ÉTHIQUE, POLITIQUE ET STRATÉGIE. Bilan de 5 semaines de guerre

Il est humain de se tromper, persévérer est diabolique” disait un adage latin.

N’ayant pas, jusqu’à maintenant, tenu ses promesses, la stratégie aérienne essuie un double revers.

Au vu des résultats, son efficacité matérielle paraît terrible­ment limitée. Il est vrai qu’on l’a placée sous de telles contraintes qu’il eût été miraculeux d’obtenir mieux. Une sorte de logique de l’épargne a prévalu : épargner les civils, épargner ses propres pilotes mais aussi épargner le matériel. Zéro mort, zéro défaut. Résultat pour le moment : zéro partout, ou peu s’en faut.

La stratégie aérienne n’a nullement protégé les populations du Kosovo en danger. Pire encore, en raison d’une planification des opérations qui frise l’absurde, l’OTAN a décidé de frapper le Montenegro où un président démocratiquement élu, favorable aux occidentaux, se trouve aujourd’hui aux prises avec les pires difficultés. Un peuple perplexe, emporté par la fureur des pas­sions d’une guerre qu’il n’a pas voulu mais qu’on lui fait subir, se demande vers qui pencher. Tandis que les séides de M. Milosevic, appuyés sur le sentiment nationaliste, exploitent la situation, tour à tour séduisants et effrayants.

Et pourtant, on décide de continuer, en “intensifiant”.

En réalité, cette formule travestit un changement considé­rable. Car la stratégie aérienne a complètement changé par rapport à sa conception et sa forme initiale. On est passé de l’idée d’une brève démonstration de force par des frappes limitées dans le temps et sur des cibles choisies à une stratégie d’attrition aérienne, comme les États-Unis savent la faire, conformément à leur culture stratégique, reposant sur la technologie et les effets de puissance. Ceci suppose évidemment que l’on opère sur le territoire des autres, évidemment, en spéculant sur la durée.

On peut toujours dire : laissons faire le temps. Mais en faveur de qui le temps joue-t-il ?

La prolongation des frappes intensifiées pénalise la RFY. Son potentiel s’affaiblit. À condition toutefois, qu’elle ne reçoive pas le soutien de la Russie. Mais le temps tactique, celui des combats, joue contre les démocraties. Plus les frappes aériennes s’intensifient, plus les bavures augmenteront. Plus le spectacle désolant des dommages ramènera les esprits vers ces interro­gations : à quoi bon ? N’existe-t-il pas une autre solution ? À mesure que l’impasse militaire s’installe, se repose la question de l’engagement des forces terrestres. Sera-t-on finalement con­traint à y recourir ? Tandis que la rhétorique sur le caractère sacré de la cause ne cesse de s’amplifier, il n’apparaît pas pour autant que l’option terrestre séduise les gouvernements et les opinions. À cause suprême engagement total, ou alors, que vaut cette cause ? Depuis le début du conflit on ne parvient pas à sortir de ce dilemme.

Si le but est aujourd’hui de punir un dictateur et de le traîner devant un pour répondre de crimes solidement étayés, comment Entend-t-on y parvenir ?12 Il va falloir s’emparer de l’homme. Va-t-on faire de sa reddition un but de guerre ? Et si c’en est un, avec quels moyens obtiendra-t-on ce résultat ? Par les seules frappes aériennes ? Le bombardement d’une de ses rési­dences, le 22 avril, indique que sa personne est visée. Soit. Qu’attend-t-on alors pour mettre sa tête à prix, mort ou vif ? La proximité offre une efficacité bien supérieure. Hitler ne fut jamais plus en danger que lors de l’attentat de juillet 1944 réalisé par ses propres généraux.

Toutefois la liquidation physique et soudaine de M. Milosevic paraît contradictoire avec la volonté de faire répondre exemplairement de ses crimes le “dernier tyran de l’Europe” (Bill Clinton). Elle semble encore plus illogique dès lors que l’Alliance prétend vouloir négocier et a besoin d’un interlocuteur. M. Milosevic n’est pas le général Noriega. On pourrait s’attarder à la comparaison. Pourtant, même dans le cas du Panama, l’effort essentiel provenait de troupes au sol et, pratiquement, d’elles seules. À moins bien sûr que le temps de la négociation avec les dirigeants serbes ne soit révolu. L’Alliance entendrait alors s’emparer du pays et lui donner le gouvernement “qui va bien”. Soit mais comment s’y prendre ? Des frappes aériennes ? Aucune logique, bonne ou mauvaise, ne parvient à s’imposer durablement. Derrière l’unanimisme sur la défense des Albanais du Kosovo et la nécessité des frappes aériennes, chacun des membres de la coalition tire à hue et à dia, plus en fonction d’intérêts de court terme, liés à la politique intérieure, que de conceptions qui semblent évoluer au gré d’événements manifeste­ment peu ou pas anticipés.

Quoi qu’il en soit, faire de M. Milosevic, et de lui seul, la clé de problèmes qui le dépassent, et dont, loin d’être le maître, il ne peut se prétendre que le manipulateur cyniquement opportu­niste, relève de l’absurdité.

Car si, quelle que soit la manière, M. Milosevic disparaissait, aurait-on pour autant résolu les problèmes balkaniques ? Problè­mes de terre et de peuples. Problèmes de voisinage, de paysans pauvres, encore attachés à la glèbe. L’OTAN, sans le savoir, s’est engagée dans une entreprise de modernisation des Balkans. Il est temps que notre “autre partie de l’Europe” puisse s’aligner sur le modèle occidental. La guerre reste un accélérateur de l’Histoire.

Je n’entends pas ici discuter de la supériorité du but idéaliste/éthique sur le but réaliste/matérialiste, j’évalue la pertinence entre les fins et les moyens, tant en qualité qu’en quantité. Je constate que rarement le hiatus entre la commu­nauté des experts en stratégie, dans les différents États, et les responsables politiques n’aura pris une telle dimension. Les militaires restent au milieu, imperturbablement, respectueux des règles de la démocratie et du devoir de réserve.

Je crois parfaitement possible d’adopter une stratégie effi­cace au service d’un but politique défini par l’éthique et l’idéal. Ma critique porte sur le fait que, premièrement, le but n’a pas été clairement défini et que, deuxièmement, la stratégie adoptée pour servir le but éthique-politique a été inadéquate d’abord, inconséquente ensuite. Ceux que l’on prétendait défendre et servir sont les victimes parce que rien n’a été fait pour les proté­ger efficacement, c’est-à-dire dans l’urgence, contre ceux qui les persécutent. Entre l’objectif affiché et la stratégie utilisée un gouffre béant s’est ouvert.Trou noir où sont précipités les peuples du Kosovo, de la Serbie, du Montenegro. À mesure que l’on poursuit les frappes aériennes, sans rien résoudre, sans fixer de but de guerre clair et réaliste, c’est-à-dire accessible, on peut se demander : à qui le tour ? La Macédoine ? l’Albanie ?

Pourquoi ne parvient-on pas à fixer des buts de guerre précis ?

Quatre phénomènes apparaissent :

L’Alliance fait la guerre au nom de principes qui ne corres­pondent pas à des intérêts concrets. Tant que l’on s’en tient à des idées aussi générales, il reste très difficile de trouver les procédures matérielles de leur application. Il est juste d’exiger le retour des Kosovars. Il est difficile d’y parvenir concrètement. Jusqu’à quel point l’exigence éthique peut-elle s’imposer ? Jusqu’à quel point la réalité peut-elle contrarier la justice ? Au brouillard de la guerre correspond le brouillard des formules diplomatiques.

Deuxième phénomène, plus on cherche à matérialiser les buts de cette guerre, plus les divergences apparaissent entre les membres de l’Alliance, en qualité et en quantité (faible engage­ment des États-Unis, pas d’intérêts vitaux pour eux, pas même d’intérêts secondaires). La coalition de 19 États ne permet pas de formuler des buts de guerre clairs correspondant à un intérêt commun. Les procédures transactionnelles entre l’OTAN et l’UEO n’ont même pas connu un début de prise en considération. Les Européens (l’Union européenne a encore disparu) ne parvien­nent pas à définir une position unanime.

Troisième phénomène, le nombre des États et des organi­sations, qui jouent un rôle de plus en plus important, crée des pesanteurs de procédure, des discordances de calendriers grave­ment pénalisantes pour l’action immédiate. Certes, les architec­tures sont imbriquées, mais leur complexité conduit exactement aux mêmes disfonctionnements que ceux que l’ONU a manifestés depuis sa création. Dès lors qu’aucun État ne veut ou ne peut entraîner les Autres par sa capacité d’influence, le système lutte pour éviter la paralysie.

