et John Gooch dans Military Misfortunes, publié pour la première fois en 1990. La méthode de Clausewitz, sa Kritik, a servi de point de départ à la rédaction de cet ouvrage sur les grands échecs militaires. Plutôt que de copier les réussites des grands capitaines, les auteurs trouvent plus intéressant de découvrir les raisons de leurs échecs majeurs grâce à quelques analyses de cas : Gallipoli, la guerre anti-sous-marine américaine en 1942, l’action des forces aériennes françaises en mai-juin 1940, etc. Par ailleurs, les deux chercheurs se sont conformés au principe de Clausewitz selon lequel il vaut mieux connaître en profondeur un ou deux événements militaires – relativement récents – et non une multitude d’entre eux en surface.[34]

Section 3 – La philosophie

La relation entre Clausewitz et la philosophie est largement discutée dans les travaux académiques de Peter Paret, Azar Gat, Raymond Aron , Amos Perlmutter, etc. Mais, ici, on portera attention à des textes de plus grande distribution au sein du discours stratégique américain, comme ceux publiés dans la Military Review ou la Naval War College Review.

En fait, il y a assez peu de discussions à l’égard de l’approche philosophique de Clausewitz. Dans les revues professionnelles, sa méthode est souvent comparée à celle de Hegel et sa dialectique ou à Kant pour sa différenciation entre la réalité et la théorie. Le sujet porte à débat. Bernard Brodie, lui, rattachait d’abord Clausewitz à Hegel et ensuite à Kant. Le concept d’idéal, et ses manifestations, propre aux socratiques, est aussi évoqué. Les auteurs plus pointilleux citent tout d’abord Montesquieu, dont Clausewitz admirait le style direct.[35] Clausewitz est aussi représenté comme un « enfant de son époque », soit l’époque de l’Aüfkalrung, ou des Lumières. Dans un sens large, loin d’être étroitement philosophique, il faut bien le reconnaître, il est cité aux côtés de Schiller, Herder, Fichte, Ranke, les frères Humboldt, etc. Cela permet de découvrir que son entourage était composé d’éducateurs, de poètes, d’économistes, d’historiens et de réformateurs politiques. Son époque est décrite comme celle de mouvements contradictoires : la continuation de l’âge de la Raison, le Romantisme, ou la synthèse des deux courants auxquels Clausewitz se raccrochait.[36]

Mentionnons aussi Richard M. Swain qui rédigea un article sur les concepts philosophiques de Clausewitz au travers de l’analyse de Raymond Aron – ce qui ne l’empêche pas de citer les travaux de Peter Paret. Reprenant Paret, l’auteur conçoit la méthode de Clausewitz comme phénoménologique : le Prussien considère le phénomène guerre et le fait varier dans son imagination. De cette manière il est en mesure de percevoir quels éléments sont, ou ne sont pas, nécessaires à sa définition. Cette façon de procéder l’amena a établir le concept de guerre absolue. Ensuite, c’est à Raymond Aron qu’il s’adresse en vue de donner les différentes définitions de la guerre selon le Prussien : moniste d’abord (la guerre est le moyen d’asseoir notre volonté face à l’autre), dualiste ensuite (la lutte entre deux adversaires avec pour résultat l’ascension aux extrêmes) et trinitaire pour terminer.[37]

Par contre, certains cours dispensés dans les écoles militaires, comme ceux de Michael I. Handel, s’attardent nettement moins à l’apport philosophique chez Clausewitz. Michael Handel évoque le mot gestalt, pointant par-là l’impératif de la totalité dans l’analyse clausewitzienne. Il mentionne aussi le terme d’idéal-type de la guerre absolue par rapport à la guerre réelle, mais il ne cite pas le nom de Max Weber, ou de Montesquieu, au passage.[38] Michael I. Handel comparera tout de même la guerre absolue chez Clausewitz à la méthode de Newton. Pour Handel, le physicien théorisa la gravité dans un monde sans frictions. Il confronta ensuite son modèle à la réalité.[39]

Bref, comme on l’a vu, il existe depuis la fin de la guerre du Vietnam, un intérêt certain pour Clausewitz. Cet intérêt a permis à plusieurs auteurs de s’aventurer non seulement dans le contenu de l’œuvre du Prussien, mais aussi, en moindre mesure il faut le concéder, dans les fondements épistémologiques de son travail. Indéniablement, ce fourmillement de réflexions a amélioré la compréhension de Clausewitz et fait régresser bien des appréciations abusives de son Traité.

Section 4 – Les approches scientifiques de la guerre

Grossièrement, deux optiques prévalent au sein du discours stratégique américain quant au rôle de la technologie. La première est parfaitement compatible avec Clausewitz et s’appuie même souvent sur celui-ci. Selon cette approche, la guerre est une activité sociale irréductible à une science parfaite, « mathématisable » et prévisible. La guerre est le fruit de la société de laquelle elle émerge ; elle est soumise au politique ; elle laisse place aux frictions, au moral, au génie militaire et ; le rôle de l’histoire pour la comprendre est primordial.[40] De cette « école » découle une relativisation de l’importance à accorder aux moyens automatiques utilisés dans la guerre – principalement ceux qui servent à traiter l’information. Parfois, cette approche pousse la relativisation jusqu’à la méfiance.[41] Après tout, comme le faisait remarquer Bernard Brodie, l’époque de Clausewitz est surtout marquée par une révolution politique et non par des changements technologiques.[42] Le Prussien est donc bien perçu comme idéaliste et non matérialiste. De cette « école » découle également l’idée que On War n’est pas un livre de recettes mais une réflexion sur la guerre.[43] Cette approche entre en conflit avec la tendance qui consiste à affirmer que les technologies dont disposent maintenant les forces armées américaines sont de nature à venir à bout des frictions. Les tenants de la deuxième approche seront peu décrits ici car la plupart du temps, lorsqu’ils prennent la parole dans le discours stratégique américain, ils ne font pas mention à Clausewitz, même pas pour le dénigrer.

On verra donc comment le discours stratégique américain organise sa réflexion à propos du rapport qui unit Clausewitz et l’idée de science, ou plus généralement de l’approche dite scientifique de la guerre.

En premier lieu, il convient de retenir des auteurs qui critiquent l’approche bureaucratique et managériale du Pentagone. Cette tradition trouve principalement son origine à l’arrivée de Robert S. McNamara à la tête du département de la défense en 1960.[44] Il est assez aisé de montrer un parallélisme entre ces méthodes managériales, basées sur des comparaisons coût-efficacité ou analyse des systèmes, et le paradigme jominien de la guerre. Le lien les unissant est indéniablement le rationalisme extrême et le pragmatisme que recherche tant le soldat américain dans des sources prescriptives. A contrario, Clausewitz pose problème à ce niveau. Sa tonalité romantique et le peu d’indication qu’il donne sur le « comment » de l’agir constituent de véritables obstacles pour l’utilitarisme à court terme.[45]

Comme on l’a vu, Bernard Brodie mettait déjà en garde ses lecteurs, dans les années 60, contre les limites des approches recelant de formules et de chiffres. Le stratégiste poursuit sa critique en 1976 en prenant appui sur Clausewitz. Pour Brodie, lorsque Clausewitz désirait comparer la valeur relative des différentes armes de son époque – cavalerie, infanterie, artillerie – il lui était facile de calculer le coût individuel de chaque Arme. Par contre, la comparaison de la valeur des différentes composantes de l’armée entre-elles lui était un problème autrement plus délicat. Le résultat d’une telle comparaison ne pouvait être que le fruit d’une situation donnée. Quelle que soit la méthode employée, pour Brodie, il subsistera toujours un degré d’intuition dans ce type de recherche.[46]

Edward N. Luttwak est un autre ténor de la critique de l’approche managériale.[47] Pour lui, l’histoire doit jouer un rôle fondamental dans l’apprentissage. C’est grâce à cette discipline que l’on peut éviter de retomber dans les écueils bureaucratiques de l’équipe McNamara. Dans cette critique, Luttwak s’appuiera aussi sur Clausewitz.[48] L’opinion de ce réformateur n’est toutefois pas partagée par tout le monde. Richard K. Betts par exemple considérera que Luttwak va trop loin. Bien entendu, note Betts, les classiques de la stratégie sont d’un apport certain, mais ils demeurent insuffisants pour faire face à toutes les questions modernes. Betts pense donc qu’il est nécessaire d’établir un bon équilibre dans l’usage qui est fait des outils techniques, mathématiques, logiques et des outils historiques, parmi lesquels les classiques de la stratégie.[49]

