Annexe 1 : Le texte de l’accord de Kumanovo

Principaux points de l’“accord militaire technique” conclu à Kumanovo (nord-est de la Macédoine) entre représentants de l’OTAN et de Belgrade.

–          Retrait des forces terrestres yougoslaves et entrée synchro­nisée de la KFOR :

Belgrade s’engage à un retrait par étapes de “toutes (ses) forces (terrestres) du Kosovo vers des localités en Serbie”… En se retirant, les forces yougoslaves “dégageront toutes les voies de communication en enlevant toutes les mines” et autres obstacles. “l’entrée et le déploiement des forces internationales de sécurité (KFOR) au Kosovo seront synchronisées.

–           Suspension des frappes de l’OTAN :

Les “frappes aériennes de l’OTAN seront suspendues” s’il est vérifié que les forces yougoslaves situées dans la zone “trois” (dans le nord de la province) ont évacué cette zone, par des routes précises, dans les 24 heures suivant la signature de l’accord. “La suspension (des frappes) se poursuivra à condition que les clauses de cet accord soient totalement appliquées et à condition que le conseil de sécurité des Nations unies adopte une résolution” sur le déploiement de la KFOR très rapidement pour éviter “un vide en matière de sécurité”.

–           Évacuation totale des forces terrestres yougoslaves du Kosovo en 11 jours :

Onze jours après la signature de l’accord, “toutes les forces (terrestres) yougoslaves devront avoir achevé leur retrait du Kosovo” et s’être repliées 5 kilomètres au-delà de la limite de la province. Auparavant, toutes les forces de Belgrade devront avoir évacué la zone “un” (sud) en six jours et la zone “deux” (centre) en neuf jours.

–           Arrêt des frappes de l’OTAN :

La campagne aérienne sera définitivement terminée avec “le retrait complet des forces yougoslaves”.

–           Retrait des forces aériennes et de la défense anti-aérienne en trois jours :

Trois jours après l’accord, tous les appareils yougoslaves, ainsi que les radars, l’intégralité des missiles sol-air et de l’artillerie anti-aérienne au Kosovo, devront avoir été repliés vers la Serbie dans une zone située à 25 km au-delà des limites de la province.

–           Déploiement de la KFOR :

“La KFOR se déploiera et opèrera sans obstacle au Kosovo et disposera de l’autorité de prendre toutes les mesures nécessaires pour établir et maintenir un environnement de sécurité pour tous les citoyens du Kosovo”.

–           Définition des forces serbes :

Tous les personnels de la République fédérale de Yougos­lavie ayant une capacité militaire, y compris les troupes de l’armée régulière, les groupes civils armés, les associations paramilitaires, l’armée de l’air, la garde nationale, la police des frontières, les militaires de réserve, la police militaire, les services de renseignement ainsi que les personnels du ministère de l’Intérieur, les forces anti-émeute et tout autre groupe qui sera désigné par le commandant de la KFOR.

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Un mythe de fin de guerre

Quelques jours plus tard, commença a prendre consistance une rumeur selon laquelle l’armée serbe courait à la défaite en raison de l’action terrestre des formations armées de l’UCK, débusquant les forces serbes, pour les offrir aux coups de l’aviation de l’OTAN, en une vaste opération combinée. Cette fiction des derniers moments n’a été que peu relayée par les agences de presse d’Europe occidentale. C’est principalement aux États-Unis et en Grande Bretagne qu’elle s’est développée durant deux à trois semaines. On a pu assister à la tentative de création d’une “bataille du mont Pastric”, qui fit long feu, suite à d’intenses investigations de la presse que nul n’a pu contredire.18

Cette vaine entreprise correspondait aussi à d’autres préoc­cupations, celle de réhabiliter la nécessité efficace de l’action terrestre. La campagne aérienne aura constitué une insulte cons­tante à la sacro-sainte ligne générale affichée par le Pentagone depuis 1990 : joint operations (liaison des armes). Que l’on ait aussi cherché à remettre en conformité avec les principes la réalité de cette guerre n’aurait rien que de très normal.

Une telle explication militaire présentait aussi l’avantage de donner une réponse aux multiples interrogations suscitées par les raisons et les conditions du retrait de l’armée serbe.

Le baroud (et le bras) d’honneur russe

Alors que, progressivement, zone par zone, l’armée serbe se retire et qu’entre, lentement, en bon ordre au Kosovo la KFOR, la surprise vient des Russes. Venu de Bosnie, voie grande ouverte par l’armée serbe, un petit groupe blindé de deux cents hommes prend position sur l’aéroport de Pristina, là même où le général Jackson devait établir son quartier général.

Et voici un mystère de plus. Le SACEUR s’énerve. Washing­ton demande des explications à Moscou qui désavoue d’abord, puis félicite ensuite ses troupes. Le général Clark aurait ordonné au général Jackson de reprendre l’aéroport, ce dont le Britanni­que se garde bien. À ce moment, qui contrôle politiquement la situation ?

Enfin quoi ! Chefs d’État et ministres ont veillé au ciblage avec le plus extrême souci des répercussions politiques. Et voici que, dans une affaire qui n’est que très secondairement militaire, la responsabilité de la dispute est abandonnée à deux généraux.

Pour autant, les Russes n’obtiendront pas “leur secteur” au Kosovo, mais le droit de se déplacer dans certaines zones occu­pées par certains contingents de l’OTAN. Au regard d’une telle confusion, on s’interroge sur l’existence d’une direction politique.

C’est bel et bien le rapport fondamental entre le pouvoir politique et la puissance militaire qui est posé pour tous les acteurs.

Pour M. Milosevic d’abord. Sachant que l’armée serbe tenait le terrain, pourquoi M. Milosevic a-t-il accepté de retirer ses trou­pes apparemment sans garanties de conserver le Kosovo alors qu’elles pouvaient encore, ne serait-ce que partiellement, servir ses buts de guerre ? Pourquoi choisit-il un retrait politiquement pénalisant ? On doit alors se demander si ce n’est pas l’armée elle-même qui a préféré se retirer, à temps, dans l’honneur et intacte. Pensons à octobre-novembre 1918 quand l’armée alle­mande veut sauver la face et le mythe de son invincibilité. Pourtant la situation de l’armée serbe ne paraît pas encore trop préoccupante. Elle tient de pied ferme. Ses voies de communica­tion ne sont pas coupées. En témoigne la facilité avec laquelle les Russes arriveront jusqu’à Pristina. L’explication est ailleurs.

M. Milosevic sentait-il grandir le risque de perdre le pouvoir à Belgrade ? Auquel cas la seconde phase de la stratégie aérienne s’est révélée payante. La situation politique en Serbie et notam­ment dans la capitale représentait bien le centre de gravité sur lequel il fallait frapper. Mais alors, puisqu’il était fait profession d’en finir avec le tyran, pourquoi n’avoir pas continué ? Pourquoi avoir négocié l’arrêt des bombardements et le retrait des troupes serbes du Kosovo ?

Ce ne fut donc pas la route Koweit City-Bagdad. À cette aune spectaculaire, on put constater (sans image à travers le texte des accords) que l’armée serbe au Kosovo se retira sans encombres, avec ses matériels, quasiment avec les honneurs de la guerre. Les propos du général britannique Jackson ne laissaient aucun doute sur la courtoisie de la relation entre deux commandants de forces qui, en bonne intelligence, se cèdent mutuellement le terrain défini.

De cette comparaison entre l’Irak et la Serbie, l’analyse stratégique retiendra que, ni dans un cas ni dans l’autre, en dépit des vociférations ultimes, la force armée n’est utilisée jusqu’au bout pour mettre à bas l’adversaire en tant que régime politique. Mais il y a des degrés dans la coercition qui s’exerce. On frappe et l’on punit sur des échelles très différentes. Bien entendu, on affiche la même volonté de liquider l’odieux adver­saire. Bien sûr, on prend nombre de mesures de coercition écono­mique pour hâter sa perte. L’extrême rigueur contre Saddam Hussein épuise son pays sans pour autant mettre à résipiscence son régime et l’exercice de son pouvoir personnel.

Slobodan Milosevic ne fait pas l’objet de contraintes aussi fortes.

L’ensemble de son pays n’est pas soumis à inspections. L’embargo qui affecte l’économie de la Serbie présente tant d’am­biguïtés que l’on est en droit de rester sceptique quant à l’effi­cacité. Depuis 1990, dans la zone danubienne, les capacités de transit illégal de toutes sortes de produits n’ont fait que croître et prospérer. Plus ou moins bien, on s’arrange¼ provisoirement.

Pourtant M. Milosevic est mis au ban de la “société euro­péenne”. S’agit-il bien de cela ? Même si la décision du TPI a été prise à un moment surprenant pour l’alliance elle-même, même si elle n’a pas favorisé la négociation, elle ne l’a pas rendue impossible. En revanche, elle a déstabilisé M. Milosevic, en le disqualifiant en tant qu’interlocuteur sur la scène internationale. Par récurrence, il devient pour les intérêts serbes une mauvaise carte19¼ Le clergé orthodoxe le désavoue. La Grèce se sentirait plus à l’aise face à un autre interlocuteur. La France, prête à aider la Serbie, n’entend pas soutenir “un” Milosevic. Bref, le personnage encombre la scène.

Et pourtant, il dure¼ aurait dit Galilée.

L’enchevêtrement de ces évènements contradictoires, de ces demi-mesures, et de ces actions limitées suggère un terme dont la radicalisation du discours public proscrivait l’emploi : le compromis.

Une analyse des bons offices rendus par M. Ahtisaari permet de se faire une idée assez proche de la réalité : qui a t-il sauvé et de quoi ?

l’OTAN du risque d’opérations terrestres dont pratique­ment personne au sein de la coalition – sauf peut-être M. Blair – ne voulait vraiment.

