La guerre au sol

Impossible hier, probable aujourd’hui : l’engagement des forces au sol mérite encore réflexion

Comme un gros bourdon, elle tourne et retourne depuis plusieurs semaines, la perspective d’une action terrestre directe contre l’armée serbe. “Cette option ne doit pas être écartée” a dit Bill Clinton le 22 mai. Un peu tard, si l’on considère que c’est dès Rambouillet, durant la négociation, qu’il eût été nécessaire de rendre crédible une telle volonté. Bien trop tard encore, quand on se souvient que le même Bill Clinton mettait résolument de côté cette option le 24 mars en annonçant le déclenchement des frappes aériennes. Il paraît difficile de faire croire à une telle éventualité alors que le volume des troupes américaines ne s’accroît pas encore significativement et que l’engagement des fameux hélicoptères Apache, “tueurs de chars” n’a pas eu lieu. La décision de faire passer la force de maintien de la paix de 28 000 à 45 000 hommes d’ici fin juin constitue un indice non négli­geable d’une volonté d’infléchissement du rapport des forces terrestres. Après deux mois de guerre, l’option terrestre sort-elle des limbes ?

Pour s’y retrouver, on doit comparer deux situations, à deux moments différents, : mi-mars et fin mai 1999.

Le refus initial et unanime des gouvernements de l’Alliance d’engager des troupes au sol se justifiait par de solides raisons plus ou moins déclarées. Alors qu’une révision de cette attitude semble se dessiner, on doit se demander ce qui motive ce change­ment mais aussi s’interroger sur la valeur résiduelle de ces prudences antérieures. Pour parler net, à quoi s’expose-t-on en préparant la guerre terrestre ?

Le rejet de l’hypothèse terrestre reposait sur les raisons suivantes :

L’Alliance a cru que M. Milosevic cèderait rapidement.

Elle n’a pas pensé qu’il déporterait en masse les populations albanaises du Kosovo.

L’OTAN a cherché à tourner, au moins pour partie, le droit international. Aux termes, rigoureusement interprétés, du chapi­tre sept de la Charte des Nations unies, l’envoi de troupes au sol équivalait à une invasion. Il aura fallu les atrocités perpétrées contre les Albanais du Kosovo pour trouver a posteriori une justification supérieure, à caractère légitimant.

Il fallait aussi prendre garde au risque d’une extension de la guerre qui pouvait déborder sur l’Albanie, la Macédoine, mais aussi la Bosnie. Que resterait-il en effet des accords de Dayton si les Serbes devaient faire face à une offensive au sol ? On a également voulu éviter de provoquer la peur et l’exaspération de la Russie.

On a redouté aussi les conséquences économiques, pour la région d’abord, pour l’économie européenne ensuite.

Sans envisager une défaite, on a considéré le risque d’un enlisement de type vietnamien ou afghan face à des forces serbes capables de mener une guérilla de longue durée.

On a craint enfin une réaction négative des opinions publi­ques des pays occidentaux, psychologiquement mal préparées. Qui plus est, dans maints États européens, les équilibres gouver­nementaux complexes et fragiles risquaient fort de se rompre dès lors que le conflit aurait provoqué des pertes dans les rangs de l’Alliance.

Par rapport à ce premier calcul, qu’est-ce qui, au bout de cinq semaines de guerre a véritablement changé ?

Les frappes aériennes représentent un fiasco au regard de l’objectif initial, même s’il est clair qu’à terme plus ou moins long, elles affaiblissent les capacités logistiques de l’armée serbe. De ce fait, sa capacité opérationnelle s’en trouverait très amoindrie face à une offensive puissante de l’alliance. De facto, les frappes auront préparé un éventuel engagement terrestre.

M. Milosevic n’a pas bronché. Au contraire, il a précipité l’action de conquête militaire serbe d’une partie du Kosovo, en lançant la iiie armée et des hordes para-militaires.

Persécutées, les populations albanaises du Kosovo ont du fuir en tous sens. De ce fait, les opinions occidentales ont été submergées par la compassion et par l’indignation. M. Milosevic apparaît donc aujourd’hui dans certains pays comme un assassin d’État, coupable de crime contre l’humanité bien qu’il ne soit pas, à ce stade, un criminel de guerre.

Il semble que l’UCK, même entraînée et armée sur les bases arrières d’Albanie, ne puisse faire le poids contre l’armée de la RFY qui tient le terrain de manière rustique mais intelligente.

Dans ces conditions, l’environnement politique, psycholo­gique et militaire est transformé par rapport au début du conflit.

Toutefois, nombre des raisons qui antérieurement avaient conduit à rejeter l’option terrestre demeurent : le volume des per­tes à envisager, l’acceptabilité d’une guerre longue par l’opinion, les risques de fractionnement politique au sein de l’Alliance mais surtout pour chacun des pays membres.

Enfin, les dommages économiques sont peut-être les plus préoccupants car ils sont porteurs d’imprévisibles répercussions dans tous les domaines. Dans la mesure où l’on ne maîtrise ni la durée, ni la dimension du conflit, ni les conséquences d’un engagement au sol, on ne saura rien des surcoûts.

Une telle situation, tout juste tolérable pour une économie flexible et dynamique comme celle des États-Unis, pourrait se révéler insupportable pour l’UE. C’est toute la politique de l’euro qui se trouverait déstabilisée. On ne manquerait pas alors de noter que le Royaume-Uni n’est justement pas membre et fait donc cavalier seul. On interrogerait sa solidarité en cas de diffi­cultés, etc.

Les Balkans démontrent, une fois de plus, leur capacité à rêvéler l’Europe à elle-même. Pour le meilleur et trop souvent pour le pire.

C’est pourquoi il est impératif de parvenir à préciser les buts de l’action. D’abord, que veut-on ?

Une capitulation sans conditions ? Pour l’obtenir, jusqu’où aller ? Aux frontières du Kosovo ou faudra-t-il prendre Bel­grade ? Une telle perspective paraît troublante.

Ensuite, avec qui négocier ? Faudra-t-il occuper la Serbie pour y ménager une solution politique ? Que fera-t-on du Kosovo ? Pourra-t-on maintenir longtemps une autonomie par rapport à l’Albanie ? Quel sera le sort des Serbes du Kosovo ? L’Union européenne souhaite prendre la responsabilité d’un mandat. Il faudra donc qu’il soit octroyé par les Nations unies, ce qui suppose l’accord de la Russie et de la Chine.

En 1986, le ministre de la défense du président Reagan, M. Caspar Weinberger, avait défini un certain nombre de règles pour l’engagement des troupes américaines à l’extérieur : un but politique clair, des intérêts vitaux, une supériorité écrasante pour obtenir rapidement une victoire décisive, le soutien de l’opinion et du Congrès. Face à l’Irak, l’équipe formée par MM. Bush, Baker, Cheney et Powell s’y était rigoureusement conformée, quitte à ne pas poursuivre l’avantage militaire acquis en allant jusqu’à Bagdad. Ces principes directeurs méritent réflexion, non seulement pour les États-Unis, mais pour tous les États membres de l’Alliance.

Au bout de deux mois d’opérations, on peut établir que les conditions d’une action terrestre sont relativement meilleures, en raison de l’affaiblissement de la logistique serbe. Mais, à l’inverse, passée l’indignation initiale des opinions occidentales, le soutien politique semble s’éroder dans de nombreux pays de l’Alliance. Les moyens militaires pourraient n’être prêts qu’au moment où il serait trop tard politiquement pour les mettre en action.

Une chose est certaine : si l’option terrestre devait finale­ment être retenue, elle devrait être cohérente avec un but politi­que de guerre très clairement défini qui répondrait aux nombreu­ses questions précédentes. Elle devrait être très puissante pour produire rapidement des effets décisifs. Le pire serait de s’en tenir encore à des demi-mesures dans les moyens, par irréso­lution sur les fins. Mais en a-t-on fini avec le pire, dans cette histoire ?

 

25 mai 1999

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Du Koweit au Kosovo. Mutations de la stratégie militaire occidentale

Vers une nouvelle conception de la relation entre force armée et politique

Les événements actuels présentent un caractère assez déchirant pour devoir remettre sur l’établi la question de la guerre, définie, en termes clausewitziens, comme continuation de la politique en recourant à d’autres moyens. À quoi sert-elle aujourd’hui pour certains États, par rapport à d’autres, leurs adversaires, bien sûr, mais aussi leurs alliés lorsque l’action militaire est conduite en coalition ?

En soi, une stratégie n’est jamais bonne ou mauvaise. Elle ne vaut que par le degré d’adéquation au but qu’elle sert, donc à la nature des problèmes politiques que l’usage de la force armée est censé pouvoir résoudre.

Nombreux et variés, les cas d’échec se ramènent aux situa­tions suivantes : une stratégie adaptée mais mal conduite ; une stratégie inadaptée que l’on s’efforce pourtant de bien conduire. On peut aussi cumuler inadaptation et incompétence dans l’exé­cution. Un cas plus complexe et plus intéressant consiste à faire le choix trop précoce d’une stratégie d’avenir qui ne réussit pas à s’imposer parce que, mal rodée, elle ne parvient pas à encore à développer tous ses effets.

Ceci posé, la nature et les formes des opérations militaires aériennes déclenchées par l’Alliance atlantique le 24 mars 1999 peuvent être considérées de deux manières radicalement diffé­rentes. Assiste-t-on à une manœuvre à l’ancienne, mais exécutée de façon inconséquente, ou bien faut-il considérer l’essai d’une nouvelle conception de l’usage de la force ? A-t-on choisi cette stratégie simplement par défaut, ne pouvant s’accorder sur rien de préférable, ou bien l’a-t-on adoptée en pensant qu’elle consti­tue le choix d’avenir pour “nos” sociétés ?