James J. Schneider remettra aussi en cause les approches dites scientifiques. Il mentionne cinq raisons à ce propos : (1) les approches scientifiques manquent d’une vision interdisciplinaire unifiée ; (2) lorsqu’elles sont le fruit de civils, elles sont défaillantes par rapport à l’image qu’elles donnent de la réalité du combat (3) ; il n’existe pas de relations symbiotiques entre l’historien militaire et le scientifique militaire (4) ; souvent le leadership militaire ne pose pas les bonnes questions aux scientifiques (5) ; l’art opérationnel est souvent non traité par ces approches. Schneider propose donc un retour aux grands classiques et à l’histoire. Il cite en vrac : Clausewitz, T.E. Lawrence, R. Aron , Paul Kennedy, Schlieffen, Gustave Adolphe, Moltke l’Ancien, Jean Bloch, Mikhaïl V. Frounzé, Mikhaïl Toukhatchevsky, J.F.C. Fuller, B.H. Liddell Hart, etc. Le retour aux classiques est bien entendu envisagé en vue d’apprendre, ou de réapprendre, l’art opérationnel.[50]

Globalement, lorsque le nom de Clausewitz apparaît dans la thématique des approches scientifiques de la guerre, il sert à remettre en valeur les facteurs intangibles de ce phénomène, ceux qui peuvent être abordés mais jamais complètement analysés par l’histoire. Clausewitz est généralement mis au regard d’une vision non seulement plus historique de la guerre mais aussi plus proche des sciences sociales. Pour illustrer ce point, une critique du Makers of Modern Strategy, de Peter Paret,[51] publiée en 1987 dans International Security est très éclairante. Pour son auteur, Stephen Walt, la lecture de l’ouvrage édité par Paret montre un manque de rigueur scientifique. Les essais présentés dans le Makers of Modern Strategy ne sont pas suffisamment critiques. De tous les classiques présentés, seuls les essais sur Clausewitz et, dans une moindre mesure, sur Hans Delbrück, résisteraient mieux à l’épreuve du temps. Walt préconise une approche systématique et une enquête critique de la stratégie. Il prône en fait une méthode proche de la sociologie, capable d’analyser des phénomènes comme les rivalités inter-services, l’opposition à l’innovation, le rôle du politique, etc.[52] Constatons aussi la réaction de Michael I. Handel face à l’assertion du britannique John Keegan selon qui, chez Clausewitz, la guerre est une activité purement rationnelle toute faite de calculation. Handel contredit vivement une telle opinion. Pour lui, les concepts de coup d’œil, charisme, créativité sont inconciliables avec une vision purement rationnelle de la guerre.[53]

Enfin, le nom du Prussien sert aussi à rappeler que les possibilités de mathématisation des recherches en relations internationales sont limitées. Les prédictions sont très difficiles à établir, car, entre autres choses, les mathématiques ne permettent pas de prendre en compte les facteurs moraux ou idéologiques.[54]

A l’opposé de cette tendance qui consiste à utiliser Clausewitz pour relativiser l’importance des théories scientifiques, Trevor N. Dupuy s’est servi du Prussien de façon étrange, voire même déconcertante. Cet auteur a tenté de développer un modèle mathématique de la guerre. Mais, le plus surprenant est de constater qu’il s’inspire très largement – et très librement il le reconnaît – de Clausewitz. Considérant l’histoire comme matière première, Dupuy commence son exposé par un tour d’horizon des classiques de la stratégie (Jomini, Clausewitz, Ardant du Picq, D.H. et T.H. Mahan, etc.) et de leur apport. Il livre ensuite treize affirmations qu’il considère être des vérités immuables du combat : l’impératif de mener des opérations offensives pour obtenir des résultats positifs au combat ; la défensive comme forme la plus forte de la guerre ; la nécessité de prendre une position défensive lorsque le passage à l’offensive s’avère impossible, l’initiative comme moyen d’appliquer sa puissance de façon prépondérante ; le fait que la puissance de combat supérieure gagne toujours ; etc. Après maints « calculs », Dupuy finit par présenter la formule P = N.V.Q. où P est la puissance de combat, N le nombre de troupes, V les circonstances variables affectant le combat et Q la qualité des forces. V n’étant pas défini, on peut se demander quelle est la valeur de l’exercice.[55]

Aujourd’hui, les développements de la R.M.A. ont soulevé des craintes parmi les tenants d’une étude historique et classique de la stratégie. Williamson Murray se demande si l’importance accordée actuellement aux facteurs techniques, au matériel, n’est pas de nature à faire retomber la pensée stratégique américaine dans des travers identiques à ceux qu’elle a connu pendant la guerre du Vietnam. Le sentiment qu’il est possible de se débarrasser des frictions clausewitziennes, grâce aux moyens de renseignement, de commandement et de contrôle, ne serait rien de plus qu’une illusion.[56] Bien que l’on vive à l’âge du traitement automatisé des informations, les « clausewitziens » font malgré tout remarquer que les subjectivités continuent d’opérer et qu’à côté de la sphère physique, une sphère morale coexiste. Ils ajoutent que la chance ne peut-être proprement quantifiée. L’emploi d’un jargon technique donne peut être une impression de scientificité aux théories militaires, mais c’est à mauvais escient.[57] Ceux qui s’inspirent de Clausewitz ont la bienséance de mettre en garde les nouveaux « faiseurs de systèmes ».

Notons pour terminer que le nom de Clausewitz revient de plus en plus régulièrement dans l’application que les militaires américains font des théories de la complexité. Ici, l’emploi des idées de Clausewitz se situe à la croisée des chemins. Les théories de la complexité se développent de plus en plus comme un nouveau paradigme scientifique. Issues des sciences de la nature, elles tendent à s’infiltrer parmi les sciences humaines, voire à les absorber et leur imposer une nouvelle lecture. Certains auteurs utilisent le modèle complexe comme une sorte de métaphore, en acceptant ses limites. Il le confronte ensuite aux idées de Clausewitz. D’autres adaptent le Prussien dans un nouveau schéma positiviste complexe. Comme l’indique John E. Tashjean, les théories de la complexité ont en tout cas l’avantage de faire régresser l’empirisme logique traditionnel du discours stratégique. Elles ont permis à des concepts en provenance des sciences sociales de s’insérer dans la réflexion des soldats.[58] Toutefois, ces dérives rationalisantes à l’extrême – encore une fois positiviste – ne sont peut-être pas si éloignées (nous traiterons plus en profondeur des théories de la complexité, voir infra).

Section 5 – Les principes de la guerre

Les quelques constatations générales établies à propos des principes de la guerre de 1945 à la guerre du Vietnam restent encore valables de la fin de la guerre du Vietnam à nos jours. Un seul point change réellement ; on ne retrouve quasiment plus d’articles d’auteurs étrangers en parlant dans les revues américaines. Par contre, on peut affirmer que les principes ont encore gagné en stature avec le mouvement de réforme militaire – non des moindres, par l’utilisation qu’en fait Harry G. Summers dans son fameux ouvrage On Strategy.[59] Etudions rapidement leur diffusion dans la structure doctrinale des différentes forces armées.

Tout d’abord, il est nécessaire de rappeler que l’édition de 1976 du manuel FM 100-5 avait été critiquée car elle ne renfermait pas la liste des principes de la guerre, considérés comme fondement de tout l’art opérationnel.[60] Ces principes réapparaîtront dans l’édition suivante, celle de 1982. Ils sont encore présents dans l’édition de 1993 du FM 100-5, mais répartis en deux listes : principes de la guerre et principes des opérations autres que la guerre.[61] Il avait ensuite été proposé de fondre les deux listes dans l’édition suivante du manuel.[62] Cette proposition a bien été retenue pour la dernière édition du manuel qui est maintenant rebaptisé FM 3-0, Operations.[63] Le manuel FM 100-1, The Army publié en 1978 reprenait également les principes.[64] Ce dernier manuel les reprendra encore dans sa version de juin 1994.[65] La dernière version à ce jour, juin 2001, a été rebaptisée FM 1. Elle mentionne à peine les principes – sans en donner la liste – dans la préface.[66]

Pourtant, l’actuelle révolution dans les affaires militaires n’a pas mis un terme aux discussions sur les principes. De nouveaux principes plus au goût du jour sont même proposés : tromperie, rapidité d’exécution, façonnage de l’ennemi et exploitation de la victoire. Sun Zi, Napoléon et Stonewall Jackson servent ici de modèle.[67]

Dans l’U.S. Navy par contre, le corpus doctrinal est plus rebelle aux principes. Elle ne les accepte qu’en 1994, et encore sous forme de « déclaration de politique » et non sous une forme complètement officielle doctrinale.[68] Néanmoins, les principes figurent encore aujourd’hui dans le document NDP 1 de 1994, l’équivalent du FM 100-5 (et FM 3-0 actuellement) pour l’U.S. Navy.[69]

Au sein du Corps des Marines, les principes ne figuraient pas véritablement dans le manuel FMFM 1, Warfighting. Ce dernier ne mentionnait que les principes de concentration et de vitesse et non la liste habituelle.[70] Actuellement, les principes sont repris dans les manuels MCDP 1, Warfighting de juin 1997, MCDP 1-0, Marine Corps Operations de juin 2000 (qui reprend également à deux reprises le concept de points décisifs) et MCDP 5, Planning de juillet 1997. De plus, le manuel MCDP 1-1, Strategy de novembre 1997 fait référence aux principes sur base de la pensée de Corbett. Par contre, le MCDP 1-2, Campaigning ne les contient pas.[71] Ajoutons aussi que dans un White Paper commun à l’U.S. Navy et au Corps des fusiliers marins – Operational Maneuver from the Sea -, on trouve des principes exprimés sous une forme légèrement modifiée.[72] Au total, pour le Corps des Marines, tout comme pour l’US Navy, la référence aux principes est moins systématique qu’au sein de l’armée de terre.

