Entre Hitler et Staline, le mythe Milosevic. Le choc de deux représentations infernales

Qui est Slobodan Milosevic ?

Il ne s’agit pas de faire sa biographie au sens classique du terme. Cherchons à cerner les traits majeurs d’un acteur stratégique qui décide et agit dans un milieu spécifique et qui, depuis dix ans, est touché par la guerre.

En préalable, écartons toute ambiguïté, M. Milosevic ne représente ni politiquement, ni spirituellement le peuple serbe. Pas plus qu’il n’incarne la symbolique qui prévaut aujourd’hui dans certaines parties des Balkans. Pour autant, l’homme ne tombe pas du ciel. Il est né et a vécu là. Avant que le fils ne devînt communiste, le père était Monténégrin. Impitoyable apparatchik d’une bureaucratie communiste, il a fait son chemin en jouant de tous les rouages. Il a su se faire protéger, puis éliminer ses protecteurs. Il a compris qu’il fallait, assez tôt, épurer ses propres protégés. Pour autant, l’homme connaît son environnement mieux qu’aucun des diplomates et des analystes occidentaux. Sans doute sa vision est-elle tronquée par son amoralisme, son acharnement à conserver le pouvoir par tous les moyens. Considérons qu’il mène la guerre, “sa guerre”, avec ces compétences et ces tares.

Pourquoi cet arrêt sur le bourreau ? C’est qu’il faut et faudra bien expliquer les raisons des oppositions, des méprises et autres malentendus qui conduisirent à la guerre de mars 1999. Tous les exercices militaires, jeux de guerre et autres simulations de conflits invitent à entrer dans l’esprit de l’ennemi. Pour penser en ses termes, pour évaluer sa différence. Il s’agit de chercher à prévenir la surprise de comportements décisionnels imprévisi­bles. Comprendre l’adversaire, c’est aussi se défaire des taies qui nous aveuglent. Qu’est-ce qui trouble notre propre jugement ?

Conscience malheureuse et compulsion de répétition

Le caractère exceptionnel de la focalisation sur le person­nage Milosevic tient moins à sa mise en situation d’ennemi qu’au choc catastrophique entre deux incarnations du Mal dans l’histoire de l’Europe, Hitler et Staline. Milosevic devient une sorte de clone historique de ce phénomène : il est, pour certains dirigeants euro-atlantiques, le génocidaire Adolphe Milosevic. Simultanément, il crée son propre mythe. Dans l’ombre de Staline, défenseur de la patrie russe contre Hitler en 1941, appa­raît la figure de Joseph Milosevic, nouveau héros national du peuple serbe.

Ce choc des tragédies n’est certes pas celui des civilisations. Bien au contraire, il s’agit des retrouvailles entre des niveaux de perception du social (pas du monde) sur un même continent, avec des décalages de référentiels historiques dans une gigantesque désynchronisation. Hasardons des comparaisons : pour la France, les Lumières de la Révolution contre la Vendée ; aux États-Unis, la guerre de Sécession.

On confond moraliser et moderniser. Et le Nouveau veut liquider l’Ancien qui ne comprend pas ce qu’on l’on exige de lui.

Ainsi l’Europe (ou les Europes ?) n’en finit-elle pas depuis dix ans d’exsuder son passé. La fin de la guerre froide apparaît comme un retour de l’histoire, au sens où l’on parle de retour du refoulé. Des fantômes, congelés par la bipolarité, reviennent hanter les consciences européennes. Sans doute les gouverne­ments sont-ils moins obsédés par la morale qu’ils veulent bien le paraître. Mais on pense, gouverne et agit avec les schémes mentaux disponibles. Yalta, Munich constituent autant de modes d’interpellation des opinions. Sortes d’électrochocs de la cons­cience collective : Milosevic-Hitler, Saddam Hussein-Hitler, et rappelons-nous, en 1956, Nasser-Hitler. Sur les esprits pèse encore le sens de la faute irréparablement commise. Les Franco-Britanniques vivent sur le sentiment de la faute originelle de Munich. Les Allemands ne s’affranchissent que difficilement de ce qui fut, de 1933 à 1945, leur désastreux rapport à l’Europe. Cette culpabilité s’accompagne de la peur de la répétition, si obsessionnelle qu’elle conduit à d’autres erreurs de jugements et à renouveler cela même que l’on cherchait à éviter.

Car il ne suffit pas de rappeler les fantômes des erreurs, il faudrait, pour les apaiser et s’en reposer, les interroger vraiment. Le lâchage de la Tchécoslovaquie en 1938 reposait sur le fait que ni les Français, ni les Britanniques ne disposaient des moyens d’arrêter Hitler sur la voie d’une agression dans cette région. Ce qu’il advint un an plus tard ne valait guère mieux. Liés à la Pologne par un impraticable traité, nous sommes entrés en guerre sans pouvoir faire quoique ce soit en faveur de notre allié qui fut écrasé entre les mâchoires nazie et soviétique. Que signifie le soutien aux populations albanaises du Kosovo, dès lors que l’on a décidé qu’il n’y aurait pas de troupes au sol ?

Étrange interdit que ce : “rien à terre”. Ce n’est plus le mythe mais la mythologie qu’il faut invoquer. Le Ciel s’oppose à la Terre, Ouranos à Chronos, la Lumière à l’Obscurité.

Aux Alliés appartient l’air. La terre est le triste séjour des bourreaux et le lot de leurs victimes. Depuis le début de cette reprise de l’Histoire sur le territoire la République de Yougos­lavie, il n’est question que de territoires, de terres jusque dans ces fosses, ces charniers, ces histoires de cimetières antiques. Dans le ciel, les avions, dans l’espace, les satellites traquent les traces de terre fraîchement remuées. Ce n’est plus le labour, c’est l’hécatombe dont on recherche les traces dissimulées.

Une stratégie aérienne cherche à forcer une stratégie chtonienne. Comment nier que ces représentations mythiques ne soient directement à l’œuvre ? Elles touchent également ceux qui a priori n’ont aucune sensibilité culturelle à cette tradition. M. Clinton est rattrapé par la Terre et par la politique alors même qu’il a voulu placer sa tête dans les sphères de la fluidité du capital mondialisé. Ce n’est pas une critique. Je relève simple­ment que l’on ne change pas d’époque en une ou deux généra­tions, quelle que soit l’accélération de l’information, de la commu­nication, des transferts. L’Ancien s’accroche, résiste, revient là où on ne l’attendait plus.

Donc M. Milosevic est Hitler

Mais s’il réalise cette différence absolue, comment avoir pu songer qu’il céderait, au bout de quelques jours de bombarde­ments, passivement encaissés ? Pourquoi le Mal aurait-il, par bonté, manqué à ses devoirs ? En ce cas, c’était bien le pire qu’il fallait prévoir. Or tout indique la surprise des responsables occidentaux, qui semblent avoir pensé que M. Milosevic se com­porterait comme eux-mêmes en de telles circonstances. L’incohé­rence logique se combine à une surprenante ignorance du tragique de l’histoire. À partir de là, s’explique une cascade d’erreurs.