La première interprétation consiste à admettre une grave faute d’appréciation politique. Elle aura conduit au choix d’une posture stratégique (les frappes aériennes limitées et l’exclusion proclamée de l’action terrestre) totalement inadaptée au regard des fins affichées : protéger les populations d’origine albanaise du Kosovo et forcer M. Milosevic à accepter les accords de Rambouillet. Ce serait la stratégie par défaut. L’Alliance l’aurait adoptée soit parce que ses membres ne pouvaient s’accorder sur aucune autre, soit parce que les planificateurs militaires ne disposaient d’aucune stratégie véritablement adaptée, par absence de moyens ou d’adéquation des moyens disponibles pour les besoins de la situation15. Du côté des seuls Européens, il est également possible de soupçonner l’insuffisance des capacités. Ce n’est évidemment pas le cas du côté des États-Unis. Dès lors qu’il s’agit de l’Alliance, cela signifie que la volonté américaine de n’engager que des forces aériennes l’a emporté sur toute autre considération. On a pu penser à Washington que les moyens aérospatiaux pourraient suffire. Encore fallait-il les employer aussitôt au maximum de leur puissance. Mais les objectifs politi­ques semblaient l’interdire. Ainsi, de fils tordus en aiguilles faussées, l’analyste se trouve renvoyé à la pire des hypothèses : l’absence pure et simple de toute stratégie.

À moins qu’il ne s’agisse de tout autre chose.

Sur la base de la connaissance des capacités militaires existantes, prenant en compte les objectifs politiques affichés, nous avons suggéré l’avènement d’une nouvelle règle du jeu politique, idéologique et juridique par rapport au demi-siècle antérieur. Mutation explicite à la lecture des déclarations des principaux chefs de gouvernement des États de l’Alliance qui entendent purger l’Europe de ses dictateurs et autres tyrans.

C’est ici que, par induction, intervient l’hypothèse selon laquelle les Alliés ont voulu expérimenter (de manière encore peu convaincante) un nouveau modèle de guerre, adapté à l’existant c’est-à-dire à la posture politico-stratégique de leurs gouverne­ments, correspondant elle-même à l’état réel de la société que l’opinion reflète. Dans ce cas, on aurait assisté à la préfiguration d’une conduite de la guerre qui devrait s’affirmer par la suite. Elle répétera, en s’améliorant à chaque fois qu’il paraîtra nécessaire de mener une opération lointaine, c’est-à-dire une guerre optionnelle, Optionnelle signifiant que, dans la mesure où elle n’affecte pas la substance vitale, les responsables politiques peuvent toujours décider de ne pas y impliquer leur pays.

Un mauvais choix stratégique

On aurait bien tort de considérer que les théoriciens et les praticiens de la guerre aérienne, conçue comme outil de l’acqui­sition de la supériorité stratégique, ne soient que des idéologues aveuglés par leurs préoccupations corporatistes.

Aux États-Unis, la stratégie aérienne a revêtu, dès son originelle conception, une importance toute particulière que révéla la technique de bombardement adoptée lors de la seconde guerre mondiale. Il paraissait préférable de frapper massivement et en haute altitude de manière à réduire les dommages, en hommes et en matériels, du côté américain. On touche à un point décisif de la stratégie des États-Unis : minimiser ses propres pertes, tout en augmentant le volume des destructions chez l’ennemi. Les progrès de la technique, la puissance de feu et la précision croissantes, sont mis au service d’une conception dominante : s’épargner soi-même.

Aujourd’hui, il se trouve que le développement très rapide de certaines techniques, notamment dans le domaine du guidage, confère une puissance accrue à l’arme aérienne. D’où la tentation d’y trouver enfin la solution définitive au problème éternel des pertes.

Très tôt, deux problèmes annexes sont venus s’ajouter. Épargne de son propre sang, oui, bien sûr. Mais, dans l’économie de guerre, à mesure que les matériels sont de plus en plus sophistiqués et, de ce fait, de moins en moins nombreux, on doit considérer leur propre sauvegarde. Un F117 furtif à 300 millions de dollars l’unité ne s’expose pas à l’étourdie. La seconde interrogation porte sur l’épargne de l’ennemi. Il serait hautement préférable de ne pas confondre, dans un même bombardement, civils et militaires, les villes et les forces, comme le fait, mais en mode dissuasif, la stratégie nucléaire. Mais alors, quelle est la meilleure hiérarchisation ? Par exemple : 1 mes hommes, 2 les hommes du camp adverse, 3 mes forces.

Ou bien encore, mes forces sont-elles plus importantes que leurs populations, dès lors que mon objectif est de bien protéger mes hommes ? À partir de là, s’est développée aux États-Unis une véritable théologie de la guerre à distance, en grande partie ignorée et impensée par les Européens pour lesquels cette culture reste exotique.

On s’est souvent demandé si la guerre du Koweit avait constitué le modèle de l’avenir ou, au contraire, l’ultime avatar d’une époque révolue. La guerre du Kosovo montre bien que le débat n’a pas été tranché. Une stratégie, qui ne s’est pas encore arrachée aux liens de la tradition, cherche sa voie vers quelque chose de nouveau. L’ennui est que la situation politique ainsi que le terrain qui se prête peu à l’expérimentation, résistent à cette expérimentation. Il est clair que, comme au Viêt-nam, la techni­que ne parvient pas encore à faire la différence entre ami et ennemi, entre civil et militaire. Le “feu ami” a toujours constitué un des risques les plus redoutables. C’est lui qui a causé le plus grand nombre de pertes de la coalition dans le Golfe. Toute proximité et, a fortiori toute interpénétration des dispositifs mul­tiplient les difficultés jusqu’à rendre l’action aérienne imprati­cable. Prendre pour cibles des voies de communication telles que chemins de fer, ponts et chaussées présente l’inconvénient que ces passages sont empruntés aussi bien par des civils que par des militaires, lesquels ont le mauvais goût de n’avoir pas construit leurs communications réservées. Dès lors qu’il devient indispen­sable de “faire le tri”, la présence au sol constitue alors la seule méthode convenable.

Chaque Armée (Terre, Mer, Air¼ et Espace) proclame sa supériorité sur les autres. Au fil des évolutions économiques et techniques, tout nouvel arrivant prétend détrôner son prédéces­seur. Les forces aériennes, convaincues du caractère “stratégi­que” des bombardements massifs, ont prétendu arracher la décision par l’effet de leur puissance. À vrai dire, elles n’ont jamais sérieusement cru parvenir à se passer de la puissance navale pas plus que des capacités des forces terrestres. Tout ceci relève d’un élémentaire bon sens, hélas non partagé. Mais que ne dirait-on pas lorsqu’il y va de la répartition des ressources ?

Que se passe-t-il donc au Kosovo ?

Au regard des effets obtenus, le recours aux seules frappes aériennes rencontre une quadruple critique : improvisée, inadaptée, insuffisante et mal conduite.

Improvisée, parce qu’elle avait été conçue pour être brève, en portant rapidement quelques durs coups de semonce (l’équiva­lent de la diplomatie de la canonnière au xixe siècle) Il n’en a rien été. Il a fallu, dans l’urgence se rabattre sur un autre modèle, la frappe aérienne stratégique de longue durée.

Inadaptée, parce qu’elle repose aujourd’hui sur des effets d’attrition stratégique de long terme contre des cibles (dont il apparaît que le nombre n’est pas inépuisable). Elle vise à épuiser le potentiel ennemi. Ceci implique une indifférence quasi totale à l’égard de la situation tactique et du sort des populations sur le terrain. En complément, on prend en axiome que l’adversaire ne réagira pas et ne cherchera pas à créer la surprise. On tient pour acquis que, fixé au sol16, il attendra passivement (comme le firent les Irakiens au Koweit) Puis, sentant la situation perdue, il choisira le parti de se retirer, en plus ou moins bon ordre, sur ses bases de départ (comme le fit la garde présidentielle irakienne en janvier 1991). Ainsi, dans sa manœuvre en retraite, offrira-t-il une excellente occasion pour une “poursuite aérienne”, particuliè­rement dévastatrice.

Insuffisante, parce que, à elle seule, l’arme aérienne ne peut obtenir de tels effets dans un environnement où l’imbrication étroite des dispositifs sur un petit territoire réduit considéra­blement la visibilité et les possibilité de discrimination des cibles. Il faut prendre tant de précautions que l’efficacité se voit réduite dans les proportions que l’on a pu constater au terme de deux mois d’opérations.

Mal conduite aussi, pour des raisons encore difficiles à déterminer.

Le général Klaus Naumann, président du comité militaire de l’OTAN a pu dire, la semaine de sa prise de retraite, ce que ses collègues pensaient tout bas. La conduite des opérations aérien­nes n’a bénéficié ni de la surprise, ni des effets de choc et de masse.

M. Milosevic a pu savoir à quel moment il commencerait à être attaqué. Disposant de l’initiative, il avait su prendre les devants, lancer la iiie armée serbe pour prendre ses positions défensives au Kosovo et prévenir les effets des frappes alliées par toutes sortes de dispositions : enterrer, disperser, disséminer ses forces au sein des populations, déplacer les troupes hors des casernes, etc.