Il en résulte un quatrième phénomène explicatif : dès lors que les intérêts concrets restent trop vagues et qu’aucun accord ne peut être atteint sur une stratégie véritablement efficace, on préfère s’en tenir à l’énoncé de buts très généraux et s’en remet­tre à une stratégie inadaptée mais acceptable au minimum, en l’occurrence les frappes aériennes.

Face à un acte aussi important que la guerre, rendu plus grave encore en raison de la localisation géographique, le conti­nent européen lui-même, les gouvernements des démocraties européennes se révèlent politiquement fragiles. On les trouve plus soucieux des répercussions du conflit sur les jeux politiques internes que d’une véritable conduite de la guerre. En résulte un excès de précautions inspiré par la crainte d’une possible péna­lisation électorale.

Simultanément, la guerre joue son rôle naturel d’instrument de reconfiguration de la hiérarchie des puissances. Qui va tirer profit de ce conflit ? L’Union européenne ou les États-Unis ? L’Alliance atlantique ou l’Identité européenne de sécurité et de défense ? La première, qui existe, verra-t-elle son importance diminuer. ? Celle qui n’existe pas trouvera-t-elle là l’occasion de son avènement ?

Tandis que chacun des protagonistes ajuste son compor­tement en fonction d’intérêts non déclarés, on peut se demander ce qui reste de valeur à l’enjeu affiché : sauver les peuples persécutés.

1er mai 1999Guerre idéale, guerre réelle

La révolution dans les affaires militaires a-t-elle touché le Kosovo ?

Pour le grand public, les frappes aériennes de l’OTAN sur la RFY sont l’occasion de découvrir un nouveau vocable : “révolu­tion dans les affaires militaires” (RAM). Lancé par le Pentagone peu de temps après la guerre du Golfe, cette expression délibéré­ment publicitaire désigne une sorte de tryptique comportant : premièrement des moyens d’observation et d’écoute satellitaires et aériens ; deuxièmement, l’ensemble des capacités électro-informatiques qui permettent le recueil, la fusion et la transmis­sion des données du champ de bataille en temps quasi-réel ; troisièmement, les armes de grande précision tirées à grande distance ou, pour les avions, à distance de sécurité, c’est-à-dire, en principe, hors de portée des défenses anti-aériennes de l’ennemi.

La RAM se veut un nouvel art de la guerre qui permet de surclasser un adversaire que l’on entend, voit et prévoit jusque dans son processus de décision opérationnel.

Il s’agit d’un effort considérable, mené depuis longtemps (en fait dès les années 1970) pour utiliser les technologies de l’infor­mation afin de surclasser les capacités des adversaires (et acces­soirement des alliés). La RAM recherche un modèle de guerre idéale. L’acquisition d’une telle supériorité suppose que l’adver­saire renoncera par avance à l’idée même de la résistance. Outil de coercition absolue, elle peut même se prétendre pacifique. Car, comme le remarquait ironiquement Clausewitz, le conquérant ne souhaite rien tant qu’entrer paisiblement dans les Cités préala­blement soumises par la seule réputation de sa puissance. On comprend qu’il ne s’agit là que d’une tension vers plus de “perfec­tion”, une sorte de quête de l’Eldorado militaire. Les promoteurs les plus convaincus du nouvel art opérationnel savent bien qu’auparavant, et pour encore longtemps sans doute, il faudra bien mener des guerres réelles même si, progressivement, les performances techniques s’améliorent. Révolution peut-être mais pas miracle !

Au prétexte que 90 % des armes tirées étaient de haute précision (missiles de croisière, bombes à guidage laser), l’OTAN a suggéré une mutation opérationelle révolutionnaire, mise au service d’une stratégie de la précision, de la sélectivité et de l’efficacité. Passons sur l’efficacité. Le premier bilan public de l’OTAN en donne un piteux aperçu13. Quant à la quantité, les chiffres sont trompeurs. Car s’il est exact que les munitions précises ne représentaient que 10 % des projectiles utilisés durant la guerre du Golfe, en réalité le nombre des sorties offen­sives (strikes) durant le premier mois de la campagne aérienne ne représente qu’un tiers de celles du Koweit.

La révolution dans les affaires militaires est-elle donc à l’œuvre au Kosovo ? Pas vraiment et pour de multiples raisons.

D’abord parce que jamais la RAM n’a prétendu n’utiliser que des frappes aériennes ou des missiles tirés de plate-formes navales. Elle suppose, tout au contraire, une activité combinée Terre-Mer-Air-Espace. Ce n’est pas divulguer un grand secret que de dire que les stratèges de la RAM sont aujourd’hui exaspé­rés par la manière dont l’OTAN utilise les moyens disponibles.

Ensuite, la RAM étant un processus d’amélioration, les moyens existant aujourd’hui sont encore loin de correspondre aux objectifs très ambitieux anticipés pour l’avenir. Le rôle des satellites reste modeste, la fusion des données, le tri et la trans­mission en temps réel sont encore loin de l’instantanéité. Consi­dérablement améliorée, la précision des missiles reste très en-deça des précisions envisageables. De fait, la plupart des missiles tirés aujourd’hui appartiennent à un parc déjà ancien tandis que les armes nettement plus précises sont encore en phase de pré-développement industriel.

Reste le facteur humain. Un ordinateur, un logiciel sont des créations humaines, donc imparfaites. Les erreurs de conception, de fabrication et de manipulation sont inévitables. Aucune entreprise technologique, même la plus minutieuse, n’est à l’abri de ces défaillances, surtout dans une ambiance aussi extraordi­nairement imprévisible que celle de la guerre.

La RAM représente un modèle d’école conçu pour des conflits de d’intensité élevée entre deux adversaires puissants sur des espaces étendus, indépendamment du contexte politique. Elle considère des dispositifs militaires nettement séparés des popu­lations civiles.

Or la guerre du Kosovo est aussi réelle que rustique. Les États-Unis la conduisent aujourd’hui comme un conflit de très basse intensité. Les dispositifs sont imbriqués, les populations et les forces armées, pour ne rien dire des milices et autres guérillas, sont au contact physique les unes des autres. L’inévi­table rigidité des machines binaires, dont l’intelligence reste, conformément à la juste expression, “artificielle”, n’autorise qu’une discrimination limitée entre ami et ennemi, entre civil et militaire. La machine, aussi correctement et finement program­mée soit-elle, ne connaît que des cibles. Les militaires serbes semblent avoir compris que la parade réside dans un “brouillage des cibles”. En mêlant le civil et le militaire, en se déplaçant fréquemment, par petites unités, en organisant la confusion, en augmentant les probabilités “d’effets collatéraux”, la stratégie serbe complique la tâche de l’attaquant tant sur le plan opéra­tionnel que politique.

La comparaison avec la guerre du Viêt-nam s’impose. Les améliorations techniques sont considérables. Pour autant, leurs progrès ne sont pas dilatables à merci. Les quantités de muni­tions disponibles, même pour les États-Unis, restent limitées. Dans un environnement complexe (une vieille capitale comme Belgrade), les cibles sont désespérément proches. Et la techni­que, jamais, n’est fiable à 100 %. Dès lors que l’usage de la force est contraint par des préoccupations éthiques et politiques, chaque “bavure” devient un problème. Si la technique s’est amé­liorée, les perceptions politiques (donc les contraintes) ont paral­lèlement évolué. Imaginons aujourd’hui que l’on utilise des défo­liants contre les forêts du Kosovo pour mieux exposer les chars et l’artillerie serbe. Alors que le Viêt-nam fait aujourd’hui valoir les droits à indemnisation des populations qui ont été durablement contaminées par les produits répandus par les forces américaines.

Depuis dix ans, je ne vois qu’un seul “progrès”, dont l’auteur est inconnu. C’est l’invention de l’expression “boucliers humains”. Il est parvenu à rendre la guerre plus difficile pour tout le monde. Celui qui “utilise” les civils pour protéger ses combat­tants devient un criminel. Celui qui frappe sur le bouclier humain endosse une responsabilité différente. Mais nulle théolo­gie, nul droit international ne s’est encore prononcé sur ce qui est légitime. Par ailleurs, ce même inventeur relance, pour longtemps, le défi technologique. Quelles armes nouvelles utili­ser ? Létales, non-létales ? Discriminantes entre deux êtres humains. Faisons un saut vertigineux dans le temps : pourquoi ne pas imaginer des armes qui parviendrait à discriminer les codes génétiques ? On tuerait les adultes, pas les enfants, pas les vieillards. On ferait la différence entre hommes et femmes. Fort bien mais à quoi bon, dès lors que les femmes peuvent être aujourd’hui pilotes ou artilleurs¼ ?