Première erreur sur Milosevic : ne pas parvenir à le penser. L’approche de M. Holbrooke, ô combien critiquée pour sa rudesse, était finalement la moins mauvaise. On ne cherche pas à comprendre. On parle intérêts et l’on négocie brutalement sur cette base. D’autres négociateurs ont cru reproduire ce schéma. Mais il fallait l’adapter à un enjeu qui avait changé. Milosevic voulait bien d’un accord sur la Bosnie. Le Kosovo ne relevait pas de la même logique.

Deuxième erreur, le croire plus vulnérable, notamment par rapport à ses militaires, en fondant l’efficacité des frappes aériennes sur l’espoir d’un putsch qui l’aurait renversé.

Troisième erreur, pousser Milosevic à la politique du pire, au vertige du désastre complet. “Quel artiste périt avec moi !” sont les derniers mots de l’empereur Néron. On ne pousse pas dans les cordes un adversaire si on n’entend pas lui asséner le coup final, ou si, pire encore, on ne se trouve pas en état de le faire.

Quatrième erreur, s’y prendre trop tard pour dénoncer le Mal. Si l’on voulait mobiliser les opinions au service de la protection des Albanais du Kosovo de manière à justifier une stratégie puissante incluant des forces à terre ou, à tout le moins la pressante et probable menace de leur intervention, mieux valait démoniser M. Milosevic avant qu’après les massacres dont il porte la responsabilité. Sauf à reconnaître qu’il fallait attendre l’évidence du mal s’accomplissant pour pouvoir le dénoncer. Depuis 1989, il n’avait pourtant plus besoin d’être jugé sur pièces. Et nul n’ignorait ses antécédents.

Tel est bien encore le défaut de ces gouvernements qui prétendent s’adonner à la diplomatie préventive alors qu’ils ne sont pas capables d’anticipation. Aucune préparation psycholo­gique, aucun projet stratégique. On improvise au gré de la catastrophe des autres.

Milosevic créateur de son propre mythe

Au terme d’une ultime mission sans objet (l’armée serbe était déjà lancée pour gagner ses objectifs), M. Holbrooke décrit son vis-à-vis comme un être fermé, replié sur soi-même, appartenant à une autre dimension. M. Milosevic vit et pense ailleurs, usant d’autres critères. Vertige de l’histoire, de la fin, de sa propre disparition. Que se passe-t-il dès lors qu’il n’a plus rien à perdre ? En même temps, l’homme conserve des attitudes-réflexes, des mécanismes réalistes hérités de sa culture communiste qui lui permettent d’assurer une gestion tactique de la situation. Il invite les personnalités disponibles, manipule, intimide, épure.

Communiste qui a viré au nationalisme par opportunisme, Milosevic a Staline en tête. Il se voit en “petit père du peuple serbe, version “concert de rock”, luttant seul face à l’agression des “barbares” otaniens. Psychologues et politologues s’épuisent à refaire les mêmes analyses sur ce type de dictateurs. Leur intérêt et leur existence importent plus que toute autre considé­ration. Mais ils se font aussi une certaine idée du pouvoir qu’ils détiennent. Le vertige de l’histoire les saisit comme tous les tyrans qui ont souvent intériorisé l’idée de leur propre destruc­tion. Un jour, le plus lointain possible. Aussi sordides soient-ils, ils peuvent s’étourdir dans le mythe d’une grande Serbie, d’une nouvelle Babylone, d’un nouveau Cambodge¼ etc. Le tueur d’État, parvenu aux sommets par le meurtre constam­ment renouvelé (la purge est une nécessité), se dope aux mythes d’une histoire qu’il prétend répéter en la renouvelant.

Le communisme a toujours aimé les photos d’immolation politique. La poignée de main de Milosevic avec Ibrahim Rugova appartient à cette tradition particulière du réalisme socialiste, en tant qu’art prolétarien. Combien de fois n’avons nous pas vu cette image d’un réalisme socialiste poignant ! Enveloppé de glace, le maître serre la main de sa victime dont le regard se trouble, cherche une autre direction, échappée qui contredirait la direction des mains jointes par la contrainte invisible. Comment a-t-on pu aussi étourdiment stigmatiser le “pantin Rugova”, ulti­me héritier d’une tradition tragique de dirigeants raisonnables, posés, cherchant à servir leur peuple jusqu’à risquer l’image de leur propre subordination dont la honte les emplissait. Aurait-on oublié Alexandre Dubcek alors qu’il cherchait à sauver son peuple de l’horreur de la répression de l’armée rouge d’abord et des guébistes ensuite. ? Aurait-on oublié le président Hacha “décidant” d’épargner à son peuple le bombardement de Prague ?

Notre “autre Europe” et la barbarie

Donc Milosevic est un “barbare”. Mais qui prétendons nous civiliser ? Toujours obsédés par la faute mais pressés d’expédier la question au plus vite, nous voici, en Europe occidentale, victimes de notre propre intoxication par le thème publicitaire de la barbarie. Il traîne et fait recette un peu partout en Europe occidentale depuis une petite génération. Et je m’en voudrais ici d’ajouter aux dissertations pieuses et élégantes qui permettent à leurs auteurs de se sentir confortablement du bon côté de la Planète. Pour autant, le fait de se jeter à la figure l’appellation ne nous dit rien sur la barbarie, sa logique de fonctionnement et son statut politique. Entre la propagande et l’ontologie, l’expres­sion s’efforce de désigner l’existence d’un Mal actif contre lequel on ne peut rien. À la limite, la barbarie, c’est ce que l’on ne comprend pas ou ce que l’on n’ose pas comprendre, ce sur quoi on passe rapidement pour n’avoir pas à s’interroger. La barbarie tient lieu de cause et d’explication de la cause. Bref, c’est une tautologie.

Les véritables difficultés intellectuelles commencent dès lors que l’on pense sérieusement la différence et l’altérité. Le barbare pour la civilisation hellénique est celui que ne parle pas la langue grecque et fonctionne selon un système symbolique réglé par un autre code. C’est simplement l’altérité culturelle. On se fréquente donc, sans jamais se mêler. Le métèque est étymologiquement celui qui habite à côté. Ce n’est pas le voisin qui, lui, appartient au même système symbolique. C’est celui dont la maison (l’appartenance) ne saurait se confondre. Cet “à côté” renvoie à une altérité radicale mais sans intention hostile. Même chose pour le peuple “han”, pour la civilisation Chine. Et jusque là pas de problème.

Un jour des étrangers culturels sont venus, l’arme au poing. Les Perses, les Occidentaux, Guerres médiques, guerres de l’opium, traités inégaux, diplomatie de la canonnière.

