Plaidoyer pour une cohérence stratégique

Une évidence irrésistiblement s’impose : en décidant de recourir aux seules frappes aériennes au lendemain de l’échec des négociations de Rambouillet une erreur majeure a été com­mise. Cette erreur classique, sorte de pont aux ânes de la stratégie, tient à la perte de cohérence entre le but politique recherché et les moyens militaires mis en œuvre.

Si l’on voulait obliger M. Milosevic à accepter l’autonomie du Kosovo, seule la menace d’un usage illimité de la force pouvait le contraindre à accepter ce qui équivalait pour lui à un suicide politique. Si le but était de protéger les populations d’origine albanaise au Kosovo, il fallait également et surtout déployer rapidement des troupes au sol, ce qui, en droit international, rêvenait à envahir la République fédérale de Yougoslavie. Et si les membres de l’Alliance n’étaient ni désireux, ni capables de mettre en œuvre les moyens adaptés, eh bien il fallait changer de buts politiques, c’est-à-dire continuer à négocier avec M. Milo­sevic sur des bases modifiées, en recourant à un mélange plus savamment dosé de bâton et de carottes. Tel n’a pas été le cas. Et parmi les options qui lui ont été soumises, le président Clinton – que le dossier n’a jamais fortement motivé – a fait le choix d’une demi-mesure, à court terme commode pour les États-Unis et pour lui-même, compte tenu de son état d’affaiblissement face au Congrès. Qu’elle fût inadaptée à la situation sur le terrain, qu’elle ne bénéficiât d’aucune légitimité au regard du droit inter­national n’a pas été pris en compte. Les intérêts américains dans cette affaire restant limités, l’incohérence stratégique n’entraîne que des conséquences elles-mêmes limitées. Du moins pour le moment. Mais pour les Européens de l’Ouest cette situation est autrement plus grave, puisqu’elle a des répercussions sur leur propre continent et que se révèle au grand jour, avec la faiblesse de leurs capacités d’action, l’erratisme dérisoire de leurs volontés éparses.

À l’épreuve des faits actuels, tout ceci paraît d’une banalité aveuglante. Encore faut-il se rendre à l’évidence et ne pas persévérer dans l’erreur. Encore faut-il prendre conscience de l’urgence d’un changement de cap pour pouvoir récupérer des degrés de liberté d’action et retrouver l’initiative sur un agenda dont M. Milosevic est aujourd’hui le maître, jouant avec deux voire trois temps d’avance. Il devient donc prioritaire et essentiel de reconstituer une cohérence stratégique entre fins et moyens. Mais comment et surtout, pourquoi ?

J’écarte d’emblée deux buts également irréalistes : éliminer physiquement M. Milosevic et reconquérir militairement le Kosovo. Ceci nous laisse avec quatre buts, encore considérables :

à court terme et pour “limiter les dégâts” :

  • réduire les appétits de la Serbie par rapport au Kosovo ;
  • donner une solution territorialement acceptable pour les populations d’origine albanaise.

À plus long terme :

  • renforcer de manière décisive et durable la stabilité régio­nale dans les Balkans ;
  • enfin, restaurer la crédibilité et l’autonomie de la France ainsi que celles de l’Union européenne.

Pour le court terme, M. Milosevic a clairement en tête, depuis le début, un plan de partition du Kosovo. Il entend l’imposer par la force et abandonner aux Albanais du Kosovo un espace réduit, voué un beau jour à l’union avec l’Albanie. Mani­festement vainqueur sur le terrain, il peut être entraîné par son succès militaire à dicter la paix à des conditions exorbitantes, l’espace réduit prenant les dimensions d’une sorte de “bantous­tan”. Que ferait-on dans les chancelleries euro-atlantiques si Russes, Serbes et certains Albanais (conduits par M. Rugova ou d’autres) entamaient leur propre négociation après avoir proposé aux Grecs, aux Macédoniens et à tous les autres États intéressés de s’y associer ? On récuserait toute légitimité à un tel partage, ce qui aurait pour conséquence d’établir l’instabilité là où l’on prétend vouloir la supprimer.