Durant le premier mois, le nombre des sorties a été délibé­rément limité. La force aérienne disponible au début de la guerre était considérablement réduite, au regard de ce qui avait été engagé contre l’Irak. Bref les militaires ne disposaient pas des moyens d’un effet de puissance décisif. Aucune des conditions qui donnèrent son efficacité à la campagne aérienne, première phase de Desert Storm n’étaient réunies. Cette retenue peut corres­pondre à l’optimisme politique qui a prévalu : M. Milosevic, au terme d’une semaine de bombardements, passerait sous les fourches caudines dressées à Rambouillet. Mieux encore, il serait, en coulisses, comme reconnaissant de cette épreuve de force qui lui permettrait une sortie dans l’honneur aux yeux de l’opinion intérieure. Sur de telles illusions, évitons la facilité du jugement rétroactif, constatons que ces thèses ont circulé, y compris aux plus hauts niveaux de décision. Argument supplé­mentaire, non contradictoire avec le précédent, la limitation du nombre des cibles et des sorties correspondait-elle vraiment à une volonté politique de gradation en trois phases de la cam­pagne aérienne – ce qui s’est avéré un calcul erroné – ? Ou bien la planification militaire s’est-elle trouvée en défaut parce que les moyens choisis, des armes de grande précision, n’étaient pas en nombre suffisant ? Après les tirs massifs de missiles Tomahawks contre l’Irak en décembre 1998 et en raison du maintien d’opéra­tions permanentes des États-Unis et du Royaume-Uni contre les troupes irakiennes, disposait-on des stocks de munitions néces­saires ? Les États-Unis ont connu, c’est avéré, un problème d’approvisionnement en munitions aéronavales puisqu’il leur fallait désormais approvisionner trois théâtres : Irak, Kosovo qui sont actifs, avec en supplément le maintien d’une garde élevée à face à l’imprévisible Corée du Nord. Le Pentagone n’a-t-il pas fait le choix prudent de ne pas dégarnir deux théâtres supposés également essentiels, si ce n’est plus ? Il aurait donc fallu ne pas craindre d’utiliser des armes aériennes plus “rudimentaires”. Mais l’autorité politique semble avoir exigé la guerre la plus propre possible. Exigence contraire, une fois encore, à son objet : l’efficacité.

Toute comparaison avec d’autres théâtres de guerre (Bosnie ou Koweit) semble donc dès le départ erronée. Il y avait 350 000 hommes au sol dans le Golfe (pour un total de 500 000) ! En Bosnie, tandis que s’exerçait la pression de l’armée croate, les forces musulmanes opéraient au sol en coordination avec les frappes de l’OTAN. En Corée du Sud, sur la “zone démilitarisée”, stationnent, l’arme au pied, environ 100 000 GI’s.

La question posée par la stratégie employée dans la guerre du Kosovo est en fait d’une toute autre nature. En plaçant l’arme et la seule stratégie aériennes aérienne au centre du débat, on se trompe d’ordre. On fait porter à un outil opérationnel le poids d’une décision qui relève d’un niveau différent, et de très loin supérieur, puisqu’il s’agit du politico-stratégique.

L’appréciation exacte de la guerre consiste à estimer la qualité, la dimension et la portée de la stratégie mise en œuvre aujourd’hui par les gouvernements de l’Alliance, compte tenu de leur réalité socio-culturelle, pour atteindre les objectifs particu­liers qu’ils se sont fixés.

Une nouvelle conception de la force armée au service de la nouvelle règle du jeu

La seconde interprétation des événements en cours consiste à inverser les données précédentes et à prendre pour hypothèse de travail que les États-Unis se sont essayés, à travers l’Alliance, à l’expérimentation d’une nouvelle forme d’usage de la force. Les erreurs prennent alors une autre dimension. Il ne s’agit plus d’une conduite défectueuse, mais de l’expérimentation, forcément tâtonnante, de ce que sera la stratégie militaire future.

Cette hypothèse ne relève pas d’une pure spéculation

Il est en effet avéré qu’un intense débat a opposé, au sein de l’administration américaine, les militaires et les civils d’une part, les civils entre eux, d’autre part.

Elle pose la question du refus de l’engagement de troupes à terre et, au-delà, celle de la tolérance des pertes humaines dans une nouvelle catégorie de sociétés que nous avons caractérisées comme post-belliques.

l’inévitable rapport politique intérieure, politique étrangère.

Le choix d’une stratégie n’est pas seulement fonction des buts de politique étrangère, elle est aussi fortement déterminée par les enjeux de politique intérieure.

Évitons sur ce point tout malentendu. Il ne s’agit pas de dire que, après l’affaire Lewinsky, Bill Clinton cherchait à redorer un blason passablement terni, en se lançant dans une action specta­culaire, repeinte aux couleurs des droits de l’homme. L’attitude du président correspond, d’une part, à un faible intérêt personnel pour les affaires de politique étrangère, l’économie faisant excep­tion, et d’autre part, au maintien d’une ligne constante : donner la priorité aux affaires intérieures. Voulant absolument trouver un intérêt immédiatement personnel, on considérera davantage son souci d’assurer l’élection du vice-président Al Gore. Pour le reste, les décisions de politique extérieure, surtout lorsqu’elles présentent un tel caractère de gravité, reposent sur l’apprécia­tion des soutiens existants, au sein de la société, pour le gouver­nement, rapportés aux intérêts mis en jeu par sa décision. Par exemple, lorsque le Jewish Committee de New York se déclare en faveur de l’action de l’OTAN, de manière publicitaire (placards dans la presse, le 16 avril 1999), il signifie que, pour les élections présidentielles à venir, son soutien ira du côté du meilleur défen­seur de la position des États-Unis.

Reste à savoir ce que l’on entend par là.

Si nouvelle stratégie il y a, quels en seraient
les présupposés ?

dans la mesure où l’on dispose d’une supériorité de feu écrasante,

dans la mesure où le théâtre des opérations reste lointain et qu’il n’en émane aucun danger pour le territoire national,

dans la mesure où les enjeux ne présent pas un caractère vital,

dans la mesure, où, de par ce qui précède, la décision d’emploi de la force armée ne présente pas un caractère néces­saire mais optionnel,

il devient possible d’expérimenter une forme de guerre qui permette d’infliger à l’adversaire, à distance et presque interminablement, des dommages jusqu’à atteindre un niveau insupportable pour les capacités de résistance de l’ennemi.

Ces prémisses ressemblent à celles de la guerre du Viêt-Nam de 1960-1975. Mais les conditions politiques sont foncièrement différentes et les évolutions techniques sont importantes.

Les États-Unis n’ont jamais connu au xxe siècle de guerre sur leur sol. Pourtant, lors de leurs interventions extérieures, ils ont toujours engagé des forces au contact.

Ce conflit au Kosovo semble conduit comme une sorte d’expérience de laboratoire qui préfigurerait la mise au point de la très publicitaire “guerre des robots”. Elle serait sous-tendue par une interrogation : qu’est-ce que cela donne quand on mène une campagne aéronavale à distance en frappant le potentiel adverse, avec pour souci principal (qui tend à prendre le pas sur les objectifs stratégiques et les fins politiques) d’épargner ses hommes et ses matériels les plus coûteux ? Contre ce fâcheux sentiment, se dressent, paravent pudique, les innombrables déclarations de principes : “on ne vise pas le peuple serbe, monté­négrin, kosovar (enfin, vous pensez bien, tous les braves gens) (mais qui a jamais déclaré cela ?) assorties d’assurances : seules des armes de grande précision seraient utilisées. Il est exact, de ce seul point de vue, que l’OTAN s’est jusqu’à présent abstenu de recourir massivement à des bombes classiques. Mais, d’une part, les résultats sont franchement piteux. D’autre part, à mesure que l’affaire se prolonge et que les frappes s’intensifient, ces armes de grande précision se font plus rares. Il faut revenir à des moyens plus ordinaires produisant les effets connus dans toutes les guerres classiques.

Il faudrait donc admettre, par principe, que les effets politiques produits se situeront à un autre niveau, plus grossier, et surtout plus vaste. On ne traite plus par la force le seul problème politique du Kosovo mais celui de toute la RFY, en débordement sur la “zone balkanique”, dont personne n’a pris soin de définir, pour les borner, les contours. N’importe, quel que soit le résultat apparent de la guerre, ses effets et ses résultats affecteront l’ensemble des Balkans. Contrairement au cas de la Bosnie, la stratégie militaire n’a pas été conçue pour coller à la situation sur le terrain. Dès 1998, lorsque fut considérée (avec précautions) la planification des opérations aériennes, l’Alliance a accepté le principe d’une action qui pourrait affecter l’ensemble du territoire de la RFY, le Kosovo compris.

Qu’en résultera-t-il de positif et de négatif pour le court terme et dans la longue durée dans une zone déjà instable ?

Le modèle de guerre ainsi expérimenté suggère une indiffé­rence à peu près totale à l’égard de la répercussions psycholo­gique des effets de violence physiques sur les acteurs concernés, de gré ou de force. sur le théâtre. Or il y a là une contradiction majeure pour deux raisons. D’abord, parce que les populations civiles ne sont plus réputées ennemies, par principe. Les guerres se veulent dénationalisées. On ne combat plus de peuple à peuple mais, dans le cas présent, une Alliance prétend vouloir briser la volonté de nuisance d’un dirigeant illégitime.

Seconde raison : chaque perte singulière fait événement, qui émeut les opinions occidentales hypermédiatisées. Certes, les échelles de sensibilité sont encore mal fixées, sujettes à des modi­fications circonstancielles, au gré de la retransmission média­tique plus ou moins choquante.

Trois GIs prisonniers émeuvent autant l’Amérique profonde que la souffrance de 500 000 kosovars, pour ne rien dire de la part invisible et inconnue. Soyons (désagréablement) objectifs : au regard de la presse des États-Unis, les pertes qui comptent sont celles de Littleton, Colorado (13 teenagers massacrés par leurs condisciples).

Quant au reste, “il n’y a pas d’intérêt stratégique américain au Kosovo”, déclare honnêtement le député républicain John Kasic, figure majeure de l’actuelle majorité au Congrès.

Toutefois, les réactions émotionnelles américaines sont fré­quemment imprévisibles. Elles peuvent rejoindre soudainement celles des opinions européennes, créditées par principe (mais sur quelles bases ?) de motivations plus fortes.

