La guerre civile des Algériens

Terre d’invasions et de colonisations successives, l’Algérie a traversé des périodes de troubles et de divisions internes. Elle n’a été unifiée dans ses frontières actuelles qu’après la conquête française et l’occupation du Sahara, à la fin du 19ème siècle.

L’histoire du Maghreb central offre ainsi une succession de soulèvements et de conflits religieux et politico-sociaux, qui se sont perpétués au cours des siècles, jusqu’aux crises de l’Algérie indépendante. Ce chapitre se propose de survoler cette évolution.

Les rivalités dans une Algérie morcelée(1) .

La société d’origine berbère se caractérise par son organisation en familles patriarcales, hostiles à toute oppression et dévouées au groupe social d’appartenance. Les rivalités existant entre familles, clans, et tribus ont parfois été surmontées, afin d’opposer des confédérations de tribus, et même d’éphèmères royaumes numides, à la domination des phéniciens, notamment Carthaginois, puis des Romains.

Lors des guerres puniques qui opposent Rome à Carthage (261 et 218 avant J.C.), les Berbères se rangent d’abord dans le camp romain, et leur chef Massinissa bat Hannibal en 202. Lorsqu’en 146 les Romains rasent Carthage, ils s’emploient à détruire l’unité de la Numidie en encourageant les revendications tribales. Les attitudes des Berbères sont alors de deux sortes, ou bien ils refusent l’occupation romaine et se réfugient dans les montagnes, ou bien ils se romanisent, avant de se christianiser. Certains de ces chrétiens abjurent leur foi pour échapper aux persécutions romaines et versent ensuite dans le schisme donatiste aux 3ème et 4ème siècles.

D’autres Berbères romanisés se soulèvent contre la colonisation romaine et rallient à leur révolte les tribus montagnardes. Succèdant à celle de Jugurtha (104 avant J.C.), huit insurrections majeures sont déclenchées de l’an 17 à 395 de notre ère. En 429, l’occupation des Vandales, qui ne pénètrent pas dans les massifs kabyles, provoque un énorme soulèvement des Berbères, appuyé par les donatistes et les misèreux d’alors, les circoncellions (ceux qui rôdent autour des granges, circum cellas ). Lors de l’intervention de Byzance en 537, les Berbères sont refoulés dans leurs villages fortifiés, et s’efforcent de reconquèrir les terres qu’ils ont perdues. De nouvelles révoltes sont conduites par les Berbères Garmel et Gelimer.

De 645 à 715, les Arabes ayant conquis la Tripolitaine envahissent à plusieurs reprises le Maghreb. Leur conquête entraîne la révolte du chef Koseila et de la Kahina dans l’Aurès. Les conversions par contrainte sont suivies, selon Ibn Khaldoun, d’apostasies successives. En 740, toute la Berbérie se soulève contre le despotisme des Califes Omaïyades de Damas, et adopte le dogme kharedjite, plus ascétique et égalitaire que l’Islam orthodoxe(2). Les Arabes sont battus sur l’oued Cheliff et l’oued Sebdou en 740 et 742. Mais au 9ème siècle, le royaume kharédjite est balayé par le soulèvement des Ketamas, confédération kabyle qui se réclame du Calife fatimide de Kairouan. A la suite de luttes très confuses, dans lesquelles les tribus kabyles s’efforcent de préserver leur autonomie, le Berbère Ziri fonde un Etat ziride, que son descendant Hammad transforme en royaume hammadite ; c’est déjà le culte de la personnalité.

A la fin du 11ème siècle, l’Algérie subit la seconde vague de l’invasion arabe, conduite par les nomades hillaliens, commandités par le calife du Caire. Les Beni Hillal occupent les steppes algériennes et refoulent les Kabyles réfractaires sur les massifs côtiers. Cependant les Hillal sont à leur tour contenus par les Berbères almoravides (morabitoun, hommes du couvent fortifié, le ribat ), mystiques exaltés et guerriers qui viennent du Sud marocain. S’emparant d’Alger en 1082, ils instituent la journée du tri, à l’issue de laquelle sont exécutés les tièdes et les hypocrites. Ils sont supplantés par leurs adversaires du Haut Atlas, les Almohades, (unitaires), aristocrates plus rigoureux encore, qui imposent le rite malékite et l’impôt foncier.

Ils battent les Hillaliens à Sétif en 1152 et éliminent les derniers Almoravides en s’emparant de Bougie et d’Alger en 1187.

Les invasions des 11ème et 12ème siècles achèvent le processus d’islamisation du Maghreb, sous de multiples influences et en plusieurs phases. Les Kabyles et les Chaouias (habitants de l’Aurès) adhèrent à la religion nouvelle sans la pratiquer complètement, et conservent leurs coutumes, dont le culte des saints. Une autre invasion est conduite au 14ème siècle par les Mérinides, rois du Maroc qui s’emparent de Tlemcen (1337), et ravagent à nouveau le Maghreb jusqu’à Bône et Tunis.

Venus également du Maroc à partir du 15ème siècle, les marabouts ont peu à peu encadré les tribus, constituant une caste fermée et exerçant dans les villages un pouvoir spirituel qui leur permettait de présider à tous les actes de la vie familiale, de la naissance au mariage et à la mort.

Refoulés vers la côte, les Berbères ont développé leur activité maritime, notamment la piraterie, qui s’exerça surtout contre le commerce espagnol. Pour y mettre un terme, le roi d’Espagne décida, après la Reconquête de son territoire, d’intervenir en occupant des Présides qui interdirent tout développement et accentuèrent le déclin des ports d’Alger, Oran et Bougie.

Pour conjurer cette décadence, la cité d’Alger fit appel en 1516 à deux corsaires turcs établis à Djidjelli, les frères Barberousse, qui installèrent une Régence ottomane, vassale de l’empire turc, dirigée par un dey désigné par la milices des Janissaires (l’Odjak ); le dey était représenté par trois beys à Médéa, Oran et Constantine. Les Marocains sont chassés de Tlemcen par les Janissaires en 1552. A cette occupation ottomane, il faut ajouter, à partir de 1609 à Oran, l’invasion pacifique de 300.000 Morisques qui, expulsés d’Espagne en raison de leur non-assimilation, vont se disperser dans le Maghreb et dans l’Empire ottoman (3).

Selon Mohamed Harbi, 200 tribus sur 516 échappaient à l’autorité de la Régence. Une fois par an, les colonnes de Janissaires, appuyées par les tribus arabes de la plaine, faisaient des expéditions dans les montagnes pour y percevoir de lourds impôts. Alliées à des tribus exemptées d’impôts et à de grandes familles, les Turcs géraient le pays comme un butin.(3). La caste militaire décrétait sans discernement la responsabilité collective des tribus. La justice était rendue selon les rites hanéfite ou malékite; conformément à la loi coranique. Les sanctions allaient de l’amende à la décapitation, en passant par la bastonnade, la lapidation et l’amputation de la main. La forme principale de l’activité économique résidait dans la course sur mer, qui trois siècles durant réduisit en esclavage des milliers d’Européens. A ces violences, il faut ajouter la cruauté des féodaux envers leurs sujets, et les souffrances endurées par les esclaves noirs, lors de leur transfert à travers le Sahara.

« Autrefois, c’était le temps de la peur, l’ouakt el keuf…quand il y avait en permanence des discordes entre les tribus, écrit le géologue Robert Laffitte. A ce moment les gens de la plaine montaient faire des incursions chez les montagnards, enlevant leurs troupeaux, violant les femmes et dépouillant de leurs habits les isolés qui dans le territoire de leur tribu se croyaient en sécurité (4) ».

L’impact de la colonisation

A l’origine, la France n’envisageait qu’une expédition punitive contre les « pirates barbaresques », qui aurait dû se terminer par la capitulation d’Alger, le 5 juillet 1830, et par la reddition des villes côtières. Mais l’effondrement du régime turc eut pour conséquence à la fois la désorganisation du pays et la résistance des chefs arabes, notamment le bey de Constantine à l’est et l’émir Abd El Kader à l’ouest.

Des accords conclus avec l’Emir lui permettent d’unifier les deux tiers du pays, et d’édifier un Etat et une armée modernes. Il se heurte cependant à la résistance des Kouloughlis (métis de Turcs et d’Algériennes) de Tlemcen, et à celle des Kabyles, qui refusent de lui payer l’impôt. « Nous n’avons pas de chefs étrangers à notre nation, lui disent-ils…Vous vous êtes annoncé chez nous en qualité de pélerin…Si vous étiez venu comme maghzen, au lieu de couscous blanc, nous vous aurions rassasié de couscous noir (de la poudre)».

Non appliqués, les accords furent dénoncés de part et d’autre, et les opérations militaires reprirent, au cours desquelles les deux camps rivalisèrent de violences. Rejeté par le roi du Maroc, l’Emir est contraint à la reddition en 1847. L’armée d’Abd el Kader est ainsi vaincue par une armée supérieurement équipée. Elle l’est aussi parce que les Algériens manquent de cohésion. Les clans familiaux qui structurent le pays sont rebelles à une forme politique capable de regrouper les diversités tribales…Dans les couches autrefois liées à la caste turque, l’apparition de nouvelles élites, d’un encadrement issu des tribus, suscite un réflexe de peur. Ici et là, les chefs de famille prépondérantes…collaborent avec la France ou se réfugient dans l’expectative (3).

La soumission de toutes les tribus demandera encore quelques années, et des révoltes sporadiques se déclenchèrent après 1856, suscitées par des chefs féodaux privés de leur pouvoir : parmi les plus importantes, l’insurrection de Mokrani, bachaga de la Medjana, qui souleva une partie de l’ouest Constantinois en 1871, et celle de Bou Amama dans le sud oranais en 1881. Elles furent sanctionnées par des expropriations de terre et de lourdes amendes. La paix française régna désormais sur l’ensemble de l’Algérie, sans éliminer totalement les structures tribales(5) , ni éradiquer immédiatement certaines coutumes archaïques.

C’est ainsi que les règles juridiques (kanoun) en vigueur à Cap Aokas conduisaient chez le marabout celui qui insulte la religion. On fond du plomb dans la bouche du blasphémateur, ou bien on le lapide à coup de pierres, ou bien encore on lui coupe la langue, sinon on l’étend par terre, on le déshabille, et un adulte vigoureux lui donne cent coups avec une tige de fer, jusqu’à ce qu’il meure (6).

Robert Gebhart, instituteur en 1930 dans les Babors, constate que la djemaa des Beni Messali pratique encore une justice expéditive(7). Quelque temps avant mon arrivée, écrit-il, le dénommé Bouskine terrorisa les habitants. A son actif : crimes, vols, viols…Son épopée se termina lorsqu’il fut tué par un justicier. On exécuta même sa femme et son fils.

Les discordes des nationalistes

Face à la colonisation française, les élites musulmanes se partagent d’abord en assimilationnistes et en réfractaires. Le mouvement des Jeunes Algériens, converti par l’école française aux valeurs des Lumières, se prononce pour l’égalité des droits, alors que les Vieux Turbans, attachés à la tradition religieuse, refusent ce qu’ils considèrent comme une apostasie. Le nationalisme algérien naît après la guerre de 1914-1918, le courant radical est représenté par Messali Hadj, formé initialement par le communisme, tandis que Ferhat Abbas et les Oulemas sont davantage réformistes que révolutionnaires. Le débarquement américain de novembre 1942 accélère la montée du nationalisme, dont le soulèvement de mai 1945 dans le Constantinois constitue l’acte fondateur.

Au sein du PPA (Parti populaire algérien) de Messali Hadj, qui après sa dissolution est devenu MTLD (Mouvement pour le triomphe des Libertés démocratiques), divers courants voient le jour, à la suite du démantèlement de l’Organisation Spéciale (O.S.) qui a perpétré quelques attentats dans les années 1949-50. Les centralistes du Comité s’opposent au pouvoir personnel de Messali Hadj et créent le CRUA (Centre Révolutionnaire d’Unité et d’Action) pour préparer l’insurrection de novembre 1954. Cette opposition sera à l’origine du conflit entre le FLN, Front de libération nationale, auquel se rallient en 1956 les modérés et les oulémas, et le MNA (Mouvement national algérien), nouveau parti de Messali.

D’autres rivalités apparaissent entre les dirigeants réfugiés au Caire et ceux de l’Intérieur, entre les régionalistes de Kabylie et de l’Aurès, puis entre les wilayas de l’intérieur et la direction de Tunis. Alors que les éléments européens et musulmans du PCA (Parti communiste algérien) sont en désaccord, les communistes tentent de créer leur propre mouvement des Combattants de la Liberté, mais sont finalement contraints de s’intégrer individuellement au FLN.

Tout en reconnaissant qu’in fine le FLN l’emporte en créant un Etat reconnu par la communauté internationale, il faut bien souligner qu’au cours d’un conflit de huit années, se font jour bien des comportements et des conceptions divergentes. Les Chaouia n’acceptent une

direction que si elle est aurésienne. Les Oranais contestent les responsables originaires du Constantinois qui dirigent la wilaya 5. L’ancrage maraboutique des uns, la cohésion patriarcale et le conservatisme anti-intellectuel des autres, sont en désaccord avec le réformisme des modérés, autant qu’avec la volonté révolutionnaire, moderniste et laïque des nationalistes les plus radicaux(8)

Dans l’Aurès, un mouvement de dissidence provoque le ralliement de Adjoul Adjoul aux forces françaises, la contestation de Mahmoud Cherif par ses pairs, et les tentatives de prise en mains népotiques du clan des Abidi. Dans la wilaya 3, après la mort d’Amirouche (dont la responsabilité est attribuée par certains aux dirigeants de Tunis), le pouvoir est disputé entre Mohand ou el Hadj et Abderahmane Oumira; le complot des lieutenants destitue à la fois les deux concurrents, avant que Oumira ne meurre au combat.

Ces dissentiments seront à l’origine de maintes liquidations : l’exécution de Chihani Bachir par ses pairs de l’Aurès, l’assassinat de Ali Mellah, du capitaine Rouget et de Tayeb Djoghlali dans la wilaya 6, l’élimination de cadres de la wilaya 5 par Si Mohammed, responsable militaire de la wilaya 4. Les purges contre les traîtres présumés des wilayas 3, 4 et 6 se traduisent par des milliers d’exécutions sommaires, accompagnés d’horribles supplices. Le ralliement de Si Salah et d’une vingtaine d’officiers supérieurs à la paix des braves entraîne leur élimination physique. L’épuration de la wilaya 4 est poursuivie par les commissions de purge itinérantes du commandant Hassan (le docteur Youssef Khatib). Se prononçant contre l’attitude bienveillante du colonel Lotfi, les officiers de la wilaya 5 sont partisans de décapiter à la hache les déviants (8).

Le FLN a l’ambition d’assurer la direction du peuple, mais ne parvient pas à éliminer le tribalisme, le régionalisme et le clientélisme. Pour s’imposer, il n’hésite pas à recourir à la violence et à éliminer physiquement les notables pro-français et les anciens combattants. De 1955 à 1956, on passe de 4 à 16 égorgés par jour (voir courbe jointe). La terreur s’installe dans les villages. Des centaines de mutilations faciales punissent ceux qui enfreignent l’interdiction de fumer et de boire.

La criminalité indigène, étudiée par les professeurs de la Société médicale d’Alger(9),est marquée par certains réflexes des temps barbares, où l’on supprime les humains aussi facilement, et du même geste que l’on égorge les moutons. En médecine légale occidentale, les égorgements, éventrations et mutilations faciales et génitales sont assimilées à des actes de sadisme, et les lynchages de la foule à une explosion de folie collective. Cette explication ne satisfait pas ces experts, qui recherchent les causes profondes de ces violences dans l’anarchie des siècles passés, dans la brutalité de la justice ottomane, et dans le mépris de la vie humaine, attestée par la pratique de la Rebka (vendetta kabyle). Le sentiment de l’honneur conduit à venger dans le sang les manquements à ce code, il autorise le fils à sacrifier sa mère et le mari à exécuter la femme adultère et son amant.

Reconnaisant le haut idéal de la religion musulmane, son attachement aux valeurs de fraternité et d’hospitalité, ces médecins observent cependant que c’est aussi une religion guerrière, intolérante envers les déviants. Selon eux, la reconnaissance de l’égale dignité de la femme aurait dû tempèrer la cruauté des moeurs.

Le 20 août 1955, le chef du Nord Constantinois Zirout Youssef entraîne la population à attaquer une vingtaine de villages, de façon à provoquer une répression massive des forces de

l’ordre; 73 Européens sont tués ainsi que 30 musulmans jugés réfractaires à la Révolution(10).

La répression sera évidemment très lourde (1200 tués selon le SLNA du colonel Schoen).

Au début de 1956, le chef kabyle Amirouche fait attaquer les villages qui s’étaient constitués en auto-défense; à Ioun Dagen et Aïn Ourabah, des centaines de villageois sont ainsi éliminés au cours d’une dramatique « nuit rouge ». En même temps dans l’Oranais, des dizaines de fellah sont assassinés à Ain Menaa, Wagram et Honaïn.

En sept ans de guerre, 16.000 civils musulmans seront tués, des dizaines de milliers blessés, et des milliers de disparus dont on ignore la destination.

La lutte FLN-MNA (11)

Surpris par les attentats du 1er novembre 1954, les chefs du MTLD s’efforcent de prendre le train en marche et de s’entendre avec les responsables FLN auxquels ils accordent une importante aide financière. En Kabylie et dans l’Aurès en effet, c’est au nom de Messali que Krim Belkacem et Mostefa Benboulaïd ont lancé l’appel à la lutte. Cependant le gouvernement dissout le MTLD le 6 novembre, et fait arrêter plus de 400 messalistes. Le Zaïm réagit en créant le MNA, Mouvement National Algérien, et en envoyant deux délégués, El Mekki et Mazerna, auprès des dirigeants extérieurs du FLN au Caire, auxquels il reproche « les promesses non tenues ». Mais les Services égyptiens du major Fathi Dib font arrêter les envoyés de Messali. Mazerna se range alors aux côtés de Boudiaf.

A Alger, le FLN est opposé à une action autonome du MNA. Messali est considéré comme traître à la Révolution. Abane Ramdane donne l’ordre au printemps 1955 d’éliminer les maquis MNA en cours de constitution en Kabylie, et même de liquider Messali. En avril, le MNA procède à quelques attentats à Boufarik et à Alger, où des bagarres éclatent entre collecteurs de fonds. Yacef Saadi recrute des truands dont la mission sera d’épurer la casbah des militants MNA. En septembre, le chef messaliste Azzouzi est tué à Alger. Messali autorise alors l’action terroriste, mais recommande d’épargner la vie et les biens des Européens.

En Kabylie, Krim Belkacem charge Amirouche d’éliminer les maquis du MNA. 800 djoundi de l’ALN écrasent en juin 1955 les groupes armés constitués à Bouira, Dra el Mizan, aux Ouadhia, à Seddouk, au Guergour, aux douars Beni Bou Abdou et Amlouline, à Ain Bessem et Ménerville. Les combats les plus durs se déroulent à Guenzet, où 500 messalistes sont massacrés. Leur chef Belounis est chassé de Er Rich près de Bouira, et s’enfuit vers le sud, où il reconstitue un groupe de choc. Au printemps 1956, la Kabylie est normalisée, et la force K, à base de messalistes recrutés par la DST, est prise en mains par Krim Belkacem.

Simultanément, le FLN élimine le MNA à Oujda et Marnia. Mais dans la vallée du Cheliff, Si Ahmed et Djillali Belhadj ont constitué deux maquis qui ne relèvent pas du FLN. Djillali, surnommé Kobus, est un leader messaliste d’Alger, mais son maquis reste indépendant du MNA. Il élimine à la fois les groupes communistes du maquis rouge, et le réseau FLN dirigé par Bagadi. Manipulé par la DST, il est soutenu à partir de 1957 par l’armée française. Disposant de 600 hommes et de 460 fusils de guerre, il devient le Commando du Doui, sous le contrôle du lieutenant Heux. Mais le FLN réussit à retourner ses subordonnés qui assassinent Kobus le 28 avril 1957.

Une autre bande messaliste va se rallier à l’armée française en juillet 1957. Il s’agit de la bande de Labhri Cherif, dit Si Cherif, qui dispose de 300 hommes implantés dans le sud algérois. Son djich, baptisé Forces auxiliaires franco-musulmanes (FAFM), va liquider les troupes de la wilaya 6. Porté à 1100 hommes armés, il participe alors à la lutte contre l’ALN et à la pacification du Sud algérois jusqu’en juin 1962.

Une autre tentative de 3ème Force est celle de Belounis, qui est crédité de 1500 combattants armés en mai 1957. Chassé de la région de Bouira, il agit d’abord autour d’Aumale contre le FLN; plus au sud, il subit une attaque de bandes ALN venues du Maroc; dans le djebel Amour, son adjoint Si Ziane est assassiné par Amor Driss. Traversant l’Ouarsenis, il est dénoncé par des agents FLN et accroché près de Boghari par des unités françaises. Il se rapproche alors des Beni Ilmane avec les 800 hommes qui lui restent. C’est alors que la wilaya 3 intervient et avec l’aide des kabyles de Melouza, massacre le 28 mai 1957, à Mechta Kasbah, 300 messalistes arabes des Beni Ilmane. Aussitôt, Belounis rencontre le capitaine Combette qui

avait entrepris de pacifier la région. Contacté par les envoyés du général Salan, il accepte de collaborer avec l’armée, mais refuse de se rallier au drapeau français et de conclure un accord politique. Suivi par un détachement de liaison du CCI, puis du 11ème Choc, il reçoit armement, véhicules militaires, postes radio et crédits de fonctionnement pour un effectif de 3.500 hommes.

L’Armée nationale Populaire algérienne (ANPA) de Belounis est baptisée par le commandement français Commandos du Sud Algérois (CSA). Elle participe à des opérations en liaison avec l’armée française, en particulier à l’opération Nivose en février 1958, qui a pour but de contrer l’offensive que les wilayas de l’ALN ont déclenchée contre l’ANPA. En mai et juin, l’ANPA obtient plusieurs succès dans la lutte contre l’ALN.