Pour l’U.S. Air Force, le document AFM 1-1 reprenait les principes. Il en va de même pour le manuel AFDD 1 plus récent.[73] Les principes sont cités aux côtés de concepts clausewitziens comme les frictions ou mis en parallèle avec Sun Zi.[74] Sous une approche assez similaire, le colonel Phillip S. Meilinger, de l’U.S. Air Force, les utilise aussi dans un document nommé Ten Propositions Regarding Airpower. Ce colonel historien montre un certain scepticisme vis-à-vis des principes mais rappelle qu’ils correspondent à une attente réelle de la part des soldats.[75]

La doctrine interarmes consacre également les principes. On retrouve la liste de principes de la France, des Etats-Unis, de la République Populaire de Chine, de l’ex-U.R.S.S., de la Grande-Bretagne / Australie dans le manuel AFSC Pub. 1, The Joint Staff Officer’s Guide de 1997.[76] La liste figurait aussi dans Joint Publication 1, Joint Warfare of the Armed Forces of the United States, de 1995, et dans Joint Doctrine, Capstone and Keystone Primer, de 1997. On trouve une référence à Sun Zi en rapport avec les principes dans ce dernier manuel.[77]

Il convient de se demander maintenant ce qu’il en est du contenu et des réflexions tournant autour de ces listes. On a déjà indiqué que les constatations émises à ce propos avant la fin de la guerre du Vietnam restent majoritairement valides. Les textes sont avant tout très peu dogmatiques à l’encontre des principes. Tout un chacun peut encore proposer un raisonnement qui permet de modifier ou additionner un principe. On citera, à titre d’exemple, la tentative de proposer le soldat individuel comme principe supplémentaire et de faire valoir la nécessité de le protéger, le « blinder », entre autres en le plaçant dans un véhicule … blindé.[78] Ailleurs, dans un article signé par le général Starry, celui-ci pense que la valeur du soutien populaire pourrait être un facteur supplémentaire répertorié parmi la liste des principes[79] Il arrive également que le discours stratégique américain assimile Sun Zi aux principes de la guerre.[80] Le penseur chinois est toutefois légèrement différencié de l’approche jominienne. Les catégories utilisées dans l’œuvre de Sun Zi ont des racines autres que celles de Jomini : harmonie et chaos, vide et solide, méthode directe et indirecte – crafty et straightforward -, disposition et puissance – form et power.[81]

Ensuite, on affirme toujours que les principes doivent être étudiés dans le contexte de l’histoire militaire. Ainsi, un auteur se servit des principes comme schéma d’analyse de l’opération Just Cause menée à Panama en 1989.[82] On ajoute également qu’ils ne constituent pas une check-list mais un outil théorique.[83]

Il a déjà été mentionné que Clausewitz et Jomini étaient parfois confondus comme sources des principes dans le discours stratégique américain de la fin de la Seconde Guerre mondiale à la guerre du Vietnam. C’est toujours le cas, mais de manière moins fréquente.[84] Le Prussien est ainsi parfois assimilé au principe d’économie des forces – défini comme l’utilisation du minimum de forces requises en vue d’accomplir une mission.[85] Dans un autre cas, il est mis en regard du principe du moral, en complément de Jomini.[86] Quant à l’ouvrage Principles of War, qui avait largement contribué à la confusion entre le Suisse et Clausewitz, il est encore largement disponible. Ce document fut réimprimé en 1987 et est actuellement disponible sur l’Internet.[87] Mais la critique tend à considérer ce texte comme accessoire à son œuvre. On War est donc devenu un point de passage obligatoire à la compréhension de Clausewitz. Les Principles ne sont pas considérés comme un résumé du Traité.[88]

On assiste donc à un effort notable du discours stratégique américain en vue de mieux comprendre Clausewitz et ne pas le réduire à une liste de principes. Il y a pourtant matière à critique. Parfois, des articles publiés dans les revues des différents services des forces armées simplifient à outrance On War, ou des parties de cet ouvrage. Par exemple dans un article publié en 1980 dans l’Air University Review à propos de On War, chaque titre de paragraphe est mis en évidence comme le serait un principe : (1) la connaissance doit devenir capacité ; (2) la guerre est un moyen sérieux d’un but sérieux ; (3) le courage est la première nécessité du soldat ; (4) la guerre est le domaine de la souffrance physique et de la violence ; (5) en tactique, comme en stratégie, la supériorité du nombre, est l’élément le plus commun de la victoire ; (6) la guerre est instrument du politique.[89]

Proche de cette description, on trouve un autre texte, de Patrick M. Cronin, paru dans la Military Review en 1985. Le Traité y est résumé comme suit : (1) la guerre est la continuation de la politique par des moyens violents ; (2) la guerre est le résultat des interactions du gouvernement, du peuple et des forces armées ; (3) le politicien donne forme à la stratégie militaire ; (4) le politicien doit être au fait des affaires militaires ; (5) le politicien guide la guerre ; (6) le soldat aide le politicien à formuler les buts de la politique ; (7) la théorie est un guide ; (8) la guerre est le domaine des frictions ; (9) la défense est la forme la plus forte de la guerre ; (10) les forces armées ennemies figurent parmi les objectifs principaux ; (11) les forces numériques sont fondamentales mais insuffisantes à assurer une victoire ; (12) l’offensive est le moyen d’obtenir un but positif, etc. La méthode se rapproche une fois de plus de celle de Jomini et de ses principes.[90]

Néanmoins, ces travaux s’avèrent fondamentaux pour la compréhension de On War. Mais il est dommage que cette façon de procéder réduise pratiquement à néant l’aspect dynamique du travail de Clausewitz. Il est vrai que les principes de la guerre se limitent le plus souvent à un concept dont l’interprétation est large, tandis que les articles tentant de résumer Clausewitz établissent des espèces de maximes qui mettent généralement deux éléments en relation, ce qui est un premier pas vers une approche plus dynamique. Dans un article publié en 1965, Peter Paret mettait déjà en garde contre l’appauvrissement des tentatives de résumer Clausewitz sous cette forme. Cela conduit le plus souvent à oublier, ou reléguer au second plan, les aspects méthodologiques et « dialectiques » du travail de l’officier prussien.[91]

En fait, l’inimitié notable sur le plan intellectuel de Clausewitz et Jomini, quand ils étaient encore vivants, ne dérange pas outre mesure le discours stratégique américain. Les deux approches longtemps considérées comme incompatibles deviennent complémentaires.[92] Cet aspect des choses sera encore plus visible lorsque les concepts de point décisif et de centre de gravité (voir infra) seront abordés.[93] Pour Richard M. Swain, Clausewitz a tenté de ramener tout son travail à un point focal. Jomini, lui, n’est pas tant mauvais, qu’il est plus limité dans son approche : la somme de l’œuvre du Suisse n’est pas plus grande que ses parties. Swain pense que chacun des penseurs occupa une sphère d’activité différente. Il serait inutile de les opposer car leurs cadres de référence sont différents.[94] Mais l’enthousiasme pour Jomini n’est pas partagé par tout le monde. Pour Christopher Bassford, Jomini a été complètement absorbé dans la façon d’écrire la doctrine militaire. Ce qui n’est pas le cas de Clausewitz.[95]

Notons aussi la réaction de Phillip Crowl envers les principes. En prenant appui sur Mahan, Crowl pense qu’il peut affirmer qu’il n’existe pas de principes scientifiquement historiques de la guerre. L’auteur propose donc d’étudier la guerre sous la forme d’une série de questions, constituant une sorte de cadre d’analyse : comment se présente la stabilité du front domestique, quelles sont les alternatives aux opérations, quel en est l’objectif, etc. L’histoire aide bien entendu celui qui veut comprendre la guerre, mais elle est insuffisante. Et Crowl de conclure que la notion clausewitzienne de génie arrive en renfort lorsque les plans s’avèrent désuets en cours d’opération.[96]

[1] On retrouve des considérations assez identiques de la part d’un critique britannique : Thorne I.D.P., « Correspondance On Clausewitz », The Army Quaterly and Defence Journal, octobre 1971, p. 116.

[2] Shepard J.E., Jr., « On War : Is Clausewitz Still Relevant? », Parameters, septembre 1990, pp. 85-99.