Il faut donc contrer l’avantage momentanément acquis par M. Milosevic tout en imposant une solution pragmatique pour les populations concernées. L’idée de manœuvre ici suggérée comporte quatre mouvements simultanés :

  • ·          suspendre de façon unilatérale les frappes aériennes qui sont contre-productives dans l’immédiat, de manière à donner un signal fort de changement de cap. Si cette solution n’était pas acceptée par les États-Unis, qui pourtant y ont tout intérêt, la France ne devrait pas craindre, pour sa part, de l’adopter et de demander à ses partenaires européens, notamment aux membres de l’UEO, de la rejoindre.
  • ·          définir et proposer la formation d’un vaste “refuge terri­torial” pour tous les Kosovars désirant s’y rendre. Cette délimita­tion pourrait recevoir l’agrément de la Russie.
  • ·          simultanément, pour amener M. Milosevic à négocier en des termes qui ne lui soient pas exclusivement favorables, il convient de démontrer de manière crédible c’est-à-dire par la réunion ostensible d’une force impressionnante, que l’on se dispose à une action terrestre. Celle-ci peut revêtir deux formes : soit l’ensemble de l’Alliance, soit des forces uniquement euro­péennes disposant de toute la logistique et des infrastructures de l’OTAN (c’est la formule “forces séparables mais non séparées”, adoptée officiellement par l’OTAN depuis le sommet de Berlin de 1996). Il faut que dans son calcul stratégique le gouvernement serbe intègre enfin le risque de l’action d’une force digne de ce nom, prête à occuper, défendre et disputer elle aussi le terrain. Sans cette menace suspendue rien de sérieux n’est concevable.
  • ·          obtenir une résolution des Nations unies visant à auto­riser les troupes européennes ou OTAN à se déployer pour défen­dre ce refuge territorial, mais aussi pour empêcher qu’il serve aussitôt de base-arrière pour les jusqu’au-boutistes de l’UCK. Faute d’une résolution de ce type, on peut parfaitement recher­cher une approbation des États membres de l’UEO, voire même du Parlement européen. Dans tous les cas, on recherchera encore le concours de la diplomatie russe. L’objectif est de sortir au plus vite et au mieux de l’impasse créée par la désastreuse opposition entre droits de l’homme et droit des États souverains au sein de frontières inviolables Cette contradiction atteint aujourd’hui son point d’absurdité extrême en cumulant le pire de chacun des deux termes, l’inefficacité et l’illégitimité.

En dépit des obstacles nombreux, à commencer par la contrainte de l’urgence, ces objectifs restent accessibles et cette manœuvre réalisable. Le pire, c’est encore la situation actuelle. La tragédie humanitaire est déjà là, impressionnante. Au-delà, les États d’Europe occidentale courent le risque d’un discrédit international d’une ampleur sans précédent depuis un demi siècle.

Que nos gouvernements ne haussent pas leurs épaules acca­blées de tant d’autres soucis, car sur le plan intérieur ils risquent fort de se voir rattrapés par les inévitables et imprévisibles effets en retour de l’incohérence stratégique initiale. Ils ont donc tout à gagner aujourd’hui à un sursaut parce que, poursuivant dans la voie actuelle, ils pourraient bien se perdre eux-mêmes.

 

20 avril 1999

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La nouvelle règle du jeu

En 1945 s’était établi un ordre. Il présentait l’avantage de reposer sur quelques principes simples. Respect de la souverai­neté territoriale des États, respect des frontières, représenta­tivité des gouvernements. La charte des Nations unies, en ses chapitres 6 et 7, codifiait le maintien et le rétablissement de la paix sur la base du refus de toute agression étrangère. Ordre imparfait sans doute qui connut de nombreux manquements et vit trop souvent l’impuissance des Nations unies à en garantir le respect. Ordre imparfait aussi parce que, au nom d’autres prin­cipes tels que la solidarité du camp socialiste, l’URSS avait prétendu troubler cet ordre. Cependant, elle avait pris le soin de couvrir ses interventions sous le masque de l’appel des gouverne­ments légitimes. Ces principes avaient même servi de base pour les accords d’Helsinki de 1975, d’où était née la CSCE, aujour­d’hui OSCE (Organisation de la sécurité et de la coopération européennes).