Barbare, M. Milosevic ? Ou produit antédiluvien d’un système révolu ? Quel système ? Le communisme ou le nationa­lisme, ou les deux à la fois, presque confondus ? N’est-ce pas aller un peu vite en besogne et jeter un autre bébé (la nation) avec l’eau du bain (le communisme) ? Trente ans de décalage histo­rique, dit-on. Des gens de son espèce n’ont plus leur place en Europe. Mais où, en Europe ? “Européaniser les Balkans” déclare M. Védrine (21 mai 1999). Curieuse formule qui sous-entend que culture et géographie ne se recouvrent pas. Dans les Balkans, je ne suis (pas encore) européen. Chaque Européen de l’Ouest l’entend bien. Mais, ailleurs, comment la comprendra-t-on ?

Qui décide de la modernité et s’arroge le droit, au nom de quelles valeurs suprêmes, de dire la légitimité à inculquer la civilisation ? Comme au temps du colonialisme où l’on apporte la civilisation et la “culture” à des peuples dont on veut le Bien.

Européaniser les Balkans, c’est, implicitement, admettre l’altérité de l’Europe orientale. Mais on doit alors en tirer toutes les conséquences, avec humilité et sans précipitation. On ne modernise pas, on n’uniformise pas à marches forcées, sauf à recourir à la force armée, à une coercition que l’on condamne par principe, avec des perspectives de réussites modérées.

L’Europe occidentale doit forcément admettre la différence des peuples de la zone balkanique qui ne perçoivent nullement les rapports de valeur en des termes identiques ou seulement voisins des nôtres.

Serions-nous des touristes sur notre propre continent ? Repensons un instant sérieusement à la Péninsule ibérique entre 1950 et 1980. Fondamentalement, foncièrement, avec de nom­breuses exceptions locales, les Balkans pensent famille, sol, et sang. L’exercice nouveau, mené par des politiciens légers, trans­parents, aériens (hélas !), leur est incompréhensible. Il faudra tenir compte par la suite de cette authentique différence lorsqu’il s’agira d’établir les conditions d’une paix durable dans les Balkans.

Car le choc, qui pousse les ethnies les unes contre les autres n’est pas confessionnel, ni même culturel, il est d’ordre symbo­lique, dans les représentations mentales de la valeur d’échange entre la vie de l’individu, sa place dans la société et les intérêts qui motivent et justifient son action. Sujet cherche Identité.

À preuve de cette altérité, dès lors qu’il s’agit d’intégrer les pays d’Europe orientale dans le système économique, on s’aper­çoit que l’on freine des quatre fers. Il faudra une période d’adap­tation, des mécanismes d’ajustement.

Cette Europe balkanique, c’est “nous”, notre culture, notre histoire et, ce n’est pas peu, nos guerres. En même temps, elle est notre Autre. Altérité aussi vieille que la question d’Orient, mais altérité accentuée par les quarante années de rideau de fer.

Il est bien vrai qu’il s’agit de ratraper et le temps et les mœurs ; l’économique, le social et plus encore, le mental. Allons ! Que serait la place du paysan albanais dans nos sociétés ? Peut-être en dessous du travailleur maghrébin qui dispose de deux générations d’expérience et d’adaptation.

Si un gouvernement peut se voir contesté dans sa souverai­neté par un groupe d’États au prétexte qu’ils conçoivent diffé­remment l’ordre politico-éthique qui doit uniformément régner sur l’ensemble d’un continent, la dérégulation politique qui en résulte prend nécessairement un caractère vertigineux.

Plus, sinon mieux que d’autres, M. Blair aura annoncé ce changement de règle du jeu. Il semble toutefois avoir omis d’en avertir préalablement les autres joueurs, à commencer peut-être par ses alliés, pour ne rien dire des Russes et des Chinois. Incidemment, les nouvelles règles manquent encore d’une défini­tion stabilisée et reconnue. Dès lors, la logique demande à savoir qui est un dictateur et quels sont les critères de définitions, en fonction de quelles normes, établies par qui ? À quel moment la tyrannie est-elle indiscutablement reconnaissable, légitimement condamnable et quel seuil doit-elle atteindre pour se voir combat­tue de l’extérieur ? Or les fondements de la démocratie, définis à la fin du xviie par le philosophe anglais John Locke, justifient le droit à la rébellion intérieure contre la tyrannie par les peuples eux-mêmes, quand ils en ont durablement et patiemment subi les vexations répétées.

Une telle conception repose le problème de la relation entre le discours d’État et le discours réel. Pourquoi les gouvernements acceptent-ils de discuter avec des chefs de gouvernement qui sont dénoncés pour le sang qu’ils ont versé ? On peut considérer qu’il s’agit d’intérêts sordides, exploitation de richesses minières, énergétiques, ventes d’armes, renforcement des sphères d’in­fluence. Mais il y a plus. Le simple fait de reconnaître la néces­sité d’un ordre imparfait qui fonctionne parce qu’il permet de disposer d’interlocuteurs.

Les gouvernements parfaits n’existent pas. Les gouverne­ments représentatifs ne peuvent procéder que d’une reconnais­sance intérieure. Si la légitimité est reconnue par une puissance extérieure qui ne serait pas un gouvernement international, le chaos complet pointe à l’horizon.

La France connaît cette tension de longue date. Par rapport au Maghreb, à l’Afrique noire, jusqu’à la Turquie où elle ren­contre d’autres partenaires, notamment les États-Unis pour les­quels peut se tenir le même discours via les Amériques centrale et latine, le Moyen-Orient, le Golfe, etc.

Nos jeunes loups sans dents de la défense des peuples feraient bien de songer à leur contenance si la tragédie les rattrapait un jour.

Dans le domaine de la stratégie des moyens militaires, qu’est-ce qui a été décidé et réalisé qui permettait d’améliorer les performances françaises et, plus généralement européennes face à une éventuelle crise du Kosovo. Les seules réformes structu­relles des armées ont été entreprises par M. Pierre Joxe et l’amiral Lanxade. Mais l’appareil industriel n’a guère bronché. Or nous avons disposé de dix ans. Dix ans pour reconvertir des programmes, en annuler certains, etc. L’incapacité à penser l’ennemi, l’altérité, la vraie différence, qui n’est pas de salon. La différence qui résiste, gêne, embarrasse et surtout peut incarner le mal en acte.

Donc il est devenu nécessaire de châtier le dictateur et de lui faire “rendre gorge” en restituant le Kosovo à ses habitants légitimes. Mais ce n’est déjà plus le but initial qui se voulait l’autonomie du Kosovo.