[3] Voir par exemple : Cronin P.M., « Clausewitz Condensed », Military Review, août 1985, p. 48 (article reproduit pour le Congressional Research Service, The Library of Congres, par exemple disponible à le site : www.au.af.mil/au/awc/awcgate/clausewitz/clswtz-c.htm) ; Matthews L.J., « On Clausewitz », Army, février 1988, pp. 20-24 (republié dans la Military Review, août 1988, pp. 83-84).

[4] Alterman E., « The Use and Abuse of Clausewitz », Parameters, été 1987, pp. 27 ; 30-31.

[5] McIsaac D., « Master at Arms: Clausewitz in Full View », art. cit., p. 83.

[6] Brodie B., « The Continuing Relevance of Clausewitz », dans On War, pp. 45-58.

[7] Lowenthal M., « Carl von Clausewitz – Reviews of Books », art. cit., p. 609.

[8] Voir l’opinion positive de : Luttwak E.N., « Reconsideration: Clausewitz and War », dans Luttwak E.N., Strategy and Politics (Collected Essays), New Brunswick & Londres, Transaction Books, 1980, p. 261 (initialement publié dans The New Republic, mai 14, 1977).

[9] King J.E., « On Clausewitz: Master Theorist of War », Naval War College Review, automne 1977, p. 31.

[10] Bassford Ch., « Indexes to Clausewitz’s On War », (s.d.) (http://www.mnsinc.com/cbassfrd/cwzHOME/wordndx.htm). Les deux derniers index sont consultables sur l’Internet.

[11] Voir, par exemple : Cannon M.W., « Clausewitz for Beginners », art. cit., pp. 48-57.

[12] Handel M.I., Who Is Afraid of Carl von Clausewitz ? A Guide to the Perplexed, Department of Strategy and Policy, United Naval War College, 6th Edition, été 1997.

[13] Matthews L.J., art. cit., pp. 20-24.

[14] Par exemple : Cronin P.M., « Clausewitz Condensed », art. cit., 40-49 ; Cole J.L. Jr., « ON WAR Today? », Air University Review, mai-juin 1980, pp. 20-23.

[15] Romjue J.L., « The Evolution of AirLand Battle Concept », art. cit., p. 14.

[16] Baumann R.F., « Historical Framework for the Concept of Strategy », Military Review, mars-avril 1997, pp. 2-13.

[17] Dietrich S.E., « To Be Successful Soldier, You Must Know History – (review essay : The Patton Mind », Military Review, août 1993, p. 67.

[18] Cette place accordée à l’histoire s’avère durable. Voir par exemple en 1990 : Krause M.D. & Newell C.D., « Introduction », Military Review, septembre 1990, p. 1. Voir aussi l’impressionnante revue commentée d’ouvrages d’histoire militaire par Richard M. Swain publié dans la Military Review. Y figurent pêle-mêle T.E. Lawrence, John Keegan, Napoléon, Liddell Hart, Churchill, van Creveld, etc. Swain R.M., « The Written History of Operational Art », Military Review, septembre 1990, pp. 100-105.

[19] Allen R.L., « Piercing the Veil of Operational Art », Parameters, été 1995, pp. 111-119.

[20] Luvaas J., « Thinking at the Operational Level », Parameters, printemps 1986, p. 3.

[21] Handel M.I., Who Is Afraid of Carl von Clausewitz ?, op. cit. ; King J.E., « On Clausewitz: Master Theorist of War », art. cit., pp. 7 et 17.

[22] Winton H.R. & Swain R.M., « The Fog of Military Education – Review Essay », Military Review, janvier 1991, pp. 73-77.

[23] Swain R.M., « On Bringing Back the Principles of War », art. cit., pp. 40-46 ; Hassler W.W. Jr., « Military History: The Army Pivotal Study », Military Review, octobre 1976, pp. 29-33

[24] Crowl Ph.A., « Education versus Training at the Naval War College: 1884-1972 », Naval War College Review, vol. 26, n°3, 1973, pp. 2-10.

[25] Davis M.T., « Military Reform Movement and Military History », Marine Corps Gazette, août 1986, pp. 27-28.

[26] Cronin P.M., « Clausewitz Condensed », art. cit., p. 44.

[27] L’utilisation de la méthode historique – critique – de Clausewitz est aussi prônée dans le cadre de l’évaluation des achats de matériel en complément à des approches plus centrées sur les systèmes. Anderson W.M., Acquisition Renaissance: The Birth of Critical Analysis in the Acquisition Workforce (A Research Paper Presented to the Research Department Air Command and Staff College – In Partial Fulfillment of the Graduation Requirements of A.C.S.C.), Air War College, Maxwell A.F.B., mars 1997, 37 p.

[28] Swain R.M., « Military Doctrine and History », Military Review, juillet 1990, pp. 80-81 ; voir aussi Winton H.R., « Reflections on the Air Force’s New Manual », Military Review, novembre 1992, pp. 20-31.

[29] Marvin F.F., « Using Military History in Military Decision Making », Military Review, juin 1988, p. 31.

[30] Howard M.E. & Guilmartin J.F. Jr., Two Historians in Technology and War, S.S.I. Paper, U.S.A.W.C., 5th Annual Strategy Conference, juillet 20 1994.

[31] Skaggs D.C., « Michael Howard and the Dimensions of Military History », Military Affairs, octobre 1985, p. 182 et Howard M., « The Use and Abuse of Military History », Parameters, printemps 1981, p. 14, texte déjà publié comme : Howard M., « The Use and Abuse of Military History », Military Review, décembre 1962, pp. 8-12.

[32] Paret P., « The New Military History », Parameters, automne 1991, p. 18.

[33] Baumann R.F., « Historical Perspectives on Future War », Military Review, mars-avril 1997 (voir http://www-cgsc.army.mil/milrev/index.htm).

[34] John Gooch est un professeur britannique qui enseigne à Yale et l’U.S. Naval War College. C’est d’ailleurs de cette dernière école qu’est sorti le projet de ce livre. Cohen E.A. & Gooch J., Military Misfortunes, The Anatomy of Failure in War, New York, Vintage Books, 1991 (1990), pp. 44-46. Cet ouvrage a été très bien reçu par la critique de la Military Review : Hughes D.J., « Military Misfortunes – Book Reviews », Military Review, septembre 1990, p. 118.

[35] Par exemple : Simpson B.M. III, « The Essential Clausewitz », Naval War College Review, mars-avril, 1982, p. 54 ; Coats W.J., « Clausewitz’s Theory of War: An Alternative View », Comparative Strategy, vol. 5, n° 4, 1986, p. 356 ; Cannon M.W., « Clausewitz for Beginners », art. cit., pp. 48-57.

[36] King J.E., « On Clausewitz: Master Theorist of War », art. cit., pp. 5-7.

[37] Swain R.M., « Clausewitz for the 20th Century: The Interpretation of Raymond Aron « , Military Review, avril 1986, pp. 38-47.

[38] Voir par exemple : Handel M.I., Who Is Afraid of Carl von Clausewitz ?, op. cit.

[39] Handel M.I., Masters of War – Classical Strategic Thought, (second, revised ed.), Londres, Frank Cass, 1996 (1991), p. 205.

[40] Scales R.H. Jr. & van Riper P., « Preparing War in the 21st Century, Parameters, été 1997, pp. 4-14 article initialement publié dans la Strategic Review, été 1997). Voir aussi l’historien israélien Creveld M. van, « The Eternal Clausewitz », dans Handel M.I., Clausewitz and Modern Strategy, op cit., pp. 35-50.

[41] Betts R.K., Surprise Attack, Washington D.C., The Brookings Institution, 1982, pp. 186-187.

[42] Brodie B., « Technological Change, Strategic Doctrine, and Political Outcomes », dans Knorr K. (dir.), Historical Dimensions of National Security Problems, Lawrence, the University Press of Kansas, 1976, p. 266.

[43] Vaughn Th.B., « Clausewitz and Contemporary American Professionalism », Military Review, décembre 1982, pp. 39-44.

[44] Après la Seconde Guerre mondiale, durant laquelle il fut assigné a un poste du quartier-général de la 8th Air Force en Grande-Bretagne, McNamara rentra au service de la Ford Company (1946) avec huit autres experts en management. Ils étaient connus sous le nom de whiz kids – approximativement, « gamins géniaux ». Sa carrière dans la compagnie a été très rapide grâce à ses prouesses en matière de redressement financier. En 1960, il devient président du constructeur automobile, le premier président ne faisant pas partie de la famille Ford. Peu après, l’administration Kennedy lui demanda d’assumer le poste de secrétaire à la défense, ce qu’il fera jusqu’en 1968 sous la présidence Johnson. Pendant cette période, il diminue le poids des armes nucléaires dans la défense des Etats-Unis au profit de plus de forces conventionnelles. Il organise l’envoi de troupes au Vietnam (de 1961 à 1967) mais prendra position contre l’escalade vers la fin 1965. Il commençait alors à douter de la politique choisie. On lui doit l’introduction – assez systématique – de méthodes d’analyse basées sur des comparaisons coûts-bénéfices dans les procédures d’achat de matériel et d’armes. De 1968 à 1981, il sera à la tête de la World Bank. Sweeney J.K. (dir.), A Handbook of American Military History, From the Revolutionary war to the Present, Boulder, Westview Press, 1996, p. 282.

