II – Genèse de l’impact stratégique de la technologie

Pour le politologue comme le stratégiste étudiant la génétique, l’histoire constitue souvent la base de données initiale de son travail : établissant des corrélations, dégageant de fragiles vérités, il ne peuvent que se baser sur les données établies par l’historien, sous peine de perdre toute connection au réel. Cependant, si l’histoire est une sociologie du passé et si la sociologie est l’histoire du présent selon Pierre Salmon[1], force est aussi de constater qu’une telle vision exige une conceptualisation préalable du passé suivant les lignes d’une analyse dépassant une Ecole des Annales qui critiquait déjà ouvertement ce que Braudel, Simiand et Febvre dénommaient « histoire-bataille » car se situant dans l’événementiel.

Donnée centrale dans l’étude génétique, dans la conduite d’une opération[2] comme dans la conceptualisation de l’environnement mondial[3], le temps constitue autant une source de leçons que de contraintes pour le praticien ou le théoricien. Un temps tellement central que les premiers penseurs de la génétique[4] sont des historiens (ou se comportant comme tels) constatant l’impact de la technologie sur la conduite stratégique. Pratiquement, la centralité du temps dans les conceptions stratégiques n’a que rarement été ouvertement admise, les praticiens lui préférant une dimension géographique de l’action stratégique plus immédiatement tangible et ressortant directement de la pratique des opérations[5]. L’émergence d’une information warfare dans les années 1990 met toutefois clairement en avant le facteur temps en tant que concept opérationnel : là où passe le réseau, la vitesse calculée en fonction du temps importe plus que la distance[6]. De même, la loi de Metcalf[7], utilisée comme référent de la puissance virtuelle, ne se réfère à aucun lien géographique. Toutefois, s’il n’a pas été prépondérant dans la pratique stratégique, le temps a toutefois pris sa revanche en s’incarnant dans une méthode historique.

1) Le courant historique de l’impact stratégique de la technologie

La filiation rapidement opérée entre Realpolitik et études stratégiques après la Seconde Guerre mondiale répare la vieille hésitation de Durkheim de donner à la politique comme aux conflits une sociologie qui leurs soient propres[8]. L’hésitation fut suffisamment durable que pour entraver la constitution d’une « science stratégique » qui sortirait des chemins des cours de stratégie assez maigres des écoles militaires[9] et qui serait ainsi à l’origine d’un conception du stratégique sous un angle essentiellement historique. De ce point de vue, les opérationnels ont largement précédé Durkheim. L’exemple napoléonien est récurrent[10], mais Clausewitz donne lui aussi l’histoire en exemple, tout comme Mahan[11], Scharnhorst, Moltke ou Schlieffen[12]. Pour eux, l’histoire est essentiellement utilisée pour dégager des lois avant qu’elle ne le soit pour démontrer la validité de thèses préconstruites, principalement par des auteurs évoluant dans un environnement de haute densité technologique[13]. Pratiquement tous les auteurs considérés aujourd’hui comme les classiques des 17ème et 18ème siècles et ont eu recours à la méthode historique et ce bien qu’ils « ont conçu leur discipline comme un savoir objectif érigé en règle universelle, alors qu’il n’était, le plus souvent, que la traduction d’une expérience historique limitée, localisée »[14].

Parallèlement aux stratèges classiques apparaissent des historiens militaires tentant eux aussi de dégager des lois dans la conduite de la guerre et dont Delbrück est sans doute le plus connu, après Thucydide[15]. Dans son histoire de l’art de la guerre[16], Hans Delbrück utilise la méthode scientifique alliée à une critique historique (la sachtechnik) et en vient à conclure que « la reconnaissance de l’interdépendance entre la tactique, la stratégie, la constitution de l’Etat et la politique éclaire la relation entre l’histoire militaire et l’histoire mondiale et elle a mis en lumière beaucoup de choses qui étaient jusque là restées cachées dans l’ombre ou n’avaient pas été prises en compte »[17]. Bien qu’il ne sera jamais militaire, Delbrück se focalise sur la tactique[18]. L’invention de la modernité a été la redécouverte de Rome, bien que la période moderne voit aussi l’émergence du feu (armes individuelles et artillerie) introduisant le fait technologique dans le raisonnement stratégique. Cependant, le feu et sa technologie restent cantonnés au niveau tactique et ne constituent pas en soi une révolution : ils facilitent seulement les deux types de batailles que Delbrück conçoit[19].

L’histoire militaire en tant que discipline académique s’était à la fois heurtée aux conceptions des stratèges entendant dégager des règles pures et valables en tous temps et à la fois à des historiens « classiques » la considérant comme essentiellement événementielle[20]. A ce titre, Delbrück ouvre la voie à une solution médiane et viable, mais limitant l’approfondissement de la stratégie. Dégageant l’histoire de la simple chronique, il en fait un instrument opérationnel utilisé dans sa critique des opérations allemandes durant la Première Guerre mondiale[21] et qui sera utilisé par des successeurs aussi prestigieux que John Keegan[22] ou Michaël Howard[23].

C’est peut être un signe de la tension existant entre une simple analyse historique et la nécessité de pénétrer plus en avant les fondements des différentes stratégies, mais ces historiens ne se limitent pas à l’histoire et se posent notamment la question de la place de la technologie dans la guerre[24].

2) L’histoire instrumentalisée dans le sens du technologique.

Si l’on peut se poser la question du rôle d’une stratégie totale alors émergente dans l’autonomisation des études stratégiques en tant que (sous-)discipline académique, force est aussi de constater que la « Grande Muette » s’ouvre de ses problèmes au public essentiellement dans l’entre-deux guerres. Peu de civils autres que les politiques[25] se sont auparavant intéressés à la stratégie et les quelques officiers qui s’y essaient opèrent alors dans un cadre méthodologiquement axé sur l’histoire.

Au sein même de la méthode historique appliquée au développement des options technologiques, une exception remarquable aux purs historiens doit être citée : dès le début du siècle, le général Colin avait vu dans la logistique et les transmissions des facteurs décisif dans la conduite des combats futurs[26]. Dans cette optique, il « stratégise » les impacts de la technique sur la guerre. Il demande ainsi une meilleure protection des voies de communication et une gestion efficiente des voies ferrées, mais aussi l’exploitation au service du renseignement des dirigeables et ballons[27]. Dans le même temps, Colin ne se « technocentre » pas dans sa réflexion et fait appel à plusieurs reprises à l’expérience napoléonienne, pour en arriver à des conclusions telles que « les récents progrès industriels et militaires ont favorisé la défensive dans le combat de front ; mais l’offensive a plus de puissance pour imposer la bataille et la rendre décisive à son profit, puisque l’armée assaillante occupe toute la largeur du théâtre d’opérations et balaye tout sur son passage »[28]. Avec Colin, nous sortons d’une théorie de la stratégie qui, bien que construite sur une base historique, en arrive à une vision qui questionne l’avenir avec les instruments du présent et donner lieu à une vision prudente mais éclairée sur les développements techniques ultérieurs[29].

Au sortir de la Première Guerre mondiale et jusqu’à la Seconde, quelques officiers sortent du cadre académique pour utiliser l’histoire en tant que démonstration de leurs thèses – largement techno-centrées – et invitant le politique à la décision sur des thématiques alors d’actualité[30]. Il en sera ainsi de Liddell Hart[31], de Gaulle ou, dans une moindre mesure, Fuller[32] pour ceux qui sont considérés comme ayant le plus marqué leur temps : envisageant les changements intervenus au cours de la Première Guerre mondiale, ils seront de fervents avocats de l’arme blindée. Pour autant, leurs pensées n’ont pas de finalité technologique en soi. Liddell Hart utilise les avancées techniques dans l’optique d’une stratégie indirecte qui invaliderait les conceptions clausewitziennes ; de Gaulle cherche à faire sortir l’armée française de l’impasse défensive dans laquelle Maginot l’a placée et cherche la solution au travers de voies quasi-philosophiques (Le fil de l’épée), organisationnelles (Vers l’armée de métier) ou stratégique (La France et son armée) avant d’en arriver à son fameux mémorandum à Daladier[33]. Le cas de Fuller est plus délicat : en tant qu’ancien commandant des forces blindées britanniques durant la Première Guerre, il est naturellement partisan d’un accroissement des missions de son arme, mais reste néanmoins un historien[34] ayant une tendance marquée à la prospective[35]. Leurs idées seront reprises et écoutées, que ce soit en URSS[36] ou plus largement encore, en Allemagne (Guderian, Rommel)[37] d’où naîtra le modèle du couple char-avion. Si les technologies occupent une bonne place dans leurs études, on ne peut toutefois y trouver les éléments d’une technophilie découplant la technologie des objectifs politiques qu’elle doit servir pour plutôt y voir son optimisation dans les sphères tactiques, opératiques et stratégiques. Toutefois, l’étude des choix technologiques opérés dans l’entre-deux guerres constitue toujours aujourd’hui une des branches majeures du courant se rattachant à la RMA américaine[38]. Cependant, la chrono-primauté vue dans les premières études génétiques ne concerne pas que les historiens et impacte durablement d’autres approches, insistant plus nettement sur les progrès techniques. Une méthode contemporaine de celle de Colin apparaît ainsi avec sir Reginald Custance, qui établit clairement la différenciation entre les méthodes historique et matérielle[39].

3) Genèse de l’approche génétique et pensée navale

Stratège naval, Custance voit en fait son objet d’étude révolutionné en moins de deux siècles par l’apparition successive de trois évolutions techniques majeures : la propulsion autonome (vapeur et hélice, puis charbon et mazout)[40], la nouvelle architecture des navires (par le métal)[41], l’armement (torpilles, mines, réintroduction de l’éperon)[42], mais aussi les communications. Dès ce moment, il existe une course entre les puissances, qui tire parti d’à peu près toutes les innovations technologiques disponibles, au moins aux Etats-Unis[43], mais qui procède aussi d’un phénomène de diffusion. Dès 1878, durant la guerre russo-turque, Makarov et Rodjestvensky tirent parti de leurs torpilleurs pour couler plusieurs bâtiments turcs dans le port de Batoum, préalablement forcé[44]. Les Russes apprendront ensuite contre les Japonais que la technologie possède ses propres limites[45].

Technologie ne signifie pas nécessairement propension au gigantisme. La lutte entre les Jeune et Ancienne écoles françaises de la guerre navale[46] donnera raison dans un premier temps à la seconde[47], avant que l’apparition des aéronavales[48] et la généralisation du sous-marin[49] puis du missile[50] ne changent la donne et permette le « small is beautiful » contre le « big is better »[51]. L’après-Seconde Guerre mondiale consacre ainsi la fin des navires de ligne[52], et l’usage systématique des technologies appliquées à la stratégie navale.

Si la distinction entre les méthodes historique et matérielle se tient dans le cadre naval, c’est en bonne partie du fait de la spécificité du milieu qui entraîne celle des navires, un raisonnement tout aussi applicable aux stratégies aériennes et spatiales[53]. Là plus qu’ailleurs, la centralité du facteur matériel est évidente[54], et ce bien que Luttwak, par exemple, considère qu’il s’agit là de non-stratégies[55].

Dès avant la Grande guerre, Douhet tire les leçons de l’engagement de l’aviation balbutiante pour formuler sa théorie de l’Airpower[56]. Mitchell et Severski[57] le suivront sur ce point. Utilisant la concentration des forces par des attaques aériennes permettant de dépasser les défenses terrestres et aériennes, les bombardiers doivent pouvoir amener à la victoire en anéantissant les cibles militaires mais surtout civiles de l’adversaire[58]. Mais ces grandes lignes de la théorie initiale de l’Airpower cachent selon Coutau-Bégarie un réel manque de conceptualisation tant stratégique qu’historique[59] et feraient de la stratégie aérienne un décalque de la stratégie navale. Pour ce qui nous concerne, la diversification des missions dévolues à la puissance aérienne doit cependant beaucoup à la technologie, au même titre que les grandes controverses doctrinales de ces soixante dernières années[60].

La stratégie aérienne serait plus dépendante de « la définition du matériel (qui) est prépondérante »[61], alors que dans le même temps, la pensée des premiers stratèges aériens est marquée par une idéalisation technique. La friction et l’attrition – généralement envisagées comme les principaux facteurs de réduction de l’efficacité de toute force – sont oubliées chez Douhet, au même titre que les défenses elles aussi techno-centrées qui allaient invalider partiellement les attaques stratégiques. Le radar, la DCA, la détection sonore, les OCA[62] et l’efficience de l’aviation de chasse ont aussi de fortes intensités techniques. Surtout, l’espérance des tenants de l’Airpower de faire céder psychologiquement les populations n’a pas donné les résultats escomptés, que ce soit en Allemagne, en Grande-Bretagne, ou durant les bombardements du Japon[63]. A ce niveau, il est intéressant de noter que dans sa course à la légitimisation et à l’autonomie par rapport aux autres armes, la puissance aérienne a justement investit le champs de la guerre psychologique, toujours par l’intermédiaire technique et surtout aux Etats-Unis[64]. Les réflexions des premiers stratèges de l’air[65] serviront notamment de point d’ancrage aux premières conceptions en matière de stratégie nucléaire[66], mais aussi aux conceptions plus actuelles d’utilisation de la puissance aérienne comme principal expédient de la puissance[67]. Dans un tel contexte, la technologie et les choix qui y sont afférents apparaissent comme centraux et déterminent dans une large mesure le choix conscient ou non de la méthode matérielle, contribuant à une isolation de la technologie hors du champs de la stratégie. Le général Bru apparaît ainsi comme un « technologue » devenu historien lorsqu’il écrit une monumentale Histoire de la guerre et de l’armement en trois volumes[68] ou qu’il se concentre volontairement sur l’histoire des technologies[69].

Dans son épanouissement parallèle à celui de la guerre froide, la stratégie nucléaire a engendré de nombreux débats sur une course aux armements[70] qui a été à l’origine d’une littérature qui, sans se référer aux stratégies génétiques, met clairement en exergue le facteur matériel au niveau stratégique, dans ses versants quantitatifs ou qualitatifs[71]. Elle représente « un accroissement progressif, compétitif et en temps de paix, des armements entre deux Etats ou coalitions du fait d’objectifs opposés ou de craintes mutuelles »[72] qui légitimera plus tard l’arms control ou qui permettra d’isoler une des principales causes du risque de conflagration nucléaire[73]. Si ces travaux ont perdu de leur actualité à la fin de la guerre froide, de nombreux autres traitant de la diffusion des technologies ont suivi : montrant les processus de diffusion des armements classiques ou de destruction massive, ils se rattachent bien souvent à une tradition à la fois critique et idéaliste tout en appliquant à des courses aux armements régionales les mêmes schémas que ceux développés durant la guerre froide[74].

4) Des stratégies génétiques filles de leur temps ?

Dans le même temps, les « généticiens » tendent à se placer sur le versant interne plutôt qu’externe de la dichotomie des causes de la course aux armements[75] et sans pour autant y faire de référence propres. Si les chercheurs travaillant sur la course aux armements trouveront dans les écoles perceptuelles des relations internationales un champs explicatif d’un phénomène de nature politico-stratégique, les généticiens voient dans la dynamique des armements une orientation de nature stratégico-opérative. Les théories de Beaufre[76], Kane, Possony et Pournelle[77] constatent que la conduite d’un éventuel conflit dépends de façon accrue de sa préparation en raison des nouvelles conditions du combat. Si la faible mobilisation de l’industrie et des forces américaines avant 1941 avait été compensée par une impressionnante montée en puissance qui avait su se produire sur les quatre années du conflit par une mobilisation corrélative des populations et des ressources financières, une guerre de large ampleur avec l’URSS ne laisserait pas aux décideurs le temps d’acquérir les moyens adéquats, alors que la dissuasion impose la disposition de ces moyens en temps de paix, une position académique courante à cette époque. De facto, l’analyse des auteurs envisage des conflits de courte durée, pas nécessairement nucléaires – même si ce cadre stratégique s’y prête parfaitement –, voire des confrontations spécifiquement politiques, comme la course à l’espace américano-soviétique[78]. La véritable originalité des théories génétiques se révèle plutôt dans certains passages montrant que pour Possony et Pournelle, la victoire ou la non-guerre potentielle s’obtient par la conduite d’une stratégie technologique suffisamment efficiente et assumée en tant que guerre technologique. En militaire ayant connu des chars allemands techniquement inférieurs à leurs équivalents français, Beaufre n’ira pas aussi loin et limitera son étude à la guerre froide et aux conditions d’adaptation de la stratégie dans ce contexte.

Qu’ils se réclament assez ouvertement d’une stratégie génétique (Beaufre) ou technologique (Possony et Pournelle) dépassant la connaissance de l’histoire ou de la technologie pour conduire une stratégie plus (Beaufre) ou moins (Possony et Pournelle) proche d’une stratégie industrielle relevant pour ce qui concerne les sciences politiques des relations entre l’Etat et les industries de défense. Mais l’approche industrielle reste insuffisante pour expliquer les politiques d’armements[79], particulièrement dans leurs aspects qualitatifs, moins souvent traités que des aspects quantitatifs qui ont bénéficié de l’apport des théories du dilemme de la sécurité, de la course aux armements et du culte de l’offensive. Contrairement à L. Poirier qui les envisagent comme formant un tout unique sans véritablement en chercher les ressorts, les aspects génétiques sont présentés par les « généticiens » comme supérieurs et gouvernant les aspects industriels et logistiques. D’autres, comme Francart ou Géré articulent la stratégie des moyens sur un triptyque « génétique – stratégie industrielle – stratégie logistique »[80], distinguant trois sphères généralement considérées comme fusionnelles. Mais, ce faisant, ils placent ces trois sphères en dehors des traditionnels étages stratégique, opératique et tactique de la représentation de la stratégie[81]. C’est aussi le cas de visions plus académiques démontrant une dynamique propre mais quasi autonomisée de la technologie militaire[82] et son impact sur les politiques étrangères et de défense. Situées à un niveau supérieur aux théories à proprement parler génétiques, ces théories participent de la conceptualisation génétique mais passent toutefois outre les aspects stratégiques d’orientation des bases scientifiques et ne recoupent les premières que partiellement.

Il y a là une externalisation de la direction politique de la technologie militaire minimisant sa relation avec les aspects opérationnels de la stratégie que l’on relève dans de nombreux ouvrages traitant de la structure de la stratégie, mais aussi dans d’autres, qui voient dans la course aux armements la seule résultante de tensions bureaucratiques ou des seules dynamiques de course. Mais là encore, il est difficile de distinguer les ressorts qualitatifs de ces théories.

Dans le même temps, les stratégies génétiques compensent la tendance à l’autonomisation de la technologie en se subordonnant aux concepts de grand strategy[83] ou de stratégie totale ou intégrale[84] entendue comme la corrélation des forces d’un Etat en vue d’un objectif politiquement définis. Ce faisant, une telle vision limite la résistance des quelques stratégistes « purs » qui limitent le champs des études stratégique au combat et à sa périphérie immédiate[85]. Beaufre, et dans une moindre mesure, les auteurs américains, compensent ce manque d’intégration en appliquant à la génétique une rationalité de nature stratégique (accordant les moyens aux buts) prolongée par l’application de principes stratégiques (offensive, économie des forces, surprise, etc.) sur lesquels nous reviendrons dans le cinquième chapitre de ce mémoire. Les visions des quatre auteurs finissent par se rejoindre en ce qu’une telle stratégie constitue la projection dans le réel d’un projet politique et qu’elle passe par une rationalité stratégique. Et si le référent nucléaire était central dans l’émergence des conceptions génétiques, les tendances technologiques lourdes n’ont pas fondamentalement changé depuis lors (augmentation des coûts, des délais de conception et de production)[86]. Dans un contexte où les conflits sont caractérisés par leur rapidité d’émergence, par des dénouements nécessitant des combinatoires de forces complexes ou par des interactions avec la diplomatie, une telle vision perdure de nos jours. Le facteur technologique est ainsi considéré comme central dans les réformes que les forces armées européennes ont connu dans les années nonante[87] et est souvent présenté comme un des principaux facteurs de la révolution dans les affaires technico-militaires (URSS)[88] et dans les affaires militaires (USA)[89].

Mais toute articulation de la technologie à un projet politique, que ce dernier considère l’interne comme l’externe, ne peut se passer d’une conceptualisation de la technologie et de sa propre dynamique. Malgré la volonté des généticiens de recoupler au stratégique la dynamique technologique, ce dernier secteur conceptuel est relativement ignoré dans leurs écrits. Ce que l’on peut considérer comme une faute d’un point de vue académique et qui constitue la résultante d’une focalisation trop importante sur la direction stratégique du technologique se répare cependant sans guère de tensions entre les concepts dans la mesure où la réflexion sur la dynamique technologique se situe à un niveau épistémologique plus élevé que celui de stratégies génétiques plus centrées sur la pratique que sur la conceptualisation technologique.

[1] Salmon, P., Histoire et critique, Editions de l’U.L.B., Bruxelles, 1987.

[2] Christophe Prazuck a réalisé une étude sur un sujet longtemps détrôné par l’espace géographique. Du point de vue génétique, Prazuck prends notamment pour exemple les différentiels temporels nécessaires à la constitution des flottes. Concernant l’usage du temps lors d’opérations militaires, Prazuck cite la diversion que Nimitz met en place dans le Pacifique et qui lui permettra de reprendre l’avantage. Prazuck, C., « L’attente et le rythme. Modeste essai de chronostratégie », Stratégique, n°68, 1997/4. Par ailleurs, Possony, Pournelle et Kane lient ainsi directement la valeur utilitaire et/ou révolutionnaire d’un système au moment auquel il est mis en service Possony, S.T.; Pournelle, J.E.; Kane, F.X., The strategy of technology, Electronic Edition, 1997, http://www.webwrights.com.

[3] Laïdi, Z.(Dir.), Le temps mondial, Coll. « Faire sens », Editions Complexe, Bruxelles, 1997. L’auteur cherche à établir les enchaînements événementiels issus de la conjonction de la fin de la guerre froide et du processus de mondialisation, et non pas des trajectoires événementielles différenciées qui seraient chacunes issues de ces deux points focaux. Derrière un tel projet se cache la poursuite de la lutte entre Ricœur et Braudel défendant une histoire basée respectivement sur le temps court et le temps long mais aussi et peut être surtout un plaidoyer pour une sociologie historique du politique pluridisciplinaire. Laïdi, Z., « Le temps mondial » in Smouts, M-C. (Dir.), Les nouvelles relations internationales. Pratiques et théories, Coll. « Références inédites », Presses de Science Po, Paris, 1998.

[4] Bien que l’on ne puisse pas réellement les envisager comme tels : ils ne définissent pas exclusivement leur objet d’étude comme relevant uniquement de facteurs matériels. Toutefois, ils le font par défaut : de Gaulle, Fuller ou Liddell Hart se montrent des avocats acharnés de l’introduction massive du char de bataille en tant qu’instrument central de la rupture stratégique. De même, en se focalisant sur l’aviation de combat – et plus particulièrement sur le bombardement stratégique, Douhet met incontestablement en avant son projet de croiseur aérien.

[5] La généralisation des stratégies aériennes ainsi que le développement des capacités d’attaques stand-off, ont largement contribuées à la minimisation des contraintes géographiques. Elles ressurgissent toutefois dans la conduite de certaines stratégies spécifiques : guerre urbaine, guérilla et contre-guérilla, combat en montagne. La permanence de la géographie se retrouve encore dans des ouvrages récemment publiés et traitant de stratégie classique : Desportes, V., Comprendre la guerre, Coll. « Stratèges et stratégies », Economica, Paris, 2000.

[6] Une très prolifique littérature sur le sujet est actuellement disponible, principalement en provenance des Etats-Unis. On peut citer les travaux suivants : Rattray, G., Strategic warfare in cyberspace, The MIT Press, Cambridge (MA)/London, 2001 (pour l’histoire du concept et plusieurs typologies), Fogelman, R. R., « Information warfare and detterence. Fundamentals of information warfare : an airman’s view » in Wheatley, G. F. and Hayes, R. E., Information warfare and detterence, National Defense University Press, Washington, 1996 (une vue sceptique sur aspects stratégiques des opérations informatiques avec une intéressante comparaison avec la possession du système de décodage ULTRA par les Alliés durant la Seconde Guerre mondiale), Plehn, M. T., Control warfare : inside the OODA loop, Thesis presented to the faculty of the school of advanced airpower studies for completion of graduation requirements, Air University, Maxwell Air Force Base, 2000 (pour les aspects opérationnels et le lien entre cyberguerre et opérations psychologiques). Les Européens, à l’instar de Forget, Polycarpe ou Castels ne conçoivent pas encore réellement les applications et implications militaires de la théorie des réseaux, pour s’en tenir essentiellement aux aspects philosophiques et sociologiques.

[7] Suivant laquelle « La puissance d’un réseau est proportionnelle au carré du nombre de ses nodes ». Murawiec, L., La guerre au XXIème siècle, Editions Odile Jacob, Paris, 2000 p.108.

[8] Dans sa leçon inaugurale de 1887, Emile Durkheim déclarera ainsi « que nous n’avons parlé ni de l’armée ni de la diplomatie qui sont pourtant des phénomènes sociaux et dont il doit être possible de faire une science (mais qui) n’existe pas encore, même à l’état embryonnaire ». Il s’en expliquera encore en 1903 en assurant que « les guerres, les traités, les intrigues de cours ou des assemblées, les actes des hommes d’Etat sont des combinaisons qui ne sont jamais semblables à elles-mêmes ; on ne peut donc que les raconter et, à tort ou à raison, elles semblent ne procéder d’aucune loi définie », (Durkheim, E., « La science sociale et l’action », PUF, Paris, 1970, p. 103) même si ce sera pour ajouter qu’« en tous cas (…), si ces lois existent, elles sont des plus difficiles à découvrir ». Favre, P., Naissances de la science politique en France, 1871-1914, Fayard, Paris, 1989, p. 129.

[9] Si les auteurs classiques de la stratégie, tels que Clausewitz, Guibert, Jomini, Montecuccoli, sont quelque peu étudiés dans les écoles militaires dès le 19ème siècle, il n’existe pas encore de systématisation de ces études, en bonne partie du fait que les principes de la stratégie tels que nous les connaissons aujourd’hui sont alors éparts. Par ailleurs, les auteurs étrangers à l’Europe sont méconnus et les cours donnés ne remettent pas en question à l’aune des auteurs étudiés les stratégies que les Etats développent. Foch enseigne ainsi à l’Ecole de Guerre de Paris des conceptions d’offensive à outrance qu’il mûrira encore pour devoir se plier sur le terrain à la vision défensive de Clausewitz. Chaliand, G. et Blin, A., s.v. « Foch, Ferdinand, 1851-1929 », Dictionnaire de stratégie militaire, op cit. et Porch, D., « The french army and the spirit of the offensive », in Bond, B., Roy, I, (Eds.), War and society, Croom Helm, London, 1976, cité par Freedman, L (Ed.), War, Coll. “Oxford Readers”, Oxford University Press, Oxford/New-York, 1994.

[10] Il est ainsi cité par Hervé Coutau-Bégarie : « Faites la guerre offensive comme Alexandre, Hannibal, César, Gustave-Adolphe, Turrenne, le Prince Eurgène et Frédéric ; lisez, relisez l’histoire de leurs quatre-vingt trois campagnes, modelez-vous sur eux ; c’est le seul moyen de devenir grand capitaine, et de surprendre les secrets de l’art ». Coutau-Bégarie, H., op cit., p. 254.

[11] Qui appuie toute sa théorie de la maîtrise de la mer sur l’étude sous l’angle naval de l’Europe. Mahan n’est pas complètement considéré comme un historien. Elick, E. B., « Mahan – the influence of a historian and history », The Military Review, April 1972, cité par Wasinski, C., Clausewitz et le discours stratégique américain des années septante à nos jours, mémoire présenté en vue de l’obtention du titre de licencié en sciences politiques, ULB, Bruxelles, 1999.

[12] Qui feront de l’histoire militaire une responsabilité de l’état-major allemand. Craig, Gordon A., « Delbrück : l’historien militaire » in Mead Earle, E., Les maîtres de la stratégie, vol 1, Coll. « Stratégies », Bibliothèque Berger-Levrault, Paris, 1980.

[13] Ce sera le cas de Liddell Hart, puis des stratégistes travaillant sur la question nucléaire puis celle de la RMA.

[14] Coutau-Bégarie, Hervé, Traité de stratégie, op cit., p. 254. Plusieurs critiques éclairés dénonceront l’ethnocentrisme latent des études stratégiques. Booth K., Strategy and Ethnocentrism, Croom Helm, London, 1979.

[15] Et son Histoire de la guerre du Péloponnèse.

[16] Qui compte sept volumes, dont les quatre premiers lui reviennent. Delbrück, H. (Et alii.), History of the art of war within the framework of political history, (7 vols.), Greenwood Press, Westport (Co.), 1975 – 1985.

[17] Craig, G. A., op cit., p. 300.

[18] Pour lui, le véritable tournant de la stratégie a été la bataille de Cannes.

[19] Comme Clausewitz, Delbrück envisage un système de bataille unipolaire (bataille décisive et anéantissement de l’adversaire) et un autre multipolaire (manœuvre puis bataille). Chaliand, G. et Blin, A., s.v. « Delbrück, Hans (1848-1929) », Dictionnaire de stratégie militaire, op cit.

[20] Chaliand, G. et Blin, A., s.v. « Histoire militaire », Dictionnaire de stratégie militaire, op cit.

[21] Speier, H., « Ludendorff : la conception allemande de la guerre totale » in Mead Earle, E., op cit .

[22] Particulièrement dans Keegan, J., A history of warfare, Alfred A. Knopf, New-York, 1994.

[23] Howard, M., The causes of war and others essays, Harvard University Press, Cambidge (Ma.), 1984 et Howard, M. and Guilmartin, J., F., Two historians in technology and war, US Army Strategic Studies Institute, Carlisle Barracks, 1994.

[24] M. Howard travaille ainsi sur Clausewitz, mais aussi sur « les dimensions oubliées de la stratégie » : Howard M.E., « The forgotten dimensions of strategy », Foreign Affairs, Summer 1979.

[25] Nous pouvons notamment citer Engels, Lénine, Trotski ainsi que Jean Jaurès et ce, avant même le début du 20ème siècle. Toutefois, il y lieu de se questionner sur l’apport stratégique de L’organisation sociale de la France : l’armée nouvelle, (1910), qui propose sur un mode essentiellement prescriptif et ayant une forte charge idéologique, la défense du modèle français de la levée en masse. Faivre, M., Les nations armées. De la guerre des peuples à la guerre des étoiles, Economica/Fondation pour les Etudes de Défense Nationale, 1988 et Faivre, M., « La pensée militaire de Jaurès », Stratégique, n°24, 1985/1. Avocat de profession, Corbett peut être considéré comme le seul civil au sens strict du terme à avoir travaillé sur les questions stratégiques. Sa méthode, entre histoire et déduction, lui a notamment permis d’offrir une alternative plus théoriquement construite que la stratégie de maîtrise de la mer de Mahan.

[26] Alors qu’il utilisait pourtant la méthode historique. Colin, J., Les transformations de la guerre, Economica, Paris, 1988 et Chaliand, G., s.v. « Jean Colin (1864-1917), Anthologie mondiale de la stratégie. Des origines au nucléaire, op cit.

[27] Colin se fait alors presque stratège aérien, et ses vues sont d’une étonnante clarté alors que l’actuelle rhétorique stratégique est dominée par la recherche à tout prix de la supériorité informationnelle. Colin déclare ainsi que « si l’étendue du terrain occupé par les armées, ainsi que l’efficacité des feux d’infanterie, s’opposent à peu près complètement à l’exploration par la cavalerie, les ballons dirigeables et les aéroplanes la remplaceront demain, et fourniront peut-être plus de renseignements qu’elle n’a jamais pu en procurer ». Chaliand, G., s.v. « Jean Colin (1864-1917), Anthologie mondiale de la stratégie. Des origines au nucléaire, op cit., p. 1096.

[28] Chaliand, G., s.v. « Jean Colin (1864-1917), Anthologie mondiale de la stratégie. Des origines au nucléaire, op cit., p. 1097. Colin est ainsi considéré comme un des auteurs ayant directement influencé la doctrine française de l’offensive à outrance, au même titre que Foch. Bond, B., The pursuit of victory. From Napoleon to Saddam Hussein, Oxford University Press, Oxford, 1996. Brodie le citera ainsi dans Strategy in the missile age. Brodie B., Strategy in the Missile Age, Princeton University Press, 1959.

[29] Entre-autres sur la nécessité de se réapproprier la route – moins exigeante que le rail et permettant une manœuvre que les réseaux ferrés ne permettent pas – en utilisant intensivement l’automobile.

[30] L’emploi de l’aviation et des blindés – et les modifications sur les structures militaires qu’ils engendreraient – et, au-delà, la question de la prééminence de la défensive (la ligne Maginot) contre l’offensive (les chars).

[31] Bien qu’il se soit essentiellement attelé à retravailler les principes de la guerre déjà existants en fonction des nouveaux développements technologiques, selon Freedman, L., The revolution in strategic affairs, Adelphi Papers, International Institute for Strategic Studies, n°318, 1999. Penseur de la stratégie indirecte contre Clausewitz et chaud partisan de la manœuvre, il finira par être accusé des désastres de la campagne de 1940. Sa pensée ne peux toutefois se limiter à ces seuls traits et trouve une très bonne synthèse dans Liddell Hart, B. H. (présentation du général L. Poirier), Stratégie, Perrin, Paris, 1998

[32] Fuller démontre une obsession technologique telle que Coutau-Bégarie le considérera comme un des chefs de file de l’école matérielle, que nous verrons infra. Fuller, J.F.C., L’influence de l’armement sur l’histoire, Payot, Paris, 1948.

[33] L’avènement de la force mécanique a aussi été transmis aux généraux Gamelin, Weygand et Georges. Encel, F., L’art de la guerre par l’exemple. Stratèges et batailles, Flammarion, Paris, 2000.

[34] Wyly M.D., « J.F.C. Fuller: Soldier and historian », Marine Corps Gazette, December 1984 et Jessup J.E. & Coakley R.W., A guide to the study of military history, C.M.H., U.S. Army, 1979.

[35] Reid B.H., « J.F.C. Fuller and B.H. Liddell Hart : a comparaison », Military Review, May 1990. Durant les années suivant le Vietnam et où l’armée américaine aura a conceptualiser sa nouvelle doctrine, les « réformateurs » prendront notamment exemple sur Fuller (mais aussi sur Liddell Hart) pour trouver les clés de l’innovation militaire. Starry D.A., « To change an army », Military Review, March 1983. Don Starry a été la cheville ouvrière des FM-100.5 de 1976 et de 1982 et a directement participé à la conceptualisation de la doctrine AirLand Battle.

[36] Dès le début des années vingt, des généraux comme Svetchin ou Toukhatchevski « s’affrontent » sur la valeur défensive ou offensive de l’Armée Rouge. Dès la fin de la décennie, l’offensive semble l’emporter et Frounze ouvre en 1931 une Académie d’Art opératif, devant former les cadres de l’armée soviétique aux opérations dans la profondeur, que Triandafilov définit comme « l’utilisation des nouveaux moyens de combat (dans des) attaques simultanées contre l’adversaire dans toute la profondeur de son dispositif tactique ». La filiation avec les conceptions françaises et allemandes devient nette lorsque le général russe cite les « possibilités d’emploi simultané de plusieurs échelons de chars et d’infanterie avec un soutien d’artillerie et d’aviation (…) Cette frappe puissante aura donné à l’attaque rapidité et impétuosité ». Romer, J-C., La pensée stratégique russe au XXème siècle, Coll. « Hautes Etudes Stratégiques », Economica/ISC, Paris, 1997. Pour la contextualisation idéologique et historique, Paris, H., Stratégie soviétique et chute du Pacte de Varsovie. La clé de l’avenir, Publications de la Sorbonne, Paris, 1995.

[37] C’est surtout le cas pour le premier, dont l’apport essentiel est d’exploiter les avantages du char par un accompagnement mécanisé de l’infanterie et de l’artillerie, ainsi que par l’apport de l’aviation en Close Air Support (CAS – appui aérien rapproché). Guderian, H., Souvenirs d’un soldat, Plon, Paris, 1961 ; Chaliand, G. et Blin, A., s.v. « Guderian, Heinz (1888-1954) », Dictionnaire de stratégie militaire, op cit. Rommel (Maréchal), La guerre sans haine, Le Livre Contemporain, Paris, 1960.

[38] Pour de nombreux auteurs – essentiellement américains – cette période a été celle de la gestation du Blitzkrieg, considéré comme une révolution militaire. Par analogie, ils essaient de comprendre dès les années septante les ressorts et les déterminants de l’innovation militaire et essaient de tirer des leçons applicables à la future doctrine AirlLand Battle, puis à la RMA. Posen, B. R. The sources of military doctrine : France, Britain and Germany between the world wars, Cornell University Press, Ithaca, 1984 ; Mearsheimer, J. J., Conventionnal deterrence, Cornell University Press, Ithaca/London, 1983 ; Rosen, S. P., Winning the next war. Innovation and the modern military, Cornell University Press, Ithaca, 1991.

[39] Custance, R., Navavl policy. A plea for the study of war, Blackwood, London, 1907, cité par Coutau-Bégarie, H., op cit.

[40] Qui permettra ensuite l’approvisionnement électrique des navires. La remarque est importante à deux titres pour les « navalistes » : l’électricité permet la conservation des aliments et des croisières plus longues d’une part et elle ouvre la voie aux transmissions radio et à l’utilisation de l’électronique d’autre part.

[41] Qui permettent non seulement une rentabilisation hydrodynamique des navires, mais aussi leurs diversifications. L’émergence du sous-marin, du cuirassé et de toutes les variations de croiseurs rends le métal indispensable. Custance a ainsi été témoin de l’apparition des premiers Dreadnoughts.

[42] Bien que d’abord retiré du service par la Royal Navy, le canon chargé par la culasse est finalement adopté. Il permet des cadences de tir plus rapides et pourra être servi depuis des tourelles blindées protégeant ses servants. Surtout, l’apparition de la torpille (et de ses contre-mesures) nécessite une diversification des types d’unités (torpilleurs et contre-torpilleurs).