 

3 mai 1999

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M. Blair en nouveau Gladstone

La Différence et le Mal

On le compare à Madame Thatcher durant la guerre des Malouines. Certes le ton est résolu, et les accents martiaux. Car cette guerre est devenue “sa guerre”. Mais ce n’est pas la roide conservatrice que M. Tony Blair prend pour modèle. Sa référence historique est le grand ministre libéral Gladstone. Gladstone, l’adversaire idéaliste du trop réaliste Disraëli. Gladstone, l’auteur des “atrocités de Bulgarie”, pamphlet de 1878, qui fit vibrer l’opinion anglaise sans pour autant déclencher autre chose que l’opposition britannique aux efforts de règlement du pro­blème par le seul Empire russe. Autres temps, à défaut d’autres mœurs. La référence mérite réflexion sur ce que réclame exacte­ment l’ardeur de M. Tony Blair ? “Jeter les fondements de l’Europe nouvelle”, écrit-il. Sur quelles bases, et selon quels principes ?

À l’origine de tout projet de politique étrangère se retrouvent en général trois types de préoccupations :

l’intérêt national et la raison d’État, qui poussent au réalisme politique ;

la vision du monde et l’idéologie, qui fondent la politique sur des principes plus ou moins immatériels ;

la dimension des moyens dont on dispose, qui, en principe, renforce la tendance au pragmatisme.

Ces différents éléments se combinent plus ou moins harmonieusement. Il est toujours utile de donner à son intérêt l’habillage d’une vocation universaliste. On y gagne partenaires, sympathisants, complices, etc. Mais il est aussi parfaitement concevable qu’un chef de gouvernement soit très honnêtement convaincu de la coïncidence entre ses valeurs et le souverain bien du reste du monde. En l’affaire, la communication joue un rôle essentiel puisque l’on “émet” des valeurs en direction des autres. Encore faut-il que l’on dispose d’un minimum de moyens pour exporter cette ambition. Car la capacité de conviction reste faible si quelque bénéfice ne vient pas soutenir les espérances qu’elle suggère. Bref, il faut avoir les moyens de sa stratégie intégrale.

M. Blair croit rencontrer son destin historique en incarnant la conception¼ américaine de l’avenir de l’Europe. Cela ne signifie pas qu’il trahit et le Royaume-Uni et l’Europe. Au contraire, on peut le tenir pour honnêtement convaincu qu’une conception américaine de l’Europe est dans l’intérêt de l’Europe elle-même. Partage-t-on les mêmes intérêts dès lors que l’on est différent par l’identité et par la dimension ? Ce dépassement de l’intérêt particulier peut s’effectuer précisément parce que l’on partage les mêmes valeurs. Et l’on a vu M. Blair en compagnie de M. Clinton à Washington et à New York, aux pires moments de l’affaire Lewinsky, s’adonner aux délices d’un brillant débat consensuel sur la “troisième voie” économique et sociale.

Depuis le départ du chancelier Kohl, la convergence franco-allemande a connu un déclin annoncé depuis longtemps. Dans la logique qui régit les relations entre États européens, il était naturel que presqu’immédiatement, une contre-poussée s’exerçât dans le champ de force constitué par la tension entre les diffé­rents intérêts euro-atlantiques.

Très schématiquement, l’Allemagne a maintenu la France dans la relation avec les États-Unis au nom d’une Europe reposant largement sur le partenariat franco-allemand. M. Blair conserve et l’approche et l’argument. Il arrime la France aux États-Unis au nom de l’Europe sur la base d’un partenariat privilégié anglo-français, en prenant soin de marquer aux amis allemands que personne, en l’occurrence, ne les délaisse. Chant de sirène que M. Schroeder, depuis longtemps désireux de reconsidérer certaines données du partenariat franco-allemand, paraît fort disposé à entendre. Si donc l’Europe est devenue si importante, le Premier Ministre se fait naturellement le plus européen de tous. Mais, à l’instar du président Clinton, comment interprète-t-il les expressions “construction européenne”, “iden­tité européenne de défense et de sécurité” ? Comment entend-t-il, au regard de ce sens, qu’il se garde d’expliciter, procéder dans les faits ? Au jeu des “architectures de sécurité”, où doit-on situer le pion France par rapport à la Grande-Bretagne, les deux par rapport à l’Europe et l’ensemble par rapport aux États-Unis4 ?

On objectera que cette présentation reste trop diplomatique, trop lointaine. Pourtant, que dire de ces innombrables tentatives d’associations et de fusions d’entreprises, de ces programmes d’armement en coopération, de ces agences qui ne parviennent pas à se concrétiser parce que les intérêts des Trois (Allemagne, France, Royaume-Uni) ne composent pas entre eux ? Autant de difficultés qu’aggrave l’intervention des entreprises et, en soutien, du gouvernement des États-Unis.

C’est bien pourquoi l’affirmation de l’identité de vues sur les valeurs immatérielles de l’éthique achève la construction. Pour que l’Europe puisse jouir des valeurs du marché et de la démo­cratie, il faut donc liquider les derniers dictateurs. Ressentant que ce thème est le plus mobilisateur, M. Blair le développe à fond.

Éthique ou politique ? : les risques de la confusion

S’agit-il de prendre l’éthique pour principe moteur de la poli­tique ou bien de promouvoir un système particulier de valeurs politiques avec l’intention de les imposer comme universelles par la raison mais aussi par la force ? Ce système de valeurs est-il lui-même cohérent ? En politique et en économie, la notion de liberté ne s’entend pas de la même manière. Vieux débat qui se retrouve à la source des interrogations sur la démocratie en Occident. La nouveauté vient de ce que les valeurs politiques liberté, démocratie marché semblent avoir prétention à une sorte d’OPA sur l’éthique. Selon que nos valeurs politiques et éthiques te feront partenaire ou ennemi, tu seras dans le Bien ou dans le Mal.

Ici, le vieux Marx rattrape le Premier Ministre anglais. Pour s’affranchir de son particularisme et faire oublier son origine, une idéologie a fréquemment tendance à s’identifier à quelque principe “supérieur” qui sert de masque à ses présupposés déterminants.

Bien entendu, si j’ose dire, M. Blair ne pousse jamais son raisonnement aussi loin. Péremptoire, très général, il ne dit rien sur les fondements de sa pensée.

L’amalgame blairien se compose d’un vieux fonds moral plutôt anglo-saxon : l’opposition manichéenne entre le bien et le mal, une certaine pratique américaine (qui relève d’une action psychologique de temps de guerre : diaboliser l’adversaire et exalter les valeurs politiques de démocratie et de respect des libertés de conscience et d’opinion. Homme d’État qui se fait publiciste du temps de guerre, il mêle la théorie politique, l’éthique et la propagande de guerre. Derrière cette confusion, il me semble pouvoir distinguer une idéologie implicite.

Lors qu’on entend M. Blair, on est immédiatement frappé par le fait que son but politique s’identifie à une idéologie de tolérance et de pluralisme tant politique qu’ethnique. Il s’agit d’extirper hors d’Europe une obsolescence maléfique et, au nom de la modernité civilisatrice, d’unifier le continent par un même modèle de liberté et de démocratie. On peut douter de la perfection et de la pureté de ce modèle. On peut douter aussi que l’éthique puisse tenir lieu de politique. On peut douter enfin que le Mal soit extirpable de l’humanité, même européenne. Passons.