Depuis l’intervention militaire de l’Alliance atlantique au Kosovo, ces principes sont remis en question par un certain nombre d’États de la zone euro-atlantique. Une nouvelle idéo­logie, à caractère révolutionnaire, fondée sur les idées de droit et devoir d’ingérence au nom de la protection des droits de l’homme, tend à prendre sa place. Récemment les chefs de gouvernement britannique, allemand, français ont fait savoir que, dans l’Europe en construction, il ne saurait y avoir de place pour les tyrans qui massacrent leurs minorités. L’Europe doit former une zone de respect du droit des minorités, fondée sur la démocratie, la liberté de conscience et d’opinion.

Cette conception constitue une grande ambition. Nul n’en discutera la noblesse. Elle résonne comme celle des législateurs français qui en 1792 entendaient libérer les peuples du joug des tyrans. On peut aussi espérer “fédérer” politiquement l’Europe par l’effet de ses vertus d’unanimité.

La question est de savoir de quelles capacités les Européens disposent concrètement aujourd’hui. ainsi que de la volonté à engager des moyens supplémentaires dans cette voie.

Le premier problème, avec les principes éthiques, est qu’ils présentent un caractère universel. En conséquence, ils ne sau­raient connaître de limitations géographiques. Le raisonnement qui vaut pour le Kosovo devrait être tenu pour le Tibet et, plus près encore de l’Europe, pour les zones peuplées de Kurdes. Soit dira-t-on, mais il faut conserver le sens de la mesure. Commen­çons par appliquer ces principes à l’Europe. Par la suite, on ver­ra. Se pose alors la question des moyens, notamment militaires.

Or la guerre du Kosovo est exemplaire d’une distorsion dé­sastreuse entre les besoins européens et les moyens américains.

Européenne par la géographie et les enjeux, cette guerre est conduite selon des conceptions stratégiques inappropriées qui procèdent de la culture et du style militaire des États-Unis.

Pour se réaliser la nouvelle règle du jeu a besoin d’un instru­ment militaire souple, diversifié, capable d’adaptation aux fluc­tuations d’une situation politique, ethnique et économique très complexe. La stratégie des États-Unis qui, on vient de le cons­tater, continue à dominer intégralement l’Alliance, est fondée sur une logistique lourde et lente qui a besoin de temps pour s’instal­ler. Une fois mise en route, elle écrase toute opposition sous un déluge de supériorité technologique qui ne peut se permettre des subtilités sur le terrain. C’est une stratégie de grande puissance dotée d’un appareil militaire luxueux mais peu maniable, qui ne correspond nullement aux arcanes des intérêts imbriqués de la mosaïque balkanique. Dans le magasin de porcelaine est entré un éléphant. On ne peut reprocher aux États-Unis d’utiliser les moyens qui correspondent à leur personnalité. Voilà qui renvoie à la personnalité européenne.

Comment prétendre faire la guerre au nom de principes très exigeants avec les moyens des autres ? On objectera que les fins sont identiques. Rien n’est moins sûr. Il est facile de partager des fins négatives à caractère limité : se débarrasser de M. Milosevic. Autre chose est de partager une même vision de la prospérité et de la sécurité européenne, alors que le dollar et l’euro font figure de rivaux sur les marchés. Car, après la “victoire”, après la liqui­dation de M. Milosevic, viendra le temps des bons comptes qui pourraient faire de mauvais amis. Enfin, nul ne peut contester que, pour les États-Unis, du fait non seulement de l’éloignement mais des ressources économiques propres à cette zone, le Kosovo est loin de constituer un enjeu à caractère vital. Double distance que reflète nettement leur approche stratégique : frappes aérien­nes mais aucun engagement au sol.

Mais rien n’est encore terminé. Ce que certains ont cru pos­sible dans une sorte d’exaltation vertigineuse est en ce moment soumis à l’épreuve des faits. L’impitoyable réalité pourrait, en cas d’échec, renverser les perspectives. Elle inciterait à la réaffir­mation des principes anciens en démontrant que la nouvelle règle du jeu n’a pas (encore) les moyens de ses ambitions. Sans doute certains principes, purs et intangibles par essence, demeu­reront. On leur préférera cependant des modalités de réalisation plus pragmatiques.