La guerre du Kosovo nous permet de mesurer l’abîme qui séparera toujours la guerre idéale (technique et opérationnelle) de la guerre réelle, par essence de nature politique.

 

27 avril 2000

_______Notes: 

 

12       Ce texte a été rédigé quatre semaines avant l’inculpation des princi­paux dirigeants de la RFY, intervenue le 26 mai.

13       Un an après, à l’heure des comptes, la controverse se faire encore plus vive. Le pourcentage des armes “intelligentes” est tombé à 40 %, ce qui cor­respond à la phase finale d’intensification des frappes aériennes. Plus grave est la controverse sur la destruction des forces serbes. Après les proclama­tions triomphantes de juin 1999, 120 chars détruits et 450 pièces d’artille­rie, l’OTAN dans son rapport de mai 2000 fait état de 93 chars et 389 pièces. Ces chiffres sont contestés par un article de Newsweek fondé sur l’enquête OTAN (Munitions Effectiveness Assessment TEAM) qui n’a pu attester que 14 chars et 20 pièces d’artillerie.

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Vertige II

« Le vertige détruit pour un instant la stabilité de la perception et inflige à la conscience lucide une sorte de panique. Il s’agit d’une sorte de spasme, de transe ou d’étourdissement qui anéantit la réalité avec une soudaine brusquerie ».
Roger Caillois, Les jeux et les hommes, 1958

La clinique définit le vertige comme un trouble sensoriel accompagné d’une angoisse psychique profonde qui provoque le déséquilibre et peut aller jusqu’à la perte de conscience du sujet. Le “sentiment du vide” et la perte des repères spatiaux sont fréquemment évoqués par les sujets atteints de vertige comme cause de leur trouble.

Cette association de la perte d’équilibre physique et de la peur psychologique explique que le vertige ait été souvent associé à la guerre. Encore faut-il distinguer deux niveaux : la pratique concrète et physique du combat et la conduite abstraite et psy­chologique des opérations au plus haut niveau du gouvernement.

Face à l’ennemi, soumis au déchaînement de ces “orages d’acier” qu’évoquait Ernst Junger, le simple combattant est saisi de vertige devant l’abyme palpable de sa destruction. Combattre n’est souvent que l’échange de ce vertige pour un autre, celui de l’attaque, de la destruction de l’autre.

Rien d’étonnant que, partant du combat réel, le vertige se retrouve aux niveaux plus abstraits de la décision stratégique et politique.

Je m’intéresse ici au vertige parce qu’il constitue, pour la théorie stratégique, une sorte de modèle permettant de repérer et d’estimer tous les cas de perte de contrôle dans les situations stratégiques et, seconde raison, parce que, cas concret, la guerre du Kosovo résume exemplairement ces défaillances qui créent le vertige stratégique qui résulte de la conjonction d’une surprise politique et d’un choc militaire. Le dosage des deux éléments est variable selon les cas, dialectique par nature et constamment instable, à mesure de l’évolution de la situation.

Le vertige stratégique se présente sous deux formes égale­ment excessives le succès et l’échec, l’ascension et la chute.

Car il existe aussi un mouvement d’aspiration vers le haut. C’est le “vertige du succès”, comme l’avait écrit en 1928 dans Le bolchevik, de manière particulièrement sinistre, Joseph Staline à propos de la collectivisation forcée des campagnes russes.

À l’inverse, le vertige peut aussi résulter de la délectation perverse de l’échec où s’entrevoit le pire, l’abandon à la certitude d’une fin apocalyptique, perçue irrationnellement comme l’accomplissement fatal d’un funeste destin. M. Milosevic semble être entraîné dans cette spirale ontologique.

Le vertige politique

Parce qu’elle procède d’une décision initiale, la guerre enga­ge la responsabilité du décideur. Sorte de conscience morale, le sens de cette responsabilité l’accompagne, à mesure que le conflit s’infléchit dans le sens de la victoire ou de la défaite. A-t-il pris la bonne décision ? Seul le bilan final, en sortie de conflit lui donne­ra raison ou tort. Aussi s’efforcera-t-il d’en conserver le contrôle et de garder le cap en anticipant, tout en sachant corriger la trajectoire. Le vertige apparaît lorsque sous l’effet d’un événe­ment inattendu, le responsable constate qu’il a perdu le contrôle de la situation. Il s’aperçoit que le terrain sur lequel il croyait se tenir et pouvoir avancer se dérobe. Effet de glissement, de chute. Comment, quand, où et dans quel état se rétablir ?

Une fois ce vertige créé, il engendre une pathologie particu­lière dont le plus célèbre symptôme est l’obstination, l’incapacité à changer, à revenir en arrière, à passer du plan À à son alternatif le plan B, etc. L’obstination à vouloir faire triompher contre toute évidence, contre toute information, contre tout conseil, le point de vue erroné constitue un vertige où la raison s’égare en se confiant aux effets de la Force qui reçoit pour mis­sion de redresser l’erreur politique initiale. Cette attitude permet d’expliquer l’escalade dans l’utilisation de la force, l’acharnement à frapper jusqu’à ce que cela cède parce que, “à force de force”, quelque chose finira par craquer qui donnera raison à l’action entreprise et réalité au projet politique initial.

Le vertige de la force militaire

Dans la tradition politique rationaliste qui va de Thucydide aux stratèges de la guerre nucléaire contrôlée, en passant par Guibert, Clausewitz et Jomini, la force doit demeurer au service de la fin politique. Mais la guerre s’accompagne de deux phéno­mènes très peu contrôlables : le jeu des actions-réactions mili­taires (à la pression de la force exercée s’oppose la résistance de l’adversaire) et le déclenchement des passions des peuples qu’accompagnent parfois aussi, celles des dirigeants eux-mêmes.

Aussi, lorsque l’usage de la force ne produit pas assez tôt les transformations escomptées, les gouvernements peuvent avoir tendance à en accentuer l’intensité pour rattraper le temps perdu. Par exaspération et dans l’espoir de réussir enfin, le dirigeant s’obstine. Se crée alors une spirale vertigineuse par laquelle la force s’émancipe du projet initial et conduit “là où l’on ne voulait pas aller”, vers ces résultats effrayants qui font dire “mais je n’avais pas voulu cela !”.

Il existe donc un vertige de la guerre, défaillance non de la logique ni même de la raison mais de la mesure, notion de tempérance rationnelle qui servit de fondement à la philosophie et de la géométrie grecque, notre héritage culturel. Elle s’oppo­sait à l’ubris du tyran, à l’orgie du pouvoir sans autres limites que l’action réciproque de la pression et de la résistance. Force contre force.

C’est aussi le risque de s’abandonner à l’ivresse de la victoire. À cause de la réussite complète des opérations mili­taires, une occasion apparaît, qu’on n’avait pas jusqu’alors entre­vu ni osé espérer. Ne faut-il pas la saisir ? Mais ceci revient à changer de finalité politique. On accepte alors de faire rouler à nouveau les dés de la guerre. Le dirigeant avisé est évidemment celui qui sait mesurer à quel moment il est profitable de s’arrêter.

Le vertige survient parfois d’un coup, sous l’effet d’un événement militaire catastrophique d’où surgit, monstrueux, le pire. C’est mai 1940 quand se déchire le front et que déferlent librement les divisions cuirassées de la Wehrmacht. On pense à cette évocation saisissante par de Gaulle du général Gamelin, hagard, dans “sa thébaïde de Vincennes”.

Le vertige peut aussi procéder de l’entrée dans une spirale lente, insidieusement progressive. “Aller où l’on ne voulait pas aller”, a dit M. Jospin. À la suite, se pose la question de savoir si l’on s’abandonnera au vertige ou si on parviendra à le maîtriser.

Tel est le dilemme actuel que les gouvernements de l’Alliance, chacun pour ses propres raisons (qui ne font pas une raison commune), cherche aujourd’hui à éviter.

La guerre du Kosovo rassemble, en grand nombre, ces différents aspects du vertige.