[45] Palmer G., The McNamara Strategy and the Vietnam War, Westport, Greenwood Press, 1978, pp. 3-17. Gregory Palmer est un analyste de la défense britannique.

[46] Brodie B., « Technological Change, Strategic Doctrine, and Political Outcomes », dans Knorr K. (dir.), Historical Dimensions of National Security Problems, op. cit., p. 303. Sur la même thématique, voir aussi : Cannon M.W., « Clausewitz for Beginners », art. cit., pp. 48-57.

[47] Luttwak E.N., « The Decline of American Military Leadership », art. cit., pp. 82-88.

[48] Id., « Reconsideration: Clausewitz and War », dans id., Strategy and Politics, op. cit., p. 261.

[49] Betts R.K., « Conventional Strategy – New Critics, Old Choices », art. cit., pp. 141-162.

[50] Schneider J.J., « Theoretical Implications of Operational Art », Military Review, septembre 1990, p. 218-25.

[51] Paret P. (dir.), Makers of Modern Strategy, op. cit.

[52] Walt S.M., « The Search for a Science of Strategy », International Security, été 1987, pp. 140-165.

[53] Handel M.I., Who Is Afraid of Carl von Clausewitz ?, op. cit.

[54] Falk K.L. & Kane Th.M., « The Maginot Mentality in International Relations Models », Parameters, été 1998, pp. 86 et 90.

[55] Dupuy T.N., Understanding War, New York, Paragon House Pub., 1987, 312 p. Cet ouvrage est en grande partie un développement basé sur un autre livre de Dupuy ; id., Numbers, Predictions and War, Londres, MacDonald and Jane’s, 1979, 244 p. Voir aussi : Sloan Brown, J., « Colonel Trevor N. Dupuy and the Mythos of Wehrmacht Superiority », Military Affairs, janvier 1986, pp. 16-20.

[56] Murray W., « Strategic Culture Does Matter », Orbis, hiver 1999 ; id., « War, Theory, Clausewitz and Thucydides: The Game May Change But the Rules Remain », Marine Corps Gazette, janvier 1977, pp. 62-69.

[57] Cronin P.M., « Clausewitz Condensed », art. cit., p. 44.

[58] Tashjean J.E., « The Classics of Military Thought: Appreciations and Agenda », art. cit., p. 263.

[59] Summers H.G., On Strategy – a critical analysis of the Vietnam War, Presidio, Novato, 1995 (1982), 224 p.

[60] Jones A., « The New FM 100-5: A View From the Ivory Tower », art. cit., pp. 27-36.

[61] Headquarters, Department of the Army, FM 100-5, Operations, Washington D.C., 1993, pp. 2-4 ; 2-5. Dans la liste de principes appliqués aux opérations autres que la guerre, nous retrouvons : Objective, Unity of Effort, Legitimacy, Perseverance, Restraint et Security (pp. 13-3 ; 13-4).

[62] La liste proposée consisterait en : Objective, Offensive, Massed Effects, Economy of Force, Maneuver, Unity of Effort, Security, Surprise, Simplicity, Morale, et Exploitation. Glenn R.W., « No More Principles of War? », Parameters, printemps 1988, p. 58.

[63] Headquarters, Department of the Army, FM 3-0, Operations, op. cit., pp. 4-11 et 4-12.

[64] Starry D.A., « To Change an Army », art. cit., p. 25.

[65] En fait, le FM 100-1 a connu quatre versions avant 2001 : 1978, 1981, 1986, 1991 et 1994. Johnson D.V. III, « Professional Note – Field Manual 1, The Army », Defense Analysis, décembre 2000, pp. 343-344.

[66] Headquarters, Department of the Army, FM 1, The Army, Washington D.C., 14 june 2001 (voir site : http://www.adtdl.army.mil).

[67] Dans leur ordre respectif, voici les termes originaux employés pour désigner les principes évoqués : deception, celerity (swiftness / speed), shaping the enemy, exploiting victory. Sleevi N.M., « Applying the Principles of War », Military Review, mai-juin 1998, pp. 47-52.

[68] Tritten J.J. & Donaldo L., A Doctrine Reader – The Navies of United States, Great-Britain, France, Italy and Spain, op. cit., p. 132.

[69] Naval Doctrine Publication (NDP) 1, Naval Warfare, op. cit.

[70] Voir aussi : Glenn R.W., « No More Principles of War? », art. cit., pp. 54 et 65. L’auteur notait que nous pouvions trouver une liste embryonnaire dans : FMFM 1-3, Tactics et FMFM 1-2, The Role of the Marine Corps in the National Defense.

[71] On retrouvera l’ensemble de ces manuels sur le site www.doctrine.USMC.MIL.

[72] Operational Maneuver from the Sea met en évidence six principles. Operational Maneuver from the Sea – A Concept for the Projection of Naval Power, Headquarters Marine Corps, Washington, s.d., p. 6 (voir site : http://www.dtic.mil/doctrine/jv2010/usmc/omfts.pdf).

[73] AFDD 1, Air Force Basic Doctrine, Air Force Doctrine Document, op. cit., p. 11-21.

[74] Winton H.R., « Reflections on the Air Force’s New Manual », art. cit., pp. 22.

[75] Meilinger Ph.S., Ten Propositions Regarding Airpower, School of Advanced Airpower Studies, Maxwell A.F.B., 1998 (http://www.au.af.mil/au/saas/theory/air_meil.htm).

[76] AFSC Pub. 1, The Joint Staff Officer’s Guide, 1997, National Defense University, Armed Forces Staff College, Norfolk, Virginia, p. 1-4.

[77] Joint Publication 1, Joint Warfare of the Armed Forces of the United States, 10 janvier 1995, p. III-1 à III-9 ; Joint Doctrine, Capstone and Keystone Primer, 15 juillet 1997, p. 4.

[78] Katz P., « The Additional Principle of War », Military Review, juin 1987, pp. 36-45.

[79] Starry D.A., « The Principles of War », Military Review, septembre 1981, pp. 2-12.

[80] McMillan J., « Talking to Enemy: Negotiations in Wartime », Comparative Strategy, vol. 11, n°4, pp. 447-461

[81] O’Dowd E. & Waldron A., « Sun Tzu for Strategists », Comparative Strategy, vol. 10, n° 1, 1991, p. 33.

[82] Bennet W.C., « Just Cause and the Principles of War », Military Review, mars 1991, pp. 2-13.

[83] Swain R.M., « On Bringing Back the Principles of War », art. cit., pp. 40-46.

[84] Par exemple dans : Murry W.V., « Clausewitz and Limited Nuclear War », Military Review, avril 1975, pp. 15-28 ; Starry D.A., « The Principles of War », art. cit., pp. 2-12. W.V. Murry pense que les Principles de Clausewitz sont la base On War.

[85] Argersinger S.J., « Karl von Clausewitz: Analysis of FM 100-5 », Military Review, février 1986, p. 70. A partir de la notion d’économie des forces à laquelle Clausewitz consacre un court chapitre (Chapitre 14, Livre III). On War, p. 213.

[86] Vaughn Th.B., « Morale: The 10th Principle of War? », Military Review, mai 1983, p. 37 ; Rinaldo R.J., « The Tenth Principle of War », Military Review, octobre 1987, pp. 55-62.

[87] Clausewitz C. von, Principles of War, Harrisburg, Military Service Company, 1942, 82 p. réimprimé dans Roots of Strategy, Military Classics, All in One Volume, (vol. 2 ;3), Harrisburg, Stackpole Books, 1987, 560 p. Ce volume reprend aussi Studies of Battle de Ardant du Picq et le (Precis of the) Art of War de Jomini. On pourra trouver la version électronique du texte de Clausewitz sur le site : http://www.clausewitz.com/ (avec un commentaire de Christopher Bassford).

[88] Swain R.M., « Roots of Strategy (book reviews) », Military Review, août 1988, p. 90.

[89] Cole J.L. Jr., « ON WAR Today? », art. cit., pp. 21-22.

[90] Nous avons ici repris quelques-uns des titres de paragraphes principaux de Cronin P.M., « Clausewitz Condensed », art. cit., pp. 40-49

[91] Paret P., « Clausewitz – A Bibliographical Survey », art. cit., p. 272.

[92] Harned G.M., « Principles for Modern Doctrine From Two Venerated Theorists », Army, avril 1986, pp. 10-14. Voir aussi l’article de l’israélien Lanir Z., « The ‘Principles of War’ and Military Thinking », The Journal of Strategic Studies, mars 1993, pp. 1-17.

[93] Galloway A., « FM 100-5: Who Influenced Whom? », art. cit., pp. 46-51.