[43] Les exemples abondent : la marine américaine adoptera la propulsion à vapeur avant la britannique ; inventée par le Suédois Ericcson et le Britannique Pettit Smith, l’hélice marine n’est pas retenue par la Royal Navy (qui n’avait guère plus de sympathie pour les roues à aubes des premiers navires mûs par la vapeur) mais l’est par la marine américaine. C’est aussi aux Etats-Unis que seront utilisées les premières torpilles (une charge montée à l’avant d’un navire se rapprochant de son adversaire et mise à feu par un cordon) ou les premières tourelles (sur le Merrimack). Martin, J.H. & Bennett, G., Le monde fascinant des bateaux, Gründ, Paris, 1977.

[44] Coutau-Bégarie, H., « Réflexions sur l’école française de stratégie navale » in Coutau-Bégarie, H. (Dir.), L’évolution de la pensée navale, Dossier n°41, Fondation pour les Etudes de Défense Nationale, Paris, 1990.

[45] C’est en tentant de rallier Vladivostok le plus rapidement possible depuis Port Arthur – afin d’économiser le peu de charbon qu’il leurs restaient – que Rodjestvensky et sa flotte rencontrent l’amiral Togo dans le détroit de Tsushima, en 1905. On peut arguer de l’excellence des choix technologiques japonais : construit en Grande-Bretagne, le navire amiral de Togo, le Mikasa, n’avait rien à envier aux dreadnoughts que l’on trouvait en Europe. Martin, J.H. & Bennett, G., op cit.

[46] La Jeune école de l’Amiral Aube, défendra un programme de construction de torpilleurs permettant la saturation des défenses des cuirassés de l’Ancienne école. La Jeune école inaugurait ainsi un retour de la guerre de course face à une certaine orthodoxie mahanienne défendant des bâtiments de ligne aptes à la maîtrise des mers. La question s’est renouvelée en 1967, lorsque le destroyer israélien Eilath sera détruit par des vedettes égyptiennes dotées de missiles Styx. Les Israéliens retiendront la leçon et infligeront une défaite cuisante aux Egyptiens lors de la bataille navale de Damiette, les 8-9 octobre 1973. Razoux, P., La guerre israélo-arabe d’octobre 1973, Coll. « Les grandes batailles », Economica, Paris, 1999. Tous deux adeptes de la haute mer, les Américains et les Italiens tenteront aussi de pousser leurs « jeune école » en développant les hydroptères lance-missiles Pegasus et Sparviero au début des années quatre-vingt, mais sans véritable succès.

[47] A la suite d’une problématique bien actuelle : celle de l’information. Durant les manœuvres de 1891, des torpilleurs sont ainsi envoyés chasser les grands navires de ligne, mais ils ne sont pas parvenus à trouver leurs cibles. Cet épisode rappelle étrangement l’exercice Touted Gleem (1990). Durant la préparation de Desert Storm, plusieurs F-15, F-16 et A-10 devaient trouver et détruire une cible mobile fictive, en préfiguration de la « chasse au Scud » de Desert Storm. Bien qu’appuyés par des AWACS et des E-8 Joint Stars (radar aéroporté de détection des mouvements au sol), les appareils ne trouveront jamais leur cible. Story, W. C., Third world traps and pitfalls : ballistic missiles, cruise missiles and landbased air power, SAAS, Maxwell Air Force Base, Alabama, june 1994.

[48] La guerre sous-marine est rapidement étudiée, son utilisation par l’Allemagne durant les deux Guerres Mondiale visant un objectif stratégique : la rupture des lignes logistiques alliées. La lutte anti sous-marine est un des premiers champs d’étude des think tanks américains (programme ASWORG). Meyer, J-P., op cit.

[49] Le porte-avions, conceptualisé dans les années trente, a joué un rôle central dans les opérations dans le Pacifique. Aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, il est toujours considéré comme la pierre d’angle de toute stratégie de projection de force. La France et le Brésil lui portent une considération moindre, mais principalement en raison de son coût. La Chine, la Thaïlande, l’Inde, l’Italie, l’Espagne et l’Union Soviétique (en son temps) développent leurs capacités dans l’optique de leur projection géomaritime, alors que seule l’Australie les a abandonné.

[50] Le missile antinavires (ASM – Anti Ship Missile) est devenu la norme en matière de combat naval dès les années soixante pour l’URSS et dès les années septante pour les Etats-Unis.

[51] Actuellement et à l’exception des porte-avions et porte-aéronefs, les marines européennes ne disposent pas de bâtiments de classe supérieure au destroyer. Pratiquement, les conceptions émergentes mettent en évidence des navires semi-automatiques et semi-submersibles servant principalement de silos de lancements de missiles anti-navires et de croisière de frappe terrestre ou encore des petits bâtiments automatiques affectés au déminage. Polycarpe, G., « Les essaims du XXIème siècle », Science & Vie Hors Série, Aviation 1997, n°199, juin 1997.

[52] A quelques exceptions près. Les cuirassés US de la classe Iowa participeront à toutes les campagnes américaines majeures, à l’exception de l’Afghanistan. Par ailleurs, l’URSS poursuivra après la Seconde Guerre la construction des croiseurs lourds de la classe Sverdlov. Certains ont vu dans les croiseurs nucléaires de la classe Kirov la renaissance du navire de ligne. Pigeard, A., « Les croiseurs de la classe Kirov », Armées & Défense, n°4, Avril 1990.

[53] Grouard, S., La guerre en orbite. Essai de politique et de stratégie spatiale, Coll. « Bibliothèque stratégique », Economica, Paris, 1994.

[54] Hallion, R.P., « Doctrine, technology and air warfare. A late 20th Century perspective », Aerospace Power Journal, Spring 1987.

[55] Elles s’appuieraient sur des règles stratégiques qui les transcenderaient. Luttwak, E. D., Le paradoxe de la stratégie, op cit.

[56] Bien qu’Airpower renvoie plus spécifiquement aux acceptions que donnent les Américains à la stratégie aérienne (en référence au Sea Power). Douhet semble devoir beaucoup à la pensée navale américaine : Il dominio de’ll aria fait écho à la théorie de la maîtrise des mers de Mahan.

[57] On considère que Victory through Airpower reste le principal ouvrage de Seversky. Si plusieurs auteurs reconnaissent que Seversky comme Mitchell n’ont apporté guère plus que Douhet, force est aussi de constater que la portée des ouvrages des deux Américains est moindre que celle de l’Italien. Ce dernier cherche à généraliser sa pensée, alors que Mitchell et Seversky tâcheront surtout de l’appliquer à la défense des Etats-Unis.

[58] Il y a en cela un rapport a priori fort avec l’interprétation clausewitzienne de l’anéantissement. Toutefois, seul Mitchell fait (une fois) référence au penseur prussien. Pratiquement toutefois, certains aux Etats-Unis ont tenté de conceptualiser un mixte entre les deux pensées, entraînant de nombreuses critiques, dont la plus récurrente est que la puissance aérienne seule ne peut pas gagner une guerre ni « tenir » le terrain. Wasinski, C., op cit. et Smith D.O. (with Barker J.), « Air power indivisible », Air University Quarterly Review, Fall 1950.

[59] Coutau-Bégarie, H., Traité de stratégie, op cit. Ce n’est toutefois pas l’avis des responsables de l’Air University américaine. Plus de 1500 travaux (dont la qualité académique est parfois très relative) sur tous les aspects de la stratégie aérienne – et y compris historiques – se retrouvent en ligne sur le site http://www.au.af.mil. Par ailleurs, on relève des éléments théoriques assez importants chez Mitchell – sans pour autant qu’il atteigne la densité théorique de ses contemporains dans les domaines terrestres ou navals. Chaliand, G., s.v. « William Mitchell (1879-1936) », Anthologie mondiale de la stratégie. Des origines au nucléaire, op cit.

[60] Comme la nécessité ou non d’armes aériennes indépendantes, au même titre que les armées de terre et les marines ; la prééminence de la défensive contre l’offensive ; la nécessité ou non du bombardement stratégique (et si oui, des cibles civiles plutôt que des cibles militaires) ; la prééminence du bombardier sur les missiles ; l’utilité réelle d’un appui-feu rapproché dédaigné par les « puristes » de l’Airpower ; la différenciation fonctionnelle des types d’appareils (appareils polyvalents Vs. appareils spécialisés) ou encore, l’utilisation de l’aviation dans le combat urbain.

[61] Coutau-Bégarie, H., Traité de stratégie, op cit., p. 567.

[62] Offensive Counter Air. Ce type d’opération aérienne, systématique depuis la Seconde Guerre mondiale – vise à neutraliser les bases aériennes adverses. Elle est complétée – surtout depuis la guerre du Vietnam – par les missions SEAD (Suppression of Ennemy Air Defenses). Möller, B., s.v. « OCA », Dictionnary of alternative defense, op cit. et NATO, AAP-6V – NATO glossary of terms and definition, NATO, Brussels, 1998.

[63] Facon P., Le bombardement stratégique, Coll. « L’Art de la Guerre », Editions du Rocher, Paris, 1995.

[64] Dès 1914, les Alliés comme les Allemands ont utilisés leurs appareils pour le largage de tracts invitant l’adversaire à se rendre. Mais les opérations psychologiques (PSYOPS dans la terminologie OTAN) ont dépassé un seuil stratégique lorsque l’US Air Force (USAF) a déployé des EC-130E Commando Solo au sein du 193ème Groupement des Opérations Spéciales. Disposant d’équipements de retransmissions TV et radio, ils ont notamment été déployés au Kosovo avant (propagande anti-Milosevic visant les Serbes) et après le conflit (émissions sur les missions des forces de l’OTAN, le rétablissement des relations entre les communautés serbes et kosovares, les risques des mines). De Barba, P., « L’US Special Operations Command – l’organisation des forces spéciales américaines », Raids, n°93, février 1994 et de Barba, P., « Le point sur les forces spéciales américaines », Raids, n°162, novembre 1999.

[65] Pratiquement, d’autres réflexions aériennes se sont développées dans le même temps. On pense notamment à Alexandre Ader qui a rapidement vu les applications militaires de l’aviation.

[66] B. Brodie comme L. Poirier met clairement en évidence le lien existant entre « douhettisme » et stratégie nucléaire, tout au moins dans sa phase spasmodique. Poirier, L., Des stratégies nucléaires, 2ème édition, Complexe, Bruxelles, 1988.

[67] Sur ce point, Pape, R., Bombing to win, Airpower and coercion in war, Cornell University Press, Ithaca/London, 1996, Gates, D., « Air power and the theory and practice of coercion », Defense Analysis, Vol. 13, n°3, 1997, deux points focaux de la théorie de la coercition. Pour une approche sur l’application des théories de la paralysie stratégique à la coercition : Fadok, D.S., John Boyd and John Warden. Air power’s quest for strategic paralysis, Air University, Maxwell Air Force Base, 1994. La guerre du Kosovo et les opérations de l’OTAN en Bosnie en 1995 sont souvent vues comme des climax dans l’application à la coercition de la stratégie aérienne. Sur ce point, Wicht, B., L’OTAN attaque ! La nouvelle donne stratégique, Georg, Genève 1999 ; Bucknam, M. A., Lethal airpower and intervention, Air University, Maxwell Air Force Base, 1996 et Herr, E. W., Operation Vigilant Warrior : conventionnal deterrence theory, doctrine and practice, SAAS, Maxwell Air Force Base, Alabama, 1996.

[68] Bru, A., Histoire de la guerre à travers de l’armement, www.stratisc.org/act/bru/ act_bru_hisguerre_tdm/html.

[69] Voir par exemple Bru, A., « Guerre et technique – l’intervention de la technique dans la guerre » in Chaliand, G. et Blin, A., Dictionnaire de stratégie militaire, op cit. ; (sous son pseudonyme) Margeride, J-B., « L’arme à effets de radiations renforcés (1ère partie)», Stratégique, n°3, 1979 ; Margeride, J-B., « L’arme à effets de radiations renforcés (2ème partie) », Stratégique, n°4, 1979 ; Margeride, J-B., « L’arme à effets de radiations renforcés (3ème partie) », Stratégique, n°5, 1980 ; Margeride, J-B., « L’arme à effets de radiations renforcés (4ème partie) », Stratégique, n°6, 1980. Le même auteur a aussi traité de sujets aussi différents que l’évolution du rôle du fantassin ou l’utilisation des armes NBC dans les opérations terroristes.

[70] B. Buzan lui préfère la « dynamique des armements », qui reflète mieux le lien qu’elle entretient avec la dynamique technologique. Buzan, B., An introduction to strategic studies : technology and international relations, McMillan, London, 1987 et Buzan., B. et Herring, E., The arms dynamics and world politics, Lynne Rienner, Boulder (CO.), 1998.

[71] Brooks, H., « The military innovation system and the qualitative arms race », Daedalus, CIV, 1975, Evangelista, M., Innovation and the arms race : how the United States and Soviet Union develop new military technologies, Cornell University Press, Ithacan 1988.

[72] Barréa, J., L’utopie ou la guerre, Ciaco Editeurs, Louvain-La-Neuve, 1986, p. 257.

[73] Et cela contre l’avis d’un Colin Gray qui considérera que ce ne sont pas les armements en tant que tels qui sont problématiques, mais la décision de les employer.

[74] Ces travaux montrent notamment l’ampleur des courses aux armements régionales en Asie du Sud ou au Moyen-Orient. Rattinger, H., « From war to war : arms race in the Middle-East », International Studies Quarterly, XX, 1976, Krause, K., « The political economy of the international arms transfer system : the diffusion of military techniques via arms transfert », International Journal, Vol. 45, n°3, 1990 ; Ross, A.L., « Arms acquisition and national security : the irony of military strength », Azar, E.E. ans Chung-In, M., (Eds.), National security in the third world : the management of internal and external threats, Edward Elgar, Aldershot, 1988 and Catrina, C., Arms transfert and dependance, Taylor & Francis, New-York, 1988.

[75] Buzan, B., An introduction to strategic studies : technology and international relations, op cit. et David, C-P., La guerre et la paix. Approches contemporaines de la sécurité et de la stratégie, op cit.

[76] Beaufre, A., Introduction à la stratégie, Beaufre A., Introduction à la stratégie, Armand Colin, Paris, 1963.

[77] Possony, S. T.; Pournelle, J. E. ; Kane, F. X., op cit.

[78] Plusieurs auteurs y avaient vu le déploiement d’une politique de rivalité et de prestige, utilisant les instruments conceptuels classiques de la stratégie, comme la concentration des efforts, la surprise ou l’initiative.

[79] Même si les interactions entre les sphères industrielles et politiques peuvent ponctuellement expliquer une prise de décision, comme dans le cas du Rafale. Mais une explication largement basée sur une méthodologie économique ne rend que peu compte du contexte politique et stratégique dans lequel ont été prises et légitimées les décisions. Sarazin, J., « Rafale : l’histoire d’une décision », Science & Vie Hors Série, Aviation 1997, n°199, juin 1997. Le champs de la stratégie industrielle s’est toutefois élargi ces trente dernières années de l’étude des coopérations internationales et industrielles entre les fournisseurs de la défense, particulièrement en Europe. Bellais, R., Production d’armes et puissance des nations, Coll. « Economie et innovation », L’Harmattan, Paris, 1999.

[80] C’est aussi la position de F. Géré dans le Dictionnaire de stratégie de Klein et de Montbrial Francart, L., Maîtriser la violence, une option stratégique, Coll. « Bibliothèque stratégique », Economica, Paris, 1999.

[81] Une question de la structuration sur laquelle nous reviendrons dans le point V. du présent mémoire.

[82] Que l’on retrouve notamment chez Ross, A. L., « The dynamics of military technology » in Dewitt, D., Haglund, D. and Kirton, J., Building a new global order. Emerging trends in international security, Oxford University Press, Toronto, 1993. L’auteur examine successivement les concepts de technologie, de technologie militaire, d’évolution, de révolution et de diffusion des armements conventionnels et de destruction massive.

[83] Mis en évidence par Liddell Hart, le concept de Grand strategy ne semble pouvoir être appliqué que durant une guerre totale (c’est d’ailleurs le sens de la stratégie totale de Beaufre). Fortmann et Gongora considèrent cependant que le concept, appliqué par Gray ou Luttwak, en vient à équivaloir à celui de politique de sécurité nationale, tout en démontrant l’ambition de buts positifs comme l’expansion. Fortmann, M. et Gongora, T., « La pensée militaire classique » in David, C-P. (et collaborateurs), Les études stratégiques. Approches et concepts, op cit.

[84] Alors que la stratégie totale doit pour Beaufre « définir la mission propre et la combinaison des diverses stratégies générales, politique, économique, diplomatie et militaire » (Beaufre, A., op cit., p. 24-25), Poirier lui oppose une stratégie intégrale devant prendre plus largement en compte le temps de paix affecté par le nucléaire et combinant « les résultats des trois stratégies économique, culturelle et militaire…dans une unité de pensée qui combine et leurs buts et leurs voies-et-moyens ». Poirier L., Stratégie théorique II, Economica, Paris, 1987, p. 114.

[85] Comme les politiques étrangère et de défense, la géopolitique et la géostratégie, les conflits de basse intensité ou encore le terrorisme. Sur cette question et la nécessité d’élargissement des études stratégiques au apports du paradigme pluraliste, nous vous renvoyons à l’introduction.

[86] Collet, A., Armements et conflits contemporains de 1945 à nos jours, Armand Colin, Paris, 1993.

[87] Au travers notamment des rééditions électroniques de l’ouvrage de Possony et Pournelle, introuvable en librairie.

[88] Malleret, T. et Delaporte, M., L’armée rouge face à la perestroïka, coll. « questions au XXe siècle », Complexe, Bruxelles, 1991, Paris, H., op cit et Romer, J-C., op cit.

[89] David, C-P, La guerre et la paix. Approches contemporaines de la sécurité et de la stratégie, op cit., Murawiec, L., op cit.

Publié dans Uncategorized | Commentaires fermés sur II – Genèse de l’impact stratégique de la technologie

Introduction

Approcher un objet pour en discerner les ressorts, c’est d’abord le nommer. Que l’on appelle cet objet « stratégie génétique » (comme ce sera le cas dans ce mémoire)[1], ou plus largement « stratégie des moyens » (Poirier), « préparation logistique du combat », « stratégie technologique » voire erronément « stratégie logistique » [2], les connotations auquel il est fait appel lors de son évocation constituent plus un magma d’images ressorties en vrac de la stratégothèque de Poirier[3] qu’une véritable tentative d’objectivation. L’on y croise pêle-mêle des moments historiques aussi hétéroclites que la lutte entre les premiers canons et les dernières fortifications, la décision de produire le char et le bombardier, Teller travaillant à la bombe H, les réflexions d’Owens sur le « système des systèmes » ou les trop maigres faveurs accordées à la recherche fondamentale.

Ce que l’on définit comme l’« orientation stratégique de la base scientifique et technologique »[4] – une expression commode mais parfois trop limitée à notre sens[5] – est en réalité plus pratiqué que théorisé. Et largement critiqué par des stratégistes préférant les dimensions doctrinales ou opérationnelles de la défense plus que celles de sa préparation[6], pourtant considérées comme essentielles. De ce point de vue, le manque de conceptualisation de la conduite de la dynamique technologique, un objet pourtant pratiqué par le politique comme par le stratège et l’industriel, prends une ampleur excessive à l’aune de la dépendance de nos sociétés comme de nos armées à la technologie. Ce seul fait pose en soi des questions d’autant plus prégnantes que le chronocentrage de la technique ne se soumet pas au politique[7], et que la capacité d’action de ce dernier sur l’environnement qui le légitime se voit questionnée[8]. Aussi la stratégie génétique constitue en soi un objet délictueux des points de vue méthodologiques comme stratégiques. De par les connotations qu’elle appelle, elle nécessite une palette d’instruments allant de l’histoire militaire à la sociologie, de l’économie à la philosophie, de la science politique à celle de l’ingénieur.

1) Relations internationales, paradigmes dominants et sécurité militaire

Face à cette interdisciplinarité[9] dans les approches intellectuelles possibles, l’étude d’un objet de nature stratégique – visant l’atteinte de buts politiquement définis[10] – est selon nous nécessairement politique, et ce bien que le primat du politique sur le militaire n’a pas toujours été considéré comme acquis[11].

La rapidité historique de la liaison entre guerre et politique – interne comme externe[12] – que les premiers stratégistes et politologues effectuent est patente. De César franchissant le Rubicon au Regis Ultima Ratio de Louis XIV (pour les praticiens) ; et de l’Art de la Guerre de Sun Tze à celui de Machiavel (pour les théoriciens), la guerre – et pour ce qui concerne ce mémoire, sa préparation – est en soi liée au pouvoir[13], le politique et le militaire s’interpénétrant ensuite de plus en plus systématiquement[14]. Plus près de nous, les relations internationales en tant que discipline sont directement issues d’une première guerre mondiale qui a engendré une volonté idéaliste de comprendre les mécanismes de la violence interétatique et de son évitement. La Seconde Guerre a quant à elle donné naissance à des études stratégiques – en tant qu’objet appréhendé par la politologie[15] – voulant sortir de ce qui est interprété comme une trop naïve volonté d’évitement de la guerre afin de tenter d’appréhender les fondements de sa conduite. Intégrées dans le courant réaliste de l’étude des relations internationales[16], les études stratégiques doivent aussi un certain nombre de contributions au pluralisme et au structuralisme, les deux autres paradigmes dominants depuis le début des années septante[17]. John Chipman critiquera ainsi un réalisme inadapté à une nouvelle donne stratégique nécessitant l’intégration de concepts issus du pluralisme ou du structuralisme[18]. Edward Kolodziej, David Baldwin et Keith Krause répondent en écho et vont dans le sens d’un élargissement des études stratégiques à des questions non-militaires[19], mais participent plutôt d’une « école sécuritaire ». Renvoyant à une phénoménologie de l’esprit hégélienne où la vérité procède du tout, cette vision appelle cependant la critique d’un risque de noyade de l’objet d’étude dans le tout de son environnement, ce qui ne serait que d’une bien piètre utilité au chercheur[20]. De la sorte, C-P. David en conclut que « les stratèges et les « sécuritaires » sont en situation de divorce »[21] en raison de rationalités conceptuelles différentes[22]. Pratiquement toutefois, le débat académique semble dépassé par plusieurs réalités stratégiques, américaines, européennes et russes notamment[23], alors que la tentative très techno-centrée des Toffler continue d’avoir un impact très net sur les académiques et opérationnels américains qui ont à conceptualiser la Révolution dans les Affaires Militaires (RAM)[24]. Fondamentalement toutefois, les points de divergence entre ces paradigmes n’oblitèrent que quelques uns des nombreux emprunts conceptuels inter-théoriques et si les fonctions que les paradigmes peuvent attacher à la notion de puissance peuvent varier, les connotations qui y sont attribuées ne varient que peu. Les débats académiques sur les modèles méthodologiques apportés par les trois paradigmes dominants pourraient limiter leur utilité à une « épistémologisation » des recherches menées dans le domaines des relations internationales. En réalité, chaque paradigme propose une grande variété de positions quant au rapports existants entre la technologie, l’Etat et ses forces armées[25]. En faisant le choix d’une interdisciplinarité emmenée par la science politique, la donnée ne peut être négligée.

2) Questionnements et enjeux

Car l’étude d’un sujet tel que le nôtre s’établit sur différents niveaux d’une action située entre éthique de la responsabilité et de la conviction et ne ressortissant pas nécessairement d’une très webérienne Zweckrationnalität accordant les buts recherchés aux moyens. Dans le développement des stratégies génétiques, qui envisagent la conception d’armements et leur charge politique, la décision interne se soumet à la possibilité d’un externe envisagé comme conflictuel, alors qu’inversement, l’expérience et l’observation[26] de l’externe rétroagit sur l’interne. Il existe ainsi des flux dynamiques enracinés dans un réseau épistémique renvoyant à des dynamiques propres de la technologie et de la stratégie et qui se diffusent ensuite jusque dans les domaines culturels et perceptifs de l’action.

Ces boucles de rétroaction s’établissent en permanence pour se combiner à des instruments et des méthodes – politologiques, stratégiques, sociologiques, économiques – existantes mais qui laissent craindre au moins deux écueils. Le premier – somme-toute classique en sciences politiques – est celui d’un ethno-centrisme établissant des hiérarchies dans les conceptualisations technologiques. Le second écueil est plus insidieux, du fait qu’il induirait au sein même de la catégorisation de la stratégie génétique un positionnement dans le rapport existant entre le stratège (ou le politique) et la technologie, qui dépasse largement la question souvent entendue de la primauté de l’humain ou du technologique sur le stratégique ou le politique. Ce questionnement confine au piège scientifique : tous les auteurs que notre lecture a interrogé sont clairs sur la nécessité d’une primauté de l’idéel sur le matériel. Les variations entre les visions ne proviennent que du degré d’intensité à donner à l’instrument technologique face à l’humain d’une part et au degré de pluri- ou de multidisciplinarité et à leurs points d’ancrages adoptés dans l’analyse de l’antagonisme entre matériel et idéel d’autre part. H. Coutau-Bégarie offre ainsi une position raisonnable, mais non médiane, suivant laquelle « c’est une erreur de croire que le matériel est l’antithèse de l’idée. Au contraire, plus l’investissement matériel est grand, plus l’investissement intellectuel doit suivre »[27]. Cette clôture abrupte d’un débat que nous qualifierons de « primautaire » ne le vide pas pour autant de sa substance, ni des enjeux d’une catégorisation stratégique du génétique, plus profonds :

– au niveau épistémologique, et aux confins des études stratégiques et de la science politique : quels sont les déterminants politiques du formatage des arsenaux ? Entre culture stratégique et menaces, les budgets sont-ils les seuls juges ? Quelle est l’influence du politique et du stratégique dans ce qui représente une partie de leur réalisation concrète (les armements) ? ;

– au niveau international de l’intégration à long terme des politiques de défense, notamment communes et impliquant un nombre d’acteurs de plus en plus importants, en dehors même des contractants mais sans nier leur influence sur les processus de définition et d’acquisition. Existe-t-il une probabilité d’unifier les différentes cultures nationales quant à un type d’équipement ? ;

– au niveau opérationnel de la détermination des intentions adverses. Il existe dans les schémas analytiques tant réalistes que pluralistes et idéalistes des positionnements bien spécifiques quant aux types d’armements à adopter et aux postures politico-militaires qui y sont liés ;

– au niveau tactique de l’utilisation d’un système d’armes donné pour une mission précise. L’impact tactique de la technologie – tant sur les combats que sur la psychologie du combattant est loin d’être négligeable : parviendra-t-il à altérer certains invariants stratégiques, comme les facteurs moraux ?

3) Méthodologie

Nous ne répondrons pas à toutes ces questions, mais elles peuvent se retrouver à des degrés divers dans l’interrogation que nous posions dans le dossier de présentation de ce mémoire et qui restera centrale : « les théories génétiques ne sont-elles qu’une des composantes de la stratégie des moyens, ou sont-elles transversales aux différents niveaux de la stratégie ? » Trop souvent prescriptifs ou descriptifs, les essais de théorisation génétique contiennent néanmoins des bribes de réponses qu’il nous appartiendra de nécessairement agencer en fonction de niveaux stratégiques qui ont eux-mêmes connus une évolution par l’entremise technologique.

C’est ainsi que le premier chapitre abordera l’histoire de la conceptualisation génétique. Le second présentera quatre de ses sphères d’influence qui constituent aussi ses racines méthodologiques et l’environnement de son action. Le troisième chapitre sera consacré aux facteurs d’influence de la stratégie génétique et en particulier son environnement perceptif et culturel. Enfin, le dernier chapitre, axé sur des principes stratégiques très présents dans la vision des « généticiens » tentera de donner une structure plus idéelle que réelle à un « OVNI stratégique » dont nous pressentons l’importance grandissante dans nos politiques de défense en testant sa validité stratégique face à quelques principes stratégiques.

4) Le contre-exemple du A-12 Avenger II

Plus particulièrement dans les deux derniers chapitres, là où la pensée se fait plus particulièrement action, nous utiliserons pour l’illustration de notre propos un contre-exemple, le cas du A-12 Avenger II. Désigné en tant qu’Advanced Tactical Aircraft (ATA), l’appareil se présentait comme une aile volante de forme parfaitement triangulaire, dont les premières études remontaient à 1988. L’adoption d’un design particulier[28] autant que de matériaux absorbant les ondes radars (RAM – Radar Absorbent Material) devaient aboutir à une diminution globale de la Surface Equivalent Radar (SER) et à un haut degré de furtivité. L’Avenger II[29] devait être mis en service au sein de l’US Navy (USN – 600 appareils), de l’US Marines Corps (USMC – 238) et de l’US Air Force (USAF – 400) dès le milieu des années nonante, afin de remplacer les A-6 et les F-111 en tant qu’appareils d’attaque à long rayon d’action (interdicteurs) [30]. En particulier, l’A-12 devait permettre à l’US Navy de disposer de son mini-bombardier, une « capacité d’attaque médiane » acquise dans les années cinquante[31] et devant lui permette de mener un rôle de premier plan dans la stratégie nucléaire américaine.

Mené par les firmes General Dynamics et McDonnell Douglas très discrètement et en dehors d’une large couverture médiatique ou politique[32], ce programme impliquait la livraison de 1238 appareils à un coût unitaire alors estimé à 100 millions de dollars, de sorte que son annulation, le 7 janvier 1991, a été la plus conséquente que le Pentagone ait jamais annoncée[33]. Débouchant sur une procédure judiciaire toujours en cours[34], l’annulation se justifiait selon le Secrétaire à la Défense Richard Cheney par les retards et l’augmentation des coûts du programme, les forces concernées ne faisant aucun commentaire officiel sur la question. A priori, l’A-12 était pourtant d’une importance stratégique : l’attaque aérienne d’objectifs terrestres stratégiques est une des principales composante de la stratégie aérienne américaine et le « bon sens » des théories culturelles et déterministes aurait voulu qu’il ne soit pas annulé – si ce n’est pour son coût prohibitif dans un contexte où l’on allait bientôt parler de dividendes de la paix. Les théories culturelles comme déterministes ne sont pas pour autant à rejeter : elles expliquent partiellement de nombreuses décisions et participent de la compréhension d’un système décisionnel complexe. En particulier, elles permettent de comprendre la configuration particulière de l’appareil et de la resituer dans le contexte plus général du développement technologique des forces américaines. Si les raisons de son autorisation initiale puis de son annulation dépassent selon nous les aspects strictement financiers, ils incluent aussi la fin de la guerre froide et la modification des rapports de force entre les Etats-Unis et ce qui était encore l’URSS, des changements dans la stratégie de l’US Navy ainsi qu’une certaine forme de réajustement de la culture stratégique américaine.

Le concept de programme d’armement en tant qu’output d’une politique de défense y prends une dimension finalement peu explorée et riche d’enseignements pour la stratégie en tant que concept théorique autant que pour la compréhension des intentions d’un Etat. Il s’agit ainsi de découvrir la complexité d’une dimension souvent oubliée de la stratégie, et au travers de l’exemple de l’A-12, nous allons tenter de démontrer l’architecture de la stratégie génétique et de sa capacité d’influence de toutes les sphères de la stratégie, au-delà du simplisme du débat primautaire.

[1] Bien que ce terme soit à la fois contesté et contestable –, mais nous espérons de la sorte rendre hommage au général Beaufre, qui en a mis en évidence un certain nombre de principes, essentiellement dans son Introduction à la stratégie..

[2] La « stratégie logistique » renvoie à l’avant-45 et ressort actuellement du niveau tactique de l’approvisionnement des unités d’une part et d’une gestion stratégique de la logistique des forces d’autre part. Nous y reviendrons.

[3] Définie comme la somme de toutes les connaissances stratégiques acquises, mais aussi de tous les supports de cette connaissance, la stratégothèque « doit être interprétée et peut dévoiler un sens à travers les multiples variétés stratégiques qu’elle recense. Cette somme montre le déploiement progressif, mais irrégulier, d’une pensée de l’agir de mieux en mieux intériorisée et réfléchie par les praticiens et les théoriciens. Poirier, L., Les voix de la stratégie, généalogie de la stratégie militaire – Guibert, Jomini, Fayard, Paris, 1985, p. 35.

[4] Nous nous abstiendrons de terminer la définition de F. Géré par « d’un Etat ». L’acquisition de technologies étrangères est une constante génétique pour la plupart des Etats, un point sur lequel nous reviendrons. Géré, F., s.v., « Stratégie des moyens », in de Montbrial, T. et Klein, J., Dictionnaire de stratégie, Presses Universitaires de France, Paris, 2000, p. 550.

[5] Si elle met en évidence le lien entre ladite stratégie et les mondes politiques et militaires, elle n’assure pas un « service après-vente » pourtant utile à sa compréhension. Le choix d’un matériel plutôt que d’un autre aux plans tactiques et opérationnels ressort pourtant directement des contraintes et performances desdits matériels. C’est une question qui a engendré peu de débats, mais que nous développerons plus avant dans la troisième chapitre de ce mémoire.

[6] L’exemple le plus illustre est – comme de nombreux référents stratégiques – clausewitzien. Vivant à une époque ou le facteur technologique est encore minime dans l’art de la guerre (à l’exception du canon et de la question de la cadence de tir des armes individuelle), le Prussien considère comme secondaires les opérations logistiques.

[7] S’il a fallut 18 mois pour développer et mettre en service le P-51, généralement considéré comme le meilleur chasseur allié de la Seconde Guerre mondiale, il faudra plus de vingt ans pour que ce soit le cas avec le Rafale français. Si cet exemple ressort plus de la stratégie industrielle que de la génétique à proprement parler, il démontre toutefois la centralité de la perception dans le formatage doctrinal de systèmes d’armes et l’importance d’une politique qui ne dispose actuellement que de quelques instruments et méthodes éparts.

[8] Il s’agit là de toute la problématique de l’émergence ou non d’une gouvernance globale capable.

[9] Elle recouvre alors une réalité où « (…) La recherche s’opère à partir du champs théorique d’une des disciplines en présence, qui développe des problématiques et des hypothèses qui recoupent partiellement celles qu’élabore, de son côté, l’autre discipline. Il s’agit cette fois d’une articulation des savoirs, qui entraîne, par approche successives, comme dans un dialogue, des réorganisations partielles des champs théoriques en présence ». Ost, F. et Van de Kerchove, M., « De la scène au balcon. D’où vient la science du droit ? » in Chazel et Commaille (Dir.), Normes juridiques et régulation sociale, LGDJ-Droit et Société, Paris, 1991, p. 77, cité par Vennesson, P., « Science politique et histoire militaire : comment (mieux) pratiquer l’interdisciplinarité ? » in Henninger, L., Histoire militaire et sciences humaines, Coll. « Interventions », Complexe/Centre d’Etudes d’Histoire de la Défense, Bruxelles/Vincennes, 1999, p. 164. Il y a lieu de distinguer de l’interdisciplinarité :

– la pluridisciplinarité ne vise pas l’articulation des savoirs de chaque discipline en particulier pour s’en limiter à une juxtaposition des savoirs qui ne « videra » aucune problématique ;

– la transdisciplinarité qui vise à l’élaboration d’un savoir autonome.

[10] La définition de la stratégie pourrait en soi constituer une science (ou un art – le débat est aussi vieux que l’objet). Cette « stratégique » qui reste à définir doit cependant beaucoup aux définitions minimalistes que les classiques ont assez rapidement introduit, et qui pourraient se résumer part « l’art (la science) d’atteindre des buts politiquement définis ».

[11] Au temps des guerres totales, Ludendorff déclarait ainsi, après avoir demandé que toutes les décisions politiques soient prises par le chef militaire suprême : « j’entends déjà les hommes politiques s’irriter d’une telle opinion, de même que l’idée générale que la politique doit servir la conduite de la guerre les irritera, comme si Clausewitz n’avait pas montré que la guerre n’est que la poursuite de la politique par d’autres moyens. Que les politiciens s’irritent et qu’ils considèrent mes opinions comme celles d’un « militariste » invétéré, celà ne change rien aux exigences de la réalité, imposant précisément ce que je demande pour conduire la guerre et par conséquent pour préserver la vie des gens ». Speier, H., « Ludendorff : la conception allemande de la guerre totale » in Mead Earle, E., Les maîtres de la stratégie, vol 1, Coll. « Stratégies », Bibliothèque Berger-Levrault, Paris, 1980, p. 32.

[12] Dans un monde théorique sur lequel plane l’ombre du pluralisme, l’« inter-national » conserve-t-il un sens ?

[13] Nous ne nous hasarderons pas à écrire « à la politique ». Armelle Le Bras-Chopard démontre sans guère d’ambiguïtés que la guerre est aussi affaire de pouvoir religieux et économique. Armelle Le Bras-Chopard, La guerre. Théories et idéologies, Coll. « Clefs politiques », Montchrestien, Paris, 1994.

[14] Et ce suivant trois vagues, pour ce qui concerne la période postérieure à la Révolution française (qui constitue en soi une idéologisation des opérations) : d’abord sous l’effet de l’émergence des guerres totales ; ensuite avec la stratégie nucléaire et enfin avec les années nonante. Si les deux premières vagues ne prêtent guère à polémique, la troisième serait à relier à l’émergence des opérations humanitaires et celle, concomitante, du paradigme pluraliste. Sur ces questions : De Weerd, H. A., « Churchill, Lloyd Georges, Clémenceau : l’émergence des civils » in Mead Earle, E. (Dir.), Les maîtres de la stratégie. Vol. II. De la fin du XIX siècle à Hitler, Coll. « Stratégies », Bibliothèque Berger-Levrault, Paris, 1982 ; Bracken, P., The command and control of nuclear forces, Yale University Press, New-Haven – London, 1983 et Hables Gray, C., Postmodern war. The new politics of conflict, Routledge, London, 1997. Ces trois vagues de l’implication des civils dans la stratégie ont connu leurs antithèses académiques et pratiques. Pour la première, l’attitude de Luddendorf considérant comme une nécessité de pousser à fond la militarisation de la société ; pour la seconde, mais en demi-teinte, les doctrines contre-forces développées (par des civils) dans les Etats-Unis des années septante et pour la troisième, tout autant en demi-teinte, les théoriciens de l’art opérationnel comme Luttwak, qui se focalisent parfois à outrance sur les facteurs militaires.

[15] Bien que cela puisse être interprété comme un argument d’autorité, John Gaddis, historien de la guerre froide, notait ainsi que « (…) le travail le plus intéressant en histoire comparée, au moins lorsqu’il est lié aux enjeux contemporains de la paix et de la sécurité, est effectué de nos jours par des politistes ». Gaddis, J.L., « Expanding the data base. Historians, political scientists and the enrichment of security studies », International Security, 12/1, Summer 1987, cité par Vennesson, P., op cit., p. 152.