La contradiction posée doit trouver une solution, au moins partielle. Dans l’improvisation il semble qu’elle apparaisse. Tandis que tournent en rond les populations chassées, terrori­sées, manipulées, s’organise sur les périphéries une aide huma­nitaire appuyée par la conscience coupable des populations de l’Alliance. L’organisation de la compassion traduite en secours économique résout l’affaire. Il s’agit de guerre et l’on parle de “catastrophe humanitaire”, comme s’il s’agissait d’un phénomène naturel : ouragan ou tremblement de terre. Et tandis qu’à Paris, Londres, et ailleurs s’organisent des galas de compassion au bénéfice des réfugiés kosovars, les forces engagées au sol en dehors de la zone des combats se voient assigner des missions caritatives.

Reste à savoir si cette esquisse de modèle de guerre est économiquement viable.

On aurait tort de croire, que dès lors qu’aucune perte n’est subie, la durée de la guerre puisse indéfiniment durer. Il faudrait pour cela que son coût demeure relativement faible. Or rien ne prouve qu’il en aille ainsi. De nombreux éléments tendent à suggérer le contraire.

Une capacité de production en grande quantité de munitions de haut niveau technique est insoutenable, en l’état actuel des orientations économiques pour les États européens.

Seuls les États-Unis peuvent disposer d’une quantité militai­rement significative pour parvenir à une décision en situation de guerre. Mais les missiles de croisière, les bombes à guidage laser coûtent si cher que les stocks sont forcément limités. Les États européens ne disposent que de quelques dizaines de ces engins. Considérons un des moyens ordinaires des États-Unis, soit environ 1 000 Tomahawks. Ils doivent aujourd’hui être disponi­bles sur trois théâtres d’opération : Irak, Corée, RFY. Soit 300 par théâtre. Si l’on considère que, en décembre 1998, l’US Navy a tiré pratiquement tout son stock (plus de 300 missiles) sur le théâtre irakien, elle se trouve en phase de réapprovisionnement. De ce fait, les engins de ce type disponibles pour les opérations du Kosovo sont nécessairement limités. Pour être efficace, la stratégie actuelle devrait donc revenir à l’utilisation de matériels de destruction très puissants (les très grosses bombes), mais réputés inadaptés pour les buts affichés. On retrouverait alors les situations de la seconde guerre mondiale, ce qui impliquerait la destruction de la Serbie, populations comprises. Quant au Kosovo, comment prétendre y organiser le retour des habitants vers des ruines habitées par la peur et la haine ?

Poussons à l’extrême le raisonnement : l’utilisation d’armes de grande précision sur la Serbie au début du conflit n’était que gaspillage, mieux valait les réserver pour des cibles situées au Kosovo et frapper la Serbie avec du “lourd”, facilement renouve­lable et peu coûteux. Il fallait faire un choix politique et appli­quer la force massive ici, tandis que là-bas on réservait la capa­cité technique de discrimination. La confusion initiale, à tous les niveaux, se répercute.

Si malgré tout, on maintient l’hypothèse d’une stratégie déli­bérée, préfiguratrice de l’avenir, on doit considérer, à plus ou moins long terme, plusieurs cas de figure :

1.   cette stratégie trop discréditée est abandonnée. Quelles sont les solutions de remplacement ? Reviendra-t-on à l’emploi ordinaire de la combinaison des armes ?

2.  la stratégie se perfectionne, elle s’améliore technique­ment mais les événements seront “priés” de s’adapter à cette stratégie adoptée par la grande puissance, pour ce type d’action militaire où ses intérêts vitaux ne sont pas directement en cause.

3.  les États européens développent une stratégie alternative adaptée aux besoins de la politique européenne.

4.  les États européens estiment, au contraire, que la straté­gie de l’OTAN correspond à leurs besoins stratégiques, eu égard à leurs mobiles politiques et à l’évolution de leurs représentations socio-culturelles

5.  les adversaires de l’Alliance en son ensemble, des Euro­péens et des Américains en particulier, en tireront alors toutes les conséquences, au plan politique et tactico-technique. Ils pourront se faire une idée assez claire de ce que leurs adversaires veulent et peuvent. Russes, Chinois et Indiens avaient tiré, sans états d’âmes les leçons de la suprématie militaire des États-Unis dans la guerre du Golfe, chacun à la mesure de ses moyens, évidemment.

Ces cinq scénarios d’évolution appellent à leur tour plusieurs commentaires

Militairement efficace, au sens de la production assurée d’effets physiques puissants dans la longue durée, la stratégie militaire des États-Unis risquera toujours d’être prise de vitesse par les effets psycho-politiques qu’elle produit. L’efficacité de la force exercée ne se borbe pas aux seuls effets de destruction de la cible, mais autant à l’impact qui peut en résulter pour la réali­sation de la finalité politique. Et c’est bien pourquoi, de plus en plus, le politique se mêle de la définition des plans de frappe.

Exemples : l’intensification des frappes aériennes en milieu urbain densément occupé (la population étant réputée non-hostile) aboutit arithmétiquement à une augmentation des risques de “bavures”. Par définition, ces aléas sont innombrables et imprévisibles. De telles erreurs revêtent une dimension humanitaire évidente (le risque de la bombe sur une école, un hôpital). Elles peuvent aussi comporter des incidences diploma­tiques considérables (destruction de l’ambassade de Chine à Belgrade, le 8 mai 1999). Ces facteurs tendent à perturber, un par un et conjugués, de manière plus ou moins importante les objectifs politiques initiaux.

La suprématie militaire des États-Unis est, aujourd’hui et pour longtemps, écrasante. La technologie américaine caracole loin en tête, comme saisie de vertige. Toujours plus, mieux, plus complexe. Cette conception, qui se donne pour justification la conservation d’une supériorité absolue, devient autiste parce qu’elle perd de vue la réalité des autres. L’ennemi est une hypo­thétique entité qui disposerait de capacités identiques à celles que l’on détient. Le présupposé est l’existence d’adversaires très puissants que les États-Unis affronteraient en des conflits de forte intensité. Or, aujourd’hui, cette hypothèse présente un caractère très peu probable. Il n’existe plus de moyens adverses sensiblement symétriques, justifiant la recherche de la supério­rité. Cette dernière manifestement acquise tourne sur elle-même.

La stratégie militaire utilisée dans la guerre du Kosovo n’est donc pas celle qui convient aux fins politiques des États euro­péens mais celle qui correspond à la capacité opérationnelle des États-Unis et qui domine totalement l’OTAN. Le style de con­duite de guerre adopté par l’Organisation militaire intégrée de l’Alliance est entièrement américain dans sa conception, sinon dans son exécution. Lourd mais efficace, il atteint son maximum au service de situations politiques simples, bipolaires, mani­chéennes. C’est bien la raison pour laquelle les politiques améri­cains s’efforcent de simplifier les données d’un conflit. La straté­gie disponible influence jusqu’à la transformer et la dénaturer la finalité politique originelle. “Je vais faire ce que je sais faire”. Le raffinement n’est pas de mise. On simplifie le Liban, ou on s’en va.

Peut-on “simplifier” les Balkans ? Ainsi caractérisée, il est clair que la stratégie militaire des États-Unis ne convient pas à l’OTAN, dès lors qu’il s’agirait d’une alliance visant à assurer non pas la sécurité de l’Europe mais la sécurité en Europe ; dès lors qu’il s’agirait de disposer d’un outil de prévention, de gestion et de résolution de crises et non plus de cette guerre de grande dimension à l’échelle du continent tout-entier, incluant le nucléaire qui avait servi de ligne directrice pour définir et la stratégie et la doctrine d’emploi des forces armées.

Politiquement très lointaine, soumise à une planification très rigide, la stratégie de l’OTAN se révèle aujourd’hui inadap­tée à l’exigence de souplesse politique requise par des situations complexes sur le terrain et à l’inévitable imbrication de missions humanitaires et militaires qui ne peuvent, en logique, se confondre.

Les États-Unis disposent aujourd’hui d’une supériorité écrasante dans les domaines aérien et naval. Ils se trouvent pratiquement seuls à dominer dans et par l’Espace. Finalement, aujourd’hui, et pour longtemps, il ne reste plus qu’un seul élé­ment où un adversaire peut espérer pouvoir défier la puissance militaire des États-Unis : la terre, le sol (et le sang), le peuple. On comprend pourquoi les États-Unis se sentent de moins en moins disposés à s’engager à terre, sauf pour des enjeux consi­dérés comme vitaux.

Malheureusement, cela ne résoud pas le problème pour les autres. Si les Européens veulent prendre en charge les véritables intérêts de sécurité de populations bien réelles, il leur faudra combattre et s’exposer à terre. Sont-ils disposés socialement et financièrement à une telle prise de risque ?

La question n’est plus tant “pourquoi nous combattons” que “voulons-nous combattre” ? Or l’Europe, ce petit continent, n’aura à prendre en compte que des conflits limités, mais acharnés, porteurs de leurs cortèges d’horreurs, authentiquement humai­nes. L’ensemble doit aujourd’hui être considéré dans un contexte psychologique, médiatique et politique totalement différent de ce qui a prévalu jusqu’alors. Par rapport aux États-Unis, on ne saurait imaginer plus forte divergence dans le domaine de la stratégie militaire. Les enjeux, il est vrai, ne sont pas identiques.

Ou bien l’Europe trouvera sa stratégie, ses moyens et son style, ce qui exige une communauté de dessein et une volonté de moyens. Ou bien la stratégie américaine sera le lot de tous les Alliés : aux uns le Ciel, aux autres, -ceux que l’on prétend venir sauver- l’Enfer. Il est vrai que les différents États de l’Europe, depuis 1945, ont largement oublié ou négligé leurs styles de guerre nationaux. Les Allemands par désir de faire oublier, les Britanniques par désir de s’aligner, les Français par immersion quasi totale dans une culture stratégique de la dissuasion nucléaire dont l’imprégnation a largement dépassé les intentions initiales. L’investissement français sur un nucléaire de très haute qualité ne laissait de place qu’au maintien de quelques unités, de grande qualité mais conçues au format de petits théâtres lointains jouissant, de ce fait, d’une liberté considérable à l’égard des médias, de l’opinion et, parfois même, de l’autorité politique.