En contrepartie, Belounis a l’ambition d’étendre son influence à toute l’Algérie, il crée sa propre organisation politico-administrative, impose des réquisitions abusives et pressure la population. Son action est condamnée par Messali Hadj à la suite d’une mission d’information de Jacques Simon. Rencontrant de plus en plus d’oppositions internes, il se livre à des exécutions sommaires. Le général Salan décide de mettre fin à la coopération. Belounis est tué le 14 juillet 1958 dans des circonstances mal éclaircies. Un charnier de 430 cadavres sera alors découvert. Une partie de ses troupes se rallie au FLN, tandis que les autres continuent leur combat autonome et observent une stricte neutralité vis-à-vis des forces françaises. On en retrouvera une partie en 1961 dans les maquis constitués par le Front algérien d’action démocratique (FAAD) dans le Sud algérois.

En métropole, où le MNA était solidement implanté en région parisienne, dans le Nord et dans l’Est, les règlements de compte avec le FLN seront sanglants. Les messalistes accusent le FLN de collusion avec le Parti communiste, lequel avait condamné en mai 1955 la position du MNA. La volonté d’hégémonie du FLN est confirmée par une directive de Ben Bella qui ordonne d’exterminer tous les messalistes. Les hotels où ils logent sont attaqués par les commandos de choc du FLN en 1956 et 1957. En juin 1957, un cessez-le-feu est conclu en Belgique entre groupes rivaux. En revanche à Paris, les commandos FLN assassinent les responsables du syndicat messaliste (USTA), puis les dirigeants Abdallah Filali et Ahmed Bekhat. En décembre 1957, le FLN a pris le dessus en France, mais la lutte se poursuivra en 1958. Le bilan des affrontements en métropole est évalué à 12.000 agressions, 4.000 morts et 9.000 blessés.

Le 29 août 1959, le Bureau politique du MNA adresse à la Ligue arabe un message qui stigmatise les crimes et massacres dont sont victimes les « patriotes algériens » : il affirme que des charniers sont découverts tous les jours, et que le pays subit un bain de sang. Le 30 mars 1961, la déclaration de Louis Joxe affirmant qu’il négociera avec le MNA est rejetée par le FLN. Le MNA ne sera admis ni aux négociations, ni au référendum d’autodétermination. En 1962, la répression contre le MNA est relancée en Algérie par le FLN. Au sein de l’Exécutif provisoire, on l’accuse d’avoir « vendu son âme au diable « . Le 1er novembre, le dirigeant Moulay Merbah sera emprisonné et torturé.

Discordes au sein du FLN et de l’ALN extérieurs (12)

Soutenus par les services spéciaux égyptiens, Ben Bella et les dirigeants de l’extérieur mettent en place en 1955 des filières d’armement qui ne conviennent pas aux dirigeants de l’intérieur, Krim Belkacem et Abane Ramdane. Les représentants des premiers, Mahsas et Abdelhaï, sont éliminés par la force à Tripoli et Tunis, au profit d’Ouamrane, alors que Boussouf, qui se réclame à la fois de Napoléon, de Franco et de Staline, s’impose au Maroc. Non invité au Congrès de la Soummam, Ben Bella en refusera les décisions, en particulier la primauté de l’intérieur sur l’extérieur, et l’absence de référence aux valeurs de l’Islam. Au rejet de ces conclusions par une partie des wilayas 1 et 2 s’ajoutaient les oppositions traditionnelles entre l’Aurès, les Nementcha et les Kabylie, le conflit entre bourguibistes-conciliateurs et nassériens-radicaux, et la compétition pour la possession des armements. On peut y voir aujourd’hui les prémisses de la lutte pour le pouvoir.

Les bandes qui s’installent en Tunisie et au Maroc se rattachent d’abord à leurs autorités territoriales. Les partisans d’une guérilla régionalisée s’opposent à la direction dictatoriale des trois B: Belkacem, Boussouf, Bentobbal. Après avoir assassiné Abane Ramdane, Boussouf impose au

Maroc une discipline fondée sur la prison, les tortures et les exécutions. Des pétitions circulent, condamnant cette direction arbitraire.

Après l’échec de la bataille des frontières, l’ALN ne réussit pas à introduire en Algérie les cadres et l’armement dont ont besoin les wilayas de l’intérieur. Exclu du Commandement Est et exilé au Caire par le CCE en septembre 1958, le colonel Lamouri exprime sa haine du clan kabyle. Avec l’aide du commandant Lakhal, le soutien des services égyptiens et du clan radical de la wilaya 1, il organise un putsch visant au renversement du GPRA et à la pénétration des unités frontalières en Algérie. Ayant découvert le complot, les 3 B font appel à Bourguiba qui fait encercler les insurgés par sa Garde nationale. En février 1959, un tribunal présidé par Boumediene prononce quatre condamnations à mort et la détention de treize officiers. La gravité de ce complot fait oublier la « trahison » du commandant Azzedine, qui, converti à « la paix des braves »à Alger, venait plaider cette cause à Tunis.

Du 6 au 12 décembre 1958, quatre chefs de wilayas se sont réunis et ont établi un bilan négatif de l’action du GPRA, jugé incapable de remplir sa mission de ravitailleur en armes. La mort au combat d’Amirouche et de Si Haouès (28 mars 1959) met un terme à leur projet d’aller protester à Tunis. Dans le même temps, Mohammedi Saïd est rejeté par la base de l’Est, qu’il voulait diriger. Le 21 mars, le capitaine Ali Hambli avec ses 150 djoundi, se rallie aux forces françaises; il accuse les responsables politiques de vivre dans le luxe alors que les forceurs de barrage endurent les pires souffrances.

Les sept colonels réunis de juillet à novembre 1959 refusent la présence des membres du triumvirat et mettent Belkacem Krim en minorité. Ils imposent une participation accrue des militaires au CNRA (Conseil national de la Révolution algérienne), et confient le commandement de l’ALN à Boumediene. D’anciens officiers français complotent alors pour kidnapper trois colonels dont Boumediene.

Pendant le même été, l’insubordination se répand dans les bataillons de Tunisie. Par compagnies entières, les soldats abandonnent leur cantonnement. La psychose des cadavres suspendus aux barbelés électrifiés amplifie la baisse du moral. Lors d’une visite à Ghardimaou, fin 1959, Krim Belkacem est hué aux cris de «Vive la paix, vive de Gaulle ».

Les efforts d’organisation poursuivis par l’EMG n’empêchent pas les querelles internes de se développer. Au Maroc, le colonel Ben Boulaïd échappe à un attentat. Le capitaine Zouibir, avec une centaine de djoundi, entre en dissidence contre la wilaya 5 ; il attaque un détachement de l’ALN avant d’être cerné, puis condamné à mort par un tribunal présidé par Boumediene. Le capitaine Moussa est l’auteur en septembre d’une nouvelle conjuration.

Tandis que l’armée tunisienne s’oppose par la force aux infiltrations vers le Sud, l’ALN de Tunisie n’est pas à l’abri des dissensions et des manifestations d’indiscipline. Les désertions d’un bataillon à l’autre et les absences irrégulières obligent Boumediene à brandir la menace de sanctions. En août 1960, Ferhat Abbas dresse un contat alarmiste de la fracture entre les maquis et le FLN extérieur. Au début de 1961, il se rend à deux reprises à Ghardimaou pour faire la leçon à Boumediene. Leur différend concerne la passivité de l’ALN, et surtout le commandement des wilayas, que le GPRA veut conserver, alors que l’EMG le revendique. Opposé au Comité interministériel de Guerre (CIG), Boumediene constitue une nouvelle faction et cherche des alliés parmi les chefs historiques détenus en France : Ben Bella, Khider et Bitat(13).

Le GPRA, à la demande de Bourguiba, demande que l’EMG livre à la police tunisienne un pilote français abattu le 21 juin 1961. Boumediene s’incline avec difficulté, mais le 15 juillet, l’EMG donne sa démission et se constitue en direction autonome. Le 19 août, 21 officiers votent une motion réclamant le retour à la Révolution et la transformation de l’ALN en armée de militants. Le conflit ne fait que s’envenimer avec la désignation de Ben Khedda (ancien centraliste du MTLD) à la tête du GPRA, à la fin du mois d’aôut.

Les représentants de l’EMG voteront contre les accords d’Evian en février, puis en mai 1962. L’ordre du jour de Boumediene affirme que le cessez-le-feu n’est pas la paix…la lutte continue jusqu’à la Révolution. Représentant l’EMG, le capitaine Bouteflika se rend à Aulnoye en décembre 1961 et rallie Ben Bella au camp des militaires. Après l’échec du CNRA de Tripoli au début de juin 1962, Boumediene achemine des responsables et des armes en Algérie. Le 30 juin le GPRA destitue l’EMG, décision sans conséquence du fait que l’Armée Nationale Populaire est derrière Boumediene. Profondément politisée, l’armée de métier qui entre en Algérie en juillet 1962 est aussi un instrument de conquête du pouvoir.

L’anarchie de l’été 1962 (14)

Dans un interview de juin 1963, Aït Ahmed estime que « les causes de la crise, c’est la ligne Morice, c’est la ligne Challe, ce sont les barrages électrifiés…Asphyxiée, l’ALN poursuivait un combat de plus en plus inégal. La crise de direction fut fondamentalement une conséquence de la crise sur le terrain ».

Rejeter la crise sur des facteurs extérieurs, c’est oublier ou ne pas admettre les ambitions personnelles des chefs historiques de la rébellion. C’est l’attrait du pouvoir absolu qui a déterminé le choix de nos dirigeants, écrit Ferhat Abbas. Installés sur leur trône, ils se sont entourés de courtisans. Ainsi Ben Bella, désireux de prendre sa revanche, va-t-il cristalliser les oppositions, avec le soutien de Boumediene. Après avoir recherché l’investiture de Nasser, il se fait acclamer à Oujda aux dépens de Boudiaf et d’Aït Ahmed, et proclame son allégeance ethnique par le cri répété de « Nous sommes Arabes ! ».

Après la fuite de Tripoli de Ben Khedda et de quelques ministres, 39 congressistes du CNRA avaient adopté un « procès-verbal de carence », sans se mettre d’accord sur la constitution du Bureau politique. La lutte pour le pouvoir va opposer Boudiaf, Krim, Ben Khedda et la Fédération de France au clan Ben Bella- Boumediene. Ben Bella impose son propre Bureau Politique à Tlemcen, auquel Ferhat Abbas et Mohamed Khider se rallient pour des raisons personnelles d’opportunité.

En raison de cette discorde, il est impossible au GPRA d’approuver les accords Susini -Mostefaï, que Ben Khedda avait d’abord autorisés. Les wilayas prennent parti pour l’un ou l’autre camp, après l’échec relatif de la réunion inter-wilaya du 24-25 juin. Les wilayas 3 et 4 se prononcent pour Ben Khedda, les autres pour Ben Bella, non sans désaccords internes. En Wilaya 3 en effet, Mohammedi Saïd et Yazourene s’opposent à leur colonel Mohand ou El Hadj, qui s’est rallié au pouvoir établi. En wilaya 2, les commandants Berredjem et Beloucif se déclarent contre leur chef benbelliste, et enlèvent le ministre Bentobbal. Boudiaf est détenu par la wilaya 1 à M’sila. Après avoir créé le Comité de la Révolution algérienne, Belkacem Krim signe avec le Bureau politique un accord de compromis, valable un mois, que Boudiaf et Aït Ahmed rejettent. La wilaya 4 prend en main la Zone autonome d’Alger (ZAA), et Yacef Saadi déclenche une fusillade en haute casbah. Il y a des morts, et la population, qui vit sa situation comme une occupation militaire (14), manifeste aux cris de « Sept ans, ça suffit !».

Trois pouvoirs coexistent alors en Algérie, entre lesquels naviguent les wilayas. Ben Khedda se déconsidère dans une guerre de communiqués. L’Exécutif provisoire de Farès est amputé de ses conseillers démissionnaires, et de la Force de l’ordre qui a déserté avec armes et bagages. Ben Bella est le plus fort et tactiquement le plus habile.

Cette anarchie favorise toutes les violations des accords d’Evian : occupation de biens vacants abandonnés par les Européens, extorsion de fonds auprès des commerçants et des colons, pillages, enlèvements ( 3.093 Européens enlevés, dont un millier seulement seront retrouvés vivants), internement des messalistes et massacre de plus de 60.000 harkis. S’agissant de ces derniers, la préméditation et la duplicité sont évidentes : les directives des wilayas recommandent en effet de les traiter avec bienveillance, en attendant leur jugement final devant Dieu et devant le Peuple. Ces directives contredisent les promesses de novembre 1961.

Le 30 août, le Bureau politique donne l’ordre aux troupes de l’ANP de se diriger vers Alger. A Boghari, Aumale, Sidi Aissa et Chlef, le choc avec la wilaya 4, bref et meurtrier, se traduit par des centaines de morts. Ben Bella révise ensuite les listes électorales et élimine ses adversaires. L’armée des frontières impose ses propres représentants, sur une liste unique de 195 militants.

Tendances et factions prolifèrent. Le FLN a éclaté. Hocine Aït Ahmed crée le Front des Forces socialistes, Boudiaf le Parti de la Révolution socialiste, aussitôt interdits (14). Le parti de Messali Hadj et le parti communiste sont également interdits. Le peuple algérien, une fois passées les fêtes de l’indépendance, qui sont aussi celles de la paix espérée, ne se rend pas encore compte que le régime de parti unique ne répond pas aux espoirs que pouvaient formuler les partisans des droits de l’homme, du pluralisme et de la démocratie. La déception n’en sera que plus amère.

Le colonialisme a duré 130 ans. Combien de temps durera l’indépendance ?, demandent les interlocuteurs de Mohammed Benyaha, lequel, regagnant la Kabylie, constate que la Soummam vit dans la terreur(15) .

La nouvelle guerre civile

Elu Président par acclamation, Ben Bella se préoccupe sans doute de ramener le calme dans le pays, mais surtout de mettre ses partisans aux commandes de l’Etat, et d’appliquer le programme marxisant de Tripoli, et en particulier l’autogestion socialiste, recommandée par quelques gauchistes français (dont le trotskiste Michel Raptis) en dépit de son échec en Yougoslavie. La campagne d’enlèvements et les extorsions de fonds ayant fait partir les derniers colons, des comités de gestion sont mis en place en mars 1963 dans les propriétés agricoles, dont les détenteurs sont expropriés en octobre. 2,7 millions d’hectares sont ainsi conduits à la ruine, l’exode rural s’accélère, la production est en chute libre et le chômage s’accroît.

La Constitution d’octobre 1963 confirme le régime de parti unique et donne les pleins pouvoirs au Président. Un Code raciste de la nationalité consacre l’exclusion des non-musulmans. A l’incompétence des pseudo-médecins venus de l’Est s’ajoute la médiocrité de 650 instituteurs proches des Frères musulmans, dont Nasser est heureux de se débarrasser; ils vont s’employer à dispenser en Algérie un islamisme rétrograde (16) .

Le système des wilayas résiste et ne sera brisé qu’après plusieurs secousses, la révolte du colonel Mohand oul Hadj (Kabylie) en septembre 1963, et du colonel Mohamed Chaabani (Sahara) en juillet 1964 (14).

Craignant pour sa survie, Ben Bella met en place en juillet 1964 des milices populaires destinées à préserver les acquis de la Révolution. Elles ne sont pas en mesure de s’opposer au coup d’Etat du colonel Boumediene, qui le 19 juin 1965 envoie son prédécesseur en détention, pour 15 ans, dans le Sud algérien. Boumediene décrit Ben Bella comme un dictateur incompétent : amour morbide du pouvoir, intrigues traquées dans l’ombre, improvisation , irresponsabilité, mystification et illusionnisme démagogique, telles sont les aimables qualifications que le colonel attribue à celui qui a mis en prison sans jugement, ou fait assassiner, une dizaine de responsables de la Révolution.

Mais à peine au pouvoir, Boumediene renforce les pouvoirs présidentiels et policiers, et se lance avec son ministre Abdesselam dans une politique d’industrialisation forcée – sur les modèles de Mussolini et de Staline. Malgré la rente pétrolière, qui passe de 89 à 7.500 millions de dollars, c’est un échec. Des dizaines d’usines travaillent au tiers de leur capacité, les apparatchiks s’enrichissent, l’agriculture délaissée ne suffit pas à nourrir une population dont la croissance démographique est encouragée. Les fellah des camps de regroupement ne regagnent pas le djebel et s’entassent autour des villes. Cette urbanisation spontanée contribue à destructurer la famille(17).

Dans l’enseignement, l’arabisation et l’islamisation provoquent la fuite des cerveaux; comme dans d’autres pays musulmans, l’accès à la modernité est ainsi entravé. Une culture de guerre anti-française répand le mythe de la victoire militaire. Boumediene institue un islamisme d’Etat.

C’est au tour de la wilaya 1 de se soulever, en décembre 1967, en la personne de son chef Tahar Zbiri. Selon Mohamed Harbi, l’Algérie nouvelle s’avère riche en affrontements factionnels et en assassinats politiques, celui de Mohamed Khider (Madrid, 4 janvier 1967), celui de Krim Belkacem (Francfort, 18 octobre 1970). La Sécurité militaire assure le maintien de la dictature et réprime le Parti de la France. Aux côtés de 2.500 prisonniers politiques, Ferhat Abbas et Abderahmane Farès sont placés en résidence surveillée.

C’est l’Etat-Armée qui tient le pays, et non le FLN, qui est réorganisé sur le modèle nassérien. La première Assemblée populaire nationale est élue le 25 février 1977 sur le mode plébiscitaire. Le fossé s’élargit entre la société civile et l’Etat qui avec un journal anime un Parti et un Syndicat.

Après la mort de Boumediene (décembre 1978), Chadli Bendjedid relâche la pression étatique et tente de se rapprocher de l’Europe et des Etats-Unis. Mais il se heurte au régionalisme : le printemps kabyle est réprimé en avril 1980 à Tizi Ouzou. Les mesures de redressement financier provoquent les émeutes d’octobre 1988. Intervenant contre les saccages de magasins et les incendies d’immeubles, l’armée fait plus de 500 morts parmi les jeunes manifestants. Des militaires ont tiré, comme ça, parce qu’ils n’en avaient pas l’habitude, par peur, reconnaît le général Khaled Nezzar, accusé en outre par l’avocat Bourdon d’être responsable direct de l’exécution extrajudiciaire d’une cinquantaine de victimes civiles à Bab el Oued. Le dénouement de la libéralisation est amer. Le peuple a fini par se soulever contre ce régime tyrannique et corrompu, reconnaît ben Khedda.

Chadli réagit en abolissant, dans la Constitution de 1989, le rôle dirigeant du Parti. Il institue le multipartisme et la liberté de la presse(18). Mais il est trop tard. Le mécontentement populaire est exploité par les réseaux islamiques. Dès 1983 se sont constitués des maquis attribués aux Afghans. Le Code de la famille antilibéral(19), voté en 1984, ne suffit pas à apaiser les fondamentalistes , dont 135 sont déférés aux tribunaux. Aux élections municipales de juin 1990, on assiste au raz de marée du FIS (Front Islamique du Salut), qui totalise 54% des votants et rejette la démocratie et l’Occident.

A partir de 1991 s’enclenche une dynamique insurrectionnelle (18). Les élections législatives de décembre 1991 confirment la domination des islamistes, qui enlèvent 188 sièges contre 25 au FFS et 18 au FLN. 200 officiers supérieurs signent une pétition contre Chadli, qui est contraint à la démission. Un Haut Comité d’Etat fait appel à Boudiaf, qui interdit le FIS. Mais il est assassiné le 29 juin 1992 à Annaba. La guerre civile est désormais réouverte. Le terrorisme fait des milliers de victimes, journalistes, intellectuels, hommes politiques et étrangers (31 Français plus 7 religieux). 600 écoles ont été détruites, des villages décimés sans que les forces de l’ordre interviennent. A l’Armée islamique du Salut (AIS) s’ajoutent en janvier 1994 les GIA (Groupes islamiques armés).

Selon le capitaine Souaïdia, la consigne est d’exterminer non seulement les tangos (terroristes), mais tous les islamistes dans la population. Il faut éradiquer toute opposition, tuer les bergers, ramener les têtes ou les oreilles des terroristestabattus. « Pas de prisonniers, je veux des morts», aurait déclaré le général Mohamed Lamari. Après la désertion de 18 sous-officiers à la fin de 1991, les purges s’étendent à l’armée, assimilée à une Société nationale de formation des terroristes. La prière devient un acte criminel, les mosquées sont interdites dans les casernes. Certains militaires, à l’imitation des tangos, soumettent des jeunes filles à des mariages de complaisance, qui ne sont rien d’autre que des viols.

Alors que le gouvernement accuse des fils de harkis de se livrer à des opérations de vengeance, les patriotes des Groupes de légitime défense reconstituent les harkas d’autrefois. Ils ne seraient pas moins cruels que les terroristes du GIA ou les tortionnaires du Département du renseignement et de l a Sécurité (DRS).

Dans le Monde du 13 mars 2001, l’ex-officier Yasmina Khadra, qui a été chargé d’enquêter sur les massacres, dément les accusations de Souaïdia. Il attribue toutes les horreurs au GIA et évoque ces vieillards, ces femmes, ces enfants, et nourrissons, surpris dans leur misère la plus accablante, et assassinés avec une férocité absolue. Des bébés ont été embrochés, frits et brûlés vifs. De telles horreurs ne peuvent être commises que par des mystiques ou des forcenés… Il reste que ces atrocités rappellent celles des temps anciens, et plus proches de nous, celles du 20 août 1955, les supplices infligés aux traîtres de la bleuïte, et en 1962 aux harkis.