Vertige devant l’imprévu, fait de l’échec politique des frappes aériennes, de l’offensive serbe et, de surcroît, de la panique des populations chassées par la violence déchaînée. Vertige devant l’excès des frappes, des massacres, des flux erratiques de réfugiés sans buts. Vertige de l’auto-conviction d’avoir quand même rai­son, et de l’obstination dans l’erreur, une fois commise. Vertige devant la perspective des effets imprévisibles d’un engagement militaire terrestre.

Les grandes puissances ont donc créé un mécanisme vertigi­neux qui entraîne les États de la région, en particulier le Montenegro, la Macédoine et l’Albanie. Spirale qui, par effet de retour, semble entraîner les grandes puissances qui s’abandon­nent au vertige de l’usage de la force.

La destruction physique produit ses effets matériels et psychologiques sans qu’on parvienne à lui assigner d’autres buts et d’autres limites que la capitulation de l’adversaire, qui, lui-même, semble s’enfermer davantage dans sa résistance sans espoir d’issue.

En ce printemps 1999, la logique du vertige risque de l’emporter.

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Sur le rôle du nucléaire. Que viendrait faire le nucléaire en cette affaire ?

Durant la guerre du Kosovo, il a été question, soudainement, des forces nucléaires russes. Une brève proclamation du président (ex-communiste) de la Douma a suggéré le 8 avril 1999 que les armes nucléaires pourraient cibler les pays de l’OTAN. Cette déclaration, rapidement démentie par l’Exécutif russe, à commencer par le général Sergueyev, ministre de la défense, ancien patron des forces nucléaires stratégiques, a été écartée d’un revers de main. Telle que, elle relève de l’absurdité. Les Russes ont certes le pouvoir mais en aucun cas la volonté d’entreprendre contre les pays occidentaux une gesticulation intimidante de leurs forces nucléaires. Ils n’ont pas cru devoir évoquer, ce qui eût constitué une première étape la dénonciation des accords de déciblage conclus avec Washington et Londres en 1993. De fait, leurs intérêts militaires immédiats et pressants tournent autour d’un accord qui venait d’être signé le 30 mars 1999. Il s’agissait de réviser le traité CFE de novembre 1990. Accord qui aménageait la fin de la guerre froide et qui limitait par zones les volumes de forces. Or, confrontée à de graves difficultés dans le Caucase, la Russie a besoin de recouvrer une marge de manœuvre militaire.

Il n’en demeure pas moins que M. Eltsine a agité pour la troisième fois (deux de trop pour être crédible) le spectre d’une guerre européenne, voire mondiale. Face à une Douma qui recherche son discrédit, il ne pouvait pas moins faire, du moins par la rhétorique.

Un des aspects les plus préoccupants de la guerre du Kosovo tient à la faiblesse politique des gouvernements en place. M. Clinton, de justesse, a échappé à l’impeachment mais le Congrès, par des voies moins spectaculaires, maintient la pres­sion sur un président affaibli. La cohabitation, l’éclatement de la droite ne laissent à M. Chirac qu’une marge de manœuvre très étroite. En Allemagne, M. Schroeder s’exerce au pouvoir, après des débuts d’une extrême confusion. Ce n’est donc pas un hasard si M. Blair caracole en tête. De tous les chefs d’État ou de gouvernement euro-atlantiques, sans être le plus fort, il est le moins affaibli. Quant à M. Eltsine, on n’ose plus émettre de jugement. Tout a été dit sur sa décrépitude. En somme, on espère que les appareils d’État tiendront le choc dans une situation où les dirigeants manquent de pouvoir, d’imagination et plus encore, de temps pour se consacrer à autre chose qu’à leur survie politique.

Malheureusement, un appareil d’État n’a pas pour vocation de prendre des initiatives. Il est fait pour appliquer et pour exécuter. Non pour se substituer à des projets politiques défail­lants. La roue et le moteur ne disent rien sur la direction à prendre. Aussi, à contre-cœur sans doute, avec étonnement, effroi peut-être, les appareils mettent en œuvre les décisions arrêtées, quelles qu’elles soient. Constatons les démissions au Département d’État en 1993-95, lors de la gestion des affaires de Bosnie par M. Christopher. Constatons que le phénomène ne semble pas se reproduire. Résignation ? Indifférence ?

L’existence des armes nucléaires en Europe

La réalité des armes, aujourd’hui bien oubliée, demeure un fait stratégique majeur qui n’autorise pas n’importe quelle aventure militaire.

Les armes nucléaires tactiques de l’OTAN sont limitées à une petite composante aérienne ancienne d’une centaine de bombes à gravitation. Les armes stratégiques britanniques et américaines affectées à l’OTAN doivent être distinguées des armes françaises qui servent rigoureusement la capacité de dissuasion nationale.

Les armes russes sont de loin les plus préoccupantes. À la fois en raison de leur nombre et de leur nature. Les Russes ont en effet conservé une importante quantité d’armes “tactiques”, c’est-à-dire de courte portée.

Encore une fois, cet arsenal reste clairement voué à la dissuasion, c’est-à-dire à la protection des intérêts vitaux contre une agression majeure.

Il n’existe aucune raison de penser que la Russie se sente menacée par l’OTAN. Manipulée, bafouée, refoulée hors de ses sphères d’influence traditionnelles, sans doute. En danger, certainement pas.

Reste que le déploiement de troupes au sol qui auraient pour mission de prendre Belgrade et de conquérir l’ensemble de la RFY provoquerait une sorte de vertige en Russie. Peut-on miser sur la rationalité des réactions ? On imagine sans peine le fracas des voix indignées qui s’élèverait pour réclamer un redéploie­ment d’armes nucléaires tactiques – perspective déjà évoquée en cas d’élargissement de l’OTAN.

De ce fait, même si les déclarations de certains officiels russes paraissent hors de propos, on se doit de réfléchir à leur objective convergence. Le président de la Douma parle d’ armes nucléaires pointées. Le chef de l’Exécutif russe agite le spectre d’une guerre européenne. Or, à l’évidence, une telle guerre pour­rait être nucléaire.

Il s’agit donc de ramener les belligérants à la raison d’un risque virtuel qu’ils semblent avoir perdu de vue. Ce n’est pas une menace mais un rappel à l’ordre de la raison en Europe qui se décline de la manière suivante :

Premier point, ce conflit doit rester spatialement limité

Au demeurant, le fait qu’aucune résolution du conseil de sécurité ne donne légitimité à l’action de l’Alliance constitue un facteur de risque. Il n’est que trop facile d’opposer à ce vide juri­dique l’article 51 de la Charte sur le droit à la légitime défense.

Second point, les risques d’escalade doivent être sérieusement maîtrisés

Quelles que puissent être les innombrables différences par rapport à 1914, il existe un facteur essentiel qui conduit à savoir raison garder, c’est la probabilité, jamais nulle, du déchaînement incontrôlé. Le nucléaire fonctionne désormais comme un cran de sûreté qui prévient toute escalade aux extrêmes.

Les Russes, certes, ne disposent plus des gros moyens classi­ques qui constituaient les premiers barreaux d’escalade. Seule demeure une capacité militaire classique très réduite, assortie des éléments ultimes : nucléaire tactique et stratégique.

Cette pratique du rappel à l’ordre nucléaire était devenue presque courante en période de crise durant la guerre froide. Il est certain que la crédibilité russe est atteinte. Néanmoins, compte tenu de la proximité du théâtre du conflit, ce rappel même dévalué est compensé par l’importance des enjeux sur ce théâtre européen.

Les risques de dérapage liés à l’intervention terrestre ne sont-ils pas bridés par le nucléaire ? On se souvient de l’extrême préoccupation du président Lyndon Johnson lors de la guerre du Viet-nam. Obsédé par le risque de nucléarisation du conflit via une réaction chinoise, non seulement il rejeta toute perspective d’utiliser des armes de théâtre, mais il écarta également les plans d’une invasion terrestre du Nord-Viêt-nam et se limita à des bombardements peu efficaces sur le pays. Il prenait soin également de définir parfois lui-même les cibles militaires pour ne pas prêter le flanc à des accusations d’actes de barbarie. On connaît l’insuccès complet de toutes ces précautions.

M. Milosevic ne détient pas l’arme nucléaire. Que se passerait-il s’il en disposait ? Et s’il demandait aux Russes de lui en fournir ? Fantaisie ? Pour un enjeu infiniment moins vital, la France sollicita auprès des États-Unis la mise à disposition de deux ou trois armes nucléaires sur le théâtre de Dien Bien Phu. En vain, du fait d’une opposition farouche (et fort bienvenue pour Washington) du Royaume-Uni. Or, en dépit de la relative sympathie de la Russie pour la Serbie et de ses efforts pour soutenir M. Milosevic, on ne voit pas Moscou soucieux de renfor­cer son aide au-delà de quelques moyens purement classiques et relativement discrets.