M. Milosevic qui, de justesse, sauvait la face, avec l’armée serbe qui se retirait invaincue et, surtout parvenait à sauver son pouvoir.

l’Union européenne qu’il représentait ?

la Russie qui a pu faire figure, à ses côtés, d’intermé­diaire efficace pour chacune des parties ?

la France qui voulait au plus tôt une sortie de guerre en des termes acceptables pour la cohésion de l’Alliance, validant Rambouillet et ne compromettant pas (trop) ses futures relations avec la Serbie et son rôle et ses intérêts dans les Balkans (mais lesquels au juste ?)

Bravo au président finlandais, homme providentiel qui eut l’habileté d’arranger tout cela. Mais cette somme d’intérêts con­tradictoires, préservés in extremis, ne constitue ni une cohérence politique, ni une solution pour le long terme.

*
*     *

La résultante des effets de ces différents événements déter­mine la qualité de la paix supposée s’établir.

On connaît l’expression “victoire à la Pyrrhus” c’est-à-dire sans avenir, sans profit, sorte d’intermède avant la reprise des hostilités. Compte tenu de la conclusion ambiguë des hostilités, il est nécessaire d’interroger les qualités de la paix qui surgit : est-elle durable ? Est-elle supportable ? Quelles en seront les bénéfices et pour qui ?

Premier cas de figure la stabilisation durable. Elle est censée reposer sur le retour des Albanais chez eux. C’est le même problème que pour les Musulmans de Bosnie qui pouvaient revenir mais ont préféré renoncer. On ne se mêle pas facilement dès lors que la guerre a passé. La mort dans l’âme sans doute, les Albanais et les Serbes choisiront de s’installer là où la sûreté sera effectivement garantie, de part et d’autre d’une ligne de démarcation garantie. Un Kosovo ainsi remanié peut s’installer dans la durée, en attente d’une solution politique.

L’enracinement de la paix requiert également et surtout une évolution de la Serbie et du Kosovo vers la démocratie. Cela implique de grands bouleversements de la donne politique serbe. Cela implique aussi que M. Rugova soit soutenu contre les extrémistes kosovars albanais qui chercheront à remettre en question la situation issue de la guerre de 1999.

Les Serbes devront fuir le Kosovo ou se réfugier dans des enclaves sous haute protection de la KFOR.

Les hostilités peuvent reprendre à la première occasion. Pour l’éviter, les forces d’interposition devront exercer une pres­sion considérable. Mais la présence de la force ne signifie nullement la résolution politique du conflit.

Cette pression (dont l’unanimité n’est pas évidente) pourrait n’être pas suffisante. Le Kosovo, l’Albanie, la Macédoine redeviendraient les enjeux d’une nième guerre des Balkans.

Autre cas de figure, une partition objective, acceptée sinon dans l’immédiat du moins à terme. Les forces d’interposition auront pour fonction d’habituer sur une génération les popula­tions à accepter l’état de fait. Les Européens de l’Ouest s’essaient à une étrange entreprise : établir une sorte de tutelle impériale sur les Balkans pour y instaurer des pratiques politiques et culturelles jusqu’alors inconnues. Nouvelle version historique de la paix par l’empire dans cette partie de l’Europe.

Dans cette entreprise, les Européens risquent donc, soit de se retrouver aux prises avec une nouvelle guerre, soit de rester englués pour vingt ans ou plus dans un scénario de type chypriote. Dans tous les cas, l’émergente entité de défense et de sécurité européenne risque fort de n’avoir d’autre perspective d’action que la garde d’une précaire stabilité dans les Balkans.

À d’autres, la présence et l’intervention dans le reste du monde.

 

3-6 juin 1999

_____Notes: 

 

18       Signalons entre autres, l’article, convaincu de l’existence de cette vic­toire, par M. O’Hanlon, chercheur à la Brookings Institution de Washing­ton, et la réfutation très documentée par une équipe de Newsweek.

19       Par exemple, la Serbie n’a pu être représentée à la brève (une demi-journée) conférence européenne de Sarajevo sur la stabilité dans les Balkans.

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Crier victoire

Les faits d’armes sont curieux à lire, racontés par les vainqueurs (ou soi-disant) et les vaincus. On n’a pas d’idée que la vérité puisse être d’une part et d’autre sans parler de la politique de la guerre qui travestit les faits dans un but disciplinaire, moral ou politique”

Charles Ardant du Picq, Études sur le Combat, 1868.

Étonnant concert des médias britanniques qui crient victoire. La presse, dite populaire, ronflant d’accents nationa­listes dignes de la guerre des Malouines annonce la “capitula­tion” de Milosevic. Certains réclament déjà la prochaine étape, traduire le criminel devant le Tribunal pénal international. “À Belgrade !” titre le Daily Mirror. Mais, suggèrent d’autres, le peuple serbe aura tôt fait de le liquider, comme les Roumains le firent de Ceaucescu. Peut-être. Mais contrairement au proverbe, nul n’est prophète dans le pays des autres.

En raison de la présence des médias, on pourrait croire que la fin d’une guerre est devenue transparente, irrémédiablement. L’expérience montre qu’il n’en est rien. Les médias sont incapa­bles à la fois de la présence et de la compétence analytique pour évaluer l’ampleur de la relation victoire-défaite.

La fin d’une guerre s’accompagne en fait d’une intensifi­cation du bruit dans l’information. La propagande est relancée avec une intensité égale, voire supérieure, à celle qui avait accompagné, pour le justifier, le début des hostilités.

Compte tenu des éléments assurés dont nous disposons aujourd’hui, la question de la victoire de l’Alliance se pose dans une double temporalité, de court et de long terme. La victoire et puis la paix.

En l’absence d’un désastre spectaculaire, rien n’est plus délicat que l’évaluation d’une victoire militaire.

À ce jour, au Kosovo, il n’existe encore aucun indice matériel d’une victoire de l’Alliance.

Qu’en est-il de la situation de l’armée serbe ? Quel est son degré d’affaiblissement ? Les chiffres de l’OTAN, quel qu’en soit l’optimisme, fortement corrigé par d’autres sources américaines, notamment les centres d’analyse de l’US Army, font état de la destruction d’un tiers des matériels lourds (chars, artillerie et aviation). Les pertes seraient de l’ordre de 1 500 hommes, selon les Serbes. Multipliant ce chiffre par trois, on obtiendrait 4 500 pour 40 000 hommes, supposés engagés au Kosovo, sur une armée d’au moins 90 000 hommes. On obtient alors un résultat de 10 % (pour les forces du Kosovo) et de 4, 5 % pour l’ensemble. Ce chiffre est élevé, au regard des critères militaires classiques. Il y a de quoi inquiéter un commandement militaire et engager fortement dans la voie de la négociation. Pour autant, on ne saurait parler de déroute. Le 26 mai, l’OTAN reconnaissait que les forces serbes étaient encore trop fortes pour envisager une offensive terrestre.

Le paradoxe de la stratégie aérienne est que son succès (ou son échec) demeure peu vérifiable. Certes, il y a bien l’évaluation des résultats des bombardements (ce que les Américains nom­ment damage assesment). Mais, outre le fait que les données recueillies sont encore d’une interprétation délicate, la communi­cation de ces résultats fait l’objet de grandes réserves (ne pas dire comment on a pu recueillir la donnée) et parfois on préférera la taire pour ne pas créer d’effets d’opinion publique négatifs. Difficile de dire, on bombarde pour la troisième fois la même cible sans résultats, etc.

Reste alors les manifestations tangibles du succès. Or le choix de n’engager aucune troupe au sol au contact de l’adver­saire créait l’impossibilité d’obtenir les preuves les plus tangibles du succès, puisque les soldats serbes n’avaient en face d’eux personne à qui se rendre.

Pour y voir plus clair, recourons à la méthode comparative. Souvenons-nous de deux épisodes de la guerre du Golfe.

Le premier était l’image des colonnes de prisonniers (dont le nombre était sans doute fortement exagéré). Il n’en demeure pas moins que c’est par milliers que l’on vit surgir des soldats irakiens épuisés, hébétés, brandissant les tracts de reddition lancés par les unités aériennes d’opérations psychologiques.

Second épisode, la retraite des forces irakiennes du Koweit vers Bagdad offrit rapidement le spectacle indiscutable et vite dérangeant d’une hécatombe sur la route de Koweit City. La poursuite est ce moment de la bataille où l’on peut tailler l’ennemi en pièces pour l’affaiblir au point où il ne pourra plus se reconstituer. Elle est la clé de la victoire décisive, porteuse de l’affaiblissement politique de l’adversaire.

Considérons maintenant la manière dont se terminent les opérations militaires au Kosovo.

Nous les voyons précédées de longues tractations politiques, suivies par les nécessaires discussions “techniques” sur les innombrables détails de la translation des forces sur la zone des opérations. Car la manœuvre en retraite (opération parmi les plus délicates de la stratégie militaire) de la totalité des forces armées serbes du Kosovo ne relève pas de l’évidence.

L’Alliance a d’abord prétendu obtenir leur retrait comme préalable à la suspension des frappes aériennes de l’OTAN. Et là, cela ne va plus. Pour quitter le Kosovo les forces serbes doivent quitter leurs positions retranchées, se regrouper et utiliser les rares voies de communication vers le Nord. Faisant cela, elles se transforment en cibles idéales pour les avions de l’OTAN qui n’avaient pu jusqu’alors les débusquer. Aucun responsable mili­taire n’accepterait un tel scénario. Il faut bien que des aména­gements très concrets de repli sous conditions assortissent le calendrier général, faute de quoi personne ne sera disposé à l’appliquer. Les difficiles pourparlers militaires de Koumanovo du 6 juin entre les deux camps témoignent de l’importance de cet élément stratégique. Les modalités finales constituent, dans leur détail, un fidèle reflet du rapport des volontés et des forces existant.

 

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Un second système otanien verra-t-il le jour ?

En 1878, à la suite de la conférence de Berlin sur les Balkans, le chancelier Bismarck adoptait une nouvelle forme d’alliance qui prendra le nom de second système bismarckien.