Produire la volonté politique commune

Élaborer une stratégie militaire commune impliquant, en raison de ses buts stratégiques, un style opérationnel européen.

Dégager les moyens financiers nécessaires.

Telles sont les trois conditions de la mise en œuvre d’une authentique défense européenne. Autant dire qu’on s’en trouve encore loin, en dépit des efforts sincères et parfois productifs, accomplis ici et là. Mais à mesure que l’Union s’agrandit, les perceptions se diversifient. Comment résoudre, parmi mille autres exemples, les divergences sur l’arme nucléaire alors que l’Irlande et la Suède joignent leurs voix pour en réclamer l’abandon total ?

Si la tendance à recourir à ce type de stratégie (sous réserve de notables améliorations) devait se confirmer, elle conduirait les États qui se sentent potentiellement visés à envi­sager la préparation et la mise en œuvre de contre-mesures. Il n’existe pas d’armes “intelligentes” qui ne puissent être soumise à un contre-leurrage. Il suffit de déguiser la cible, par rapport à l’arme. Ou bien encore, on ne tardera pas à créer à proximité de la cible des sources de rayonnements artificiels destinées à attirer les capteurs du missile attaquant. Tous ces éléments de riposte devront être progressivement intégrés, ce qui rendra la nouvelle stratégie encore plus sophistiquée et plus coûteuse.

Au xixe siècle, les grandes puissances “européennes” avaient prétendu balayer d’un revers de main la complexité des problè­mes de ces peuples liliputiens. Depuis un siècle, la manivelle n’en finit pas de faire retour.

À l’époque, les États-Unis ne pesaient guère. Et ce ne sont pas les Balkans qui épuisèrent les Européens, mais les frictions entre États qui trouvèrent dans les conflits balkaniques le prétexte d’un règlement de compte pour l’hégémonie.

La situation actuelle est d’une nature totalement différente.

Les Européens cherchent à s’unir plus qu’à se nuire mais n’ont pas encore trouvé le dénominateur d’une politique commune. Ils sont relativement faibles. La source de puissance est extérieure à l’Europe et recherche son intérêt au-dessus de la tête des États européens.

Les Balkans constituent donc un enjeu pour la formation de l’Europe, en tant que puissance autonome, par rapport à l’arbi­trage des États-Unis.

Le problème vient de ce qu’il n’existe pas de vision impériale américaine clairement articulée et assumée. La suprématie militaire, exceptionnelle, n’a pas reçu de finalité. Elle inquiète plus qu’elle ne rassure.

Les Européens sont trop faibles et trop divisés, trop égo­centrés sur leurs particularismes, pour forger le leadership qui permettrait de conduire une politique à commencer, bien sûr, par le Kosovo et la partie orientale.

Le risque aujourd’hui tient à la gravité naturelle des choses, à la combinaison objective des inerties. Absence de projet, ab­sence de cohérence, le hasard d’actions sans coordination, parce que sans volonté commune, guidera-t-il l’avenir de l’Europe ?

Au Kosovo, les dés roulent¼

20 mai 1999

 

_______Notes: 

 

15       L’information ouverte sur la planification militaire de l’OTAN permet de savoir que durant toute la période 1997 et la première moitié de l’année 1998, les planificateurs n’étaient pas autorisés à préparer l’option militaire, quelle qu’elle soit, pour le Kosovo.

16       Mais se retrouve à nouveau le problème de l’absence de troupes au sol. Fixé comment, par qui ? Même en plein désert, même avec une météo favorable, il n’a pas été possible d’empêcher un groupement blindé irakien de faire mouvement sur Khafji. Cette manœuvre fut assez tôt détectée pour que les forces terrestres américaines puissent se porter sur ce point et interdire la tentative irakienne. L’armée serbe était presque entièrement libre d’exploiter les possibilités offertes par le relief et par la météo.

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ÉTHIQUE, POLITIQUE ET STRATÉGIE. Bilan de 5 semaines de guerre

Il est humain de se tromper, persévérer est diabolique” disait un adage latin.

N’ayant pas, jusqu’à maintenant, tenu ses promesses, la stratégie aérienne essuie un double revers.

Au vu des résultats, son efficacité matérielle paraît terrible­ment limitée. Il est vrai qu’on l’a placée sous de telles contraintes qu’il eût été miraculeux d’obtenir mieux. Une sorte de logique de l’épargne a prévalu : épargner les civils, épargner ses propres pilotes mais aussi épargner le matériel. Zéro mort, zéro défaut. Résultat pour le moment : zéro partout, ou peu s’en faut.

La stratégie aérienne n’a nullement protégé les populations du Kosovo en danger. Pire encore, en raison d’une planification des opérations qui frise l’absurde, l’OTAN a décidé de frapper le Montenegro où un président démocratiquement élu, favorable aux occidentaux, se trouve aujourd’hui aux prises avec les pires difficultés. Un peuple perplexe, emporté par la fureur des pas­sions d’une guerre qu’il n’a pas voulu mais qu’on lui fait subir, se demande vers qui pencher. Tandis que les séides de M. Milosevic, appuyés sur le sentiment nationaliste, exploitent la situation, tour à tour séduisants et effrayants.

Et pourtant, on décide de continuer, en “intensifiant”.

En réalité, cette formule travestit un changement considé­rable. Car la stratégie aérienne a complètement changé par rapport à sa conception et sa forme initiale. On est passé de l’idée d’une brève démonstration de force par des frappes limitées dans le temps et sur des cibles choisies à une stratégie d’attrition aérienne, comme les États-Unis savent la faire, conformément à leur culture stratégique, reposant sur la technologie et les effets de puissance. Ceci suppose évidemment que l’on opère sur le territoire des autres, évidemment, en spéculant sur la durée.

On peut toujours dire : laissons faire le temps. Mais en faveur de qui le temps joue-t-il ?

La prolongation des frappes intensifiées pénalise la RFY. Son potentiel s’affaiblit. À condition toutefois, qu’elle ne reçoive pas le soutien de la Russie. Mais le temps tactique, celui des combats, joue contre les démocraties. Plus les frappes aériennes s’intensifient, plus les bavures augmenteront. Plus le spectacle désolant des dommages ramènera les esprits vers ces interro­gations : à quoi bon ? N’existe-t-il pas une autre solution ? À mesure que l’impasse militaire s’installe, se repose la question de l’engagement des forces terrestres. Sera-t-on finalement con­traint à y recourir ? Tandis que la rhétorique sur le caractère sacré de la cause ne cesse de s’amplifier, il n’apparaît pas pour autant que l’option terrestre séduise les gouvernements et les opinions. À cause suprême engagement total, ou alors, que vaut cette cause ? Depuis le début du conflit on ne parvient pas à sortir de ce dilemme.

Si le but est aujourd’hui de punir un dictateur et de le traîner devant un pour répondre de crimes solidement étayés, comment Entend-t-on y parvenir ?12 Il va falloir s’emparer de l’homme. Va-t-on faire de sa reddition un but de guerre ? Et si c’en est un, avec quels moyens obtiendra-t-on ce résultat ? Par les seules frappes aériennes ? Le bombardement d’une de ses rési­dences, le 22 avril, indique que sa personne est visée. Soit. Qu’attend-t-on alors pour mettre sa tête à prix, mort ou vif ? La proximité offre une efficacité bien supérieure. Hitler ne fut jamais plus en danger que lors de l’attentat de juillet 1944 réalisé par ses propres généraux.

Toutefois la liquidation physique et soudaine de M. Milosevic paraît contradictoire avec la volonté de faire répondre exemplairement de ses crimes le “dernier tyran de l’Europe” (Bill Clinton). Elle semble encore plus illogique dès lors que l’Alliance prétend vouloir négocier et a besoin d’un interlocuteur. M. Milosevic n’est pas le général Noriega. On pourrait s’attarder à la comparaison. Pourtant, même dans le cas du Panama, l’effort essentiel provenait de troupes au sol et, pratiquement, d’elles seules. À moins bien sûr que le temps de la négociation avec les dirigeants serbes ne soit révolu. L’Alliance entendrait alors s’emparer du pays et lui donner le gouvernement “qui va bien”. Soit mais comment s’y prendre ? Des frappes aériennes ? Aucune logique, bonne ou mauvaise, ne parvient à s’imposer durablement. Derrière l’unanimisme sur la défense des Albanais du Kosovo et la nécessité des frappes aériennes, chacun des membres de la coalition tire à hue et à dia, plus en fonction d’intérêts de court terme, liés à la politique intérieure, que de conceptions qui semblent évoluer au gré d’événements manifeste­ment peu ou pas anticipés.

Quoi qu’il en soit, faire de M. Milosevic, et de lui seul, la clé de problèmes qui le dépassent, et dont, loin d’être le maître, il ne peut se prétendre que le manipulateur cyniquement opportu­niste, relève de l’absurdité.

Car si, quelle que soit la manière, M. Milosevic disparaissait, aurait-on pour autant résolu les problèmes balkaniques ? Problè­mes de terre et de peuples. Problèmes de voisinage, de paysans pauvres, encore attachés à la glèbe. L’OTAN, sans le savoir, s’est engagée dans une entreprise de modernisation des Balkans. Il est temps que notre “autre partie de l’Europe” puisse s’aligner sur le modèle occidental. La guerre reste un accélérateur de l’Histoire.

Je n’entends pas ici discuter de la supériorité du but idéaliste/éthique sur le but réaliste/matérialiste, j’évalue la pertinence entre les fins et les moyens, tant en qualité qu’en quantité. Je constate que rarement le hiatus entre la commu­nauté des experts en stratégie, dans les différents États, et les responsables politiques n’aura pris une telle dimension. Les militaires restent au milieu, imperturbablement, respectueux des règles de la démocratie et du devoir de réserve.