Les précautions imposées par l’arme nucléaire restent donc valables : rejet de tout aventurisme, assorti d’une loi de réciprocité qui conduit chaque détenteur de l’arme à de détourner des situations extrêmes. Reste à savoir jusqu’où va la notion d’extrême aujourd’hui en Europe pour les gouvernements qui proclament un devoir d’intervention au nom d’idéaux supérieurs ou suprêmes.

Pour le reste, les autres États du monde observent la guerre du Kosovo et en tirent leurs propres conclusions.

Ainsi, le 12 mai 1999 le gouvernement indien célébrait à sa manière l’anniversaire de ses essais nucléaires. Considérant la “guerre de l’OTAN” contre l’État souverain de Yougoslavie, M. Atal Behari Vajpayee, premier ministre indien, déclarait : “dans une telle situation, nous ne pouvons nous permettre d’être militairement faibles. L’ONU et le conseil de sécurité ne peuvent rien. Qui peut vivre en sécurité dans ce monde-là ?”

Quant à l’Europe et la zone atlantique, on peut se demander si un pas supplémentaire n’a pas été effectué dans la voie de la délégitimation des armes nucléaires.

Car le moralisme affiché de M. Blair pourrait n’être pas sans répercussions sur le statut de l’arme nucléaire. Comment, après de telles déclarations, prétendre cibler des populations, des cités, des valeurs économiques ?

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La guerre psychologique au Kosovo

Les guerres se gagnent ou se perdent psychologiquement. Cette antique vérité prend un caractère encore plus aigu depuis que la médiatisation des sociétés de haute technologie a exacerbé la sensibilité nerveuse des opinions à l’égard de l’évènement monstre que constitue la guerre. Un conflit moderne repose donc sur des effets de violence physique qui doivent être maîtrisés, contrôlés et dirigés au moyen d’une manœuvre psychologique. La guerre du Koweit avait montré que la victoire reposait aussi sur la capacité à acquérir la supériorité dans cette manœuvre. À cet égard, la guerre du Kosovo constitue une redite. Mais les conditions particulières dans lesquelles s’est engagé et se déroule le conflit font apparaître, du point de vue des opérations psycho­logiques, un grave déséquilibre initial entre la RFY et l’Alliance atlantique.

Les opérations psychologiques serbes

Dès le début des bombardements de l’OTAN, le 24/25 mars 1999, l’entrée en action des médias officiels serbes a révélé l’existence d’une mécanique soigneusement préparée, centralisée, ouvertement dirigée. Formé par le communisme, selon une logique perverse qui unit information et désinformation, M. Milosevic sait ce que signifie un plan stratégique de guerre psychologique. En tant qu’homme politique, il sait ce que signifie la manipulation des “masses” au service d’une purge qui renforce son pouvoir. Sa guerre psychologique a d’abord été dirigée contre son peuple de manière à détruire ses adversaires intérieurs, pour renforcer son pouvoir. Autre chose est de parvenir à attaquer psychologiquement ses ennemis étrangers, les membres de l’Alliance atlantique. Il est bien exact qu’une coalition constitue, par définition, une cible particulièrement fragile. Dans le cas présent, cette fragilité, liée à la divergence potentielle des buts et des intérêts paraît très grande.

Connaissant son infériorité militaire par rapport à l’OTAN, M. Milosevic a sérieusement préparé d’autres armes pour frapper les points de vulnérabilité de ses adversaires. La radio et la télé­vision, ainsi qu’Internet, ont été organisés pour la réalisation de cette manœuvre. Le surgissement, en temps voulu et à point nommé, d’opérations médiatiques coordonnées ne peut laisser aucun doute sur la conception et la mise en œuvre d’un plan de guerre psychologique de grande dimension dont, faute d’en connaître les composantes, nous ne donnons ici que quelques exemples.

Les discours ont été diversifié pour mieux porter contre les différentes cibles : les États voisins, adversaires ou amis, les États membres de l’OTAN, qui tous n’ont pas reçu le même trai­tement8. Enfin, les États-Unis plus spécifiquement. Par ailleurs, dans les “pays ennemis”, il est clair que certains citoyens d’ori­gine serbe ont relayé délibérément cette entreprise en prenant position dans les médias du pays. Des actions anti-OTAN, d’am­pleur modeste, ont été développées en Italie, en France où, spon­tanément, par nationalisme les communautés émigrées serbe, loin d’estimer M. Milosevic, ont avant tout voulu soutenir leur pays.

La gestion tactique à chaud de toutes les défaillances adverses démontre une capacité d’improvisation et d’exploitation rapide des occasions : le F 117 “furtif” abattu, les 3 GIs capturés, etc.9. Tous ces événements imprévisibles ont été intégrés immé­diatement dans un plan sémiotique cohérent visant à véhiculer les mêmes idées-forces, à savoir : “un petit peuple lutte et gagne contre la grosse machine. Ce petit peuple est dans son droit. Les agresseurs relèvent d’une cour martiale expéditive puisque leur action constitue une violation du droit international. Mais le gou­vernement serbe se montrera clément, etc.” Vieille rhétorique, vieux artifices qui rappellent étrangement, bien qu’en mode dégradé, la redoutable machine propagandiste nord-vietna­mienne de 1965 à 1975.

Pour saper le sentiment d’hostilité des opinions occidentales, casser l’image de barbares attachée aux bandes paramilitaires, Belgrade a joué la carte de la proximité culturelle.

La télévision serbe a multiplié les effets de mimétisme, de “sympathie” et de familiarité donc de reconnaissance en soignant ses images de marque. Pourquoi cette femme, si gravement souriante, si élégante, si humaine, qui, présentant le journal de 20 heures, ressemble tant à la présentatrice que nous voyons tous les soirs, mentirait-elle ? Sauf à supposer que la nôtre, aussi, pourrait nous mentir. Désagréables risques de dérapage de l’intellect, de fil en aiguille.

De même nature, les concerts de rock renvoyaient une image de sympathie culturelle bien difficile à contrer. À l’opposé, les exactions sans doute réelles mais invisibles ne produisent pas les effets d’accusation que l’on aimerait pouvoir produire. En règle générale, il est difficile de surprendre, en flagrant délit média­tique, un bourreau à la besogne.

Pas d’opérations psychologiques qui vaille sans symbolique forte. Les Serbes ont eu recours à deux emblèmes fort astucieu­sement utilisés en mode négatif : la cible et la croix gammée.

La cible, image aussi inquiétante que familière (le carton de fête foraine), traîne depuis la guerre du Golfe sur tous les écrans de télévision. Le spectateur voit comme dans le viseur du pilote. Image de maîtrise, de puissance et, bien entendu, de précision. Le symbole a été retourné par la propagande serbe. On a pu voir des enfants, des femmes, des vieillards exhiber sur leur corps ce symbole les désignant comme victimes des frappes aériennes de l’OTAN. À la fois êtres de chair bien réels se désignant face à l’abstraite machine technologique de destruction et, par effet métonymique, représentants du peuple-cible que l’on assassine. La cible cherchait à fonctionner comme une nouvelle étoile de David. Elle constituait, dans l’imaginaire, une continuité logique par rapport à la croix gammée. Ici encore, on aura assisté à un jeu d’inversion des emblèmes. La croix gammée attribuée à l’OTAN brouillait les discours idéologiques.

Elle était forcément embarrassante dès lors que l’on cherche à présenter M. Milosevic comme un nouvel Hitler. Elle encom­brait plus encore dès lors que des forces allemandes participaient aux opérations de l’OTAN.

Souvenir (involontaire ?) de la grande tradition britannique de l’action psychologique durant le Blitz de 1940, l’humour ne fit pas défaut, à propos des bombardements : “tiens, ils sont en retard ce soir¼”. Tranquillité et résolution du peuple, sûr de son droit, capable de mépriser le danger jusqu’à en rire.

Ici encore, les effets de ces différentes actions concourraient, volontairement, à délivrer un même message visant à : ancrer profondément l’image d’un petit peuple courageux qui tient bon face à une force mécanisée brutale et imparfaite.

Face à cette manœuvre de l’arme psychologique, l’Alliance est apparue étrangement démunie, au moins durant les pre­mières semaines. Il est vrai que les divergences d’appréciation sur presque tous les sujets ne permettaient guère de concevoir et mettre en œuvre un plan d’opérations psychologiques concerté, cohérent et efficace. En ce domaine comme dans les autres, il a fallu fonctionner “minimum minimorum”.