Par rapport au premier “système”, cette alchimie subtile­ment complexe visait un même objectif : continuer à isoler diplomatiquement la France en ralliant à la Prusse l’Autriche-Hongrie et l’Empire russe dont les intérêts s’affrontaient en Europe orientale, sur fond de dépècement de l’Empire ottoman.

Au 50e anniversaire de son existence, l’Alliance atlantique passe, elle aussi, d’un système à un autre. Ce n’est pas la moin­dre ironie des bégaiements de l’Histoire que ce soient précisé­ment les Balkans qui servent de pierre angulaire au processus d’établissement de la validité et de la légitimité du nouveau système.

Du premier système otanien

La simplicité en était exemplaire. Elle a reposé, quarante années durant, sur l’existence d’une menace clairement identi­fiée, même si sa dimension faisait l’objet d’innombrables contro­verses. À la demande des États d’Europe occidentale, les États-Unis avaient jeté une tête de pont sur le continent de manière à contenir l’avancée de l’Union soviétique.

Bien qu’à dominante militaire, cette alliance a toujours comporté un habillage idéologique, jugé essentiel par les États-Unis, non sans raison. Ceci s’explique par le fait que l’idéalisme américain exige un discours sur les valeurs. À quoi s’ajoute l’efficacité des multiples liens culturels qui réduisent les diver­gences de vues. Plutôt rustiques dans leur approche diploma­tique initiale, les États-Unis ont appris à raviver leurs racines européennes, à mêler les fibres de l’histoire en des célébrations doucement unanimistes : avec les Britanniques, les Français, les Allemands, les Italiens, les Grecs et les Turcs. Progressivement, s’est mise en place une formidable machine militaire, dotée d’un appareil politico-administratif d’une ampleur jamais atteinte dans l’Histoire.

La disparition et du Pacte de Varsovie et de l’Union sovié­tique a posé brutalement la question de l’existence de cette orga­nisation. Certes elle ne demandait qu’à persévérer dans l’être. Encore fallait-il lui trouver les justes missions.

Or aucun des ajustements conservatoires effectués à partir de 1990 ne répondait à cette interrogation essentielle. C’est seulement aujourd’hui que le problème parvient à être mis à plat pour le long terme, mais sous contrainte de la guerre du Kosovo.

Le premier système otanien était un outil au service d’une stratégie de dissuasion qui s’appuyait sur la présence des armes nucléaires. La fin de la guerre froide marque une mutation de l’ordre stratégique. Les buts deviennent positifs et la stratégie suppose l’engagement réel des forces. Cette mutation était délicate. Elle s’impose aujourd’hui sur un mode tragique qui ne constitue une surprise que pour les bureaucraties sourdes et aveugles, dont la langue reste de bois. Depuis 1991, on connais­sait les risques. En 1995, on les a contenus. En 1999, l’Alliance, ayant voulu agir réellement pour la première fois de son exis­tence (il y a cependant une répétition bosniaque qui semble avoir conduit à des comparaisons erronées en matière de stratégie notamment), se voit soudainement confrontée à la justification de son existence et de son efficacité.

Les fondements d’un second système otanien

En l’absence d’ennemi et de menace prévisibles pour le long terme, le second système otanien ne peut plus reposer sur une convergence d’intérêts négatifs. Comment trouver une commu­nauté de buts positifs ? Comment dix-huit États européens, parmi lesquels certains entretiennent de très mauvaises rela­tions (la Grèce et la Turquie notamment), peuvent-ils se mettre en phase avec les États-Unis ? En passant un compromis très général rendu possible par le fait que, dans l’immédiat, aucun intérêt vital n’est directement mis en cause. Car ni les territoires ni les habitants des États de l’Alliance ne sont aujourd’hui menacés. La Bosnie et le Kosovo restent des guerres optionnelles. L’engagement s’effectue donc sur la base d’un choix, fait au nom d’une certaine conception de l’ordre du monde, reposant sur certaines valeurs. Terrain risqué, parce que non contraint pas la nécessité. Cette liberté de choix crée une dimension vertigi­neuse : à quoi bon ? Or la guerre, acte physique produisant des effets tangibles, renvoie le décideur à la question de la légitimité de sa décision, dès lors qu’apparaissent les premiers coûts, tant humains que matériels.

Le premier système otanien était justifié par la faiblesse de l’Europe occidentale face à la puissance soviétique. Le second s’explique par une défaillance d’Europe. Défaillance qui s’analyse à trois niveaux.

L’incapacité à trouver un dénominateur d’intérêt commun assez puissant pour déterminer des objectifs identiques de politique extérieure. Chaque État européen entend conserver ses “affaires mondiales”. Les “petits États” peuvent avoir de loin­tains desseins qui ne visent pas au grandiose (regardez les Pays-Bas ou l’Espagne qui garde sa vision du monde et sa capacité très originale à faire entendre sa langue, etc.) Les États-Unis ont d’ailleurs parfaitement compris comment gérer cette mosaïque de visions historiques et d’intérêts divergents sur la planète.

Deuxième niveau, un reste de méfiance, plus ou moins sourde, que l’on s’efforce pourtant de ne pas déclarer pour éviter de mettre en péril l’Europe commerciale, financière, économique et monétaire. Mais le non-dit accumulé ne permet pas de faire progresser ce qui ne peut et ne veut avancer de concert.

Défaillance enfin, liée au refus de fait de consentir les sacri­fices financiers nécessaires pour se doter d’une organisation de défense commune. Les budgets sont en décroissance générale en Europe (alors qu’ils ont repris leur progression aux États-Unis) au nom de la paix retrouvée. L’argument de l’inutile duplication des moyens est devenu le maître-mot puisque cela existe à l’OTAN, pourquoi recréer la même chose ailleurs ? Précisément pour pouvoir s’en servir quand on le veut et comme on l’entend. Telle est la problématique de fonds du second système otanien.

Dans le contexte ainsi posé, que représente donc aujourd’hui la présence des États-Unis pour les États d’Europe ?

c’est disposer d’un prestataire de moyens militaires de haut niveau, mais de coût très élevé.

c’est un facteur tranquillisant par rapport aux inquié­tudes rémanentes à l’égard d’un réveil de la puissance russe.

c’est recourir aux bons offices d’une grande puissance qui tient le rôle de honest broker, (“honnête courtier” disait déjà, de lui-même, Bismarck) qui apaise les méfiances réciproques que peuvent nourrir certains États les uns à l’égard des autres, quand il ne s’agit pas d’une franche hostilité. Cette situation conviendrait en somme assez bien à tout le monde. L’Alliance constituerait le moins mauvais des dénominateur commun pour la sécurité de l’Europe. Le problème vient de ce que pour d’évidentes raisons géopolitiques, les États-Unis considèrent la sécurité de l’Europe selon un prisme très différent.

En regard, que représente l’enjeu Europe pour les États-Unis ?

À travers l’Alliance, les États-Unis restent solidement ancrés en Europe occidentale et centrale.

Ils poussent leur influence de plus en plus loin à l’Est. Nul ne peut plus contester, malgré les discours d’huile et de miel, que la Russie voie reculer sa sphère d’influence plus profondément qu’elle n’a jamais été depuis Pierre Ier (de Russie, pas de Serbie).

Les États-Unis disposent d’une tête de pont militaire pour se projeter vers la zone d’intérêt vital du Golfe persique. La présence de la Turquie dans l’Alliance constitue une contradic­tion majeure dont on n’est pas prêt de voir la résolution.

Enfin, ils cherchent à utiliser l’Alliance atlantique pour soutenir leurs intérêts lointains jusqu’à la Corée et au Japon. Étirement extrême de la puissance que suggère le développement des moyens satellitaires, des vecteurs balistiques, de tout ce qui “mondialise” la sécurité ou l’insécurité.

Encore ce terme mondial doit-il être corrigé. Une partie du monde n’intéresse pas les États-Unis. Les récents efforts du président Clinton en direction de l’Afrique ont beaucoup ému les Français. Cela ne signifie pas pour autant que les États-Unis entendent se substituer à la régulation française. Il s’agit plutôt de rendre l’Afrique à la liberté du marché, avec pour consé­quences un déchaînement incontrôlable des factions. Et qui voudra se donner la peine et les moyens de tempérer les excès du chaos sera bienvenu.

Pourquoi le second système otanien a-t-il tant de mal à naître ?

Le pilier européen au sein de l’Alliance fut, de tout temps, une formule magique à laquelle chacun pouvait adhérer dès lors que l’on se gardait d’en préciser la nature exacte, les modes de financement, les chaînes de commandement et les procédures de conduite opérationnelle. Dès lors que la France envisageait, atti­rée par l’Allemagne ainsi que par la force des choses, de réinté­grer l’ensemble des structures militaires, elle a entrepris de poser les bonnes questions, en particulier qui a voix prépon­dérante pour définir les finalités du second système ?

Dans le premier c’étaient les États-Unis. Tout le monde l’acceptait parce que les États européens l’avaient réclamé.

Aujourd’hui, les Européens veulent une Alliance d’abord mise au service de leur continent. Ceci suppose effectivement un “rééquilibrage” des responsabilités entre États-Unis et Union européenne. Ainsi le débat s’était-il engagé dès la disparition du Pacte de Varsovie et l’émergence presque simultanée de très graves et très prévisibles difficultés dans les Balkans.

Une célébration manquée

Les cérémonies du 50e anniversaire devaient apporter une solution “conceptuellement correcte” aux problèmes ainsi posés. La réunion de Washington des 22-24 avril avait trois objectifs :

prendre acte de l’élargissement (République tchèque, Hongrie, Pologne) tout en déclarant que la porte restait ouverte.

célébrer le nouveau rôle de l’OTAN. Certes la célébration a été ratée, pour autant ce ne fut pas un conseil de guerre comme la presse l’annonçait.

adopter un nouveau concept stratégique fondé sur la notion de “crise”.