En seconde lecture, on relèvera une étrange volonté de mimétisme, d’alignement sur le Même. Un modèle culturel présenté comme supérieur parce qu’idéal. Une seule Europe, entière et libre, partageant les mêmes valeurs doit advenir. MM. Bush et Baker ne disaient rien d’autre lorsque, après la chute du mur de Berlin, ils annonçaient l’avènement d’une Europe “whole and free” et d’une communauté atlantique de Vancouver à Vladivostok. C’était le temps du “nouvel ordre mondial”, à vrai dire fort court.

Après tant d’autres, M. Blair est saisi par le fantasme du Même comme fin de l’histoire, par résolution des contradictions. Il importe peu que l’idéologie vague du droit à la différence tienne lieu d’étendard, dès lors que ce modèle se donne pour vocation d’en finir avec les contradictions de l’histoire.

La Différence, en éthique et en politique :
notre “autre” Europe

Évadons-nous un instant de la politique et de la stratégie. Considérons les innombrables débats sur l’altérité et le droit à la différence. Que n’a-t-on pas dit sur la nécessité de leur respect ? Ironie affreuse, au même moment, une abominable extrême droite britannique s’adonne au terrorisme raciste dans les quar­tiers pakistanais de Londres. Ce rapprochement n’est pas que de circonstance. Il suggère que l’on pose très sérieusement la ques­tion du Même et de l’Autre, de l’altérité et de sa reconnaissance.

Que dit, sans s’en rendre compte, tragique étourderie, M. Blair ? Que le droit à la différence doit devenir le modèle unificateur de l’Europe.

Or d’innombrables peuples, sans doute anciens, archaïques peut-être, attachés à la terre, organisés par la famille et le clan, spirituellement structurés par une symbolique de la vie et de la mort, veulent cette reconnaissance de la différence dans la séparation, dans le voisinage bien organisé, avec de bonnes frontières, garanties par une communauté internationale efficace et cohérente.

Considérez les Arméniens, experts tragiques en matière de génocide Ils ne vont certes pas soutenir les horreurs des bandes de M. Milosevic. Pour autant, on ne leur vendra pas demain matin le pluri-ethnisme. On les trouvera peu sensibles au modèle “United colours of Benetton” qui manifestement inspire un peu vite les responsables politiques d’europe occidentale. Leur but immédiat, dans l’environnement dangereux qui est le leur pour longtemps encore, est de se retrouver en un ensemble cohérent, sûr et reconnu, face à des voisins. Leur volonté est de pouvoir gérer leurs propres affaires et, à partir de là, souverainement, de considérer leurs propres relations extérieures sur la base de frontières stabilisées. La recherche des alliances et des appuis dans ces immenses régions européennes et limitrophes est fondée sur ces objectifs.

Que propose-t-on aux peuples des Balkans ? Vivre en sûreté, sans doute. Prospérer, c’est certain. Mais comment et avec qui ? Que signifie, de leur point de vue, vivre ensemble dans la diversité ethnique ? Accepter d’un cœur léger l’altérité. Alors que ce qui est à toi n’est pas à moi. Pour bien des cultures et bien des peuples, en Europe même, le droit à l’altérité commence avec les frontières.

Good fences make good neighbours. Les bonnes barrières font les bons voisins, disait le poète américain Robert Frost, à l’aube du xxe siècle.

Ainsi la revendication idéologique du droit à la différence et la décision de faire la guerre pour imposer le Même se constituent en contradiction théorique et pratique.

L’Europe de M. Blair n’est donc pas toute l’Europe. Au nom de la juste guerre contre la barbarie, notion aussi commode que vide, il se refuse à prendre en compte, -pas même- à penser la différence d’une autre Europe, la nôtre sans doute mais aussi notre différence.

Ainsi paraît l’écart culturel, provisoire sans doute, mais immédiatement irrésorbable entre l’Europe occidentale et ce que je crois nécessaire d’appeler “notre autre partie de l’Europe”. “Notre et autre”, paradoxe et défi culturels parfaitement surmon­tables dès lors qu’on accepte la durée d’un processus de rappro­chement. Sachant que ce n’est pas le recours à la force qui apportera une solution immédiate. Trop souvent, la guerre n’est qu’une impatience de la politique.

Combien de siècles et de guerres atroces aura-t-il fallu pour abolir la frontière franco-allemande ? L’unanimisme suggéré n’a pour fondements que les premiers linéaments d’une culture communautaire. Milosevic et bien d’autres en même temps que lui ont fait campagne pour le droit à l’identité contre les autres. Il a tiré parti d’une promiscuité ethnique forcée, dans la mesure où celle-ci avait été imposée par la succession des contraintes “impériales”, ottomane, autrichienne, communiste, fédéralo-titiste.

L’incitation à l’identité nationale, qui n’était pas l’invitation au libre choix, a donc précipité les peuples vers la solution la plus immédiate et la plus brutale, à savoir se reconnaître par la négation angoissée de l’autre, dans le refus de tout partage. Il est bien là le jeu de la différence dans les Balkans.

Le modèle pluraliste unanimiste fondé sur la reconnaissance de l’Autre constitue aujourd’hui un produit d’exportation exoti­que dans la réalité socio-culturelle de l’Europe balkanique. Ce n’est donc pas à coups de missiles de croisière que M. Blair y fera entrer le droit à la différence.

Et qui veut faire l’ange fait la bête.

Ceci conduit à examiner la seconde contradiction de la fragile construction de M. Blair. Où l’on voit une éthique maxi­maliste prétendre payer en monnaie de singe¼

Les fins sans les moyens

Ce n’est certes pas la première fois, tant s’en faut, que les buts d’une guerre sont inspirés par un idéal ou une idéologie.

Ce qui est novateur, c’est que, pour la première fois, avec d’hyperboliques accents sacrés sur les fins (la morale, le droit des peuples et des individus, du collectif et du particulier, la stabilité des Balkans, l’avenir de l’Europe, etc.) on déclare simultanément que l’on n’entend pas pour autant leur consacrer la totalité des moyens dans on dispose.

La cause est admirable, mieux, elle est essentielle car elle engage le xxie siècle de l’Europe. Il n’est donc pas question de risquer une goutte de notre propre sang.

Cette paradoxale dérision révèle une mutation fondamen­tale, un décrochement d’échelle dans l’ordre du symbolique. Non pas une révolution mais un effondrement, le krach des valeurs de l’échange traditionnel qui jusqu’alors légitimait la guerre, le risque de la mort et l’acceptation du sacrifice de soi dans la conscience des peuples.