Les péripéties politiques apportent peu de répit à le lutte. La plate-forme adoptée en 1995 à San Edigio par les partis et par le FIS est refusée par le gouvernement. L’élection du général Zeroual, le succès de son parti, et la trêve décretée par l’AIS, s’accompagnent en 1997 d’épouvantables massacres. Après la démission de Zeroual, le programme de Concorde civile de son successeur Bouteflika, élu en avril 1999 à une faible majorité(20), ne produit pas l’apaisement espéré; 5.000 prisonniers ont été libérés, dont certains se livrent à nouveau à des actions de propagande islamique. La sécurité semble revenue dans les grandes villes, mais dans le bled subsistent de vastes zones d’insécurité.

Le bilan de cette deuxième guerre civile est estimé à plus de 100.000 morts, dont 20.000 militaires, et 4.000 disparitions dues en grande partie à la répression (21). Il faut y ajouter les manifestations kabyles d’avril-mai 2001, qui font une centaine de morts.

Sortir de la crise ?

Telle est la question posée aux participants d’un colloque d’historiens, algériens pour les deux tiers, réunis à Nancy par Gilbert Meynier au début de 1999. Le constat est sans appel, mais n’évite pas quelques contradictions : l’obscurantisme en Algérie a été depuis longtemps et continue d’être une production officielle…L’Algérie a un passé – le passé turc, le passé colonial français – qui est lui-même violent. Le marché mondial et l’impérialisme financier mondialisé sont les violences importées aujourd’hui…Le diable est donc bien à l’extérieur… Mais le diable est aussi à l’intérieur .

Smaïl Goumeziane, universitaire et ancien ministre, estime que le fossé ne cesse de se creuser entre une population désabusée, une opposition politique étouffée, et un pouvoir réel de plus en plus isolé. Il préconise de réhabiliter l’agriculture et l’industrie nationale, d’attaquer les monopoles et les rentes de spéculation, de faire appel à l’initiative et aux partenariats extérieurs. Selon lui, l’urgence va aux réformes démocratiques. Certains des participants mettent alors leur espoir dans la prochaine élection de M. Bouteflika(22) .

Pour d’autres observateurs, le rôle des historiens est primordial. Il s’agit, conformément à la réflexion de Paul Ricoeur, d’élargir le regard dans l’espace et dans le temps. A la lumière de l’actualité, Paul Thibaud estime que la guerre d’Algérie est devenue un évènement tragiquement négatif. G.Pervillé souhaite que l’on se libère de la mémoire obsessionnelle de la guerre d’Algérie. …Algérie et France ont besoin de reconsidérer leur passé avec esprit critique…Le jour où l’Algérie décidera de refermer les portes de cette guerre, elle pourra espérer devenir enfin un pays libre et heureux (23)

Aussi nécessaire qu’il soit, le travail historique ne parait pas suffisant. Le drame de l’Algérie actuelle va au-delà de la crise. L’analyse historique montre que la violence n’est pas seulement coloniale ou turque, elle remonte aux coutumes ancestrales, à l’inconscient collectif, à la course au pouvoir et aux richesses, à la conception d’un islam intolérant.

Dans son testament posthume (24), le roi Hassan II affirme que l’intégrisme est contraire à l’Islam, qui est animé par l’esprit de tolérance et de modération, conformément au précepte du Coran : « O gens du Livre, évitez l’excès dans la religion « . Le Commandeur des Croyants, profondément contrarié par la situation algérienne, fait confiance aux fils et filles d’Algérie pour trouver une solution aux difficultés actuelles.

Cette solution, estime Mohammed Harbi, exige un effort intérieur de la part du peuple algérien : l’idéalisation de la violence requiert un travail de démystification. C’est parce que ce travail a été frappé d’interdit, que le culte de la violence a été entretenu dans le cadre d’un régime arbitraire et que l’Algérie voit resurgir avec l’islamisme les fantômes du passé…

Décrivant la tragédie d’une démocratie sans démocrates, il confirme deux ans plus tard : Ainsi en occultant l’existence de pratiques cruelles enracinées dans une culture paysanne archaïque, dominée par un code particulier de l’honneur et de la blessure symbolique à imposer au corps de l’ennemi, on s’interdit de voir dans la cruauté actuelle des actions de terrorisme islamiste, un retour qui en vértité traduisait une permanence culturelle (25).

A son tour, l’ambassadeur d’Algérie Ahmed Ghoualmi dénonce une guerre venue du fond des âges, un terrorisme barbare, sans précédent dans l’histoire moderne . Cette opinion n’est pas sans rappeler le jugement de Tocqueville selon lequel la société musulmane « n’était pas incivilisée; elle avait seulement une civilisation arrièrée et imparfaite. Germaine Tillion souligne enfin que la société musulmane « s’est efforcée d’effacer la femme de la catégorie active et pensante de l’humanité. Or comme ce sont les femmes qui élèvent les enfants, il en résulte souvent pour cette société une arriération chronique (26).

En conclusion du colloque de 1999, Ahmed Koulakssis en appelle à la libération du peuple algérien, libération d’un Etat prédateur, d’une classe parasitaire, de la peur et des blocages culturels, du refoulement historique (8). Tout est dit.

(1) Pour ce paragraphe, on a surtout utilisé les ouvrages de CA Julien, et « l’Algérie, passé, présent et futur » de Lacoste, Nouschi et Prenant, en nuançant leur tableau idyllique de la Régence turque par les points de vue d’Augustin Bernard, H.Isnard et M.Emerit. S’agissant de la romanisation et de la christianisation, on a utilisé les ouvrages de Joseph Mesnage, de Joseph Cuoq et de Serge Lancel.

(2) Réf. Bernard Lugan. Histoire du Maroc. Perrin. 2000.

(3)Mohamed Harbi. La guerre commence en Algérie. Complexe. p. 74 à 102.

Philippe Conrad. Histoire de la reconquista. PUF.1998.

(4) Robert Laffitte. C’était l’Algérie. Ed. Confrérie Castille. 1994.

(5) Notre peuple a une tendance profonde à rester au stade de la tribu, écrit Ferhat Abbas dans Autopsie d’une guerre. Garnier. 1980. Le mythe kabyle n’est pas une invention des ethnologues coloniaux, comme le prétend CR Ageron.

(6) Rahmani Slimane. Coutumes kabyles de Cap Aokas. Société historique algérienne. 1939.

(7) Robert Gebhart. L’élève et le maître. Rapport manuscrit du 30 novembre 1987.

(8) G.Meynier. L’Algérie contemporaine. Actes d’un colloque de 1999, publiés par L’Harmattan. 2000.

(9) Professeurs A.Fournier, P.Michaux et J.Thiodet. in Algérie médicale. Vol. 61. 1957.

(10) Aujourd’hui, certains Algériens prétendent que les Européens ont assassiné leurs propres compatriotes. Réf. Entretien avec Chergui Brahim et article de JL Planche : FLN et MNA à Alger. in Militaires et guérilla dans la guerre d’Algérie. Complexe. 2001..

(11) Sources : J.Valette. La guerre d’Algérie des messalistes. 1954-1962. L’Harmattan. 2001. J.Simon. La passion de l’Algérie libre. Thèse de 1995. M.Harbi. Mirages et réalités du FLN. op.cit. p.143 à 168. M.Faivre. Services secrets et troisième Force. in Il n’est point de secrets que le temps ne révèle. Lavauzelle. 1998.

(12) M.Faivre. L’ALN extérieur face aux barrages frontaliers. in La défense des frontières. CFHM. Vincennes 1997. Mohamed Harbi. Le complot Lamouri. in La guerre d’Algérie et les Algériens. A.Colin. 1997.

(13) M.Harbi, La guerre commence en Algérie, op.cit. p.269-275, et l’implosion du FLN, in L’Algérie contemporaine. op.cit.p.29. F.Abbas. L’indépendance confisquée. Flammarions. 1984. p.316-317

M.Teguia. L’Algérie en guerre. OPU Alger. 1981. p.393-397. M. Lebjaoui. Vérités sur la Révolution algérienne. Gallimard. 1980.

(14) M.Harbi. L’implosion du FLN. op.cit. Ali Haroun. L’été de la discorde. Casbah édition. 2000.

B.Ben Khedda. L’Algérie à l’indépendance. Ed. Dahlab. 1997. Hervé Bourges. Mémoire d’éléphant. Grasset. 2000. M.Faivre. Les combattants musulmans de la guerre d’Algérie, des soldats sacrifiés. L’Harmattan. 1995.

(15) Mohammed Benyahia. La conjuration au pouvoir. Récit d’un maquisard. Aracantère. 1988.

(16) CR Ageron. La prise du pouvoir par le FLN. in L’Histoire d’avril 1991.

(17) André Nouschi. L’Algérie amère. 1914-1994. Maison des Sciences de l’Homme. 1995.

Michel Cornaton. Les camps de regroupement de la guerre d’Algérie. L’Harmattan. 1967.

(18) Benjamin Stora. Histoire de l’Algérie depuis l’indépendance. La Découverte. 1994. L’Algérie, formation d’une nation. Atlantica. 1998. F.Abbas. L’indépendance confisquée. Flammarion. 1984. Khaled Nezzar. Octobre. Ed. Le Matin; Alger. 1998.

(19) Considérée comme vulnérable et fragile (sic), la femme est mise sous tutelle de son père puis de son mari. Elle ne peut travailler qu’avec leur autorisation. Elle ne peut rendre visite qu’à sa famille très proche. Le mariage mixte lui est interdit. Elle peut être répudiée pour infécondité. Réf. Yamina Bettahar. L’enjeu des femmes en Algérie. in G.Meynier. op.cit.

(20) Selon le Mouvement algérien des officiers libres (MAOL), Bouteflika a obtenu 28,3% des voix sur un taux de participation de 23,03%. Réf. www.anp.org.

(21) D.Malti. La nouvelle guerre d’Algérie. La Découverte. 1994. E.Schemla. Mon journal d’Algérie. Novembre1999-Janvier 2000.. Flammarion. 2000. Nesroulah Yous. Qui a tué à Benthala ? La Découverte 2000. Habib Souaïdia. La Sale Guerre La Découverte. 2001.

(22) G.Meynier, op.cit.

(23) P.Thibaud. Les violences en Algérie. Odile Jacob. 1998. p.176. G.Pervillé. Réflexions sur la réévaluation du bilan de la guerre d’Algérie. Colloque de Bordeaux. Mars 1997. Quand la guerre d’Algérie a-t-elle pris fin ? Conférence au CEHD. 14 juin 1999.

(24) Hassan II. Le génie de la modération. Réflexions sur les vérités de l’Islam. Plon. 2001.

(25) M.Harbi. L’Algérie et son destin, croyants ou citoyens. L’Arcantère, 1992. p.155. La tragédie d’une démocratie sans démocrates, in le Monde du 13 avril 1994.

(26) Alexis de Tocqueville. De la colonie en Algérie. Rapport de 1847. Complexe, 1988, p. 169.

– G.Tillion. L’Afrique bascule vers l’avenir, réédition, Tirésias, 1999, p.71.

– Mohamed Ghoualmi in le Monde du 21 novembre 2000. L’ambassadeur semble ignorer les supplices abominables infligés aux harkis.

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Un ethnologue de terrain face à la rébellion algérienne

Né à Constantine en 1918, décédé le 1er mai 2000, Jean Servier fut un des meilleurs découvreurs de la « civilisation berbère », qu’il a mise en valeur après l’avoir étudiée sur le terrain de 1949 à 1955. La spécificité berbère, manifestée par l’opposition de la wilaya 3 à Ben Bella en 1962, puis par le printemps kabyle de 1980, est revenue sur le devant de la scène en 2001, démentant ainsi les partisans de la Révolution algérienne et de l’arabisme, pour lesquels il s’agit d’un mythe forgé et imposé par le colonialisme.

La connaissance acquise dans les villages berbères d’Algérie, et les amitiés qu’il s’y est faites, l’ont conduit à s’engager dans la lutte contre le FLN de 1954 à 1958. Le terrorisme, les meurtres d’enfants, la torture des femmes, la résurgence du rêve sanglant du djihad renforcent encore son engagement, qui s’explique également par son ascendance pied-noir, et par son attachement à l’armée, attestée par d’éminents services militaires :

– engagé volontaire d’avril 1938 à avril 1941, après un stage de formation à l’Ecole des liaisons de Reims en 1939, est affecté comme aspirant à la 7ème Armée en guerre,

– rappelé au service de janvier 1943 à janvier 1946, officier de liaison auprés de la 8ème Armée US en Italie, affectation au 4ème Spahis marocains en juin 1944, puis officier interprète à l’état- major de l’armée de Lattre en juillet.

Certaines de ses activités en Algérie ont été décrites par les observateurs des médias et par les historiens, d’autres ont été sous-estimées ou volontairement occultées. Cet article se propose d’en rappeler le déroulement chronologique(1) .

La carrière de l’ethnologue – sociologue.

Après des études de Langues orientales, d’Histoire des religions, de Linguistique et de Sociologie générale, sa rencontre avec Marcel Griaule en 1947 décide de sa carrière d’ethnologue. Admis en 1949 au CNRS, il effectue des campagnes de six mois, pendant lesquelles il est complètement immergé dans le milieu berbère. Il passe ainsi, d’une année sur l’autre, du Zakkar à l’Ouarsenis, de Grande Kabylie à la Soummam, et finalement à l’Aurès.  » Je n’étais pas seul, m’écrit-il le 20 février 1999, j’avais deux mulets et des centaines d’amis disposés à m’aider, avec tous les mois la visite de la jeep de l’Administrateur qui venait prendre de mes nouvelles, là où elle pouvait arriver « .

Il soumet à son maître Marcel Griaule et au professeur René Basset le résultat de ses travaux(2) : – la conception dualiste de l’âme détermine le sens donné aux rites du labour et des moissons, qui s’inscrivent dans le cycle dualiste de l’année – le symbole de la fécondité des femmes, liée à celle de la terre – la présence du sacré dans la nature – les génies gardiens de la maison – la croyance à l’alliance des morts et des vivants, sous la protection du saint fondateur du village. Il affirme alors, preuves à l’appui, « l’unité de la pensée traditionnelle des différentes cultures issues de la civilisation méditerranéeenne, d’une rive à l’autre »(3). Il fait ainsi découvrir aux vieux des villages, la parenté entre le fonds hellénique et la culture kabyle.

Maître de conférences en 1957 à la Faculté des Lettres de Montpellier, il devient professeur titulaire de la chaire d’Ethnologie et de Sociologie créée pour lui en 1962. Il poursuit alors ses travaux, confirmant « la place prépondérante du sacré qu’il appelle l’Invisible , dans les civilisations traditionnelles, en même temps qu’il s’oppose avec force à l’évolutionnisme biologique matérialiste ».

Il s’intéresse alors à la spiritualité occidentale, à l’utopie et à l’ésotérisme, auxquels il consacre plusieurs ouvrages traduits à l’étranger(4). Il participe aux colloques d’Eranos à Ascona (Suisse), où il présente des communications d’ethnologie comparée de 1977 à 1989.

Il est nommé professeur émérite en 1983 et se consacre à d’autres ouvrages.

La Toussaint sanglante dans l’Aurès.

La connaissance en profondeur des Chaouia, qui chez lui n’est pas superficielle mais extensive, le met en position de faire face au déclenchement de la rébellion le 1er novembre 1954 à Arris. Il n’est pas nécessaire de rappeler les conditions de son intervention au secours de Madame Monnerot dans les gorges de Tighanimine, ni l’attribution des 50 fusils de la Commune mixte à l’agha Merchi(5), caïd du douar, chef de la fraction des Ouled Daoud (vulgairement Touabas) opposée au chef rebelle Mostepha Benboulaïd. « Je ne regrette pas, m’écrit-il en février 1999, d’avoir pris l’initiative d’aller chercher l’instituteur dans les gorges…même si je l’ai payé de ma carrière » (universitaire)(6) .

 » Brusquement la révolte prenait un autre aspect, ce n’était plus une guerre de libération menée par tous les musulmans contre les chrétiens, mais une rébellion ouverte contre la loi. Du côté de l’ordre et de la paix française, il y avait des musulmans, et de l’autre côté, dans l’ombre, quelques Français se réjouissaient de ces troubles et, en secret, aidaient sans doute déjà les rebelles ». Ainsi les instituteurs communistes refusaient-ils de participer à la défense d’Arris (G.Laffly).

Au-delà de ces péripéties, ce qu’il faut souligner, c’est la prescience et l’avenir de la démarche de Jean Servier, fondatrice dans l’Algérie en guerre des autodéfenses et des harkas. Le capitaine Anglada, fondateur de la SAS d’Arris, rapporte qu’en 1956 plus de 500 Touabas, étaient incorporés dans de nombreuses formations supplétives, harkas, GMPR et maghzens, sans compter les autodéfenses des villages. Ils resteront fidèles à leur engagement jusqu’au cessez-le-feu en 1962.

L’affaire K comme kabyle.

Beaucoup moins connue et parfois mal interprétée, la seconde intervention de Jean Servier se situe en Grande Kabylie. Arrivant à Tizi Ouzou en juin 1956, il rencontre deux amis kabyles qui expriment leurs doutes sur la Force K récemment constituée(7).

Le rapport que Jean Servier adresse le 8 septembre aux autorités d’Alger(8) et au préfet Vignon qui vient de relever le général Olié à Tizi Ouzou, n’est pas connu des historiens. Il mérite donc d’être cité in extenso.

Note sur l’Organisation « K » (8 septembre 1956)

En 1946, une scission se produisit à l’intérieur du comité exécutif du P.P.A., dont certains membres kabyles se plaignaient d’être écartés des postes de direction parce qu’ils étaient kabyles.

Jusqu’en 1948 il y eut diverses tentatives de créer un mouvement « berbériste » : essai d’un P.P.K. (Parti populaire kabyle) sous l’inspiration de Mouloud Maameri, professeur au lycée de Ben-Aknoun, essai pas très poussé du reste d’une section kabyle du parti communiste algérien. Ces diverses tentatives ne réussirent guère à grouper qu’un petit nombre de jeunes instituteurs kabyles.

Il est difficile de préciser à la suite de quels contacts Monsieur Eydoux, conseiller technique au cabinet du Gouverneur général Soustelle et actuellement au Ministère de l’Intérieur, eut l’idée de mettre sur pied un maquis kabyle dont les chefs étaient les promoteurs des tentatives mentionnées plus haut. Il est difficile de préciser également les données sur lesquelles s’est appuyé Monsieur Pontal, alors directeur de la Police à Alger, pour établir les listes des membres actifs de ce maquis. (8bis).

Pendant longtemps, le secret le plus absolu a entouré l’Organisation K. Le capitaine Benedetti, du S.R.O., a bien voulu m’en signaler l’existence dès mon arrivée à Alger en juin 1956. A mon arrivée en Kabylie, je pris connaissance des listes des membres actifs en même temps que j’entrais en relations avec le capitaine Hentic, que le colonel Parizot avait placé à la tête de l’organisation. Certains noms m’étaient familiers, d’autres me l’étaient moins. Après une brève enquête, je m’aperçus que nous étions en présence d’un regroupement armé et largement subventionné des éléments P.P.A. devenus M.T.L.D., et de certains communistes dissidents de Kabylie. Certains membres de cette organisation, comme le dénommé Babou Lounès, secrétaire du Centre municipal de Tala Tgana, douar Tamgout, sont soupçonnés d’appartenir au F.L.N. L’individu sus-nommé serait commissaire politique du F.L.N. et aurait participé à l’assassinat des deux commerçants d’Azazga qui n’ont pas fait grève le 5 juillet.

De son côté, le capitaine Hentic (son adjoint est Camous) m’a dit que son rôle se bornait à percevoir mensuellement une somme de neuf millions au cabinet du Ministre résidant et à remettre un certain nombre de chèques à deux des responsables de l’Organisation K, Zaïdi et Tahar. Jusqu’à présent, l’organisation K a abouti à la seule mise à mort d’un suspect : un goumier de la commune mixte de Port-Gueydon récemment passé au F.L.N. Ils revendiquent une seconde exécution, celle d’un officier du F.L.N. sans toutefois pouvoir en donner de preuve.

A l’heure actuelle, dans la région des Beni-Zmenzer, comme au douar Izarazen, l’organisation échappe complètement à tout contrôle. Certains de ses membres, arrêtés comme suspects au cours de rafles ou de perquisitions dans les villages, produisent aux officiers ou aux gendarmes un papier attestant leur appartenance à l’organisation K et invitant l’autorité militaire à prendre contact avec le Lieutenant-colonel Fauconnier, chef du 2ème Bureau de la 27ème DIA.

Au douar Iflissen(9) , la situation est sensiblement différente. Le capitaine X, commandant une compagnie du 15ème B.C.A. est entré en contact avec les membres de l’organisation de son douar; dont le responsable est un certain Thoumi du village d’Izer-en-Salem. Cet officier a refusé jusqu’à ces derniers temps d’être secondé par un officier S.A.S. Ce faisant – peut-être par simple vanité – il appliquait strictement les directives du F.L.N. Ses supérieurs lui reprochent d’avoir appartenu au Parti communiste et d’entretenir encore à l’heure actuelle des rapports avec la section de Blida. Son départ demandé depuis fort longtemps interviendra peut-être en décembre.

Je suis entré en contact avec les responsables de l’Organisation que j’ai pu rencontrer : Zaïdi, Tahar et Thoumi. Les deux premiers sont connus à Alger – surtout Zaïdi- comme souteneurs. Ils expriment tous des ambitions politiques certaines. Dans l’immédiat, ils demandent que les terres de la Mitidja soient données aux membres de l’Organisation et souhaitent remplacer peu à peu le F.L.N.

Babou Lounès avait réussi à persuader le capitaine Hentic d’installer un camp d’entraînement en même temps qu’un poste de combat non loin du village de Tala Tgana. Il est certain que bien que l’entraînement des terroristes se soit amélioré, leurs méthodes restent primitives. Eux-mêmes s’en rendent compte. De nombreux documents saisis l’attestent. Il y aurait donc un danger certain à enseigner les méthodes de combat de nos commandos à des éléments dont personne ne peut répondre.