Compte tenu des piètres résultats de l’OTAN en RFY, cette rencontre aurait pu être l’occasion d’un pénible exercice où l’on aurait vu chacun des alliés rejeter sur l’autre l’évidente erreur stratégique commise en mars. Mais toute coalition a deux objectifs : atteindre ses buts et rester soudée. Faute de réussite militaire, on s’est employé, d’un commun accord, à minimiser les divergences, en se déclarant uni autour d’un nouveau document.

Chacun aura néanmoins profité de l’occasion pour pousser ses pions, un peu comme si de rien n’était, et pour faire valoir “sa” conception de l’Alliance, le Kosovo servant de justificatif aussi bien dans un sens que dans un autre.

Le nouveau concept stratégique

Il en résulte un nouveau concept stratégique de compromis, fort long (65 paragraphes), rédigé en termes si ambivalents que chacun peut y trouver l’expression de ses vœux.

Ainsi en est-il de l’expression “responsabilité primordiale du Conseil de Sécurité des Nations unies” (&38 du communiqué des chefs d’État et de gouvernement) qui permit à M. Clinton de vanter devant le Congrès républicain la liberté maintenue de l’Alliance à l’égard de l’ONU tandis que M. Chirac se félicitait de la reconnaissance par l’Alliance du rôle prépondérant de cette même organisation.

On se félicite, côté européen, que l’OTAN soit défini comme un outil de gestion des crises en Europe. Toutefois, la dernière partie du document est constituée par un bout-à-bout des diffé­rentes préoccupations des États-Unis dans la perspective d’un rôle mondial de l’OTAN. La géographie est elle-même sujette à compromis. Les “alentours” de l’Europe ne font l’objet d’aucune définition rigoureuse. Si bien que l’Europe pourrait se voir dotée d’alentours qui conduiraient jusqu’au Golfe persique, via la partie orientale du bassin méditerranéen.

Il est clair, à la lecture de ce document préparé bien avant la guerre, et qui s’efforce de n’en pas trop en subir l’impact, que rien n’est fondamentalement résolu. Pour deux catégories de raisons.

En premier lieu, ces principes généraux ne disent rien de ce que sera leur mise en œuvre concrète. Que se passera-t-il dans les comités et dans les structures ad-hoc dont le nombre ne cesse de croître ? Véritable stratégie d’attrition bureaucratique comme en témoigne le dernier né de 1997, le CPEA (Conseil du parte­nariat euro-atlantique).

Or cette situation est très difficile à tenir pour chaque pays européen qui ne dispose que d’une quantité limitée d’agents civils et militaires. Il vaut la peine d’interroger le ratio entre les États-Unis et la France, entre la France et les Pays-Bas. On ne peut être partout. Manœuvre de débordement qui suggère le regrou­pement des moyens des administrations européennes. Mais sur quelles bases ?

La deuxième raison tient au choc de la guerre. Le concept de l’OTAN constitue un document littéralement méta-physique dès lors que la guerre se poursuit sans que l’on puisse dire quelle en sera l’issue. Certains ont suggéré que la légitimité de l’existence de l’Alliance avait été un des mobiles de la guerre. On peut considérer que la manière dont elle sortira de l’affaire détermi­nera son destin.

Une chose est certaine : il faudra apporter une réponse sérieuse à la question désagréablement posée par les événements actuels, à savoir comment fait-on la guerre en Europe aujour­d’hui ? Selon quelles méthodes, avec quelles conceptions ?

Or le concept stratégique ne dit rien sur ces problèmes concrets. Il n’évoque à aucun moment la manière de s’y prendre, le style stratégique adapté aux besoins. La guerre du Kosovo exige dès maintenant, sans égards pour son issue mais en tenant compte de ses premiers échecs, de revoir la nature des concep­tions stratégiques valables pour une Europe qui est affranchie de la bipolarité sous risque nucléaire et doit définir les situations au cas par cas avec flexibilité et souplesse. Bref, quel outil militaire pour des diplomaties complexes en milieu historiquement enchevêtré ?

Si la raison d’être de l’Alliance paraît acquise pour les raisons politiques précédemment évoquées, sa stratégie militaire n’est pas encore définie. Les priorités dans le domaine décisif de l’allocation des moyens ne font pas l’objet d’un accord précis. La nature des stratégies militaires à mettre en œuvre en cas de conflit réel n’a pas même été encore abordée.

Le Kosovo constitue un révélateur catastrophique au sens où il précipite les questions interminablement reportées. Épreuve de vérité, il teste la valeur des discours ainsi que la réalité et l’efficacité des moyens supposés existants. Fin des simulations sur ordinateurs, fin des manœuvres et autres bonnes manières du temps de la dissuasion. Les débats byzantins sur les procé­dures décisionnelles et l’organisation des chaînes de comman­dement se voient confrontées à la chair de l’action au milieu du chaos de la guerre affectant des populations réelles.

Voici qu’il faut montrer dans l’urgence et le brouillard de la guerre, ce dont on est capable. Chaque hélicoptère Apache qui s’écrase avant même d’être engagé pose des questions embarras­santes sur les conditions dans lesquelles on entendait mener la guerre en Centre Europe face au Pacte de Varsovie.

Voilà qui renvoie à l’ultime problème : la stratégie militaire des États-Unis est-elle adaptée à la sécurité européenne ?

Au-delà des inévitables discours convenus, la question tragi­quement posée par la guerre du Kosovo est de savoir si les États-Unis ont les moyens de leur vision ; si ce leadership existe quel­que part, s’il s’incarne, en un homme, des élites reconnaissables, des institutions visibles. Ou bien si l’OTAN est l’instrument adhoc de préoccupations à court-terme, guidées par le hasard des événements et par les caprices du marché. Ce système local et mondial à la fois peut-il être guidé par un Exécutif centré sur les préoccupations intérieures, s’appuyant sur un Législatif sans connaissance du monde, et sur une diplomatie dont les capacités sont forte­ment réduites au nom de la préoccupation intérieure ?

Un tel système peut-il se confier à un outil militaire qui manque de souplesse, n’accepte de prendre que le risque mini­mum, et dont les capacités ne sont pas véritablement mondiales, quelle que soit leur énormité ? Car s’ajoute le phénomène d’étire­ment des moyens.

La capacité de domination mondiale s’arrête en effet à quelques dizaines de satellites, quelques milliers de missiles avec leurs coûts unitaires considérables, le tout étant bridé par la volonté de dégager des excédents budgétaires. Cette surextension de la puissance limite les capacités d’action en créant des priorités fondées sur l’intérêt des États-Unis. Ce n’est donc pas de là que l’Union européenne peut attendre la réponse à ses besoins. Le concept stratégique de l’OTAN laisse l’Europe en attente d’un concept qui soit le sien avec les moyens dont elle se doterait si¼ et nous voilà revenus à la case départ !

 

20 avril 1999

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Profits et Pertes. Réalité de la transformation des échelles de puissance

Mobiles

Depuis le début de la guerre, chacun se demande quels sont les intérêts en jeu. Comme les buts de guerre sont particu­lièrement mal définis, on s’interroge pour découvrir ce que pourrait dissimuler la façade de l’idéologie humanitaire. Soupçon qui ne profite guère à l’idéal. Dans son allocution du 3 mai 1999, le président français a souligné très fortement que cette guerre n’obéissait à “aucun intérêt économique ou stratégique”, mais servait la morale et une “certaine idée de l’homme”. Acceptant comme autant d’axiomes ces déclarations officielles, nous admet­trons que l’éthique l’a finalement emporté sur les résistances antérieures qui avaient jusqu’alors paralysé l’action légitime de redressement des torts.

Reste que si l’idéal d’une politique “morale” aura constitué le mobile apparent de la guerre, ses résultats physiques et psycho­logiques, en transformant la réalité antérieure, profiteront objec­tivement aux uns plutôt qu’aux autres. Peut-on alors, dès aujour­d’hui, s’essayer au calcul, forcément relativiste, des gains et des pertes pour chacun des acteurs dans une situation aussi com­plexe au regard du nombre des participants et du caractère encore inachevé du conflit ?

L’intérêt d’une telle anticipation serait d’éclairer les voies et les raisons de la sortie de guerre ; donc, d’en mieux orienter le cours final. Or, précisément parce que les buts affichés relèvent de l’idéal, il est remarquable -et passablement inquiétant- que les acteurs ne semblent guère prêter attention au résultat final. C’est pourtant bien cet objectif qui devrait guider leur manœuvre une fois la guerre engagée, étant admis qu’elle ne constitue pas une fin en soi. L’OTAN combat pour gagner, écrit M. Blair. On se doute bien que ce n’est pas pour perdre. Mais pour gagner quoi ? Si les exécutants militaires combattent pour vaincre, il incombe aux dirigeants politiques de définir les termes qui caractériseront la victoire par les armes. Or cette notion reste étonnamment floue parce que chacun des acteurs – et ils sont nombreux – a énoncé des buts de guerre différents en variant, au gré des circonstances. Que peut signifier le terme victoire si l’on est inca­pable d’arrêter en commun un étalon de mesure fixe ? Admettons encore que le but politique soit de rétablir une certaine morale politique, protéger les opprimés et punir leur tyrans. Se pose toujours la question : pourquoi là et maintenant ?

Quatre catégories de réponses forment un enchaînement cohérent :

M. Milosevic a dépassé les limites du tolérable.

de nouveaux dirigeants ont voulu jeter les bases d’une Europe de liberté et de respect du droit des peuples autant que des individus.

les États-Unis se sont laissés convaincre par les États européens qu’une action était devenue nécessaire.

enfin, l’OTAN se devait de démontrer qu’il était bien l’unique et irremplaçable outil de la sécurité sur l’ensemble du continent européen.

1)               La première explication a été largement fournie afin de justifier, immédiatement après Rambouillet, la double décision d’utiliser la force armée d’une part, sous sa forme aérienne (et elle seule) d’autre part. Fourbe incorrigible, M. Milosevic aurait trop tiré sur la corde. En finir avec lui (mais pas avec la Répu­blique fédérale de Yougoslavie, non plus que la Serbie) devenait indispensable.