M. Gladstone, à la tête de la première puissance mondiale, avait les moyens militaires de sa politique. Il pouvait en disposer en toute autonomie. Le Royaume-Uni ne manquait pas de les engager en totalité ou en partie, une fois le besoin défini et la décision prise. Il est possible, comme l’indiquent les déclarations de M. Blair lui-même et de son ministre M. Cook, que le Royaume-Uni soit désireux de mettre en action immédiatement des troupes au sol. Mais, ne pouvant agir en dehors de l’Alliance, ne pouvant enfreindre la volonté des États-Unis, il faut bien que l’arme au pied, les troupes britanniques attendent une issue qui, apparemment, ne convient pas à leur dirigeant. Cette situation rend bien compte des conditions d’engagement de la guerre : pour atteindre l’objectif politique recherché, on doit s’en remettre aux moyens et à la stratégie d’un Autre qui n’entend pas les mobiles, l’enjeu et les objectifs de la même oreille.

Le grand écart auquel s’essaye M. Blair témoigne donc d’une rare inconséquence. Sauf à considérer que le Premier Ministre britannique évalue l’intérêt de l’Europe balkanique avec les yeux de Washington et qu’il lui semble, tout bien compté, que la stra­tégie militaire de l’OTAN constitue la forme la mieux adaptée pour appliquer la nouvelle règle du jeu qu’il s’efforce de définir.

Naguère, les Britanniques s’étaient fait la (mauvaise) répu­tation de payer les autres pour se battre au service de leurs intérêts. C’était oublier qu’ils avaient fait face à l’ennemi (français puis allemand), parfois seuls, consentant de véritables et sombres sacrifices. Payer n’est pas rien. Mais il ne semble pas, aujourd’hui, que les Européens se pressent pour financer le conflit. Comme on le verra sous peu, la conjoncture n’est guère favorable et les préoccupations sont ailleurs. L’optimisme cons­tant des places boursières depuis le début de la guerre ne suffit pas à garantir, loin de là, une quelconque solidité économique. Tous les membres d’une coalition ne se trouvent pas forcément dans la même position pour soutenir l’effet des conséquences économiques de la guerre. Entre la flexibilité économique des États-Unis et la marge de manœuvre des pays de la zone Euro, placés sous double contrainte du chômage et de la croissance faible, la guerre du Kosovo risque fort d’accroître les différentiels de puissance.

Une fois encore, c’est bien la hiérarchisation de la puissance au xxie siècle qui se retrouve à chacun des tournants pris à l’occasion des événements actuels.

Rien ne finit. Tout commence impitoyablement. Chaque État prend acte et position, dévoilant moins ses intentions que sa stratégie brute : ce dont il est capable, en fonction de ce qu’il a et de ce qu’il veut.

Traditionnellement, les guerres ont été guidées par l’intérêt ou par les passions. Bien souvent, les idéaux ont été accusés d’avoir provoqué les guerres meurtrières, précisément parce qu’ils prétendaient se placer au-dessus des intérêts matériels.

Néanmoins, les peuples n’étant pas de purs esprits, des effets de transformation physique produits au nom de l’idéal naitront nécessairement des situations nouvelles et des rapports de puissance modifiés. Il faudra bien en tenir compte. Comment M. Blair incarnera-t-il ses principes d’Europe démocratique si ce n’est par le marché ? Il faudra bien aussi entreprendre la reconstruction d’une aire européenne ravagée par la guerre. Avec quoi ? Par qui ?

Dès lors que l’idéal se substitue à l’intérêt, le flou des objectifs rend plus complexe l’interprétation des actions. Car il est pratiquement impossible de traduire l’idéal en situation concrète précisément parce que la réalité n’est pas spirituelle (interprétation résistante de l’Idée). Aucune société ne peut se désubstantialiser. Sauf à s’anéantir, à basculer dans l’absurdité meurtrière comme le tenta Pol Pot pour le Cambodge, au nom d’une Utopie irrationnelle mais raisonnée.

Le cas de M. Blair a le mérite de son exemplarité révélatrice. Si les Européens ne clarifient pas leurs buts, à savoir le rapport entre éthique et politique, s’ils ne déclarent pas des intérêts communs, ils ne sauront jamais orienter leur action, fût-elle guidée par un idéal désintéressé.

Si, ne serait-ce qu’un instant, l’éthique est soupçonnable de camouflage au bénéfice d’intérêts particuliers qui n’osent plus se déclarer, comment prétendre unifier l’Europe par la seule morale ?

 

2 mai 1999

________Notes: 

        La nomination du ministre de la défense britannique, M. Robertson au poste de secrétaire général de l’OTAN en juillet 1999 renforce le rôle de premier de la classe atlantique du Royaume-Uni mais toujours dans un langage européen.

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Un complot européen pour attirer les États-Unis

La presse américaine s’est faite l’écho d’un point de vue lar­gement diffusé par de nombreuses sources européennes, y com­pris à très haut niveau gouvernemental, selon lesquelles l’action conjuguée des Britanniques et des Français aurait finalement conduit un Clinton réticent mais réceptif à accepter un engage­ment limité des États-Unis.

La conférence de Saint Malo aurait eu pour but de préciser la répartition des rôles entre franco-britanniques d’une part, États-Unis d’autre part.

Les États-Unis, parce qu’ils sont les plus forts, parce qu’à tort ou à raison, ils estiment être les payeurs ne se laissent pas entraîner. C’est mal connaître leur culture politique, adminis­trative et militaire que de croire qu’il est possible d’entraîner un président ou ses proches collaborateurs vers des actions qui ne correspondraient pas à l’intérêt national. On peut les inciter à prendre de mauvaises décisions qu’ils se verront obligés de suivre ou d’annuler. Mais nul n’a piégé M. Clinton sur la voie de l’inter­vention au Kosovo. À malin, malin et demi, avec peut-être, pour résultat, de voir tout le monde pris au piège de la convergence des erreurs.

Le complot des real-politiciens euro-atlantiques

Il s’agirait d’un inavouable programme de règlement cynique de la question des Balkans par les grandes puissances. Constatant les difficultés issues d’une situation dont elles sont historiquement responsables via les règlements des années 1878-1913, elles auraient décidé de faire en sorte que les frontières puissent se stabiliser en fonction des rapports de forces et des transferts brutaux de population. Après la guerre de l’été 1995 qui permit à l’offensive croate de liquider la Kraina serbe, on a pu atteindre les accords de Dayton. Au tour du Kosovo en 1999.

Aujourd’hui, les Euro-atlantiques auraient laissé faire : sabotage de la pseudo négociation de Rambouillet, préparation d’une partition du Kosovo, établissement d’une nouvelle carte des Balkans sur la base d’une répartition ethnique plus rationnelle que celle qui procédait des découpages qui s’étaient succédé de 1878 à 1920.

Au terme d’une série d’inévitables atrocités que l’on s’efforcerait d’atténuer et d’adoucir, apparaîtrait enfin une carte cohérente des Balkans où les frontières coïncideraient avec les communautés ethniques. On aurait ainsi corrigé les artificiels découpages du xixe siècle par une entreprise réaliste et cynique de rationalisation. Dommage pour les perdants de l’Histoire. Cette thèse est séduisante parce qu’elle rend compte à la fois des errements du passé et suggère un avenir cohérent.