Le capitaine Hentic voulait tester son organisation en l’emmenant combattre sur un terrain d’opérations extérieur à la Kabylie, les Aurès-Nementchas ou la région de Tlemcen. Il estimait à juste raison nécessaire, pour pouvoir tenter cette expérience, de disposer d’un commando français bien entraîné. Les différentes vicissitudes dont on retrouve trace dans ses notes, dues surtout à la lenteur administrative de l’Armée, l’en ont empêché.

De son côté, le colonel Parizot, inquiet de la tournure que prenaient les évènements, essaie de se débarrasser de l’Organisation K en en confiant la direction à la 27ème D.I.A. Le Lieutenant-colonel Fauconnier semble heureux de cette solution. Deux faits nouveaux viennent de se passer qui, à mon sens, compromettent grandement l’avenir :

Les deux responsables Zaïdi et Tahar ont été victimes d’un inexplicable accident d’auto sur la route de Maison Carrée et souhaitent se faire hospitaliser en France. Le capitaine Hentic atteint d’une phlébite risque d’être contraint à l’immobilité pendant six mois. Je pense que privé de ces éléments, il sera impossible au Lieutenant-colonel Fauconnier de prendre en mains l’Organisation K, même s’il avait une longue habitude de la Kabylie et des Kabyles, ce qui n’est pas le cas.

Au mois de juillet le général Olié a bien voulu me demander mon avis sur l’Organisation K. Je lui ai donné le 12 août les raisons que j’avais de mettre en doute les buts cachés et la valeur morale des responsables et des hommes de cette organisation.

Le 6 septembre, le général Olié m’a montré un rapport du lieutenant-colonel Fauconnier qui demandait le maintien de l’organisation sous sa forme actuelle. Il a bien voulu à nouveau me demander mon avis. Je lui ai répondu ce qui suit :

« Au fur et à mesure de l’implantation des troupes françaises, les membres de l’Organisation K doivent se présenter au commandant de secteur et au commandant d’unité, et sortant de la clandestinité, demander à combattre comme supplétifs aux côtés des troupes françaises, ou à participer à la défense des villages avec des cadres français, ou à rendre leurs armes et à reprendre leurs occupations. En aucun cas nous ne pouvons admettre la constitution d’un mouvement politique tout aussi nationaliste que le F.L.N., encore moins devons-nous en assurer l’armement et le financement ».

Dans l’état actuel des choses, avec le retrait des éléments du 11ème Choc, pour le 31octobre, du commando français chargé d’encadrer l’Organisation, j’estime imprudent de laisser survivre une organisation clandestine dont les membres sont aujourd’hui au nombre de 300 et ont à l’égard des troupes une attitude équivoque. Rien ne peut être entrepris en Kabylie tant que cette lourde hypothèque n’a pas été levée. Non seulement en supprimant à l’organisation sa subvention, ce qui est facile, mais encore en la désarmant et en supprimant la cellule terroriste qui s’y est glissée.

X

Note concernant l’état de l’Organisation « K » au 30 août 1956

En conséquence de la non réalisation des moyens prévus par la Note du général Lorillot 172/CD du 23 mai 1956, la situation est la suivante :

1°) 300 armes de guerre sont en circulation dont nous ne pouvons dire avec certitude où elles se trouvent.

2°) des zones d’action (ex. Douar Izarazen) ne sont pas contrôlées par nos forces.

3°) des sommes d’un montant de 9.000.000 Fr sont distribuées chaque mois, dont nous ne pouvons contrôler la destination.

4°) désarroi des chefs kabyles de l’organisation qui nous font part de la lassitude de leurs militants qui ne comprennent pas ce qu’ils considèrent être nos « atermoiements ».

5°) danger d’infiltration dans l’organisation d’éléments douteux profitant de cet état de fait.

Suit un compte-rendu du capitaine Hentic, faisant la chronologie de l’Organisation « K » depuis janvier 1956, et concluant :

– TED non exécuté. Le 20 août, au prix de nombreuses difficultés, perception de 2 camionnettes 203 et de 2 tentes 8 places.

– Poursuite de l’instruction et premières opérations avec les éléménts en place. Résultats satisfaisants

– La 2ème phase : prise en mains des éléments autochtones est envisagée pour le 1er septembre.

– 28 août : retrait du détachement du 11ème Bataillon de Choc.

X

On sait que le 1er octobre, la 2ème compagnie du 15ème BCA, stationnée dans les Iflissen, et dont le capitaine entretient des relations (suspectes, selon la lettre de Servier de février 1999) avec quelques membres de l’organisation K, est attirée dans une embuscade (2 tués, 6 blessés dont le capitaine Maublanc). On constate alors que 200 faux maquisards au moins ont rejoint la rébellion. L’oiseau bleu s’est envolé (10), s’écrie Hentic (d’où le nom attribué à tort à l’affaire K). L’opération Djenad, montée par la 27ème DIA, sans la participation de la 7ème DMR, du 9 au 12 octobre dans la forêt d’Adrar, permet au 3ème RPC de Bigeard de mettre hors de combat 130 rebelles armés de fusils de chasse, les armes de guerre ayant été récupérées par la wilaya 3.

Le dénouement de l’affaire K constitue un grave échec pour les services de renseignement et pour l’armée française, moins grave sur le plan militaire, que sur le plan psychologique. L’opération Jumelles en 1959 neutralisera les katibas de la wilaya 3, jusqu’à ce qu’elles renaissent en mai 1962. Dix ans plus tard, Madame Lacoste rapporte le souvenir douloureux qu’en a conservé la population

des Iflissen, qui reste inféodée au FLN (7).

Connaissance des Berbères

Dans cette affaire, Jean Servier fait la démonstration de sa connaissance des villages, famille par famille, de leur hiérarchie traditionnelle, de leur appartenance aux partis politiques, et de l’existence de sofs, le sof d’en bas opposé à la France, le sof d’en haut attentiste en raison de la peur du FLN, provoquée par les impôts forcés, les exécutions de prétendus traîtres, la prière sous contrainte, contraire à la laïcité des Kabyles. Avec sa volonté d’uniformiser et d’arabiser, la rébellion a porté un coup aux croyances et aux pratiques traditionnelles (G.Laffly).

L’affaire K donne ainsi à Jean Servier l’occasion de mettre en pratique sa compétence d’ethnologue, car il sait que le passé inspire le présent, et que rien n’est oublié : »Mille mémoires tiennent un compte précis des crimes et des vengeances ( la rebka ) ». Cette expérience est décrite dans Adieu Djebels, dont sont extraites les citations ci-après .

Le séjour en Kabylie lui permet en particulier de déjouer une parodie de cérémonial d’alliance, et ainsi d’aider l’armée à s’assurer la fidélité du village de Aït Leham. Lors d’une cérémonie dite de ralliement, il observe que les notables présentés ne sont pas les membres de la djemaa, descendants des six enfants de l’ancêtre fondateur du village. Il impose alors aux six chefs de quartiers authentiques, restaurés dans leur autorité, l’observance du rite traditionnel d’alliance, l’égorgement d’un bélier, face à l’est, avec le vrai couteau du sacrifice, suivi du serment qui engage les villageois : « La paix à Dieu, à la France ensuite »(p. 91).

Jean Servier note aussi qu’à l’exception de quelques officiers SAS motivés, les militaires ignorent tout de cette société. Avec ses amis Hentic et Camous, il se moque des compagnies de haut-parleurs, et des experts en action psychologique qui projettent dans les villages « Donald le canard », en anglais, et un film infantile : « lavez-vous les mains « (p.49-51).

Opération pilote dans le Zakkar.

De passage à Paris à l’automne 1957, Servier apprend par le journal que les habitants de Bou Maad dans le Zakkar ont remis à la gendarmerie deux collecteurs de fonds du FLN, et en ont tué deux autres à coups de hache et de bâton. Or le Zakkar, il connaît, c’est là qu’il a fait ses premières investigations en 1949. Revenu en Algérie, il remet aux conseillers politiques du Ministre résidant un plan d’action qui est rapidement accepté. Nommé Inspecteur général des opérations pilotes, (à une date non précisée), Servier est chargé de le mettre en oeuvre. En 1958 il rappelle la teneur de ce plan :

 » Le FLN, écrit-il, s’appuyait sur les petits lettrés de village, les talebs et les écrivains d’amulettes, les avocats et les médecins. Il opprimait la masse : il restait donc à faire la Révolution en Algérie avec la masse des paysans, la grande masse famélique, opprimée, exploitée, passive maintenant, désorientée, mais sans doute capable d’un sursaut qui la rendrait digne d’autres lendemains…Déjà les paysans du Bou Maad s’affirmaient en hommes…ils avaient repoussé le FLN. Ils estimaient trop valoir pour être les citoyens d’une ridicule république d’opérette, avec ses quarante voleurs et ses mille filous ». Il se rend compte que le FLN est devenu l’instrument des grands propriétaires, qui exploitent leurs fellah et sont les profiteurs de la révolte (p.147-150).

Il se rend à Tenès, informe le général commandant la Zone et le Sous-préfet. Accompagné d’un officier des Affaires musulmanes, il propose aux hommes des Beni Menacer d’être la première djemaa libre d’Algérie. Un jeune lui réplique «Nous ne voulons plus de djemaa, nous sommes l’Assemblée du peuple ». Soit! L’Assemblée est constituée, elle désigne son Président, son responsable militaire et son « moniteur politique » (p.173).

Cinq camions dodge sont équipés en dispensaires mobiles. 5 médecins auxiliaires et 20 Assistantes sociales dispensent leurs soins et leur aide à 15.000, et bientôt 22.000 consultants par mois. Une infirmière du FLN, faite prisonnière, accepte de participer, elle est rejointe par des dizaines de jeunes filles. Une Ecole d’Assistantes sociales rurales est créée. Un Comité des femmes se constitue, qui organise un atelier de tissage de nattes. Des écoles sont construites.

Une compagnie légère, composée de volontaires musulmans, résurgence de l’armée d’Afrique, entre en action… »Les hommes connaissaient les moindres sentiers de leurs montagnes et la signification des branches liées au travers d’un chemin, celle des pierres empilées au bord du sentier » (p.212). Sous la conduite du capitaine Hentic, elle met en fuite une bande rebelle.

Abandonnée par un colon rapatrié, une propriété de 500 hectares est transformée en ferme collective, rénovée et mise en exploitation.

« Mille hommes armés, six équipes mobiles, cinquante jeunes musulmanes sur les routes, cinquante moniteurs politiques sortis de stage « , ce bilan de quelques semaines inquiète le FLN. Selon un document pris à l’ennemi, un commissaire politique écrit que « les moniteurs constituent la plus grave menace contre sa propagande « . Sur le plan militaire, « l’expérience venait de prouver qu’il était possible de libérer le contingent et de ne pas demander à la métropole d’impossibles renforts. La guerre d’Algérie allait devenir moins coûteuse, plus rapide. Les seigneurs de la Guerre ne pourraient pas s’y installer à leur aise avec leurs états-majors, leurs villas et leurs parcs à voitures » (p.232-234).

Echec et désillusion

Peu à peu cependant, l’opération pilote du Zakkar se heurte à la routine administrative. Les médecins civils se plaignent au préfet de voir leur clientèle diminuer. La propriété agricole est en réalité louée par fractions à des spéculateurs qui sous-louent des parcelles de un à deux hectares à des petits paysans musulmans. Pour une fraction de 500 hectares, le bénéfice net est de quatre millions de francs. Le pouvoir politique s’oppose donc à la réquisition.

On impose aux jeunes musulmanes des équipes mobiles d’être titulaires du brevet supérieur et de subir un concours d’entrée. Le capitaine Hentic est muté. Les volontaires des compagnies légères sont repris en main par un Groupe d’artillerie qui les utilise comme porteurs et hommes de corvées. Non éclairée par ses volontaires musulmans, une batterie subit de lourdes pertes dans une embuscade, tandis que ses porteurs désarmés sont massacrés.

Jean Servier n’est plus reçu par les autorités, qui lui retirent ses moyens d’action.

Dans le même temps, le commandement fait confiance à de faux ralliés et renouvelle les erreurs de la Force K. Les amis kabyles de Jean Servier dénoncent ceux qu’ils appellent « les fellaghas des Français » : les 3.000 hommes de l’Armée nationale populaire algérienne du général Bellounis, qui se livrent à des exactions contre la population, avant d’être éliminés et de passer à l’ennemi. « Un commandement moins machiavélique et plus intelligent aurait pu lever une armée d’Afrique, au lieu de soudoyer dans l’ombre de vraies sectes ennemies et de fausses sectes amies « .

Il assiste en spectateur au sursaut du 13 mai 1958. « La transformation de l’aveugle colère du peuple en brutale gaieté méditerranéenne… La fraternisation a été un phénomène urbain comme la prise de la Bastille..La passive masse rurale ne pouvait que suivre lentement l’élan venu d’Alger. C’est sans doute ce qu’ont compris les entrepreneurs en ralliements…Seul le peuple négligé parmi tant de combinaisons savantes avait su un court moment imposer sa volonté fraternelle  » (p.283-284).

« Des montagnes vides…des villages peuplés de femmes et d’enfants, faciles à tenir par un seul des mouchards du FLN….Il n’y avait plus qu’une vérité, celle des états-majors…où l’on murmurait : « Nous risquons de perdre l’Algérie…que voulez-vous, la Politique » (p. 273-278).

C’est donc avec amertume que Jean Servier prend l’avion qui le ramène en métropole. On comprend que son livre de 1958, qui rapporte ses désillusions et sa critique des états-majors, ait été retiré de la vente sur ordre du Ministre des Armées.

Enquête sur les musulmans Français.

Malgré des travaux de recherche, de direction de thèses et de publications très prenants, Jean Servier n’oublie pas ses premières recherches ethnologiques. Il trouve un nouveau milieu d’études dans la communauté des Français musulmans rapatriés, qui sont nombreux en Languedoc-Roussillon. C’est ainsi qu’il dirige la thèse d’Anne Heinis, Inspectrice des Centres de regroupement du Midi de la France, et qu’il répond à la demande d’enquête de M.Parodi(11), en date du 27 mai 1971. Les lignes directrices fixées sont de traiter la démographie de cette population, d’en apprécier la psychologie, la scolarisation et les perspectives d’avenir, ainsi que l’attitude de la population environnante, et de faire des propositions pour l’avenir.

Dans son rapport de 1973 (12), Jean Servier note d’abord que les harkis ne sont pas des immigrés ordinaires. Ils ne sont pas mus par un besoin de promotion économique, et ne sont pas un groupe uni que l’on aurait forcé à l’émigration. L’exil leur a été imposé, et ils font partie d’une classe sociale défavorisée, marginale. Leur passé au service de la France est leur seul atout.

La population française, à l’exception des classes favorisées, n’est pas informée et les confond avec les migrants; elle rejette la guerre d’Algérie et retient les termes péjoratifs de collaborateurs, traîtres et tortionnaires. Des stéréotypes représentent les harkis comme des exclus, rejetés par les petits blancs en raison de leur mentalité différente.

Les adultes, « réfugiés » et non rapatriés, volontaires en 1955-59, étaient des ruraux et des banlieusards pauvres, analphabètes. La reconnaissance de leur statut a favorisé leur promotion sociale, mais sauf exceptions (Beni Boudouane, Touabas, Bou Maad), ils n’ont pas été préparés à la vie occidentale. La plupart se marient dans leur communauté. L’islam se réduit pour eux à l’observance d’obligations saisonnières. Le choc culturel auquel ils sont soumis entraîne leur isolement. Ils ont rompu avec le passé, leur avenir est incertain. A l’intérieur de la famille, le père s’affirme par la natalité et par sa domination sur les filles, alors que les garçons s’appuient sur la mère pour contrer le père.

S’agissant des enfants, Servier observe un retard scolaire de 1 à 3 ans, dû à l’âge d’arrivée en métropole, mais aussi à l’indifférence des parents et des enseignants. Les filles sont plus agressives, désireuses de réussir, malgré le milieu clos dans lequel elles sont surveillées et recluses. L’isolement des hameaux forestiers produit un sentiment d’infériorité. Les uns sont résignés ou désespérés, avec une personnalité bloquée à 12 ans. Tous souffrent d’être confondus avec les Algériens.

Estimant que le point de non-retour a été franchi, Jean Servier propose des mesures adaptées à chaque âge : adultes, jeunes de 18 ans, 12 et 5 ans. Il convient de ne pas noyer les harkis dans la misère des marginaux, il faut atténuer le regret du passé, rejeter le sentiment d’échec et de honte, refuser l’épithète de traîtres. La résorption des cités de transit s’impose, en même temps que l’ouverture de clubs (genre Dar el Askri) , d’ouvroirs pour les femmes, de garderies pour les moins de 5 ans, de cours de rattrapage scolaire qui ne dispensent ni « culture du pauvre », ni multiculture. Des coins musulmans doivent leur être réservés dans les cimetières.

Restaurer l’image paternelle, développer la volonté de se perfectionnner, promouvoir des rencontres avec de jeunes Français, ce sont là des propositions fondées sur la connaissance du milieu et sur le bon sens, mais qui mettront longtemps à s’imposer.

X

Ayant vu s’effondrer son rêve, qui était aussi celui de l’ethnologue Jacques Soustelle, d’une Algérie française multiculturelle où vivraient en harmonie les communautés musulmanes ( dont la berbère), juive et chrétienne (JB Renard), Jean Servier a su se reconvertir dans la recherche universitaire et dans des disciplines originales : magie, ésotérisme, sans rompre les liens avec les populations qu’il avait appris à connaître et à aimer.

Son apport scientifique est considérable. Dépassant le pointillisme des méthodes de l’Ecole des Chartes, il s’élève à la compréhension intérieure des cultures. Figure importante…de « l’Ecole Griaule », il s’oppose aux réductionnismes raciaux, économiques et structuralistes et montre que l’homme des sociétés traditionnelles pense et agit selon son rapport à la face cachée des choses, à travers des mythes, des rites et des symboles qui leur donnent sens. (JB Renard).

Un autre ethnologue estime que loin d’adopter une attitude passéiste et archaïque, et de se réfugier dans le passé, son ethnologie se révèle avoir été, au contraire, étonnamment prospective.

Son oeuvre magistrale « Tradition et civilisation berbères » met en effet en lumière les symboles choisis par les Algériens eux-mêmes, dans le domaine de l’Histoire politique contemporaine – malheureusement très actuelle- de leur pays

Le modèle de rituel du sacrifice permet en effet de différencier « le sacrifiant » qui exprime l’intention de sacrifier, du « sacrificateur », qui pour tuer agit en esclave du premier. Cette différenciation n’est peut-être pas inutile pour la compréhension du terrorisme contemporain (13) .

Enfin, au moment où les Kabyles revendiquent la reconnaissance de leur personnalité culturelle, il ne fait pas de doute que les travaux de Jean Servier éclairent à la fois le passé, les traditions et l’avenir de leur peuple.

Avec le concours de Nicole Martinez

Bibliographie sélective de Jean Servier

Jean Servier a écrit une vingtaine d’ouvrages et une soixantaine d’articles scientifiques. Ne sont cités ici que ceux qui ont rapport à l’ethnologie.

– Les Portes de l’Année, l’Algérie dans la tradition méditerranéenne, édition abrégée, Paris, Robert Laffont, 1962

– L’homme et l’Invisible, Paris, Robert Laffont, 1964; Imago, Payot 1980; nouvelle édition du Rocher, 1994. Traduit en italien et en espagnol.

– Un exemple d’organisation politique traditionnelle : une tribu berbère, les Ifflissen-Lebhar.

Revue de l’Occident musulman, Aix-en-Provence, n°2, 2ème trimestre 1966.

– L’Afrique blanche, encyclopédie de la Pléiade, Ethnologie régionale, T I Paris, Gallimard, 1972.

– Signification du mythe dans les civilisations traditionnelles, in Actes du colloque de Chantilly,, 24-25 avril 1976. Edition Les Belles Lettres, 1978, p.13-26.

– Le terrorisme, Paris PUF, Que sais-je? n°1768, 1979, 1998 (5ème édition).

– Hermès africain : les origines communes. Les limites du visible et de l’Invisible. Eranos Jahrbuch, Ascona, 1980, vol.49, 199-257.

– L’idéologie, Paris PUF. 1982, Que sais-je? Traduction chinoise.

-Tradition et civilisation berbères, édition complète; Monaco, Editions du Rocher, 1985.

– L’harmonie dans la cité, Eranos Jahrbuch, Ascona, 1986, vol.51, 369-447.

– L’ethnologie, Paris PUF. Que sais-je? N° 2312, 1986; 1994; 1997 (4ème édition)

Traductions chinoise, grecque, et turque.

– Méthode de l’ethnologie, Paris PUF, Que sais-je ? n°2313, 1986, 1993.

– Une caste sacerdotale de lieurs : les Mrabtin de Kabylie, Ethnologiques.

Hommage à Marcel Griaule, Paris, Hermann, 1987.

– Les Berbères, Paris PUF. Que sais-je ? n°718, 1990, 1999 (3ème édition).

Edition algérienne, 1997.

– Histoire des idéologies, in Histoire des moeurs, Encyclopédie de la Pléiade, Paris Gallimard 1991

– Le feu, symbole et archétype : naissance et résurrection.

Mort et vie, Hommage au professeur Dominique Zahan, L’Harmattan 1996, p.27-49.

(1) J. Servier a décrit cet engagement en guerre d’Algérie dans trois ouvrages : Dans l’Aurès sur les pas des rebelles, France-Empire 1955. Adieu djebels, France-Empire 1958. Demain en Algérie. R.Laffont 1959.

Cet article s’appuie sur la rencontre de Jean Servier en 1989, sur la correspondance échangée avec lui de 1997 à 1999, sur les archives des Etats-majors et unités concernées par l’affaire K, et des Services spéciaux en Algérie (Service de documentation et Centre de coordination interarmées), et sur le témoignage des colonels Parizot et Hentic, de plusieurs officiers SAS et de madame Jean Servier-Martinez, ethnologue.