[94] Swain R.M., « The ‘Hedgehog and the Fox’: Jomini, Clausewitz, and History », Naval War College Review, automne 1990, p. 107.

[95] Bassford Ch., Jomini and Clausewitz: Their Interaction, an edited version of a paper presented to the 23rd Meeting of the Consortium on Revolutionary Europe at Georgia State University, 26 février 1993.

[96] Crowl Ph., « The Strategist’s Short Catechism: Six Questions Without Answers », dans Reichart J.F. & Sturm S.R., American Defense Policy (5th ed.), The John Hopkins University Press, 1982, Baltimore, pp. 84-89 (initialement texte d’une conférence au Harmon Memorial Lecture in Military History, n°20, 1978).

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Chapitre 3 – A propos de Clausewitz et de l’attrait de la pensée allemande

Dans les paragraphes qui suivent, nous avons voulu donner une idée de la diffusion de la pensée germanique outre-Atlantique. Cela permettra ultérieurement de mieux distinguer ce qui ressort de Clausewitz ou d’autres auteurs allemands dans le discours américain.

Les noms des grands théoriciens germaniques de la guerre reviennent en effet très souvent dans ce discours. L’attrait de la pensée stratégique allemande est présent de longue date aux Etats-Unis. On peut évoquer diverses raisons à cet égard. Ainsi, dans l’introduction de la nouvelle publication américaine de 1951, des instructions à ses généraux de Frédéric II, on apprend que les patriotes de la Révolution américaine, dont Washington et Franklin, appréciaient beaucoup le roi de Prusse. En effet, celui-ci refusa la traversée de ses territoires à des troupes allemandes qui devaient s’embarquer pour soutenir les Anglais dans les colonies américaines en 1777-1778 – ultérieurement il revint sur sa décision car il eut besoin du soutien de la Grande-Bretagne pour faire face à l’Autriche en 1778-1779. Par ailleurs, Frédéric II était très bien perçu parmi les populations protestantes de Pennsylvanie et de New York. Washington accueillit aussi un instructeur prussien à son service : le baron Steuben.[1]

Mais, plus sérieusement, l’attrait pour la Prusse / Allemagne et sa pensée ne prendra sa pleine mesure que bien plus tard. Russel F. Weigley note que, jusqu’en 1870, le modèle de référence de l’armée américaine fut la France d’où émanait le style napoléonien de la guerre. Après la victoire prussienne sur la France pendant la guerre de 1870, le prestige de l’Allemagne se développa rapidement jusqu’à contrebalancer l’influence française. Ce fait n’est d’ailleurs pas limité aux Etats-Unis. Le modèle germanique se diffusa rapidement dans le reste de l’Europe.[2] Par conséquent, le modèle allemand devint de plus en plus celui de référence aux Etats-Unis. Cela s’avéra surtout exact au niveau de l’armée de terre.[3] De plus, la fin de la Seconde Guerre mondiale donna un nouveau coup d’accélérateur à ce phénomène. Les soldats américains étaient en mesure de tirer les leçons du conflit en mettant à contribution leurs anciens ennemis. Les Américains cherchaient en particulier à obtenir une meilleure connaissance sur la façon de se battre contre les Soviétiques en prenant appui sur les méthodes allemandes.[4]

L’influence allemande est encore observable dans le mouvement de réforme militaire de la fin des années 70 – début des années 80. On assiste alors à une sorte d’apogée de la redécouverte des classiques de la stratégie allemande.[5] Les réformateurs puisèrent une part importante de leur inspiration chez Clausewitz mais aussi chez Moltke (1800-1891), Schlieffen (1833-1913), Guderian (1888-1954), Rommel (1891-1944), etc.

Si Clausewitz a largement été associé au paradigme de la bataille d’anéantissement de la fin de la Seconde Guerre mondiale à la fin de la guerre du Vietnam, il a ensuite été analysé avec plus de subtilité. Et, loin de le mettre dans le même sac que Moltke ou Schlieffen[6], le discours stratégique américain a appris à le différencier de la généalogie des penseurs germaniques.

Déjà en 1976, Herbert Rosinski, le stratégiste d’origine allemande, signait un article mentionnant le glissement qui s’était opéré dans la pensée militaire allemande de Clausewitz à Schlieffen en passant par Moltke. Pour Rosinski, on assistait à une application toujours plus mécanique de l’édifice clausewitzien. Selon lui, Schlieffen faisait toutefois exception à ce processus de mécanisation – l’exception ne s’étend toutefois pas aux disciples de ce dernier. Rosinski concluait ensuite que la Seconde Guerre mondiale prouvait que l’Allemagne avait su retrouver une vision plus flexible de la tradition clausewitzienne au travers de la Blitzkrieg.[7] Martin Kitchen partagea le point de départ de l’analyse de Rosinski – soit l’application toujours plus mécanique des préceptes clausewitziens – mais ne voyait pas en quoi Schlieffen était un cas différent. Selon Kitchen, Schlieffen, comme Moltke, croyait en la possible élimination des frictions clausewitziennes. Tous deux avaient une conception de la guerre centrée sur le dogme de la bataille d’anéantissement, dogme très vivace selon l’auteur.[8] Par contre, toujours pour Kitchen, les tenants de la défense – défensive ne seraient peut-être pas si éloignés de Clausewitz car l’origine de leur raisonnement découle de la primauté du facteur politique dans la guerre.[9]

Quoi qu’il en soit, la vision mécaniste de la pensée stratégique allemande est encore une fois retenue dans le chapitre consacré à Moltke, Schlieffen et la doctrine de l’enveloppement stratégique dans l’édition de 1986 du Makers of Modern Strategy. L’auteur, Gunther E. Rothenberg, pense tout d’abord qu’il est difficile d’évaluer l’influence réelle de la pensée de Clausewitz en Prusse et en Allemagne. Mais quelle que soit cette influence, il décrit Schlieffen et Moltke comme des « grammairiens » de la guerre. D’un part, Moltke fait passer au second plan les enseignements clausewitziens sur la primauté du politique. D’autre part, Schlieffen entreprend tous les efforts possibles pour éliminer les frictions dans sa pensée, ce qui fait de lui l’antithèse de Clausewitz.[10]

Daniel J. Hughes précisera l’image de Moltke. Il mettra complètement en doute une possible influence de Clausewitz chez Moltke. Moltke fut bien élève à la Kriegsakademie lorsque Clausewitz y était directeur. Mais, de par sa position, Clausewitz n’y enseigna jamais et avait apparemment peu de prise sur la matière et les méthodes d’apprentissage. De plus, il n’existe aucune preuve de contact direct entre Moltke et Clausewitz. Daniel J. Hughes illustre également le peu de compréhension dont Moltke faisait preuve à l’égard de la Formule par l’épisode de la guerre franco-prussienne. Moltke pensait qu’une fois les hostilités commencées, la stratégie devait prendre le pas sur la politique.[11] Moltke était peut-être capable de discerner la composante politique de la composante militaire – opérationnelle – de la guerre[12], mais pas de les agencer avec subtilité. Cette approche est à comparer avec celle de Colmar von der Goltz (1844-1904), un des théoriciens de la guerre totale. Goltz pensait, comme Moltke, que la guerre devait être poussée jusqu’à sa limite supérieure, refusant par là l’idée de soumission de la grammaire militaire à la logique politique. S’il existe un impact de la pensée de Clausewitz dans la réflexion de ces hommes, il doit être trouvé à un autre niveau. Moltke, par exemple, rechercha surtout des conseils opérationnels dans Vom Kriege – quasiment des recettes.[13]

On vient donc de voir qu’il était abusif de confondre Clausewitz et la généalogie des stratèges et stratégistes allemands. Le discours stratégique américain, lui, ne pratique pas non plus cette confusion pour la période considérée.

Une question supplémentaire se pose maintenant quant à savoir en quoi, la pensée germanique intéresse la stratégie américaine – et quelles sont les limites de cet intérêt. En fait, lorsque l’on rassemble les textes mentionnant les penseurs allemands, plusieurs thématiques particulières se dégagent rapidement et, parfois, se recoupent :

A La première thématique en question est celle du rôle que doit assumer un grand état-major. Il est vrai que l’élaboration des états-majors « modernes » remonte surtout à l’armée prussienne de l’époque de Moltke.[14] Le discours stratégique américain n’a pas manqué de se poser la question de l’applicabilité de ce modèle aux Etats-Unis. La démarche est souvent très éloignée d’une interrogation historique « gratuite ». Le modèle du grand état-major s’avérait très seyant au premier abord. La structure et les prouesses intellectuelles de cette institution étaient remarquables.[15] Mais il existe un certain nombre d’objections à la transposition. Une telle greffe serait-elle possible dans un milieu totalement dissemblable ? Le système allemand n’était-il pas avant tout l’expression de son milieu d’origine ?[16] Des protestations à caractère plus éthique ont aussi été formulées ; au point de vue organisationnel, la création d’un organe militaire tout puissant ne risque-t-elle pas de mettre en péril la démocratie ? La réflexion prend d’autant plus d’acuité que l’armée américaine, après la guerre du Vietnam, est devenue professionnelle. On pensait alors aux risques de dissociation entre le militaire et la société américaine.[17]

B La deuxième thématique abordée est celle de l’art opérationnel. Dans sa recherche des fondements de l’art opérationnel, le mouvement de réforme militaire, ainsi que sa descendance, puisera largement dans la pensée classique allemande. Les noms de Moltke et Schlieffen reviennent souvent et se voient même attribuer une certaine paternité en la matière. Assez étrangement, certains auteurs mettent en évidence leur approche flexible, contredisant la thèse de la mécanisation développée par Herbert Rosinski et Martin Kitchen. Ce courant justifie son opinion à la lueur de la médiocre valeur que Moltke attribuait à la planification. Il est vrai que Moltke a affirmé qu’une fois la ligne de départ des opérations franchie, le plan perd toute sa valeur sous le poids des contingences.[18] Indirectement, le rôle des frictions se trouve ici réintroduit. La flexibilité mentionnée est en fait plus proche de l’improvisation.