[16] Un rattachement rarement discuté. Sur cette question : David, C-P. (et collaborateurs) Les études stratégiques : approches et concepts, Centre Québecquois des Relations Internationales/Méridien/Fondation pour les Etudes de Défense Nationale, Québec/Paris, 1989 pour les réalistes et Bull H., « Strategic studies and its critics », World Politics, July 1968, pour les pluralistes ; J. Galtung reconnaît quant à lui la focalisation sur la stratégie militaire des réalistes, alors que le concept de sécurité semble tout aussi proche des conceptions pluralistes et structuralistes.

[17] Light M., Groom A.J.R., International relations – A handbook of current theory, France Pinter Pub., London, 1985.

[18] Chipman J., « The future of strategic studies », Survival, Spring 1992.

[19] Kolodziej, E.A., « What is security and security studies ? Lessons from the cold war », Arms Control, n°13/1, April 1992; Baldwin, D.A.,« Security studies and the end of the cold war », World Politics, n°48, October 1995; Krause, K. and Williams, M.C., « Broadening the agenda of security studies : politics and methods », Mershon International Studies Review, n°40, 1996.

[20] C’est notamment la position de Pascal Vennesson pour qui l’inclusion des « enjeux économiques, (de) la pauvreté, (des) épidémies, (de) la pollution ou (des) trafics de drogues (…)dans le champs (des études stratégiques) ne ferait que ruiner sa cohérence intellectuelle, dissoudre les concepts qui y sont mis en œuvre, sans apporter de solution aux questions qu’il a privilégié jusqu’alors ». Vennesson, P., « Science politique et histoire militaire : comment (mieux) pratiquer l’interdisciplinarité ? », op cit., p. 159.

[21] David, C-P., La paix et la guerre. Conceptions de la sécurité et de la stratégie, Presses de Sciences Po, Paris, 2000, p. 21.

[22] Au-delà de leurs manques de nuances, les trois paradigmes dominants de la théorie des relations internationales permettent de profiler des chercheurs travaillant sur les conflits dans chaque courant. A.J.R. Groom distingue ainsi des « stratégistes – réalistes », des « conflict researcher – pluralistes » et des « peace researcher – structuralistes ». Groom, A.J.R., « Paradigms in conflict : the strategist, the conflict researcher and the peace researcher », Review of International Studies, n°14, 1988.

[23] Impliquant entre-autres des instruments militaires propres au réalisme, les Américains, les Français, les Russes et les Britanniques ont développé avec plus ou moins de succès des stratégies de lutte anti-drogue ou de sécurité informationnelle, qui étaient essentiellement défendues par les tenants du pluralisme. Pour un aperçu bien peu académique mais riche en données mettant en évidence les réponses militaires aux problématiques sécuritaires pluralistes, Cécile, J-J., Du Golfe au Kosovo. Renseignement, action spéciale et nouvel ordre mondial, Lavauzelle, Paris, 2000.

[24] La vision généralement qualifiée de constructiviste des Toffler se rattache plus à une démarche de nature futuro-journalistique que véritablement académique. Toutefois, on ne peut nier la réalité et la solidité de l’articulation de leur argumentaire, ni son impact sur de nombreuses études américaines, y compris celles de bonne qualité académique. Ils fondent leur pensée sur la succession de trois vagues, respectivement basées sur les techniques agraires, industrielles et électroniques qui entraîneraient chacune un formatage politique idoine des Etats qui seraient engagés dans ces vagues. Ils reconnaissent la coexistence au niveau mondial de ces trois vagues dans un temps donné du fait du différentiel de développement (militaire ou autre) existant entre les Etats. Toffler A., La 3ème Vague, Denoël, Paris, 1980, Toffler A., Les nouveaux pouvoirs, Fayard, Paris, 1991 et Toffler A. & H., Guerre et contre-guerre, Fayard, Paris, 1994.

[25] Les paradigmes en viennent alors à se croiser pour en aboutir à un savoir cumulatif quant à un objet donné. Lavoy, Sagan et Wirtz en viennent ainsi à catégoriser leur objet d’étude (les stratégies de destruction massives des proliférateurs) sous les angles reproduisant la trilogie réalisme/pluralisme/structuralisme par un triptyque réalisme/culturalisme (dans le sens sécuritaire plus que stratégique/schémas organisationnels. Lavoy, P. R., Sagan, S.C., Wirtz, J.J., Planning the unthinkable. How new powers will use nuclear, biological and chemical weapons, Cornell University Press, Ithaca/London, 2000.

[26] C’est partiellement en observant la guerre du Golfe que les Chinois, les Indiens et les Russes conceptualisent l’évolution doctrinale et matérielle de leurs forces armées. Sur cette question : Felker, Edward J., Oz revisited : russian military doctrinal reform in light of their analysis of Desert Storm, Thesis presented to the faculty of advanced airpower studies for completion of graduation requirement, Air university, Maxwel Air Force Base, 1994 et INSS (Ed.), Chinese views of future warfare, http://www.inss.org, 1990. Le phénomène est tout aussi classique tant aux niveaux opératique (la prise en compte tardive par les Américains de l’expérience française en Algérie et en Indochine) que tactique (les SBS britanniques puis l’ONU débauchant Giovanni Buttazzoni, père des nageurs de combat italiens au terme de la Seconde Guerre mondiale). Benoît, A. et Panzarasa, C., « Giovanni Buttazzoni, commandant des nageurs parachutistes italiens », Raids, n°110, juillet 1995.

[27] Souligné par son auteur. Coutau-Bégarie, H., Traité de stratégie, Coll. « Bibliothèque stratégique », Economica/ISC, Paris, 1999, p. 249.

[28] Qui vise en fait à renvoyer les faisceaux radars adverses dans une direction opposée à celle de leur émission, de telle sorte que l’appareil ne soit pas détecté. Il existe globalement trois formes de designs furtifs :

– du fait du manque de puissance des calculateurs de l’époque (fin des années septante), la solution adoptée sur le F-117 envisageait des surfaces planes ;

– vers le milieu des années quatre-vingt, les ingénieurs ont conçus des appareils plus ronds, limitant le nombre d’arrêtes coupantes. Ces recherches ont donné lieu au B-2 et à l’A-12. A ce moment, ils recherchaient toujours le plus grand degré possible de furtivité ;

– dans les années 90, tous les appareils conçus devaient recevoir une capacité furtive affectant moins que par le passé le design des appareils et donc leurs comportements aérodynamiques. C’est le cas d’avions tels que le F-22 ou le F-35.

[29] L’annexe I vous présente ses quelques caractéristiques connues.

[30] Un interdicteur étant définit comme un appareil spécialisé dans les missions de pénétration profonde du territoire et devant mener des missions sur des cibles de forte valeur stratégique et de contre-offensive aérienne (OCA – l’attaque des bases aériennes adverses). Suivant le type, il peut être affecté à des missions secondaires (reconnaissance et supériorité aérienne). A l’heure actuelle, seuls peuvent rentrer dans cette catégorie les F-15E (USA, Israël, Arabie Saoudite), les F-111 (Australie), les Tornado IDS (Grande-Bretagne, Arabie Saoudite, Allemagne, Italie), les Mirage 2000D et N (France), le Su-24 Fencer (Russie, Syrie, Irak, Iran, Algérie, Lybie), le Su-30 (Inde, Chine) et les Su-32 et Su-34 (Russie – prototypes).

[31] L’A-3 Skywarrior devait être le pendant naval du B-47 de l’USAF. Plus tard, l’aéronavale américaine se plaisait à démontrer que la charge utile de l’A-6 équivalait à la moitié de celle d’un B-52.

[32] A cet égard, plusieurs publications mensuelles de référence comme Jane’s, Defense Analysis, Air Forces Monthly ou, pour la Belgique, le défunt Carnets de Vol, permettent d’assurer une couverture de l’évolution d’un type d’équipement particulier et des transactions commerciales qui lui sont attachées. A un niveau supérieur, les annuaires tels que celui du SIPRI ou de l’IFRI français permettent de voir une évolution annuelle. Toutefois, dans le cas de l’A-12, la couverture médiatique et académique a largement été entravée par le secret instauré autour de l’utilisation de technologies furtives. Ces dernières n’ont été évoquées que tardivement – soit vers 1988-1989 dans la presse spécialisée, alors que les premières photos officielles d’un appareil furtif – en l’occurrence celles de F-117 ayant participé à l’opération Just Cause – n’ont été publiées que fin 1989.

[33] Pike, J., « A-12 Avenger II », http://www.fas.org/man/dod-101/sys/ac/a-12.htm, 2 May 1998.

[34] US Secretary of Justice, « McDonnell Douglas and General Dynamics v. United States. Opinion and order », n°91-1204c, 20 February 1998 ; US Departement of Defense, « Defense Department appeals court decision on A-12 case », http://www.defenselink.mil/news/Feb1998/b02201998_bt077-98.htm, 20 February 1998.

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Chapitre III. Besoins et production de poudre

Les difficultés pour mettre en place un système efficace d’approvisionnement dans la première moitié du XVIIe siècle n’avaient permis au royaume ni de produire beaucoup de salpêtre, ni de disposer d’importantes réserves, d’autant que la France avait été souvent en guerre. D’après les inventaires commandés par le maréchal d’Humières  [1] en 1665-1668, la France pouvait compter sur environ 3.000.000 de livres de poudre [2]. A titre de comparaison, les provinces de Picardie , du Boulonnais , de l’Artois , de Flandre  et du Hainaut  réunies en possédaient 4.511.504 livres en 1689 [3]. Compte tenu des effectifs des armées de l’époque et du nombre de canons emportés dans les équipages, les besoins étaient nettement inférieurs à ceux des guerres suivantes. Malgré cela, cette quan­tité apparaît remarquablement faible, surtout à la veille de la guerre de Hollande  .

I – 1664-1698 : Un effort particulier d’approvi-sionnement :

Dès le traité des Pyrénées , Le Tellier  fit le même constat et voulut développer la fabrication du salpêtre et de la poudre, confiée à François Berthelot  en 1664 [4]. Contrairement aux marchés suivants, nulle part il n’était fait mention d’une éventuelle réduc­tion des commandes prévues, au contraire, la fourniture de 200.000 livres par an pouvait même être éventuellement doublée. Sur cette quantité, seul le quart était destiné aux arsenaux de la Marine, preuve que l’effort réalisé l’était avant tout pour l’armée de terre. Au-delà de la nécessité de remplir les magasins du royaume, cet encouragement de la production avait également deux autres buts :

–        accroître le nombre d’ateliers de salpêtriers.

–        limiter les achats à l’étranger toujours trop coûteux [5].

1 – La mise à contribution du royaume :

Manquant de documents statistiques pour les vingt années qui suivirent ce bail, il est difficile d’étudier l’évolution de la pro­duction de poudre et l’approvisionnement des magasins. Cepen­dant, il existe très peu de lettres faisant état d’un problème quel­conque à ce sujet, notamment au cours de la guerre de Hollande , d’autant qu’il est certain que la production augmenta très forte­ment. Au début de l’année 1689, les arsenaux de l’artillerie conte­naient 10.264.005 livres de poudre, soit trois fois plus qu’en 1668 [6]. Cette très forte progression prouve que, non seulement Berthelot respecta les termes de son marché, mais qu’il dut aussi obligatoi­rement faire face à des commandes supplémentaires. Les condi­tions dans lesquelles se déroulèrent le bail de Claude Durié lais­sent à penser que cet effort fut sans doute réalisé au détriment de la qualité. Passé en 1684, celui-ci portait sur des quantités jamais demandées jusqu’alors (800.000 livres par an) or, au bout de trois ans, l’adjudicataire avoua ne plus pouvoir faire face à ses engage­ments, non en raison de la quantité, mais de la qualité désormais exigée depuis les ordonnances de 1686 [7]. Si cette situation était nouvelle, c’est que la poudre livrée par son prédécesseur n’était pas non plus d’une excellente qualité.

Dernier élément, seuls des achats à l’étranger avaient pu permettre une telle augmentation des stocks. La lettre du 30 octo­bre 1689, adressée par Louvois  aux intendants pour encourager la production de salpêtre, le prouve

« Les soins que prennent les ennemis pour empêcher que l’on ne puisse tirer du selpetre d’Hollande  ny d’Angleterre  rendent la recherche des dits selpetres en France (…) beaucoup plus nécessaire qu’elle n’a esté par le passé [8]. »

L’année suivante, François Berthelot devait confirmer l’efficacité de ce blocus imposé par les puissances maritimes.

« Le marchand de Lille  (…), m’a dit qu’il n’espéroit plus rien du costé de Londres car il est désormais fait défense de sortir ny poudre, ny salpêtre, ny plomb sans déclaration [9]. »

Si l’urgence avait été révélée par le déclenchement de la guerre de la ligue d’Augsbourg , il est probable que le ministre avait envisagé cet effort dès 1686. Voyant en Berthelot l’homme de la situation, il lui fallait récupérer le bail de Claude Durié  en 1687, ce qui expliquerait la dureté des ordonnances prises l’année précé­dente sur la qualité des poudres. Contrairement à cette période, l’entrée en guerre des Provinces Unies et de l’Angleterre  contre la France limitait le recours aux marchands étrangers, d’où la néces­sité de développer la production intérieure de salpêtre. Sur ce point, Louvois  était très clair : les intendants devaient tout faire de façon à ce “que l’on puisse tirer dans le Royaume toute la plus grande quantité qu’il sera possible [10]. »

Au moment de la rédaction de cette lettre, la production française s’élevait à 1.679.518 livres [11]. Avec une telle quantité, il était impossible de produire plus de 1.500.000 à 2.000.000 de li­vres de poudre, y comprit celle fabriquée pour les particuliers or, au vu des événements, cela s’avérait insuffisant, et pourtant, ja­mais le royaume n’en avait produit autant. En outre, les provinces n’étaient pas toutes sur un pied d’égalité, certaines étant beaucoup plus riches en salpêtre, comme c’était le cas de Paris dont la ré­colte était la première du royaume avec 552.654 livres par an, soit le tiers de la production de la France. La généralité de Tours  était également très réputée avec près de 300.000 livres par an, avec en premier lieu les villes de Chinon  et de Saumur . La réputation de cette province tenait dans la nature de ses maisons dont un grand nombre étaient construites en tuf, pierre s’abîmant relativement vite et produisant ainsi une grande quantité de salpêtre [12]. La des­truction d’une habitation était souvent une véritable aubaine pour les salpêtriers. Venaient après les généralités de Toulouse  (163.534 livres) et de Montpellier  (137.748 livres) et, à un degré moindre, celle d’Aix  (98.400 livres).

D’autres régions s’avéraient en revanche d’une grande pau­vreté, telles les provinces du nord, qui ne produisaient guère plus de 17.000 livres par an, essentiellement autour d’Amiens  et de La Fère . Les moulins à poudre de Brébières  (près de Douai ), de Prouvy  (près de Valenciennes ), d’Esquerdes  (près de Saint-Omer ) et de La Fère fonctionnaient donc essentiellement avec du salpêtre provenant d’autres provinces, et en particulier de Paris. Ce n’était pas là un cas unique, les généralités de Limoges , de Grenoble  et de Perpignan  n’avaient strictement aucune activité en la matière à cette époque.

Le problème n’était pas seulement celui des ressources po­tentielles de ces provinces, mais aussi celui de pouvoir y dévelop­per, ou simplement d’y implanter, des ateliers de salpêtriers. En Flandre , l’intendant n’avait guère trouvé que trois anciens ou­vriers capables de reprendre cette activité. Ces derniers avaient quitté leur métier, faute de pouvoir vendre leur salpêtre à Fran­çois Berthelot qui le jugeait trop cher, mais cette fois, il ne pouvait faire autrement que d’accéder à leur demande en le payant entre 9 et 10 sols par livre, soit près du double des prix pratiqués à Pa­ris [13]. Un effort similaire fut demandé au Roussillon , à tel point qu’à la fin de l’année 1689, il existait 9 ateliers dans la province et 11 l’année suivante. La production, nulle au début de la guerre, passa ainsi à 50.000 livres au début de 1690 puis à 82.000 livres à la fin de l’année.

Une telle progression était déjà spectaculaire, mais l’ambition de Louvois , puis de Barbezieux , allait bien au-delà comme en témoigne le marché de Grandchamp , signé en 1690.

« Le dit Granchamp pourra faire à ses frais et dépens, dans toutes les villes et bourgs où bon luy semblera, les establissements nécessaires pour porter la fabrique des selpestres dans nostre Royaume, jusqu’à la quantité de trois millions de selpestre brut par an, et rétablir la recherche et amas du dit selpestre dans les lieux où elle avoit esté négligée ou abandonnée [14]. »

Lorsque fut rédigé ce bail, la production avait déjà aug­menté de 1.150.000 livres en seulement l’espace d’une année. Tou­tes les généralités avaient été mises à contribution, y compris celle de Limoges , décidément pauvre en cette matière, puisqu’elle ne put jamais en fournir plus de 3.000 livres par an. Les résultats les plus spectaculaires avaient été atteints dans le Roussillon , en Bourgogne  (+ 88.000 livres en un an), dans la généralité de Mont­pellie r (+ 80.000 livres), de Toulouse  (+ 107.000 livres) et de Tours  (+ 208.000 livres). En 1691, l’objectif fixé par le marché était at­teint et même dépassé, le royaume produisant alors 3.647.767 li­vres. En moins de quatre ans, la production avait triplé [15].

Nous ne disposons malheureusement pas des chiffres pour les années suivantes, mais il est probable que le pays ne pouvait guère produire plus de 4.000.000 de livres par an. Naturellement, les livraisons de poudre augmentèrent dans les mêmes propor­tions. Si Grandchamp  avait été tenu d’en livrer 2.200.000 livres par an, ses fournitures furent bien supérieures à ses promesses. “Par son application”, il put en livrer jusqu’à 4.000.000 par an, soit pour l’ensemble de son bail, une moyenne de 3.000.000 par an [16]. De telles livraisons n’avaient pu se faire sans l’aide de l’étranger, les moulins à poudre français n’ayant pas la capacité d’en fabri­quer une telle quantité chaque année.

Selon Surirey de Saint-Rémy , 26 moulins fonctionnaient dans tout le royaume à cette époque, représentant une production potentielle de 3.450.000 livres par an [17]. Pourtant, certains moulins ne pouvant fonctionner toute l’année, notamment lors des basses eaux, la production devait être un peu moins importante. Le plus grand établissement était situé à Essonne , au sud de Paris, pre­mière région pour la récolte du salpêtre. Avec ses quatre batteries totalisant 63 mortiers, ce moulin pouvait fabriquer jusqu’à 1.500 livres par jour, soit 450.000 livres par an. Une telle quantité n’était évidemment pas destinée à la consommation locale mais redistribuée dans tout le royaume et, en premier lieu, vers la fron­tière du nord. Celle-ci, pauvre en salpêtre, disposait néanmoins de quatre moulins d’une capacité cumulée de 660.000 livres par an. Ceux-ci servaient non seulement à fabriquer des poudres neuves grâce au salpêtre venant d’autres régions, mais aussi à radouber les poudres défectueuses des nombreuses places environnantes. Sans cette proximité, le transport aurait fait augmenter le prix du radoub de façon spectaculaire. Le plus petit était celui de La Fère  avec ses 28 mortiers, alors que Brébières , Prouvy  et Esquerdes  en possédaient chacun 48. Après Essonne , seuls six établissements [18] disposaient d’une telle capacité au XVIIe siècle : les trois cités précédemment plus ceux de Limoges , de Saint-Jean d’Angély et Saint-Chamas , ces deux derniers travaillant essentiellement pour la Marine.

La production des poudres en Alsace  était assurée par qua­tre moulins de taille relativement modeste : Sélestat , Brisach , Fribourg  et Belfort  qui, avec leur capacité de 360.000 livres par an, ne suffisaient pas approvisionner la province et à assurer en même temps le rétablissement des poudres. Une grande partie de l’approvisionnement des places était assurée par les établisse­ments de Metz , de Verdun  et d’Arcier  (près de Besançon ). L’exemple de l’Alsace  au début de la guerre de la ligue d’Augsbourg  prouve que Berthelot ne disposait pas d’une quantité suffisante de moulins pour assurer les termes de son marché. Afin d’augmenter les livraisons, le commissaire général des poudres et salpêtres fit travailler tous les moulins à la fabrication de poudres neuves, remettant à plus tard le remplacement des poudres hors de service, lesquelles se montaient tout de même à 592.731 livres au début de l’année 1690 [19]. Or, pour assurer ce radoub, Berthelot aurait dû faire cesser toute production en Alsace  pendant 18 mois, ce qui était inconcevable compte tenu des besoins de la province.

La Frézelière  [20], lieutenant-général de l’artillerie en Alsace , approuva cette décision, d’autant qu’il craignait d’être confronté à la pénurie.

« Si Monsieur Berthelot ne se presse de remplacer les poudres que je prendray dans les dittes places de derrière pour en munir celles qui sont les plus exposées, il y en restera très peu, c’est pour­quoy il est bien nécessaire que le dit sieur Berthelot fournisse les poudres neuves qu’il nous a promis le plus promptement qu’il sera possible afin que les dittes places de derrière n’en demeurent pas dégarnies [21]. »

La Frézelière  considérait d’autant plus nécessaire de don­ner la priorité aux poudres neuves qu’il jugeait toujours possible d’utiliser celles de moins bonne qualité en cas d’extrême urgence [22]. Même si les besoins d’une frontière exposée comme celle de l’Alsace  étaient supérieurs à ceux d’autres provinces, cet exemple peut être appliqué à l’ensemble du royaume. Grâce aux inventai­res généraux d’artillerie, nous pouvons évaluer les provinces qui eurent la priorité quant à leur approvisionnement durant la guerre de la ligue d’Augsbourg .

2 – La répartition de la poudre dans les provinces :

Naturellement, celles du nord disposaient des plus grandes quantités de poudre, entre 42 et 45% de toutes celles recensées dans les magasins du royaume, plus de la moitié étant destinée à la Flandre  [23]. C’était d’ailleurs une des rares provinces à disposer de plus de 2.000.000 de livres de poudre. Le Hainaut , lui aussi exposé, était également bien doté. La Picardie , le Boulonnais  et l’Artois  servaient de réserves pour les deux provinces citées précé­demment. Cette organisation, déjà décrite quant à la répartition des pièces se retrouvait au niveau des places fortes.

Excepté Cambrai , aucune ville de Picardie  ne disposait de plus de 50.000 livres de poudre, la moyenne se situant entre 20 et 25.000 livres. En Artois , Arras  constituait le seul grand magasin de la région, mais Hesdin  et Bapaume  possédaient déjà de 30 à 35.000 livres chacune. Le Boulonnais  était un cas particulier, Ca­lai s concentrant les deux tiers des poudres de la province, soit plus de 200.000 livres . Évidemment, aucune ville de Flandre  ou du Hainaut  ne disposait de moins de 100.000 livres, excepté quel­ques forts comme celui de la Kenocque  ou celui de François d’Aire . Les grands arsenaux de la première ligne, à l’image de Lille  ou d’Ypres , chargés de conserver les poudres nécessaires pour les campagnes militaires, en renfermaient en moyenne de 300 à 350.000 livres. Tournai à elle seule en possédait plus que la plu­part des provinces du royaume, avec ses 593.732 livres [24]. Cette organisation n’évolua guère tout au long du conflit, mais il faut noter que l’accroissement des approvisionnements sur cette fron­tière ne profita qu’aux places de Flandre et du Hainaut. En 1698, 1.032.471 livres de poudre étaient entreposées dans les magasins de Tournai  [25].

Quant aux autres provinces, les mieux dotées étaient celles dont les frontières étaient les plus menacées : l’Alsace , le Roussil­lo n, les places de la Sarre  et le Dauphiné . Les places des côtes de l’Atlantique  et de la Manche étaient en revanche particulièrement délaissées, la Normandie  ne disposant que de 65.372 livres. L’évolution des stocks de poudre par province entre 1689 et 1691 est intéressante, car elle prouve que toutes ne bénéficièrent pas dans la même mesure des efforts de production [26].

Ce fut le cas du nord dont la part diminua même légère­ment, passant de 43,9% à 42,2%, ainsi que de provinces moins directement exposées comme la Champagne  ou le Languedoc . La Sarre  et l’Alsace  furent en revanche privilégiées mais le change­ment le plus notable s’observa dans les provinces côtières. La guerre contre les puissances maritimes l’imposant, La Provence , l’Aunis , la Bretagne  et la Normandie  virent leurs stocks de poudre quasiment doubler en deux ans. Ce phénomène se poursuivit tout au long de la guerre, et en 1702, la Provence  faisait même partie du cercle très fermé des régions disposant de plus d’un million de livres de poudre [27]. Le cas de Lyon  était un peu particulier. Cette place ne disposa d’aucune quantité de poudre de 1689 à 1691. Par la suite, considérant plus judicieux d’y constituer une réserve afin de pouvoir approvisionner soit les villes du Dauphiné , soit celles de Provence ou celles du Roussillon , il fut décidé de remplir ses magasins. En 1702, la ville disposait ainsi d’un peu plus de 300.000 livres de poudre.

L’effort fourni pendant la guerre de la ligue d’Augsbourg  fut colossal. En une dizaine d’années, la poudre dont pouvait dis­poser le royaume avait doublé, passant d’environ 10.000.000 de livres à plus de 20.000.000 [28], et pourtant, cela semblait encore insuffisant. Alors que la plupart des provinces se transformaient en vastes magasins à poudre, certaines d’entre elles, comme la Picardie , la Champagne  ou le Languedoc , virent leurs réserves transférées vers des places plus exposées. Ceci prouve que les be­soins étaient toujours plus importants en raison des effectifs tou­jours plus nombreux des armées et de la taille plus grande des équipages d’artillerie. Bien qu’il ait été beaucoup demandé aux salpêtriers du royaume, la France n’avait pas pu se passer des marchands étrangers pour atteindre un tel résultat.

3 – Le recours à l’étranger :

Les filières traditionnelles anglaises et surtout hollandaises étant coupées, il fallut se tourner vers d’autres fournisseurs. En 1689, en plein développement de la production du salpêtre dans le Roussillon , l’intendant de cette province essayait de s’en procurer en Aragon  et à Gironne [29]. L’Italie  pouvait aussi se révéler une ex­cellente source d’approvisionnement, non seulement par sa propre production, mais également par son commerce avec d’autres pays. Ainsi, le salpêtre hollandais était livré dans les grands ports de la péninsule, et en particulier à Gênes où les français pouvaient l’acheter malgré la concurrence de la république de Venise  [30]. Mais incontestablement, la principale source d’approvisionnement pour la France fut la Suisse .

Les représentants du roi ne s’inquiétèrent guère des réser­ves disponibles dans les cantons helvétiques.

« Si le Roy a besoin de poudre, je trouveray le moyen d’en avoir une quantité considérable vendue en cette ville (Bâle ), d’où je ne doute pas que le magistrat me permette de la tirer [31]. »

En fait, leurs soucis étaient ailleurs.

L’imbrication des cantons catholiques et protestants com­pliquait singulièrement le commerce avec la France depuis la ré­vocation de l’édit de Nantes. Si les marchands vivaient à Bâle , la poudre venait de l’est de la confédération, dans la région de Saint-Gall . Or, pour apporter cette marchandise à Huningue , il fallait obligatoirement traverser des terres protestantes, hostiles à la France, la route directe traversant le canton de Zurich  mais, selon Puizieux , il n’y avait pas “de quartier à espérer” de ce côté [32]. Il fallait donc traverser le canton de Berne , lui aussi protestant, mais un peu moins scrupuleux dans ses contrôles. Grâce à des passeports, les marchands pouvaient faire passer quelques dizai­nes de quintaux. Pourtant, il était hors de question de le traverser avec près de 400 quintaux, même en surchargeant les chariots, ce qu’envisageait très sérieusement Puizieux. La seule solution pour y faire passer des quantités plus importantes était de multiplier les routes, en prenant soin d’éviter les villes et les gros bourgs. Celle permettant d’atteindre Olten , passait par l’extrême nord du canton mais présentait l’inconvénient de n’être praticable que par des hommes et des chevaux, et non par des chariots. Un autre chemin passait par Saint-Urban , dans le canton de Lucerne , puis près de Langenthal  et rejoignait l’Aar  au nord de Soleure . En mul­tipliant les convois, Puizieux  espérait aussi tromper la vigilance des bernois. Une fois arrivée à Soleure, la poudre était conduite à Dornach , à une dizaine de kilomètres au sud de Bâle . Il suffisait alors de traverser la frontière pour rejoindre Huningue .

Pour pouvoir se justifier d’un tel commerce avec la France vis à vis des protestants, les marchands suisses demandaient à être payés en blé “afin de s’excuser en disant qu’ils ont changé de la poudre pour du blé”. Certains avaient vite compris la bonne affaire qu’ils pouvaient réaliser en utilisant un tel prétexte. Ar­guant qu’ils risquaient de perdre de l’argent avec un tel échange, ils souhaitaient obtenir le blé à des prix souvent 1 à 2 livres tour­nois au-dessous du coût réel d’un sac. Puizieux  jugeaient ces conditions déraisonnables, mais il n’était plus en position de force pour négocier, tout comme sur la marchandise à livrer [33].

La France aurait préféré acheter du salpêtre plutôt que de la poudre, mais les marchands suisses étaient très réticents. En 1689, seulement 7.489 livres de salpêtre avait été livré à Hunin­gu e pour 24.174 livres de poudre [34]. Puizieux  s’interrogeait sur les raisons qui poussaient les suisses à ne pas vouloir en livrer davan­tage et pourtant, celles-ci semblaient claires [35]. Les malversations, donc des bénéfices, étaient beaucoup plus faciles à réaliser sur la poudre (composition moins riche en salpêtre, poudres neuves mé­langées à des poudres hors de service…) que sur le salpêtre, et les marchands ne s’en privaient pas. En 1706, Pléneuf mit en garde Chamillart  sur la qualité des poudres helvétiques, apparemment réputées pour leur piètre qualité.

« Je dois prendre la liberté de vous faire observer qu’il ne convient point de prendre de la poudre en Suisse  dont la qualité vous attireroit des plaintes bien ou mal fondées [36]. »

Dans le cas présent, son conseil était digne de foi, le com­missaire général des poudres et salpêtres n’ayant aucun intérêt dans l’affaire en cours. Selon lui, il fallait effectivement mieux acheter du salpêtre.

Prudent (ou échaudé), Puizieux  prit désormais ses précau­tions à chaque livraison pour contrôler la marchandise

« Je n’ay jamais manqué depuis votre premier ordre, il y a un an de faire vuider entièrement tous les tonneaux de poudre que je reçoy dans d’autres avant de les remettre dans nos magasins [37]. »

Cette lettre prouve que la qualité des tonneaux suisses laissait particulièrement à désirer car pour ceux de la ferme des poudres, rarement irréprochables, aucune mesure de la sorte ne fut jamais envisagée. Cette méfiance est confirmée par une autre lettre concernant l’un des fournisseurs.

« Le sieur Bruch  limite ses représentations à recevoir une avance de deux mil écus (…) j’estimerois qu’on luy pourroit accorder sa demande, mais je me fie peu à la bonne foy des suisses et il sau­roit à propos qu’il donna une caution soit dans Basle ou ailleurs pour cette somme [38]. »

Puizieux  n’était pas opposé au versement d’un acompte car tous les marchands en réclamaient un, quand ils ne voulaient pas être payés totalement avant la livraison. Or, les liquidités com­mençaient à manquer et, même si cela ne semblait guère l’inquiéter, il reconnaissait ne plus pouvoir régler ni la poudre, ni le salpêtre venant de Suisse . Il affirmait cependant qu’il trouverait toujours des personnes prêtes à lui faire crédit pour quelques mil­liers d’écus, à Bâle  [39]. Dans de telles conditions, il était difficile d’être très regardant sur l’honnêteté supposée de ses interlocu­teurs.

Les français n’étaient pas les seuls clients des cantons suis­ses, ni les seuls à avoir des problèmes pour y acheter de la poudre à des prix de plus en plus élevés. Les impériaux, eux aussi, s’y approvisionnaient. En 1690, ils refusèrent même une offre de mar­chands de Schaffhouse , lesquels se tournèrent vers la France. Pui­zieu x en déduisit que la France n’était pas la seule à manquer d’argent [40]. Ces achats à l’étranger étaient naturellement motivés par le besoin urgent de disposer de poudre, mais ils permettaient également de priver l’adversaire de telles ressources, et ceci était tout aussi vrai pour le cuivre, l’étain ou le plomb [41]. Dans ce do­maine, la Suisse  fut une plaque tournante de tout ce qui était né­cessaire à l’artillerie. Nous ignorons les quantités importées de Suisse durant la guerre de la ligue d’Augsbourg  mais, selon Berthelot de Pléneuf , elles avaient été assez considérables [42].

Toutes les propositions des vendeurs étrangers étaient toujours prises en compte, même de l’autre côté de la Méditerra­né e. Ainsi, en 1704, un contact fut établi avec le bey de Tunis pour obtenir du salpêtre. Celui-ci était prêt à en fournir à condition d’être payé, non en argent, ni en blé comme les suisses, mais en canons de fer et en boulets. Selon l’intendant de Provence , ce mar­ché était impensable.

« Vous sçavez que par les lois du Royaume et encore par cel­les de la religion, il est expressément défendu de porter aux turcs et autres infidèles qui sont continuellement armés contre les chres­tiens de canons, boulets et autres instruments et munitions de guerre [43]. »

La France ayant besoin de salpêtre, il était pourtant diffi­cile de refuser une telle offre. L’intendant proposa alors de verser une somme d’argent, et Chamillart  lui donna raison.

Tous ces efforts permirent à la France de disposer d’un peu plus de 18.000.000 de livres de poudre à la fin de la guerre de la ligue d’Augsbourg  mais c’est en janvier 1702 que le royaume eut la plus grande quantité de poudre dans ses magasins (20.533.574 livres) [44]. Ceci ne signifie pas qu’il y ait eu une augmentation des commandes durant la courte période de paix, mais la consomma­tion avait tout simplement chuté. La situation semblait propice à une diminution de livraisons de poudre. Ce fut le cas avec le nou­veau bail signé en 1699 avec Jacques Deshayes .

« Nous nous trouvons fort au-dessus doresnavant la fabri­que des salpestres aussi loin qu’elle peut aller [45]. »

Cette phrase allait être lourde de conséquences dans les années suivantes.

II – 1698-1765 : Une difficile gestion des maga-sins :

1 – L’épreuve de la guerre de succession d’Espagne  :

Le nouveau fermier s’engageait à fournir 1.500.000 livres de poudre par an [46], quantité certes inférieure à celle de son prédé­cesseur, mais tout de même très importante comparée aux mar­chés de François Berthelot . Cela aurait été largement suffisant en temps de paix, mais la guerre de succession d’Espagne  changea les données :

–        les effectifs toujours plus importants des armées et le grand nombre de canons emportés à leur suite augmentaient la consommation.

–        l’alliance avec l’Espagne  était loin d’être un avantage.

L’état pour le moins inquiétant des magasins des places es­pagnoles aux Pays-Bas  imposait soit de les abandonner, soit de les renforcer, et seule la France pouvait le faire [47]. Suivant les recom­mandations de Boufflers  [48], 330.070 livres de poudre furent en­voyées dans les places de Gueldres  : Venlo , Ruremonde  et Stevenswert  [49]. La situation n’étant pas meilleure dans la pé­ninsule ibérique, il fallut vider les places de Guyenne  et surtout du Roussillon  pour porter secours à Philippe V . Le problème était identique dans le Milanais .

Comme toutes les frontières étaient potentiellement mena­cées ou devaient soutenir une opération en territoire étranger (comme le Dauphiné  en Italie ), il était difficile de dégager des priorités quant au ravitaillement. Seule une augmentation des fournitures de la ferme aurait permis d’y faire face. La politique menée par Louvois  et Barbezieux  pour développer au maximum la production de salpêtre dans le royaume avait eu un effet pervers, celui d’épuiser les provinces en salpêtre. En 1701, il ne fallait pas espérer pouvoir en tirer plus de 2.600.000 livres. Le Languedoc  et le Roussillon  ne pouvaient plus en fournir que 160.000 livres au lieu des 500.000 livres récoltées quelques années auparavant, et le Dauphiné, la Bourgogne , la Picardie , la Flandre , la Champagne  et la Normandie  ne pouvaient être d’aucun secours vu la piètre qua­lité de leurs terres. Comme à la veille de la guerre de la ligue d’Augsbourg , plus de la moitié de la récolte du pays (57%) reposait sur les généralités de Tours  et de Paris. Cette situation était d’autant plus délicate pour le fermier qu’elle l’obligeait à de coû­teux transports pour l’apporter dans des moulins parfois éloignés de plusieurs centaines de kilomètres. En 1700, l’établissement de Saint-Chamas  utilisait du salpêtre angevin [50].

L’appauvrissement des sols entraînait obligatoirement le ralentissement de l’activité des ateliers de salpêtre, et même la fermeture d’un certain nombre d’entre eux qu’il est malheureuse­ment impossible d’évaluer. Or, il était plus facile de réduire cette activité que de la relancer. Pour des raisons financières, jusqu’en 1765 la politique d’approvisionnement des poudres conduisit fré­quemment à des situations semblables.

Même si le nouveau bail, signé avec Paulmier  en 1706 [51], prévoyait une fourniture de 2.400.000 livres de poudre par an, les ressources du royaume ne le permettaient plus rendant le recours à l’étranger et à la compagnie des Indes encore plus indispensable qu’au cours du conflit précédent. Le second souci de la ferme était, comme nous l’avons vu, le retard des paiements de la part du roi, lesquels entraînaient une incapacité pour l’adjudicataire de régler les livraisons de salpêtre, obligeant les ateliers à fermer. Au début de l’année 1709, Berthelot de Belloy  alerta le secrétaire d’État à la guerre sur la gravité de la situation.

« Les fermiers des poudres représentent que leur service manque et tombera entièrement faute d’être secouru (…), les salpê­triers menaçant de tout abandonner s’ils ne sont pas payés ponc­tuellement en espèces à chaque livraison du prix entier de leur sal­pêtre [52]. »

La conséquence de cette situation financière fut l’impossibilité à compenser les pertes de la guerre, ces dernières étant d’autant plus lourdes que de nombreuses places de Flandre  étaient tombées aux mains des adversaires. Aussi ne faut-il pas s’étonner si en 1711, on ne comptait plus que 2.238.924 livres de poudre dans cette province au lieu des 4.011.370 livres dont elle disposait cinq ans plus tôt. Dans l’ensemble du royaume, il ne res­tait plus que 14.718.822 livres de poudre, soit à peu près autant qu’en 1692-1693 [53].