(2) Thèse soutenue en juillet 1955 en Sorbonne : Jeux rituels et rites agraires chez quelques berbérophones, et Chants rituels et chants de circonstances des femmes de l’Aurès. Sa thèse est résumée dans Les portes de l’année, l’Algérie dans la tradition méditerranéenne.R.Laffont 1962. L’édition complète paraît en 1985 à Monaco (le Rocher), sous le titre : Tradition et civilisation berbères.

(3) Dictionnaire des philosophes. PUF, 1984.Tome II p. 2.638. Encyclopédie philosophique universelle. p.4.164.

Article de Jean Bruno Renard dans le Monde du 15 mai 2000: Jean Servier, un ethnologue spiritualiste.

Article de Georges Laffly dans Ecrits de Paris d’octobre 2000: Jean Servier d’avant-hier à après-demain.

(4) L’homme et l’Invisible. Laffont 1964. Les trois livres de la philosophie occulte. Berg 1967. Histoire de l’utopie. Gallimard-Idées 1967-1991. L’idéologie. PUF 1987. La magie. PUF 1993. Le terrorisme. PUF 1979-1998. Dictionnaire critique de l’ésotérisme, sous la direction de J.Servier. PUF. 1998. Parmi ses nombreux ouvrages et articles, ceux qui se rapportent à l’ethnologie sont cités en annexe.

(5) M. Faivre. Les combattants musulmans de la guerre d’Algérie. L’Harmattan 1998. p. 34 et 182.

L’agha Merchi Abdallah, dit Sebti ben Laâla, caïd depuis 1941, nommé agha en 1953, est issu d’une famille très honorable et influente de l’Aurès. Il a toujours fait montre d’activité de zèle, de pondération et de conscience dans l’exercice de ses fonctions, et s’est particulièrement distingué dans la répression du banditisme. Après avoir offert ses services le 1er novembre 1954, il leva le 1er juin 1955, sous son entière responsabilité, une harka de 170 partisans qui se signala par son bilan opérationnel. Objet de la suspicion, inexplicable, du sous-préfet Delnef, l’agha Merchi fut mis à l’écart au départ du général Parlange. En 1962, il a payé de 5 ans de captivité et de sévices au pénitentier de Lambèse son attachement à la France. Rapatrié ensuite, il s’est tué accidentellement en allant visiter près d’Amiens ses fidèles Touabas.

(6) Lettre personnelle du 20 février 1999.

(7) Les nombreuses références sur l’ affaire K ont été citées par Maurice Faivre in : L’affaire K comme Kabyle, Guerres mondiales et conflits contemporains, n°191/1998. La plupart des auteurs ignorent le montage de l’affaire par les « Services », et le livre « Adieu djebels ».

– Le livre de Camille Lacoste-Dujardin : Opération Oiseau Bleu. La Découverte 1997, a été critiqué pour ce fait par Jacques Frémeaux dans son compte-rendu des Annales, Histoire, Sciences sociales, janvier 2000.

– L’intervention de C.Lacoste-Dujardin au colloque du 25 novembre 2000 (Actes publiés par la Société française d’Histoire d’outre-mer) témoigne de la même ignorance du livre de Jean Servier Adieu Djebels, qui en 1958 a décrit cette affaire en baptisant les capitaines Hentic et Camous Béret rouge et Béret bleu.

(8)- Colonel Ducournau, chef de Cabinet militaire du Ministre résidant

– Colonel Parizot, chef du Service de documentation de la 10ème RM, Service de Recherche Opérationnel (SRO) en instance d’intégration au CCI

– Inspecteur Général de Lombarès, Chef de l’Etat Major mixte au Cabinet du Ministre résidant

(8bis) On a su rapidement que la liste avait été établie par un Inspecteur de la DST, Kabyle jouant double jeu, qui a été condamné par le Tribunal militaire

(9) Région « conquise » mais non ralliée en 1844, et où les administrateurs, et après eux les officiers SAS, observent des oppositions, parfois violentes, entre les notables de la colonisation, les nationalistes et les berbéristes. Jean Servier connait parfaitement ce douar, qu’il a décrit dans un article de 1966 (voir liste en annexe).

(10) sans doute en référence à une chanson popularisée par Eddie Constantine en 1956.

(11) Alexandre Parodi était Vice-Président du Conseil d’Etat et Président du Comité national pour les Musulmans Français (CNMF). La mission confiée à Jean Servier démontre à nouveau la confiance que le pouvoir accordait à son jugement.

Madame Heinis a soutenu en 1977 une thèse sur l’insertion des Français musulmans. Elle a été Sénateur de la Manche.

(12) Source André Wormser, Président actuel de la CNMF.

(13) lettre personnelle

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Création et évolution du 13ème RDP

Historique

Créé en 1676, baptisé Dragon de Monsieur, 13ème Dragon ou Dragon de l’Impératrice, le 13ème RDP a subi plusieurs transformations. Régiment à cheval, il est mécanisé en 1933, parachutiste en 1952 et connaît une dernière transformation : le CEMAT, général Le Pulloch, décide le 1er juillet 1963″de transformer le 13ème RDP en régiment de recherche à participation interarmes, et de lui incorporer les effectifs de la 7ème Compagnie de commandos ».

Avant d’évoquer ce que fut cette réorganisation, il convient de rappeler que ce régiment s’est illustré à Nerwinden -Valmy -Austerlitz -Iéna -Moskowa -Mars la Tour -Ypres -Verdun -Gembloux -Dunkerque -Royan et Azazga. Quittant sa garnison traditionnelle de Castres, il rejoint Nancy, puis Dieuze (Moselle) en 1963, et installe un escadron à Langenargen sur le lac de Constance.

Partant de l’excellent historique (1990) de Pierre Dufour, cette étude a bénéficié des témoignages de cinq chefs de corps et d’un officier de transmission (Bichon, Marin, Lebel, Bolelli, Faivre et Esselin ), et de la consultation des archives de l’EMAT et du CCFFA(1).

Les étapes de la re-création.

Dans les années 1950, les réflexions sur le combat en ambiance nucléaire conduisent à étudier les besoins en renseignement du corps de bataille. Un an après l’exercice Javelot II (septembre 1954), qui a pour but d’expérimenter une Brigade légère blindée, la 7ème DMR met en oeuvre lors des manoeuvres Eclair de septembre 1955 des commandos de six hommes disposant d’un Unimog et d’un émetteur C9, destinés à la recherche du renseignement tactique dans une zone de 5 à 20 km des contacts, et envisage des reconnaissances d’officiers jusqu’à 30 km de profondeur.

La recherche sur les arrières immédiats de l’ennemi est recommandée à la réunion des spécialistes du renseignement en octobre 1957, où les patrouilles profondes américaines (LRRP) sont citées en exemple.

Plus réaliste, le colonel Degas chef du 2ème Bureau de Baden, envoie à Corte en 1959 une mission de 5 officiers de renseignement, en vue d’étudier les conditions de vie en zone d’insécurité. Le rapport du chef de mission (lieutenant Faivre) fait état de l’expérience recueillie en Indochine par le GCMA et en Algérie par le 11ème Choc, en particulier en matière de cache enterrée, de camouflage des liaisons, et des relations à l’intérieur d’une équipe isolée.

C’est en partant de ces conclusions que la 7ème compagnie commando (capitaines Fraisse et Cunty) est mise sur pied par l’EMAT/2 à Langenargen en avril 1960. Compagnie expérimentale de renseignement à longue distance, elle dépend pour emploi et instruction du général CCFFA. Ses personnels sont brevetés parachutistes par les Allemands à Schongau.

Mises au point par la 7ème Compagnie, les procédures de vie sur les arrières et de codage des messages (type Nogard), sont recueillies par le 13ème RDP(2). En 1964-65, dans trois exercices Eugénie, sept puis seize équipes sont engagées en recherche tactique, en liaison directe avec le Corps d’armée. Les rapports du colonel de Courson font état des difficultés du parachutage en zone ennemie, et du mauvais fonctionnement des matériels radio (C9 des équipes et 399 au niveau escadron). La transmission en onde ionosphérique, à 80 bauds, mise en oeuvre par les Allemands (Fernspäh 100 à Weingarten), semble indiquer la voie à suivre.

L’armée de terre suit de près la formation du régiment. En 1965, un dossier de l’EMAT/2 sur le rôle du CA et de la Division précise la mission d’un escadron de recherche adapté au Corps d’armée, et ses délais de mise en oeuvre. L’utilisation des ondes ionosphériques à une distance de 4 à 500 km est confirmée.

En 1968 enfin, la Commission consultative permanente sur le renseignement en campagne, précise les conditions de mise en oeuvre du régiment au complet, au niveau du Théâtre d’opération. Le TTA 187 définit désormais la doctrine d’emploi du régiment, au moment où les accords Ailleret -Lemnitzer envisagent l’engagement – non-automatique – du 2ème Corps d’armée, initialement réservé, au profit de la défense de l’avant adoptée par l’OTAN. C’est l’EMA qui met en oeuvre le régiment, en attendant qu’en 1972 la 1ère Armée soit créée. Le 13ème RDP est alors mis pour emploi à la disposition de l’Armée, qui en vertu des accords Valentin-Ferber de 1975, devient la première réserve du Théâtre Centre-Europe. Un Memento d’emploi du 13ème RDP est établi par la 1ère Armée en 1983 (non consultable).

C’est dans ce cadre que désormais vont être négociées les conditions de mise en oeuvre, de coopération et de liaison du régiment avec Centre-Europe.

Ainsi est-on passé du renseignement tactique au renseignement stratégique, et du commando de recherche divisionnaire au régiment de recherche à la disposition de l’Armée. Les évolutions ultérieures découlent de cette constatation.

La mission face à l’Est (schéma 1)

La mission du régiment est d’évaluer la nature, le volume et le dispositif d’un adversaire ayant franchi le rideau de fer. Il s’agit pour le commandement français de définir la direction d’effort de l’ennemi, de donner à la 1ère Armée les délais nécessaires à son engagement, et d’évaluer les résultats obtenus par les forces en présence, et par les frappes nucléaires.

Dans ce cadre, l’engagement du Régiment est une décision politico-militaire, liée à l’engagement de la 1ère Armée. Elle pose également un problème de sécurité nucléaire.

La mission du régiment implique la connaissance des matériels et des structures soviétiques, mais aussi du dispositif et des procédures OTAN.

Ultérieurement, il sera envisagé de passer du renseignement sur itinéraires au renseignement sur zone, par des groupes de 2 équipes, ainsi qu’à l’acquisition d’objectifs ponctuels, et au guidage de missions feu aériennes. Des unités de recherche dans la profondeur sont créées au niveau Corps d’Armée (URCA).

Procédures opérationnelles.

La mise en place est envisagée par parachutage(3), par héliportage ou par dépassement.

Le régiment peut mettre en place 60 équipes, une par pénétrante, sur un rideau de surveillance de 300 km; ou de préférence sur deux rideaux espacés de 50 km. Les cellules d’observation (un officier et un observateur) et de radio (sous-officier radio et 2 h), s’enterrent à quelques centaines de mètres l’une de l’autre.

Toutes les équipes sont autonomes. Si une équipe se fait prendre, elle ne sait pas où est sa voisine. Tout est centralisé à l’arrière. Les équipes sont en mesure de renseigner 24 à 36 H après réception de l’ordre de mise en place. Les délais de transmission vont de 30 à 45 minutes.

Lancés en l’air et répétés, les messages sont reçus et enregistrés après élimination des anomalies par quatre stations directrices. Au PC du régiment, on les déchiffre et on en déduit le volume, la direction et l’identification des unités ennemies. Après traitement des informations, l’évaluation de l’ennemi est adressée à la 1ère Armée et aux autorités intéressées.

La récupération des équipes, au bout de 4 à 5 jours, peut se faire soit à l’occasion d’une avancée amie, soit par hélicoptère, soit par une exfiltration qui peut durer deux à trois semaines.

Organisation du régiment (schéma 2).

Régiment surencadré, son tableau d’effectifs s’élève à 80 officiers, 250 sous-officiers et 700 hommes du rang, soit un total de 1.140. L’encadrement interarmes comprend 45% de cavaliers, 17% de fantassins, 9,5% de transmetteurs, et de 3 à 5% de l’artillerie, du génie et du service de Santé (plus deux officiers TDM). Tous les personnels sont soumis à une enquête SM, et les appelés sont choisis par l’officier des effectifs, qui se rend tous les deux mois, dans les centres de recrutement.

En 1960, le régiment comprend l’ECS, les 2ème et 3ème escadrons de recherche aux ordres d’un commandant, les 1er et 4ème escadrons d’instruction. Les 4 Stations radios directrices sont intégrées dans les escadrons. Le Peloton des liaisons arrières(PLA) est à l’ECS.

Dans les années 90, les stations directrices sont regroupées à l’Escadron de Transmissions. Les trois escadrons de recherche, commandés par un capitaine, sont spécialisés dans les techniques montagne, plan d’eau et sauts à grande hauteur.

Le 2ème escadron quitte Langenargen pour Friedrischafen, puis rejoint Dieuze en juin 1992. Le régiment est peu à peu professionnalisé, en 1995 il n’y a plus d’appelés en équipes. On a ainsi préféré l’efficacité à la motivation des citoyens.

Entraînement.

Deux exercices majeurs « Eugénie  » sont montés chaque année, avec ennemi fictif et plastron. 20 équipes y participent en 1964, 35 en 1969, 48 en 1973.

Le 13 est la seule unité française à participer à un exercice allié sur le terrain (Reforger).

Il coopére au cours d’exercices avec les unités alliées spécialisées : SAS, Fernspäh, Commandos belges, néerlandais et espagnols, tchèques après 1990.

Le régiment forme ses radios, chiffreurs et observateurs, il organise un stage chefs d’équipe annuel. Il s’entraîne à la montagne (vie en igloo), au saut sur plan d’eau et sur forêt, au poser par sous-marin. Des équipes de chuteurs opérationnels reçoivent des missions particulières. Deux sous-officiers sont détachés pour six mois à la Mission de Potsdam à partir de 1976, ce qui leur permet d’observer des matériels soviétiques.

Les procédures et les équipements font l’objet d’une modernisation permanente, en liaison avec les Etablissements du matériel et la SEFT (moyens d’observation, de saut et de transmissions), l’Intendance (habillement, rations) et le Service de Santé(4) (vie en milieu fermé). L’allègement des équipes est recherché en même temps que leur efficacité. Sur ce plan, le régiment est favorisé par l’absence de matériels répondant à ses besoins opérationnels. Il est donc autorisé à étudier et créer ses propres équipements.

Intérêt des exercices REFORGER.

Tous les ans, les Américains amenaient par avion des États-Unis une division complète (REFORGER) qui venait prendre en compte des matériels entreposés dans des dépôts (POMCUS). Puis, elle partait faire une manoeuvre sur le terrain où elle était engagée contre une division britannique, allemande ou belge.

Le 13e RDP, qui était engagé dans ces exercices, était tout à fait apprécié. Le commandant en chef des forces américaines en Europe écrivait en 1976:  » Comparées à celles des autres sources de recherche du renseignement, les patrouilles profondes bénéficient de plusieurs avantages distincts par rapport aux sources de recherche, tels que la reconnaissance aérienne et le renseignement par les moyens d’écoute: tout d’abord, I’engagement des patrouilles profondes est de 24 heures sur 24. La recherche se poursuit sans tenir compte de l’heure ou des conditions almosphériques. Les patrouilles de recherche opèrent en étant bien moins exposées aux contremesures de l’ennemi et, par conséquent, bénéficient d’un taux de réussite plus élevé. Elles sont à même de contrevenir les actions déjensives de l’ennemi tels que le silence radio, le camouflage, les mouvements de nuit, et le brouillage « .

L’une des divisions qui avait participé à cet exercice avait noté dans son compte-rendu :  » Aucun autre moyen ne peut fournir la précision, la souplesse, l’opportunité et les détails fournis par les patrouilles de recherche profonde « .

Voici le bilan chiffré de cet exercice de 1976 : les Français ont adressé 392 comptes rendus dont 190 ont été considérés comme importants, 110 exploitables en matière d’objectifs, 102 ont fourni des informations sur l’ordre de bataille et des indices sur les intentions de l’ennemi.

Le commandement américain en avait conclu qu’il était souhaitable de créer des patrouilles profondes aux États-Unis, mais ce projet semble avoir été abandonné.

Ces exercices du niveau tactique ont été intéressants pour les équipes, qui avaient ainsi l’occasion d’observer des matériels réels. Ils ont permis également au régiment de se faire connaître des Alliés et de négocier dans de bonnes conditions son engagement dans le cadre de Centre-Europe.

Evolution des transmissions (schéma 3).

Les procédés de transmission du BCRA ne sont pas applicables à un réseau de 60 subordonnés qui émettent toutes les heures. D’autre part, le poste C9 avec sa génératrice (40 kgs) doit être abandonné, en raison de son poids et des difficultés des liaisons par onde-sol.

La transmission en ondes ionosphériques s’impose, avec utilisation d’émetteurs de faible puissance (20w) en liaison avec le poste SCR 399 à la station directrice (400 w). Plusieurs postes sont successivement expérimentés :

– en 1966, le poste Lagier (TRTG2A) avec génératrice, poids 30 kgs (+ PP11 et piles = 6 kgs),

– en 1968, le poste allemand SP20 à transmission rapide (80 bauds) avec accus = 26 kgs,

– en 1972-73, le poste TRTG2B réalisé par la SEFT, avec codeur, à 300 bauds = 17 kgs,

– vers 1980, un poste Thomson MF de liaison intercaches, plus discret que le PP 11.

Le système adopté est la transmission radio en l’air à destinataires multiples (TRAM). Les CR d’observation sont condensés, chiffrés par la cellule radio et transmis plusieurs fois en émission brève. Au PC, le déchiffrement impose le travail fastidieux de nombreux appelés.

Les stations directrices comprennent :une station d’émission, une station de réception et une station énergie. Elles sont modernisées de 1966 à 1972 (cabines SPAIR, récepteur RRTM2, télécommande hertzienne des émetteurs 399).

A partir de 1973 est réalisé le système ERIC (Equipement de réception des émissions codées), utilisant des ordinateurs MITRA 15 militarisés. Le MITRA compare les messages successifs et les déchiffre à partir des carnets NOGLI de chiffrement.

Le peloton des liaisons arrière transmet les synthèses de renseignement à l’EMA, à la 1ère Armée et au Commandement allié intéressé, au moyen de deux chaînes hertziennes reliées aux réseaux Cartel et Air 70.

De 1968 à 1974 sont expérimentées des liaisons à grande distance depuis Dakar, Libreville, Djibouti, Tananarive, Managua et Fort de France. La réception est faite au Centre Trans de Favières, qui pilote les émetteurs de Vernon.

Traitement des renseignements.

Le 2ème Bureau du régiment s’emploie à reconstituer le dispositif ennemi, en reportant sur un rouleau de papier (le drap de lit ), les matériels observés sur chaque axe de progression.

A partir de 1982, le système SATRAPE (Système d’aide au traitement des informations analysées par ERIC) permet d’informatiser le traitement.

Au premier niveau, les matériels observés sont regroupés sur écran d’ordinateur en unités élémentaires (3 chars = 1 Section – 3 Sections= 1 compagnie).

Au deuxième niveau, des analystes identifient sur écran les niveaux Régiments et Division. Au troisième niveau, le travail de synthèse consiste à localiser sur fonds de cartes les Armées adverses et à décrire le rythme et les directions de progression de l’ennemi.

Ainsi la mission du régiment face à l’Est exige-t-elle de ses personnels l’endurance physique, l’utilisation du terrain, la connaissance des techniques de transmission, l’esprit d’équipe et l’intelligence des situations. A côté d’hommes de terrain, il a besoin de spécialistes de haut niveau.

Emploi outre-mer et dans les Balkans.

Dès 1977, le régiment est impliqué dans des missions hors d’Europe, aux ordres de l’EMA : en mai 1978, deux équipes participent à l’opération de Kolwezi, et en octobre 1978 trois équipes et un PC opèrent pendant 6 mois en Mauritanie. Un détachement participe à l’opération Daguet en 1991.

Diverses missions d’assistance technique, de liaison avec Paris, et de renseignement sont accomplies.

Les missions dans les Balkans débutent en 1990 ( informations réservées). Elles impliquent une adaptation des personnels à de nouvelles procédures et aux milieux urbain et suburbain, une présence de longue durée, une capacité d’extraction en cas d’incident. Le renseignement humain prend le pas sur l’observation des matériels. Les équipes engagées sont de composition variable, elles sont fixes ou mobiles. Le traitement est réalisé par imagerie numérique, les informations étant localisées sur zone ou non localisées.

Le 13ème RDP met ainsi sur le terrain environ le tiers de ses éléments de recherche, de traitement et de diffusion. Grâce à la motivation de ses personnels, à leur faculté d’adaptation et à la maîtrise des techniques les plus modernes, le régiment garde toute sa capacité opérationnelle dans les missions variées que le commandement lui confie.

Maurice Faivre, 12 juin 2001

(1) Archives de l’EMAT, soumises à dérogation : 2T 36, organisation du 13ème RDP – 10T 51, moyens de recherche – 10T 54, études sur le renseignement – 39T/3, rapports d’Inspection de l’ITAPA – 10T 75:exercices 13ème RDP en 1964-65. Les archives du CCFFA sont très incomplètes pour les années 50; le dossier 3U 37 traite des manoeuvres des FFA en 1955. Les archives de la 1ère Armée ne sont pas ouvertes. L’expérimentation Javelot est évoquée par le revue Défense nationale de janvier, mai et décembre 1954.

(2) Colonels de Courson, d’Harcourt et Bizard, premiers chefs de corps. Chef d’escadrons Doussau à Langenargen.

M.Messmer, Ministre des Armées et député-maire de Sarrebourg et le général Massu commandant la 6ème R.M.ont aidé l’installation du régiment dans des casernes en ruines.

(3) le problème du balisage des zones de saut (pathfinder) n’est pas résolu.