Trop de facteurs objectifs s’opposent à ces conceptions para­noïaques d’une politique machiavélienne des grandes puissances. Constatons que les milieux politiques et médiatiques français sont spontanément enclins à ce type d’interprétation. Relevons que bien des tendances propres à une certaine tradition natio­nale expliquent cette propension, restons-en là. Ici encore, l’examen de la réalité s’oppose à une telle conception.

D’abord, force est de constater qu’il n’existe aucune véritable coordination et aucune continuité de dessein politique des États européens depuis 1991. L’échec des conférences intergouverne­mentales, celle de Turin, en particulier, en témoigne. Les mem­bres de l’Union européenne ont été incapables d’articuler une politique commune fondée sur une identité de buts. On pourrait alors être en droit de se dire que l’éthique intervient pour se substituer à l’incapacité à définir des buts fondés sur des intérêts matériels. Elle ne serait que le masque travestissant un vide.

Ensuite les approches politiques de la question de Bosnie et l’esprit des accords de Dayton-Paris sont opposés à cette vision cynique. La conviction réelle va dans le sens du pluri-ethnisme et du multiculturalisme dans les États balkaniques.

Enfin, jouant un jeu aussi dangereux, les différents gouver­nements prendraient d’immenses risques pour leur stabilité et leur existence mêmes, eu égard à leur vulnérabilité médiatique.

Des vues aussi machiavéliennes supposent une capacité de secret qui n’existe plus dans les démocraties médiatisées. Elles ne sont pas transparentes mais poreuses. Tout secret fuit vers les médias par l’effet de pente naturelle des oppositions d’intérêts et d’individus.

La carte imparfaite des Balkans reposait sur une situation elle-même confuse. Quelques grandes puissances européennes dominaient le jeu. Aucune ne disposait d’une indiscutable supé­riorité lui ouvrant droit à l’hégémonie. Il fallait donc composer entre pairs.

La situation actuelle n’est pas moins complexe mais repose sur des données fort différentes.

Les grandes puissances européennes sont relativement affai­blies, au regard du siècle précédent.

Elles cherchent à coordonner leur action et à assembler leurs capacités pour disposer d’une puissance équivalente à celle de la grande puissance dominante. Mais cette voie est complexe pour deux raisons. Chaque État européen est loin d’avoir renoncé à son intérêt égoïste, surtout, on se surveille entre soi. Entre grands et de petits à grands pour éviter que l’ intérêt national d’un seul ne s’affirme comme l’intérêt de tous au détriment de chaque intérêt particulier.

Deuxième raison, la puissance dominante sait admirable­ment jouer de ces tensions et de ces rivalités.

Car il existe bien, au niveau mondial, une puissance de facto dominante, les États-Unis. Or le fait d’avoir des intérêts euro­péens n’en fera jamais pour autant une composante de l’Europe. Les Congrès depuis 1919 n’ont eu de cesse de le rappeler pour modérer les foucades de l’Exécutif en place. Centrée sur le continent américain, ayant à se soucier de son immense espace, elle regarde à la fois vers l’Europe et l’Asie.

De ce fait, l’Alliance atlantique devient le lieu de la compo­sition des intérêts des États européens et d’une fraction seule­ment de ceux des États-Unis. En résulte une situation très complexe où les États-Unis utilisent l’alliance pour renforcer leur leadership au service d’intérêts qui ne peuvent être exclusive­ment européens. Pour leur part, les Européens recherchent leur propre communauté de destin, tandis que chaque État d’Europe poursuit ses intérêts individuels, alors même qu’il entend sincè­rement édifier la communauté européenne, en fonction de sa perception, forcément nationale.

Cette situation est si complexe, faite d’intérêts si entremêlés et orientés contradictoirement, qu’il y a peu de chances d’en sortir rapidement. C’est probablement une forte secousse, voire même une crise majeure, qui seule pourrait clarifier cet écheveau excessivement embrouillé.

Tel sera peut-être l’effet de la guerre du Kosovo. Mais le choc sera-t-il suffisant ?

 

25 avril 1999

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Complots

Événement-monstre, toute guerre suscite des interprétations mystérieuses, de la part de mages auto-intronisés. D’inévitables rumeurs en accompagnent le déclenchement et suivent son déroulement. Elles suggèrent des complots ourdis.

Le vertige de la guerre, ébranlement de la raison, conduit à la production de causalités alternatives. Qui plus est, lorsque les mobiles manquent de clarté, les rumeurs de desseins dissimulés trouvent aisément des sources dites “bien informées” et jouissent d’un crédit spontané. Escroquerie, manipulations délibérées, auto-intoxications, ce sont les brouillards psychologiques de la guerre.

À ce jour, on peut déjà répertorier plusieurs “légendes”1 sur la guerre du Kosovo.

Le complot anti-serbe

C’est évidemment la thèse systématiquement propagée par les courants nationalistes serbes depuis 1991. Selon eux, une conspiration internationale viserait à détruire l’identité histori­que, culturelle et ethnique serbe. Beaucoup de ceux qui propa­gent cette idée y croient eux-mêmes fermement. L’impact de cette légende, dans la partie orientale de l’Europe et au-delà, en Russie, n’est pas quantifiable, mais elle semble largement accré­ditée. Le substrat culturel et la pesanteur de l’héritage histori­que qui caractérisent les relations entre Russes et Allemands, Serbes et Croates, pour ne rien dire des immixtions britanniques et françaises, achèvent de fertiliser le terreau nécessaire à la formation et au développement de ces rumeurs actives.

Le complot anti-européen des États-Unis

Depuis la fin de la guerre froide, les États-Unis sont soup­çonnés d’un complot anti-européen. L’affaire remonte à une fuite du Washington Post en 1992 qui avait rendu public les scénarios prospectifs établis par la cellule politico-militaire du Pentagone dirigée alors par M. Paul Wolfowitz (aujourd’hui dean de SAIS2 et membre de l’équipe qui se forme autour de M. Bush junior.). Le concept central était de mettre en œuvre une stratégie inté­grale visant à interdire l’émergence d’une puissance susceptible de faire peser sur les États-Unis une menace de dimension équi­valente à celle qu’avait représenté l’Union soviétique. Candidats possibles : la Chine, le Japon, l’Europe. George Bush senior ayant perdu les élections, il ne fut plus question de cette affaire dans la nouvelle administration Clinton.

Le complot britannique (au service du précédent)

Transfuge au service des États-Unis, véritable agent clinto­nien, M. Blair serait une sorte de cheval de Troie au sein de l’Union européenne. Ainsi serait-il parvenu à tromper la diplo­matie française lors du sommet de Saint Malo en suggérant un partenariat européen renforcé, reposant sur un axe franco-britannique, alors qu’il n’avait en tête que d’aliéner la liberté d’action française en l’enchaînant à une politique atlantique maintenue sous leadership des États-Unis.