2 – La reconstitution des stocks :

Contrairement à la fabrication des bouches à feu, l’approvisionnement en poudre et en salpêtre ne fut pas inter­rompu après la guerre de succession d’Espagne , bien qu’elle fut tout de même très réduite. Cette période fut d’abord marquée par une concentration de la fabrication des poudres. Au lieu des 26 moulins en service à la fin du XVIIe siècle, la ferme n’en ex­ploita que 17. Pour certains d’entre eux ce n’était pas là le résultat d’un choix mais une conséquence de la guerre. Brisach  et Fribourg  n’appartenaient plus à la France. Brébières  et Prouvy , deux des plus grands moulins du royaume, avaient été détruits par les ar­mées alliées lors de leurs offensives de 1709-1710. Envisagée un instant, leur reconstruction avait été abandonnée, ces deux éta­blissements étant jugés trop vulnérables car trop près de la fron­tière. Pour les sept autres, nous ignorons les raisons de leur aban­don. Certains, situés trop loin des arsenaux ou dans des régions pauvres en salpêtre, furent abandonnés car jugés trop chers à ex­ploiter. Ce fut sans doute le cas pour Perpignan , la province n’ayant jamais été une grande productrice de salpêtre et le Rous­sillo n n’étant plus une frontière aussi stratégique que par le passé depuis l’alliance franco-espagnole. En Alsace , la fabrication se concentra dans un seul établissement nouvellement construit, ce­lui de Colmar , entraînant l’abandon de ceux de Sélestat  et de Bel­for t.

Cette réduction du nombre de moulins ne diminua pas la capacité globale de production de poudre, au contraire, le nombre de mortiers, et surtout leur capacité, ayant été augmentés. La production journalière s’était accrue de 3.940 livres, représentant une hausse potentielle de 1.182.000 livres par an. Les moulins ne furent jamais exploités au maximum de leurs possibilités jusqu’à la guerre de succession d’Autriche.

Jusqu’en 1724, les livraisons de poudre se montèrent à 500.000 livres par an [54], ce qui suffisait largement en période de paix [55], à tel point qu’en 1730 la France disposait d’autant de pou­dre qu’au début du siècle (environ 22.000.000 de livres). Les pertes du conflit précédent étaient effacées. Fort de ce bon résultat, il fut décidé de réduire l’approvisionnement à 300.000 livres de salpêtre pour 1732, quitte à remettre en cause la récolte de celui-ci en France. Avec des commandes aussi faibles, le fermier ne pouvait plus acheter toute la production des ateliers du royaume et ris­quait d’entraîner la fermeture d’un certain nombre d’entre eux. Les expériences passées, que ce soit après le bail de Sabathier  en 1635 ou après la guerre de la ligue d’Augsbourg , prouvaient que s’il était facile de réduire l’activité des salpêtriers, il était beau­coup plus difficile de la relancer. Le recours à l’étranger, avec tous ses inconvénients, était alors obligatoire. Pour ces raisons, on conseilla au roi d’acheter le plus de salpêtre possible, l’état de ses finances ne lui permettant pas d’honorer les termes d’un marché prévoyant 1.125.000 livres par an [56]. Un approvisionnement de 700.000 livres semblait raisonnable mais cet avis ne fut pourtant pas suivi.

L’activité des moulins entre 1728 et 1739 prouve que la fa­brication de la poudre fut considérablement ralentie [57]. En 1728, 468.400 livres étaient sorties de 10 moulins, sept n’ayant connu aucune activité, du moins pour l’armée. La production chuta dès l’année suivante, passant à 194.500 livres pour atteindre seule­ment 27.000 livres en 1734. La guerre de succession de Pologne provoqua une petite reprise de l’activité, puis il y eut de nouveau un ralentissement jusqu’en 1737. L’attribution du marché à Pri­mar d s’accompagna dès la seconde année de son bail en 1738, d’une reprise de l’activité. Tout ceci prouve que non seulement le roi diminua ses fournitures mais qu’il exigea plus de salpêtre que de poudre pour des raisons évidentes de conservation. Il est pro­bable que l’augmentation de la production de poudre en 1738 et 1739 correspondit à la transformation du salpêtre livré les années précédentes. En 1736, lors du changement de bail, les livraisons en temps de paix furent fixées à 500.000 livres, entérinant des pratiques courantes depuis vingt ans. En cas de déclenchement des hostilités, celles-ci devaient être portées à 1.500.000 livres [58].

Bien que très mal renseigné sur la guerre de succession d’Autriche, il nous est possible de donner quelques pistes. La France entra sans doute dans la guerre avec des réserves sensi­blement égales à celles de l’époque de la guerre de succession de Pologne (22.000.000 de livres), quantités désormais insuffisantes au vu de l’augmentation du nombre de bouches à feu. Comme le prévoyait le marché de 1736, les achats de poudre furent effecti­vement portés à 1.500.000 livres (dont 75.000 livres pour la Ma­rine), puis à 2.000.000 de livres par le bail signé avec Mahieu  en 1746 [59]. La France n’ayant pas eu à déplorer la perte de places for­tes et la destruction de magasins, les consommations furent donc exclusivement celles des armées en campagne. Grâce aux livrai­sons du fermier et aux prises de villes dans les Pays-Bas  autri­chiens, l’ensemble des places du nord du royaume disposait de 8.202.380 livres de poudre en 1746, soit environ 1.000.000 de plus qu’au début de la guerre, et pourtant les rapports estimaient qu’il en manquait près de 4.000.000 de livres! La situation était sensi­blement identique pour l’ensemble du royaume. Les places de Champagne , des trois évêchés, de Lorraine  et de la Sarre  étaient aussi fournies qu’en 1733 [60], tout comme l’Alsace  [61]. D’après les es­timations, il manquait 1 million de livres dans les premières et 1.800.000 dans les secondes. Pour l’ensemble du royaume, ces mêmes estimations considéraient qu’il manquait 20.000.000 de livres au lendemain de la guerre, chiffre sans doute un peu exa­géré [62].

Nous savons avec certitude qu’il existait 22.679.760 livres de poudre dans les magasins en 1754 or les livraisons depuis 1748 n’avaient pas dû permettre d’en augmenter la quantité de plus d’1 ou 2.000.000. La France avait donc dû sortir de la guerre avec en­viron 20 à 21.000.000 de livres. Ce document de 1754 considérait qu’il en aurait fallu 32.000.000, ce qui permet d’évaluer le déficit à 12.000.000 de livres. Le fermier s’engageant à livrer 1.125.000 livres par an [63], il fallait compter, une fois les consommations cou­rantes retirées, entre treize et quatorze ans pour espérer le com­bler, et à condition qu’il n’y eut aucune guerre d’ici là, ce qui ne fut pas le cas.

Le mémoire de 1750 parle clairement d’un danger de pénu­rie pour le royaume dans les dernières années de la guerre de suc­cession d’Autriche [64], ce qui n’est corroboré par aucun autre docu­ment Dans le Dauphiné , Pelletier  [65] ne fait mention d’aucune in­quiétude dans ce domaine alors qu’il dressait un tableau particu­lièrement noir de cette province quant aux pièces et aux muni­tions.

Plus intéressant, ce mémoire préconisait le recours à la Hollande  et à l’Espagne  pour accélérer la reconstitution des stocks. Il est vrai qu’il était de plus en plus difficile de trouver du salpêtre et de la poudre en Italie . En 1748, le comte d’Argenson  exigea que les troupes y manœuvrant s’approvisionnent sur place, et non depuis la France comme cela avait été le cas par le passé, les moulins du royaume n’arrivant à faire face aux autres besoins qu’avec peine. Ne pouvant tirer pratiquement aucun secours de la république de Gênes, les officiers cherchèrent à s’en procurer ail­leurs. Le royaume de Naples  d’où l’on avait tiré d’importantes quantités lors de la guerre de succession d’Espagne , n’avait plus rien à donner, et l’on avait obtenu difficilement 5.000 livres de poudre dans les états pontificaux. Il ne restait donc que quelques marchands qui, profitant des circonstances, en proposaient à des prix exorbitants, allant jusqu’à 27 sols par livre.

La guerre de Sept ans modifia relativement peu la situation du royaume dans ce domaine, la France sortant de la guerre avec une vingtaine de millions de livres de poudre, soit autant qu’à la fin du conflit précédent. La seule différence notable résidait dans l’évaluation de la quantité nécessaire, estimée désormais à environ 35.000.000 de livres [66]. Parmi les provinces les plus dégarnies figu­raient celles du nord (Picardie , Boulonnais , Artois , Flandre , Hai­nau t), pour lesquelles le déficit se montait à 7.300.000 de livres. Les deux tiers de ces besoins concernaient la Flandre, probable­ment vidée d’une partie de ses réserves pour soutenir les troupes françaises en Allemagne . Cette guerre ayant changé de théâtre d’opération, elle avait transformé les places du département de Metz  en vaste magasin à poudre. Alors qu’en 1754, les places des Trois Evêchés en disposaient d’un peu plus d’1.100.000 , 2.773.601 livres s’y concentraient au lendemain de la guerre de Sept ans. Après la Flandre, l’Alsace  et le Dauphiné  étaient les plus concer­nés par “la pénurie”. Pour la première, cette situation était tout à fait normale après un conflit qui s’était déroulé de l’autre côté du Rhin . Pour la seconde, où il manquait 2.551.675 livres [67], la guerre de Sept ans n’avait eu aucune conséquence et le Dauphiné dispo­sait même d’un peu plus de poudre qu’en 1754. Cette décision était donc la conséquence directe de la guerre de succession d’Autriche. Ne faisant plus partie des priorités depuis celle-ci, la province avait été un peu laissée de côté par rapport aux provinces plus menacées, au titre desquelles se trouvaient celles des côtes, tou­jours exposées à une descente anglaise. Il faut malgré tout relati­viser ces besoins car jamais auparavant le Dauphiné n’avait dis­posé d’autant de poudre, tout comme la Normandie , la Bretagne , l’Aunis  et la Guyenne .

Il est intéressant de comparer l’évolution des stocks de poudre et du nombre de bouches à feu dans le royaume. Dans les deux cas, le principal effort de production eut lieu durant la guerre de la ligue d’Augsbourg . La courte période de paix qui suivit fut mise à profit pour faire des économies. La guerre de succession d’Espagne  remit en cause l’effort des dix années précédentes, mais jamais la fabrique des poudres ne se trouva dans une situation aussi difficile que celle des fonderies. Alors que jamais le royaume ne devait retrouver le nombre de pièces dont il disposait en 1701, les stocks de poudre furent assez rapidement reconstitués. Le pro­blème vint donc essentiellement des besoins croissants des armées au XVIIIe siècle. Les fortes variations des commandes royales à l’adjudicataire des poudres et salpêtres eurent peu de conséquen­ces pour la défense du royaume, ce qui ne fut pas le cas pour les salpêtriers.

3 – Les difficultés des salpêtriers :

Nous avons vu les difficultés auxquelles furent confrontés les salpêtriers avec les particuliers pour la récolte malgré les rap­pels à l’ordre successifs du roi. Malgré les nombreuses et éternel­les plaintes, il ne semble pas qu’elles furent assez graves pour re­mettre en cause la survie d’un atelier. Par contre, l’évolution des fournitures militaires et leur paiement avaient des conséquences autrement plus graves. Tous les documents s’accordent sur un point : chaque réduction des commandes remettait en cause l’existence d’un certain nombre d’ateliers, or ce fut fréquemment le cas surtout à partir de 1700. Jusqu’à cette date, il existe peu de documents concernant leurs difficultés financières, alors que ce thème revient dans la quasi totalité des textes du XVIIIe siècle. Il faut d’ailleurs remarquer que jusqu’en 1689, les rappels à l’ordre concernant ce corps de métier étaient aussi nombreux que les tex­tes les protégeant. Après cette date, la priorité fut donnée à la pro­tection de cette profession.

Pour appréhender leurs problèmes financiers, il convient d’évaluer leurs charges. D’après un mémoire de 1708 concernant les salpêtriers parisiens [68], les dépenses d’un atelier s’élevaient à 20 livres 11 sols par jour se répartissant comme suit :

–        ustensiles  : 1 livre tournois.

–        loyer  : 15 sols.

–        nourriture pour deux chevaux  : 2 livres.

–        cendres  : 4 livres 10 sols.

–        bois  : 5 livres.

–        un charretier  : 1 livre 5 sols.

–        un homme de ville  : 1 livre 5 sols.

–        quatre ouvriers  : 4 livres 16 sols.

A cette époque, chaque atelier parisien produisait environ 68 livres par jour à 5 sols par livre, soit un revenu quotidien de 17 livres 2 sols, auquel s’ajoutait l’indemnisation pour le sel, laquelle se montait à environ 1 livre. Le salpêtrier aurait donc été perpé­tuellement déficitaire, mais ce document, provenant de la ferme des poudres, était destiné à soutenir une demande d’exemption pour les salpêtriers. Nous pouvons donc le considérer comme par­tial, et sans doute un peu exagéré quant aux dépenses. La consommation de bois semble être dans ce cas, tout comme l’entretien des chevaux, et si le nombre d’employés est exact, très souvent, un ou plusieurs d’entre eux étaient les enfants des salpê­triers.

Pour rendre cette activité plus attractive, de multiples pri­vilèges et exemptions y furent attachés. L’arrêt du conseil du roi du 13 février 1748, en dressait la liste [69].

–        La taille et la capitation étaient fixées à 5 livres maximum, sauf si le salpêtrier avait une autre source de revenus. Cette der­nière remarque tendrait à prouver que certains jugeaient les reve­nus de leur métier insuffisants.

–        Les salpêtriers étaient exemptés du logement des gens de guerre, ainsi que du service de la milice, du guet, de la tutelle, de la curatelle, de la collecte et de toutes les autres charges publi­ques. Tout officier, maire ou échevin ne respectant pas cette déci­sion était responsable individuellement, et non collectivement.

–        Les enfants et les employés des salpêtriers en étaient eux aussi exemptés, mais pour éviter les faux emplois destinés à échapper à ces contraintes, ces derniers devaient avoir travaillé pendant les six mois précédents la levée de la milice ainsi que du­rant les six mois suivants. Si l’un d’entre eux venait à quitter l’atelier avant ce délai, il était considéré comme déserteur et in­corporé d’office.

–        Les salpêtriers étaient exemptés de corvée, ainsi que leurs chevaux et leurs voitures, indispensables à leur activité. Même en temps de guerre, et même pour être utilisés dans un équipage d’artillerie, aucun officier, ni aucun intendant, ne pouvait les ré­quisitionner sous peine de devoir payer 100 livres d’amende.

Pour assurer la pérennité des ateliers, leur nombre était limité selon la production souhaitée, un trop grand nombre d’établissements n’ayant pas été viables. Cela concernait toutes les régions, mais avant tout celles riches en salpêtre comme la Tou­rain e et surtout Paris où, selon les époques, il y eut entre 20 et 30 ateliers. Par son ordonnance du 25 août 1701, le grand maître de l’artillerie en fixait ainsi la limite à 27. Il réduisit également la récolte minimum à 22.000 livres par an et par salpêtrier, au lieu des 25.000 livres de l’ancien bail, les fournitures ayant été revues à la baisse. Les salpêtriers s’engageaient à ne jamais en livrer moins, sous peine de se voir supprimer leur commission, donc leur permission d’exercer. La sanction était identique pour ceux ven­dant du salpêtre ou du sel en fraude [70]. Une telle nouvelle était toujours une catastrophe pour les salpêtriers car même si ces der­niers pouvaient en produire plus, rien ne les assurait de pouvoir vendre leur récolte.

Cette situation fut particulièrement difficile durant la guerre de succession d’Espagne , à tel point qu’en 1708, le fermier demanda au roi la gratuité du bois pour les salpêtriers [71]. Comme par hasard, cet avantage permettait tout juste d’équilibrer leurs comptes, ce qui nous confirme dans l’idée que les dépenses expo­sées n’étaient pas tout à fait réelles. L’adjudicataire n’obtint pro­bablement pas gain de cause. En revanche, le roi pouvait deman­der au fermier d’augmenter le prix du salpêtre, comme lors du bail de 1700, par lequel le salpêtre valait désormais 5 sols 6 deniers au lieu de 5 sols. En 1707, les salpêtriers réclamèrent une augmenta­tion de 6 deniers par livre. La crise la plus grave eut lieu en 1710, lorsque, ne touchant plus les sommes promises par le roi, le fer­mier limita la production de salpêtre, condamnant obligatoirement à la faillite certains ateliers [72].

Ce n’était pas la première fois que cela se produisait. En 1689, Louvois  avait déjà exigé de l’adjudicataire une augmentation du prix du salpêtre “pour faire en sorte que l’argent de Sa Majesté employé à faire acheter de la poudre chèrement dans les pays étrangers, se respandre dans son Royaume [73]. Le secrétaire d’Etat à la guerre pensait, à juste titre, que le développement de la pro­duction de salpêtre en France ne pourrait se réaliser qu’à l’aide d’une incitation financière. Pour la circonstance, il s’agissait de faire passer le prix du salpêtre de 5 sols à 6 ou 7 sols par livre. Cette pratique fut assez fréquente au cours du XVIIIe siècle.

A en croire les mémoires remis par les salpêtriers, ces augmentations ne représentaient jamais une amélioration de leur condition, mais elle leur permettait d’éviter la fermeture.

« Sans cette augmentation des prix, les salpêtriers de Paris se trouveroient hors d’état de continuer leur travail par l’extrême ra­reté des fourrages, la chereté des denrées matières et autres choses nécessaires à la fabrication des salpêtres [74]. »

En 1728, ils se plaignirent d’une nouvelle baisse des prix due encore une fois, à un changement de bail à la fin de 1724. Le nouveau titulaire, Ducayet , avait obtenu des conditions particuliè­rement avantageuses (de 12 à 13 sols par livre de poudre fournie à l’artillerie) pour relancer la production de salpêtre et, dans un premier temps, assurer ses achats à l’étranger [75]. Au lieu de cela, il s’empressa de diminuer le prix du salpêtre de 3 sols en trois ans! Il profitait au maximum de la réduction des fournitures à l’armée pour réaliser de substantiels bénéfices. Les salpêtriers portèrent l’affaire devant le roi afin de réclamer réparation.

« Les salpêtriers espèrent avec une juste confiance, qu’après l’examen de leurs dépenses et de leurs produits, le fermier non seu­lement sera tenu de leur payer la véritable valeur de leur salpêtre, mais encore de restituer ce qui leur a été indûment retenu [76]. »

Nous ignorons si cette indemnisation leur fut accordée [77] mais ils durent attendre 1731 pour voir le prix du salpêtre remon­ter à 8 sols. Cette hausse était l’œuvre du nouvel adjudicataire, Maillot , lequel avait pourtant proposé une diminution du prix de la poudre livrée au roi. Toutefois, il n’en fit pas porter le poids sur les salpêtriers, au contraire, considérant sans doute plus rentable à long terme de développer la production française plutôt que de dépendre des marchands étrangers. Sachant que le roi ne pourrait être que d’accord avec ce point de vue, il lui demanda une aide exceptionnelle en 1732 afin de compenser l’effort financier consenti pour le développement des ateliers, ce qu’il obtint sans difficulté [78]. En 1754, les salpêtriers se plaignirent une nouvelle fois de leur condition dans des termes identiques à ceux de 1723, réclamant une nouvelle fois une hausse du prix du salpêtre ainsi qu’une indemnité [79].

Ces exemples prouvent que le roi ne devait pas seulement tenir compte de ses propres besoins en poudre ou de l’état de ses finances pour fixer les quantités à livrer par le fermier. Si ces deux éléments pesèrent naturellement dans ses décisions, l’état des ateliers de salpêtriers du royaume devait être également pris en compte.

Conclusion 

Tout au long de la seconde moitié du XVIIe siècle, les Le Tellier  poussèrent la production des bouches à feu, des projectiles et de la poudre au maximum, si ce n’est des capacités des fonde­ries, des forges et des moulins, au moins des possibilités des finan­ces royales. La guerre de la ligue d’Augsbourg  fut à ce titre une période marquante. L’effort fut particulièrement remarquable du­rant les premières années du conflit, à tel point que dès 1694, cer­tains officiers réclamèrent déjà de l’argent pour pouvoir poursui­vre leurs achats, en particulier à l’étranger. Pour obtenir du salpê­tre, toutes les sources d’approvisionnement possibles furent ex­ploitées, que ce soit aux Pays-Bas , en Suisse , en Italie  ou dans les colonies. Destinée à soutenir une politique offensive dès le lende­main du traité des Pyrénées , cette politique du clan Le Tellier due répondre à la nécessité des circonstances imposées par la menace des alliés durant la guerre de la ligue d’Augsbourg .

En 1697, jamais la France n’avait possédé une telle quan­tité de poudre. En apparence, le royaume était à l’abri du besoin pour longtemps, mais en apparence seulement. Une telle opulence masquait en fait une incapacité totale à renouveler les stocks de matières premières, non seulement pour des raisons financières, mais aussi parce que la prodigieuse récolte de salpêtre dans les premières années de la guerre de la ligue d’Augsbourg  avait épuisé certaines régions, interdisant au secrétaire d’Etat à la guerre d’espérer pouvoir porter la fabrication de poudre au même niveau que lors de ce conflit. Globalement, l’artillerie française vécut jusqu’en 1711 sur les acquis du conflit précédent. L’aide aux troupes espagnoles, les combats en Italie  et en Espagne  et la perte de nombreuses places en Flandre  épuisèrent ces ressources à tel point que l’effort réalisé de 1689 à 1698 était annulé.

Malgré une période de paix de plus de vingt ans et les vic­toires de la guerre de Succession d’Autriche, les pertes de la guerre de Succession d’Espagne  en canons et munitions n’étaient toujours pas compensées en 1756, et ce pour d’évidentes raisons financières. Il est possible d’affirmer que pendant cinquante ans, l’artillerie française géra la pénurie, et les responsables en eurent parfaitement conscience. Seule la poudre échappait à ce sombre tableau. Globalement, l’approvisionnement fut toujours relative­ment suffisant même si certains rapports parlaient de pénurie, mais celle-ci était due à l’augmentation des besoins.

Le bilan de la ferme générale des poudres et salpêtres peut donc être jugé positivement. Jamais l’armée n’eut à souffrir d’un manque de poudre, même aux pires heures de la guerre de succes­sion d’Espagn e  et cette réussite est incontestablement à mettre au crédit des fermiers, et en particulier à celui de la famille Berthelot.

[1] Louis de Crevant , marquis puis duc d’Humières  (1628-1694), maréchal de camp en 1650, participa à la bataille des Dunes (1658). Gouverneur de Lille  et maréchal de France en 1668, il refusa de servir sous les ordres de Turenne en 1672, ce qui entraîna sa disgrâce. Revenu dans l’armée en 1675, il fut nommé gouverneur du Hainaut . En 1685, il devint grand-maître de l’artillerie, lieutenant-colonel du régiment des fusiliers du Roi et de celui des bombardiers mais montra peu d’intérêt pour l’artillerie. Devenu duc et pair de France en 1690, il se retira à Versailles .

[2] S.H.A.T., fonds privés 1K353, artillerie des places du Royaume (1665-1668).

Même s’il s’agissait là d’une évaluation minimale, la France ne devait pas disposer de plus de 4.000.000 de livres de poudre.

[3] S.H.A.T., série A-1 909, inventaire général d’artillerie (1689).

[4] A.N., AD VI 16, « bail fait par le roy à maistre François Berthelot, commissaire général des poudres et salpestres de France, pour la fourniture de quatre cens milliers de poudres et salpestres par chacun an », le 31 décembre 1664.

[5] A.N., AD VI 16, « bail fait par le roy à maistre François Berthelot, commissaire général des poudres et salpestres de France, pour la fourniture de quatre cens milliers de poudres et salpestres par chacun an », le 31 décembre 1664, p.2.

[6] S.H.A.T., série A-1 909, inventaire général d’artillerie (1689).

[7] S.H.A.T., fonds artillerie 4w662, bail de Grandchamp  pour la fabrique des poudres et salpêtres, le 26 août 1690, à Versailles .

[8] S.H.A.T., fonds artillerie 4w579, lettre de Louvois  aux intendants, le 30 octobre 1690, à Versailles .

[9] S.H.A.T., série A-1 944, lettre de François Berthelot , en 1690.

[10] S.H.A.T., fonds artillerie 4w579, lettre de Louvois  aux intendants, le 30 octobre 1690, à Versailles .

[11] Surirey de Saint-Rémy  Pierre, Mémoires d’artillerie, Paris, 1ère édition, 1697.

[12] A.N., G-7 1297, mémoire de l’intendant de Paris sur la production de salpêtre.

[13] S.H.A.T., série A-1 944, lettre de l’intendant de Flandre , le 6 janvier 1690, à Lille .

[14] S.H.A.T., fonds artillerie 4w662, bail de Grandchamp  pour la fabrique des poudres et salpêtres, le 26 août 1690, à Versailles , article X, p.6.

[15] Surirey de Saint-Rémy  Pierre, Op. cit...

[16] A.N., AD VI 16, « bail pour la fabrique, fourniture et vente des poudres, salpestres et plomb fait à maistre Jacques Deshayes  pour neuf années », le 10 novembre 1699.

[17] Surirey de Saint-Rémy  Pierre, Op. cit...

[18] Il faudrait y ajouter celui de Maromme , près de Rouen , avec sa production de 300.000 livres par an, grâce à ses 72 mortiers. Cependant, ce moulin avait la particularité de disposer de mortiers de très faible capacité (10 livres chacun). Il était apparemment le plus exposé aux basses eaux d’où une production toujours inférieure à sa capacité réelle.

[19] Ces poudres à rebattre et à ressécher se répartissaient de la façon suivante :

Belfort  : 2.161 livres; Huningue  : 94.679 livres; Brisach  : 112.500 livres; Fribourg  : 94.400 livres; Sélestat  : 53.000 livres; Strasbourg  : 37.080 livres, Sarrelouis  : 74.452 livres ; Landau  : 50.000 livres ; Philisbourg : 2.309 livres, Fort-Louis  : 74.452 livres.

S.H.A.T., série A-1 971, état des poudres à radouber en Alsace , en 1690.

[20] François Frézeau de La Frézelière (1623-1702) dirigea l’artillerie lors de la campagne de Hollande en 1672. Il participa aux principales actions de cette guerre sur la frontière du nord. De 1678 à 1702, il dirigea l’artillerie des places d’Alsace , de la Sarre  et de Bourgogne .

[21] S.H.A.T., série A-1 972, lettre de La Frézelière, le 20 mars 1690, à Paris.

[22] S.H.A.T., série A-1 972, lettre de La Frézelière, le 23 février 1690, à Versailles

[23] S.H.A.T., série A-1 909, inventaire général d’artillerie (1689).

[24] ibid.

[25] S.H.A.T., série A-1 1437, inventaire général d’artillerie (1698).

[26] S.H.A.T., série A-1 909, inventaire général d’artillerie (1689).

S.H.A.T., série A-1 1114, inventaire général d’artillerie (1691).

[27] S.H.A.T., série A-1 1603, inventaire général d’artillerie (1702).

[28] S.H.A.T., série A-1 1437, inventaire général d’artillerie (1698).

[29] S.H.A.T., série A-1 901, lettre de Trobat , le 14 novembre 1689, à Perpignan .

[30] S.H.A.T., série A-1 1585, lettre de Louveciennes, le 16 mai 1702, à Gênes.

[31] S.H.A.T., série A-1 967, lettre de Grandvilliers  à Louvois , le 17 janvier 1690, à Bâle .

[32] S.H.A.T., série A-1 967, lettre de Puizieux , le 3 janvier 1690, à Huningue .

[33] S.H.A.T., série A-1 967, lettre de Puizieux , le 3 janvier 1690, à Huningue .

[34] S.H.A.T., série A-1 967, état des poudres suisses livrées à Huningue , le 27 décembre 1689.

[35] S.H.A.T., série A-1 968, lettre de Puizieux , le 9 février 1690, à Huningue .

[36] S.H.A.T., série A-1 1990, lettre de Berthelot de Pleneuf , le 8 février 1706.

[37] S.H.A.T., série A-1 968, lettre de Puizieux , le 9 février 1690, à Huningue .

[38] S.H.A.T., série A-1 968, lettre de Puizieux , le 25 février 1690, à Huningue .

[39] S.H.A.T., série A-1 968, lettre de Puizieux , le 28 février 1690, à Huningue .

[40] S.H.A.T., série A-1 968, lettre de Puizieux , le 25 février 1690, à Huningue .

[41] A.N., G-7 1296, mémoire anonyme sur le salpêtre (1701).

[42] S.H.A.T., série A-1 1990, lettre de Berthelot de Pleneuf , en 1706.

[43] S.H.A.T., série A-1 1769, lettre de Le Bret, le 16 août 1704, à Aix .

[44] S.H.A.T., série A-1 1603, inventaire général d’artillerie (1702).

[45] A.N., AD VI 16, “bail pour la fabrique, fourniture et vente des poudres, salpestres et plomb fait à maistre Jacques Deshayes  pour neuf années”, le 10 novembre 1699.

[46] ibid.

[47] S.H.A.T., série A-1 1493, lettre du chevalier Destouches, le 11 avril 1701, à Venlo .

[48]  Louis-François, duc de Boufflers  (1644-1711) se vit confier le commandement d’une armée dès le début de la guerre de la ligue d’Augsbourg . Ses multiples succès lui valurent de devenir maréchal en 1693. En récompense de sa remarquable défense de Lille  (1708), Louis XIV le nomme pair de France en 1709. La même année, il se couvrit de gloire à la bataille de Malplaquet.

[49] S.H.A.T., série A-1 1603, inventaire général d’artillerie (1702).

[50] A.N., G-7 1296, mémoire anonyme sur la production de salpêtre (1701).

[51] A.N., AD VI 16, « marché général arresté au conseil du Roy contenant les conditions accordées par Sa Majesté à Philippe Paulmier , pour la fabrique des poudres et selpestres, pour neuf années », le 14 septembre 1706.

[52] A.N., G-7 1298, lettre de Berthelot de Belloy , le 11 janvier 1709.

[53] S.H.A.T., série A-1 2336, inventaire général d’artillerie (1711).

[54] Au lieu des 1.125.000 livres prévues par le bail de la ferme des poudres.

S.H.A.T., fonds artillerie 5w13, dépenses de l’artillerie de 1715 à 1724.

[55] La consommation annuelle en temps de paix était évaluée à 300.000 livres en 1751. S.H.A.T., fonds artillerie 5w13.

[56] S.H.A.T., fonds artillerie 5w13, projet pour les dépenses de 1731-1732.

[57] S.H.A.T., série A-1 3315, état des poudres fabriquées dans les moulins du royaume (1728-1739).

[58] A.N., AD VI 16, « résultat du conseil du Roy contenant les conditions du marché de Charles Primard  pour la fabrique, vente et débit des poudres et salpêtres dans toute l’étendue du Royaume, pour neuf ans », le 18 décembre 1736.

[59] A.N., AD VI 16, « résultat du conseil du Roy contenant les conditions du marché de Jacques Mahieu  pour la fabrique, vente et débit des poudres et salpêtres dans toute l’étendue du Royaume, pour neuf ans », le premier mars 1746.

[60] 1733  : 2.921.926 livres.   1746  : 3.146.034 livres.

[61] 1733 : 4.688.823 livres.    1746  : 4.153.771 livres.

[62] S.H.A.T., fonds artillerie 5w13, mémoire sur l’état de l’artillerie en 1750.

[63] A.N., AD VI 16, « résultat du conseil du Roy contenant les conditions du marché de Jacques Mahieu  pour la fabrique, vente et débit des poudres et salpêtres dans toute l’étendue du Royaume, pour neuf ans », le premier mars 1746.

[64] S.H.A.T., fonds artillerie 5w13, mémoire sur l’état de l’artillerie en 1750.

[65] Louis-Auguste Pelletier  fit la guerre de succession de Pologne en Italie  en qualité de commissaire provincial. Lieutenant d’artillerie en 1740, brigadier en 1742, il devint commandant de l’école de Grenoble  en 1747, puis de celle de La Fère  en 1756. Inspecteur général du Corps Royal de l’artillerie en 1759, il dirigea l’artillerie du comte de Saint-Germain  et fut nommé lieutenant-général des armées du roi en 1761.

[66] S.H.A.T., fonds artillerie 3w59, état général des bouches à feu et des attirails d’artillerie du royaume (1765).

[67] ibid.

[68] A.N., G-7 1297, mémoire du fermier des poudres et salpêtres (1708).

[69] A.N., AD VI 16, « arrest du conseil du Roy, qui confirme, augmente et explique les privilèges, franchises et exemptions dont Jacques Mahieu , chargé par Sa Majesté de la fourniture, fabrique, vente et débit des poudres et salpêtres dans tout le Royaume, ses procureurs, commis, gardes magasins, sapêtriers, leurs enfans, ouvriers et domestiques, maîtres poudriers et autres ouvriers doivent jouir », le 13 février 1748, à Versailles .

[70] A.N., AD VI 16, « ordonnance du grand-maître de l’artillerie portant fixation du nombre des atteliers des salpestriers de la ville et faubourg de Paris; et règlement pour leurs fonctions », le 25 août 1701.

[71] A.N., G-7 1297, mémoire du fermier des poudres et salpêtres (1708).

[72] A.N., G-7 1298, mémoire sur la ferme des poudres (février 1710).

[73] S.H.A.T., série A-1 3779, lettre de Louvois , le 28 novembre 1689, à Versailles .

[74] S.H.A.T., fonds artillerie 4w662, mémoire sur l’évolution des prix du salpêtre de 1728 à 1750.

[75] A.N., AD VI 16, « résultat pour la fourniture, vente et débit des poudres et selpêtres, pendant neuf années, à commencer du premier janvier 1725, au profit de François-Pierre Ducayet  », le 29 août 1724, à Fontainebleau.

[76] S.H.A.T., fonds artillerie 4w662, mémoire des salpêtriers de Paris (1728).

[77] Une telle demande n’était pas saugrenue. En 1723, les salpêtriers parisiens avaient obtenu une somme de 500.000 livres tournois.

[78] S.H.A.T., fonds artillerie 4w662, arrêt du conseil du roi du 8 janvier 1732.

[79] S.H.A.T., fonds artillerie 4w662, mémoire des salpêtriers de Paris (1754).

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Chapitre II. La ferme générale des poudres et salpêtres

Tout au long de notre période, la récolte du salpêtre et la fabrication de la poudre furent un souci constant du pouvoir royal. Tous les textes officiels rappelaient que celles-ci étaient des droits régaliens au même titre que la construction des bouches à feu. Au lendemain des guerres de religion, Henri IV  et Sully  avaient dû le réaffirmer avec force.

Il assez notoire à un chacun, qu’à nous seul, comme souve­rain, appartient le pouvoir de faire forger et battre monnoye, faire fondre artillerie, rechercher salpêtres, composer poudres, (…). Et par conséquent, tous ceux qui font fondre l’artillerie, recherchent salpêtres, composent poudres, qui les exposent, vendent et délitent, ne seront moins punissables du crime de lèse-Majesté, que ceux qui font et battent la dicte monnoye sans notre permission et congé [1]. »

Trente trois ans plus tard, l’ordonnance n’était toujours pas respectée comme le rappelait l’édit royal du 8 mai 1634, lequel reconnaissait que plusieurs personnes tant françaises qu’étrangères récoltaient le salpêtre, fabriquaient de la poudre et la vendaient même parfois à l’étranger [2]. Ces difficultés avaient conduit le cardinal de Richelieu  à prendre des mesures, d’autant qu’en période de guerre il fallait songer à l’approvisionnement des places du royaume.

I – L’évolution des marchés :

1 – La difficile mise en place de la ferme des poudres et sal­pêtres :

Depuis l’édit d’Henri II  de 1547, les villes et les communau­tés devaient livrer dans les magasins royaux 800.000 livres de salpêtre par an, les commissaires de l’artillerie se chargeant de la convertir en poudre par la suite. Cette organisation resta en vi­gueur jusqu’en 1628, date à laquelle un marché fut passé avec Nicolas Japin  portant sur une fourniture de 200.000 livres de sal­pêtre par an à 7 puis 8 sols par livre [3]. Ce dernier reçut l’intendance et charge générale des salpêtres et poudres à canon, lui permettant ainsi de contrôler toute la production et toutes les ventes de ces matières dans l’ensemble du royaume. Cette mesure peut surprendre. Pourquoi confier à un particulier la production de salpêtre en ne l’obligeant qu’à en livrer 200.000 livres alors que l’ancien système en garantissait 800.000 livres ? Cette question est posée par l’édit du 8 mai 1634, lequel affirmait que les magasins du roi avaient toujours été bien fournis par les villes et les com­munautés, et à faible coût. Pourtant, tout ne devait pas fonction­ner si bien que cela.

Selon un mémoire anonyme de 1774, les villes et les com­munautés avaient souvent été tentées de vendre leur salpêtre à des particuliers ou à des étrangers plutôt que de le livrer au roi [4]. Les problèmes religieux au cœur du royaume n’avaient pas ar­rangé l’approvisionnement des arsenaux. Non seulement ces pé­riodes troublées favorisaient de tels trafics mais elles étaient éga­lement propices à la constitution de magasins plus ou moins privés et, en tous cas, échappant au contrôle du roi. Ce n’était sans doute pas un hasard si le premier marché signé avec un adjudicataire privé l’avait été la même année que le siège de La Rochelle . Cette première expérience ne fut pas couronnée de succès et le bail fut résilié 3 ans avant son terme, par l’édit du 8 mai 1634.

Ce dernier refondait l’ensemble du système d’approvision-nement en salpêtre. En théorie, les villes et les com­munautés devaient toujours livrer du salpêtre mais la quantité n’était plus que de 250.000 livres par an et surtout, considérant que la récolte leur coûtait trop chère, l’édit leur ordonnait de ne plus en livrer. En échange, elles devaient s’acquitter d’une rede­vance soi-disant équivalente à leurs livraisons, officiellement “pour le soulagement de nos sujets [5]. Le prix de 10 sols par livre, fixé par le roi était en fait 2 sols plus chers que celui du marché de Japin . Celui-ci était annulé mais le principe du bail était conservé, le nouvel adjudicataire devant livrer 250.000 livres de salpêtre. La manœuvre du cardinal était claire. Par cet édit, il contrôlait au maximum la production de salpêtre en limitant le nombre de per­sonnes pouvant y jouer un rôle, seul le propriétaire du marché pouvant en fabriquer. Dans le même temps, la taxe qu’il imposait aux villes et aux communautés lui permettait de financer large­ment ses achats. Pour renforcer ce contrôle, une charge de surin­tendant général des poudres et salpêtres de France, aux pouvoirs très vastes, fut créée. Lui seul pouvait délivrer les commissions nécessaires pour rechercher le salpêtre et fabriquer la poudre. Le prix de la poudre vendue au public était également fixé par ses soins.