De la guerre, triste et vieille accoucheuse, naîtra peut-être et pour une bonne fois enfin “l’Europe de la défense”. Mais elle pourrait aussi bien faire retour aux limbes de l’histoire pour les deux ou trois générations à venir. Il en fut ainsi de la Commu­nauté européenne de défense (CED), défunte en 1954 dont per­sonne ne songerait à célébrer le cinquantième anniversaire.

Si, en toile de fond de tous ces événements et de toutes ces déclarations, il s’agit bien de l’amorce d’une nouvelle doctrine de sécurité européenne (et pourquoi pas ?) se pose alors le problème de sa prise en charge. Qui assume la responsabilité de son appli­cation et endosse le coût de son fonctionnement ?

L’Union européenne ? Cela implique son existence en tant que sujet politique à part entière, doté d’une diplomatie et d’une défense véritablement supranationales, ce que nombre d’États persistent à rejeter.

L’Alliance atlantique ? Mais elle n’a pas de personnalité politique représentative et constitue un instrument militaire au service de missions dont la définition représente aujourd’hui un enjeu politique et, du même coup, un élément d’incertitude stra­tégique. Car jamais, à ce jour, une alliance ne s’est substituée à la souveraineté politique des États participants. Sauf à consi­dérer que cette alliance est dominée par un État qui décide des orientations de son action. Ceci revient à dire que l’intérêt de l’Alliance tend à se confondre avec l’intérêt de l’État dominant, ce qui, en toute logique, ne saurait être le cas dès lors que les per­sonnalités politiques des États membres restent distinctes.

Tout analyste se retrouve donc confronté au problème essen­tiel, lancinant mais incontournable des buts et des intérêts stratégiques des États-Unis, dans le monde en général, par rap­port au continent européen en particulier.

Les États-Unis ont pris l’habitude depuis la fin de la guerre froide de parler d’États renégats (rogue states) mais de manière unilatérale puisque cette liste constamment amodiable n’est re­connue par personne d’autre. Elle correspond à une autre liste, celle des États terroristes.

Tout ceci n’empêche pas, au cas par cas, la diplomatie américaine de négocier avec certains de ces “hors leur loi”. Ainsi en est-il de la Corée du Nord qui, périodiquement, se voit accusée d’avoir affamé sa population et dont les crimes contre les droits de l’homme ne se comptent plus mais dont un organisme international, la KEDO, finance la reconversion des centrales nucléaires.

La conception américaine de la politique étrangère est faite d’un mélange très opportuniste d’idéalisme et de réalisme, le tout se résolvant souvent dans l’intérêt des entreprises américaines qui savent parfaitement jouer sur les deux registres, comme le montre amplement le rôle des grandes Fondations. Ce qui est bon pour General Motors est bon pour les États-Unis, disait-on dès le début du xxe siècle. Ce pays qui n’a à la bouche que la mondialisation conserve un sens aigu de l’intérêt et de la souve­raineté nationale. Cette mondialisation correspond bien souvent à la volonté d’ouverture des marchés sur la surface du globe dans l’intérêt des États-Unis. Ce libéralisme pourrait n’être après tout qu’un colbertisme “éclairé”. Les États-Unis ont cessé entre 1945 et 1989 d’être isolationnistes. Cela n’implique pas qu’ils ne soient pas avant tout soucieux de leur intérêt national. C’est une gran­de différence par rapport aux Européens, qui aujourd’hui cher­chent à transcender le national dans un ensemble aux contours encore flous. L’intérêt “national” européen reste à définir. Peut-être la guerre actuelle permettra-t-elle d’avancer sur cette voie longue et tortueuse.

 

2 mai 1999

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L’erreur initiale

 Et l’OTAN va continuer à tirer d’inutiles missiles sur d’improbables cibles. Et les atrocités se poursuivront en toute légitimité internationale, faute de pouvoir obtenir un vote du conseil de sécurité des Nations unies. Il faudra donc attendre que M. Milosevic atteigne ses buts de guerre : une solide implan­tation militaire serbe sur une partie du Kosovo, vidé d’un tiers de sa population d’origine albanaise. Il faudra attendre aussi que les bons offices russes produisent leurs effets. Et l’on découvrira, masqué sous les habits rafistolés d’une diplomatie délabrée, le plan de partition du Kosovo.