(4) vie en caisson (expérimentation conduite par le psychiatre CROCQ de la DRME)

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Le général Paul Ely, un chef d’état-major face au pouvoir politique

Le général Paul Ely, qui a été chef d’état-major général de 1949 à 1961, est un personnage mal connu. Etant à la charnière du politique et du militaire, il a pourtant joué un rôle éminent dans la politique de défense des IVème et Vème République, et en particulier dans quatre domaines de responsabilité :

            – la liquidation de la présence française en Indochine,

            – la préparation de l’expédition de Suez,

            – la politique militaire en Algérie,

            – le Plan militaire à long terme qui sera mis en oeuvre ensuite par le général de Gaulle.

            C’est dans le cadre de recherches sur la guerre d’Algérie, que voulant analyser le rôle des Etats-majors parisiens, j’ai eu accès par dérogation aux archives du ministre des Armées et au fonds privé du général Ely au Service historique de l’armée de terre (1). Je me suis aperçu alors que dans ce dépôt de 92 cartons, le général Ely avait conservé tous les documents importants reçus ou émis par son Etat-major, mais aussi les 37 cahiers de son Journal de marche et d’activités  (JMA). Tous les soirs de 1953 à 1961, avec le concours de son Cabinet, le général Ely a rapporté ses entretiens de la journée avec les responsables politiques et militaires, français et étrangers ; et lorsqu’il rencontrait le général de Gaulle ou Michel Debré, il rapporte la conversation mot à mot. Ce Journal apporte ainsi, sur la personnalité de ces interlocuteurs, des appréciations qui complètent celles qu’a relatées Alain Peyreffitte.

            J’ai complèté cette recherche par la lecture des deux livres de Mémoires  publiés en 1965 et 1969, des Actes du colloque tenu à Arc et Senans en 1984 sur « l’Aventure de la Bombe « , du colloque de 1996 sur « la France et l’OTAN  « , du livre de Georges-Henri Soutou sur l’Alliance incertaine  avec la RFA (1996), et par la consultation au Quai d’Orsay de la série des Pactes  consacrée aux relations avec l’OTAN et au Comité de Défense nationale de 1957 à 1961.

            Bien que mon livre publié en 1998 soit consacré à la période 1956-1961, j’aborderai dans cet exposé l’ensemble de la carrière du général Ely, et après sa biographie, je voudrais exposer quelle a été sa position, et ses relations parfois conflictuelles avec les responsables politiques sur les problèmes de l’Indochine, de l’expédition de Suez, de l’Algérie et du plan à long terme, pour conclure sur la personnalité d’Ely.

X

            Né en 1897 à Salonique où son père était Directeur de la Poste française, le jeune Ely s’engage en 1915 au 46ème RI, suit un peloton d’aspirant en 1916 et est admis à St Cyr en 1919 (promotion dite des Croix de guerre ) . Stagiaire à l’Ecole de guerre en 1928, il est capitaine en 1930 et est grièvement blessé en 1940, alors qu’il appartenait à l’Etat-Major du général Georges. En 1941, il commande le 10ème Bataillon de Chasseurs au camp de Thol près de Pont d’Ain. Décoré de la Francisque après que son bataillon eût été chargé de la Garde d’Honneur à Vichy, il s’engage dans l’Organisation de la résistance de l’Armée (ORA) en 1942, en devient le chef adjoint pour la Zone Sud et se rend en mission à Londres le 4 février 1944. Le même jour, sa femme est arrêtée et déportée à Ravensbrück. Ely essaie sans succès de convaincre le général de Gaulle du double jeu du Maréchal. Nommé colonel-adjoint au Délégué militaire national, il remplace Chaban-Delmas lorsque celui-ci est en mission à Londres. Il intervient alors pour retarder l’insurrection que les communistes veulent déclencher à Paris.

            Promu général en 1945, il est Directeur du Cabinet militaire du ministre de la Défense Edmond Michelet, puis Chef d’état-major du général de Lattre, Commandant de la 7ème Région à Dijon, et Représentant de la France auStanding Group  à Washington pendant 4 ans.

            En 1949, il devient Chef d’Etat-major général de la Défense nationale, Général d’Armée en 1953, Commissaire général et Commandant en chef en Indochine de juin 1954 à juin 1955, et remplace le général Guillaune en février 1956 au poste de Chef d’Etat-major général des Forces armées. Il approuve le comportement de Salan le 13 mai 1958, mais en désaccord avec le ministre de Chévigné qui a mis aux arrêts ses adjoints Challe et Martin, il démissionne le 16 mai. Le général de Gaulle le rappelle début juin comme Chef d’Etat-major général des Armées. Six mois plus tard, il reprend son poste à la Défense nationale. Il sera prolongé d’un an en 1960 et quittera le service peu avant le putsch d’avril 1961. Il sera victime d’un attentat de l’OAS. Il meurt en 1975 avant d’avoir pu écrire le troisième tome de ses mémoires, qui devait être consacré aux problèmes internationaux.  

L’INDOCHINE  

            Nommé chef d’état-major général des Forces armées en octobre 1953, Ely se trouve immédiatement confronté au problème de l’Indochine, et au plan ambitieux du général Navarre, qui vise à la fois à contrer l’offensive viet-minh vers le Laos, et à développer les armées nationales qui seront chargées de pacifier le pays. Dans une lettre du 13 novembre 1953, il fait comprendre à Navarre qu’il n’y a plus de renforts possibles : « la fleur de l’armée se trouve en Indochine « , un renforcement de 100 officiers et 1000 sous-officiers obligerait à dissoudre 16 bataillons en Europe et en Afrique du Nord.

            Il accompagne le ministre Pleven en Indochine du 7 au 28 février 1954, se rend à Dien Bien Phu dont il apprécie la solidité des défenses ( comme précédemment M. De Chevigné et le général Blanc), mais il est réservé sur cette initiative de Navarre, qui est en limite du rayon d’action de l’aviation, et qui est critiquée par Cogny commandant les Forces terrestres du Nord Vietnam.

            Alors que l’attaque du camp retranché débute le 13 mars, le gouvernement l’envoie le 19 mars aux Etats-Unis, où il est accueilli très chaleureusement par l’amiral Radford, Président des Chefs d’état-major. Le but du voyage est d’obtenir le soutien de l’aviation américaine, au cas où l’aviation chinoise interviendrait. Ely rencontre les plus hautes autorité politiques. Eisenhower promet le soutien américain, mais Foster Dulles y met des conditions politiques, à savoir l’accord des pays intéressés par le Sud-Est asiatique. Ely obtient l’aide américaine pour la fourniture de parachutes et pour l’entraînement des armées nationales. L’amiral Radford fait même préparer techniquement l’intervention de l’aviation stratégique de Manille sur Dien Bien Phu. Cette intervention sera malheureusement annulée, et l’on sait par les mémoires d’A.Eden que malgré l’accord de Dulles et de Radford, cette annulation est due à l’opposition britannique.

            Pendant que se déroule la bataille, un Comité de guerre est créé à Paris à l’instigation d’Ely qui déplore la dissémination des décisions entre plusieurs ministres. Tous les moyens de renforcer le camp retranché sont examinés par le gouvernement Laniel. L’opération Vautour de bombardement US ayant été abandonnée, on étudie une opération terrestre de secours (Condor),

et une sortie de la garnison assiégée vers le Laos (Albatros). Ces opérations ne peuvent être menées à bien, et le camp capitule le 7 mai 1954.

            Dans le même mois de mai a débuté la conférence internationale  de Genève, qui a pour but de faire la paix par la négociation. L’hypothèse d’un échec n’est pas écartée, et c’est dans cette éventualité que le Comité des chefs d’état-major, puis le Comité de Défense nationale proposent le 15 mai la constitution de 3 divisions légéres à base d’appelés, et la rétraction du dispositif sur le « Tonkin utile ».  Ely repart le 18 mai pour Saïgon et fait le point de la situation avec Navarre et Cogny. Le 25 mai il est de retour à Paris et rend compte de son impression au gouvernement. Il apprend le 3 juin sa désignation comme Commissaire général et Commandant en chef. Il est de nouveau à Saïgon le 8 juin, charge Salan des problèmes militaires, prend contact avec les autorités vietnamiennes et rend compte à G.Bidault de la situation, inquiètante au Nord-Vietnam.           

            Le 18 juin , le général Ely revient à Paris pour rencontrer Mendès-France qui a été investi le même jour à la tête du gouvernement. Il rencontre le général Koenig, nouveau ministre de la Défense, ainsi que l’empereur Bao Daï et Ngo Dinh Diem, le futur Premier Ministre du Sud. Le Comité de Défense nationale du 28 juin décide l’envoi du contingent, une Loi sera soumise au parlement en ce sens. Le même jour, de Paris, Ely fait déclencher l’opération Auvergne de rétraction du dispositif au Tonkin. Merci, lui télégraphie Salan. Grâce à Cogny et Vanuxem, cette opération est un succès, elle surprend le Viet-Minh qui subit de lourdes pertes. Elle permet en outre d’évacuer les évèchés de Phat-Diem et de Bui-Chu, sous la conduite d’un clergé très directif.

            Pendant les négociation de Genève, plusieurs messages sont échangés entre Ely et Mendès-France, qui demande l’avis du Commandant en chef sur les délais d’évacuation du Nord-Vietnam, et sur la ligne de séparation entre le Nord et le Sud. Le Vietminh proposait initialement le 14ème parallèle et la France le 18ème. Le 20 juillet,  Mendès demande à Ely son accord sur les clauses militaires et politiques des accords de Genève, et c’est au nom du Commandant en chef que les accords sont signés le 21 juillet par le général Delteil.

            Ces accords comportent le cessez-le-feu dans les 15 jours, la démarcation au niveau du 17ème parallèle, qui permet de conserver Tourane et Hué, l’évacuation de Hanoï en 10 mois, l’échange des prisonniers (12.000 Français contre 65.000 Vietminh, et 20.000 disparus en majorité vietnamiens), et le libre choix des populations, en attendant des élections générales qui devraient avoir  lieu dans un an ou deux. Grâce à l’appui des Anglo-saxons, c’est au dire d’Ely le meilleur accord que nous pouvions espérer après Dien Bien Phu.

            Alors que l’on avait envisagé l’évacuation de 300.000 nordistes vers le sud et le centre Vietnam, on atteindra un million de réfugiés, surtout catholiques, mais  également des membres des minorités comme les Nungs. Cet afflux avait plusieurs causes, l’attachement à la religion, l’encadrement du clergé catholique, les pressions de Diem et des militaires français, mais aussi les projets Vietminh de contrôle de la propriété. Malgré les obstacles accumulés par le Vietminh, le déplacement et l’hébergement de ces populations furent menés à bien par les généraux Gambiez et Cogny, avec le soutien financier des Américains, et l’aide humanitaire des épouses d’officiers et d’administrateurs, et de l’Eglise (visites du cardinal Spillman et de Mgr Rodhain).

            Le général Ely se trouve alors confronté à trois séries de difficultés politiques, de la part des gouvernements français, vietnamien et américain. Première difficulté, la désignation de M. Sainteny comme Délégué général au Nord Vietnam, ce qui laisse supposer que l’on s’oriente vers une politique d’équilibre entre le Nord et le Sud, alors que tout devrait être fait pour promouvoir un gouvernement démocratique au sud, et gagner les élections. Ely monte à Paris, il rencontre Mendès-France et Sainteny, et fait le 31 août 1954 une déclaration à France-Presse, indiquant que la France ne reconnaît qu’un gouvernement.

            Avec le ministre Diem, nationaliste et catholique intransigeant, les relations furent toujours difficiles. Dans un pays en pleine anarchie, seules les Sectes sont organisées. Alors qu’Ely souhaiterait un gouvernement d’union nationale, sous l’arbitrage de Bao Daï, Diem veut éliminer les Sectes. En avril-mai 1955, il attaque les positions des Bin Xuyen, au prix de 800 civils tués et blessés,  et de la constitution de maquis anti-gouvernementaux.

            Dans cette situation, Ely recherche le soutien des Américains, il entretient de bonnes relations avec le général Collins, chef de Mission, mais il constate que ce dernier n’a aucune liberté d’action.  Avec le Secrétaire d’Etat Guy la Chambre, Ely se rend à Washington, où Bedell Smith accepte que le soutien américain à Diem soit assorti de la coopération avec tous les Vietnamiens.

            Mais fin octobre, Eisenhower promet un soutien sans conditions  à Diem. En mai 1955, les conversations franco-américaines de Paris aboutissent à une politique de compromis,  pour laquelle Ely se considère non qualifié. Il faut un homme nouveau, dit-il. Il quitte Saïgon le 2 juin 1955.

            Dans ses mémoires, Ely porte un jugement sur la politique de la France, confrontée à une guerre révolutionnaire, dans laquelle il aurait fallu soutenir les nationalistes modérés plutôt que de s’attacher à la fiction de l’Empire français. C’était aussi le point de vue des généraux Leclerc et de Lattre, mais on l’a fait trop tard.

            Il ne fait pas de doute que dans ce drame, il a joué un rôle politique et militaire éminent, tant en recherchant l’appui des Américains pour sauver Dien Bien Phu et établir une démocratie au Vietnam qu’en conseillant le gouvernement français pour liquider les séquelles de cette guerre coloniale. La mission reçue était une mission de sacrifice, que certains lui reprocheront, bien qu’il s’en soit acquitté avec hauteur de vue et conscience de son devoir.  

SUEZ  

            Quelques mois après son retour d’Indochine, le général Ely devient Chef d’état-major général des Forces armées. A ce titre, il prend une part importante, en étroite liaison avec Guy Mollet et Christian Pineau, à la préparation de l’expédition de Suez. Il reconnaît que la position française dans cette affaire est dominée par le problème algérien, et souligne la duplicité de Nasser qui avait assuré C. Pineau qu’il ne soutenait pas la rébellion algérienne. Il fait plusieurs voyages à Londres, où il garde le secret sur le soutien de la France à l’aviation israélienne, et où il constate que le Comité des Chefs d’Etat-major est hostile à l’opération. Il ne réussit pas à éviter l’intégration des forces françaises dans le commandement britannique, et déplore le décalage de 5 à 6 jours entre l’attaque des Israéliens et le débarquement franco-britannique. C’est ce délai excessif qui permet aux réactions internationales de se développer.

            Regrettant que l’expédition n’ait pas été couverte sur le plan politique et diplomatique, il attribue l’échec de l’opération davantage à l’attitude américaine (action contre la Livre sterling) qu’aux menaces soviétiques qui n’étaient pas crédibles; mais ce sont surtout les Conservateurs britanniques qui ont lâché le Premier Ministre Anthony Eden. Cette défaite politique pour l’Occident a cependant permis à Israël d’éloigner la menace d’anéantissement que faisait peser sur elle l’Egypte appuyée par l’Union soviétique. Pour la France, elle a en partie occulté le succès de l’opération d’arraisonnement des chefs de la rébellion algérienne, le 22 octobre 1956. Le général Ely en tire la conclusion que la France doit recouvrer sa liberté d’action dans le monde, et adapter ses objectifs politiques à ses moyens d’action militaire.

L’ALGÉRIE.  

            Pour le Chef d’Etat-major général, l’Algérie constitue la priorité du moment. Estimant que la politique des petits paquets  est responsable de la perte de l’Indochine, il livre une première bataille pour l’augmentation des effectifs (courbe jointe), alors que les chefs de gouvernement successifs, de Guy Mollet à Michel Debré, escomptent une victoire militaire rapide et demandent  la réduction des contingents. « Il est impensable,  écrit Debré en 1959, que tout ne fut pas terminé en 1960″.  Faisant l’impasse sur l’OTAN, Ely réussit à porter les effectifs d’Algérie à près de 450.000 hommes, en rappelant les disponibles en 1956 et en allongeant la durée du service de 18 à 27 mois, puis à maintenir les effectifs grâce au transfert des 100.000 hommes qui servent au Maroc et en Tunisie. A partir de Challe, le recours à 120.000 supplétifs armés pallie le déficit dû aux classes creuses et permet de maintenir, jusqu’au putsch d’avril 1961, une moyenne de près de 600.000 combattants dont 380.000 de l’armée de terre.

 

Note. Cette courbe fait ressortir :

– l’importance des effectifs affectés au Maroc et en Tunisie de 1954 à 1958,

– les maximas atteints en octobre 1956 (rappelés) et octobre 1958,

– la stabilisation des effectifs instruits de l’armée de terre, de 1959 à 1961, compensée par la montée

            en puissance des supplétifs,

– la déflation qui débute à l’été 1961 et qui concerne en particulier les parachutistes et les supplétifs,

            et en 1962 les appelés et engagés musulmans.  

            La deuxième préoccupation du CEMG est la conduite des opérations militaires, associées à des actions de guerre psychologique conduites au niveau du gouvernement. Il réalise l’unité d’action en réunissant ministres et généraux dans un Comité de guerre en juillet 1957. Il met en place,  avec le concours des Services spéciaux, un système de renseignement qui a fait ses preuves en Indochine. Il décentralise le commandement au niveau des trois régions d’Algérie, et obtient la constitution de réserves mobiles qui vont permettre à Challe de nettoyer les zones d’implantation rebelle, en partant de l’Oranie vers l’Aurès. Il préconise en 1959 de passer à l’autodéfense active des populations, en confiant les secteurs pacifiés aux officiers des Sections administratives spécialisées (SAS).

            Parallèlement, le soutien du Maroc et de la Tunise aux rebelles réfugiés sur leur territoire constitue une préoccupation constante. Ely recherche d’abord une solution diplomatique en proposant , sans succès, au ministre Guedira, à Bourguiba et au Prince Hassan, de participer au contrôle de ces bandes inorganisées. Il préconise en juin 1957 le blocage des frontières et obtient du ministre Morice l’édification de barrages qui permettront en avril-mai 1958, avec l’engagement des régiments parachutistes, de gagner la bataille des frontières et d’interdire le ravitaillement en armes de la rébellion intérieure. Favorable au droit de suite et aux ripostes aériennes, il se range ensuite à l’avis des diplomates et limite les interventions en Tunisie et au Maroc à des actions secrètes de commandos de harkis, strictement contrôlées.

            Sur le plan de la politique algérienne, le général Ely se prononce dès 1956 pour une solution libérale, une association de type fédéral incluant le Maroc et la Tunisie. Il s’efforce d’en convaincre les officiers à l’occasion de nombreux voyages en Algérie, mais il est confronté aux hésitations et aux contradictions du général de Gaulle dont il ignore les objectifs politiques et avec lequel il a des échanges assez vifs, qu’il rapporte mot à mot dans son Journal. « De Gaulle a donné l’impression qu’on le trompait,  écrit-il en août 1958, que c’était la pagaille, que les chefs d’état-major étaient de pauvres types qui n’y  comprenaient rien. Et pourtant le responsable est en partie le général de Gaulle avec lequel il est bien difficile de travailler. C’est même désespérant.. » . Il ajoute en septembre :  » de Gaulle est aussi empoisonnant, il ne vous croit pas, il conteste les chiffres, n’est pas convaincu de la chute des effectifs si l’on revient à 24 mois…. » Et en avril 1959 : « Il est impossible de travailler avec de Gaulle, c’est un homme seul...Vous croyez toujours qu’on veut vous rouler, lui dit-il, il n’est pas possible de travailler dans ces conditions « .

            Ayant appris que le ministre Guillaumat a reçu l’ordre d’éliminer les gens du 13 mai, il estime en 1958 que le chef du gouvernement joue un jeu démoniaque dans les questions de personnes.. Lors de l’affaire des barricades en janvier 1960, Ely s’oppose aux civils de l’Elysée qui réclament l’ouverture du feu, (avec tout le sang qui a déjà coulé en Algérie, qu’est-ce que cela peut faire, dit le général), il conseille alors la négociation. Le rappel de Massu est pour lui une erreur politique.

            Sur la politique fluctuante du Général, Ely note qu’après le referendum de septembre 1958, de Gaulle ne voit pas de solution pour l’Algérie.  En octobre 1959, il croit que « l’Algérie va durer des années. Il n’y  aura pas de cessez-le-feu. Petit à petit, la rébellion se tassera… ». En mars 1960 à Catinat et Redjas, le Chef de l’Etat déclare aux officiers :  » La France a le droit de rester en Algérie. Elle y  restera « . Il juge que l’opérationel est une mécanique bien rôdée, mais il ne croit pas au reste, à la tâche de pacification et de contacts que selon Ely seuls les militaires sont en mesure de conduire.

            Le discours du 4 novembre 1960, qui évoque la future République algérienne,  provoque la stupeur de Debré,  de Joxe  et  d’Ely. Le 8 novembre, de Gaulle demande à Ely d’aller faire un tour en Algérie. « Vous direz que la raison commande que l’Algérie ne pouvait être une province française…L’armée n’a pas à en être touchée…elle sortira de là victorieuse…Jamais je ne donnerai l’Algérie à Ferhat Abbas … ». L’entrevue d’Ely à son retour d’Algérie, le 15 novembre, est dramatique. Il déclare à de Gaulle que l’armée ne lui fait plus confiance. Au cours de l’entrevue, il développe les idées qui lui sont chères sur la difficulté de travailler avec le général de Gaulle, sur l’intérêt qu’il y aurait à ce que les grands exécutants soient prévenus, etc.. De Gaulle a alors cette réplique étonnante :  » Et la surprise ? ».

            Après le voyage tragique du 10 décembre 1960 à Alger, où les musulmans, invités à manifester par le Directeur des Affaires politiques François Coulet, ont été repris en main par les cadres du FLN, Ely note que « les cris et les drapeaux montrent comment les musulmans vont interpréter la notion d’Algérie algérienne et de République algérienne « .

            Mais Debré croit encore que «pour de Gaulle, la République algérienne est à 30 ans…avec drapeau et armée française ». «Qu’il le dise », répond Ely. « J’ai suivi le calvaire de Debré,  dira-t-il. De Gaulle ne savait pas quelle politique suivre. Je ne savais pas ce que voulait de Gaulle, et Debré non plus « .