Cette organisation aurait pu parfaitement fonctionner si le désastreux bail du 9 juin 1635 n’avait été confié à François Saba­thie r [6]. Non seulement ce dernier fut incapable d’en remplir les conditions mais, en détruisant un grand nombre d’ateliers de sal­pêtriers (pour mieux en contrôler le commerce), il réduisit la pro­duction de salpêtre dans le royaume, obligeant à en acheter à l’étranger. Après cette malheureuse expérience, non seulement il fallut faire face à la pénurie mais aussi rétablir la confiance des salpêtriers. Avec le comportement critiquable du dernier adjudi­cataire et les multiples édits et ordonnances révoquant des com­missions, beaucoup d’entre eux hésitaient à reprendre leur travail sans être assurés de vendre leur production. Pour cela, un fond annuel, destiné à soutenir cette activité, fut créé et distribué aux ateliers par le commissaire général des poudres et salpêtres. Cette nouvelle ordonnance de 1640 marquait surtout un changement dans les termes employés. La priorité n’était plus de protéger les particuliers des abus des salpêtriers, comme cela avait été le cas par le passé, mais de tout faire pour favoriser le travail de ces derniers comme en témoigne une formule dès lors reprise dans tous les textes officiels.

« A fait Sa dite Majesté très expresses inhibitions et défenses de les troubler ny empescher dans l’estendue de leur département, ny aux fonctions de leurs charges, soubs les peines portées par les dites ordonnances [7]. »

D’après le bail de 1664, la situation ne s’améliora guère jusqu’à la fin de la guerre franco-espagnole et le recours aux mar­chands étrangers fut toujours nécessaire [8]. Cette pratique avait deux effets néfastes :

–        elle coûtait chère et laissait sortir de l’argent du royaume ;

–        elle ne favorisait pas le développement des fabriques de salpêtre en France.

Il fallut attendre François Berthelot  [9] pour que la situation changea. Ce long préambule nous a semblé indispensable pour comprendre les premières tentatives pour mettre en place une ferme ainsi que la situation dans laquelle se trouvait la production de salpêtre et la fabrication de poudre au lendemain du traité des Pyrénées . Il permet de mieux appréhender les efforts de François Berthelot , lequel devait retirer un certain prestige dans ce do­maine.

2 – L’ère des Berthelot :

Lorsqu’il se vit confier la ferme des poudres en 1664, Fran­çois Berthelot n’était pas un inconnu. Fidèle commis de Colbert , il avait appris son métier en travaillant pour le munitionnaire Fran­çois Jacquier  [10] puis était devenu commissaire ordinaire de l’artillerie. Avant même de devenir titulaire du bail, il avait tra­vaillé efficacement au rétablissement de la fabrique des poudres “par son propre crédit et invention [11]. Ce bail de 9 ans, commen­çant au 1er janvier 1665, imposait à l’adjudicataire de livrer 200.000 livres de poudre [12] par an dans les arsenaux de Paris (60.000 livres), d’Amiens  (10.000 livres), d’Arras  (20.000 livres), de La Fère  (10.000 livres), de Dunkerque  ou de Gravelines  (20.000 livres), de Sedan  ou de Mézières  (20.000 livres), de Metz  (20.000 livres), de Lyon  (30.000 livres), de Brouage  ou de La Rochelle  (30.000 livres), de Perpignan  (10.000 livres) et de Marseille  ou de Toulon  (24.000 livres). Berthelot avait les pleins pouvoirs pour établir autant d’ateliers qu’il souhaitait et saisir tous les salpêtres dans les généralités de Paris , d’Amiens , de Soissons , de Châlons , de Tours , de Lyon , de l’Artois , des Trois évêchés , du duché de Bar  et en Lorraine .

Le fermier était exempté de tous les droits de douane pour le transport des matières nécessaires à la fabrication des poudres comme le salpêtre, le souffre, le charbon ou le bois. Les moulins, propriétés du roi, lui étaient également confiés après un inven­taire des lieux et des effets s’y trouvant. L’adjudicataire pouvait également en construire à ses frais mais devait les donner à son successeur, sauf si ce dernier refusait de le dédommager. En tant que commissaire général des poudres et salpêtres, Berthelot rece­vait un logement dans le petit arsenal de Paris , près des magasins de salpêtre. Pour encourager l’adjudicataire à veiller à la bonne conservation de sa marchandise, il devait en assurer le radoub à ses frais, une poudre mal conditionnée risquant de prendre l’humidité. En revanche, une fois le bail achevé, le roi ne pouvait reprocher à l’ancien fermier la qualité de son travail. La quantité prévue par le bail étant très nettement insuffisante en temps de guerre, Berthelot  pouvait être amené à doubler ses livraisons à condition qu’il soit prévenu avant le début de l’année.

Les premières années de ce marché furent très satisfaisan­tes, à tel point qu’un arrêt du conseil du roi en 1669, signé Le Tel­lie r mais rédigé d’après un rapport de Colbert , réaffirmait la confiance du roi envers François Berthelot.

« Les soins apportés par le sieur Berthelot, commissaire gé­néral des poudres et salpêtres de France, à l’exécution des dits ar­rêts, ont produit les secours que Sa Majesté en espéroit [13]. »

Cette confiance perdura au moins jusqu’à la fin de la guerre de Hollande  mais en 1683, alors que son second bail arrivait à terme, Berthelot réclama le remboursement de certaines sommes sans que nous sachions combien et pourquoi [14]. Dans ces condi­tions, l’obtention d’un troisième marché successif était compromis.

Le 19 février 1684, la ferme générale de la fabrique, vente et débit des poudres et salpêtres fut mise en adjudication aux conditions suivantes : l’adjudicataire s’engageait à livrer 800.000 livres de poudre par an, dont la moitié pour la Marine, et à ses frais. De telles conditions ne déclenchèrent pas une avalanche de propositions. Après plusieurs séances, il fallut attendre le 29 avril 1684 pour que le bail soit attribué à Claude Durié , bourgeois de Paris, prenant effet le 1er janvier 1685.

Comme à chaque nouvelle adjudication, toutes les commis­sions étaient révoquées. Les interdictions et exemptions déjà expo­sées dans le marché de Berthelot  de 1665 étaient réitérées mais de manière beaucoup plus appuyée et beaucoup plus détaillée, ce qui prouverait qu’elles n’avaient pas toujours été parfaitement respec­tées. Contrairement à ce qui était stipulé dans les baux précé­dents, le nouveau fermier devait prendre possession des moulins, sans rembourser ni dédommager l’ancien titulaire, le roi prenant ces dépenses à sa charge, espérant sans doute ainsi rendre la ferme un peu plus attractive.

Le roi déchargeait également le nouveau fermier du radoub des poudres fabriquées par l’ancien adjudicataire, lequel serait tenu de payer leur rétablissement après inventaire. Là encore, les conditions avaient été modifiées entre les deux marchés. En re­vanche, Durié  était responsable de l’entretien des poudres qu’il livrerait et devait racheter à Berthelot les stocks présents dans les moulins et les magasins. Afin d’être sûr que la dégradation des poudres n’était pas due à la négligence des gardes-magasins ou des tonneliers, le fermier devait être tenu au courant de l’état et du nombre des barils présents dans les magasins du roi. En cas de malversations, les responsables voyaient les frais de réparation retenus sur leurs gages. Compte tenu de l’état déplorable de cer­tains magasins, la mesure était difficilement applicable. L’adjudicataire n’était pas non plus responsable des catastrophes naturelles. Si lors d’un transport, un bateau chargé de poudre ve­nait à couler ou si un moulin était frappé par la foudre, la quantité détruite était déduite de la fourniture annuelle. Par contre, tout accident provoqué par la maladresse d’un ouvrier était à la charge de la ferme. La taxe d’un sol par livre de poudre vendue aux parti­culiers à verser par l’adjudicataire au surintendant des poudres et salpêtres était définitivement supprimée.

Comme avec Berthelot, l’hypothèse de besoins accrus était envisagée. Le fermier devait être prévenu avant le mois d’octobre précédant l’année au cours de laquelle devaient être livrées ces quantités supplémentaires. Un autre cas de figure devait être en­visagé : celui de n’avoir pas besoin de 800 000 livres de poudre par an. Dans ce cas, le fermier devait livrer l’équivalent en salpêtre raffiné de trois cuites, présentant l’avantage de mieux se conserver que la poudre, assurant ainsi une réserve en cas de besoins. Lors­que cela s’avérerait nécessaire, le titulaire du bail devait gratui­tement le convertir en poudre. Si le roi avait besoin de poudre pour les artifices, il pouvait exiger qu’il lui soit livré de la poudre fine à raison de 2 livres de celle-ci pour 3 livres de poudre de guerre [15].

La vente de poudre aux particuliers représentant les reve­nus du fermier, ce commerce devait être totalement protégé. Non seulement personne ne pouvait en fabriquer ou en transporter sans commissions mais même les commandants de navires ne pouvaient en embarquer des quantités supérieures à celles stric­tement nécessaires à leur artillerie. Si un bateau faisait une prise, il devait immédiatement la déclarer à son retour et la remettre dans les magasins du fermier. Les commis de ce dernier avaient même le droit de monter à bord pour veiller à la bonne application de ces mesures [16].

Ce marché, bien plus détaillé que celui de Berthelot vingt ans auparavant, comprenait une dernière spécificité. Pour la pre­mière fois, le titulaire du bail n’était qu’un prête-nom. Les vérita­bles propriétaires de la ferme étaient ses cautions, et en particu­lier le sieur Brunet, nouveau commissaire général des poudres et salpêtres, ce qui lui permettait d’accorder les commissions néces­saires à qui bon lui semblait. Jusqu’à la fin de notre période, le titulaire de cette charge fut toujours désigné au moment de l’attribution du bail sur proposition de l’adjudicataire. Un des membres de la compagnie devenait donc obligatoirement membre de l’artillerie.

Le bail de Claude Durié  n’arriva pas à son terme puisqu’il fut dénoncé trois ans plus tard. L’adjudicataire considérait que les ordonnances du 4 avril et du 18 septembre 1686 sur la qualité des poudres ne lui permettaient plus de mener à bien son marché. Ces deux textes imposant une nette amélioration de la marchandise livrée, il n’était plus question de gagner du temps sur la fabrica­tion, ni de l’argent sur les matières utilisées. Considérant qu’il subissait un préjudice, le fermier demanda une indemnisation. Non seulement elle lui fut refusée, mais Claude Durié fut “dé­chargé (…) de l’exécution du dit traité” qui fut immédiatement confié de nouveau à François Berthelot [17].

Cet épisode de l’histoire de la ferme des poudres laisse sceptique. Que les ordonnances de 1686 aient été à l’origine de l’échec du bail ne fait aucun doute, mais le plus surprenant se si­tue dans le contenu de ces ordonnances. Nous savons que la barre avait été mise beaucoup trop haute dans le premier texte pour qu’aucune poudre ne puisse être acceptée. Si la seconde ordon­nance allégeait les conditions, celles-ci demeuraient tout de même très contraignantes. Durié avait sans doute eu des remontrances sur son travail mais, en 1690, lors des épreuves des poudres fabri­quées par Berthelot, seul le quart répondit aux critères de qualité et pourtant il ne fut jamais question de remettre en cause son marché. Il est indéniable qu’une amélioration des poudres était nécessaire mais il est fort possible que celle-ci ait été l’occasion de dénoncer l’accord passé avec Durié  pour le confier à Berthelot.

Commençant le 1er janvier 1688, ce nouveau marché de 9 ans prévoyait des livraisons de 600.000 livres de poudre par an, à 7 sols par livre. En cas de besoins, celles-ci pouvaient être portées à un million de livres. Pour le reste, les clauses étaient identiques à celles du bail précédent. François Berthelot  retrouvait “sa place de commissaire général de l’artillerie, poudres et salpêtres, pour la fabrique des salpêtres, confection et ventes des poudres dans le Royaume, pays et terres de l’obéissance de Sa Majesté [18]. »

La guerre de la ligue d’Augsbourg  modifia considérable­ment la situation. Les conditions du marché s’avérant insuffisan­tes, il fallut modifier le bail. Parmi toutes les propositions, celles de Louis-François de Grandchamp  furent retenues [19]. En appa­rence, Berthelot avait perdu le contrôle de la fabrication des pou­dres, mais il n’en était rien, Granchamp n’étant qu’un prête-nom derrière lequel se cachait la famille de l’ancien titulaire. François Berthelot avait abandonné sa charge de commissaire général des poudres et salpêtres pour la confier à son fils, Etienne Berthelot de Pléneuf  [20].

Le nouveau fermier s’engageait à fournir 2.200.000 de li­vres de poudre par an, dont la moitié à la Marine aux conditions suivantes :

–        1.000.000 de livres à 5 sols par livre.

–        500.0000 livres à 9 sols par livre.

–        500.000 livres à 10 sols par livre.

–        200.000 livres à 11 sols par livre.

–        toute commande supplémentaire devait être payée 11 sols par livre.

Pour la première fois, la quantité de poudre à rebattre et à ressécher était fixée à 800.000 livres par an (un peu plus du tiers de la fourniture annuelle) à la charge de la compagnie. Au-delà, les frais étaient à la charge du roi. En échange, le fermier pouvait vendre aux marchands la poudre à giboyer jusqu’à 20 sols par li­vre mais le particulier ne devait jamais l’acheter plus de 24 sols par livre. Le marché insistait particulièrement sur le contrôle de ces revendeurs, lesquels ne pouvaient utiliser d’autres poudres que celles fabriquées par la ferme. Les utilisateurs de salpêtre (apothicaires, droguistes, verriers,…) étaient tenus de se fournir auprès des commis du fermier.

Comme pour Berthelot et pour Durié , le roi pouvait égale­ment exiger que la livraison s’effectue, non en poudre, mais en salpêtre, ce dernier se conservant mieux. Vu la formidable quan­tité contenue dans le bail, un article précisait que la fourniture pouvait être revue à la baisse, à condition que le fermier ait été prévenu au moins un an avant afin de réduire la production de salpêtre [21].

Contrairement aux deux marchés précédents, celui de Grandchamp  alla jusqu’à son terme, le 31 décembre 1699. La fa­mille Berthelot avait parfaitement rempli sa mission, poussant certaines années la production de poudre jusqu’à 4.millions de livres et en améliorant très sensiblement la qualité [22]. Mais la guerre était terminée, les magasins étaient bien remplis et il n’était plus question d’acheter de telles quantités. De toutes fa­çons, les finances royales ne le permettaient plus.

Le nouveau marché, signé en 1699, prévoyait tout de même une fourniture d’1.500.000 de livres, soit plus de 7 fois celle exigée en 1634 [23]. Comme pour le bail précédent, les livraisons n’étaient pas toutes rémunérées de la même façon :

–        500.000 livres à 4 sols par livre.

–        500.000 livres à 5 sols par livre.

–        500.000 livres à 9 sols par livre.

Non seulement les achats avaient été réduits, mais les prix étaient également revus à la baisse. Cet effort “consenti” par le nouveau fermier était largement compensé par l’attribution de la vente exclusive de la vente du plomb pour les armes à feu, à 5 sols par livre, ainsi qu’une augmentation de 2 sols par livre de la pou­dre à giboyer. Pour obtenir ces avantages, Jacques Deshayes  avait dû verser au trésor royal 750.000 livres lors de l’attribution du marché et s’engageait à payer chaque année 120.000 livres tour­nois. Là encore, l’adjudicataire n’était qu’un homme de paille de la famille Berthelot.

Ce marché ne fut jamais appliqué, une nouvelle offre, plus avantageuse, ayant été faite un mois plus tard par Etienne Cha­pele t [24]. Les conditions n’étaient pas modifiées mais ce dernier pro­posait de verser 1.000.000 de livres au début du bail puis 100.000 livres chaque année. Il est difficile de savoir si la famille Berthelot participa à cette compagnie, même si le nouveau commissaire gé­néral des poudres et salpêtres, Moricet  de la Cour [25], devait se re­trouver associé avec les Berthelot dans un nouveau marché, quel­ques années plus tard.

La nouvelle ferme se retrouva rapidement confrontée à des difficultés financières. Pour la soutenir, le roi lui confia en 1701 la ferme générale des droits de contrôle des contrats et actes des no­taires, puis celle des petits sceaux et enfin celle des greffes des insinuations laïques [26]. Ces nouvelles fermes devaient également compenser la perte de la ferme des plombs, supprimée le 8 août 1702 en raison d’une fraude généralisée [27]. Cette concentration d’activités très différentes fut loin de donner les résultats escomp­tés et, le 14 août 1706, le pouvoir royal décida de retirer à l’adjudicataire de la ferme des poudres et salpêtres les fermes concédées depuis 1701. Vu la situation, un nouvel appel d’offres fut lancé pour cette dernière mais seules les propositions « par des gens expérimentés [28] » furent écoutées or, vu son fonctionnement depuis 40 ans, seule une famille pouvait répondre à ce qualificatif : celle des Berthelot  [29].

Le 14 septembre 1706, le marché fut accordé à Philippe Paulmier  et à ses cautions, à la tête desquelles se trouvait Berthelot de Saint Laurent  [30], frère de Berthelot de Pléneuf  et nouveau commissaire général des poudres et salpêtres [31]. La guerre faisant rage, il n’était plus question de restreindre la production de pou­dre et de salpêtre. Aussi fut-il décidé que le nouvel adjudicataire devrait livrer 2,4 millions de livres par an aux conditions suivan­tes  :

–        1.000.000 de livres à 7 sols par livre.

–        500.000 livres à 10 sols par livre.

–        900.000 livres à 12 sols par livre, tout comme les fournitu­res exceptionnelles.

Le fermier s’engageait à rebattre les poudres moyennant 5 livres 10 sols par livre ou à les ressécher au prix de 3 livres tour­nois par livre. Les conditions étaient nettement plus avantageuses que pour le bail précédent mais la situation l’exigeait.

En échange, le fermier s’engageait à baisser le prix de la poudre à giboyer de 2 sols par livre, fixant ainsi le prix à 26 sols pour les marchands et à 28 sols pour les particuliers. Cet effort n’était pas uniquement un geste de bonne volonté car il devait aussi permettre de réduire une fraude en forte augmentation de­puis 6 ans, laquelle lésait de plus en plus la ferme des poudres [32]. Pour le reste, ce marché ne présentait aucune nouveauté.

Une fois arrivé à son terme, le 31 décembre 1715, le bail fut confié à Jean Milet . Ce dernier prit possession des moulins et des magasins à poudre, mais refusa de dédommager les cautions de Paulmier  notamment pour les stocks. Malgré l’injonction du roi de verser 160.000 livres tournois sous huit jours, Milet s’obstina [33]. Son bail fut donc révoqué dès le début de l’année 1716 et revint à Antoine de La Porte [34].

Ce dernier s’engageait à livrer 1.500.000 livres de poudre par an à 6 sols par livre, toute commande supplémentaire lui étant payée à 9 sols 6 deniers par livre. La seule nouveauté de ce mar­ché résidait dans les dédommagements versés par le roi en cas de pertes. Chaque année, l’adjudicataire recevait 18.000 livres tour­nois mais il n’était plus question de l’indemniser pour tous les ac­cidents. Seules les destructions dues au tonnerre seraient désor­mais remboursées, en fonction du nombre de mortiers par moulin et à raison de 18 livres de poudre par mortier. Les stocks n’étaient donc plus remboursés, seule la poudre en cours de fabrication étant prise en compte. Cette mesure était d’autant plus dure pour le fermier qu’il lui était interdit de sortir de ses moulins de la pou­dre destinée à l’armée sans avoir préalablement reçu la visite des officiers de l’artillerie [35]. Les inondations n’étaient également plus prises en compte et, en cas de naufrage lors d’un transport, si la poudre était totalement remboursée, le salpêtre ne l’était qu’à 50%. Si un moulin tombait aux mains de l’ennemi (ce qui était arrivé à deux reprises lors de la guerre de succession d’Espagne ), le fermier n’était pas considéré comme responsable, sauf s’il n’avait pas pris toutes les précautions pour en évacuer la poudre à temps. Ce bail arriva à son terme en 1724.

Les économies réalisées au lendemain de la guerre de suc­cession d’Espagn e n’avait pas favorisé le développement des ate­liers de salpêtriers. Le nouvel adjudicataire, François-Pierre Du­caye t, s’engageait à en relever la production, même si sa fourni­ture n’était pas plus importante que celle de son prédécesseur. Étant obligé de recourir à des achats à l’étranger, les conditions qui lui furent accordées étaient un peu plus avantageuses [36]. Pour les trois premières années, il devait livrer :

–        900.000 livres à 10 sols par livre.

–        600.000 livres à 16 sols par livre.

Pour les six années suivantes, il devait livrer  :

–        1 million de livres à 10 sols par livre.

–        500.000 livres à 16 sols par livre.

Cette augmentation du prix de la poudre devait à terme permettre au fermier d’augmenter le prix du salpêtre en France à 10 sols par livre, afin d’en relancer la production. Il voyait égale­ment le prix des radoubs augmenter. Ce marché marquait égale­ment un tournant quant à la composition des cautions. Pour la dernière fois, un Berthelot, en l’occurrence Nicolas-François Ber­thelot de Jou y [37], était membre de la ferme des poudres mais, comme les autres membres de la compagnie, il ne put conduire ce marché à son terme.

3 – Le temps de la famille Micault  :

La générosité du roi ayant été un peu trop large pour ses finances, les conditions du bail furent revues à la baisse par un arrêt du 24 octobre 1727 [38]. Ducayet  devait toujours fournir 1.500.000 de livres de poudre par an, mais :

–        à 7 sols par livre pour 1.000.000 de livres.

–        à 12 sols par livre pour 500.000 livres.

Le radoub de 800.000 livres de poudre par an était de nou­veau à la charge de l’adjudicataire. Une proposition encore plus intéressante ayant été faite par Jean Maillot , le bail de Ducayet  fut résilié pour lui être confié le 12 avril 1729 [39].

Maillot  s’engageait à livrer 1.500.000 de livres de poudre par an à :

–        5 sols par livre pour 1.000.000 de livres.

–        10 sols par livre pour 500.000 livres.

Il proposait également de fabriquer la poudre selon une nouvelle méthode permettant d’en améliorer sensiblement la qua­lité. Malheureusement, aucun document ne nous permet de connaître cette technique et de savoir si ses promesses se concréti­sèrent. De nouvelles cautions apparurent avec ce nouveau bail. L’époque des Berthelot était révolue, celle des Micault  pouvait commencer.

Le marché de Charles Primard , signé le 18 décembre 1736, était sensiblement identique à celui de son prédécesseur, à une exception près [40]. Le fermier s’engageait à livrer 1.500.000 de livres de poudre mais seulement en temps de guerre. En période de paix, le roi n’en achèterait que 500.000 livres. Ce bail prit fin en 1746, en pleine guerre de succession d’Autriche. Il fut donc exigé du nouveau fermier, Jacques Mahieu , des quantités plus importantes : 2.000.000 de livres en temps de guerre et 1.500.000 en temps de paix [41]. Les conditions étaient un peu différentes selon la période envisagée. En temps de guerre, la poudre était payée  :

–        8 sols par livre pour 500.000 livres.

–        12 sols par livre pour 1.500.000 livres.

En temps de paix, les prix étaient les suivants  :

–        5 sols par livre pour 500.000 livres.

–        10 sols par livre pour 1.000.000 de livres.

Néanmoins, le fermier demandait un délai de deux ans pour pouvoir porter la production de salpêtre au niveau souhaité.

Le marché de Jacques Meusnier , du 3 septembre 1754, était strictement identique à celui de son prédécesseur [42]. En re­vanche, le dernier bail signé au cours de notre période, celui de Rémy Bartholomé , venant juste après la guerre de Sept ans, il fut décidé de réduire la fourniture à un million de livres tant en temps de guerre qu’en temps de paix, à 8 sols par livre [43].

II – Le fonctionnement de la ferme générale des poudres et salpêtres :

Malgré les premières tentatives des années 1630-1640, tous les auteurs de notre période sont d’accord pour reconnaître que la première véritable ferme des poudres et salpêtres fut celle confiée à François Berthelot pour neuf ans à compter du 1er janvier 1665. Comme nous l’avons vu, cette idée était née de la volonté de contrôler plus étroitement la production de poudre. En en confiant la fabrication, et donc l’intérêt, à une compagnie, celle-ci avait tout intérêt à empêcher toute activité clandestine dans ce domaine. Dans son principe de fonctionnement, celle-ci ressemblait aux au­tres fermes et notamment à la ferme générale.

Comme pour cette dernière, le roi trouvait un autre avan­tage : celui d’être assuré de disposer d’une quantité de poudre suf­fisante au prix le plus bas possible. Les clauses des baux lui per­mettant également de réduire ou d’augmenter les fournitures, il était relativement facile de gérer l’approvisionnement des maga­sins. Certains contemporains se sont offusqués de voir la charge de commissaire général des poudres et salpêtres, seule personne ha­bilitée à en contrôler la fabrication, tombée aux mains des fer­miers. Selon eux, cette position de juge et partie pouvait être cho­quante car elle décrédibilisait toute idée de contrôle de la compa­gnie. Dans les faits, cela n’eut jamais aucune conséquence pour l’artillerie. Certes, le commissaire délivrant les commissions né­cessaires au fonctionnement de la ferme pouvait choisir qui il voulait, mais en gardant toujours à l’esprit que de leur travail dé­pendait la réussite de la société. Les arrangements étaient tou­jours possibles mais leurs conséquences étaient limitées. En cela, ses intérêts étaient communs à ceux du roi. S’il n’en avait eu au­cun dans cette affaire, peut-être n’aurait-il pas eu les mêmes scru­pules, ouvrant la porte à toutes sortes de pressions.

Quant au contrôle, il s’exerçait par la hiérarchie. Le com­missaire, membre du Corps Royal de l’artillerie, était sous l’autorité directe du grand-maître de l’artillerie et donc indirecte­ment sous celui du secrétaire d’État à la guerre. Il n’existe aucune lettre où le titulaire se soit opposé à une décision de ce dernier ou bien ait montré une mauvaise foi évidente. En revanche, les solli­citations de la part de ses supérieurs, tant pour l’entretien que pour le transport ou la fabrication des poudres, sont extrêmement nombreuses. Les exemples des baux de Claude Durié , d’Etienne Chapelet  ou de François-Pierre Ducayet  prouvent que le pouvoir royal n’hésitait pas, plus ou moins ouvertement, à remettre en cause certains marchés. La phrase de Daniel Dessert  s’applique parfaitement à notre étude lorsqu’il écrit que “prise dans sa globa­lité, la puissance des financiers reste incontestable, mais par contre, l’État demeure maître de distinguer dans ce groupe, de fa­voriser ou d’abattre telle ou telle personnalité” [44].

Restait à rendre cette ferme attractive. Pour cela, elle se vit confier la vente des poudres et salpêtres, de nombreux particuliers en utilisant, parfois en grande quantité, à commencer par les ar­mateurs pour leurs navires.

1 – La création d’une compagnie :

La création d’une ferme commençait toujours par la consti­tution d’une société de dix ou douze financiers, appelés dans les marchés les cautions, chacun intéressé aux intérêts selon leur par­ticipation. Ces personnes étaient les vrais décideurs, le titulaire du bail n’étant qu’un homme de paille, à l’image de ce qui se fai­sait pour la ferme générale. Cette pratique n’était pas faite pour garantir un certain anonymat des financiers, ceux-ci étant décla­rés au moment de l’obtention du bail, ni pour se protéger de quel­conques poursuites, eux seuls étant responsables aux yeux du pouvoir royal. En revanche, le prête-nom permettait de simplifier les éventuelles procédures judiciaires en cas de litige, évitant de multiplier des procès coûteux pour chaque membre de la compa­gnie. Ces hommes de paille, toujours qualifiés de bourgeois de Pa­ris, étaient souvent des commis, voir des domestiques des mem­bres de la société [45]. C’est pourtant en leur nom que l’avocat de la future ferme allait faire des propositions lors de l’adjudication. Le marché de Claude Durié , du 24 juin 1684, nous permet de connaî­tre assez précisément le déroulement de celle-ci [46].

Elle se déroulait durant la dernière année du bail précé­dent. Un affichage permettait aux intéressés de savoir quand elle aurait lieu et la durée du bail. La séance se tenait toujours au châ­teau de Versailles , dans la grande salle du conseil. Une fois les chandelles allumées, les avocats pouvaient faire leurs propositions et éventuellement renchérir. Si celles-ci n’étaient pas jugées satis­faisantes lors de l’extinction des chandelles, la vente était reportée quinze jours plus tard. En 1684, la première séance eut lieu le 19 février mais personne ne fit d’offres, tout comme les 4 et 8 mars suivants. Le 8 avril, maître Le Moyne  proposa de fournir 500.000 livres de poudre par an, puis maître Nicolas Ferrand  fit une offre de 600.000 livres par an. La fourniture souhaitée de 800.000 livres n’étant pas atteinte, l’adjudication fut reportée au 29 avril. Maître Escouvettes  ouvrit les enchères à 600.000 livres. Le Moyne  ren­chérit à 650.000 livres, puis Escouvettes proposa 700.000 livres. C’est à ce moment que maître Charles-Martin de Marcilly  offrit les 800.000 livres attendues et emporta le marché. Le lendemain, il se présenta au greffe du conseil en compagnie de Claude Durié  et déclara que l’adjudication avait été faite au profit de ce dernier qui, pour l’entériner, n’avait plus qu’à présenter ses cautions.

2 – Recettes et dépenses de la ferme :

Le plus difficile dans cette étude est d’évaluer les recettes et les dépenses de la ferme. Une chose est certaine, ses actionnai­res ne gagnaient strictement rien sur leurs fournitures au roi. Se­lon les époques, le prix des poudres livrées à l’artillerie évolua en­tre 5 et 13 sols par livre. Sur cette somme, le fermier devait dé­duire ses frais pour les achats de matières premières (salpêtre, souffre et bois de bourdaine), payer le personnel des moulins et assurer le transport jusque dans les magasins et les arsenaux. De 1684 à 1706, le simple achat du salpêtre représentait plus de 80% de la somme perçue. Jusqu’en 1690, le salpêtre français coûtait environ 5 sols par livre, mais celui-ci étant insuffisant, Berthelot fut obligé d’en acheter à l’étranger ce qui en augmentait fortement le prix [47]. La situation s’aggrava lors du bail d’Etienne Chapelet  (1700-1706). Alors que la poudre ne lui était plus payée que 6 sols par livre, le prix du salpêtre augmenta, atteignant 5 sols 6 deniers par livre. Même durant le bail de Pierre Ducayet  (1725-1729), le mieux rémunéré de notre période, le fermier ne put réaliser le moindre bénéfice sur ses livraisons. Certes, la poudre lui était payée plus de 12 sols par livre mais le salpêtre en valait désormais 7, et surtout, la production française étant insuffisante, le recours aux marchands étrangers était indispensable. C’est cette situation exceptionnelle qui expliquait l’offre avantageuse, du moins en ap­parence, du pouvoir royal.

Ajouté au prix du souffre et du charbon, non seulement le fermier ne réalisait pas de bénéfices, mais il était inévitablement déficitaire. Dans son mémoire de 1708, Philippe Paulmier  estimait que la ferme dépensait environ 1,3 millions de livres tournois par an pour les fournitures du roi or, selon son bail, il ne devait rece­voir qu’1.114.000 livres tournois [48]. Le fermier perdait donc 186.000 livres tournois par an. Nous pouvons considérer ces chiffres comme relativement fiables et estimer que pour notre période, la livraison des poudres à l’armée coûtait environ 15% de plus que ce qui était dépensé par le roi. Ceci explique pourquoi ce dernier ac­corda à Deshayes  et à Chapelet  entre 1700 et 1706, d’autres fer­mes telles que celles des plombs. Leurs deux marchés étant peu rémunérés, les sommes perçues compensaient à peine l’achat du salpêtre [49].

Si les fournitures au roi coûtaient de l’argent à la ferme, celle-ci en gagnait grâce à la vente des commissions et à celle de la poudre aux particuliers. La première est difficile à évaluer. Toute personne travaillant pour la compagnie, qu’il soit salpêtrier, pou­drier ou chargé d’inspecter ou de transporter la poudre devait re­cevoir une commission délivrée par le commissaire général des poudres et salpêtres, moyennant 6 livres tournois pour l’obtenir. Ce dernier étant membre de la ferme, cette somme rentrait dans les recettes de celle-ci, même si cela n’était pas sa principale source de revenus.

L’adjudicataire affermait également certaines de ses activi­tés comme le prouve deux exemples. Le premier est le marché passé par Grandchamp  avec Joseph Cuxac , bourgeois de Paris, lequel se serait engagé à livrer 600.000 livres de salpêtre par an, provenant sans doute de la généralité de Paris. D’après ce docu­ment, la fourniture de chaque province aurait été ainsi confiée à des intérêts particuliers [50]. La production de certains moulins à poudre fut également confiée à des entrepreneurs privés, comme celle de Maromme , en 1701. Cette pratique semble avoir été très limitée et liée à une situation particulière. Par sa mauvaise ges­tion, le commis du moulin avait endetté la ferme. Pour récupérer cet argent, Chapelet  loua le moulin au sieur Poulain , moyennant 1.200 livres tournois plus une somme de 1.800 livres tournois des­tinée à couvrir les dettes. Ce dernier s’engageait à livrer 8.000 livres de poudre de guerre et 150.000 livres de poudre à giboyer. Une fois le déficit comblé, l’affaire ne parut plus aussi intéressante aux yeux de l’adjudicataire des poudres et salpêtres qui refusa de lui livrer les matières premières ou à des prix excessifs. Poulain se plaignit et le roi exigea que Chapelet  lui versât les sommes qu’il lui devait mais surtout cassait cet accord, interdisant désormais toute sous-traitance pour la fabrication de la poudre [51].

Il suffit de comparer le prix de la poudre à giboyer à celui de la poudre de guerre pour comprendre où était l’intérêt de cette ferme. Alors qu’au cours de notre période, sauf à de rares excep­tions, cette dernière fut payée 6 à 9 sols par livres, la poudre à giboyer coûtait trois à quatre fois plus cher. Certes, elle était cen­sée être de meilleure qualité car plus fine donc mieux grainée, mais ses composants étaient strictement identiques à ceux de la poudre de guerre. Les contrôles de la qualité de la poudre vendue au public étant inexistants, les fermiers n’hésitaient pas à ne la battre que 6 heures au lieu de 24, et à ne la composer que de 60 à 65% de salpêtre. Rien ne justifiait donc un tel prix si ce n’est le système de la ferme générale des poudres et salpêtres.

Le fermier avait deux possibilités :

–        soit vendre directement sa poudre aux particuliers.

–        soit la fournir à des marchands privés qui la revendaient moyennant un bénéfice de 2 à 4 sols par livre selon les époques.

Le prix maximum était toujours fixé par le marché passé entre le roi et l’adjudicataire. Jusqu’en 1691,elle coûta 24 sols par livre. En 1700, son prix monta à 26 sols par livre, puis à 30 sols par livre deux ans plus tard. En 1707, Paulmier  fit un effort en en diminuant le prix de 2 sols, mais en 1724 celle-ci coûtait de nou­veau 30 sols par livre. Il existe peu de documents chiffrés sur ces ventes mais ceux dont nous disposons, pour des époques différen­tes, concordent.

Pour le bail de Grandchamp  (1691-1699), 500 à 600.000 li­vres de poudre auraient été fabriquées chaque année, assurant un revenu de 600 à 720.000 livres tournois [52]. Un mémoire anonyme de 1724 donne sensiblement les mêmes indications [53]. La consom­mation aurait par la suite augmenté jusqu’à la veille de la guerre de Sept ans, époque à laquelle 700.000 livres par an auraient été vendues au public, pour une somme d’environ un million de livres tournois [54]. Selon un mémoire de 1753, le bénéfice de la ferme se serait même monté à 1 215.000 livres tournois entre 1747 et 1753 [55]. Sur ces bénéfices, la ferme devait déduire les frais cités précédemment, sans oublier que certaines réparations étaient à la charge du fermier. Ce poste de dépenses était relativement lourd mais il pouvait être en partie remboursé par le roi

En 1705, l’ensemble des pertes (sans compter les répara­tions) dues aux incendies et aux inondations s’élevait à 10.198 livres 7 sols mais, la plupart des accidents étant dus à un phéno­mène naturel, le fermier pouvait en espérer la prise en charge par le roi [56]. En revanche, lors de l’explosion du moulin d’Essonne , en 1754, due à la maladresse d’une personne engagée par la compa­gnie [57], l’ensemble des frais furent à la charge de la ferme, tout comme pour l’accident de 1745, au même endroit, dont la cause était inconnue. Pour ce dernier, les frais s’élevèrent à près de 20.000 livres tournois [58].

S’il est impossible de chiffrer avec précision les dépenses et les recettes de la ferme des poudres et salpêtres, plusieurs mémoi­res sont d’accord pour estimer son bénéfice à environ 400.000 li­vres tournois par an [59].

3 – Les difficultés de la ferme :

Les conditions des baux ne pouvaient être avantageuses qu’à deux conditions :

–        que l’exclusivité de la vente des poudres et salpêtres soit respectée.

–        que le roi honore ses dettes, car si le fermier perdait de l’argent sur ses livraisons, les sommes qu’il percevait représen­taient une part importante de ses recettes.