C Toujours dans la thématique opérationnelle, les réformateurs vont beaucoup s’intéresser à la Blitzkrieg de la Seconde Guerre mondiale. La Blitzkrieg revêt une image quasi mythique d’efficacité. De plus, son application face à une éventuelle offensive du Pacte de Varsovie paraissait envisageable dans les années 80.[19] Les Américains ont été séduits par le concept de disruption – soit l’emphase du choc psychologique et de la désorganisation en résultant – que l’on retrouve dans la Blitzkrieg. En effet, la Blitzkrieg ne visait pas uniquement la destruction physique, ou l’anéantissement pur et simple. Cette « doctrine » semblait alors bien convenir à la situation des forces de l’O.T.A.N. en Europe. L’O.T.A.N. était en position d’infériorité numérique, comme l’Allemagne l’était contre l’Union soviétique pendant la guerre.[20] Mais le fait de vouloir transformer la doctrine de l’U.S. Army en une nouvelle forme de Blitzkrieg rencontra l’opposition de certains auteurs comme Daniel J. Hughes. Pour Hughes, l’association des termes doctrine et Blitzkrieg était abusive. Selon lui, la manière de combattre des Allemands n’était pas formellement codifiée – comme doit normalement l’être toute doctrine. Il s’agissait plutôt d’une sorte de consensus informel, d’une approche commune particulière, parfois assez floue, du combat. Le tout était caractérisé par une grande latitude d’initiative donnée aux officiers.[21]

D La troisième thématique souvent évoquée par le discours stratégique américain est issue d’une réflexion sur la valeur relative des combattants, sur leur aptitude à combattre. Cette notion a été rendue en anglais par le terme fighting power. Cette thématique a été propulsée dans le discours stratégique par l’ouvrage Fighting Power écrit par l’historien militaire israélien, Martin van Creveld. Ce livre, sorti en 1983, eut un grand retentissement aux Etats-Unis. Il remettait en question de nombreuses affirmations qui circulaient quant à la valeur respective des troupes américaines et allemandes pendant la Seconde Guerre mondiale. Fighting Power comblait également un vide. Avant la guerre du Vietnam, trop de publications s’étaient intéressées aux matières situées en amont et en aval du combat – comme la logistique -, mais rarement au combat lui-même. Le livre s’insérait dans un courant de réflexion engagé par des chercheurs comme E.N. Luttwak et T.N. Dupuy, que Martin van Creveld remercie dans son introduction. Au total, pour l’historien israélien, les unités allemandes ne se battirent pas mieux que les unités américaines pendant la guerre. Toutefois, il en vient tout de même à cibler certaines faiblesses dans la gestion des unités américaines. En premier lieu, le style américain de la guerre est trop « managérial » et il attache trop d’importance au détail. On y retrouve un certain taylorisme où l’homme est perçu comme une sorte de machine. Cette situation joue au détriment de la créativité et de l’initiative. A contrario, les Allemands développèrent le concept d’Auftragstaktik – une forme de commandement extrêmement décentralisé et souple -, concept qui semble remonter aux troupes de la Hesse qui combattaient lors de la Révolution américaine. Cette approche de commandement est mise en valeur et présentée comme une espèce de modèle dont les forces américaines pourraient s’inspirer. On verra que le terme d’Auftragstaktik a connu une grande diffusion dans le discours stratégique américain. Van Creveld met une deuxième notion en exergue : l’importance de la cohésion du groupe primaire – un groupe composé d’individus entretenant des contacts interpersonnels directs. Alors qu’au sein des unités américaines, cette cohésion est généralement faible – le type d’entraînement, les rotations fréquentes de soldats au sein d’une unité et non la rotation de l’unité dans son ensemble, l’individualisme traditionnel sont quelques-unes des explications qui peuvent être avancées -, elle était très développée dans la Wehrmacht. La cohésion permettrait d’expliquer pourquoi les soldats allemands continuaient à combattre dans des situations quasi-désespérées : pour la sauvegarde du groupe. En conclusion, l’auteur relativise le rôle de l’idéologie dans le comportement du soldat allemand.[22] Van Creveld précisera tout de même, dans un article, que l’armée allemande n’était pas dénuée de points faibles et qu’il ne faut pas la transformer en un modèle absolu d’apprentissage.[23] Cette vision du « soldat-manager » américain et du « soldat-combattant » allemand a fait des émules depuis la publication du livre Fighting Power.[24] Mais, ici aussi, la question de la transposition possible du système de la Wehrmacht aux Etats-Unis soulève des problèmes de compatibilité. Christopher Bassford se demande si le tempérament américain, trop individualiste, permet véritablement d’instaurer le modèle de cohésion du groupe primaire. Le schéma germanique ne serait donc pas la panacée.[25] Roger Beaumont, lui, continue à penser que le rôle de l’idéologie, de la propagande, ou le pouvoir charismatique de Hitler, restent des éléments explicatifs très valables de la haute combativité de la Wehrmacht.[26]

Pour terminer, certains auteurs finiront par être agacé par la référence perpétuelle au modèle allemand. Les critiques portent d’abord sur la constatation que l’Allemagne a perdu la guerre 40-45. Pour David Schoenbaum, les Allemands n’ont jamais été capables de consolider leurs succès opérationnels au niveau stratégique. Leur compréhension de la Formule reste donc limitée.[27] D’autre part, la quasi – absence de doctrine du côté américain n’a pas empêché les Etats-Unis de vaincre le nazisme.[28] De plus, le peu de considérations d’une puissance continentale comme l’Allemagne pour la marine rend le modèle moins parlant outre-Atlantique.[29] Encore une fois, la critique juge que l’armée allemande n’est pas le seul modèle d’apprentissage.[30]

Une autre série de critiques portera sur des questions d’ordre plus éthique.[31] Martin van Creveld évoquait déjà le fait qu’il est grossier de séparer totalement le nazisme de la Wehrmacht.[32] L’allégeance des officiers à Hitler est aussi discutée que présentée comme une source d’inspiration négative : l’officier doit rester loyal envers la société pas envers le dictateur. Le soldat devrait donc répondre à un impératif de moindre politisation.[33] Clausewitz est parfois aussi mis sur la sellette dans ce débat sur la Wehrmacht. Présenté comme le chantre du nationalisme allemand, Clausewitz serait spirituellement aussi coupable que les officiers allemands de la Seconde Guerre mondiale. Les recherches académiques à ce propos sont par contre nuancées. Peter Paret avait déjà écrit à ce propos en 1965 qu’il existait deux écoles d’interprètes de Clausewitz en Allemagne durant les années 30. L’une respectait le principe de la soumission du militaire par le politique, la deuxième réinterprétait Clausewitz dans un sens contraire à la Formule. La première école est représentée par Groener, dernier chef d’état-major de l’armée impériale et Hans von Seekt, une des figures de proue de la Reichswehr jusqu’en 1926. La seconde école est symbolisée par Ludendorff – qui rejeta la Formule.[34] Mais quelles que soient les raisons morales invoquées pour appréhender avec précautions l’apport du modèle allemand, il existe encore une poignée d’irréductibles qui se justifient simplement par le fait que la Wehrmacht combattit superbement bien.[35] Ce débat semble loin d’être clos.[36]

[1] Frederic the Great, Instructions for his Generals, Harrisburg, Military Service Pub. Co., 1951, pp. 2-3.

[2] Voir à ce propos : Luvaas J., The Military Legacy of the Civil War – The European Inheritance, Chicago, The University of Chicago Press, 1959, 252 p. (par exemple p. 115 en ce qui concerne la Grande-Bretagne).

[3] Weigley R.F., The American Way of War, op. cit., p. 210.

[4] Soutor, K., « To Stem the Red Tide: The German Report Series and Its Effect on American Defense Doctrine, 1948-1954 », The Journal of Military History, octobre 1993, pp. 653-688.