L’ennui est que l’on comprend mal pourquoi cet argument l’a emporté aujourd’hui alors que, depuis 1992, on a constaté des horreurs égales, sinon pires, sans que les États occidentaux et l’Alliance atlantique aient cru bon de prendre une position aussi apparemment ferme.

Pourquoi avoir attendu ? Après les atermoiements de 1992-94, pourquoi Milosevic devient-il soudainement, en 1999, l’obsta­cle à toute entreprise de stabilisation durable de la situation dans les Balkans ? Une action dès le départ, à condition d’être mieux menée, aurait certainement épargné d’innombrables vies et autant de souffrances. Mais c’est ici qu’intervient la deuxième catégorie d’arguments.

2)               La direction politique a changé dans plusieurs États de l’Alliance : une nouvelle génération de dirigeants s’efforce d’imprimer un cours différent aux événements dans les Balkans. Ils entendent réaliser un projet européen d’ensemble fondé sur une nouvelle règle du jeu politique et militaire sur l’ensemble du continent.

Ils définissent (à la hâte) des systèmes valeurs ainsi que des modalités de comportement et de fonctionnement sur lesquels doivent s’aligner désormais les dirigeants de “l’autre partie de l’Europe”.

Rien à voir avec les clivages entre la gauche et la droite, même si la composante social-démocrate occupe une place toute particulière. C’est la volonté éthique qui inspire ces hommes politiques. La stabilisation définitive des problèmes balkaniques interviendra, selon eux, dès lors que les principes auront triom­phé dans cette partie du monde.

Cet argument ne manque ni de force ni de réalité, mais comment l’entendre ? S’agit-il de ce nouvel ordre mondial suggé­ré par M. George Bush en 1991, en version européenne ? S’agit-il d’une nouvelle conception des relations entre États, ayant pré­tention à l’universalisme ? Entend-t-on refaire une Charte de San Francisco ?

Ce thème de la nouvelle génération de dirigeants euro-atlantiques, mis en avant par M. Blair, a lui aussi ses mérites. Très général, il exige d’être précisé à travers quelques questions subsidiaires sur la compétence de cette “nouvelle génération”.

Dans les périodes charnières de l’Histoire, il n’est pas futile de s’interroger sur qui rencontre qui. On se souvient de l’impor­tance des acteurs entre Yalta et Potsdam où la “continuité” était incarnée par le seul Staline.

De Dayton novembre 1995 à Rambouillet, mars 1999, le changement des acteurs dans les États dits du Groupe de contact a pu jouer un rôle considérable.

Par l’effet du hasard des changements électoraux, les “habitués” de M. Milosevic ont cédé la place à des responsables neufs, animés de sentiments nettement plus radicaux dans la manière d’aborder les “dictateurs professionnels”. Malheureu­sement, l’argument est à double tranchant. C’est surtout l’inex­périence des nouveaux venus qu’il souligne. Leur manque de compréhension du phénomène Milosevic. Leur familiarité avec des négociations diplomatiques “dures”, au sens où la menace suspendue de l’usage de la force y joue un rôle permanent, peut faire l’objet d’interrogations.

Côté européen, le noviciat l’emporte de loin : MM. Blair et Cook, côté britannique, MM. Schroeder et Fischer, côté allemand, ignorent pratiquement tout d’un dossier où M. Dini n’a guère eu le temps de s’impliquer Si bien que M. Védrine semble bien le seul à pouvoir penser la durée des affaires balkaniques, compte tenu de ses fonctions à l’Elysée auprès de François Mitterrand. Encore lui-même n’était-il plus aux affaires durant la période de Dayton, puisque, en mai 1995, M. Chirac, nouveau président, désigne M. de Charette pour diriger la diplomatie française. En dépit des convulsions politiques de la Russie, c’est encore de ce côté qu’on trouve le plus de continuité sur la question des Balkans, accompagnée d’une familiarité culturelle avec M. Milosevic. M Tchernomyrdine et surtout M. Primakov ont une véritable connaissance de l’homme ainsi que de ce type de relations.

La présence américaine s’analyse à deux niveaux

MM. Clinton et Gore, dont le manque d’intérêt pour la question balkanique a caractérisé le premier mandat, ont redon­né vitalité à la diplomatie classique en 1995. Si la politique extérieure a pris davantage d’importance à la fin de la première administration et dans la seconde, c’est encore pour des raisons de politique intérieure, liées à la victoire des Républicains au Congrès en novembre 1994. Aucun des deux hommes ne s’est découvert une passion soudaine pour les affaires du monde autres qu’économiques. Le cap de 1992 a été maintenu. Le flambeau fut donc confié à Madame Albright qui ne connaissait le dossier yougoslave que depuis son fauteuil des Nations unies. Lors qu’elle prend ses fonctions en 1997, Dayton a été réglé par M. Richard Holbrooke. Elle avait pour mission première de mener dans les meilleures conditions le processus d’élargisse­ment de l’Alliance. Bref, rien ne la prédisposait vraiment à saisir plus subtilement que ses collègues l’homme de la continuité, l’inamovible M. Milosevic

3)               Les États-Unis se seraient, à la longue, laissé convain­cre, sous la pression des Britanniques et des Français, d’inter­venir pour obtenir la soumission du principal, voire de l’unique perturbateur de la sécurité de l’Europe balkanique. Certains Européens, pas tous, auraient penché pour une intervention militaire complète. Placé quasi-automatiquement en position d’arbitre, le président des États-Unis choisit une option moyenne : les frappes aériennes. Or, les éléments disponibles, à ce jour, ne permettent absolument pas de savoir qui parmi les Européens réclamaient l’intervention terrestre. On ne peut davantage déterminer si ces mêmes États ont mis en garde contre l’insuffisance des seules frappes aériennes. En ce dernier cas, pourquoi avoir accepté une non-solution sous la forme d’une action aussi inadaptée aux buts recherchés ?

La France semble avoir rejeté l’idée d’une opération au sol, tout comme les Américains, mais pas pour les mêmes raisons. Nos diplomates, plus familiers des affaires yougoslaves, entre­voyaient les risques de dérapage politique. Les militaires savaient tous, par expérience, les difficultés considérables que poserait, face à l’armée serbe, une opération terrestre d’enver­gure. Quant aux États-Unis, il est clair que M. Clinton voulait bien “faire quelque chose” mais sans payer le prix en vies améri­caines. La solution intermédiaire des frappes aériennes limitées a donc prévalu. Ce bon vouloir, à petit prix, des États-Unis conduit à considérer une dernière série de mobiles de la guerre.

4)               Il devenait urgent de démontrer l’utilité de l’OTAN et de refonder sa légitimité. Out of area, out of business avait dit le sénateur républicain Richard Lugar dès 1993. Bien d’autres événements avaient terni les lauriers de l’Alliance victorieuse de la guerre froide, donnant les signes d’une panne inquiétante. L’Alliance qui, en droit international, n’a aucun mandat pour traiter directement avec des chefs d’État a connu bien des flottements depuis le décès de Manfred Woerner qui s’était montré à la hauteur de l’organisation (si ce n’est de la situation). Son successeur belge M. Willy Claes sombra rapidement, victime de scandales financiers, sans que quiconque ait cru nécessaire de voler à son secours. Succéda une sombre bataille franco-améri­caine (une de plus, et il y aurait à dresser un joli catalogue des querelles de nominations dans les institutions multinationales durant cette décennie 90-99) pour lui trouver un successeur. Consensuel, d’une séduisante latinité, M. Solana devait être l’homme du partenariat pour la paix et de l’élargissement. Pas celui de la guerre dans les Balkans.

Le cours des événements n’apporte pas une réponse convain­cante c’est le moins qu’on puisse dire. L’efficacité du système otanien est mise en question en raison de son inadaptation à des missions complexes. Rigidité bureaucratique et manque de plasticité opérationnelle se révèlent soudain face aux exigences d’une situation qui ne correspond pas à la culture de cette organisation.

L’examen de chacune de ces raisons montre qu’aucune n’est ni totalement convaincante, ni absolument suffisante. Mais leur relation enchaînée pourrait bien rendre compte, à la fois, du déclenchement des événements, des difficultés rencontrées et des erreurs commises.

Victoire au Kosovo, vous avez dit Victoire ?

Nous avons estimé pouvoir écarter les théories du complot. Au bout de la route, à la sortie de la guerre, on disputera des raisons et des causes. On verra l’idéal triomphant ou bafoué. Chacun hissera les couleurs ou mettra en berne par rapport à l’idée qu’il se faisait des buts de cette guerre. Les effets physi­ques des actions entreprises seront inscrits dans les chairs et les terres. Momentanément ou durablement pacifiques, les actions des hommes se poursuivront sur ces bases transformées. Le jeu des intérêts reprendra. Alors ? Il faudra bien esquisser un bilan matériel et moral. Disculpant les acteurs humains de complots et de duplicités, il faudra bien constater que tout se sera passé comme si¼

À défaut de point final, nous voulons suggérer, en suspen­sion, ce qui pourrait constituer, en cette guerre dont l’issue n’apparaît pas encore, un ordre d’idée des profits et pertes.

Contrairement à l’opinion que l’on s’en fait parfois, la notion de victoire en stratégie militaire présente un caractère relatif. Ces chroniques ont commencé le 30 mars 1999 sur l’idée d’une défaite initiale. La bataille pour la sécurité des Kosovars d’origine albanaise a été perdue, effroyablement. Cette défaite initiale, il convient de la récupérer et de sortir du conflit en montrant que, en dépit des souffrances et des destructions dont M. Milosevic porte l’écrasante responsabilité, les objectifs ini­tiaux et, plus encore, les principes fondamentaux de la nouvelle règle du jeu finissent par s’imposer. On sent bien que, pour des raisons politiques, à commencer par sa légitimité à exister, l’Alliance atlantique éprouve un immense besoin de “crier victoire”.