“Ce soir, on improvise” ou les opérations psychologiques de l’Alliance atlantique10

Face aux opérations psychologiques de la RFY, l’Alliance se devait de mettre en place un système de protection contre les attaques psychologiques de l’adversaire et de disposer de son propre plan d’action à l’égard de la population serbe, des neutres, de l’opinion international, voire de ses propres membres.

L’activité des médias français comme des autres États de l’Alliance montre le degré zéro de la préparation préalable. En dehors des sphères gouvernementales concernées, le milieu politique, les médias et l’opinion ont découvert le conflit avec son déclenchement. Sur les ondes comme sur les écrans fusèrent les avis les plus disparates, les conceptions les plus divergentes. On posa des questions naïves (mais parfois de grand bon sens), auxquelles il fut répondu de la manière la plus improvisée.

Démocratie sans doute, mais la démocratie, dès lors qu’elle fait la guerre, n’est pas dispensée d’une préparation, notamment dans le domaine de sa plus grande sensibilité : l’opinion.

Bref, face à la manœuvre systématiquement planifiée de l’adversaire, l’Alliance s’est retrouvée “dans le simple appareil¼”.

Il est vrai que les Serbes étaient les seuls producteurs d’images sur ce qui se passait réellement sur le terrain. Etre au sol, c’est aussi pouvoir saisir et transmettre des images et des sons Ceci devrait constituer une leçon majeure de la guerre du Kosovo. Car l’Alliance s’est trouvée en position d’infériorité sur le terrain médiatique. Elle ne pouvait montrer que le résultat d’actions dont les causes demeuraient invisibles. Ainsi entendait-on des commentateurs français invoquer, à juste titre, le “hors-champ” des images de réfugiés que diffusait la RTS. En bons professionnels, ils soupçonnaient la manipulation violente qui devait s’exercer pour obtenir ce résultat-là, à l’exclusion de tout autre. Ils démontraient ainsi leur authentique compétence cinématographique. Mais qui, dans le public, pouvait comprendre et croire ? On reste en attente d’actions de véritable pédagogie en direction d’un public qui a cessé d’être ignare en matière d’effets visuels et sonores. Il est extrêmement naïf de penser qu’il suffise de montrer les images des autres accompagnées d’un commen­taire “off” disant : “attention, propagande, mensonge ! Ces images sont fausses !”. Car une image n’est jamais que l’authentique platitude de ce qu’elle représente. Elle est d’abord et surtout dénotation. Toute intervention extérieure à son encontre com­porte un grave danger. Car elle ne fait que pointer la volonté de contestation du message simple et irréfutable qu’elle délivre pour son espace borné. Le contestataire s’expose donc en tant que manipulateur avant d’avoir pu prouver l’existence d’une mani­pulation. Et cette position sera d’autant plus fragile que l’on ne dispose d’aucune autre image capable de contrer par une autre dénotation la valeur de celle que l’on dénonce.

L’Alliance chercha à créer des représentations “positives”. Et d’abord à valoriser les combattants kosovars albanais. Mais l’UCK a du mal à consister comme “armée de l’ombre”, “nou­veaux résistants” dans un “nouveau Vercors”. Le manque d’unité politique de ce mouvement, son recrutement dans des couches troubles de la population albanaise, sa rivalité avec Ibrahim Rugova ont mis les États de l’Alliance dans l’incapacité d’élabo­rer une position cohérente et de développer un discours construit à cet égard.

M. Rugova aura été présenté dans les médias occidentaux, pendant quelques jours (fin mars-début avril) dans les médias euro-atlantiques comme un homme de paille, un fantoche entre les pattes du “maître de Belgrade”. Début avril, sa triste poignée de main avec M. Milosevic fut l’occasion d’un joli chaos média­tique. Ceci constitue une très mauvaise approche, s’agissant d’un homme, (M. Rugova), tenu pour un ami quelques semaines plus tôt. Ce retournement hâtif des jugements sur des personnalités mal connues crée un fonds de scepticisme : comment se fier, qui croire ? Il devient extrêmement nuisible dans les opinions occi­dentales, facilement portées à l’incrédulité de principe. Il est vrai que les responsables politiques ont été plus prudents, sans que l’on puisse dire qu’ils aient, sauf rares exceptions, notamment en Italie, cherché à soutenir M. Rugova dans une situation extrême­ment difficile.

Ceci renvoie à un phénomène bien plus général, le manque de préparation des opinions nationales.

On a voulu démoniser M. Milosevic, alors qu’il était déjà trop tard. Mais cette diabolisation ne servait pas pour autant à justi­fier l’intervention au sol puisque les gouvernements ont persisté à l’écarter, tout en proclamant le caractère essentiel des enjeux.

Quant à la compassion, certes elle peut mobiliser, et dura­blement Le président de la République française n’en finissait plus, d’une allocution à l’autre, de féliciter les Français pour leur caritative compassion. Soit, mais ce n’est pas sur ce terrain que l’on pourra porter atteinte au moral de l’adversaire. L’exaltation de l’esprit charitable ne protège guère contre les agressions psychologiques qui peuvent exploiter ce même registre à leur profit.

Comment passer de la compassion à l’indignation qui pousse à l’action ?

Le thème du viol peut avoir un impact important sur des sociétés qu’anime de plus en plus la volonté de promouvoir les droits de la femme et qui présentent l’agression sexuelle (harcè­lement, harassment) comme un des abus les plus intolérables au regard de ses valeurs. Encore faut-il être sûr de ce que l’on affirme. Autre inconvénient, ce thème fut déjà utilisé et a fait l’objet de soupçons (non sur la réalité mais sur la dimension) lors des opérations de Bosnie. Le public, habitué à entendre des informations effroyables mais incertaines, parfois démenties quelques temps plus tard, reçoit avec un scepticisme croissant ces informations non corroborées.

Le risque c’est leur parole contre celle de nos dirigeants. Ce genre de symétrie est, par nature, très dangereuse.

Mais, encore, si de telles atrocités sont effectivement commi­ses, pourquoi ne pas recourir à l’intervention terrestre directe ?

Les organisations féministes sont-elles capables de fournir une claire réponse à la question du choix entre l’action militaire au service des valeurs et un refus de l’action militaire au service de valeurs complémentaires ? Difficile de se proclamer non-violent, voire antimilitariste et de réclamer que l’on dépêche en urgence la force armée pour interdire l’exercice de la violence. L’idéal, sur des points particuliers, se retrouve confronté à des situations imprévisibles, des dimensions qui dépassent le champ de ses préoccupations domestiques ordinaires. Apprentissage de la responsabilité à l’égard de la signification de l’usage de la force pour qui, accédant au pouvoir, doit penser au-delà de son horizon habituel¼

Autre thème psychologique qui agit avec une force réelle est “l’effet déportation” (images de l’exode, images des camps de réfugiés) accompagné parfois de témoignages de massacres. L’inconvénient est que les preuves tangibles manquent encore. Elles ne viendront que plus tard, peu à peu. La difficulté du “croyez-moi sur parole”, je suis un réfugié, reste entière. L’image, l’interview ne garantit rien, ne peut faire preuve. Elle produit des impressions, un climat, une ambiance émotionnelle. Est-ce suffisant ? À condition de savoir exactement ce que l’on entend en faire. Sans doute pas pour mobiliser les opinions en faveur d’une action militaire terrestre, alors que l’on persiste à affirmer qu’il n’en est pas question. L’esprit de Machiavel suggérerait que l’on cherche à atteindre le point d’explosion des opinions. Trop, c’est trop ! Chauffés à blanc par l’horreur, les esprits de nos concitoyens exigeraient de leur gouvernants cette intervention militaire qu’ils hésitaient à déclencher. Mais l’esprit machia­vélien est trop complexe, trop subtil pour correspondre à la réalité très terre-à-terre des gestions bureaucratiques, politiques et militaires présentes qui ne laissent la place qu’à des subtilités de couloir.

Je ne vois pas nos peuples indignés descendre dans la rue aux cris de “À Belgrade”. Ce n’est pas un match de football ! Autres temps, autres foules. Nos sociétés réagissent conformé­ment à leur nature profonde. Elles répondent à la barbarie par la compassion, avec une incontestable générosité. Elles sont “soignantes” et réparatrices. À l’opposé, la nécessaire violence initiale d’une action de prévention est devenue étrangère, incompréhensible, inconcevable.