[5] Citons à ce propos une remarque de Denis Showalter: Uniformed intellectuals have embraced Clausewitz, Moltke and Guderian like hermits discovering sex: with more enthusiasm than finesse. Showalter D., « Goltz and Bernhardi: The Institutionalization of Originality in Imperial German Army », Defense Analysis, décembre 1987, p. 305.

[6] Helmuth von Moltke (1800-1891) était le chef d’état-major prussien lors des guerres prusso-danoise de 1864, prusso-autrichienne de 1868, franco-prussienne de 1870. Il ne faut pas le confondre avec son neveu, qui porte les mêmes nom et prénom que lui, et sera chargé de l’exécution du plan Schlieffen. On distingue généralement les deux hommes en appelant le premier des deux l’ancien et le second le jeune – the Elder et the Younger en anglais. Nous ne ferons pas référence au plus jeune des deux. Alfred von Schlieffen (1833-1913) est surtout célèbre pour avoir donné son nom aux bases du plan d’offensive allemande du début de la Première Guerre mondiale.

[7] Rosinski H., « Scharnhorst to Schlieffen: The Rise and Decline of German Military Thought », Naval War College Review, été 1976, pp. 83-103. (article traduit en français par Lionel Fischer dans : id., « De Scharnhorst à Schlieffen : Grandeur et décadence de la pensée militaire allemande », Stratégique, 4-2000, 76, pp. 53-84).

[8] Opinion partagée par l’historien militaire israélien Jehuda L. Wallach ; Wallach J.L., « Misperceptions of Clausewitz’ On War by the German Military », dans Handel M.I., Clausewitz and Modern Strategy, op. cit., pp. 213-139.

[9] Kitchen M., « The Traditions of German Strategic Studies », The International History Review, avril 1979, pp. 163-190.

[10] Rothenberg G.E., « Moltke, Schlieffen, and the Doctrine of Strategic Envelopment », dans Paret P. (ed .), Makers of Modern Strategy, op. cit., pp. 297 et 312

[11] Hughes D.J., « Points on Moltke Redefined », Military Review, janvier 1991, pp. 86-87. Opinion que nous retrouvons également dans : Echevarria A.J., « Moltke and the German Military Tradition: His Theories and Legacies », Parameters, printemps 1996, pp. 91-99.

[12] Krause M.D., « … And Further Redefined », Military Review, janvier 1991, pp. 87-89.

[13] Cannon M.W., « Clausewitz for Beginners », Airpower Journal, été 1989, pp. 48-57. Voir aussi : Echevarria A.J., « Borrowing from the Master: Use of Clausewitz in German Military Literature before the Great War », War and History, juillet 1996, pp. 274-292.

[14] Il existe une littérature importante à cet égard, de la fin de la Deuxième Guerre mondiale à nos jours. Voir par exemple : Bucholz A., Moltke, Schlieffen and the Prussian War Planning, Oxford, Berg. Pub., 1991, 352 p. ; Demeter K, The German Officer Corps, (Das deutsche Offizerkorps in Gesellschaft und Staat 1650-1945, 1962 – traduit de l’allemand par Malcolm A.), Londres, Weindenfeld & Nicolson, 1965, 414 p. ; Görlitz W., The German General Staff – Its History and Structure – 1647-1945, (Der Deutsche Generalstab, trans. by Br. Battershaw, with a Preface by C. Falls), Londres, Hollis and Carter, 1953, 508 p. Ces trois ouvrages ont été écrits par des Allemands. Mentionnons que Karl Demeter est un ancien étudiant de Hans Delbrück. A cela, il faut encore ajouter des ouvrages classiques comme : Craig G.A., The Politics of the Prussian Army – 1640-1945, Londres – Oxford – New York, Oxford University Press, 1968 (1955, 1964), 538 p. ; Kitchen M., A Military History of Germany from the eighteenth century to the present day, Londres, Weidenfeld and Nicolson, 1975, 384 p. Ces ouvrages citent Clausewitz même s’ils ne s’attardent pas spécialement sur lui. Le livre de Görlitz est celui qui lui consacre le plus de place, avec une vision tournée vers l’approche directe. L’auteur souligne néanmoins la valeur de la Formule dans la pensée de Clausewitz (voir surtout : pp. 60-64).

[15] Starry D.A., « To Change an Army », Military Review, mars 1983, p. 26 (texte issu d’une conférence – Committee on a Theory of Combat – du général Donn A. Starry le 10 juin 1980 à Carlisle Barracks, U.S. Army War College).

[16] Voir : Betts R.K., « Conventional Strategy – New Critics, Old Choices », art. cit., p. 149.

[17] Beaumont R.A., « On the Wehrmacht Mystique », Military Review, mars 1987, pp. 2-13.

[18] Hoschouer J.D., « von Moltke and the General Staff », Military Review, mars 1987, pp. 62-73 ; Krause M.D., « Moltke and the Origins of Operational Art », Military Review, septembre 1990, pp. 28-44.

[19] Linvingtson N.B. III, « Blitzkrieg in Europe: Is It Still Possible? », Military Review, juin 1986, pp. 26-38.

[20] Oberer W.Fr., « The True Difference », Military Review, avril 1988, pp. 74-81. L’auteur est un juriste allemand.

[21] Hughes D.J., « Abuses of German Military History », Military Review, décembre 1986, pp. 68-69.

[22] Creveld M. van, Fighting Power – German and U.S. Performance, 1939-1945, Londres, Arms and Armour Press, 1983, 198 p. Cet ouvrage est à situer en droite ligne d’un article de Morris Janowitz et Edward A. Shils sur la cohésion des unités allemandes. Ces deux auteurs, qui avaient travaillé auprès de services alliés de guerre psychologique, utilisaient largement la notion de groupe-primaire dans leurs explications. Shils E.A. & Janowitz M., « Cohesion and Disintegration in the Wehrmacht in World War II », Public Opinion Quarterly, été 1948, pp. 280-315.

[23] Creveld van M., « On Learning from the Wehrmacht and Other Things », Military Review, janvier 1988, pp. 62-71.

[24] Voir, par exemple : Gray C.S., « National Style in Strategy », International Security, automne 1981, pp. 21-47.

[25] Bassford Ch., « Cohesion, Personnel Stability and the German Model », Military Review, octobre 1990, pp. 73-81.

[26] Beaumont R.A., « Wehrmacht Mystique Revisited », art. cit., pp. 64-75.

[27] Schoenbaum D., « The Wermacht and G.I. Joe: Learning What from History – A Review Essay », International Security, été 1983, p. 205.

[28] Beaumont R.A., « On the Wehrmacht Mystique », art. cit.

[29] Record J., « Operational Brilliance, Strategic Incompetence – The Military Reformers and the German Model », Parameters, automne 1986, pp. 5-7.

[30] Tritten J.J. & Donaldo L., A Doctrine Reader – The Navies of United States, Great-Britain, France, Italy and Spain, op. cit., p. 146.

[31] Notons au passage une très intéressante thèse historique. Rappelons que Clausewitz distinguait deux types de guerre : la guerre dans la réalité et la guerre absolue, ou conforme à sa nature abstraite. Les Nazis auraient réinterprété Clausewitz en retournant le concept d’absolu. Par l’idéologie, ils ont élaboré une politique totale – une politique aux objectifs illimités – qui devait s’adapter à l’idée de guerre absolue. Ici, la politique n’est plus l’un des éléments censé limiter la guerre. Elle sert, au contraire, à lui permettre de se conformer à sa tendance absolue. Baldwin P.M., « Clausewitz in Nazi Germany », The Journal of Contemporary History, janvier 1981, pp. 5-26.

[32] Creveld M. van, « On Learning from the Wehrmacht and Other Things », art. cit., pp. 62-71. Sur ce sujet, voir par exemple : Bartov O., Hitler’s Army : Soldiers, Nazis, and War in the Thord Reich, Oxford, Oxford University Press, 1992, 238 p.

[33] Wakenfield K.R., « The German Generals 1918-1933 », Military Review, novembre 1974, pp. 32-40.

[34] Paret P., « Clausewitz – A Bibliographical Survey », art. cit., p. 280. Voir aussi, dans la même ligne que l’interprétation de Peter Paret : Müller K.-J., « Clausewitz, Ludendorff and Beck: Some Remarks on Clausewitz’ Influence on the German Military in the 1930s and 1940s », dans Handel M.I., Clausewitz and Modern Strategy, op. cit., pp. 240-266. ; Sadoff L.R., « Hans von Seeckt: One Man Who Made a Difference », Military Review, décembre 1987, pp. 76-81.

[35] Evancevich M.S., « Wermacht Lessons », et Richey S.W., « Into The Frey Again », dans le même numéro de la Military Review, juillet 1988, p. 89.

[36] Voir en particulier : Baxter C.F., « Did Nazis Fight Better Than Democrats? Historical Writing on the Combat Performance of the Allied Soldier in Normandy », Parameters, automne 1995, pp. 112-117.

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