En français, dans le texte, on nomme cela une défaite.

On ne peut que rester abasourdi par l’immensité de la bévue ainsi commise qui fera date dans l’Histoire des erreurs straté­giques. C’est pourtant un classique que les Vieux Européens connaissent bien : la distorsion entre les buts politiques et la stratégie militaire.

Car nos gouvernements se comportent comme le firent leurs prédécesseurs à l’égard de la Pologne en 1939. Contre Hitler, on signa un traité d’alliance, on mobilisa, on déclara même la guerre et on ne fit rien parce que la stratégie militaire établie consistait à attendre sans “y aller”.

À Rambouillet, les diplomates euro-atlantiques ont placé M. Milosevic au bord du gouffre. Car, pour lui, accepter la perte du Kosovo, de cette manière là, équivalait à un suicide politique. On peut prendre un tel risque mais à condition d’être prêt à employer la force jusqu’au bout contre le régime ainsi acculé. Cela suppose de disposer de la supériorité militaire et de la volonté d’y recourir intégralement : air, mer, et surtout terre, à savoir des troupes au sol.

Si, en effet, le but était de protéger les populations albanaises du Kosovo, il fallait intervenir à terre. Si le but était de se débarrasser de M. Milosevic il fallait, encore, intervenir à terre.

Or telle n’était pas, telle n’est toujours pas la stratégie de l’OTAN et, particulièrement des États-Unis.

Ce n’était pas non plus celle des Européens qui, politique­ment désunis, sont incapables moralement et matériellement de se mesurer efficacement à l’armée serbe parce qu’ils savent que le volume des pertes serait élevé, pour ne rien dire de l’issue militaire réelle. Bref, comme l’avait relevé Clausewitz (en 1800 !), dès lors qu’il s’agit de “payer comptant” on mesure les clients sérieux et les autres.

Où se trouvent l’Europe de la Défense, les accords de Petersberg et l’UEO ? Pourquoi les “forces séparables mais pas séparées” définies en 1996 à Berlin ne volent-elles pas, en utili­sant les moyens de l’OTAN, au secours des réfugiés kosovars ? À quoi bon ces palinodies sur l’attribution des commandements, ces incompréhensibles architectures à “double casquettes” pour en arriver au constat d’impuissance dès lors que les États-Unis ont décidé de ne pas s’engager au sol ? La réalité, brutalement, fait table rase de ces vains exercices.

Lors d’une défaite, le premier mouvement consiste à rejeter sur l’autre la responsabilité. Attitude bien inutile car, sans même préjuger de l’issue finale, la “défaite” de mars-avril 1999 est générale. Pour Union européenne, pour l’OTAN, pour la France, pour les États-Unis. Car elle entache les États, les organisations et les alliances d’un même discrédit quant à leur discernement politique et à leur efficacité stratégique face à une crise exté­rieure grave.

Premier constat : en annonçant qu’elles n’envisageaient pas d’intervention terrestre, en choisissant des voies-et-moyens déli­bérément réduits les puissances occidentales se sont à elles mêmes interdit d’obtenir une véritable victoire c’est-à-dire l’acquisition des objectifs affichés. Mais on ne saurait s’en tenir là. Pour trouver une explication à cette attitude, en apparence absurde, il faut regarder en profondeur.

Car des erreurs d’une telle dimension ne se produisent pas par simple incompétence des individus, même si, en l’occurrence, celle-ci a atteint un niveau étonnant.

Elles ne peuvent s’expliquer que par les mouvements de fond qui animent les sociétés et que reproduisent, à leur manière, ceux qu’elles ont démocratiquement placé à leur tête.

Ce qui se produit aujourd’hui correspond à l’incohérence profonde qui caractérise la sortie de la guerre froide dans la zone euro-atlantique. L’erreur fondamentale d’aujourd’hui ne s’expli­que que par la combinaison désastreuse de deux modèles de paix imparfaits.

Le premier est la paix par l’empire alors que les États-Unis n’ont pas l’intention politique d’en assumer la responsabilité et de s’engager sérieusement au-delà de leurs intérêts vitaux. Un Président américain léger (politiquement) aura mis en marche une organisation lourde (militairement) pour appliquer une stratégie totalement inadaptée au but de guerre qu’il déclarait : protéger les populations du Kosovo.