Dans ses efforts d’attaque psychologique de la Serbie, l’Alliance fit preuve de la même improvisation, s’exposant ainsi à de faciles critiques à l’égard de trop grossières approximations.

Exagérations d’abord sur les réfugiés. Aussitôt relayée par l’OTAN, la Maison blanche faisait état, le 8 avril de 1 300 000 Kosovars déportés. Or la population albanaise du Kosovo n’a jamais dépassé 1 800 000, y compris 300 000 serbes. Tous les Albanais du Kosovo, ou très peu s’en faut, avaient donc été déportés. Ce maladroit trucage des chiffres (impossibles à établir avec précision) sur l’ampleur de l’exode conduisit à une contro­verse fratricide entre le HCR (Nations unies) et certaines ONG.

D’une manière désormais trop classique (personne n’a oublié l’énorme bobard lancé par le Pentagone sur la “quatrième armée du monde”, celle de l’Irak), les chiffres des dommages infligés aux forces serbes ont pris une tendance inflationniste à partir du 20 mai 1999. Le nombre des avions serbes détruits monte soudain à 110 ou 120. Surprise des experts qui savent que le nombre des MIG de l’armée de l’air serbe n’a jamais dépassé 80. Même chose pour le “tiers des forces lourdes, chars et artillerie détruits” à la même date. Alors que, le 5 mai, l’US Army évoquait 5 à 8 % dans un document officiel. En 15 jours, sans engagement des hélicoptères Apache, les raids aériens auraient soudainement touché massivement les “petites cibles” de théâtre.

Autre source de scepticisme à l’égard de l’action psycholo­gique des Alliés, le flou et l’exagération du vocabulaire pour désigner les exactions commises par les Serbes contre les popu­lations albanaises du Kosovo : génocide et déportation. L’écrivain Elie Wiesel est amené mi-avril (dans un article de Newsweek) à intervenir pour rétablir un minimum de sens des échelles entre des phénomènes totalement différents.

Cette grossièreté des expressions employées ne pourrait être justifiée que s’il s’agissait de promouvoir dans l’urgence un sursaut d’indignation des opinions dans la perspective d’une action radicale comportant des risques de perte. Or, on utilise une rhétorique hyperbolique pour expliquer que, face au bourreau génocidaire, on se gardera d’envoyer des troupes au sol.

L’effort actuel consiste à rassembler l’opinion dans un soutien général de l’action entreprise. Mais comment contrer ?

Une fois encore, j’affirme ici qu’une démocratie doit accepter de renoncer au mensonge à l’égard de sa population, de ses partenaires, de ses alliés et des États neutres. Ceci ne lui interdit nullement de se préparer à affronter dans les meilleures conditions le discours sur la vérité.

Dans le cas présent, dire la vérité, c’est reconnaître que plus une guerre s’intensifie dans des conditions aussi difficiles, aggravées par l’action de l’ennemi, il devient inévitable de faire des victimes parmi les civils, sans en avoir pour autant l’intention délibérée.

Telle était la clé d’un des aspects les plus difficiles et les plus mal gérés de cet guerre : les victimes des bombardements.

Les effets collatéraux ou l’art de se tirer dans le pied

Les sociétés technico-médiatiques disposent d’un art consom­mé d’auto-destruction en retournant contre elles-mêmes les effets qu’elles produisent. L’utilisation d’armes précises permet de réduire considérablement les pertes civiles. Mais la présentation en est faite de manière si publicitaire que la moindre erreur st aussitôt amplifiée comme un échec catastrophique. À trop vouloir prouver, on démontre le contraire. Les frappes aériennes sont sélectives, précises, chirurgicales. Elles ne visent que l’infrastruc­ture et les forces militaires.

Pourquoi vouloir, contre toute évidence, prétendre qu’il n’y aura aucun problème, ni erreur technique, ni bavure aléatoire ? Chacun est disposé à admettre d’inévitables dégâts non-inten­tionnels, dès lors que la justification est assez forte, l’enjeu assez important et l’engagement suffisamment résolu. Mais n’est-ce pas là où le bât blesse ?

Frapper l’infrastructure serbe, les émetteurs, etc. Le 22 avril l’immeuble de la Radio-Télévision de Serbie est gravement touché par un ou plusieurs missiles. Faire taire par les moyens durs de l’attaque physique la propagande adverse constitue une activité élémentaire. Encore faut-il se prémunir contre la riposte logique qui consiste à dire que l’on mène une action contraire à la liberté d’expression et que l’on détruit les émetteurs serbes pour faire taire la voix du peuple qui lutte, etc. Il n’est pas certain que cette action présente plus d’avantages que d’inconvénients.

On semble n’avoir cherché ni à brouiller, ni à produire de véritables émissions à l’intention de la population serbe. Les moyens existent mais sont peu nombreux. Mobiliser les popula­tions albanaises en pleine panique de l’exode n’est guère facile.

En revanche, chercher à retourner la population serbe contre le régime de M. Milosevic, tel devrait être le but de la guerre psychologique.

Plusieurs millions de tracts ont été lancés pour expliquer que l’Alliance n’était pas en guerre contre le peuple serbe mais contre un gouvernement tyrannique. Mais il est très difficile de conquérir les esprits d’une population soumise aux bombes. Ni dans l’Allemagne, ni au Viêt-nam, ni en Irak, nulle part on n’a vu une population apporter son soutien à ceux qui lui apportent fer et feu. Cela ne signifie pas pour autant qu’elles soutiennent le régime en place. Mais les moyens politiques d’une action de contestation sont tout simplement tétanisés par le fait de la guerre. Changer de régime dans la guerre n’a rien d’une petite crise ministérielle. L’expérience historique démontre que c’est bien souvent parce que la résistance est jugée insuffisante que le gouvernement est désavoué. Les affaires grecque et argentine ne constituent pas de bons exemples, parce que les dictateurs n’avaient mis aux enchères que des enjeux lointains, non vitaux, non immédiatement participants de l’être national.

De plus, M. Milosevic n’a pas été systématiquement attaqué sur ses nombreux points faibles : son manque de légitimité politique, son népotisme, son clientélisme, ses prévarications et ses bandes armées maffieuses, bref tout ce qui fait de lui, potentiellement, un petit cousin de Nicolae Ceaucescu.

Finalement, les opérations psychologiques de l’Alliance sont restées, à ce jour, pour l’essentiel, défensives. Elle auront con­sisté à convaincre les opinions des pays de l’Alliance que la guerre est juste et que M. Milosevic est le tyran responsable d’une intolérable barbarie.

Tout se passe comme si l’objectif principal était de préserver l’unité de l’Alliance, en maintenant, dans tous les pays membres un niveau de soutien suffisamment élevé. Eu égard aux discor­dances, l’enjeu n’était pas mince et le résultat présent non négligeable. Encore faudra-t-il savoir conclure sans trop traîner et, surtout, sans laisser approcher l’échéance d’une indispensable intervention terrestre.

Dans cette œuvre, purement protectrice, de consolidation, il serait injuste de ne pas rendre hommage à M. Jamie Shea, porte-parole de l’OTAN. Sans doute, son aptitude à la langue française lui vaut-elle de notre part, une attention particulière. Les médias français, peu réceptifs à la langue otanienne, firent de lui des portraits critiques mais plutôt flatteurs.

Jamie Shea a parfaitement intégré la notion de “medium cool” chère à Mac Luhan. Lui qui n’était pas un reporter de terrain, lui qui n’avait pas d’images à montrer, qui ne faisait que reporter sur les télévisions et les radios comprit qu’il convenait de s’en tenir à un registre sobre n’excluant ni la conviction, ni l’humour. Alors qu’il lui fallait délivrer de pesants messages, parfaitement convenus, négociés, d’affreux galimatias de compro­mis, il le fit avec une aisance discrète dont sont capables les grands maîtres. Les fautes furent rares, surtout vers la fin, comme toujours quand on croit avoir gagné et que, la fatigue aidant, on baisse un peu la garde. Il n’était certainement pas de bon goût de filer la comparaison entre les bombardements inten­sifiés et les internationaux de France de tennis. Mais c’est bien peu au regard de la haute voltige qui consista à tenir un discours supportable pour les Grecs, les Italiens, les Portugais, les Allemands, les Espagnols et ¼ les Français.