Dans le premier cas, tous les marchés rappelaient l’interdiction formelle pour quiconque n’avait pas de commission, de fabriquer, transporter ou vendre du salpêtre ou de la poudre. Cela n’empêcha pas la contrebande d’exister tout au long de notre période, de nombreuses lettres de fermiers le prouvent, ce qui fut l’un de leurs principaux soucis, remettant en cause leurs bénéfices. En 1706, Paulmier  adressa même un mémoire au roi réclamant des peines plus sévères pour punir les délits [60]. Au lieu des 300 livres tournois d’amende, il souhaitait que les fabricants en payent désormais 1.000, que leurs biens soient confisqués, leurs ateliers démolis et qu’ils soient condamnés aux galères à perpétuité. Pour les salpêtres et poudres vendus sans commission, l’amende de 300 livres tournois lui semblait suffisante, à condition, qu’en cas de récidive, les contrevenants soient eux aussi envoyés aux galères. Pour les marchands disposant d’une commission mais vendant une poudre illégalement fabriquée (ou illégalement introduite dans le royaume), une amende de 1.000 livres tournois avec la suppression de l’autorisation d’exercer cette profession était exi­gée, mais cela était du ressort du commissaire général des poudres et salpêtres. Parmi les personnes soupçonnées de faire du tort à la ferme se trouvaient aussi les apothicaires et les droguistes, pour lesquels une amende 100 livres tournois était requise, puis de 300 livres tournois en cas de récidive. Les canonniers, souvent soup­çonnés de voler de la poudre, devaient être exclus de l’armée et payer 1.000 livres d’amende. Enfin, aux yeux du fermier, les plus dangereux pour ses intérêts étaient les incendiaires qu’il fallait condamner à mort. L’intérêt de ce document réside essentielle­ment dans sa présentation des différentes malversations possibles dans ce domaine et leur hiérarchisation selon le préjudice évalué par la ferme.

L’un des principaux problèmes pour les adjudicataires était de contrôler la vente de poudres fabriquées à l’étranger et vendues illégalement au sein du royaume. Tout au long de notre période, tous les fermiers furent confrontés à cette difficulté, en grande partie à cause des poudres provenant du Comtat Vénaissin . Leurs soucis venaient d’un décret du légat Pamphili  [61], du 5 juin 1645, autorisant la libre production et vente de la poudre.

« Le susnommé Illustrissime Vice-Légat et Seigneur d’après la teneur de la dite lettre, a ordonné qu’il sera licite à toute per­sonne de faire de la poudre pour les arquebuses et autres engins de guerre, et de la vendre aux personnes qu’elle voudra à un prix convenu entre les parties, sans qu’elle soit tenue de remettre ou de vendre la dite poudre à une personne déterminée, désignée ou de­vant être désignée [62]. »

Appliquée tout au long du XVIIe siècle, cette décision aurait été sans conséquence pour la ferme si le Comtat Vénaissin  n’avait compté que quelques moulins dont la production était des­tinée à une consommation locale. Nous ignorons le nombre d’établissements y existant au XVIIe siècle, mais un mémoire rédigé vers 1750 en recensait 17, soit autant qu’en France, pour une population d’environ 100.000 habitants [63]. En 1780, on esti­mait qu’entre la récolte du salpêtre, son raffinage, la fabrication et la vente de la poudre, 2,4% de la population vivait de ce com­merce [64]. Même si la capacité des moulins était certainement très inférieure à celle des établissements français, les poudriers du Comtat ne pouvaient vivre qu’en vendant leur production hors de cette enclave, soit en Provence , soit dans le Dauphiné  ou dans le Languedoc . La foire de Beaucaire  était réputée pour être l’un de leur principal débouché. Malgré des tentatives de la ferme auprès des vice-légats pour faire interdire purement et simplement la production de poudre dans le Comtat (moyennant un dédomma­gement), la situation n’évolua pas jusqu’à la guerre de succession d’Espagne . Aucun représentant du pape n’avait osé accepter les conditions des adjudicataires de peur des conséquences économi­ques et des réactions de la population.

La révolte des camisards eut une conséquence heureuse pour la ferme. Tant que des intérêts strictement financiers et pri­vés étaient en jeu, le roi n’avait aucune raison de faire pression sur le pouvoir pontifical, mais là le problème était différent. La proximité des Cévennes  avec Beaucaire , et surtout le Comtat, pouvait faciliter l’approvisionnement en poudre des camisards. Dès le début de l’année 1703, l’intendant du Languedoc  mit en garde le secrétaire d’État à la guerre à propos de ce trafic. Parmi les mesures prises pour y mettre fin, le commerce des cendres de Camargue , nécessaires au raffinage du salpêtre, fut sévèrement contrôlé, notamment sur le Rhône , tout comme les points de pas­sage entre le Comtat et les Cévennes [65]. Toutes ces mesures firent donc les affaires du fermier.

Pourtant, dès le début du mois de mai 1703, les soldats du maréchal de Montrevel  [66], envoyés pour mettre fin à la révolte, pu­rent constater en fouillant les maisons que la poudre des cami­sards, de piètre qualité, était le plus souvent de fabrication artisa­nale ou trouvée chez des particuliers [67]. Par mesure de sécurité, la vigilance ne fut pas relâchée. Le nombre des marchands de poudre dans le Languedoc  fut réduit [68] et il fut demandé au vice-légat d’interdire la sortie des poudres du Comtat [69]. Les décisions de ce dernier, par impuissance ou par manque de volonté, n’eurent guère d’effets et Voysin  lui adressa une lettre lui demandant plus de fermeté. Mais pour la première fois, la correspondance du se­crétaire d’État à la guerre semblait plus destinée à soutenir une ferme générale des poudres en proie à des difficultés financières qu’à empêcher un hypothétique trafic avec des camisards dont les agissements ne représentaient plus une menace.

« Le Roy ayant été informé que les poudriers et selpetriers du comtat d’Avignon  vendent des quantités extraordinaires de poudres à des gens inconnus qui en font des magasins pour les faire passer en Dauphiné  ou dans les pays étrangers, Sa Majesté m’a com­mandé d’écrire à votre Seigneurie illustrissime pour la prier de bien vouloir donner aucunes poudres et salpêtres dans le comtat qu’à des gens connus et de vouloir pareillement faire défences d’en vendre à des gens inconnus sur les peines que votre Seigneurie il­lustrissime jugera à propos [70]. »

Si cette lettre avait le mérite d’être franche, celles des ad­judicataires restèrent formidablement hypocrites tout au long du XVIIe siècle, affirmant que leurs efforts pour ruiner les mou­lins du comtat n’avaient comme seul but que d’assurer la sécurité de la région.

« Malheureusement, la porte frauduleuse est ouverte du côté du Comtat. Les religionnaires y achettent impunément les poudres, or les comtadins leur apportent toutes celles dont ils ont besoin, ils en font des provisions, et aussitôt qu’une guerre est déclarée, le Roy très chrétien se trouve des ennemis dans l’intérieur de son Royaume favorisés par les princes étrangers, et les sujets de Notre Saint-Père le Pape sont environnés de ces mêmes ennemis, de sorte que la France et le Comtat sont toujours en alarmes et ne peuvent jouir d’une tranquillité et sécurité facile à obtenir en régissant les pou­dres et salpêtres [71]. »

L’interdiction des vice-légats de vendre de la poudre en de­hors du Comtat fut maintenue tout au long du XVIIIe siècle, mais cela était insuffisant aux yeux de la ferme qui souhaitait en contrôler la production. A plusieurs reprises, des règlements in­terdirent aux comtadins de vendre de la poudre sans permission écrite, de faire du commerce avec les étrangers dans ou hors du Comtat. Le vice-légat Pascal d’Acquaviva  [72] exigea même des pou­driers qu’ils tiennent un registre avec le nom de leurs acheteurs.

Le problème des fermiers venait du fait que depuis long­temps ils achetaient du salpêtre sur ces terres. En y ruinant la fabrication de la poudre, il leur aurait été beaucoup plus facile d’en faire baisser le prix [73]. Ils proposèrent donc, soit d’appliquer les mêmes mesures qu’en Lorraine , laquelle par sa position géo­graphique avait posé des problèmes similaires dans le passé, soit de détruire les moulins en échange d’une somme de 3.000 livres tournois par an versée à la chambre apostolique à titre de com­pensation et 2.000 livres de poudre par an, livrées dans les maga­sins du palais du vice-légat [74]. Devant de nouveaux refus, les fer­miers proposèrent de créer une ferme dans le Comtat, identique à celle existant en France, mais où le vice-légat tiendrait le rôle de commissaire général des poudres et salpêtres. Nous ignorons si cette solution aboutie, mais les multiples pressions de la ferme générale portèrent leurs fruits dans les années 1768-1774, la pro­duction de poudre du Comtat Vénaissin  s’effondrant, passant de 800 quintaux à 100 quintaux [75].

Le problème des dettes royales fut plus ou moins grave se­lon les périodes mais il atteignit son paroxysme lors de la guerre de succession d’Espagne . L’effort produit au cours du conflit pré­cédent avait certes rempli les magasins à poudre mais il avait aussi coûté très cher. Lors du changement de bail, à la fin de l’année 1699, il fut décidé de réduire les livraisons annuelles de 700.000 livres, le royaume n’ayant plus besoin de fournitures aussi importantes que par le passé, et surtout les finances royales ne le permettant plus [76]. Le déclenchement de la guerre, peu d’années après la signature du traité de Ryswick , obligea le roi à augmenter les commandes mais, rapidement, les caisses du trésor royal ne furent plus en mesure d’y faire face.

En 1706, il était dû 584.152 livres tournois à Etienne Cha­pele t [77], ce qui n’empêcha pas la famille Berthelot de reprendre la direction de la ferme, preuve que celle-ci restait attrayante malgré ce retard dans les paiements, peut-être aussi courant qu’avec les entrepreneurs des fers coulés. La situation s’aggrava rapidement. Pour l’année 1707, la ferme livra 1.781.763 livres de poudre. Ajou­tée au radoub, aux réparations dues aux accidents et aux prises par l’ennemi, cette livraison représentait une somme de 966.950 livres 10 sols 5 deniers, mais le roi n’en avait versées que 750.000 [78]. L’année suivante, cette dette augmenta de 294.293 li­vres tournois, et en 1710, elle était d’une valeur totale de 2.022.083 livres tournois.

Aux retards de paiements s’ajoutait la nature des verse­ments. Faute de liquidités, les fermiers devaient se contenter « d’assignations qui n’ont point estées acquittées faute de fonds ou ne l’ont esté que longtemps après leur échéances [79]. » Pour les années 1707 et 1708, l’adjudicataire avait touché 1.285.458 livres tournois en argent et 2.616.950 livres tournois en assignations [80]. Dans les premiers temps, la compagnie avait pu fonctionner grâce à ses fonds propres et au crédit mais en 1709, elle n’était plus en me­sure de le faire et donc de payer les salpêtriers. Devant une telle situation, Berthelot de Belloy  [81], commissaire général des poudres et salpêtres, ne put faire part que de son découragement.

« Sur tout ce qu’elle a représenté depuis le mois de may der­nier du besoin pressant d’argent pour paier les salpêtriers de Paris, et tous ceux du Royaume, et touttes ces dépenses des fabriques des poudres, après y avoir employez tous ses fonds et son crédit, elle n’a pu obtenir que 500 milliers d’assignations [82]. »

Lorsque le bail de Paulmier  s’acheva en 1715, Berthelot de Belloy  considérait que la ferme était au bord de la ruine. Peut-être exagérait-il, ce qui n’est pas sûr vu la situation financière de la famille à cette époque, mais il est certain qu’elle était dans une position très délicate depuis cinq ou six ans. Malgré cela, le roi trouva toujours des financiers pour s’occuper de la ferme générale des poudres et salpêtres.

III – Une ferme aux mains des financiers :

Si les noms des cautions étaient révélés lors de l’obtention du bail, les documents nous permettant de les connaître sont ra­res, excepté pour ceux qui reçurent la charge générale des poudres et salpêtres. Quelques sociétés nous sont néanmoins parvenues et l’échantillon ainsi constitué s’avère remarquablement homogène et certainement très représentatif.

1 – L’importance des alliances :

A la lecture des noms, la première constatation est l’omniprésence de certaines familles, et en particulier de celle des Berthelot. Si François Berthelot détint la charge de commissaire des poudres et salpêtres de 1664 à 1699 (à l’exception d’une inter­ruption de trois ans de 1685 à 1687), celle-ci resta dans la famille de 1707 à 1715, et peut-être jusqu’en 1729. Dans le marché signé en 1706 avec Paulmier , trois membres de la société étaient des Berthelot et deux autres étaient liés à cette famille. Son étude permet de mieux appréhender ce milieu des financiers auquel elle appartenait.

Né en 1626, François Berthelot était issu d’une famille pi­carde, « de ces gens du plus bas peuple qui s’enrichissent en le dévo­rant, et qui, des plus abjectes commissions des fermes, arrivent peu à peu à force de travail et de talent, aux premiers étages des maltô­tiers, et des financiers par la suite [83] » comme le disait avec mépris Saint-Simon . Son père, Simon Berthelot, avait été receveur des tailles de Montdidier  en 1641, puis commissaire général des pou­dres en Picardie . Dans la famille, François n’était donc ni le pre­mier à s’intéresser aux finances, ni à l’armée. C’est dans ce do­maine qu’il commença sa carrière en entrant au service de l’un des plus grands munitionnaires du XVIe siècle, François Jacquier . Il était difficile de trouver un meilleur professeur [84].

Par ses deux mariages, François tenta de renforcer sa posi­tion en épousant d’abord une nièce de l’intendant du chancelier Séguier , puis surtout Anne Regnault d’Uchy . Cette fille d’un conseiller au Parlement de Paris était surtout la cousine de deux financiers issus d’une vieille famille de la noblesse normande : Pierre et Jacques Riout d’Ouilly . Ce dernier, receveur des tailles de Lisieux  (en 1675) et receveur général des finances de la géné­ralité de Poitiers de 1670 à 1686, ne tarda pas à s’intéresser aux fermes, d’abord à celle du droit de marque de l’or et de l’argent puis surtout aux fermes-unies de 1680 à 1702 (avec une interrup­tion entre 1687 et 1689). Il s’occupa également de la fourniture des vivres des armées. Lui aussi s’allia avec une famille de financiers, l’une des plus grandes du XVIIe siècle, en se mariant avec Ma­rie de Fremont, sœur de Nicolas de Fremont , secrétaire du conseil des finances puis garde du trésor royal [85].

Le frère de Jacques, Pierre, dirigea les cinq grosses fermes de Picardie  puis, grâce au soutien des Frémont  et des Berthelot , devint receveur général des finances de la généralité de Poitiers. Il prit rapidement des intérêts dans la ferme générale des aides (1662-1663) puis dans celle des gabelles (1674-1680) et enfin dans celle des hypothèques. Comme son frère, il participa au dévelop­pement colonial de la France en s’intéressant à la Compagnie des Indes  orientales. Les liens entre la famille Riout d’Ouilly  et celle des Berthelot furent d’autant plus forts qu’ils furent renforcés par le mariage des deux filles de Pierre :

–        Marie épousa Jean-Baptiste Berthelot de Séchelles  [86], ne­veu de François Berthelot .

–        Agnès se maria avec Etienne Berthelot de Pléneuf , second fils de François, qui lui succéda en tant que commissaire général des poudres et salpêtres.

Autre caractéristique de ce monde des financiers, François Berthelot soigna ses alliances et favorisa les membres de sa fa­mille. Grâce à leur mariage avec ses deux sœurs, Jean-Baptiste Amé  et Christophe Dalmas  purent aussi faire de belles carrières. Ce dernier devint trésorier général des écuries du roi (1679-1689), secrétaire du roi et participa aux fermes unies. Jean Germain , cousin de François Berthelot , profita également de cette protection pour avoir des activités dans la fourniture des vivres et dans la ferme générale de 1687 à 1701.

Naturellement, François veilla au mariage de ses enfants [87] :

–        Geneviève, seule enfant de son premier mariage, fut unie à Jean-Baptiste Ravot d’Ombreval , membre du Parlement de Pa­ris.

–        Marie-Elizabeth épousa un futur maréchal de France en la personne de Charles-Auguste de Goyon de Matignon  [88].

–        Anne se maria avec le président du Parlement de Paris, Potier de Novion .

Ces alliances se poursuivirent avec sa descendance. L’un de ses petit-fils, Louis Berthelot de Monchesne , épousa la fille de Mi­chel Bégon , seigneur de Montfermeil, ancien commissaire général des poudres et salpêtres, issu d’une vieille famille de financiers. Son père et son grand-père avaient été receveurs des tailles de l’élection de Blois. Son frère, Michel, seigneur de la Picardière, exerça une belle carrière d’administrateur en étant successive­ment intendant des îles françaises d’Amérique, intendant des ga­lères à Marseille, intendant de la marine à Rochefort et intendant de la généralité de La Rochelle. Son second frère, François, fut commis du trésorier général de la marine puis grand-maître des eaux et forêts [89].

Comme eux, Michel eut des activités au sein de la marine mais il fit surtout partie intégrante de ce monde de la finance du XVIIe siècle. Il investit de l’argent dans la manufacture des glaces de Saint-Gobain, participa à la fourniture des vivres et des munitions de l’armée durant la guerre de succession d’Espagne  et posséda des parts dans plusieurs compagnies coloniales telles cel­les d’Afrique, du Cap Nègre, de la Méditerranée, de la mer du sud et de Saint-Domingue. Par son mariage en 1684, avec Catherine Guymont , il renforça lui aussi ses liens avec d’autres financiers. Le grand-père et le père de son épouse avaient été receveurs géné­raux des bois au département d’Orléans, et son frère était l’un des créateurs de la manufacture de Saint-Gobain (d’où les intérêts de Michel Bégon  dans cette affaire). Receveur des finances de la gé­néralité de Limoges de 1697 à 1703, il termina sa carrière en qua­lité de directeur général des fermes à Bordeaux. Comme le précise Daniel Dessert, “Paul-Jacques Guymont se trouve au centre de tout un réseau de gros manieurs d’argent (…) et est allié à tous les plus hauts responsables de l’administration financière des guerres [90] », comme avec son oncle, le fermier général Charles Le Normant  [91], et nous pourrions multiplier les ramifications.

Michel Bégon  pose néanmoins un problème. Selon Daniel Dessert , il aurait été très tôt un ami de François Berthelot , d’où son rôle dans la ferme générale des poudres et salpêtres. Cepen­dant, le premier bail auquel il participa fut celui de Claude Durié , lequel avait succédé comme adjudicataire à François Berthelot. Ce dernier, ne pouvant conserver son poste, décida-t-il de placer un fidèle à sa place, en la personne de Bégon ? L’hypothèse est plausi­ble, mais il se peut également qu’ils se soient tous les deux rappro­chés lorsque Louvois  décida de retirer le bail à Claude Durié.

Dans cette politique de renforcement des liens entre les fa­milles, il était naturel d’associer ses enfants à ses affaires. Ainsi, sur les six fils de François Berthelot, quatre apparaissent à un moment ou à un autre dans la ferme générale des poudres et sal­pêtres. L’aîné, Nicolas-François Berthelot de Jouy , secrétaire des commandements de Madame la Dauphine, fut le dernier membre de la famille à y avoir des intérêts lors du bail de Ducayet  de 1725 à 1729. Le successeur de François Berthelot  en tant que commis­saire général des poudres et salpêtres en 1691, fut son second fils alors âgé de vingt huit ans, Etienne Berthelot de Pléneuf , “l’un des plus gros munitionnaires de son temps [92]. » En 1706, le troisième fils de François, Jean-Baptiste Berthelot de Duchy , futur receveur général des finances de la généralité de Paris , reprit la fonction pour une courte période avant que son frère, Louis-Henri Berthe­lot de Saint-Lauren t, ne le devienne à son tour en 1706.

La dynastie des Berthelot ne se limitait pas à François et à ses enfants. Son neveu, Simon Berthelot de Belloy , fut également commissaire général des poudres et salpêtres. Son père, Simon Berthelot de La Boissière , avait eu une carrière assez semblable à celle de son frère, participant aux fermes unies (de 1687 à 1691) et à la ferme générale des domaines (de 1666 à 1669). Lui aussi par­ticipa à la fourniture des vivres mais, paralysé en 1686, il dut lais­ser la direction de ses affaires à ses fils. L’aîné, Simon Berthelot de Belloy, épousa Claude Landais  qui n’était autre que la sœur du trésorier général de l’artillerie, Etienne Landais. Ce dernier avait succédé à son père, lequel avait déjà travaillé avec le clan Berthe­lot et pas uniquement pour l’artillerie. Fermier général de 1668 à 1674, il avait été entre autre actionnaire de la compagnie des In­des occidentales. Cette alliance renforçait le rôle des Berthelot dans les affaires d’artillerie. Ce système d’alliances entre membres de la grande finance ne fut pas uniquement le propre de cette fa­mille, leurs successeurs à la tête de la ferme générale des poudres et salpêtres agirent de même [93].

Avec l’achèvement (avant son terme) du bail de Ducayet  en avril 1729, se terminait la carrière des Berthelot dans la fourni­ture des poudres, au profit d’autres familles et en particulier de celle des Micault . Ces derniers furent commissaires généraux des poudres et salpêtres jusqu’à la fin de notre période. Ils étaient liés aux plus grandes familles de financiers du XVIIIe siècle : les Pâris  et les Laborde . Joseph Micault d’Harvelay  était le neveu de Jean Pâris de Monmartel , troisième des quatre frère Pâris. En 1724, il avait succédé à son frère Antoine [94] dans sa charge de garde du trésor royal et ne devait la quitter qu’en 1735, date à laquelle Joseph lui succéda. Ce dernier avait épousé une fille de Madame de Nettine , banquier de l’impératrice à Bruxelles. Par cette alliance, il devenait le beau-frère de Jean-Joseph Laborde , d’origine béarnaise mais né en Espagne et naturalisé en 1749. La famille Laborde avait fait fortune dans le commerce de la laine puis dans celui des matières précieuses. Jean-Joseph était devenu le banquier de la Cour et le confident de Choiseul , lequel avait souhaité cette alliance entre le clan Pâris et la famille Laborde [95].

A travers ces différents exemples, nous constatons que la ferme générale des poudres et salpêtres n’était ni la seule, ni la principale activité de ses membres. La grande diversité des activi­tés est caractéristique de ces financiers à commencer par François Berthelot .

2 – Des activités diversifiées :

S’il devint commissaire général des poudres et salpêtres en 1664, il en exerçait les fonctions depuis le traité des Pyrénées . Fort de cette expérience, il est probable qu’il fut consulté pour mettre sur pied la ferme. Dès 1663, il prit des intérêts dans la ferme gé­nérale des aides (jusqu’en 1668), puis dans celle des gabelles du Dauphiné , de Provence  et du Lyonnais  de 1667 à 1677, et enfin dans les fermes unies de 1668 à 1702. La plupart des intéressés au marché des poudres et salpêtres participèrent à la ferme générale, non seulement chez les Berthelot, mais aussi chez les Dalmas , les Riout d’Ouilly , les Dodun  ou les Pomponne  de Lantage par exem­ple.

Secrétaire du roi, là aussi comme un grand nombre de fer­miers, François Berthelot participa également à l’activité coloniale de la France, devenant même en 1676, comte de Saint-Laurent, îlot sur le fleuve du même nom, en reconnaissance de ses services. Son rôle dans la Compagnie des Indes  occidentales  fut tout aussi important, comme celui de Michel Bégon , tous les deux attachés à Colbert . Louis-Henri Berthelot de Saint-Laurent  devint même directeur de la Compagnie des Indes  en 1719.

Malgré cette diversité, tous les financiers eurent un do­maine privilégié [96], et pour ceux qui nous intéressent ce fut l’approvisionnement des armées, la fourniture des poudres et sal­pêtres n’en étant qu’un élément. Les Berthelot s’y firent une solide réputation, à commencer par François.

« Il bénéficia (…) d’un quasi monopole dans la fourniture des armées de terre et de mer, qu’il partagea avec ses amis et asso­ciés, François Jacquier  et Samuel Daliès de La Tour  [97]. » [98]

En fait, c’est tout le clan Berthelot qui y participa, soit en association avec François comme pour son frère Simon, soit en prenant sa succession. Parmi les dix enfants de François et de Si­mon, au moins six participèrent à l’approvisionnement des ar­mées, “tout naturellement” comme le précise Daniel Dessert. L’un d’eux en particulier y fit fortune : Etienne Berthelot de Pléneuf .

Il commença réellement sa carrière à la mort de Louvois , succédant à son père comme commissaire général des poudres et salpêtres, mais aussi en assurant le ravitaillement en vivres des armées françaises lors de la guerre de la ligue d’Augsbourg . En le protégeant, Barbezieux  poursuivait la politique de son père. Sou­haitant poursuivre cette collaboration, Chamillart  lui confia la fourniture des troupes royales en Italie  en 1701. Pléneuf quitta alors ses fonctions au sein de la ferme des poudres et salpêtres où la famille était toujours très bien représentée. Il se livra à de telles malversations dans la péninsule qu’il dut rentrer à Paris en 1706, laissant à son frère, Jean-Baptiste Berthelot de Duchy , le soin de reprendre ses affaires. Cependant, toujours soutenu par Chamil­lar t dont il devint le premier commis en 1707, Pléneuf ne fut pas inquiété. Il ne fut pas le seul de nos financiers à bénéficier de rap­ports privilégiés avec l’État et le pouvoir royal, éléments essentiels pour leur réussite.

3 – Les rapports avec le pouvoir royal :

La fortune du clan Berthelot fut essentiellement due à la volonté et au soutien de Colbert . Arrivé aux affaires, ce dernier décida de remettre de l’ordre dans les finances du royaume et de mettre fin à certains agissements du surintendant des finances et des financiers l’entourant. Pour mener à bien cette politique, il utilisa les pouvoirs à sa disposition et surtout un certain nombre de financiers fidèles, sans lesquels toute restructuration du sys­tème était impossible. Si la chute de Fouquet  poussa certains d’entre eux à se rapprocher de Colbert, comme Pierre Dalibert  [99] ou Nicolas de Fremont , d’autres apparurent (dans des circonstan­ces assez obscures), tels Samuel Daliès de La Tour  ou François Berthelot . Le changement d’équipe ne s’effectua pas dès l’arrestation du surintendant général des finances. Il fallut atten­dre deux ou trois ans pour voir cette nouvelle génération prendre le contrôle des fermes, et notamment celle des poudres et salpê­tres [100]. La protection de Colbert permit d’ailleurs à François Ber­thelot d’intervenir en faveur de son ancien maître, François Jac­quie r qui, en raison des services rendus à Fouquet dans le passé, avait été arrêté et condamné à payer huit millions de livres. Sans l’intervention de son ancien commis, la carrière du financier se serait probablement achevée, mais Colbert, conscient de ses quali­tés, lui permit de revenir en grâce [101].

Michel Bégon dut également son ascension sociale à cette appartenance au “lobby Colbert ”, sa famille étant liée à celle de la femme de Jean-Baptiste Colbert, et ce n’était pas un hasard s’il avait réalisé l’essentiel de ses activités pour la Marine. Les Bru­net, qui contrôlèrent la ferme des poudres entre 1685 et 1687, étaient également liés à la famille du ministre, Paul-Etienne Bru­net de Ranc y ayant épousé une cousine de Colbert, et sa fille s’étant mariée avec un fils de Colbert de Croissy. Autre commis­saire général des poudres et salpêtres, François Moricet  de La Cour dut probablement sa grande carrière au mariage de sa sœur, Marie, avec le financier Pierre Deschiens  [102], lequel était passé au service de Colbert à la chute de Fouquet .

Derrière ces personnes, il ne faut pas oublier que c’est toute leur parenté qui profitait de ces appuis. Si François Berthelot avait bénéficié de la confiance de Colbert , c’est toute la famille qui entra dans le monde de la finance, à commencer par son frère et ses beaux-frères. Les successeurs des Berthelot à la tête de la ferme générale des poudres et salpêtres bénéficièrent eux aussi d’appuis. La réussite de Joseph Micault  d’Harvelay s’explique en grande partie par celle des frères Pâris , lesquels avaient profité du soutien du duc de Bourbon . L’alliance entre Micault d’Harvelay et Jean-Joseph Laborde  par leur mariage avec les sœurs Nettine  fut avant tout la conséquence de la volonté de Choiseul d’unir le clan Pâris avec le nouveau banquier de la Cour afin de renforcer la po­sition de ce dernier. Les soutiens ministériels ne furent pas les seuls utilisés car trouver une personne bienveillante dans l’entourage directe du roi pouvait être tout aussi utile et nos deux familles de marchands de poudre y eurent recours.

Née en 1698, la fille aînée de Pléneuf, Agnès, avait été ma­riée avec Louis de Prie , baron de Plasnes, gouverneur de Bourbon -Lancy et brigadier des armées du roi. Issu d’une famille de vieille noblesse, c’était un grand honneur pour notre financier que ce pa­rent de la duchesse de Ventadour  ait épousé sa fille, même si celle-ci disposait d’une belle dot comme le notait Saint-Simon .

« Il (le marquis de Prie ) n’avoit presque rien; il avoit de l’esprit et du savoir ; il étoit dans le service; mais la paix l’arrêtoit tout court. L’ambition de cheminée le tourna vers les ambassades, mais point de bien pour les soutenir; il le trouvoit chez Pléneuf, et Pléneuf fut ébloui du parrain du Roi [103]. »

En 1716, une chambre de justice fut constituée afin de véri­fier un certain nombre d’affaires concernant les financiers dont les activités de Pléneuf qui était loin d’être le seul à être concerné. Craignant d’être arrêté, il quitta le royaume pour se réfugier au­près de son gendre, ambassadeur de France à Turin  depuis 1713 [104]. En 1718, Madame de Prie  revint en France et, devenue la maîtresse du duc de Bourbon , elle put obtenir pour son père le droit de revenir en France. Il faut noter que la fin de la carrière de financier de la famille Berthelot correspond avec la disgrâce du duc de Bourbon et l’exil de Madame de Prie en 1726, sans qu’il soit possible d’établir un lien formel entre les deux événements.

Le second exemple est encore plus célèbre et eut encore plus de poids [105]. En 1745, Pâris de Monmartel et le Normant de Tournehem [106] firent tout pour favoriser les amours de Louis XV avec Jeanne-Antoinette Le Normant  d’Etioles, née Poisson et fu­ture marquise de Pompadour . Cette fille d’un commis des frères Pâris avait épousé en 1741 Charles-Guillaume Le Normant d’Etioles, futur fermier général et neveu de Tournehem dont on soupçonnait la paternité de la jeune fille (tout comme Pâris de Monmartel). Même si les frères Pâris  et les Micault  n’avaient pas attendu cette liaison royale pour jouer un rôle de premier plan dans les finances du royaume, celui-ci fut renforcé par l’influence de Madame de Pompadour sur le roi comme le constata d’Argenson  :

« Madame de Pompadour  et sa famille se rendent de plus en plus maître de toutes les affaires [107]. »

Parmi ses protégés se trouvait Jean-Joseph Laborde , beau-frère de Joseph Micault d’Harvelay . Ces protections ne doivent pas faire croire que les financiers étaient intouchables.

Nous avons vu dans quelles circonstances François Ber­thelot parvint aux affaires après la chute de Fouquet , et comment celle-ci faillit provoquer la disgrâce de François Jacquier . La fin du clan Berthelot est tout aussi intéressante. Tout puissants jusqu’au lendemain de la guerre de Succession d’Espagne, les membres de cette famille firent faillite les uns après les autres durant la Ré­gence, à l’image de Gabriel Berthelot de Mareuil , fils de Simon Berthelot, ou à celle de Pléneuf . L’étude de la descendance de ce dernier est riche en enseignements.

Deux d’entre eux furent conseillers au Parlement, Louis Berthelot de Monchesne  devenant même intendant de Flandre . L’alliance voulue par François avec la famille Potier de Novion  portait probablement ses fruits. François Berthelot de Pléneuf  entra dans la carrière militaire devenant lieutenant-général des armées du roi et commandant de deux compagnies de cadets-gen­thillommes du roi de Pologne, duc de Lorraine et de Bar, sans doute grâce à l’appui de sa sœur, Madame de Prie , laquelle avait favorisé l’union de Louis XV avec Marie Leszczynska. Trois autres enfants étaient devenus membres du clergé [108]. Le dernier finan­cier qui nous soit connu fut Nicolas Berthelot de Jouy . La faillite toucha également Michel Bégon  qui dut céder sa terre de Mont­fermeil en 1719, à Augustin Blondel , seigneur de Gagny, qui d’ailleurs allait aussi lui succéder dans la ferme générale des pou­dres et salpêtres.

Cet enchaînement des faillites peut s’expliquer par deux phénomènes. Incontestablement, si la guerre de Succession d’Espagne fut l’occasion pour certains de faire des affaires, il sem­ble qu’elle ait aussi considérablement fragilisé la position d’autres financiers, à commencer par les Berthelot. La décision de contrôler les fortunes des gens de finance en 1716 fut également à l’origine de leurs déboires, comme nous l’avons vu avec Pléneuf. L’appui de Madame de Prie , et donc du duc de Bourbon , avait permis d’en atténuer l’effet mais le temps de la splendeur était passé, surtout avec la disgrâce de ce dernier.

L’exil sur ses terres de Chantilly  du descendant du Grand Condé, permit également au cardinal de Fleury  de se débarrasser, provisoirement, de Lantage de Selicourt , des Micault  et des Pâris . Leur savoir-faire s’avéra rapidement indispensable et, en 1729, ces trois familles contrôlaient la ferme générale des poudres et salpê­tres. Ces exemples prouvent que la puissance des financiers, si elle était bien réelle, restait soumise à la volonté royale.

[1] S.H.A.T., fonds artillerie 1w1, ordonnance royale de décembre 1601.

[2] A.N., AD VI 16, “édit du Roy pour la fourniture des arsenaux et magasins de son artillerie de deux cens cinquante milliers de salpêtre”, le 8 mai 1634, à Saint-Germain en Laye .

[3] A.N., AD VI 16, “édit du Roy pour la fourniture des arsenaux et magasins de son artillerie de deux cens cinquante milliers de salpêtre”, le 8 mai 1634, à Saint-Germain en Laye .

[4] S.H.A.T., série A-1 3467, mémoire anonyme sur le salpêtre (1774).

[5] A.N., AD VI 16, “édit du Roy pour la fourniture des arsenaux et magasins de son artillerie de deux cens cinquante milliers de salpêtre”, le 8 mai 1634, à Saint-Germain en Laye , p.5.

[6] A.N., AD VI 16, “ordonnance du Roy sur le faict et règlement des poudres et salpetres de France”, le 8 octobre 1640, p.3.

[7]  ibid.

[8] A.N., AD VI 16, “bail fait par le roy à maistre François Berthelot, commissaire général des poudres et salpestres de France, pour la fourniture de quatre cens milliers de poudres et salpestres par chacun an”, le 31 décembre 1664.

[9] François Berthelot , fils d’un receveur des tailles de Montdidier , fut l’un des grands financiers de la seconde moitié du XVIIe siècle. Son activité principale fut l’approvisionnement des armées, notamment en poudre. Il fut commissaire général des poudres et salpêtres de 1664 à 1684 et de 1687 à 1690. Il mourut en 1712.

[10] François Jacquier  fut l’un des plus grands munitionnaires du royaume au milieu du XVIIe siècle, ainsi qu’un financier avisé. Il travailla pour le cardinal Mazarin et pour le surintendant des finances, Fouquet , ce qui faillit causer sa perte en 1661. Avec l’aide de François Berthelot , il put rentrer en grâce et poursuivre ses activités financières.

[11] A.N., AD VI 16, “bail fait par le roy à maistre François Berthelot, commissaire général des poudres et salpestres de France, pour la fourniture de quatre cens milliers de poudres et salpestres par chacun an”, le 31 décembre 1664, p.2.

[12] Le roi pouvait exiger du salpêtre à la place de la poudre. Celle-ci devait obligatoirement être de trois cuites.

[13] S.H.A.T., fonds artillerie 4w571, arrêt du conseil du Roy, du 10 décembre 1669.

[14] A.N., AD VI 16, “bail fait par le roy à maistre François Berthelot, commissaire général des poudres et salpestres de France, pour la fourniture de quatre cens milliers de poudres et salpestres par chacun an”, le 31 décembre 1664, p.3.

[15] A.N., AD VI 16, « bail fait par le roy à maistre François Berthelot , commissaire général des poudres et salpestres de France, pour la fourniture de quatre cens milliers de poudres et salpestres par chacun an », le 31 décembre 1664, article XVIII, p.14..

[16] A.N., AD VI 16, « bail fait par le Roy à maistre Claude Durié , bourgeois de Paris, de la ferme générale du droit royal de la fabrique, vente et débit des poudres et salpestres de France, pour neuf années », le 24 juin 1684, à Versailles , article XX, p.15.

[17] A.N., AD VI 16, “commission de Monseigneur le grand-maistre de l’artillerie de France à Monsieur Berthelot, commissaire général de l’artillerie, poudres et selpêtres”, le 10 octobre 1687, à l’Arsenal.

[18] A.N., AD VI 16, “commission de Monseigneur le grand-maistre de l’artillerie de France à Monsieur Berthelot, commissaire général de l’artillerie, poudres et selpêtres”, le 10 octobre 1687, à l’Arsenal.

[19] S.H.A.T., fonds artillerie 4w662, bail de Grandchamp  pour la fabrique des poudres et salpêtres, le 26 août 1690, à Versailles .

[20] Etienne Berthelot de Pleneuf  (1663-1727) succéda à son père en tant que munitionnaire. Bénéficiant de la confiance de Barbezieux  puis de celle de Chamillart , il put s’enrichir, pas toujours de façon irréprochable. A la mort de Louis XIV, il fut inquiéter comme de nombreux financiers et dut se réfugier à la cour de Turin . Grâce à sa fille, madame de Prie , maîtresse du duc de Bourbon , il put revenir en France.

[21] S.H.A.T., fonds artillerie 4w662, bail de Grandchamp  pour la fabrique des poudres et salpêtres, le 26 août 1690, à Versailles , article XXXIV, p.9.

[22] A.N., AD VI 16, “bail pour la fabrique, fourniture et vente des poudres, salpestres et plomb fait à maistre Jacques Deshayes  pour neuf années”, le 10 novembre 1699.

[23] ibid.

[24] A.N., AD VI 16, « marché général arresté au conseil du Roy contenant les conditions accordées par Sa Majesté à Philippe Paulmier , pour la fabrique des poudres et selpestres, pour neuf années », le 14 septembre 1706.

[25] François Moricet  de La Cour (1644-1710), d’origine champenoise, il entra dans la carrière financière grâce à son beau-frère, Pierre Deschiens . Attaché au service des Colbert , sa principale activité fut l’approvisionnement des armées.

[26] A.N., AD VI 16, “marché général arresté au conseil du Roy contenant les conditions accordées par Sa Majesté à Philippe Paulmier , pour la fabrique des poudres et selpestres, pour neuf années”, le 14 septembre 1706.