Le second modèle est la paix par incapacité à faire la guerre, la vraie, celle que mènent les Serbes depuis 1991 ; une guerre qui consiste à affronter le risque de la mort et des pertes au combat. Les citoyens des États européens, à régime démographique bas, empêtrés dans les impasses d’un ingérable Welfare State, téta­nisés par la médiatisation de la mort qu’ils récusent par principe, sont devenus incapables d’assumer un affrontement direct contre des adversaires déterminés.

Ainsi nos sociétés de haute technologie produisent de coû­teux engins, des panoplies ultra-sophistiquées qui n’ont aucun effet militaire significatif parce qu’à eux seuls ils ne suffiront jamais à faire plier la volonté d’hommes décidés à se battre, quelle que soit la cause, bonne ou mauvaise.

Peut-on alors espérer un bon usage de la défaite pour l’avenir ?

L’erreur initiale peut, en effet, avoir une vertu roboratrice dès lors qu’on la reconnaît et qu’on l’explique. C’est cela le cou­rage politique. Les États-Unis ont été exemplairement capables de ce sursaut après l’humiliation du Viêt-nam, payée, il est vrai, de 50 000 morts.

L’Europe en formation vient de subir sa première défaite. Elle peut la reconnaître, en tirer les conséquences, revoir ses positions. Mais le choc n’est sans doute ni assez violent, ni assez direct et, à bon compte, on continuera à s’abuser.

Il sera alors manifeste que la Vieille Europe de l’Ouest est devenue incapable de faire autre chose que de s’ériger en Forte­resse, protégée par la dissuasion nucléaire pour les uns, par l’incertain bon vouloir des États-Unis pour les autres. En atten­dant. Car des leçons qui seront ou ne seront pas tirées de cette erreur stratégique, le reste du monde ne manquera pas, lui, de tirer ses propres enseignements

Et qui pourrait prédire les conséquences d’un tel constat d’impuissance ?

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Avertissements

Je n’entends pas discuter de la supériorité du but idéaliste/ éthique sur le but réaliste/matérialiste. J’évalue la pertinence entre les fins et les moyens, en qualité et en quantité. Je constate que jamais le hiatus entre la communauté des experts en straté­gie dans les différents États et les responsables politiques n’aura pris une telle dimension. Les militaires restent au milieu, imper­turbablement respectueux des règles de la démocratie et du devoir de réserve.

Je crois parfaitement possible d’adopter une stratégie effi­cace au service d’un but politique défini par l’éthique et l’idéal. Ma critique porte sur le fait que, premièrement, le but n’a pas été clairement défini et que, deuxièmement, la stratégie adoptée pour servir le but éthique-politique a été inadéquate d’abord, inconséquente ensuite. Ceux que l’on prétendait défendre et servir sont devenues des victimes à l’abandon parce que rien n’a été fait pour les protéger efficacement, c’est-à-dire dans l’urgence, contre ceux qui les persécutent.

Je ne prétends pas dire ce qu’il faut faire pour conduire la guerre du Kosovo. Je cherche à analyser aussi exactement et froidement que possible les pratiques, antérieures et présentes, pour permettre à ceux qui y trouveront leur intérêt d’orienter leurs réflexions et leur action. Parfois, sans illusions, je suggère ce qui pourrait être fait. Appliquant une méthode propre au raisonnement stratégique dont, à plusieurs reprises, on trouvera l’énoncé des principes, j’évalue des niveaux d’efficacité straté­gique. Cette méthode est agnostique, amorale et apolitique. Le général Poirier dit du stratège qu’il doit être schizophrène. Il lui faut, en effet, mesurer des rapports entre des fins et des moyens, et décider indépendamment de ce qu’il pense des fins. Tel est son statut et sa fonction. Situation frustrante pour lui. Comporte­ment irritant pour les autres, décideurs et praticiens de l’action qu’indisposent ces rappels à la cohérence.

En raison d’une dérive sémantique qui a déjà coûté fort cher, notre époque s’habitue à confondre les notions de dirigeant et de guide sous les termes de duce, führer, leader (éventuellement maximo). Or le véritable guide reste un personnage aussi modes­te que nécessaire, demeurant au service du dirigeant, du chef, cette “tête qui évalue décide”. Nulle part le pilote ne se confond avec le commandant. Il ne fait que connaître le chemin pour celui qui, ayant choisi une destination, entend y parvenir.