Faute de pouvoir dresser un bilan exhaustif pour chacun des acteurs, on suggère quelques résultats au moins pour quelques États : États-Unis, Royaume-Uni, Allemagne, France, Russie, mais aussi pour les organisations : l’OTAN, l’UE, l’OSCE, l’UEO et les Nations unies elles-mêmes.

Les États

États-Unis

À terme, que retireront les États-Unis de la guerre ?

Les risques encourus, dans tous les cas de figure, suggèrent la faible probabilité d’un complot. Ce qui domine c’est l’absence d’un “grand dessein” de politique étrangère. Économiste libéral new look, M. Clinton s’est voulu, par désintérêt, le chantre du laissez-faire en politique étrangère. Ce qui se produit aujourd’hui constitue une involontaire mais dure leçon pour l’économicisme dominant de 1992 qui triompha de George Bush. Les stratèges prennent-ils aujourd’hui leur revanche ? Non pas. Car entre politique étrangère classique et économie, on ne peut plus faire de choix. La négligence de l’une rattrape aussitôt l’autre et réciproquement.

Ayant couru le risque d’un affaiblissement de l’OTAN, les États-Unis peuvent espérer, sous réserve d’une récupération favorable, retirer les bénéfices suivants :

l’affaiblissement de l’Union européenne, qui en aura pour de nombreuses années à se remettre du choc de 1999 sous réserve d’une éventuelle prolongation des problèmes. Qui va payer l’édification de la paix ?

la réhabilitation de l’OTAN comme unique outil de ges­tion et de résolution des crises avec intégration croissante des États européens, France comprise, eux-mêmes se réservant la détention des éléments-clés du système.

le refoulement (“roll back”) de la sphère d’influence russe.

la reconstitution d’un axe stratégique : Israël-Turquie, qui déboucherait en l’Albanie.

Ces deux derniers points méritent une attention toute particulière.

Un certain déterminisme géostratégique ne manquera pas de suggérer l’action conjuguée, en tenaille, des forces soutenues par les États-Unis. L’une presse sur l’Est de l’Europe à la rencontre de la seconde dont les effets s’exercent à partir de l’extrême Occident asiatique.

En dehors des universitaires éloignés depuis longtemps de toute fonction officielle, comme M. Brzezinski, personne ne fonctionne de cette manière et selon des schémas aussi concertés. Les préoccupations de court terme l’emportent. Il appartient cependant à des organismes spécifiques (en général les think-tanks comme la Rand Corporation) peu répandus en Europe, quasiment absents en France, mais très nombreux aux États-Unis de suggérer des stratégies de long terme. Rien ne permet d’affirmer que leurs conclusions sont adoptées par les politiques. On doit seulement estimer le degré d’influence de ces analyses de long terme sur les calculs très courts, très politiques de ceux qui sont au pouvoir, à un moment donné, très bref, et qui recher­chent sa prolongation. De ce fait, il faut pondérer, ce qui n’est pas facile, en évaluant le poids des lobbies électoraux sur les décisions.

C’est donc avec précaution qu’il convient de considérer l’idée d’une “réottomanisation” de l’Europe orientale. S’ils entendent bien profiter de l’occasion pour avancer leurs intérêts, démontrer leur solidarité humanitaire (tant attaquée par les Européens), les Turcs n’éprouvent guère de sympathie particulière pour les Albanais musulmans. On se trouve bien loin de la solidarité au nom de l’Islam. L’idée de la Grande Albanie, nouveau coin de l’Islam, enfoncé en Europe, relève de ces angoisses politico-médiatiques que l’on se plaît à cultiver. En revanche, on doit s’interroger sur la formation et la fonction d’utilité d’un nouvel axe de solidarité Jérusalem-Ankara, soutenu par Washington qui renoue avec une vieille tradition déjà à l’œuvre au milieu des années 1950 lorsqu’il était apparu que l’Iran n’était pas forcé­ment aussi fiable qu’on l’espérait. On ne peut que relever, sans en tirer d’excessives conclusions, l’attitude unanime des repré­sentants des communautés juives, en France, en UK et aux États-Unis. Tous félicitèrent avec chaleur les gouvernements de l’Alliance pour l’action entreprise, toujours au nom de la protec­tion des minorités martyres. Seuls quelques intellectuels firent remarquer que, pour atteindre ce noble but, on s’y prenait décidément bien mal.

Et lorsque M. Chirac propose un mandat de tutelle de l’Union européenne sur le Kosovo, il est permis de supputer qu’il compte contenir cette poussée des États-Unis, via leurs meilleurs alliés

Le jeu britannique

On a dit que M. Blair avait joué la carte d’une sorte de leadership britannique, au nom de la construction de l’Europe. Il a voulu renforcer la position déclinante de son pays tant auprès des États-Unis que dans le cadre de la construction européenne, au moment du passage à la “monnaie unique”. Son esprit d’initia­tive, son volontarisme, au nom de sa conception de l’Europe, évoquent le style français en matière de construction de l’Europe de la défense (suivez mon panache blanc !)

Se référant à un passé antérieur à la guerre froide, M. Blair ne cesse de rappeler la dette des Européens envers les États-Unis. Dette symbolique qu’il convient d’interpréter aussi dans un sens fort concret. Si les Européens veulent une OTAN au service de l’Europe, il faut payer. Reconsidérer les pourcentages de cotisation au système général de sécurité politique. Soit, mais alors, disent les Français, nous voulons le retour en termes de commandements et de capacités de décision. Le débat dure depuis 1992 et n’a pas trouvé de véritable issue. Tout se passe comme si, en l’absence d’une véritable composition des intérêts, on laissait les événements trancher. La guerre du Kosovo prend les allures d’une ordalie. Qui sera sauvé par le jugement de Dieu, l’OTAN, la Défense européenne ?

Car, dans cette affaire, le premier ministre anglais court de nombreux risques. D’abord, celui de l’isolement par rapport à ses collègues européens sur la question de l’intervention au sol. Ensuite, il apparaît que, sur cette même question, l’ami améri­cain n’entend pas aller au-delà des promesses initiales : les frap­pes aériennes. M. Blair n’a pas même obtenu l’engagement des hélicoptères de l’US Army. Ce “lâchage américain” rappelle cer­tains épisodes de la guerre froide où les Britanniques, aventurés en pointe, s’étaient vus ramenés sans ménagements sur la posi­tion américaine par le jeu des poids respectifs. Il est clair que, à aucun moment, les Britanniques, parfaitement liés et dépen­dants de leurs Alliés, ne peuvent songer à agir seuls. C’est donc la vision britannique du pilier européen au sein de l’Alliance qui semble s’effondrer. La défense européenne ne saurait être dépendante de la définition des intérêts de l’Europe par la puissance des États-Unis.

Enfin, l’Histoire reprochera à M. Blair d’avoir fortement contribué au déclenchement de la guerre pour des objectifs qu’il n’était pas en mesure d’atteindre. Indirectement sans doute, mais très concrètement, le Kosovo en aura fait les frais.

L’Allemagne, profil bas

La nouvelle équipe social-démocrate élue en 1998 n’a décidément pas de chance. Après des débuts difficiles, la voici avec une guerre sur les bras. Elle a donc décidé de l’aborder avec la plus grande prudence, jouant la carte traditionnelle du bon élève de l’OTAN.

M. Fischer évoque la lutte contre le fascisme à propos du gouvernement de Belgrade. Il lui faut démontrer une grande conviction idéologique, eu égard aux fortes réticences du parti Vert allemand à l’égard de la guerre en général et de la solidarité avec les forces armées américaines.

L’Allemagne s’efforce d’être constructive pour l’après-guerre, position qui peut lui être d’un bon rapport financier et renforcer sa position en Europe centrale. M. Schröeder multiplie donc, comme M. Chirac, les missions diplomatiques en Russie. L’Allemagne est porteuse d’un “pacte de stabilité” pour les Balkans, initiative diplomatique qui devrait voir le jour à Berlin lors d’une conférence de sortie de la guerre. Stabilité : mot magique ! Pourtant seuls les cimetières sont stables. Il est vrai que la guerre terminée, après les destructions, les horreurs, les migrations forcées, l’incantation réunira. La diplomatie alle­mande a donc raison de lui croire de l’avenir. Restera à déter­miner quelle stabilité.

Ce choix du profil bas ne s’explique pas uniquement par ces raisons politiques. Bien d’autres raisons d’ordre économique l’accompagnent. La vie à l’ombre de l’OTAN n’est plus ce qu’elle était. Depuis 1990, l’Allemagne doit absorber les coûts de la réunification, l’accueil des réfugiés. Elle a fait le pari du soutien économique envers une Russie dont le redressement se fait toujours attendre Cependant, on lui voit jouer un rôle moteur dans le processus d’élargissement de l’OTAN à trois États dont les marchés sont loin de constituer des Eldorados garantis. Enfin, de tous les États européens, elle est la plus exposée aux convulsions de la question kurde. Voilà qui fait beaucoup, même pour la prospérité allemande. Engagée dans le processus d’établissement de la monnaie unique, l’Allemagne devient de plus en plus comptable. Soucieuse de diminuer sa participation financière dans l’Union européenne, désireuse de réduire ses dépenses militaires, secouée par le mécontentement social, elle veut bien payer mais sans faire les frais des opérations de guerre. Nul doute que, venu le moment des comptes, l’Allemagne ne regarde avec soin la facture du mandat européen sur le Kosovo pour ne rien dire du très publicitaire “plan Marshall pour les Balkans”.