Au spécialiste de la guerre psychologique, à supposer qu’il en existe, la guerre du Kosovo pose deux séries de problèmes :

que se passe-t-il lorsque l’on ne dispose pas de représen­tations du terrain tout simplement parce que l’on n’y est pas physiquement ? Il n’y a pas d’images du front puisqu’il n’y a pas de contact avec le terrain. Il ne peut y avoir de représentation que des périphéries. On ne sait rien de l’intérieur.

quelle est la valeur des informations sur la situation intérieure dès lors que l’on n’a pas accès à cet espace, en sorte que l’on ne peut ni montrer ni vérifier ?

On dit : il y a des désertions mais comment prouver leur matérialité ?

On dit : il y a des manifestations en Serbie pour le retour des soldats indéfiniment engagés au Kosovo. Soit, mais que savons-nous de leur ampleur exacte, de leurs répercussions, etc. ?

On dit que l’UCK fut en mesure de lancer une offensive qui aurait forcé l’armée serbe à rechercher une solution négociée. Mais on n’en peut montrer aucune trace.

On en arrive à ce dire qu’il ne pourrait s’agir que de rumeurs habilement disséminées pour ébranler le moral serbe. Peut-être. Mais combien de Serbes écoutent les radios occidentales ?

Ce pourrait être aussi bien un moyen visant à accréditer l’idée que l’OTAN commençant à acquérir la supériorité, la Serbie se trouverait proche de l’écroulement. M. Milosevic doit négocier sous l’effet des frappes aériennes et d’un succès de ses adversaires au Kosovo.

Donc la stratégie était finalement la bonne, la cause était juste et c’est la victoire, tristement et chèrement payée, surtout pas les autres.

Happy end.

S’agit-il de mensonges ? Non pas. Les guerres indécises, mal engagées, mal terminées, ont toujours besoin d’un discours d’habillage, bricolé pour la circonstance.

Très bien, mais ce n’est vraiment pas de la guerre psychologique.

Car on ne peut pas attendre de miracles des actions de guerre psychologique. Elle ne peut se substituer à la clarté des buts et à leur cohérence au regard des moyens militaires employés.

Quand on se met dans l’erreur et que l’on y persiste, aucune action psychologique ne parviendra jamais à redresser le tort initial.

8 mai 1999

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Notes:

        Que l’on songe par exemple que la télévision et les radios grecques ont travailler en liberté dirigée en Serbie et, à certaines dates au Kosovo même.

        Affaire qui donna le beau rôle au révérend Jesse Jackson, artisan de leur libération et, directeur de conscience du repentant pécheur Bill Clinton, tout ceci au sein du parti démocrate qui organise la campagne prési­dentielle, etc.

10       cet état d’impréparation nous a été confirmé par M. Jamie Shea lors d’un entretien à l’OTAN le 11 mai 2000. la difficulté à diffuser des messa­ges psychologiques acceptables pour l’ensemble des membres de l’Alliance nous a été confirmée par les officiers du 4e groupe d’opérations psycholo­giques américain lors d’entretiens à Fort Bragg les 29 et 30 mars 2000.

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Trois scénarios de règlement négocié

L’erreur stratégique initiale a pris un caractère si évident que plus aucun expert ne songe à la contester. Les gouverne­ments de l’Alliance s’efforcent de faire front. En pointe, le britan­nique Blair persiste à affirmer qu’il suffit de conserver la même stratégie alors que manifestement l’Alliance procède à sa trans­formation. Aux frappes aériennes limitées avec des moyens limi­tés, pour une durée limitée, se substitue une stratégie d’usure, à caractère massif, pour un temps indéterminé.

Deux buts de guerre avaient été énoncés : protéger les popu­lations et prévenir une extension des troubles dans les Balkans. Un troisième était venu s’ajouter : forcer M. Milosevic à accepter l’accord de Rambouillet.

Pour ce qui est du premier, l’échec est flagrant. Seule une action au sol eût permis de protéger efficacement les Kosovars albanais qui, aujourd’hui, fuient en tous sens, masse humaine tournoyante, manipulée comme une arme par Belgrade.

Or plus les bombardements vont s’intensifier, plus les “bavures” seront nombreuses.

Le second but est la stabilisation des Balkans. Ce qui se produit aujourd’hui risque de produire une instabilité croissante.

Quant au retour de M. Milosevic au cadre défini par “l’accord” de Rambouillet, il n’a plus aucune chance d’advenir. D’abord, parce qu’il devient de plus en plus difficile de retrouver en position d’interlocuteur responsable un homme désormais voué au TPI pour crimes contre l’humanité. Ensuite, parce que la situation du Kosovo (et dans une large mesure celle de l’Albanie) n’est plus celle du mois de mars 1999. Enfin, parce que l’idée, déjà bien risquée, d’une coexistence paisible entre les différentes communautés ethniques a été tuée dans l’œuf par les horreurs de la guerre6.

Comment se sortir de cette impasse ? Comment ne pas avouer une défaite devant Milosevic ? Peut-il encore sortir quel­que bien de ce vertige d’erreurs et d’inconséquences ? Trois cas de figures se présentent, l’urgence, le moyen et le long terme.

l’urgence : aboutir à un cessez-le feu et commencer à négocier.

Compte tenu du désastre humanitaire, le bon sens consis­terait à obtenir au plus vite un cessez-le-feu permettant d’enga­ger des négociations préliminaires. qui ne préjugent ni d’une éventuelle reprise des combats, ni de la solution négociée finale. Au lieu de faire du maximalisme, on pourrait rechercher un dénominateur commun provisoire : suspension de toute activité militaire supervisée par un retour des observateurs soit de l’OSCE, soit de l’ONU.

Mais cette solution ne paraît pas en vue, tant les passions qui mutuellement s’attisent, semblent l’emporter.

Second cas de figure, il faudra bien, à moyen terme, arrêter la guerre. Et nul ne peut prédire dans quel état se trouveront alors les différents protagonistes. Dans l’improvisa­tion d’une imprévisible situation engendrée plus par les effets de la force que par la recherche d’un but rationnel, on trouvera un arrangement baroque, inspiré par les idées de Rambouillet. Ce replâtrage à caractère temporaire ne serait qu’une sorte “d’entre deux guerres” parce que les Albanais s’estimeraient insuffisam­ment dédommagés de leurs souffrances et les Serbes trop injustement sanctionnés.

À mesure que s’affaiblissait l’Empire ottoman, les Balkans ont connu ce phénomène de conflits par saccades, chaque guerre favorisant le renversement des gouvernements qui changeaient alors de politique et d’alliances.

Dans un scénario de ce type, les Balkans constitueront un abcès de fixation permanent où s’épuisera la diplomatie euro­péenne. L’Union pourrait, après bien d’autres grandes puis­sances tutélaires, prétendre à une sorte de nouvel imperium sur la partie orientale de l’Europe. Voir facture.

pour le long terme, jeter les bases de la stabilité profonde et durable dans les Balkans. Il faudrait accepter de fait une progressive partition du Kosovo où la Serbie conserverait une bande Nord-Ouest allant jusqu’à Petc. La question de Pristina pourrait n’être pas fondamentale. Le Kosovo albanais recevant un régime de “self-governement” temporaire (comme prévu à Rambouillet) déciderait, par auto-détermination, de son éventuel rattachement à l’Albanie (que nul n’a besoin d’appeler “Grande” pour envenimer les choses). Cet arrangement permet­trait de donner une solution décente au sort des Serbes du Kosovo que l’on est raisonnablement en droit d’évaluer à plus de 200 000 âmes. Pourquoi devraient-ils connaître le sort de leurs compatriotes de Krajina, en 1995 ?

Tel devrait être le but de la conférence sur les Balkans, prévue pour fin mai à Berlin. Cette stabilisation durable est d’autant plus nécessaire que l’Alliance a introduit un principe potentiellement explosif dans cette zone de l’Europe. Toute mino­rité (et il en reste un grand nombre) qui s’estime brimée, toute faction politique qui prétendrait incarner la résistance à la tyrannie, pourra s’inspirer de ce qui vient de se produire pour rechercher l’émancipation en espérant le secours de l’Alliance.

Si donc l’Alliance atlantique a désormais prétention à faire appliquer, au moins en Europe, une nouvelle règle du jeu, si l’Union européenne a l’intention de placer le Kosovo sous mandat de tutelle, il faudra que chacun des États membres de ces deux organisations, fort différentes, conservent un même sens de la responsabilité politique et de la générosité économique pour pouvoir se maintenir à hauteur de leurs ambitions.

20 avril 1999

_____Notes: 

        À ce point même que l’on voit, en juillet 1999, l’UCK s’en prendre aux Tziganes, tenus pour collaborationnistes.

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