De même que le chancelier Kohl avait renforcé la position allemande en servant de chaînon entre les États-Unis et la France, de même la Grande Bretagne pourrait jouer un rôle équivalent, lui redonnant un lustre passablement terni depuis la fin de la guerre froide. Plus encore, depuis l’arrivée au pouvoir de M. Clinton, la “relation spéciale” avait souffert. Le président américain n’avait pas hésité à critiquer la politique économique de M. Major ainsi que les insuffisances de sa politique irlandaise. L’arrivée au pouvoir de M. Blair, son soutien indéfectible et ostensible au président Clinton ont marqué plus qu’une embellie, un véritable tournant au nom de la “troisième voie” : une concep­tion commune de l’économie et des échanges internationaux. M. Blair a su aussi tirer un parti certes moins marqué mais relativement équivalent, de ses bons rapports avec M. Jospin, il s’est donc habilement placé en position charnière.

________

Notes:

        Le terme légende est couramment utilisée dans les études scientifiques sur les bruits, les rumeurs et autres “légendes urbaines”.

        Directeur des études du centre des hautes études en relations interna­tionales de l’université Johns Hopkins de Washington, DC, un des centres de formation des futures élites de la diplomatie des États-Unis.

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Buts de guerre et buts dans la guerre : les passions et la raison

Inévitablement, les passions de la guerre sont aujourd’hui déchaînées. Inquiétude, indignation, exaspération conduisent un cortège d’interrogations angoissées et de jugements péremp­toires. Depuis la publication du bilan des frappes aériennes par des militaires manifestement perplexes, une évidence s’impose : les moyens utilisés n’étaient pas les bons, en tous cas au moment où l’on a décidé d’y recourir. Dès lors la question reste posée : que faire et exactement pourquoi ? Faut-il persévérer et attendre de frappes aériennes renforcées les effets plus ou moins imprévi­sibles qui ne manqueront pas de se produire ? Faut-il engager des troupes au sol, quand, combien, où ? Enfin et surtout dans quel but ?

Pour estimer le degré de rectitude d’une stratégie, il existe une méthode connue depuis près de deux siècles. On établit la relation entre deux notions distinctes : le but de la guerre et les buts dans la guerre. Le but, ou finalité de la guerre, est d’ordre politique : il exprime un intérêt ou un idéal. Le but dans la guerre s’identifie aux objectifs que l’on se donne pour exercer la supériorité militaire sur l’adversaire. Une stratégie optimale est fonction du degré de cohérence entre but politique de guerre et objectifs stratégiques dans la guerre. Que peut-on objectivement constater aujourd’hui ?

Les buts politiques de guerre n’ont pas fait l’objet d’une définition claire et unanime. On en avait énoncé au départ au moins trois :

  • protéger les populations albanaises du Kosovo (MM. Blair, Chirac, Clinton, Schroëder) ;
  • éviter une déstabilisation générale des Balkans (M. Chirac) ;

contraindre M. Milosevic à accepter les accords de Rambouillet, sorte de capitulation qui équivalait à un suicide politique. Il est difficile d’expliquer pour quelle raison le dirigeant serbe les auraient acceptés.

Une fois la guerre engagée, en raison des exactions serbes contre les populations albanaises du Kosovo, on a vu apparaître de nouvelles formulations de buts de guerre. D’une part, les cinq préconditions d’un cessez-le feu ont été transmises à M. Milosevic par les responsables de l’Alliance, notamment M. Védrine depuis le 6 avril 1999. Elles ont été reprises à l’identique par M. Kofi Annan sous l’égide de l’ONU. D’autres part, sont apparus, au gré des uns et des autres de nouveaux buts plus radicaux et plus amples :

  • obtenir la capitulation de M. Milosevic et le traduire devant un tribunal pour crimes contre l’humanité (M. Solana, M. Blair) ;
  • interdire dans l’avenir toute exaction menée par un dicta­teur contre une minorité sur le territoire de l’Europe (M. Blair) ;
  • enfin et par l’effet d’une grave dérive politique, le président Clinton a cru bon de suggérer dans son discours du 50e anniversaire que le but de guerre pourrait être de justifier l’existence de l’Alliance elle-même.

Six semaines après le début du conflit, l’imprécision politi­que initiale semble devoir s’aggraver.

Les buts dans la guerre ont fait l’objet du plan en trois phases qui correspondait à la planification opérationnelle des frappes aériennes de l’OTAN. Il semble que, compte tenu du flottement des buts de guerre, elle n’ait pas fait l’objet d’une véritable mise en cohérence. Comment expliquer les frappes sur le Montenegro, État très favorable à l’Alliance ? L’enchaînement de ces phases dans le temps n’a lui-même jamais été clair. Car il s’est trouvé court-circuité par les évènements sur le terrain.

À terme, il s’agit bien pourtant de briser le potentiel mili­taire de la Serbie. Mais, derechef, pour servir quel but politique ? En d’autres termes, on ne peut pratiquer une stratégie militaire inflexible au service de buts politiques variables, sauf à courir le risque actuel de se trouver entraîné “là où l’on ne voulait pas aller” en raison des effets incontrôlés de l’action militaire.

Par exemple, on n’a jamais vu figurer l’idée d’interdire le territoire du Kosovo aux forces serbes et pour cause dès lors que l’on excluait le contact direct et même le recours à des armes terrestres plus souples (hélicoptères, artillerie à longue portée, etc.) qui n’arrivent qu’aujourd’hui.

Rétablir une cohérence minimale devient ainsi le premier des devoirs dans une situation qui tend à devenir vertigineuse en raison de ses imprévisibles conséquences.

Préciser une fois pour toute les buts de guerre :

les fixer soit pour l’Alliance, soit pour les Nations unies, soit pour le groupe de contact (avec ou sans la Russie).

clarifier la question de l’interlocuteur. On ne peut pas vouloir négocier avec le gouvernement de Belgrade et récuser le seul interlocuteur du moment. Sauf à en trouver d’autres. Mais aucun parti, aucune personnalité serbe n’ont paru, qui incarne­raient une légitimité alternative. Tel est bien le problème.

Adapter les moyens militaires à ces buts politiques :

ne pas exclure a priori la possibilité d’employer tous les moyens de la force. On ne peut prétendre gagner une course mal commencée en annonçant que l’on continuera à avancer à cloche-pied.

recouvrer davantage de liberté d’action. Il pourrait être utile de suspendre les frappes aériennes, ne serait-ce que pour donner à la diplomatie le moyen de pression que constituerait leur reprise. Mais à ce qu’il semble, il ne saurait en être question, même si l’inflexibilité de la stratégie militaire des États-Unis, imposée sans alternative à l’Alliance semble totalement inadap­tée à la souplesse diplomatique exigée par l’extrême complexité de la situation dans les Balkans.

C’est pourtant cette posture que la réunion du Cinquante­naire a réaffirmé, parce qu’il n’était possible de se mettre d’accord sur aucune autre. Et nul ne semble savoir jusqu’où va conduire cette incohérence stratégique.

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