Le jeu français

Pour la France aussi, la roue tourne. S’il paraît encore difficile d’estimer le rapport des gains et des pertes qui, seul, autorisera à déterminer comment et dans quel sens aura joué la hiérarchie des puissances, certains éléments structurants se sont d’ores et déjà dégagés. Car il faudrait assister à des retourne­ments de situation bien peu probables pour que ces tendances soient soudainement inversées. Le fait d’ailleurs que la proba­bilité d’une soudaine transformation se trouve proche du nul démontre assez combien la marge de manœuvre de chacun est étroite, combien le jeu est resté fermé, sous contrôle des États-Unis. Tout se passe comme si les Européens n’avaient pas pu ne pas agir du tout, alors même qu’il ne leur était pas possible d’agir complètement. On aurait cependant tort de rendre responsables les seuls États-Unis. Deux facteurs, côté européen, auront pesé : le sentiment de n’être pas véritablement confrontés à un enjeu vital, la guerre n’est point aux portes. À cela s’ajoute, jamais évoqué, un facteur aussi puissant que profond, l’évolution même des sociétés d’Europe occidentale, prêtes à la compassion, à la charité, mais de moins en moins disposées à faire la guerre. Sociétés post-belliques où la rhétorique humanitaire ne parvient plus à chauffer les humeurs guerrières refroidies. On veut avoir les moyens de l’action militaire, au nom d’une nouvelle règle du jeu, mais sans pour autant consentir les sacrifices au détriment de la sécurité sociale et du régime des retraites (qui ne s’en portent pas mieux pour autant).

Ainsi trouve-t-on la France tiraillée, presque écartelée, entre sa volonté de jouer un rôle majeur dans l’Alliance, dès lors que l’Union Européenne y deviendrait partenaire à parité avec les États-Unis, et le souci de préserver son autonomie de décision, ses préoccupations et ses intérêts particuliers dans le monde. Cet écartèlement, difficile à supporter pour une très grande puis­sance, se situe au dessus des moyens financiers et humains dont nous disposons. Il devient impossible à soutenir.

Il était certain que la fin de la guerre froide ne laissait pas notre pays en position très favorable. Aujourd’hui, la situation prend une tournure encore plus grave. N’est-ce pas la fin de l’autonomie de la France en tant que puissance singulière ? Ceci est tout-à-fait concevable dès lors que la puissance abandonnée ici se trouve recapitalisée là-bas c’est-à-dire dans l’Union euro­péenne. Mais ce n’est toujours pas le cas. Même si, dans l’affaire du Kosovo, l’Union européenne se fait moins absente qu’il y a dix dans la guerre du Golfe, moins impuissante qu’il y a six ans en Bosnie, sa capacité d’influence reste bien mince.

L’autonomie est donc compromise sans pour autant avoir l’assurance de ce paiement en retour à travers l’émergence d’une “grande puissance” européenne.

Jusqu’en 1990 et durant les quelques années qui suivirent, la France se présentait, sinon comme la pièce maîtresse, du moins comme l’une des composantes majeures d’un système alternatif à la bipolarité. Elle pouvait encore prétendre au rôle d’inspirateur et de rassembleur de ces États qui aspirent à l’autonomie et à l’acquisition progressive de la maîtrise de leur destin.

La crédibilité d’une posture politique et stratégique tient à la volonté des décideurs et à la qualité des moyens dont disposent les exécutants. À cette aune, que reste-t-il encore de l’image de la France dans le monde pour les États, petits et grands ? Pouvons nous encore apparaître comme une source d’alternative straté­gique ? Si tel n’est plus le cas, on cherchera autre chose, à commencer par la composition avec la grande puissance, faute de mieux. La France court donc le risque très élevé de perdre toute crédibilité en ce qui concerne son autonomie de décision au regard de l’Alliance. Plus grave encore, comment faire valoir notre spécificité par rapport à l’intégration dans les commande­ments militaires ? Certes nous ne les réintégrons pas en principe, mais que se passe-t-il dans les faits ? Certes le jeu est complexe, mais, de l’extérieur, et au regard de l’épreuve de vérité que constitue toute guerre, qui voudra croire encore à la spécificité française, dès lors que notre différence ne s’est manifestée que par des mouvements biaisés, des manœuvres de coulisses, per­ceptibles de nos seuls diplomates ?

Cette situation entraîne d’importantes implications pour la position de Paris dans les organismes internationaux.

À quoi rime encore cette position de membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, dès lors que la France aura participé à son contournement en laissant agir l’Alliance sans aucun mandat ? Erreur politique et stratégique que notre diplomatie cherche à rattraper depuis que s’est écroulée l’espérance d’une issue rapide au conflit. La France s’emploie à réintroduire l’ONU. En même temps, elle laisse le G7 + 1 pren­dre l’initiative parce que l’outil est plus simple, plus direct.

Sachant que l’action alliée n’a pu, deux mois durant, proté­ger un seul albanais du Kosovo avant que ne s’abatte sur lui une violence délibérément déchaînée, que gagnons-nous dans les Balkans ? Les peuples de la région pourront-ils encore considérer la France comme un pôle vers lequel diriger leurs intérêts ? Pourquoi en effet s’adresser aux seconds rôles si l’on peut dispo­ser d’un accès direct vers la puissance dominante et son relais institutionnel, l’OTAN ?

Brutalement, la réalité de la guerre aura tranché dans le vif. On a beau faire, dans les crises et les guerres, il faut montrer ses cartes. D’ores et déjà, la France n’apparaît plus aux yeux du monde que comme un élément d’un sous-système européen, lui-même dominé par les États-Unis. Point de complot américain, point de “grand dessein” avons-nous dit. Mais la physique de la puissance obéit à des lois naturelles imposant des situations objectives. Tout se passe donc comme si les États-Unis avaient intérêt à favoriser la multiplication des États indépendants au sein de l’Europe et de l’Union européenne. Le plus grand nombre augmente les probabilités de conflits, même mineurs, dont les États-Unis seront l’arbitre nécessaire. Ainsi se vérifierait la stratégie conçue par les “élites” américaines dans l’immédiate après-guerre froide. Ne pas se placer en position hégémonique mais jouer un rôle d’honnête intermédiaire (honest broker, expression de Paul Nitze), se rendre indispensable sans s’imposer.

Enfin, et ce n’est pas peu, que restera-t-il de nos rapports avec la Russie ? Avec la Chine dont, en tant que membres de l’Alliance, nous avons détruit l’ambassade, ? Quel discours tenir dans le sous-continent indien qui s’inquiétait de notre éventuelle intégration dans l’OTAN en 1995 ? Tout suggère la nécessité d’une récupération, très délicate. Encore faudrait-il que l’autorité politique reconnaisse la situation et en déduise le principe d’une stratégie allant en ce sens.

Existe-t-il une compensation par rapport à cette dégrada­tion ? Suggérons les voies possibles d’une récupération

soit une prise de distance par rapport à l’Alliance qui revêtirait un caractère spectaculaire. Mais refait-on le geste gaullien de 1966 ?

soit une poussée en force de l’européanisation de l’OTAN.

Cette voie est la plus probable, la moins non-conforme à l’évolution politique et économique des deux dernières décennies.

Dans un tel scénario, les risques d’affrontement sont à peine moindres dès lors qu’il s’agirait d’une sorte de prise de pouvoir de l’Europe au sein de l’Alliance. Ceci suppose un accord de la plupart des pays membres. Pourquoi, unanimement, le feraient-ils aujourd’hui plus qu’hier ? À cause du Kosovo et de la leçon des Balkans ? Quelle leçon ?

Annoncée de longue date, toujours remise, notre faiblesse actuelle devient patente : la situation algérienne, les engage­ments extérieurs, même réduits en Afrique, comment et surtout avec quoi, simultanément, faire face ? La quantité de forces disponibles, l’allocation des moyens, l’inflexible lourdeur de nos appareils pourtant insuffisants contredisent les prétentions de notre politique étrangère. Banalité que ce pénible rappel. Autre chose est d’en établir, sur pièces, le constat pour en tirer des conclusions ayant valeur d’enseignement.

La Russie : le ballet des bons offices

Elle aura fait l’objet d’une curieuse danse d’abjection et de séduction. On y aura vu MM. Tchernomyrdine se tailler une image internationale qui le place sur la trajectoire présidentielle d’Al Gore, son homologue américain depuis 1994. Mais le succès diplomatique est rarement la voie de la victoire électorale. MM. Ivanov et Primakov auront eux-mêmes multiplié les allées et venues, les départs sans arrivée pour cause de mécontente­ment, etc. La Douma national-communiste aura brandi les vaines foudres de la guerre nucléaire en compétition avec le président Eltsine qui, une fois de plus, aura évoqué le spectre de la troisième guerre mondiale. Le FMI est venu rasséréner, à coups de moratoires et de prêts. Les dirigeants occidentaux ont successivement fait étape à Moscou.

Quant au peuple russe, il aura constamment, en profondeur, manifesté son hostilité résignée à l’action de l’Alliance et son impuissante solidarité historique avec la Serbie.

Situation ambiguë, exemplaire du statut actuel de la Russie. On l’humilie, on la met à l’épreuve, puis on la flatte en la sollicitant. Ce jeu n’est pas sans conséquence sur l’appréciation de la crédibilité européenne.

Finalement, en l’affaire, les Russes peuvent espérer trois gains :

se refaire une image mondiale en apparaissant comme des interlocuteurs incontournables, finalement indispensables à la diplomatie américaine. Ils peuvent se targuer d’une sorte de remise à niveau par rapport aux États-Unis dont le reste du monde n’est pas vraiment la dupe. De ce fait, les États européens ex-satellites ne peuvent en concevoir qu’une inquiétude accrue qui les conduira, non vers l’absente Union européenne, mais vers un rapprochement plus étroit avec les États-Unis et l’OTAN.

obtenir les avantages espérés auprès du FMI et des différents organismes de crédit internationaux.

reconstruire une sphère d’influence, certes réduite, mais non négligeable, en Europe.

Dans la crise, la Russie est diplomatiquement utilisée en tant que membre du G7, non en tant que membre permanent du Conseil de sécurité, ce qui permet d’isoler les Chinois. Mais qu’y gagne-t-on puisque, au bout du compte, il faudra bien obtenir au moins leur abstention lors de l’adoption d’une résolution du Conseil de Sécurité ?