Je crois parfaitement possible d’adopter une stratégie effi­cace au service d’un but politique défini par l’éthique et l’idéal. Ma critique porte sur le fait que, premièrement, le but n’a pas été clairement défini et que, deuxièmement, la stratégie adoptée pour servir le but éthique-politique a été inadéquate d’abord, inconséquente ensuite. Ceux que l’on prétendait défendre et servir sont les victimes parce que rien n’a été fait pour les proté­ger efficacement, c’est-à-dire dans l’urgence, contre ceux qui les persécutent. Entre l’objectif affiché et la stratégie utilisée un gouffre béant s’est ouvert.Trou noir où sont précipités les peuples du Kosovo, de la Serbie, du Montenegro. À mesure que l’on poursuit les frappes aériennes, sans rien résoudre, sans fixer de but de guerre clair et réaliste, c’est-à-dire accessible, on peut se demander : à qui le tour ? La Macédoine ? l’Albanie ?

Pourquoi ne parvient-on pas à fixer des buts de guerre précis ?

Quatre phénomènes apparaissent :

L’Alliance fait la guerre au nom de principes qui ne corres­pondent pas à des intérêts concrets. Tant que l’on s’en tient à des idées aussi générales, il reste très difficile de trouver les procédures matérielles de leur application. Il est juste d’exiger le retour des Kosovars. Il est difficile d’y parvenir concrètement. Jusqu’à quel point l’exigence éthique peut-elle s’imposer ? Jusqu’à quel point la réalité peut-elle contrarier la justice ? Au brouillard de la guerre correspond le brouillard des formules diplomatiques.

Deuxième phénomène, plus on cherche à matérialiser les buts de cette guerre, plus les divergences apparaissent entre les membres de l’Alliance, en qualité et en quantité (faible engage­ment des États-Unis, pas d’intérêts vitaux pour eux, pas même d’intérêts secondaires). La coalition de 19 États ne permet pas de formuler des buts de guerre clairs correspondant à un intérêt commun. Les procédures transactionnelles entre l’OTAN et l’UEO n’ont même pas connu un début de prise en considération. Les Européens (l’Union européenne a encore disparu) ne parvien­nent pas à définir une position unanime.

Troisième phénomène, le nombre des États et des organi­sations, qui jouent un rôle de plus en plus important, crée des pesanteurs de procédure, des discordances de calendriers grave­ment pénalisantes pour l’action immédiate. Certes, les architec­tures sont imbriquées, mais leur complexité conduit exactement aux mêmes disfonctionnements que ceux que l’ONU a manifestés depuis sa création. Dès lors qu’aucun État ne veut ou ne peut entraîner les Autres par sa capacité d’influence, le système lutte pour éviter la paralysie.

Il en résulte un quatrième phénomène explicatif : dès lors que les intérêts concrets restent trop vagues et qu’aucun accord ne peut être atteint sur une stratégie véritablement efficace, on préfère s’en tenir à l’énoncé de buts très généraux et s’en remet­tre à une stratégie inadaptée mais acceptable au minimum, en l’occurrence les frappes aériennes.

Face à un acte aussi important que la guerre, rendu plus grave encore en raison de la localisation géographique, le conti­nent européen lui-même, les gouvernements des démocraties européennes se révèlent politiquement fragiles. On les trouve plus soucieux des répercussions du conflit sur les jeux politiques internes que d’une véritable conduite de la guerre. En résulte un excès de précautions inspiré par la crainte d’une possible péna­lisation électorale.

Simultanément, la guerre joue son rôle naturel d’instrument de reconfiguration de la hiérarchie des puissances. Qui va tirer profit de ce conflit ? L’Union européenne ou les États-Unis ? L’Alliance atlantique ou l’Identité européenne de sécurité et de défense ? La première, qui existe, verra-t-elle son importance diminuer. ? Celle qui n’existe pas trouvera-t-elle là l’occasion de son avènement ?

Tandis que chacun des protagonistes ajuste son compor­tement en fonction d’intérêts non déclarés, on peut se demander ce qui reste de valeur à l’enjeu affiché : sauver les peuples persécutés.

1er mai 1999Guerre idéale, guerre réelle

La révolution dans les affaires militaires a-t-elle touché le Kosovo ?

Pour le grand public, les frappes aériennes de l’OTAN sur la RFY sont l’occasion de découvrir un nouveau vocable : “révolu­tion dans les affaires militaires” (RAM). Lancé par le Pentagone peu de temps après la guerre du Golfe, cette expression délibéré­ment publicitaire désigne une sorte de tryptique comportant : premièrement des moyens d’observation et d’écoute satellitaires et aériens ; deuxièmement, l’ensemble des capacités électro-informatiques qui permettent le recueil, la fusion et la transmis­sion des données du champ de bataille en temps quasi-réel ; troisièmement, les armes de grande précision tirées à grande distance ou, pour les avions, à distance de sécurité, c’est-à-dire, en principe, hors de portée des défenses anti-aériennes de l’ennemi.

La RAM se veut un nouvel art de la guerre qui permet de surclasser un adversaire que l’on entend, voit et prévoit jusque dans son processus de décision opérationnel.

Il s’agit d’un effort considérable, mené depuis longtemps (en fait dès les années 1970) pour utiliser les technologies de l’infor­mation afin de surclasser les capacités des adversaires (et acces­soirement des alliés). La RAM recherche un modèle de guerre idéale. L’acquisition d’une telle supériorité suppose que l’adver­saire renoncera par avance à l’idée même de la résistance. Outil de coercition absolue, elle peut même se prétendre pacifique. Car, comme le remarquait ironiquement Clausewitz, le conquérant ne souhaite rien tant qu’entrer paisiblement dans les Cités préala­blement soumises par la seule réputation de sa puissance. On comprend qu’il ne s’agit là que d’une tension vers plus de “perfec­tion”, une sorte de quête de l’Eldorado militaire. Les promoteurs les plus convaincus du nouvel art opérationnel savent bien qu’auparavant, et pour encore longtemps sans doute, il faudra bien mener des guerres réelles même si, progressivement, les performances techniques s’améliorent. Révolution peut-être mais pas miracle !

Au prétexte que 90 % des armes tirées étaient de haute précision (missiles de croisière, bombes à guidage laser), l’OTAN a suggéré une mutation opérationelle révolutionnaire, mise au service d’une stratégie de la précision, de la sélectivité et de l’efficacité. Passons sur l’efficacité. Le premier bilan public de l’OTAN en donne un piteux aperçu13. Quant à la quantité, les chiffres sont trompeurs. Car s’il est exact que les munitions précises ne représentaient que 10 % des projectiles utilisés durant la guerre du Golfe, en réalité le nombre des sorties offen­sives (strikes) durant le premier mois de la campagne aérienne ne représente qu’un tiers de celles du Koweit.

La révolution dans les affaires militaires est-elle donc à l’œuvre au Kosovo ? Pas vraiment et pour de multiples raisons.

D’abord parce que jamais la RAM n’a prétendu n’utiliser que des frappes aériennes ou des missiles tirés de plate-formes navales. Elle suppose, tout au contraire, une activité combinée Terre-Mer-Air-Espace. Ce n’est pas divulguer un grand secret que de dire que les stratèges de la RAM sont aujourd’hui exaspé­rés par la manière dont l’OTAN utilise les moyens disponibles.

Ensuite, la RAM étant un processus d’amélioration, les moyens existant aujourd’hui sont encore loin de correspondre aux objectifs très ambitieux anticipés pour l’avenir. Le rôle des satellites reste modeste, la fusion des données, le tri et la trans­mission en temps réel sont encore loin de l’instantanéité. Consi­dérablement améliorée, la précision des missiles reste très en-deça des précisions envisageables. De fait, la plupart des missiles tirés aujourd’hui appartiennent à un parc déjà ancien tandis que les armes nettement plus précises sont encore en phase de pré-développement industriel.

Reste le facteur humain. Un ordinateur, un logiciel sont des créations humaines, donc imparfaites. Les erreurs de conception, de fabrication et de manipulation sont inévitables. Aucune entreprise technologique, même la plus minutieuse, n’est à l’abri de ces défaillances, surtout dans une ambiance aussi extraordi­nairement imprévisible que celle de la guerre.

La RAM représente un modèle d’école conçu pour des conflits de d’intensité élevée entre deux adversaires puissants sur des espaces étendus, indépendamment du contexte politique. Elle considère des dispositifs militaires nettement séparés des popu­lations civiles.

Or la guerre du Kosovo est aussi réelle que rustique. Les États-Unis la conduisent aujourd’hui comme un conflit de très basse intensité. Les dispositifs sont imbriqués, les populations et les forces armées, pour ne rien dire des milices et autres guérillas, sont au contact physique les unes des autres. L’inévi­table rigidité des machines binaires, dont l’intelligence reste, conformément à la juste expression, “artificielle”, n’autorise qu’une discrimination limitée entre ami et ennemi, entre civil et militaire. La machine, aussi correctement et finement program­mée soit-elle, ne connaît que des cibles. Les militaires serbes semblent avoir compris que la parade réside dans un “brouillage des cibles”. En mêlant le civil et le militaire, en se déplaçant fréquemment, par petites unités, en organisant la confusion, en augmentant les probabilités “d’effets collatéraux”, la stratégie serbe complique la tâche de l’attaquant tant sur le plan opéra­tionnel que politique.