[27] S.H.A.T., fonds artillerie 4w571, déclaration du 8 août 1702, sur la suppression de la ferme des plombs.

[28] A.N., AD VI 16, “marché général arresté au conseil du Roy contenant les conditions accordées par Sa Majesté à Philippe Paulmier , pour la fabrique des poudres et selpestres, pour neuf années”, le 14 septembre 1706, p.5.

[29] Ce qui laisserait penser que ces derniers n’avaient aucune part dans le bail d’Etienne Chapelet .

[30] Louis-Henri Berthelot de Saint-Laurent  (1676-1749), fils de François Berthelot, eut des intérêts dans la ferme générale et dans celle des poudres et salpêtres. En 1721, après les déboires financiers arrivés à plusieurs membres de sa famille, il abandonna les affaires pour devenir conseiller puis président à mortier du parlement de Metz .

[31] A.N., AD VI 16, « marché général arresté au conseil du Roy contenant les conditions accordées par Sa Majesté à Philippe Paulmier , pour la fabrique des poudres et selpestres, pour neuf années », le 14 septembre 1706.

[32] S.H.A.T., fonds artillerie 4w571, « déclaration du 8 août 1702, sur la suppression de la ferme des plombs », à Versailles .

[33] A.N., AD VI 16, « résultat du conseil d’Etat du Roy contenant les conditions du bail d’Antoine de la Porte, pour la fourniture des poudres et selpêtres », le 24 mars 1716, à Paris, p.2.

[34] ibid.

[35] A.N., AD VI 16, « arrêt du conseil du Roy du 11 juin 1748, concernant l’incendie général arrivé aux moulins à poudre d’Essones , près Corbeil  », le 5 juillet 1745.

[36] A.N., AD VI 16, « résultat pour la fourniture, vente et débit des poudres et selpêtres, pendant neuf années, à commencer du premier janvier 1725, au profit de François-Pierre Ducayet  », le 29 août 1724, à Fontainebleau .

[37] Nicolas François Berthelot de Jouy  (1661-1741), fils aîné de François Berthelot, fut secrétaire des commandements de la dauphine de Bavière.

[38] A.N., AD VI 16, « résultat portant marché général, arreté au conseil d’Etat du Roy, contenant les conditions accordées par Sa Majesté à Jean Maillot , pour la fabrique des poudres et selpêtres, fourniture des poudres de guerre au Roy et vente générale des poudres et selpêtres à ses sujets », le 12 avril 1729, p.2.

[39] ibid.

[40] A.N., AD VI 16, « résultat du conseil du Roy contenant les conditions du marché de Charles Primard  pour la fabrique, vente et débit des poudres et salpêtres dans toute l’étendue du Royaume, pour neuf ans », le 18 décembre 1736.

[41] A.N., AD VI 16, « résultat du conseil du Roy contenant les conditions du marché de Jacques Mahieu  pour la fabrique, vente et débit des poudres et salpêtres dans toute l’étendue du Royaume, pour neuf ans », le premier mars 1746.

[42] A.N., AD VI 16, « résultat du conseil du Roy contenant les conditions du marché de Jacques Meusnier  pour la fabrique, vente et débit des poudres et salpêtres dans toute l’étendue du Royaume, pour neuf ans », le 3 septembre 1754.

[43] A.N., AD VI 16, « résultat du conseil du Roy contenant les conditions du marché de Rémy Bartholomé  pour la fabrique, vente et débit des poudres et salpêtres dans toute l’étendue du Royaume, pour neuf ans », le 24 juillet 1764.

[44] Dessert Daniel , Argent, pouvoir et société au Grand Siècle, Paris, Fayard, 1984, p.75.

[45] Dessert Daniel, Op. cit., p.74.

[46] A.N., AD VI 16, « bail fait par le Roy à maistre Claude Durié , bourgeois de Paris, de la ferme générale du droit royal de la fabrique, vente et débit des poudres et salpestres de France, pour neuf années », le 24 juin 1684, à Versailles , p.2.

[47] A.N., G-7 1296. En 1724, de La Porte  s’en procura en Hollande  à 15 sols par livre soit plus de deux fois le prix de celui vendu en France à cette époque.

[48] A.N., G-7 1297, mémoire de Philippe Paulmier , le 27 avril 1708.

[49] A.N., AD VI 16, « bail pour la fabrique, fourniture et vente des poudres, salpestres et plomb fait à maistre Jacques Deshayes  pour neuf années », le 10 novembre 1699.

[50] A.N., G-7 1296, marché passé entre Grandchamp  et Joseph Cuxac , le 18 janvier 1691.

[51] A.N., G-7 1296, mémoire de 1701 sur le différent opposant Chapelet  et Poulain .

[52] A.N., G-7 1789.

[53] S.H.A.T., fonds artillerie 4w578, mémoire anonyme sur les poudres (1724).

[54] S.H.A.T., fonds artillerie 4w580, mémoire anonyme sur les poudres (1756).

[55] S.H.A.T., série A-1 3467, mémoire anonyme de 1753, sur la ferme des poudres et salpêtres.

[56] A.N., G-7 1297, état des pertes dues aux accidents pour l’année 1705.

[57] Cf. chapitre 1.

[58] A.N., AD VI 16, « arrêt du conseil du Roy du 11 juin 1748, concernant l’incendie général arrivé aux moulins à poudre d’Essones , près Corbeil  », le 5 juillet 1745.

[59] Les auteurs de l’époque ont souvent déploré le secret entourant les activités de cette ferme. En tant que commissaire général des poudres et salpêtres, Berthelot précisait la quantité de poudre produite par an, ce qui permettait d’évaluer les revenus de la ferme. Vivan Micault  fut beaucoup plus discret sur ce sujet.

[60] A.N., G-7 1297, mémoire de Philippe Paulmier  adressé au roi sur les peines concernant le trafic des poudres et salpêtres (1706).

[61] Camillo Pamphili , né à Rome le 21 février 1622, était le neveu d’Innocent X. Cardinal en 1644, il fut vice-légat à Avignon de 1642 à 1650.

[62] Desvergnes L., Les poudres et salpêtres à Avignon  et dans le Comtat Vénaissin , Sorgues, 1927, p.6.

[63] A.D. du Vaucluse, HH 138, mémoire sur les poudres du Comtat (vers 1750).

[64] A.D. du Vaucluse, manuscrits du musée Calvet 2825, fol.313, mémoire anonyme de 1780.

[65] ibid.

[66] Nicolas-Auguste de La Baume , marquis de Montrevel  (1645-1716), descendant d’une famille de vielle noblesse, participa à la guerre de Dévolution et à la guerre de Hollande  qu’il termina en qualité de brigadier. Présent au siège de Luxembourg (1684), Maréchal de camp en 1688, lieutenant-général des armées du roi en 1693, il reçut son bâton de maréchal en 1703. Envoyé en Languedoc  pour réprimer l’insurrection dans les Cévennes , sa brutalité ne lui permit pas de venir à bout des camisards et il fut nommé commandant en chef de la Guyenne  en 1704.

[67] S.H.A.T., série A-1 1705, lettre de monsieur de Marcilly , le 20 mai 1703, à Uzès .

[68] Naturellement, il était précisé que tous devaient être de bons catholiques.

[69] S.H.A.T., fonds artillerie 4w578.

[70] A.N., G-7 1298, lettre de Voysin  au vice-légat, le 30 septembre 1710, à Versailles .

[71] S.H.A.T., fonds artillerie 4w578, mémoire anonyme de la ferme générale des poudres et salpêtres, s.d. (vers 1765).

[72] Pascal d’Acquaviva , vice-légat, fut aussi gouverneur du château Saint-Ange, à Rome.

[73] A.D. du Vaucluse, HH 148.

[74] S.H.A.T., fonds artillerie 4w578, mémoire anonyme sur les poudres du Comtat (1764).

[75] A.D. du Vaucluse, HH 138.

[76] A.N., AD VI 16, « bail pour la fabrique, fourniture et vente des poudres, salpestres et plomb fait à maistre Jacques Deshayes  pour neuf années », le 10 novembre 1699.

[77] A.N., G-7 1297.

[78] A.N., G-7 1298, état des livraisons des poudres pour l’année 1707.

[79] A.N., G-7 1297, lettre de Paulmier , le 27 juillet 1708, à Paris.

[80] A.N., G-7 1298.

[81] Simon Berthelot de Belloy  (1656-1738), neveu de François Berthelot, receveur des finances de Flandre et de Hainaut (1681-1695), fut fermier général de 1691 à 1695. Il succéda à son cousin en tant que commissaire général des poudres et salpêtres durant la guerre de succession d’Espagne .

[82] A.N., G-7 1298, lettre de Berthelot de Belloy , le 17 octobre 1709, à Paris.

[83] Duc de Saint-Simon, Mémoires, Paris, Ramsay, 1979, 18 vol., tome 17, p.281.

[84] Dessert D., Op. cit., p.535.

[85] Dessert, Op. cit., p.682-683.

[86] Jean-Baptiste Berthelot de Séchelles, neveu de François Berthelot, fut receveur des droits de l’amiral de Provence, receveur des tailles de Figeac et de Villefranche, puis succéda à son père à la tête de la recette générale des finances de Montauban. Comme les autres membres de la famille, il participa à l’approvisionnement des armées.

[87] Aubert de la Chesnaye-Desbois, « Berthelot », Dictionnaire de la noblesse, 1980, Tome 2.

[88] Charles-Auguste de Goyon de Matignon , comte de Gacé (1647-1739), appartenant à une vieille famille de la noblesse d’épée, commença sa carrière militaire lors de la guerre de Dévolution. Après avoir participé à l’expédition de Candie, il se distingua lors de la guerre de Hollande auprès de Condé et de Turenne. Gouverneur de l’Aunis, il fut nommé maréchal de camp en 1688 et fut envoyé combattre en Irlande au service de Jacques II. Présent à Fleurus (1690) et à Steinkerque (1692), il devint lieutenant général des armées du roi en 1693. Après s’être emparé de Huy en 1707, il reçut son bâton de maréchal l’année suivante.

[89] Dessert Daniel, Op. cit.., p.530.

[90] Dessert Daniel, Op. cit.., p.601.

[91] Charles Le Normant , avocat au Parlement, secrétaire du roi, fut fermier général de 1688 à 1712. Son fils, Charles François Paul Le Normant de Tournehem  (1684-1751) lui succéda dans les fermes générales. Grâce à sa nièce, la marquise de Pompadour , il devint directeur général des bâtiments.

[92] Dessert Daniel, Op. cit.., p. 536.

[93] Dessert D., Op. cit.., p. 536-537.

[94] Antoine Pâris  (1668-1733), issu d’une famille de la bourgeoisie dauphinoise, commença par des études de droit. Dès le début de la guerre de la ligue d’Augsbourg , il participa à la fourniture des armées, activité qu’il développa par la suite. Receveur général des finances de la généralité de Grenoble (1712-1722), fermier général (1718-1719), il obtint une charge de garde du trésor royal en 1722. Greffier de l’ordre de Saint-Louis (1722), il devint conseiller d’Etat en 1725.

[95] Durand Y., Les fermiers généraux au XVIIIe siècle, Paris, Maisonneuve et Larose, 1996, p.98.

[96] Dessert Daniel, Op. cit.., p.393.

[97] Samuel Daliès de La Tour (1635-1713), issu d’une famille de financiers protestants de Montauban, commença sa carrière comme commis à la recette des tailles de Montauban. Protégé par Colbert , il devient receveur général du Dauphiné en 1670, contrôleur général des gabelles et greniers à sel de France, lieutenant général de la sénéchaussée de Valence et participe à plusieurs fermes générales de 1660 à 1672. Son rôle dans le développement de la marine de guerre fut déterminant, mais la mort du ministre marqua le début du déclin de cette brillante carrière.

[98] Dessert Daniel, Op. cit.., p.535.

[99] Pierre Dalibert  participa essentiellement aux fermes générales du sud du royaume. Lors de la chute de Fouquet , il passa au service de Colbert , ce qui lui permit d’être peu inquiété. Il œuvra alors pour le développement économique du Languedoc  jusqu’à sa mort, en 1671.

[100] Dessert Daniel, Op. cit.., p.332-333.

[101] Dessert Daniel, Op. cit.., p.609.

[102] Pierre Deschiens , protégé par le prince de Conti, devint contrôleur général des domaines en Champagne . Après la chute de Fouquet , il passa au service de Colbert  et devint contrôleur général des finances d’Amiens  (1663), contrôleur général du trésor de Sa Majesté en la chambre des comptes de Paris (1665) puis contrôleur général du domaine de la ville et généralité de Paris (1666). Il s’intéressa également à l’exploitation de grands domaines fonciers.

[103] Duc de Saint-Simon , Op. cit.., tome 17, p.281.

[104] Duc de Saint-Simon , Op. cit.., tome 12, p.262.

[105] Durand Yves, Op. cit.., p.85-94.

[106] Cf page 64.

[107] Durand Yves, Op. cit.., p.92.

[108] Aubert de la Chesnaye-Desbois F., Berthelot, Op. cit.., Tome II.

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Chapitre I. Fabrication et conservation de la poudre

I – Les composants de la poudre :

La poudre est composée de 3 éléments :

–        le souffre.

–        le charbon.

–        le salpêtre.

1 – Les qualités des éléments de la poudre :

Le souffre provenait essentiellement du sud de l’Italie , no­tamment de la région de Naples  et de celle de l’Etna . Saint-Rémy  précise qu’il existait une petite production en Provence  mais que celui-ci était bien trop gras pour servir à la fabrication de la pou­dre à canon, le qualifiant même « de peste de la poudre 1. » Pour le purifier, on lui ajoutait de l’huile ou de l’alun puis on le faisait bouillir.

Pour le second élément, le charbon provenait de la combus­tion du bois mais pas de n’importe quelle espèce. Après avoir uti­lisé le saule, le coudrier ou l’aulne, le bois de bourdaine leurs avait été préféré 2. Cet arbuste de 3 à 4 mètres de haut étant une espèce courante dans les forêts d’Europe occidentale (notamment dans la Brie  et en Lorraine ), l’approvisionnement ne devait, en théorie, poser aucun problème particulier. Pour être coupé, le bois devait avoir deux ou trois ans d’âge. Cette opération avait lieu avant le mois de mai, lorsque le tronc était chargé de sève, afin d’éviter la formation de nœuds. Perrinet d’Orval  préconisait plutôt l’utilisa-tion des branches que celle du tronc [1]. Après en avoir reti­rer l’écorce, le bois était brûlé pour obtenir ce charbon indispensa­ble à la fabrication de la poudre. L’humidité en étant la pire en­nemie, les braises n’étaient pas éteintes avec de l’eau mais étouf­fées.

Afin de protéger la fabrication de la poudre, le roi dut à plusieurs reprises réglementer la coupe et la vente du bois de bourdaine. Un arrêt du 11 janvier 1689 imposait aux adjudicatai­res des coupes de bois, de le séparer des autres bois, moyennant 2 sols par livre pour en avoir fait le tri [2]. Cette incitation financière fut apparemment insuffisante, un nouvel arrêt du conseil du roi du 7 mai 1709 exigeant de nouveau cette séparation lors des cou­pes [3]. Non seulement les adjudicataires ne l’appliquaient pas, ren­dant l’approvisionnement en bois de bourdaine plus compliqué, mais certains en profitaient pour le vendre jusqu’à 13 fois son prix réel. Les maîtres et officiers des eaux et forêts encouraient pour­tant une amende de 3.000 livres tournois. L’autre problème pour le fermier des poudres était l’utilisation de cette matière première par les vanniers, apparemment en assez grande quantité. Non seulement ils représentaient une concurrence pour la ferme, mais en plus ils avaient tendance à ne pas se soucier de l’âge de l’arbuste, les coupant souvent très jeunes, empêchant leur régéné­ration et menaçant l’espèce dans certaines forêts. En conséquence, l’arrêt leur interdisait d’en utiliser sous peine de devoir payer 300 livres d’amende.

Le troisième élément, le plus important et sujet de nom­breux mémoires et rapports, était le salpêtre. Selon Surirey de Saint-Rémy  [4], il en existait trois sortes.

Celui des Indes provenait essentiellement de la vallée du Gange , plus particulièrement des régions de son embouchure sur le golfe du Bengale . Il était considéré parmi les meilleurs au monde, à tel point qu’il ne nécessitait qu’une seule cuite pour le raffiner au lieu de trois pour le salpêtre français. Un mémoire de 1724 [5] demandait même d’imiter les Hollandais en utilisant exclu­sivement du salpêtre indien car « les hollandois dont la poudre sans contredit vaut mieux que la nostre n’en employent pas d’autre ».

Le salpêtre de houssage se trouvait sur les murs des caves, des celliers, des granges,…, bref dans des lieux sombres, la lumière et l’air ne favorisant pas sa constitution. L’endroit devait être hu­mide pour favoriser la putréfaction mais toutefois à l’abri de la pluie et des inondations pour éviter de laver les murs et les sols et de faire ainsi disparaître la précieuse matière. L’urine en favori­sant aussi la production, les salpêtriers orientaient souvent leurs recherches dans les écuries ou les étables, « voire même dans les lieux où les hommes rendent ordinairement leurs urines [6]. Dans le meilleur des cas, il suffisait de gratter le mur pour récupérer le salpêtre mais le plus souvent il fallait emporter les plâtras et les gravats à l’atelier, surtout après la démolition d’un bâtiment.

La troisième sorte provenait du sol, souvent pour les mê­mes raisons que celles citées précédemment. Selon Siemienowicz  [7], les champs de bataille étaient également d’excellents lieux de re­cherche, surtout si les combats avaient été meurtriers et que les cadavres avaient été enterrés dans des fosses communes. La Valachie  et la Podolie , terres d’affrontements entre les Polonais et les Tatars, étaient apparemment réputées [8].

Pour savoir si le sol contenait du salpêtre, trois méthodes étaient envisageables [9] :

–        en goûtant la terre, celle-ci devait avoir un goût salé et pi­coter la langue ;

–        pour ceux qui n’avaient pas confiance en leur sens gusta­tif, on pouvait jeter de la terre dans le feu, la présence de salpêtre étant révélée par de petites étincelles claires et luisantes ;

–        pour la troisième méthode, il fallait creuser un trou dans le sol, y introduire un fer rougi et le recouvrir de terre. Une fois le fer refroidi, il suffisait de le déterrer et d’observer la présence ou non de tâches blanchâtres, révélatrices de la présence de salpêtre.

Si cette matière était bien connue pour ses propriétés, les scientifiques maîtrisaient mal sa constitution, les connaissances étant uniquement dues aux observations.

« Le salpêtre ne commence à devenir sensible dans ces terres et pierres, qu’au bout d’un certain temps, tout à fait indéterminé et qu’il est pourtant très essentiel de connoître et d’abréger si possi­ble [10]. »

S’ils souhaitaient tant connaître cette durée, c’est qu’ils es­péraient en fabriquer artificiellement, en réunissant les condi­tions les plus favorables à cette reproduction. D’après leurs pre­mières conclusions, « en mêlant fumiers, litière d’animaux, plantes et terres calcaires, marneuses et limoneuses, en faisant des murs de 7 à 8 pieds de haut, arrosés d’urine régulièrement », on pouvait es­pérer obtenir une bonne récolte en peu de temps. Nous ignorons qu’elles furent les suites données à ces propositions. Ces réflexions poursuivaient deux buts :

–        augmenter et maîtriser la production de salpêtre, et donc assurer le travail des ateliers ;

–        éviter les éternels conflits entre les particuliers et les sal­pêtriers.

Hélas, comme le rappelle un mémoire de la ferme des pou­dres en 1758, ce ne fut jamais le cas pour notre période.

« Si il étoit possible de pourvoir aux besoins et à la défense de l’Etat par d’autres moyens, il est certain que les particuliers ne souffriroient aucunes incommodités de la part des salpêtriers mais comme le seul moyen est de récolter tout le salpêtre que la nature peut produire dans le Royaume, cette charge est inévitable [11]. »

Ce n’était pas la première fois que l’on essayait de soulager les particuliers de la si impopulaire récolte du salpêtre.

2 – Une récolte conflictuelle du salpêtre :

En 1635, François Sabathier  avait proposé d’en produire avec les boues et vidanges des basses fosses de la ville de Paris [12]. Cette méthode ayant soi-disant l’avantage d’augmenter la produc­tion, le roi lui confia l’exclusivité de la recherche du salpêtre et de la fabrication des poudres, interdisant aux salpêtriers non pourvus de commission, d’exercer leur profession sous peine de devoir payer 3.000 livres d’amende et de voir leurs ateliers détruits. Cette précipitation du roi à confier à une seule personne la récolte du salpêtre peut sembler curieuse même si elle était censée soulager ses sujets. Sabathier s’empressa d’appliquer l’ordonnance à la let­tre, faisant effectivement détruire plusieurs établissements, afin d’éviter toute concurrence. Malheureusement, le nouvel adjudica­taire des poudres fut incapable dans le même temps de mettre en application ses propositions et, dès l’année suivante, Louis XIII  autorisa de nouveau les salpêtriers à reprendre leur travail. Si le roi avait été si sensible au projet de Sabathier , c’est que la récolte posait de nombreux problèmes, et ce fut le cas tout au long de no­tre période.

L’une des obligations faite aux particuliers, surtout aux maçons, était de donner les gravats et autres terres issus des dé­molitions aux salpêtriers afin de favoriser leur travail. Le statut des membres de cette profession à Paris, en 1665 [13], laisse à penser que cela n’était pas tout le temps le cas. Des personnes étant inté­ressées par les pierres provenant de ces destructions, certains par­ticuliers préféraient les vendre plutôt que de les livrer aux ate­liers, ce qui n’était pas la seule difficulté pour cette profession.

Peu de gens appréciant la venue des salpêtriers dont le passage était souvent synonyme de dégradations, les refus de les laisser entrer étaient nombreux. En 1689, alors que le royaume avait cruellement besoin de salpêtre, Louvois  adressa une lettre à tous les intendants leur demandant d’en favoriser la récolte en remédiant à ces abus.

Comme la noblesse et les officiers du Roy, et de judicature, ont empesché les selpêtriers de votre département d’aller prendre du selpêtre chez eux, Sa Majesté m’a commandé de vous faire sça­voir que son intention est que vous teniez la main à ce qu’ils puis­sent en aller chercher partout où il y en aura en observant ce qui est prescrit par les anciennes ordonnances [14]. »

Déjà alerté par le ministre, l’intendant de Bourgogne  avait rendu une ordonnance deux mois plus tôt [15]. Reconnaissant que les difficultés faites aux salpêtriers par les habitants mettaient en péril la production de salpêtre, celle-ci réaffirmait les droits et les devoirs de chacun. Les ouvriers devaient pouvoir fouiller les mai­sons, granges, caves, celliers, écuries, bergeries, étables… à l’exception des cloîtres et des maisons religieuses pour ne pas troubler la prière de leurs occupants. En revanche, les dépendan­ces devaient être accessibles. En échange, les salpêtriers se trou­vaient dans l’obligation de rétablir les sols, mais cette mesure n’était pas un cadeau fait aux particuliers. Si un local s’était ré­vélé riche en salpêtre, il devait être conservé en l’état. Pour cela, les terres prélevées devaient être remplacées par d’autres tout aussi propices à sa régénération. Ne souhaitant pas les voir reve­nir, les propriétaires avaient déjà tendance à tout faire pour ren­dre leurs sols impropres à cette production, alors si le rétablisse­ment était laissé à leur discrétion, il n’y avait plus aucun espoir d’y faire une bonne récolte. Comme il était difficile de prouver qu’une personne avait empêché le renouvellement du salpêtre, l’ordonnance du duc du Maine  [16] du 31 juillet 1701 précisait que la production ne devait jamais être plus faible qu’à la récolte précé­dente [17].

Cette ordonnance rappelait également qu’à l’exception des bâtiments cités précédemment, aucun local ne devait être fermé aux salpêtriers. Pour certains bâtiments, il était néanmoins indis­pensable de fixer quelques règles de fonctionnement. Les halles publiques ne pouvaient être visitées les jours de marché pour des raisons évidentes d’hygiène. Afin d’éviter l’effondrement du bâti­ment, les salpêtriers ne pouvaient creuser à plus de sept pouces de profondeur et à moins de deux pieds et demi des poteaux. Pour les manufactures, le cas était un peu différent. Celles-ci ne bénéfi­ciaient d’aucune exemption mais la récolte ne devait pas en gêner le fonctionnement. Une telle imprécision était forcément source de futurs litiges. Quant aux bâtiments militaires (fortifications, ma­gasins…), les salpêtriers ne pouvaient y travailler qu’accompagnés d’un officier. Venait ensuite la liste des peines :

–        pour s’être opposé à une visite d’un salpêtrier : 100 livres d’amende plus 5 livres par jour de retard ;

–        pour avoir empêché la régénération des terres : 500 livres d’amende ;

–        pour avoir frappé un salpêtrier : 300 livres d’amende.

Les dégradations des salpêtriers étaient également souvent cause de litiges. L’édit royal de janvier 1634 confirme ce compor­tement pour le moins contestable :

Nostre intention a toujours esté de soulager nos sujets en toutes occasions, qui reçoivent une grande vexation par ceux qui sont commis à la recherche et amas de salpestres, lesquels abusans du pouvoir à eux donnés, se font faire ouverture, et entrent inso­lemment dans toutes les maisons des particuliers et à telles heures qu’il leur plaist, remüent et renversent tout ce qu’ils trouvent dans les dites maisons, les lits et autres meubles, mesmes les bleds et gerbes estans dans les granges, sous prêtexte de chercher les dits salpestres, à la grande perte de nos dits sujets [18]. »

En 1708, le propriétaire d’une écurie réclama une indemni­sation pour les dégâts provoqués par la visite d’un salpêtrier. Mal­gré sa bonne foi, il n’obtint pas réparation, l’ouvrier n’étant pas tenu de le faire [19]. En 1759, la visite des salpêtriers provoqua les plaintes de l’entrepreneur de l’hôpital militaire de Perpignan , le­quel craignait que la récolte ne provoquât des dégâts dans sa cave et gâtât son vin. Il demanda à ce que cela soit constaté avant et après la visite [20]. Le commissaire général des poudres et salpêtres refusa, arguant que le travail en serait beaucoup trop retardé mais sa réponse nous apprend que ce genre de problème arrivait souvent, surtout dans les régions de vignoble. De toutes façons, il était inutile d’en constater les conséquences sur le vin celles-ci étant apparemment bien connues. Sa conclusion résume bien le dilemme posé par la récolte du salpêtre.

Si pour enlever les terres salpêtrées et établir leurs ateliers, les salpêtriers attendoient que les caves, celliers, granges, écuries et autres lieux convenables fussent vuides, ils ne feroient jamais de salpêtre [21]. »

Malgré les multiples recommandations des secrétaires d’Etat à la guerre afin de protéger les salpêtriers, des intendants prirent parfois la défense des habitants, à l’image de celui de Lor­rain e en 1692. Dans son ordonnance, très semblable à celle des autres provinces, les salles basses, les chambres et les cuisines étaient protégées car il n’avait pas pensé que « l’intention du Roy étoit d’empescher les propriétaires d’avoir du pavé ou des plan­chers [22] », preuve que les dégradations commises étaient importan­tes. A en croire cette lettre, certains salpêtriers profitaient de la situation pour exempter certains particuliers moyennant rétribu­tion, pratique totalement illégale. Celle-ci est avérée par un article du bail de Grandchamp  en 1690.

« Les selpêtriers qui seront convaincus d’avoir receu de l’argent, pour se dispenser de recueillir le selpestre dans les lieux où ils se trouveront seront punis exemplairement [23]. »

Ce métier n’était pas sans risque. Si certaines personnes re­fusaient simplement de leur ouvrir la porte, d’autres étaient plus violentes. Le 30 juillet 1707, deux journaliers de l’atelier d’un sal­pêtrier d’Angers  vinrent chez un boulanger. Après avoir constaté la présence de salpêtre, ils y retournèrent l’après-midi pour le ré­colter. Arrivés devant la maison, ils constatèrent que les voisins s’étaient rassemblés dans la rue et alors qu’ils tentaient de ren­trer, le boulanger attrapa l’un d’eux par le col, le jeta à terre, « ap­puyé les genoux sur son estomac et le maltraita avec beaucoup de violence ». Vu l’hostilité ambiante, son camarade ne put venir à son secours. Enfin, le journalier put sortir et là, il perdit connaissance et fut ramené chez lui [24]. Nous ignorons les suites qui furent don­nées à cette affaire, mais nous savons que ce ne fut pas un cas isolé car dans le bail de Claude Durié , de 1684, le roi prenait les salpêtriers sous sa protection et sauvegarde, interdisant formel­lement de les frapper eux ou leur famille [25].

Une ordonnance du duc du Maine  du 31 juillet 1701, exi­geant des particuliers qu’ils ouvrent leur maison, fait aussi allu­sion à ces violences.

« Il arrive journellement que les propriétaires ou locataires des maisons, caves, granges, estables, colombiers, et autres basti­mens, refusent l’entrée d’iceux auxdits selpêtriers, les empêchent de prendre les terres, plastres, gravois et autres matières dont ils ont besoin, et même battent et maltraitent les dits selpêtriers et leurs gens, sans qu’ils en puissent avoir aucune raison, ce qui causeroit la ruine entière de la confection des selpêtres, s’il n’y estoit donné ordre [26]. »

Et cette ordonnance n’était pas la première.

L’arrêt du 10 décembre 1669 [27] interdisait déjà que l’on s’oppose à la recherche du salpêtre. La déclaration du 30 septem­bre 1677 [28] en reprenait les termes, fixant une amende collective de 3.000 livres tournois pour les échevins ne respectant pas la loi. L’arrêt royal du 21 octobre 1702, celui du 9 septembre 1718, du 20 décembre 1755, du 20 avril 1757 ou du 14 février 1758 [29] n’eurent pas plus de succès comme en témoigne un mémoire de la ferme des poudres en 1758.

« Les salpêtriers sont exposés à des contestations continuelles sur la recherche, l’enlèvement, la lessive des terres salpêtrées et sur les remplacements nécessaires par d’autres terres propres à la régé­nération pour les perpétuer (…). Les particuliers employent tous les moyens qu’ils peuvent imaginer dans la seule vüe de s’exempter du travail des salpêtriers, d’un autre côté ceux qui font démolir des maisons et autres édifices leur contestent le droit qu’ils ont d’enlever les pierres et matières salpêtrées qui peuvent se trouver dans les démolitions ou s’ils ne s’y opposent pas, ce n’est qu’à prix d’argent, ou en exigeant de les remplacer par des matériaux neufs [30]. »

Malgré toutes ces difficultés, les récoltes purent tout de même avoir lieu permettant de faire fonctionner les ateliers.

3 – Le raffinage du salpêtre :

Une fois récolté, le salpêtre devait être raffiné afin d’en re­tirer le sel et les matières grasses [31]. Les plâtras et les gravats étaient concassés, tamisés puis conduits aux cuviers. Ces ton­neaux percés dans le fond étaient généralement regroupés en trois bandes de huit. La première était remplie de 2 boisseaux de cen­dre et des terres à raffiner, puis un ouvrier versait environ 10 demi-queues d’eau. Sous le cuvier, des récipients, appelés recet­tes, permettaient de récupérer cette eau désormais chargée de sel et de salpêtre (environ 8 demi-queues par cuvier). Ce premier fil­trage prenait environ 24 heures. Le liquide récupéré était ensuite versé dans un cuvier de la seconde bande rempli de cendre. Selon le même principe que pour la première bande, l’ouvrier obtenait environ 6 demi-queues par cuvier qu’il reversait de nouveau dans un cuvier de la troisième bande rempli d’un boisseau de cendre. Les 4 demi-queues récupérées étaient une dernière fois versées dans un cuvier de la première bande, préalablement vidé de sa terre et chargé de 3 boisseaux de cendre. Les 2 demi-queues obte­nues pouvaient être portées vers la chaudière.

Pendant ce temps, 6 demi-queues d’eau étaient versées dans chaque cuvier de la seconde bande, opération appelée le la­vage. La recette devait ensuite passer dans les cuviers de la troi­sième, de la première et enfin de la seconde bande, à son tour remplie de 3 boisseaux de cendre avant de pouvoir porter le li­quide vers la chaudière. L’opération était renouvelée à l’identique à partie des cuviers de la 3ème bande.

Après ces quatre décantations, le liquide récolté était porté à ébullition dans 15 pintes d’eau pendant 24 heures afin de disso­cier le sel du salpêtre. Une fois l’écume retirée, on laissait reposer pour permettre aux impuretés et au sel de se déposer au fond de la cuve. Le salpêtre était versé dans des bassins puis recouvert, et laissé ainsi 4 jours pour s’égoutter et se cristalliser.

Le sel récupéré posait des problèmes à la ferme des gabel­les. Selon les termes des baux, les salpêtriers devaient le submer­ger, c’est-à-dire le jeter dans la rivière sous le contrôle des gabe­lous [32]. Pour encourager cette pratique, et éviter un commerce illi­cite, ils devaient en échange recevoir 2 sols par livre détruite. Grâce à ce système, le commerce du sel n’était pas désorganisé et, ni la ferme, ni les salpêtriers n’étaient lésés. Pour éviter les dissi­mulations, la production de sel était évaluée à partir de celle du salpêtre en considérant que 100 livres de salpêtre devaient rendre 10 livres de sel. Pour les années 1688 et 1689, l’indemnisation se monta à 37.000 livres tournois [33]. Le principal risque pour la ferme des gabelles était la quantité produite au-delà de l’évaluation. Pour encourager les salpêtriers à la déclarer, celle-ci était payée 3 sols par livre.

Malgré ces précautions, la contrebande du sel semble avoir été une pratique courante chez les salpêtriers, certains refusant même de laisser entrer les commis de la ferme. Les arrêts du conseil du roi [34] n’eurent guère d’efficacité d’autant que le fermier n’avait pas une confiance immodérée en ses propres commis, « tou­jours les premiers pour quelques légères rétributions d’user de connivence avec le salpêtrier ». Pour lutter contre ces fraudes, l’adjudicataire avait été obligé de confier la destruction du sel à des particuliers. Un tel marché avait été passé pour le Languedoc  et le Roussillon  mais, lorsqu’en 1710 le responsable mourut, l’accord ne fut pas reconduit. Deux ans plus tard, la ferme put constater son erreur. En 1710, 200.000 livres avaient été détruites alors qu’en 1712 les commis n’en avaient submergé que 50.000 livres. Même en tenant compte de la réduction de la production de salpêtre dans les dernières années de la guerre de succession d’Espagne , la fraude était estimée à près de 100.000 livres par an [35]. Malheureusement, notre documentation ne nous permet pas de savoir dans quelles mesures ces problèmes subsistèrent pour le reste de notre période.

Une fois débarrassé de son sel, le salpêtre était dit de pre­mière cuite, mais il était encore trop gras pour être utilisé tel quel. Il subissait donc une seconde cuite puis était versé dans des bassins et laissé ainsi pendant cinq jours pour congeler. Une der­nière cuite permettait de le purifier totalement.

Le raffinage étant long, certains inventeurs proposèrent des méthodes plus rapides à l’image de celle de Julien, en 1754. Ce dernier proposa un système permettant de ne raffiner le salpêtre qu’une seule fois, grâce à une seule cuite de 2 heures. Soutenues par Belle-Isle  [36] et Bélidor  [37], des épreuves furent réalisées à l’arsenal de Paris mais celles-ci ne s’avérèrent pas concluantes. La cuite dura en fait 36 heures, et au bout de trois jours, le salpêtre était toujours aussi impropre à la consommation. Le comte d’Eu  ne blâma pas cette démarche mais exprima son scepticisme à l’égard de ces inventeurs.

« Il est naturel d’écouter ceux qui se présentent en présentant l’avantage du service de Votre Majesté, mais l’on découvre assez ordinairement qu’il n’y a rien de moins sûr que leurs secrets [38]. »

Un bon salpêtre devait être blanc, légèrement salé et s’enflammer promptement. Pour s’en assurer, on mettait le feu à un échantillon posé sur une planchette de chêne. Si une flamme jaillissait, le salpêtre était bon. S’il bouillonnait, il était trop gras et s’il pétillait, il n’était pas assez dessalé [39]. Une fois parfaitement raffiné, il pouvait être conduit au moulin.

II – La fabrication de la poudre  :

1 – Les étapes de la fabrication :

La composition de la poudre dépendait de son utilisation future. La poudre ordinaire, utilisée dans l’armée, était composée de 75% de salpêtre, de 12,5% de souffre et de 12,5% de charbon [40]. Si le grain était plus fin, elle était appelée poudre fine ou poudre à giboyer, et destinée aux particuliers. Le chevalier d’Antoni  donne une autre composition, moins chargée en salpêtre (71,16%) [41] mais dont ne fait pas mention Surirey de Saint-Rémy  car celle-ci avait probablement été abandonnée avant la fin du XVIIe siècle. Dans le bail du 24 juin 1684 [42], il était stipulé que la poudre livrée par le fermier devait être composée de 75% de salpêtre. Cette composition resta en vigueur tout au long de notre période mais le sujet ne fut jamais clos. En 1756, Perrinet d’Orval  fit des expé­riences au moulin d’Essonne  dont Gribeauval  fut chargé de dres­ser les procès verbaux [43]. Deux compositions retinrent son atten­tion, toutes deux beaucoup plus riches en salpêtre (80%). La pre­mière, comprenant 15% de charbon et 5% de souffre, s’avéra meil­leure que la poudre ordinaire pour les tirs à faible charge. La se­conde était particulièrement curieuse puisque le souffre en était totalement absent. Elle fut jugée satisfaisante, mais uniquement pour les fortes charges. Malgré ces recherches, la fabrication ordi­naire ne semble pas avoir été modifiée.