Le jeu de balancier des États-Unis est clair : moins de Russie, plus de Chine, tout en rappelant à la Chine sa margi­nalité dès qu’il s’agit des grandes affaires mondiales.

Ainsi, les États européens se voient-ils, une fois de plus, réduits au statut de comparses de seconde catégorie. Chinois, Russes, Indiens même marchent sur les têtes européennes pour discuter de puissance à puissance avec les États-Unis. Inexora­blement, la hiérarchie des puissances se met en place. Et tandis que l’Union européenne reste en attente d’elle-même, les événements, eux, n’attendent pas.

Les Organisations

Avant même de considérer leur activité, c’est leur nature respective qu’il faut prendre en compte. Or toutes sont diffé­rentes et, la plupart du temps, ni leur composition, ni leurs niveaux de compétences, ni leur capacités d’action ne coïncident. Engendrées à des moments différents pour satisfaire des objectifs hétérogènes, elles se voient soudainement confrontées à une exigence de mise en cohérence qui évoque irrésistiblement le mariage discutable de la carpe et du lapin.

La prolifération des acteurs étatiques et des instances décisionnelles ou consultatives multi-étatiques (OSCE, G8, OTAN à 19, Union européenne à 16, etc. pour ne rien dire du groupe de contact au regard des Cinq membres permanents du Conseil de sécurité), dont les statuts et les compétences ne coïncident pas, a fini par former une monstruosité architecturale. Cette complexité peut être tolérable (et encore) dès lors qu’il s’agit de dossiers économiques inscrits dans la longue durée de relations pacifiques. Dès lors qu’une crise se déclenche et que la force des armes, la soudaineté des effets de violence précipitent le cours ordinaire des relations, il apparaît que la lourdeur du système confine à l’auto-paralysie. Même problème si l’on consi­dère la sortie de guerre : qui sera qualifié à régler les modalités de l’issue du conflit, à traiter avec le gouvernement de Belgrade ? Entre qui se décidera le nouvel ordre européen ? On doit rappeler que l’échec des Alliés à trouver, en 1919, un plein accord sur le règlement de la première guerre mondiale contribua fortement à construire l’horlogerie infernale qui conduisit au conflit de 1939. Au regard de cette impossibilité, de quelle autorité et de quelle influence la Société des Nations pouvait-elle espérer peser ?

L’ONU

La guerre du Kosovo constitue une considérable remise en cause de l’organisation internationale.

Remise en cause non seulement de son fonctionnement actuel, dont on sait les défaillances, mais bien davantage des principes justifiant, légitimant et affirmant la nécessité de son existence même. En décidant d’intervenir en RFY, sans aucun mandat, l’Alliance atlantique a prétendu imposer une nouvelle règle du jeu dont elle n’avait a aucun moment énoncé les principes. On remettait en question la Charte de l’Atlantique, celle de San Francisco et les accords d’Helsinki fondateurs de cette CSCE, aujourd’hui OSCE, dont le rôle n’avait cessé de croître dans les Balkans depuis 1994.

Le fait que M. Annan ait repris à son compte, dans leur intégralité, les conditions de l’OTAN n’a pas joué en faveur de l’indépendance et de la légitimité universelle de l’organisation dont il guide le destin.

On peut aussi se demander pourquoi le G7 + 1 devient un organisme moteur, reléguant le reste des États au rang de spec­tateurs de second ordre, sans que, pour autant, on sache ce que le Japon vient faire en la matière.

Il est pourtant clairement apparu que la Nouvelle Règle du Jeu n’avait pas les moyens de ses ambitions. Imposer un nouvel ordre mondial n’est plus à la portée des États européens, pris individuellement. Il ne l’est certes pas encore (et pour long­temps), au niveau de l’Union européenne, incapable, à ce jour et depuis dix ans, de se doter de buts communs de politique étrangère. Il ne l’est pas davantage pour les États-Unis dont les moyens sont plus limités qu’on ne le croit dès lors qu’il s’agit d’agir militairement sur trois théâtres simultanés.

De ce fait, pour trouver les voies d’un règlement, on a bien vu que la souveraineté des États, principe fondateur de la Charte d’Helsinki de 1975, demeurait une des règles les plus sûres. Gra­vement remise en question, pratiquement bafouée, l’ONU trouve une occasion de faire un retour sur la scène de l’histoire. À supposer que l’OTAN lui ménage une place dans les situations concrètes de crise, dès lors qu’il faut agir.

Pourtant, en l’affaire, l’Alliance ne vaut pas mieux que l’ONU, la dernière a la légitimité sans les moyens et la première les moyens sans la légitimité. Au bout du compte, c’est la perte d’efficacité au regard des sollicitations en urgence dans des environnements humains complexes et des situations politiques non-manichéennes. Car si M. Milosevic est bien un tyran dont le clan occupe le pouvoir sans le moindre souci de respecter la vie et les droits de l’homme, cela ne dispense nullement de savoir comment s’y prendre efficacement contre lui. La rupture de la conférence de Rambouillet posera longtemps la question de la compétence à négocier convenablement avec un homme de cette culture-là.

L’Union européenne, ou de l’utilité d’être finlandais

Tandis que le conflit semblait s’enfoncer dans l’absurdité d’une impasse chaque jour plus profonde, un étrange personnage est apparu sur la scène. Peu connu, lourd, âgé, bonhomme, à la fois exotique et rassurant, il présentait le parfait casting du médiateur pour situation bloquée. Son nom même posait des problèmes dans les salles de rédaction : comment dites-vous ? Martti Ahtisaari.

L’Union européenne a ainsi fait l’expérience quasi provi­dentielle des bénéfices inattendus que l’on peut retirer à faire entrer dans son jeu ces États lointains vieux routiers de la guerre froide, frottés à la négociation dure avec les Russes, avec les communistes, avec les “affreux”.

A-t-il négocié au nom de l’Union européenne en tant que “puissance” dont la présidence tournante venait de lui échoir ? C’est évidemment le message que l’on s’est efforcé de faire passer -non sans jouer du bémol- dans les pays d’Europe occidentale. Mais aux États-Unis et en Russie, pour ne rien dire du monde plus lointain, on a d’abord vu l’action du président de la Finlande, petit pays, bien introduit, capable d’être entendu par un président yougoslave intraitable.

Car, pour toutes les raisons évoquées précédemment, il n’y avait plus guère d’interlocuteur officiel face à M. Milosevic auquel il fallait pourtant bien parler. Alors que l’on s’acharnait à prétendre le contraire.

M. Ahtisaari a connecté l’inconnectable : Milosevic, Primakov et l’UE. Il a eu la capacité à faire passer le message d’une possible résolution du conflit en douceur, permettant sur les charniers de sortir de l’impasse en sauvant la face. Il s’est montré inflexible sur les principes tout en acceptant la souplesse dès lorsqu’il s’agissait de régler dans les détails les modalités de la sortie d’une guerre qui sur le terrain n’avait pas eu lieu. Il a ouvert la voie aux accords de Kumanovo et permis à chacun de crier sa victoire ou de n’avoir pas à reconnaître de défaite par une spectaculaire humiliation.

Mais ce tôt venu dans l’Union européenne, ne pouvait être, ou du moins pas encore, le représentant de la puissance de l’Union européenne. pourquoi ?

Empêtrée dans ses dérives bureaucratiques, incapable de se doter d’outils de représentation efficaces, elle persiste à ne pouvoir exister sur la scène diplomatique. Point de “M. PESC”, point de force militaire européenne. Tout au plus, ajoute-t-on à la lourdeur institutionnelle en parvenant à loger un représentant de l’UE en supplément de chacun des États européens.

En règle générale -et à l’exception notable de M. Blair-, les gouvernements européens se sont trouvés placés en porte-à-faux face à la guerre du Kosovo. Par idéologie, ils sont favorables à la défense des droits de l’homme. Par idéologie aussi, ils sont hostiles à l’utilisation de la force armée. En outre, dans bien des cas aussi (France, Italie, Allemagne), on retrouve un vieux fonds d’animosité à l’égard de la machine militaire américaine. Une action militaire ? Peut-être, mais européenne. Malheureusement, les Européens seuls n’ont pas (ou pas encore) les moyens militaires d’une telle action.

Les conditions de sortie de cette guerre sont donc très impor­tantes. Car elles vont déterminer les éventuelles corrections de trajectoire pour l’avenir.

On peut tenir pour assuré que la fin du conflit s’accom­pagnera d’une sérieuse mise au point entre les principaux protagonistes. Derrière l’unanimisme de façade propre à une coalition en guerre, les divergences auront été cruelles. Trop de contradictions se sont révélées pour que de notables inflexions ne viennent corriger le cours de la construction européenne, tout particulièrement dans les domaines de la politique étrangère et de la défense. Entre les “Trois” (Allemagne, France, Royaume-Uni) l’heure du règlement des comptes pourrait sonner rapide­ment et douloureusement. Chacun des autres en retirera les leçons qui lui convient.

Il y a d’ores et déjà peu de chances pour qu’un règlement durable soit immédiatement trouvé. Il faudra donc passer du temps et mettre de l’argent dans les Balkans. La force d’interpo­sition internationale qui sera finalement déployée ne résoudra pas à elle seule les problèmes.

D’où trois scénarios :

une longue négociation permet de trouver un règlement politique durable, accepté par les parties.

la situation s’enlise. La force multinationale s’installe sur une ligne de démarcation, de type chypriote.

une nouvelle guerre se prépare. On assisterait à un retour de métaphore : on parlait de balkanisation du Liban, nous verrions une libanisation des Balkans pour au moins une géné­ration, en attendant l’émergence d’une puissance régionale assez forte pour mettre les plaideurs d’accord en les faisant taire autoritairement.

Dans tous les cas de figure, le problème de la direction sera posé et l’Union européenne se trouvera interpellée politiquement, militairement et financièrement.

Il pourrait en résulter un enlisement durable de la cons­truction européenne, en tant que centre de puissance mondiale.

 

25 mai 1999

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