La comparaison avec la guerre du Viêt-nam s’impose. Les améliorations techniques sont considérables. Pour autant, leurs progrès ne sont pas dilatables à merci. Les quantités de muni­tions disponibles, même pour les États-Unis, restent limitées. Dans un environnement complexe (une vieille capitale comme Belgrade), les cibles sont désespérément proches. Et la techni­que, jamais, n’est fiable à 100 %. Dès lors que l’usage de la force est contraint par des préoccupations éthiques et politiques, chaque “bavure” devient un problème. Si la technique s’est amé­liorée, les perceptions politiques (donc les contraintes) ont paral­lèlement évolué. Imaginons aujourd’hui que l’on utilise des défo­liants contre les forêts du Kosovo pour mieux exposer les chars et l’artillerie serbe. Alors que le Viêt-nam fait aujourd’hui valoir les droits à indemnisation des populations qui ont été durablement contaminées par les produits répandus par les forces américaines.

Depuis dix ans, je ne vois qu’un seul “progrès”, dont l’auteur est inconnu. C’est l’invention de l’expression “boucliers humains”. Il est parvenu à rendre la guerre plus difficile pour tout le monde. Celui qui “utilise” les civils pour protéger ses combat­tants devient un criminel. Celui qui frappe sur le bouclier humain endosse une responsabilité différente. Mais nulle théolo­gie, nul droit international ne s’est encore prononcé sur ce qui est légitime. Par ailleurs, ce même inventeur relance, pour longtemps, le défi technologique. Quelles armes nouvelles utili­ser ? Létales, non-létales ? Discriminantes entre deux êtres humains. Faisons un saut vertigineux dans le temps : pourquoi ne pas imaginer des armes qui parviendrait à discriminer les codes génétiques ? On tuerait les adultes, pas les enfants, pas les vieillards. On ferait la différence entre hommes et femmes. Fort bien mais à quoi bon, dès lors que les femmes peuvent être aujourd’hui pilotes ou artilleurs¼ ?

La guerre du Kosovo nous permet de mesurer l’abîme qui séparera toujours la guerre idéale (technique et opérationnelle) de la guerre réelle, par essence de nature politique.

 

27 avril 2000

_______Notes: 

 

12       Ce texte a été rédigé quatre semaines avant l’inculpation des princi­paux dirigeants de la RFY, intervenue le 26 mai.

13       Un an après, à l’heure des comptes, la controverse se faire encore plus vive. Le pourcentage des armes “intelligentes” est tombé à 40 %, ce qui cor­respond à la phase finale d’intensification des frappes aériennes. Plus grave est la controverse sur la destruction des forces serbes. Après les proclama­tions triomphantes de juin 1999, 120 chars détruits et 450 pièces d’artille­rie, l’OTAN dans son rapport de mai 2000 fait état de 93 chars et 389 pièces. Ces chiffres sont contestés par un article de Newsweek fondé sur l’enquête OTAN (Munitions Effectiveness Assessment TEAM) qui n’a pu attester que 14 chars et 20 pièces d’artillerie.

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Vertige II

« Le vertige détruit pour un instant la stabilité de la perception et inflige à la conscience lucide une sorte de panique. Il s’agit d’une sorte de spasme, de transe ou d’étourdissement qui anéantit la réalité avec une soudaine brusquerie ».
Roger Caillois, Les jeux et les hommes, 1958

La clinique définit le vertige comme un trouble sensoriel accompagné d’une angoisse psychique profonde qui provoque le déséquilibre et peut aller jusqu’à la perte de conscience du sujet. Le “sentiment du vide” et la perte des repères spatiaux sont fréquemment évoqués par les sujets atteints de vertige comme cause de leur trouble.

Cette association de la perte d’équilibre physique et de la peur psychologique explique que le vertige ait été souvent associé à la guerre. Encore faut-il distinguer deux niveaux : la pratique concrète et physique du combat et la conduite abstraite et psy­chologique des opérations au plus haut niveau du gouvernement.

Face à l’ennemi, soumis au déchaînement de ces “orages d’acier” qu’évoquait Ernst Junger, le simple combattant est saisi de vertige devant l’abyme palpable de sa destruction. Combattre n’est souvent que l’échange de ce vertige pour un autre, celui de l’attaque, de la destruction de l’autre.

Rien d’étonnant que, partant du combat réel, le vertige se retrouve aux niveaux plus abstraits de la décision stratégique et politique.

Je m’intéresse ici au vertige parce qu’il constitue, pour la théorie stratégique, une sorte de modèle permettant de repérer et d’estimer tous les cas de perte de contrôle dans les situations stratégiques et, seconde raison, parce que, cas concret, la guerre du Kosovo résume exemplairement ces défaillances qui créent le vertige stratégique qui résulte de la conjonction d’une surprise politique et d’un choc militaire. Le dosage des deux éléments est variable selon les cas, dialectique par nature et constamment instable, à mesure de l’évolution de la situation.

Le vertige stratégique se présente sous deux formes égale­ment excessives le succès et l’échec, l’ascension et la chute.

Car il existe aussi un mouvement d’aspiration vers le haut. C’est le “vertige du succès”, comme l’avait écrit en 1928 dans Le bolchevik, de manière particulièrement sinistre, Joseph Staline à propos de la collectivisation forcée des campagnes russes.

À l’inverse, le vertige peut aussi résulter de la délectation perverse de l’échec où s’entrevoit le pire, l’abandon à la certitude d’une fin apocalyptique, perçue irrationnellement comme l’accomplissement fatal d’un funeste destin. M. Milosevic semble être entraîné dans cette spirale ontologique.

Le vertige politique

Parce qu’elle procède d’une décision initiale, la guerre enga­ge la responsabilité du décideur. Sorte de conscience morale, le sens de cette responsabilité l’accompagne, à mesure que le conflit s’infléchit dans le sens de la victoire ou de la défaite. A-t-il pris la bonne décision ? Seul le bilan final, en sortie de conflit lui donne­ra raison ou tort. Aussi s’efforcera-t-il d’en conserver le contrôle et de garder le cap en anticipant, tout en sachant corriger la trajectoire. Le vertige apparaît lorsque sous l’effet d’un événe­ment inattendu, le responsable constate qu’il a perdu le contrôle de la situation. Il s’aperçoit que le terrain sur lequel il croyait se tenir et pouvoir avancer se dérobe. Effet de glissement, de chute. Comment, quand, où et dans quel état se rétablir ?

Une fois ce vertige créé, il engendre une pathologie particu­lière dont le plus célèbre symptôme est l’obstination, l’incapacité à changer, à revenir en arrière, à passer du plan À à son alternatif le plan B, etc. L’obstination à vouloir faire triompher contre toute évidence, contre toute information, contre tout conseil, le point de vue erroné constitue un vertige où la raison s’égare en se confiant aux effets de la Force qui reçoit pour mis­sion de redresser l’erreur politique initiale. Cette attitude permet d’expliquer l’escalade dans l’utilisation de la force, l’acharnement à frapper jusqu’à ce que cela cède parce que, “à force de force”, quelque chose finira par craquer qui donnera raison à l’action entreprise et réalité au projet politique initial.

Le vertige de la force militaire

Dans la tradition politique rationaliste qui va de Thucydide aux stratèges de la guerre nucléaire contrôlée, en passant par Guibert, Clausewitz et Jomini, la force doit demeurer au service de la fin politique. Mais la guerre s’accompagne de deux phéno­mènes très peu contrôlables : le jeu des actions-réactions mili­taires (à la pression de la force exercée s’oppose la résistance de l’adversaire) et le déclenchement des passions des peuples qu’accompagnent parfois aussi, celles des dirigeants eux-mêmes.

Aussi, lorsque l’usage de la force ne produit pas assez tôt les transformations escomptées, les gouvernements peuvent avoir tendance à en accentuer l’intensité pour rattraper le temps perdu. Par exaspération et dans l’espoir de réussir enfin, le dirigeant s’obstine. Se crée alors une spirale vertigineuse par laquelle la force s’émancipe du projet initial et conduit “là où l’on ne voulait pas aller”, vers ces résultats effrayants qui font dire “mais je n’avais pas voulu cela !”.

Il existe donc un vertige de la guerre, défaillance non de la logique ni même de la raison mais de la mesure, notion de tempérance rationnelle qui servit de fondement à la philosophie et de la géométrie grecque, notre héritage culturel. Elle s’oppo­sait à l’ubris du tyran, à l’orgie du pouvoir sans autres limites que l’action réciproque de la pression et de la résistance. Force contre force.

C’est aussi le risque de s’abandonner à l’ivresse de la victoire. À cause de la réussite complète des opérations mili­taires, une occasion apparaît, qu’on n’avait pas jusqu’alors entre­vu ni osé espérer. Ne faut-il pas la saisir ? Mais ceci revient à changer de finalité politique. On accepte alors de faire rouler à nouveau les dés de la guerre. Le dirigeant avisé est évidemment celui qui sait mesurer à quel moment il est profitable de s’arrêter.

Le vertige survient parfois d’un coup, sous l’effet d’un événement militaire catastrophique d’où surgit, monstrueux, le pire. C’est mai 1940 quand se déchire le front et que déferlent librement les divisions cuirassées de la Wehrmacht. On pense à cette évocation saisissante par de Gaulle du général Gamelin, hagard, dans “sa thébaïde de Vincennes”.

Le vertige peut aussi procéder de l’entrée dans une spirale lente, insidieusement progressive. “Aller où l’on ne voulait pas aller”, a dit M. Jospin. À la suite, se pose la question de savoir si l’on s’abandonnera au vertige ou si on parviendra à le maîtriser.

Tel est le dilemme actuel que les gouvernements de l’Alliance, chacun pour ses propres raisons (qui ne font pas une raison commune), cherche aujourd’hui à éviter.

La guerre du Kosovo rassemble, en grand nombre, ces différents aspects du vertige.

Vertige devant l’imprévu, fait de l’échec politique des frappes aériennes, de l’offensive serbe et, de surcroît, de la panique des populations chassées par la violence déchaînée. Vertige devant l’excès des frappes, des massacres, des flux erratiques de réfugiés sans buts. Vertige de l’auto-conviction d’avoir quand même rai­son, et de l’obstination dans l’erreur, une fois commise. Vertige devant la perspective des effets imprévisibles d’un engagement militaire terrestre.