            En dépit de son désaccord sur la politique algérienne, le général Ely est un légaliste. Il  désapprouve et condamne sans aucune réserve  le putsch et l’OAS. Profondément attaché à l’unité de l’Armée et de la Nation, il  observe que les Français ont approuvé à une large majorité  cette politique, et ressent une immense tristesse à la pensée de se trouver séparé de ceux qui, pendant longtemps, furent si proches de (lui ) dans l’action et pour la France. ...L’Histoire serait injuste,  écrit-il, si les quelques jours d’erreur de Challe cachaient à jamais la magnifique année d’un commandement exercé en Algérie avec tant de compétence et de bonheur, et si de ce fait et du même coup, elle mettait dans l’oubli les exploits d’une armée qui fut parmi les plus belles qu’aît eue la France.  

LA POLITIQUE MILITAIRE A LONG TERME.  

            On sait depuis le colloque d’Arc-et-Senans la part prise dans la décision de fabrication de l’arme nucléaire par les chefs de gouvernement de la IVème République : Pleven, Mendès-France, Guy Mollet et Félix Gaillard. Le général Ely est en décembre 1956 le premier Président du Comité des Applications militaires de l’Energie atomique, et l’on apprend par son Journal de marche que le décret fixant la première explosion au début de 1960 a été signé le 22 avril 1958, et antidaté au 11 avril, alors que censuré par l’Assemblée nationale, Félix Gaillard n’expédiait plus que les affaires courantes.

            Peu de temps après son retour d’Indochine, le général Ely prend acte du fait que la France n’a pas de politique de défense. Il définit alors avec son Etat-Major, la doctrine qui prend en compte le fait nucléaire et idéologique, et qui sera mise en oeuvre 15 ans plus tard par la Vème République. Sa directive du 5 octobre 1956 (notez la date) définit les trois capacités qui seront celles de nos armées : capacité de frappe nucléaire, de défense permanente du territoire, et de manoeuvre-intervention. Il rédige des projets de directives que les ministres Bourgès-Maunoury et Chaban-Delmas tardent à approuver. Avec les mêmes ministres, il suit les discussions franco-germano-italiennes qui en 1957 visent à harmoniser nos conceptions et nos programmes d’armement. Il approuve le 8 avril 1958 l’accord Chaban-Strauss-Taviani qui prévoit la participation de la RFA et de l’Italie au financement de l’usine de séparation isotopique.

            Lorsque le général de Gaulle revient au pouvoir, Ely poursuit sa réflexion sur le Plan militaire à long terme (PMLT) et édicte le 5 novembre 1958 une directive tout à fait prémonitoire sur ce que doit être la composition de nos armées dans l’avenir. Un jour plus tard le général de Gaulle adresse à six destinataires seulement une Instruction personnelle et secrète (IPS) au sujet des forces armées.

             La comparaison de ces deux directives simultanées ne manque pas d’intérêt, elle montre que si les objectifs sont identiques : avoir une défense qui soit nationale, adaptée à toutes les formes de conflit, étendue à l’échelle mondiale, assurant la survie de la nation, les moyens prévus par Ely sont plus réalistes que ceux du général de Gaulle. Les deux textes prévoient des moyens comparables en ce qui concerne une force de frappe de 40 rampes sol-sol et de 50 avions d’appui lourd – 5 à 7 divisions terrestres – 2 à 3 porte-avions. Mais Ely limite nos forces aériennes à 500 avions et la marine à 300.000 tonnes, alors que de Gaulle prévoit 1.000 avions et 40 sous-marins. La défense territoriale sera décentralisée pour Ely, alors que de Gaulle veut y affecter 20 Grandes Unités, appuyées sur des môles de résistance qui rappellent le précédent du « réduit breton ». On notera que seule la directive d’Ely sera diffusée par le Ministre Guillaumat, et que ce sont ses propositions qui seront réalisées 20 ans plus tard.  

La force de frappe.

            Une autre divergence entre les deux hommes est celle de leur conception de l’arme atomique. Pour le général de Gaulle, c’est une arme politique, qui doit lui permettre d’affirmer la position de la France vis-à-vis des grandes puissances et du Conseil de Sécurité. « Sa précision technique n’est pas essentielle » , déclare-t-il .

            Pour Ely , c’est une arme de dissuasion qui  est à l’échelle de nos possibilitésLa valeur de nos forces dépend de leur nature et non de leur volume, écrit-il. Il définit ainsi ce que nos théoriciens appelleront plus tard la dissuasion « du faible au fort ».

            Il ajoute que la bombe continentale, c’est-à-dire la bombe française, apporte un risque supplémentaire  à celui des armes nucléaires américaines. Cette conception sera retenue au sommet d’Ottawa en 1974, je cite : « les forces nucléaires indépendantes (du Royaume-Uni et de la France) jouent un rôle dissuasif propre et contribuent au renforcement global de la dissuasion en compliquant les plans d’un agresseur potentiel et son évaluation des risques« .

Les relations interalliées.

            L’ accord conclu par Chaban-Delmas avec Strauss et Taviani sur le financement de l’usine de séparation isotopique sera dénoncé deux mois plus tard par le général de Gaulle, à peine rentré de son premier voyage en Algérie. Les réunions du 17 juin 1958  et du 7 janvier 1959 sont l’occasion pour Ely d’exprimer son désaccord. Alors que le Chef du Gouvernement veut réviser les conditions de coopération de la Marine et de la Défense aérienne avec l’OTAN, Ely déclare que « tout cela est important mais secondaire…ce sont des problèmes mineurs. Le problème de fond, c’est celui de l’équilibre des forces. (Les Anglo-saxons) voudraient conserver pour eux les missions nobles, les continentaux étant chargés de fournir la piétailleDeuxième terme du problème, nous avons pratiquement 20 ans de retard pour les armes modernes et nous avons absolument besoin de l’aide américaine ».

            Entretenant des relations de confiance avec les généraux alliés, en particulier Montgoméry, Eisenhower, Radford, Norstad et l’amiral Strauss, Ely est persuadé que « les Américains donnent toujours le renseignement correspondant à l’étage technique auquel vous êtes vous-même arrivés. Si nous sommes une puissance atomique, nous disposerons donc des resnseignements correspondant à ce standing « .

            En accord avec M.Debré, Couve de Murville, L.Joxe et Adenauer, il critique donc la politique de rupture qui est provoquée par le memorandum du général de Gaulle du 17 septembre 1958. Tous sont d’accord sur les objectifs généraux : élargir la zone de l’Alliance à l’échelle du monde, participer à la direction stratégique de l’Alliance, améliorer la coopération interalliée, mais pas sur les propositions formulées en terme d’ultimatum, telles que : « Ou les Américains se retirent de l’Europe, ou ils acceptent la révision demandée par la France « . Ely estime alors que Debré devrait s’opposer au général de Gaulle, qui presbyte en politique, prend des positions neutralistes, et dont la lettre à Eisenhower du 26 Août 1959 est maladroite, digne d’un enfant de choeur.

            La méthode diplomatique préconisée par le général Ely obtient d’ailleurs des résultats positifs : nous obtenons en mars 1959 la livraison de 440 kgs d’uranium enrichi pour le réacteur de sous-marin. Des conversations à trois se déroulent de façon encourageante à Washington sur la stratégie de l’Alliance. La coopération en Méditerranée, l’accès à Berlin, la livraison de missiles Honest John aux FFA et l’assistance militaire américaine font l’objet d’accords avec les Etats-Unis en 1959 et 1960.

            Dans sa critique de la politique gaullienne, Ely fait le joint entre le problème de l’OTAN et celui de l’Algérie. Ayant été prolongé d’un an, il se demande (en août 1960) si on l’a prolongé pour couvrir une politique douteuse en Algérie et dans le monde, entre l’Est et l’Ouest.  Il se rend compte -je cite – que « le général de Gaulle fait fausse route en créant artificiellement et volontairement le malaise dans l’OTAN, tout en ayant sur les bras l’affaire algérienne qui nécessite l’appui de tous nos alliés « . Lui-même, à l’inverse, s’efforce de convaincre les milieux alliés du bien-fondé de notre politique algérienne, en même temps qu’il cherche à concilier les points de vue différents de la France avec ses alliés atlantiques.

            Passé dans la réserve  le 1er mars 1961, le général Ely  ne s’exprime pas sur les relations interalliées, mais on peut penser qu’il approuve son successeur le général Olié, dont une des raisons de la démission, six mois plus tard, est son opposition à la rupture avec l’OTAN.

Un chef militaire éminent

            Je voudrais conclure sur la personnalité du général Ely, qui pour les observateurs extérieurs est un personnage modeste, sans relief, ne faisant pas d’esbrouffe. Tel n’est pas l’avis des hommes politiques qui ont apprécié sa collaboration. Les chefs de gouvernement de la IVème République écoutent davantage ses conseils que ceux des ministres de la Défense. Ely  a écrasé Guillaumat,  dit le général de Gaulle, il a une position trop forte à la Défense nationale. Son successeur Olié estime que de Gaulle est jaloux d’Ely, qui lui porte ombrage.

            En Indochine, il ne ménage pas ses efforts pour redresser une situation dramatique, allant sans cesse de Paris à Saïgon et à Washington. Sans doute fait-il preuve de remarquables qualités de Chef militaire, mais il apparaît surtout comme un homme de réflexion ayant des vues à la fois prospectives et réalistes. Il juge sainement la situation internationale. Le premier, il définit la doctrine nucléaire française, proportionnée à nos possibilités, et complémentaire de celle des Américains. Il est conscient des possibilités limitées de la France dans les domaines scientifiques et industriels. Il s’efforce de montrer aux responsables politiques que la politique est l’art du possible, et que nos objectifs doivent être adaptés à nos moyens militaires.

            Au sein de la IVème République, il apparaît comme la personnification du pouvoir militaire. Conseiller du gouvernement, il use alternativement de persuasion et de critique, et joue des rivalités internes entre ministres pour imposer ses solutions. Il se trouvera plusieurs fois en désaccord avec ses ministres de tutelle, et au bord de la rupture avec Chaban- Delmas, qui est désordonné. Il ne lit pas les papiers, il fait de la politique . C’est ainsi qu’il a utilisé les crédits de renseignement pour mettre en place Delbecque à Alger.

            Ely n’est pas seulement militaire, il a le sens de la diplomatie et replace les situations dans leur cadre géopolitique. Il essaie de négocier avec les Marocains et les Tunisiens avant de condamner leur co-belligérance; mais même alors, il limite nos actions armées dans les pays  voisins de l’Algérie. Ses contacts au Standing Group lui ont fait apprécier les qualités et les défauts des anglo-saxons, auprès desquels il jouit d’un prestige certain. Il estime qu’au prix de quelques concessions, on peut s’entendre avec eux.

            Dans les armées, Ely est considéré comme un chef humain, il est un peu le directeur de conscience des généraux, dont il s’efforce de concilier l’action avec les orientations du gouvernement. Il réunit périodiquement de jeunes officiers afin d’évaluer l’état d’esprit et les aspirations des cadres militaires. Il entretient des relations amicales avec les familles des officiers de son Cabinet. Son jugement est cependant sévère, parfois mordant sur certains de ses  subordonnés. Il critique Salan et Cogny,  Bollardière et Faure.

            A coté de ses Directives et Instructions militaires, d’une grande clarté, il a publié des articles de Défense nationale, un ouvrage sur l’Armée dans la Nation , couronné par l’Académie, et deux remarquables livres de mémoires(4): l’un,.L’Indochine dans la tourmente. et l’autre,. Suez. Le 13 mai. Ses remarques sur le commandement sont marquées d’une grande pertinence. La qualité nécessaire au chef est pour lui l’ambition de réaliser. Commander, écrit-il, c’est concevoir , décider, faire exécuter. Dans cet esprit, un chef ne doit rien faire, tout faire faire, ne rien laisser faire.

            Son jugement sur la politique gaullienne fait le lien entre l’Algérie et l’Alliance atlantique. Il observe avec regret que le chef de l’Etat se brouille volontairement avec nos alliés, alors qu’il aurait besoin de leur soutien pour mener à bien la mission à laquelle le peuple français l’a appelé : la paix en Algérie. Son Journal met en lumière l’habileté politique du Chef de l’Etat, qui impose peu à peu ses vues, même quand ses ministres ne le suivent pas. Il note également ses erreurs de jugement, ainsi quand en mai et juin 1960 de Gaulle affirme que «  La guerre est inévitable. Les Russes assailleront l’Europe avant d’attaquer la Chine...Il faut règler le problème algérien pour avoir une défense efficace « . Ely est aussi le témoin des phases dépressives de Charles de Gaulle, ainsi le 13 décembre 1960 après les manifestations d’Alger, le général lui confie : Tout cela m’ennuie. Je suis au bout de mon rouleau. Ce n’est pas exaltant ; en 40 ça l’était. Personne ne peut me succéder.

             A la fin de sa vie, Ely cherche à s’élever au-dessus de l’évènement et en appelle au jugement de l’histoire. Son jugement sur le général de Gaulle apparaîtra aux uns comme l’observation anodine des travers et du caractère d’un grand homme, d’autres estimeront qu’il traduit l’échec d’une politique qui n’a pas porté ses fruits. Trente cinq ans après, on peut se demander en effet si la guerre civile en Algérie, la victoire de l’OTAN dans la guerre froide, l’influence des Etats-Unis dans les affaires européennes, et les atteintes à la souveraineté nationale, n’ont pas apporté un démenti aux ambitions de 1962.


 


(1) Fonds privé 1K 233 et dossiers du ministre des Armées : 1R 20-1R 321-325-1R 358, tous soumis à dérogation, complètés par les archives de l’Armée de terre : 7T156-157.

(4) L’armée dans la nation. Fayard 1961. L’Indochine dans la tourmente. Plon 1964. Suez. Le 13 mai. Plon 1969.

 

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Le général Giraud et la Résistance

Le 5 juillet 2002, les décorations du général Giraud ont été déposées au Musée de l’Infanterie à Montpellier. Cette cérémonie nous offre l’occasion de rappeler l’action du général Giraud à la tête des armées françaises en 1942-44, et en particulier de son initiative, inédite à ce jour, de créer l’Organisation de Résistance de l’Armée (ORA) (1) .

Le Commandant en chef.

A la fin de l’année 1941, l’Etat-major de l’armée (EMA-Terre), dans la perspective de la reprise du combat, préparait l’Opération Midi de la France, et envisageait d’en confier le commandement au général Weygand, dont les Allemands avaient exigé, en novembre, le rappel

d’Alger, où il était à la fois Gouverneur de l’Algérie et Commandant en Chef des troupes d’AFN. Lors de la visite que lui fit Douglas Mac Arthur, conseiller d’ambassade américain, Weygand se récusa. L’on pensa alors au général Giraud, prisonnier dans la forteresse de Königstein(2). L’action conjointe du Groupe d’autodéfense de l’Est et des Services spéciaux permit de faire évader le général Giraud le 17 avril 1942. Cette évasion provoqua la fureur des Services allemands, qui promirent une récompense de 100.000 RM pour sa capture. Hitler lui-même intervint auprès de Laval pour demander que le fugitif se rende, ce qu’il refusa, après avoir proposé d’être échangé contre 50.000 prisonniers.

Passant par la Suisse(3), Giraud arrive à Vichy le 27 avril, et se présente le 29 au maréchal Pétain, accompagné du général Frère, commandant le Groupe de Divisions n° 2 à Royat. Il envisage alors un débarquement allié dans la midi de la France, qui serait appuyé par l’armée d’armistice et placé sous son autorité. C’est dans ce but qu’il prend de nombreux contacts. Il envoie un émissaire le 8 mai au général Weygand, qui se récuse à nouveau.

Il reçoit le 19 mai M. Lemaigre-Dubreuil, du groupe de résistants d’Alger, et désigne le général Mast pour le représenter en Afrique du Nord. Fin mai il reçoit d’autres Algérois auxquels il remet des lettres pour les généraux Mast, de Montsabert et Béthouard, ce dernier sera son représentant au Maroc. Fin août, Lemaigre-Dubreuil lui fait part de l’imminence du débarquement allié en Afrique du Nord, auquel désormais Giraud se rallie. Le 16 juin, le général Baurès rencontre en son nom Douglas Mac Arthur. Le 27 octobre, il conclut avec Murphy, représentant de Roosevelt, un accord qui sera daté du 2 novembre, suivant lequel il serait commandant en chef 48 heures après le débarquement des forces alliées (promesse mensongère de Murphy); les Américains proposent en outre d’accorder à l’armée française les avantages du prêt-bail, et d’assurer le ravitaillement des populations d’Afrique du Nord; les unités de la France libre sont exclues de cet accord. Giraud aurait sans doute préféré un débarquement simultané en métropole, mais il le sait impossible en 1942.

Après avoir écrit au Maréchal(4) qu’il estime l’heure trop grave pour rester spectateur, Giraud embarque le 5 novembre sur le sous-marin Sereph à destination de Gibraltar, où il a des entretiens difficiles avec Eisenhower, qui reconnaît son autorité sur Noguès et Juin, mais pas sur les forces alliées débarquées. Le 8 novembre, il adresse un message aux armées françaises, concluant : je reprends ma place au combat, comme l’un des vôtres. Le 9 novembre, il atterrit à Blida où il est accueilli par Murphy. Son arrivée surprend l’amiral Darlan, qui lui demande de créer une armée de volontaires. Alors que les aviateurs, et Noguès, Résidant général au Maroc et Commandant en chef, sont peu favorables à sa prise de commandement, il prépare avec le général Juin l’intervention en Tunisie. Trois jours après l’armistice conclu avec les Américains le 10 novembre, Darlan le nomme Commandant en chef des forces terrestres et aériennes. Le 14 novembre, Giraud met sur pied l’Etat-Major de l’Armée et adresse sa première directive aux généraux Barré à Tunis et Welvert à Constantine; il donne l’ordre de mobilisation générale des Français et des Musulmans d’Algérie et du Maroc.

Les 17 et 18 novembre, il se rend avec Juin auprès du général Barré et du général Anderson, commandant la 1ère Armée britannique et les troupes alliées en Tunisie. Le 20 décembre, le général François d’Astier de la Vigerie, envoyé par de Gaulle, lui propose la coopération des Forces françaises libres. Dans le même temps, Giraud charge Lemaigre-Dubreuil et le général Béthouard d’une mission à Washington pour obtenir le réarmement de 13 divisions françaises dont 2 blindées.

Après l’assassinat de l’amiral Darlan le 24 décembre, le général Giraud est élu à l’unanimité du Conseil impérial, et contre son gré, au poste de Haut Commissaire et de Commandant en chef. Le 29 décembre, au général de Gaulle qui propose de le rencontrer, Giraud répond qu’il est favorable à l’union. Un seul but, la victoire, telle est sa devise. Du 14 au 31 janvier 1943, il confère à Anfa avec le général Marshall et les chefs d’état-major combinés alliés. Le plan de réarmement de 8 divisions d’infanterie, 3 DB, 4 QG d’armée et de corps d’armée, 24 groupes de DCA et un millier d’avions, est approuvé par Roosevelt le 24 janvier, jour de la poignée de main historique avec de Gaulle. Le protocole signé Roosevelt reconnaît Giraud comme représentant les intérêts de la France.

Le 4 février, Giraud crée le Comité de guerre. Tandis que des milliers d’évadés de France rejoignent l’armée d’Afrique, commencent les difficiles négociations entre Giraud et de Gaulle, marquées par le memorandum du Comité national de Londres, la limitation territoriale de la compétence politique de Giraud, imposée par Churchill, le discours démocratique du 14 mars, inspiré par Jean Monnet, le ralliement de la Guyane, les entretiens cordiaux avec le général Catroux à Alger, le recrutement illégal de combattants par Leclerc en Tunisie, le télégramme du 15 mai de Jean Moulin refusant que de Gaulle, seul chef de la Résistance, soit subordonné à Giraud. Giraud accepte les conditions du général de Gaulle et l’accueille le 30 mai à l’aéroport de Boufarik. Le 3 juin il devient co-président du Comité français de Libération nationale (CFLN), où il se trouve en minorité.

Dans le même temps, 80.000 soldats de l’armée d’Afrique ont bloqué l’Afrika-Korps de Rommel sur la dorsale tunisienne, et participé le 13 mai 1943 à la victoire en Tunisie. Cordell Hull, Churchill et Roosevelt font l’éloge des succès militaires remportés par Giraud. Eisenhower signe avec le seul Giraud le memorandum du 19 juin, qui est rejeté par de Gaulle. Le commandant en chef se rend à Washington du 2 au 24 juillet pour accélérer le réarmement. De Gaulle met à profit cette absence pour limoger 400 officiers supérieurs et généraux. Il prend le 30 juillet la Présidence du Comité de Défense nationale et exige en août la fusion des Services spéciaux, que Giraud n’acceptera qu’en partie le 27 novembre(5) .

Entre temps, du 9 au 15 septembre, Giraud a monté avec le Front national, dirigé par le communiste Giovoni, l’opération de libération de la Corse, qui est critiquée par le CFLN, mais admirée par Roosevelt, Churchill et Eisenhower. Il met sur pied le Corps expéditionnaire confié au général Juin pour l’Italie, et se prononce, avec Churchill et Juin, pour la poursuite des opérations d’Italie vers les Balkans, en vue de devancer les Russes à Berlin.

De Gaulle s’impose le 9 novembre comme Président unique du CFLN, dont il élimine les généraux Giraud et Georges. Le 4 avril 1944, l’éviction du Commandant en chef est définitive, il apprend par la presse sa désignation comme Inspecteur général, poste qu’il décline(6). Il se retire à Mazagran, où il est victime d’un attentat le 28 août.

« Je dis bien haut, déclare de Gaulle le 15 avril, que la magnifique carrière du général Giraud fait extrêmement honneur à l’armée française. Je dis bien haut que son évasion légendaire de Koenigstein, sa volonté immuable de combattre l’ennemi, sa participation éminente à la bataille de Tunisie et à la libération de la Corse lui assurent dans cette guerre même, une gloire qui ne sera pas oubliée ». Il manque à cet éloge le rôle du général Giraud dans le réarmement de l’armée, et sa conception prémonitoire de la résistance militaire en métropole, qu’il faut maintenant préciser.

Les ordres à la résistance.