Enfer ou Ciel, qu’importe !”, disait Baudelaire. Le guide con­naît (imparfaitement) la montagne. Il ne se pose pas la question de son existence.

Concrètement, ces chroniques de la guerre du Kosovo, écrites au fil de l’événement dans une relation de dialogue permanent avec les journalistes, posent le problème de la véritable responsa­bilité des gouvernements européens à l’égard de leur destin politique.

Si, dans six mois ou un an, éclatait une nouvelle guerre entre la Turquie et la Grèce qui pourrait stopper le conflit ? Avec quels moyens ? Que l’on (je ne sais d’ailleurs pas qui serait “on”) choi­sisse le camp grec, celui de la Turquie ou que l’on se risque à une interposition entre ces belligérants, il faudra bien résoudre les mêmes difficultés : qui fait quoi, pourquoi, avec quoi, pendant combien de temps, en engageant quelles ressources ?

La belle âme ne sera vraiment à la hauteur de ses préten­tions que lorsqu’elle acceptera de considérer la vénalité de ses bons offices et de ses hautes recommandations. Seulement alors, elle acquerra, avec l’efficacité, la crédibilité.

Aujourd’hui, en raison de la faiblesse des uns et de la puis­sance militaire d’un autre, tout scénario de crise grave en Europe n’a de réponse qu’américaine, par les moyens des États-Unis et en fonction de leurs intérêts. Peut-on changer ce cours ? Les Européens (mais lesquels exactement ?) accepteront-ils tranquil­lement d’abandonner à la Grande Puissance le soin de leurs intérêts, revus et corrigés par les siens, ce dont personne ne pourra, en logique, la blâmer ?

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Le vertige de la guerre

“Angst, Gefahr, Katastrophe”,

Lettre d’Arnold Schoenberg à Kandinsky,
1934

La guerre du Kosovo s’apprête à entrer dans l’Histoire comme un des exemples les plus tragiquement parfaits de vertige. Vertige face à l’engrenage soudainement formé par l’enchaînement incontrôlé de décisions qui produisent des événe­ments qui ne correspondent pas aux attentes des décideurs. Lesquels sont conduits, par réaction en un effort d’ajustement, à de nouvelles décisions qui produisent de nouvelles réactions, à nouveau surprenantes et ainsi de suite. Spirale, tours d’écrous sans fil, et vertige¼ de l’inconnu.

Le système, machination ou machinerie, le système donc, si tant est qu’il soit défini, devient imprévisible.

Pourtant quelque chose a fonctionné qui était prévisible, disent tous les experts, la brutalité de l’intervention de l’armée serbe et de ces milices abjectes qui besognent depuis bientôt dix ans. L’irruption du flot des réfugiés affolés. Mais qui entend ce discours d’expertise ? Le vertige constitue une panne sensorielle. La vue et l’ouïe font momentanément défaut.

La guerre du Kosovo constitue une catastrophe, au sens de la perte de contrôle vertigineuse des procédures de sûreté de la centrale de Tchernobyl. Métaphore, bien sûr. Là bas, c’étaient des techniciens compétents et formés qui perdirent le contrôle, ici ce sont des gouvernements dont, à l’improviste, les compétences défaillent.

Au bout de la chaîne, jamais innocents, mais toujours payants, se trouvent les peuples, l’ordinaire chair des guerres.

Il ne sert à rien de comparer ce vertige à d’autres événe­ments antérieurs. Ce n’est pas le Viêt-nam, (immédiatement invoqué), qui enlisa les États-Unis, petit à petit, sans que l’admi­nistration Kennedy ait vraiment rien décidé. Ce n’est, pas davantage, la première guerre mondiale. Même si l’effet d’engre­nage a quelque chose de frappant, les alliances et les rapports de forces ne présentent aucun caractère comparable.

Chaque vertige est unique. Un principe les rassemble pourtant : la guerre, le plus terrible des instruments d’action, ne saurait s’utiliser au service d’une politique incertaine, légère et étourdie.

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