Les grandes puissances ont donc créé un mécanisme vertigi­neux qui entraîne les États de la région, en particulier le Montenegro, la Macédoine et l’Albanie. Spirale qui, par effet de retour, semble entraîner les grandes puissances qui s’abandon­nent au vertige de l’usage de la force.

La destruction physique produit ses effets matériels et psychologiques sans qu’on parvienne à lui assigner d’autres buts et d’autres limites que la capitulation de l’adversaire, qui, lui-même, semble s’enfermer davantage dans sa résistance sans espoir d’issue.

En ce printemps 1999, la logique du vertige risque de l’emporter.

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Sur le rôle du nucléaire. Que viendrait faire le nucléaire en cette affaire ?

Durant la guerre du Kosovo, il a été question, soudainement, des forces nucléaires russes. Une brève proclamation du président (ex-communiste) de la Douma a suggéré le 8 avril 1999 que les armes nucléaires pourraient cibler les pays de l’OTAN. Cette déclaration, rapidement démentie par l’Exécutif russe, à commencer par le général Sergueyev, ministre de la défense, ancien patron des forces nucléaires stratégiques, a été écartée d’un revers de main. Telle que, elle relève de l’absurdité. Les Russes ont certes le pouvoir mais en aucun cas la volonté d’entreprendre contre les pays occidentaux une gesticulation intimidante de leurs forces nucléaires. Ils n’ont pas cru devoir évoquer, ce qui eût constitué une première étape la dénonciation des accords de déciblage conclus avec Washington et Londres en 1993. De fait, leurs intérêts militaires immédiats et pressants tournent autour d’un accord qui venait d’être signé le 30 mars 1999. Il s’agissait de réviser le traité CFE de novembre 1990. Accord qui aménageait la fin de la guerre froide et qui limitait par zones les volumes de forces. Or, confrontée à de graves difficultés dans le Caucase, la Russie a besoin de recouvrer une marge de manœuvre militaire.

Il n’en demeure pas moins que M. Eltsine a agité pour la troisième fois (deux de trop pour être crédible) le spectre d’une guerre européenne, voire mondiale. Face à une Douma qui recherche son discrédit, il ne pouvait pas moins faire, du moins par la rhétorique.

Un des aspects les plus préoccupants de la guerre du Kosovo tient à la faiblesse politique des gouvernements en place. M. Clinton, de justesse, a échappé à l’impeachment mais le Congrès, par des voies moins spectaculaires, maintient la pres­sion sur un président affaibli. La cohabitation, l’éclatement de la droite ne laissent à M. Chirac qu’une marge de manœuvre très étroite. En Allemagne, M. Schroeder s’exerce au pouvoir, après des débuts d’une extrême confusion. Ce n’est donc pas un hasard si M. Blair caracole en tête. De tous les chefs d’État ou de gouvernement euro-atlantiques, sans être le plus fort, il est le moins affaibli. Quant à M. Eltsine, on n’ose plus émettre de jugement. Tout a été dit sur sa décrépitude. En somme, on espère que les appareils d’État tiendront le choc dans une situation où les dirigeants manquent de pouvoir, d’imagination et plus encore, de temps pour se consacrer à autre chose qu’à leur survie politique.

Malheureusement, un appareil d’État n’a pas pour vocation de prendre des initiatives. Il est fait pour appliquer et pour exécuter. Non pour se substituer à des projets politiques défail­lants. La roue et le moteur ne disent rien sur la direction à prendre. Aussi, à contre-cœur sans doute, avec étonnement, effroi peut-être, les appareils mettent en œuvre les décisions arrêtées, quelles qu’elles soient. Constatons les démissions au Département d’État en 1993-95, lors de la gestion des affaires de Bosnie par M. Christopher. Constatons que le phénomène ne semble pas se reproduire. Résignation ? Indifférence ?

L’existence des armes nucléaires en Europe

La réalité des armes, aujourd’hui bien oubliée, demeure un fait stratégique majeur qui n’autorise pas n’importe quelle aventure militaire.

Les armes nucléaires tactiques de l’OTAN sont limitées à une petite composante aérienne ancienne d’une centaine de bombes à gravitation. Les armes stratégiques britanniques et américaines affectées à l’OTAN doivent être distinguées des armes françaises qui servent rigoureusement la capacité de dissuasion nationale.

Les armes russes sont de loin les plus préoccupantes. À la fois en raison de leur nombre et de leur nature. Les Russes ont en effet conservé une importante quantité d’armes “tactiques”, c’est-à-dire de courte portée.

Encore une fois, cet arsenal reste clairement voué à la dissuasion, c’est-à-dire à la protection des intérêts vitaux contre une agression majeure.

Il n’existe aucune raison de penser que la Russie se sente menacée par l’OTAN. Manipulée, bafouée, refoulée hors de ses sphères d’influence traditionnelles, sans doute. En danger, certainement pas.

Reste que le déploiement de troupes au sol qui auraient pour mission de prendre Belgrade et de conquérir l’ensemble de la RFY provoquerait une sorte de vertige en Russie. Peut-on miser sur la rationalité des réactions ? On imagine sans peine le fracas des voix indignées qui s’élèverait pour réclamer un redéploie­ment d’armes nucléaires tactiques – perspective déjà évoquée en cas d’élargissement de l’OTAN.

De ce fait, même si les déclarations de certains officiels russes paraissent hors de propos, on se doit de réfléchir à leur objective convergence. Le président de la Douma parle d’ armes nucléaires pointées. Le chef de l’Exécutif russe agite le spectre d’une guerre européenne. Or, à l’évidence, une telle guerre pour­rait être nucléaire.

Il s’agit donc de ramener les belligérants à la raison d’un risque virtuel qu’ils semblent avoir perdu de vue. Ce n’est pas une menace mais un rappel à l’ordre de la raison en Europe qui se décline de la manière suivante :

Premier point, ce conflit doit rester spatialement limité

Au demeurant, le fait qu’aucune résolution du conseil de sécurité ne donne légitimité à l’action de l’Alliance constitue un facteur de risque. Il n’est que trop facile d’opposer à ce vide juri­dique l’article 51 de la Charte sur le droit à la légitime défense.

Second point, les risques d’escalade doivent être sérieusement maîtrisés

Quelles que puissent être les innombrables différences par rapport à 1914, il existe un facteur essentiel qui conduit à savoir raison garder, c’est la probabilité, jamais nulle, du déchaînement incontrôlé. Le nucléaire fonctionne désormais comme un cran de sûreté qui prévient toute escalade aux extrêmes.

Les Russes, certes, ne disposent plus des gros moyens classi­ques qui constituaient les premiers barreaux d’escalade. Seule demeure une capacité militaire classique très réduite, assortie des éléments ultimes : nucléaire tactique et stratégique.

Cette pratique du rappel à l’ordre nucléaire était devenue presque courante en période de crise durant la guerre froide. Il est certain que la crédibilité russe est atteinte. Néanmoins, compte tenu de la proximité du théâtre du conflit, ce rappel même dévalué est compensé par l’importance des enjeux sur ce théâtre européen.

Les risques de dérapage liés à l’intervention terrestre ne sont-ils pas bridés par le nucléaire ? On se souvient de l’extrême préoccupation du président Lyndon Johnson lors de la guerre du Viet-nam. Obsédé par le risque de nucléarisation du conflit via une réaction chinoise, non seulement il rejeta toute perspective d’utiliser des armes de théâtre, mais il écarta également les plans d’une invasion terrestre du Nord-Viêt-nam et se limita à des bombardements peu efficaces sur le pays. Il prenait soin également de définir parfois lui-même les cibles militaires pour ne pas prêter le flanc à des accusations d’actes de barbarie. On connaît l’insuccès complet de toutes ces précautions.

M. Milosevic ne détient pas l’arme nucléaire. Que se passerait-il s’il en disposait ? Et s’il demandait aux Russes de lui en fournir ? Fantaisie ? Pour un enjeu infiniment moins vital, la France sollicita auprès des États-Unis la mise à disposition de deux ou trois armes nucléaires sur le théâtre de Dien Bien Phu. En vain, du fait d’une opposition farouche (et fort bienvenue pour Washington) du Royaume-Uni. Or, en dépit de la relative sympathie de la Russie pour la Serbie et de ses efforts pour soutenir M. Milosevic, on ne voit pas Moscou soucieux de renfor­cer son aide au-delà de quelques moyens purement classiques et relativement discrets.

Les précautions imposées par l’arme nucléaire restent donc valables : rejet de tout aventurisme, assorti d’une loi de réciprocité qui conduit chaque détenteur de l’arme à de détourner des situations extrêmes. Reste à savoir jusqu’où va la notion d’extrême aujourd’hui en Europe pour les gouvernements qui proclament un devoir d’intervention au nom d’idéaux supérieurs ou suprêmes.

Pour le reste, les autres États du monde observent la guerre du Kosovo et en tirent leurs propres conclusions.

Ainsi, le 12 mai 1999 le gouvernement indien célébrait à sa manière l’anniversaire de ses essais nucléaires. Considérant la “guerre de l’OTAN” contre l’État souverain de Yougoslavie, M. Atal Behari Vajpayee, premier ministre indien, déclarait : “dans une telle situation, nous ne pouvons nous permettre d’être militairement faibles. L’ONU et le conseil de sécurité ne peuvent rien. Qui peut vivre en sécurité dans ce monde-là ?”

Quant à l’Europe et la zone atlantique, on peut se demander si un pas supplémentaire n’a pas été effectué dans la voie de la délégitimation des armes nucléaires.

Car le moralisme affiché de M. Blair pourrait n’être pas sans répercussions sur le statut de l’arme nucléaire. Comment, après de telles déclarations, prétendre cibler des populations, des cités, des valeurs économiques ?

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