Dès son retour en métropole en avril 1942, le général Giraud établit des contacts avec les mouvements de Résistance, et d’abord avec ceux dépendant de Vichy. Il s’informe auprès du capitaine Lejeune des possibilités des Groupes d’autodéfense (GAD) en zone occupée, auprès du colonel Mollard du camouflage des matériels, et du colonel de Linarès de la mobilisation clandestine. Il donne l’ordre à ce dernier de reprendre le combat au cas où l’armée allemande envahirait la zone libre. Il s’intéresse aux Services de renseignement clandestins, en particulier aux Travaux ruraux du commandant Paillole, qui est en liaison avec l’Intelligence Service.

Son évasion spectaculaire incite les mouvements de résistance à se rapprocher de lui. En avril il reçoit la visite de Claude Bourdet, de François de Menthon et du duc de Magenta, futurs dirigeants de Combat. Il revendique de prendre la tête de la résistance européenne et, pour conserver le secret, refuse de parler à la BBC. Il n’accepte pas de se rendre à Londres et déclare à Bourdet qu’il ne voit pas d’avenir pour le général de Gaulle.

La relation avec Murphy étant réalisée par l’intermédiaire de Lemaigre-Dubreuil, c’est le réseau Alliance qui établit la liaison avec l’état-major interallié; le commandant Faye de ce réseau apprend en effet que Churchill s’intéresse à Giraud. C’est Alliance qui transmet à Londres, le 20 octobre le Memorandum de Giraud(6). Dans ce memorandum, Giraud définit le plan d’un débarquement allié en métropole, qui aurait lieu en 1943 avec le soutien de l’armée d’armistice. Il n’ignore pas, sans doute, que ce plan est dépassé, puisqu’il se prépare à rejoindre l’Afrique du Nord avec le concours du réseau Alliance(7) .

Les documents récemment découverts(8) au Public Record Office de Londres apportent un éclairage nouveau sur le rôle de Giraud dans l’organisation de la résistance militaire. C’est d’abord une directive du 3 novembre, destinée au général Frère, qui constitue l’acte de naissance de l’Organisation de Résistance de l’Armée (ORA). Ce texte montre que Giraud apprécie bien les problèmes de la clandestinité et de la coordination entre les maquis et les forces de débarquement :

Aller trouver le commandant Lejeune et travailler en liaison avec lui.

Toucher le général FRERE à ROYAT et lui dire que je le désigne comme chef de la résistance en France. Il aura comme adjoint le Rev et Seg.(9)

Il s’agit de tendre sur la FRANCE un filet aux mailles inégales, provinces, départements, cantons, communes, avec les chefs locaux connaissant leurs affiliés et prêts

à tout pour chasser l’envahisseur, en liaison avec les armées régulières au moment du débarquement.

Les étapes successives sont :

a/ assurer la liaison avec ALGER, par radio et par agents;

b/ recueillir tous les renseignements possibles sur l’ennemi et les faire parvenir avec un code convenu.

c/ préparer un plan d’opération, à chaque échelon, pour faciliter la progression des troupes anglaises, américaines et françaises.

d/ prévoir les gens sûrs capables de prendre en main la police et l’administration, dès l’arrivée des alliés, pour empêcher le désordre et l’anarchie.

e/ conserver le secret le plus absolu, les chefs subordonnés doivent s’ignorer entre eux.

f/ ne pas partir avant le signal convenu. Les attentats ou sabotages isolés nuisent plus qu’ils ne servent.

g/ enfin se rappeler que la qualité des affiliés vaut mieux que la quantité.

Des gens sûrs, discrets, résolus. S’il y a des traîtres, exécution immédiate. Quant aux impatients, leur dire qu’ils n’ont qu’à obéir.

(sgd) GIRAUD.

Dès son arrivée à Alger, le général Giraud se préoccupe d’aider la Secret Army que constitue l’ORA. Une réunion préparatoire a lieu à Alger le 12 décembre 1942 avec les responsables britanniques du SOE (Special Operation Executive ). Faisant le point de la situation à la suite de la dissolution de l’armée d’armistice, la note du SOE conclut à la nécessité de venir en aide à l’organisation secrète militaire (désignée sous le terme de Secret Army) en France. Sans se rendre très bien compte des besoins réels, elle propose :

– de regrouper les forces dispersées (5.000 officiers et sous-officiers),

– de leur fournir les moyens financiers nécessaires,

– de leur procurer des moyens de liaison.

La planification de l’aide britannique à l’ORA est organisée le samedi 13 février 1943 lors d’une conférence tenue à Alger au Palais d’été, co-présidée par le général Giraud et le major général GUBBINS. Des ordres précis sont donnés aux commandants Lejeune et Paillole, et au lieutenant britannique Goldsmith, en vue de faire le point sur la situation de la Secret Army, ses besoins en transmissions, armement, instructeurs, officiers de liaison et finances (texte joint en annexe).

Les directives de Giraud sont diffusées en France aux cadres démobilisés de l’armée d’armistice. C’est ainsi qu’en février 1943 le colonel Bertrand, commandant le 1er RI(10) à Saint Amand Montrond, transmet à ses officiers les instructions du général Giraud : « ne doivent partir en AFN que les spécialistes, aviation, blindés, troupes nord-africaines. Giraud va faire réarmer l’armée d’Afrique par les Américains. Les jeunes officiers doivent encadrer en métropole les jeunes qui veulent échapper au STO « . L’accord du 13 février rentre rapidement en application : le 1er RI est la première formation de résistance en France à recevoir, le 18 avril 1943, un parachutage d’armement, en présence du commandant Lejeune, arrivé de Londres en mars.

Giraud, dès avril 1943, se préoccupe d’organiser la résistance en Corse. Utilisant le sous-marin Casabianca, il transmet au capitaine de gendarmerie Colonna d’Istria, le message suivant : « Ordre former armée secrète vraiment nationale, rechercher terrains parachutage, définir objectifs à attaquer le jour J pour permettre le débarquement du Corps expéditionnaire que l’état-major du Commandant en chef prépare secrètement « . Ainsi la mission de la résistance en relation avec un débarquement est-elle clairement définie.

Le contact de Giraud avec Frère sera toujours maintenu, même quand Laval relèvera Frère de son commandement, en abaissant la limite d’âge des généraux, le 1er septembre 1942. Lorsque Frère est arrêté le 13 juin 1943, c’est le général Verneau, ancien CEMA, qui prend la direction de l’ORA. Il établit la coordination de l’action avec les mouvements de résistance Nord, et avec le général Dejussieu, chef d’état-major de l’Armée secréte de la zone Sud. Le colonel Zeller lui est subordonné pour le Sud-Est, le colonel Pfister pour le Sud-Ouest, le commandant Cogny pour la zone Nord. Le 28 septembre, il envoie le colonel Zeller, à bord d’un sous-marin, en mission à Alger, où il rencontre les généraux Giraud, de Gaulle et Juin. Zeller se rend ensuite à Londres où il retrouve le commandant Lejeune et est reçu par le colonel Buckmaster, chef de la section française du SOE.

Ainsi la liaison entre le Commandant en chef, l’ORA, et le SOE est-elle encore renforcée. Le général Giraud suit avec attention les activités de résistance armée, grâce aux Services spéciaux d’Alger, particulièrement efficaces dans la recherche du renseignement militaire. Il s’oppose à leur fusion avec les Services gaullistes, davantage politisés.

Après les arrestations de Jean Moulin et du général Delestraint en juin, Verneau est à son tour arrêté le 23 octobre, en même temps que Cogny. Le général Revers, qui prend la suite, rencontre des difficultés pour se faire reconnaître des mouvements civils de résistance, qui sont profondément divisés, et plus gaullistes que giraudistes. Les commandants régionaux de l’ORA s’emploient également à l’intégration de leurs unités dans les FFI. Le 14 février 1944, le Conseil National de la Résistance (CNR) reconnaît l’existence de l’ORA, et le 10 mars le Comité d’action en France, auquel participe Giraud sous la présidence du général de Gaulle, organise la résistance intérieure et fait admettre le général Revers au Comité d’action militaire de la résistance (COMAC). C’est la dernière intervention du Commandant en chef en relation avec la résistance de l’armée.

X

L’éloge du général de Gaulle, cité plus haut, montre bien les mérites du Commandant en chef dans l’organisation des campagnes de Tunisie et dans la libération de la Corse. Mais il ne souligne pas suffisamment les éminentes qualités du chef militaire, qui crée les grandes unités (Armée, Corps d’Armée et Divisions), organise la mobilisation de l’Afrique du Nord, obtient des Américains la modernisation des armements, conçoit la stratégie et la tactique adaptée, coordonne les services du renseignement, participe à l’unification des FFI. Il est après Weygand et avec l’aide de Juin, le rénovateur de l’armée d’Afrique, et le fondateur du Corps expéditionnaire français (CEF) en Italie.

La campagne de Corse est un modèle d’opération combinée, dans laquelle coopérent les marins français, les gendarmes, les résistants communistes, le BCRA et l’OSS, le bataillon de choc de Gambiez et les tabors marocains, avec in fine le concours de l’armée italienne.

Le bilan militaire de l’ORA est tout aussi brillant(11). Il faut rappeler l’efficacité du réseau de passage en Espagne, la formation d’unités prestigieuses comme le Corps franc Pommiès, le 1er RI, la Brigade Charles Martel et la Division légère d’Auvergne, la coopération du renseignement avec le réseau TR, la participation aux maquis des Glières et du Vercors, l’appui au débarquement de Provence(12) et la reddition de la colonne Elster, qui constitue la plus importante bataille offensive de la Résistance (résumée dans l’annexe 2).

Il faut souligner enfin le grand courage du général Giraud, qui conduit toutes ses activités en sachant que sa famille est soumise aux représailles de l’ennemi : sa fille Renée Granger et ses quatre enfants déportés de Tunis à Friedrichroda (Thuringe), où elle-même trouve la mort. Son gendre André Marguet et son frère Fernand Giraud déportés à Plansee (Tyrol), son épouse et six membres de sa famille expulsés d’Aix en Provence et internés à Vals-les-Bains, puis à Saint-Romain de Lerps (Ardèche), avant d’être déportés sous la conduite des SS à Paris, Vittel et finalement Friedrichroda. Dans le même temps, deux fils et un gendre du général servent dans l’armée d’Afrique. Quelle famille d’officier a subi de telles persécutions, et rendu de tels services à la libération de la France ?

Si face à de Gaulle il ne fut pas un bon manoeuvrier politique, ce grand chef militaire fut un grand résistant et un grand Français. Il semble qu’on l’ait oublié.

Annexe 1 PUBLIC RECORD OFFICE

February 14th. 1943

NOTE ON THE CONFERENCE HELD AT THE PALAIS D’ETE

ON SATURDAY, FEBRUARY 13TH.1943.

Present : General GIRAUD Major General GUBBINS

General CHAMBE Lt. Colonel HESWICK

Colonel de LINARES Lt. GOLDSMITH.

Commandant PAILLOLE

—————————

General Giraud decorated Lt. Goldsmith with the Croix de Guerre avec citation à l’ordre de l’armée, for his work in France, and the arrangements made for General Chambe’s escape from there to North Africa.

1. The subject under discussion was the evolution and future of the Secret Army in France . Up to the time of General Giraud’s departure he was the chief of this Secret Army, and among his principle lieutenants were the General Chambe, Baurès, Frère, Colonel de Linares and Commandant Lejeune. The General Giraud, Chambe and Colonel de Linares are now in North Africa . General Baurès is under arrest in France . General Frère remains free in France . Commandant Lejeune has been to North Africa and is now on his way to France to pick up the threads of his organisation and to report back to General Giraud as soon as possible.

2. From the attached papers it will be seen that considerable elements of the Secret Army still exist in organised form, but that with the German occupation of the whole of France, they are now in need of communications (especially with North Africa), arms, instructors, liaison Officers, and money. Through S.O.E. British help has offered in France to General Baurès to maintain and develop this Secret Army against the day of the Allied return to the Continent. General Baurès, who was by General Chambe and Lt. Goldsmith shortly before their departure from France and before the General’s arrest, asked for General Giraud’s directive on the acceptance of this British offer. General Giraud has accepted and has instructed his staff to co-operate with S.O.E. in the realisation of this project.

3. Il will be necessary for S.O.E. to etablish communications with the Secret Army to send arms, organisers, and instructors. On the question of money Commandant Paillole scated that the necessary funds, at any rate for the time being, were available in France . This question, therefore, as far as S.O.E. is concerned, does not arise.

Immediate steps that can be taken in this task are as follows :

(i) Commandant Lejeune will go to France and report back on the existing organisation that remains.

(ii) Lt. Goldsmith will proceed to London with General Giraud’s written directive to the existing chiefs of the Secret Army and this will contain instructions to work in closest collaboration with S.O.E. Lt. Goldsmith will hand the instructions to Commandant Lejeune, if he has not already left for the field. If he has, he will follow him at the first suitable opportunity in order to make necessary contact with Commandant Lejeune and the leaders of the Secret Army in France .

(iii) A wireless set wich is in direct contact with S.O.E. Algiers has been established in Southern France . This will be the first communications link in the organisation.

(iv) Two french Officiers are at present in training in Algiers and will be available within the next few weeks to go to France and form the nucleus of the instructors required.

(v) General Chambe has promised to assist in the provision of future personnel, more particularly wireless operators in order to build up communications between the Secret Army ans General Giraud’s headquarters here.

Further plans will have to await the return of Commandant Lejeune from the field, and any such reports that Lt. Goldsmith will send from France after he has had an opportunity of carrying to the leaders of the Secret Army General Giraud’s directive.

Annexe 2 Le 1er RI dans la Résistance

Plusieurs unités de l’armée d’armisitice sont entrées en résistance. Aux côtés du Corps franc Pommiès, le 1er Régiment d’Infanterie est un des plus prestigieux. Régiment à trois bataillons, aux ordres du colonel Bertrand, il est implanté en 1941 dans le Cher à St Amand Montrond, Issoudun et Dun-sur-Auron. Ses compagnies sont installées dans les villages et sont bien intégrées à la population. Le régiment est également proche du groupement n°32 des Chantiers de Jeunesse à Bruères.

Dissous le 27 novembre 1942, après avoir observé le 11 novembre le franchissemnt de la ligne de démarcation par la Wehrmacht, le régiment a pu camoufler des armements. Dans son ordre du jour, le colonel Bertrand s’incline devant les plis du drapeau, autour de lui nous nous rallierons tous au jour de la résurrection que nous savons certaine. Plusieurs officiers sont mis en place dans des administrations du département ( sous-préfectures, service de la main d’oeuvre, défense passive)et dans l’exploitation forestière. Leur mission sera de :

– rechercher le renseignement sur l’ennemi (agents de la Gestapo, Abwehr et Milice), en liaison avec la Gendarmerie, les Chantiers de jeunesse et les mouvements Combat et FTP,

– recruter et encadrer les jeunes qui veulent échapper au STO; suivis par des sous-officiers, ils sont mis à l’abri dans des fermes-maquis avant de rejoindre les maquis -mobilisateurs,

– contacter les Saint-Cyriens qui après dissolution de l’Ecole Spéciale militaire d’Aix ont rejoint les Chantiers de Jeunesse,

– instruire des équipes secrètes sur le parachutage, l’emploi de l’armement et des explosifs.

Le colonel Bertrand recommande à certains d’encadrer les troupes scoutes du département; c’est ainsi que le lieutenant Roidot organise avec Michel Menu un camp de cadres scouts, qui trouveront ensuite leur place dans la résistance.

Le commandant du 1er RI élargit son action dans la Nièvre où il devient responsable ORA. En liaison avec les généraux Frère et Verneau, il accueille en mars 1943 le général Olleris, accompagné de deux officiers alliés. Il organise des réunions clandestines et décline le commandement du 1er régiment de France, force gouvernementale dépendant de Laval, mis en place le 28 juillet 1943 à Le Blanc, St Amand et Dun. Le commandant Rauscher et 3 officiers du régiment sont arrêtés le 10 décembre 1943 par la Gestapo de Bourges, aidée par la Milice. Se sentant surveillé dans le Cher, le colonel Bertrand installe ensuite son PC à Paris. C’est au profit du 1er RI qu’a lieu le premier parachutage du SOE le 18 avril 1943; d’autres suivront le 25 août, le 6 octobre et le 20 novembre.

En mai 1944, le 1er RI à deux bataillons de chacun 5 compagnies, renforcé d’une compagnie des Chantiers, constitue la 33ème demi-brigade aux ordres du colonel Trousseau. Ultérieurement, il sera rejoint par six compagnies du 1er régiment de France, qui ont éliminé leurs officiers supérieurs. Le 1er RI reçoit la mission de déclencher le plan Vert de destruction des convois ferrés venant du Sud, puis de l’Ouest. En contact avec le mouvement Combat, le colonel Bertrand refuse de participer le 6 juin à la « libération » de St Amand, qui est réoccupé le 8 et soumis aux représailles des Allemands et de la milice. Exécutant le 15 août l’ordre de Koenig de passer à la guérilla généralisée, il mène un combat d’embuscades contre les unités ennemies et libère Bourges le 6 septembre, en liaison avec le colonel de Vogüe et le colonel Hubert des FTP.

Il participe du 7 au 11 septembre à la gigantesque embuscade coordonnée par les FFI du Sud-Ouest et d’Auvergne contre l’importante colonne Elster(13), évaluée à 18.000 hommes, qui se replie de Bordeaux vers Dijon par Chateauroux.

Au cours de ces engagements, généralement de courte durée mais entraînant de vives réactions allemandes, le 1er RI a perdu une soixantaine de tués dont deux officiers, et de nombreux blessés. La mémoire des soldats morts pour la France est conservée dans le Cher par de nombreuses stèles entretenues avec fidélité par les anciens du 1er RI et les municipalités. Le régiment a été cité à l’ordre de l’armée par le général de Gaulle le 3 avril 1945.

CITATION A L’ORDRE DE L’ARMEE

LE 1er REGIMENT D’INFANTERIE

Splendide Corps, dont la foi ardente dans les destinées de la Patrie n’a pu être abattu par la dissolution de 1942. En dépit des arrestations, déportations et perquisitions, a réussi à mettre à l’abri une partie importante de son armement, de son habillement et de ses approvisionnements. A établi entre la troupe et ses cadres des liens tels qu’en juin 1944, à l’appel de son chef, le Colonel Bertrand, le Régiment a pu se regrouper autour de ses équipes clandestines qui n’avaient jamais cessé de mener le combat. Conduisant une guérilla continuelle, du 8 août au 12 septembre 1944, a manifesté les plus belles qualités d’une troupe de choc par ses actions de harcèlement au cours desquelles il a causé à l’ennemi des pertes dépassant 500 tués, un millier de blessés, 150 prisonniers, et a contribué à la reddition d’un groupement de colonnes ennemies fort de 18.000 hommes.

Annexe 3 La reddition de la colonne Elster

Attaquée par l’aviation alliée et par les FFI, la colonne est bloquée sur la Loire à Decize par la division Auvergne du colonel Fayard. Seule l’avant-garde du colonel Bauer a atteint Autun où elle est encerclée par le Corps franc Pommiès et le 2ème Dragon, elle se rend le 10 septembre. Tandis que le 1er RI et les FFI de l’Indre aux ordres du colonel Chomel attaquent le gros de la colonne, les FFI du Limouzin et de Corrèze talonnent l’arrière-garde. Le colonel Chomel obtient l’ouverture de pourparlers à Issoudun avec le général Elster, qui signe sa reddition le 10 septembre au soir entre les mains du général Macon, chef de la 83ème DI-US et du colonel Chomel. Le 11 septembre, il négocie à Arcay avec les colonels Bertrand et Vogüe l’accord lui permettant de faire mouvement au nord-ouest, vers les camps de prisonniers américains.

(1) réf. – Dainville (colonel de). L’ORA, la Résistance de l’armée. Lavauzelle 1974.

– Henri Michel. Histoire de la résistance. PUF 1980.

– François-Georges Dreyfus. Histoire de la résistance. de Fallois. 1996.

– Christine Lévisse-Touzé. L’Afrique du Nord en guerre. 1939-1945. A.Michel. 1998.

– Henri-Christian Giraud. Conférences du Figaro. 24 mars 2000.

– Général Georges Roidot – Témoignage sur l’ORA, colloque de la France combattante, 27 janvier 2000.

– Les jeunes dans la résistance du Berry, Exposé du 19 mars 2003.

(2) M.Solborg, représentant l’OSS à Lisbonne, estime que Giraud est l’homme qu’il faut pour obtenir l’appui sans réserve des Américains.

(3) A Mulhouse le fugitif fut pris en charge par Paul Weiss d’Oberbruch, qui le conduisit en voiture à Liebsdorf. La famille Weiss réussit à s’échapper et à gagner clandestinement la Suisse. La maison Weiss fut alors pillée, puis occupée par la Wehrmacht.

(4) lettre postée le 9 novembre

(5) réf. Colonel Paillole – Services spéciaux, 1935-1945. Laffont 1975 – L’homme des services secrets. Julliard. 1995.

(6) la même manière de faire sera utilisée pour le général Salan à la fin de l’année1958

(6) texte dans F.G. Dreyfus, op.cit. p. 227

(7) Il convient de rappeler que Jean Moulin, parachuté en janvier 1942, rencontre fin août le général Delestraint, que de Gaulle nomme chef de l’Armée secréte en octobre 1942.

(8) par le sous-lieutenant Philipona

(9) Rev. est probablement Revers. Seg . non identifié.

(10) voir annexe sur le 1er RI, à ne pas confondre avec le 1er Régiment de France créé par Laval (JO du 28 juillet 1943).

(11) p.m. les 4 promotions passées par Aix en Provence de 1940 à 1942 ont eu 220 tués et plus de 60 déportés

(12) début août 1944, le colonel Zeller est envoyé à Naples pour renseigner le Commandement allié en vue des opérations de débarquement, auxquelles coopérera l’ORA de Marseille.

(13) Résumé et schéma ci-joints, établis par le général Roidot, ancien du 1er RI et président des Anciens de l’ORA.

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