Le mélange était mis dans un mortier, le plus souvent en bois ou parfois en cuivre, d’une capacité variant selon les époques mais en moyenne de 16 livres au XVIIe siècle puis de 20 livres au XVIIIe siècle. La poudre était battue pendant 24 heures à raison de 3.500 coups de pilon par heure. Plus cette opération était longue, plus la poudre était de bonne qualité. Pour éviter l’échauffement, et donc les risques d’explosion, un peu d’eau était rajoutée toutes les quatre heures. Après avoir été retirée des mor­tiers, elle était grainée puis tamisée. La partie restante, appelée poussier ou pulvérin, était remise dans les mortiers pour une douzaine d’heures. L’humidité étant la pire ennemie de la poudre, celle-ci était séchée au soleil en été ou dans un four en hiver. Après le séchage, elle était de nouveau tamisée puis mise dans des barils de 100 ou 200 livres [44]. Le chevalier d’Antoni  recommandait de bien la laisser refroidir avant de la conditionner car, sous l’action de la chaleur, le souffre pouvait se liquéfier, scellant les grains entre eux, et transformant la poudre en une pâte peu utili­sable [45]. D’une qualité supérieure, la poudre fine était passée dans un lissoir afin de donner un aspect bien rond aux grains. Cette machine était tout simplement composée de tonneaux attachés entre eux et tournant à l’aide du moulin.

2 – Les moulins à poudre :

Tous les moulins n’avaient pas la même capacité de produc­tion. Avec 63 pilons, le moulin d’Essonne , au sud de Paris, était le plus important du royaume, le seul capable de produire 300.000 livres de poudre par an. Cependant, la qualité d’un tel établisse­ment ne se mesurait pas qu’à son nombre de mortiers et à la capa­cité de ceux-ci. Avant tout, un moulin à poudre devait être bien situé, c’est-à-dire sur une rivière ou sur un fleuve au débit suffi­sant tout au long de l’année et permettant l’acheminement de la poudre vers les arsenaux. A ce titre, l’un des plus beaux était celui de Toulouse  [46]. Situé au nord-ouest de la ville, sur une île au milieu de la Garonne , cet établissement ne risquait pas de manquer d’eau. Grâce au fleuve, le transport des poudres et du salpêtre était grandement facilité. Saint-Jean d’Angély jouissait également d’une excellente réputation [47] car, grâce à la Boutonne  sur laquelle était situé le moulin, il était facile de transporter sa production vers l’arsenal de Rochefort , via la Charente . Cet établissement avait également la grande chance de recevoir le fameux salpêtre des Indes, si réputé auprès des fabricants de poudre.

Tous les établissements n’avaient pas une telle réputation à commencer par celui de Pont-de-Buis . Considéré comme le mou­lin à poudre de Brest , il était en fait situé à une quarantaine de kilomètres au sud de la ville, près de Chateaulin . Malheureuse­ment, la fabrique n’avait pas été établie sur l’Aulne , mais sur un étang situé non loin de là, relié à la rivière par un canal. Non seu­lement ce système exigeait plus d’entretien mais en été le niveau de l’eau était régulièrement trop bas pour pouvoir poursuivre une activité quelconque. Ce moulin avait aussi la particularité d’être divisé en deux bâtiments, l’un de 26 mortiers et l’autre de 16. En théorie, cette disposition paraissait excellente en cas d’accidents mais les deux locaux avaient été construits si près l’un de l’autre que si l’un explosait, l’autre ne pouvait être que détruit. En 1759, le moulin était dans un tel état qu’il fut projeté de le reconstruire un peu plus loin [48].

Le problème de l’eau n’était pas propre à l’établissement breton, le moulin de Saint-Médard , près de Bordeaux , était confronté aux mêmes difficultés, à tel point qu’une seule des deux batteries de 20 mortiers pouvait fonctionner l’été, et encore! Plus grave, le débit très irrégulier de la rivière ralentissait considéra­blement le rythme des pilons et remettait en cause la qualité de la poudre. De plus, Saint-Médard  était situé à 3 lieues de Bordeaux , d’où la nécessité d’organiser des convois de poudre, opération tou­jours délicate [49]. Ces difficultés pouvaient aussi provenir d’un mau­vais entretien des berges en amont du moulin. En 1759, le fermier Jacques Meusnier  se plaignit de la négligence de certains rive­rains, d’autant que cela concernait son plus gros moulin, celui d’Essonne . La terre, en s’effondrant dans la rivière d’Etampes , l’avait à certains endroits rétrécie et, plus grave encore, avait divi­sée son cours en plusieurs bras, réduisant son débit au niveau du moulin. L’activité de celui-ci étant menacée, le roi exigea, par un arrêt du 26 juin 1759, que les propriétaires rétablissent les berges à leurs frais. Si ces derniers n’obtempéraient pas dans les huit jours, le fermier était autorisé à réaliser les travaux, les proprié­taires étant tenus de le rembourser [50].

Le moulin ne devait pas non plus être situé trop près d’une ville en raison des risques d’explosion. Ce fut le cas en novembre 1727, à Verdun  [51]. Un incendie s’y déclara, provoquant une explo­sion qui causa de grands dommages dans la ville. L’occasion était trop belle de reconstruire un nouveau moulin hors de la ville pour la laisser passer. Il restait à trouver l’emplacement. Le site de Belleville , proposé par des officiers d’artillerie fut rapidement re­jeté, sans que nous en connaissions les raisons. Belle-Isle , gouver­neur des trois évêchés, proposa le moulin de Charny  à 5 kilomè­tres au nord de Verdun . Les bâtiments existaient déjà et la Meuse  assurait un débit suffisant ainsi qu’une voie de communication particulièrement pratique. Le site avait toutes les qualités mais il était la propriété de l’évêque de Verdun, lequel l’affermait pour un montant de 500 livres tournois. Le coût de l’indemnisation fit abandonner ce projet.

Le site retenu fut finalement celui de Belleray , à 4 kilomè­tres au sud de Verdun . Le terrain, situé au bord de la Meuse , pré­sentait des avantages identiques à ceux de Charny  et de plus était de peu de valeur car “il ne produisait que des cailloux”. Les tra­vaux furent estimés entre 20 et 21.000 livres. L’adjudicataire des poudres devait payer l’équivalent des travaux de la réparation de l’ancien moulin, soit un peu plus de 6.000 livres, le roi versant les 14 ou 15.000 livres restantes. Comme souvent, le montant définitif dépassa le devis mais cette fois la construction coûta quatre fois plus chère (77.554 livres tournois). Rien que l’aménagement du terrain avait nécessité plus de 13.000 livres tournois et les bâti­ments du moulin environ 48.000 livres tournois. Le reste de la dépense avait servi aux logements des ouvriers, au corps de garde, au grenoir, à la raffinerie et au mur d’enceinte, indispensable dans ce genre d’établissement.

Pourtant, dès son achèvement en 1732, des rapports firent état de défauts de construction. Ainsi, le corps de garde était situé bien trop près des moulins.

Des soldats qui fument, qui vont et viennent pendant le jour et la nuit, et sont à portée d’entrer dans les différentes usines peuvent occasionner des accidents, voller mesme des poudres, et autres matières sans que l’on s’en aperçoive [52]. »

Le problème des vols par les soldats était bien réel. En 1709, Chamillart  avait adressé une circulaire à tous les intendants des places du Nord pour exiger qu’ils mettent fin à ce trafic appa­remment très répandu. Le secrétaire d’État à la guerre demandait que les coupables soient emprisonnés, laissant aux intendants le soin de fixer la peine [53]. Ces vols avaient également lieu dans les équipages mais la généralisation de la gargousse et surtout de la cartouche au XVIIIe siècle avait permis de les réduire un peu.

Le risque des accidents n’était pas non plus imaginaire comme le rappelle une lettre de Pelletier  [54] lors de sa tournée d’inspection au moulin de Maromme .

Les batteries des deux moulins estoient très bien construi­tes, battant avec exactitude, et composées de manière à éviter les accidents qui n’arrivent que trop souvent dans les mouvements de la plus grande part de moulins à poudre du Royaume [55]. »

Pelletier  n’exagérait en rien la fréquence de ces accidents. Pour la seule année 1705, il y en avait eu 11 touchant 9 moulins différents, la plupart dus naturellement à des incendies [56]. Le 24 avril 1705, 150 livres de poudre furent ainsi détruites au moulin de Maromme  et, 15 jours plus tard, un second incendie en détrui­sit encore 140 livres. Dans ce cas, les pertes avaient été mineures mais elles pouvaient être plus importantes, comme à Colmar  le 24 janvier, lorsqu’un incendie ravagea le grenoir, détruisant 11.668 livres de poudre. Quatre mois après, une tempête endommagea le moulin entraînant de nouveau la perte de 1.050 livres. De par leur situation au bord d’un cours d’eau, l’autre menace pour les mou­lins était celle des inondations. Ce fut le cas à Fenestrelles  en 1705 ou à Toulouse  en 1712.

Lors de la concession du bail de la ferme des poudres et salpêtres à Antoine de la Porte en 1716, le roi lui accorda 8.000 livres tournois pour réparer les moulins de Pont-de-Buis , de Ma­romm e et de Lyon , lesquels avaient brûlé [57]. Cette somme était loin de couvrir le coût des dégâts mais il s’agissait là d’une avance, le roi s’engageant à verser aux fermiers 18.000 livres tournois par an, soit 162.000 livres pour la durée du bail, pour faire face à ce type de dépenses. Le montant de cette indemnisation, bien supé­rieure à ce que devait coûter la réfection des trois moulins, confirme la fréquence des incidents dans les fabriques de poudre. Nous pourrions en multiplier les exemples mais les plus specta­culaires qui nous soient parvenus se produisirent à Essonne  en 1745 et 1754.

Le 5 juillet 1745, pour une raison indéterminée, une explo­sion pulvérisa les moulins, tuant 22 personnes et endommageant les bâtiments environnants, notamment ceux de la commanderie Saint-Jean de l’Isle et du chapitre Saint-Spire [58]. Les dégâts furent estimés à au moins 50.000 écus, somme colossale, mais il s’agissait de la plus grande fabrique du royaume. La plupart des habitants d’Essonne  et de Corbeil  ne demandèrent aucune indemnisation, probablement parce qu’ils pensaient qu’ils n’obtiendraient pas gain de cause et non, comme le précise l’arrêt, parce qu’ils étaient “plus portés à plaindre le sort de l’entrepreneur des poudres, qu’occupés au dessein de l’aggraver.”

Le commandeur de Saint Jean n’eut pas la même réaction et exigea du fermier qu’il remboursa les dégâts. Rien n’obligeait les fermiers à le faire mais un règlement du 14 mai 1688 précisait qu’aucun moulin ne pouvait disposer d’un magasin à poudre d’une capacité de 1.000 milles livres afin d’éviter des accidents aux rive­rains. Or, celui d’Essonne  pouvait en contenir 40.000. Le fermier ne pouvait pas faire autrement. Il n’avait aucun intérêt à conser­ver des stocks dans ses moulins mais il ne pouvait en sortir les poudres destinées à l’armée qu’après le passage des officiers d’artillerie. Le Parlement de Paris ne lui accorda aucune circons­tance atténuante, le condamnant à payer les réparations, soit 14.871 livres 5 sols 3 deniers Le commissaire des poudres et salpê­tres, Vivant Micault , fit appel à la justice du roi, arguant qu’il n’était plus possible d’appliquer les conditions du marché avec de telles condamnations. Conscient qu’il ne s’agissait pas là d’un chantage mais d’une réelle menace, le roi cassa l’arrêt du Parle­ment de Paris le 11 juin 1748.

Six ans plus tard, le moulin d’Essonne  bénéficia d’une in­novation : une meule de pierre pour rendre la poudre plus fine. Ce système fonctionnant au moulin de Bruxelles , un ouvrier flamand fit spécialement le déplacement pour l’installer. Un jour, ce der­nier dut s’absenter un court instant, laissant seul son interprète. Celui-ci voulant détacher un peu de matière, prit une plaque de cuivre avec un manche de fer. Le contact avec la pierre provoqua une étincelle qui enflamma la poudre et provoqua une explosion. L’interprète, gravement brûlé au visage et aux jambes, eut la main fracassée et le pouce emporté. Le souffle pulvérisa la toiture dont les éléments retombèrent à 30 toises de là, les murs furent fendus en deux endroits et, naturellement aucune porte ou fenêtre ne résista. Seule la nouvelle machine n’avait pas trop souffert [59]. Cet accident provoqué par un geste maladroit rappelait que la manipulation de la poudre était toujours délicate et quelle devait être confiée à des spécialistes.

Ce personnel des moulins était relativement limité en nom­bre et se composait en général [60] :

–        d’un maître poudrier à 40 livres par mois, chargé de veil­ler au bon fonctionnement des différentes opérations de fabrica­tion.

–        d’un tonnelier à 30 livres par mois chargé de la fabrication des barils et des chapes.

–        d’un garde magasin à 25 livres par mois.

–        d’au moins deux ouvriers à 24 livres par mois mais leur nombre pouvait fortement varier selon l’activité de l’établissement. D’après l’inspection de 1759, le moulin de Ma­romm e employait dix ouvriers. Les salaires y étaient un peu plus élevés que dans les autres établissements (de 5 à 10 livres par mois selon les emplois), sans que nous ayons d’explications à ce sujet [61].

En tous cas, il n’existe aucune trace dans les documents d’une différence de la qualité du travail dans les différents mou­lins, ce qui ne signifie pas que la poudre ait toujours été d’excellente qualité.

3 – L’évolution de la qualité de la poudre :

La qualité des poudres ne fut pas toujours très bonne, soit par incompétence, soit par escroquerie. Sur ce point, un mémoire anonyme de 1724 est sans ménagement pour la ferme des poudres.

La fabrique des poudres de guerre est très négligée et il s’y commet plusieurs abus par les commis que la compagnie y employe, lesquels n’ont pas la capacité, ny les lumières nécessaires pour per­fectionner cet ouvrage qui est des plus importants et de la dernière conséquence pour la guerre [62]. »

Parmi les fraudes, trois revenaient plus fréquemment :

–        le salpêtre utilisé n’était que deux cuites au lieu de trois. Par ce moyen, le salpêtrier limitait le déchet évalué à 30% pour une troisième cuite et pouvait donc le vendre moins cher au fer­mier, lequel n’était pas dupe. La graisse contenue dans ce salpêtre réduisait terriblement la qualité de la poudre.

–        le second reproche était dû plus à la négligence qu’à la malhonnêteté. La poudre n’était pas séchée assez longtemps et pas assez tamisée.

–        enfin, les barils de 200 livres n’étaient pas toujours du poids escompté. Il était fréquent d’en trouver de 193 à 197 livres voire même de 184 livres seulement.

Ce document n’est pas exhaustif car il existait d’autres malversations. Le fermier devant radouber les anciennes poudres, il lui arrivait parfois de les mélanger avec les nouvelles et de ven­dre celles-ci comme si elles étaient totalement neuves. Chapelet  fut accusé pour de telles pratiques.

Les problèmes semblent avoir été particulièrement sensi­bles au lendemain de la guerre de Hollande , à tel point qu’un rè­glement fut passé le 4 avril 1686 pour éprouver désormais les poudres après leur fabrication [63].

Sa Majesté ayant esté informée que les poudres qui ont esté livrées dans les magasins et ses places pendant les cinq ou six der­nières années n’étoient pas de la bonté et de la qualité requises pour que l’on put tirer le service nécessaire pour la conservation et main­tien de ses places, et la défense de l’Etat, elle auroit donné ses or­dres pour faire examiner et reconnoistre d’où pouvoit procéder cette défectuosité [64]. »

Le règlement distinguait trois causes principales :

–        le salpêtre était trop gras et trop salé, donc probablement d’une ou deux cuites seulement.

–        le charbon utilisé n’était pas de bois de bourdaine mais de saule, ce dernier étant d’une qualité inférieure.

–        pour gagner du temps et augmenter la production, la pou­dre n’était battue qu’une douzaine d’heures au lieu de 24.

Le règlement interdisait désormais de telles pratiques mais imposait surtout des épreuves aux fermiers. Celles-ci devaient être réalisées dans les moulins par les officiers d’artillerie avec de pe­tits mortiers de bronze, appelés des mortiers à éprouver la poudre. Leur chambre contenait une très faible charge de poudre (4 on­ces) [65]. Leur calibre était en revanche très important puisque les mortiers devaient tirer des projectiles de 60 livres. Pour qu’une poudre soit acceptée, le boulet devait être projeté à au moins 55 toises (107 mètres).

Dans sa volonté d’améliorer la qualité des poudres, le secré­taire d’Etat à la guerre, sans doute sur le conseil des officiers d’artillerie, avait fixé la limite beaucoup trop haut. Les premières épreuves démontrèrent qu’aucune poudre ou presque ne pourrait propulser un boulet à une telle distance. Le 18 septembre 1686, l’épreuve fut modifiée [66]. Au lieu d’être chargé à 2 onces, le mortier l’était désormais à 3 onces et la portée était réduite de 5 toises (environ 10 mètres). Malgré cet allégement, les tests n’étaient pas une simple formalité.

Les résultats nous sont rarement parvenus mais nous dis­posons de ceux de Metz  en 1690 [67]. Sur 25 tirs, seuls 6 dépassèrent la limite prévue, le plus long atteignant 56 toises. Le plus surpre­nant est que 6 tirs n’avaient pas dépassé les 40 toises (78 mètres), le plus faible projetant son boulet à seulement 37 toises (72 mè­tres). Malheureusement, nous ignorons quelle fut la part des pou­dres acceptées car il est peu probable que les trois quarts qui n’avaient pas réussi les épreuves aient été refusées. Une lettre de Barbezieux  à Vigny  [68] laisse même à penser que les règlements étaient loin d’être suivi scrupuleusement.

L’on m’a dit que l’on éprouvait point en Flandre  les poudres que les entrepreneurs y fournissaient, je vous prie de donner ordre à ce que l’on en use pas de même de celles que l’on y enverra cette année [69]. »

Aussi surprenant que cela puisse paraître, neuf ans après le règlement imposant les épreuves, celles-ci n’étaient même pas réalisées dans l’un des départements d’artillerie les plus impor­tants du royaume. Le contexte explique cette “négligence”. La guerre de la ligue d’Augsbourg  avait éclaté et la France manquait de poudre. Certains officiers jugèrent plus judicieux d’accepter les poudres quelle que soit leur qualité. De toutes façons, il est évi­dent que dans les départements où elles eurent lieu, les résultats ne furent pas toujours suivis.

En revanche, si ce règlement ne mit pas fin à la fraude, il favorisa globalement l’amélioration de la poudre à tel point qu’à la fin des années 1730, Maritz  [70] demanda de modifier les épreuves pour le canon. La poudre étant plus puissante que par le passé, les fortes charges faisaient terriblement souffrir les bouches à feu. Curieusement, le règlement de 1686 ne fut pas modifié avant la seconde moitié du XVIIIe siècle. En 1752, Vallière  (le fils) [71] ju­geait même une réforme nécessaire.

Il ne pâroit pas qu’il puisse y avoir d’inconvénient à chan­ger l’ordonnance du 18 septembre 1686 qui règle l’épreuve des pou­dres, puisqu’il est aussy généralement reconnu que toutes celles qui se fabriquent actuellement dans le Royaume, portent leur globe bien au-delà de la distance prescrite de la dite ordonnance [72]

En effet, les mortiers à éprouver la poudre envoyaient dé­sormais aisément leurs projectiles, non plus à 50 toises mais à 86 ou 87 toises (environ 169 mètres)!

III – Une conservation problématique :

1 – Le conditionnement des poudres :

 

Une fois fabriquée, la poudre était conditionnée de façon différente selon sa destination. Au sud de la Loire , elle était mise dans des barils de 100 livres pour limiter les difficultés du trans­port, notamment lors des campagnes militaires. Elle était en effet destinée à des provinces au relief accidenté comme le Dauphiné , la Provence , le Roussillon  ou la Guyenne . La poudre étant portée par des mulets, il était hors de question de les surcharger. Au nord de la Loire, les théâtres d’opérations étant moins montagneux (mal­gré les Ardennes ou la Forêt Noire) les barils étaient de 200 livres, enchâssés dans des chapes de bois.

Les barils et les chapes étant à la charge du fermier des poudres, celui-ci était souvent tenté de faire des économies, soit sur la qualité du bois, soit sur son épaisseur. La fraude était d’autant plus aisée que personne dans l’artillerie n’en connaissait exactement les dimensions, à commencer par le directeur général de l’artillerie. Vallière  reconnaissait ne pas savoir « précisément quelle est l’épaisseur que l’on donne aujourd’hui aux douves des barils et chapes des poudres [73] ».

Une chose est certaine, les douves étaient souvent trop minces. Selon un mémoire rédigé à ce sujet en 1730 [74], les merrains utilisés n’avaient que 6 lignes d’épaisseur au lieu de 7, et les dou­ves étaient donc réduites à 2 lignes d’épaisseur au lieu de 4 ou 5. Par mesure d’économie, les tonneliers utilisaient parfois l’aubier, lequel avait souvent tendance à pourrir, rendant le tonneau po­reux. Le problème n’était pas nouveau. Dix ans auparavant, un mémoire avait été rédigé, stigmatisant ces pratiques sans qu’il y eut la moindre réaction. Ces malversations pouvaient conduire à des mésaventures comme celle qui arriva à un convoi de poudre en 1720.

Organisé à Lille , celui-ci devait se rendre à Dunkerque . Les barils étant dans les chapes, il avait été impossible d’en vérifier l’étanchéité. Le convoi se dirigea vers Ypres , mais les routes de Flandre  firent tellement souffrir le chargement que la poudre commença à se répandre sur la chaussée. En l’apprenant, le gou­verneur d’Ypres refusa le passage dans sa ville et fit préparer un chemin pour contourner la cité [75]. Il n’était pas le seul à craindre les convois de poudre. Lors de la guerre de succession d’Espagne , le port de Gênes  fut souvent utilisé pour débarquer les renforts destinés au Milanais . En 1702, toute la poudre y fut débarquée en même temps, entraînant une belle panique dans la ville.

« On a envoyé ces poudres (…) en si grande quantité que cela a donné l’épouvante à toutte la ville, et on peut compter qu’une au­tre fois, on en permetttra point l’entrée [76]. »

L’artillerie avait également des soucis avec le stockage de ses poudres. Dans les magasins, les barils étaient placés dans des chapes et entassés (on disait à l’époque engerbés) sur 5 ou 6 rangs de hauteur mais il arrivait que l’on aille jusqu’à 12 rangs en raison du manque de place. Ce fut le cas à Perpignan  en 1701 où d’Andigné , effrayé par l’état des magasins à poudre, alerta Cha­millar t.

« Les magasins sont presque plains jusques à la voûte (…). Il seroit fort nécessaire de faire, Monseigneur, un magasin à poudre à la ville de Perpignan , car il n’est pas possible que la quantité que nous en avons, puisse contenir dans ceux qui y sont sans se gâter parce que les barils sont à 10 ou 12 de hauteur, et comme ils sont fort simples, cela les fait crever [77]. »

Vauban  puis Bélidor  considéraient que 5 ou 6 rangs de haut étaient déjà trop importants et qu’il ne fallait pas engerber au-delà de 3 [78], mais cette mesure, si elle avait été appliquée, aurait nécessité le doublement du nombre des magasins. Pour pouvoir entasser les barils jusqu’à 10 ou 12 de haut, certains officiers décidaient de les sortir des chapes. Un débat à ce sujet était d’ailleurs ouvert dans l’artillerie.

Les partisans des chapes affirmaient qu’elles seules souf­fraient sous le poids et qu’il fallait qu’elles commencent à s’effondrer pour que les barils soient touchés à leur tour, ce qui, selon eux, n’arrivait pas souvent [79]. Leurs opposants répondaient que les chapes ne faisaient que masquer les dégâts des barils qui supportaient tout de même le poids des rangées supérieures. Sous la pression, les cercles cédaient et les douves s’écartaient, laissant échapper la poudre. Pour cette raison, lors du radoub de 200 000 livres de poudre à Douai  en 1720, les officiers d’artillerie eurent la mauvaise surprise de trouver sous les chapes un pied de poudre (environ 36 centimètres) répandu sur le plancher [80].

Avant le système des chapes, la poudre était mise dans des sacs puis placée dans des barils mais cette méthode avait été abandonnée car les sacs de chanvre prenaient l’humidité et gâ­taient la poudre. En 1767, certains proposèrent de revenir à cette ancienne pratique à condition de veiller à bien sécher les sacs avant leur utilisation [81]. Ce système donnait toute satisfaction mais c’était la négligence des artilleurs qui, selon ses partisans, avait conduit à cet abandon. Son autre avantage était le coût bien moins important d’un sac (15 à 20 sols) par rapport à une chape (40 sols). Enfin, le transport en montagne s’en trouvait grande­ment facilité. Pour défendre son opinion, l’auteur du mémoire af­firmait qu’en 1762, lors d’un radoub au magasin de Caen , un baril fermé depuis 40 ans avait été ouvert et que la poudre qu’il conte­nait était parfaitement utilisable, voire meilleure que les poudres les plus récentes, car elle avait été mise dans des sacs.

2 – Des magasins à poudre souvent inadaptés :

Au-delà de ces avis contradictoires, tous étaient d’accord pour reconnaître que la cause principale de la dégradation de la poudre était l’état des magasins, à commencer par celui de Caen , où un radoub était nécessaire tous les deux ans. Ceux de Bergues  n’étaient pas meilleurs.

« Il n’y a à Bergues  que de petits magasins qui sont très mauvais et qui d’ailleurs ne suffisent pas pour serrer les munitions et attirails d’artillerie [82]

« Le mémoire du comte de Thomassin  [83], de 1752, était édi­fiant [84]. Selon lui, les tours et les portes, toujours trop humides, ne devaient pas servir de magasins à poudre or cela était fréquem­ment le cas. En 1764, rien que pour les six places de la direction de La Fère , quatre avaient des magasins situés dans ce genre de lieux [85]. Même une ville comme Strasbourg , disposant pourtant de magasins aménagés dans les nouveaux bastions, connaissait ce genre de problèmes et depuis longtemps. En 1690, Louvois  avait déjà interdit d’utiliser le souterrain de la porte de Pierre car on ne devait « se servir des lieux humides pour resserrer de la poudre que dans une extrême nécessité [86]. » Vœux pieux tant le royaume man­quait de magasins. Sept ans plus tard, 10 000 livres de poudre y étaient encore entreposées, même si ce souterrain pouvait en contenir 15.000 [87]. Ces lieux n’étaient pas les seuls à poser des pro­blèmes.

« L’on observe encore que les magasins à poudre, ou autres bâtiments à cet usage ne sont pas tous parfaitement en bon état, il manque aux uns des planches, aux autres des portes, des fenêtres et des contrevents, à d’autres sont des pièces de bois bruttes et sinueu­ses qui servent de chantier [88]» 

Non seulement ces conditions pouvaient entraîner l’humidité du magasin mais même l’état des planchers pouvait compromettre l’équilibre de certains empilements de barils. Le mur offrait parfois un appui salutaire qui n’empêchait toutefois pas certaines chutes. Plus curieux, il arrivait à certains barils de… flotter. Entre 1703 et 1706, le magasin d’Hesdin  fut inondé à deux reprises. Les poudres étaient tellement gâtées que le fermier re­fusa de les radouber si on ne lui accordait pas au moins 10% de déchet, ce qui, compte tenu des circonstances, fut obtenu sans pro­blème [89]. Dans ce cas, au moins connaissait-on l’état réel des pou­dres car il arrivait parfois que des magasins ne soient pas ouverts pendant plusieurs années comme au château de Lichtenberg . Cer­tes, la place n’était pas d’une importance majeure mais, en 1706, les trois quarts des poudres, soit 9.600 livres, étaient hors d’usage. Le garde-magasin, âgé de 85 ans, n’avait pas ouvert la salle depuis quatre ans [90] !

La situation des bâtiments pouvait aussi poser des problè­mes. A Bapaume , le magasin (pouvant contenir 70.000 livres de poudre) était contigu à un terrain où certains habitants venaient s’exercer au tir à l’arc. Selon Saint-Périer  [91], ces derniers n’hésitaient pas à y boire et à y fumer, faisant courir un risque évident au contenu du bâtiment. Plus grave, les 6 magasins de Perpignan  étaient tellement proches les uns des autres que si la foudre venait par malheur à en frapper un, tous les autres étaient irrémédiablement condamnés. Le plus petit ne contenait que 9.000 livres mais le plus grand en renfermait 50.000 [92].

Pour Thomassin , la construction de grands magasins était une erreur car ils étaient trop exposés et difficiles à gérer. En cas de siège, il est aisé d’imaginer l’effet que pouvait produire une seule bombe tombant sur un bâtiment contenant 150.000 livres de poudre. En 1691, la ville de Nice  avait dû se rendre à Catinat  après que deux magasins à poudre de 80.000 livres et de 20.000 livres aient sauté. La description des lieux après l’explosion laissée par le maréchal est saisissante.

C’est un objet horrible que ce chasteau, tous les logemens sont ruinez, c’est un débris général mêlés de morts où l’infection commence à estre fort grande (…). L’on ne peut pas oster de l’esprit de Monsieur le comte de Frossac  et de beaucoup d’officiers que ce malheur leur est arrivé par une trahison, nous autres avons veu sensiblement que c’est l’effet de nos bombes [93]. »

Comparés aux magasins des principales places fortes fran­çaises, ceux de Nice  étaient tout petits. Sur les sept que comp­taient la ville et la citadelle de Strasbourg , le plus exigu, celui de l’hôpital royal, pouvait contenir 112.800 livres. Quatre avaient une capacité de 122.400 livres et il était possible d’en entreposer 165.600 dans celui d’un bastion et jusqu’à 259.200 livres dans le magasin neuf. Même si ce dernier faisait parti des plus grands du royaume, il en existait de plus vastes comme les deux de Neuf-Brisach , pouvant contenir chacun 300.000 livres ou les trois de Metz  avec une capacité de 500.000 livres chacun [94]. Or, Thomassin  considérait qu’il ne fallait pas dépasser les 139.000 livres.

Il proposait même un nouveau modèle, capable de résister aux bombes car protégé par une maçonnerie de ciment et une ter­rasse en terre [95]. Les finances ne permettant pas d’engager de grandes dépenses[96], ce projet fur écarté et d’Angervilliers  proposa d’établir des entresols dans les magasins existants. L’idée du se­crétaire d’État à la guerre ne trouva guère d’écho auprès des offi­ciers d’artillerie, ces derniers craignant une fragilisation excessive des bâtiments.

Un autre élément devait contribuer au bon état des pou­dres : leur radoub assuré par l’entrepreneur des poudres et salpê­tres. Son marché lui imposait une certaine quantité à remettre en état, celle-ci pouvant évoluer selon les circonstances. Le radoub pouvait être de deux ordres :

–        soit, il s’agissait de ressécher les poudres, c’est-à-dire les sortir des barils et en ôter l’humidité, souvent inévitable après un séjour dans les magasins. L’opération était relativement simple et ne coûtait pas grand chose, si ce n’est le prix de la main-d’œuvre.

–        soit, il fallait rebattre la poudre. Dans ce cas, la qualité de celle-ci s’étant nettement détériorée, il fallait la ramener dans un moulin, la remettre dans un mortier et la rebattre en réintrodui­sant du salpêtre neuf. Par souci d’économie, il arrivait que la poudre soit battue très peu de temps et mélangée avec de nouvelles poudres à l’aspect plus présentable. Les fermiers les plus malhon­nêtes profitaient de ce mélange pour assurer leurs livraisons de poudres neuves.

 

Malgré ces pratiques condamnables et souvent dénoncées, le roi se contenta tout au long de notre période de ce système d’approvisionnement confié à la ferme des poudres et salpêtres.

1 Surirey de Saint-Rémy  Pierre, Mémoires d’artillerie, Paris, 3ème édition, 1745, tome II, p.310.

2 Le bois de nerprun (ou prunier noir), de la même famille que le bois de bourdaine, était également utilisé.

[1] Perrinet d’Orval , Traité des feux d’artifice pour le spectacle et pour la guerre, Berne, 1750.

[2] S.H.A.T., fonds artillerie 4w571, arrêt du conseil du roi portant obligation aux adjudicataires des ventes du bois de séparer le bois de bourdaine, le 11 janvier 1689.

[3] S.H.A.T., fonds artillerie 4w571, arrêt du conseil du roi, du 7 mai 1709.

[4] Pierre Surirey de Saint-Remy, officier d’artillerie, écrivit Les mémoires d’artillerie en 1697. Ouvrage de référence pour tout artilleur, il fut réédité à deux reprises.

[5] S.H.A.T., fonds artillerie 4w578, mémoire anonyme de 1724 sur les poudres.

[6] Siemienowicz  Casimir, Grand art d’artillerie, Amsterdam, 1651, p.87.

[7] Casimir Siemienowicz  fut lieutenant-général de l’artillerie du roi de Pologne.

[8] Siemienowicz  Casimir, Op. cit.., p.87.

[9] Perrinet d’Orval , Traité des feux d’artifice pour le spectacle et pour la guerre, Berne, 1750.

Siemienowicz  Casimir, Op. cit.., p.87.

[10] A.N., H-1 1447, mémoire de l’académie des sciences (1778).

[11] S.H.A.T., fonds artillerie 4w580, mémoire de la ferme des poudres sur le salpêtre (1758).

[12] A.N., AD VI 16, Ordonnance du Roy sur le faict et règlement des poudres et salpestres de France, le 8 octobre 1640, à Saint-Germain en Laye .

[13] A.N., AD VI 16, Statuts arrestés entre les salpestriers du Roy establis en la ville de Paris, pour la confection des salpestres de France, pour le service de Sa Majesté, le 1er janvier 1665, articles VII et VIII.

[14] S.H.A.T., fonds artillerie 4w579, lettre de Louvois  aux intendants, le 30 octobre 1690, à Versailles .

[15] A.N., G-7 1296, Ordonnance de l’intendant de Bourgogne  sur le règlement de la récolte du salpêtre, le 1er septembre 1690.

[16] Louis-Auguste de Bourbon, duc du Maine (1670-1736), fils légitimé de Louis XIV et de la marquise de Montespan , fit l’apprentissage des armes lors de la guerre de la ligue d’Augsbourg . Nommé grand-maître de l’artillerie en 1694, il tenta, sans grands succès, d’exercer le plus possible sa charge.

[17] S.H.A.T., fonds artillerie 4w579, Ordonnance du duc du Maine  portant injonction à toutes personnes d’ouvrir ou faire ouvrir aux salpetriers les maisons, caves, selliers, bergeries, écuries, granges; colombiers, magasins et autres lieux, pour y prendre les terres qui s’y trouveront propres à faire salpestres, le 31 juillet 1701, à Versailles .

[18] A.N., AD VI 16, Édit du Roy pour la fourniture des arsenaux et magasins de son artillerie, de deux cens cinquante milliers de salpêtre, en janvier 1634, à Saint-Germain en Laye .

[19] A.N., G-7 1297.

[20] S.H.A.T., fonds artillerie 4w580, lettre de La Chapelle, le 25 septembre 1759, à Perpignan .

[21] S.H.A.T., fonds artillerie 4w580, lettre du commissaire général des poudres et salpetres, en1759.

[22] S.H.A.T., série A-1 1157, lettre de l’intendant de Lorraine , le 20 juin 1692, à Metz .

[23] A.N., AD VI 16, Bail de la ferme générale du droit royal de la fabrique, vente et débit des poudres et salpestres de France fait par le Roy à Grandchamp , le 26 août 1690, à Versailles , article XIII, p.6.

[24] A.N., G-7 1297.

[25] A.N., AD VI 16, Bail de la ferme générale du droit royal de la fabrique, vente et débit des poudres et salpestres de France fait par le Roy à Claude Durié, le 24 juin 1684, à Versailles , p.11.

[26] S.H.A.T., fonds artillerie 4w579, Ordonnance du duc du Maine  portant injonction à toutes personnes d’ouvrir ou faire ouvrir aux salpetriers les maisons, caves, selliers, bergeries, écuries, granges, colombiers, magasins et autres lieux, pour y prendre les terres qui s’y trouveront propres à faire salpestres, le 31 juillet 1701, à Versailles .

[27] A.N., G-7 1296, Arrêt du conseil du roi interdisant de s’opposer à la recherche du salpêtre, le 10 décembre 1669.

[28] A.N., G-7 1297, Déclaration royale sur la recherche du salpêtre, le 30 septembre 1677.

[29] Tous ces arrêts du conseil du roi proviennent du fonds artillerie 4w580.

[30] S.H.A.T., fonds artillerie 4w580, mémoire de la ferme des poudres sur le salpêtre (1758).

[31] Surirey de Saint-Rémy  Pierre, Op. cit.., tome II, p.310. – Toutes les descriptions du raffinage du salpêtre sont tirées de cet ouvrage.

[32] A.N., AD VI 16, Bail de la ferme générale du droit royal de la fabrique, vente et débit des poudres et salpestres de France fait par le Roy à Claude Durié, le 24 juin 1684, à Versailles .

[33] Surirey de Saint-Rémy  Pierre, Op. cit.., tome II, titre X.

[34] A.N., AD VI 16, arrêt du conseil du 2 mars 1700.

[35] S.H.A.T., fonds artillerie 4w662, marché passé avec le sieur Fides  pour le dépérissement du sel des salpêtres dans le Languedoc  et le Roussillon .

[36] Charles-Louis Auguste Fouquet de Belle-Isle  (1684-1761), petit-fils du surintendant des finances de Louis XIV, fut nommé gouverneur des trois évêchés. Il devint maréchal de France en 1741. Ambassadeur exceptionnel en Allemagne , il fut rappelé en France au début de la guerre de succession d’Autriche. Il participa à la campagne du Danube et s’empara de Prague avant d’assister à l’élection impériale et d’être nommé chevalier de la toison d’or. Il dut repartir pour la Bohême afin d’assurer la retraite de l’armée prise au piège à Prague. Duc et pair en 1748, académicien en 1756, il fut nommé secrétaire d’Etat à la guerre en 1757.

[37] Bernard Forest de Belidor  (1696-1761), professeur de mathématique à l’école de La Fère  de 1720 à 1741, fut l’auteur de nombreux ouvrages sur l’artillerie et le génie. Il fit de nombreuses expériences sur l’effet de la poudre appliqué au tir des bouches à feu et aux mines.

[38] A.N., M 1017, lettre du comte d’Eu  (1754).

[39] S.H.A.T., série A-1 3467, mémoire sur le salpêtre, de 1753.

[40] Surirey de Saint-Rémy  Pierre, Op. cit.., tome II.

[41] Papacino Antoni Alessandro, chevalier d’ , Essai sur la poudre, Amsterdam, 1763, p.11.

[42] A.N., AD VI 16, « Bail de la ferme générale du droit royal de la fabrique, vente et débit des poudres et salpestres de France fait par le Roy à Claude Durié », le 24 juin 1684, à Versailles , article XIV, p.13.

[43] S.H.A.T., fonds artillerie 4w590, « épreuves des poudres composées par M. Perrinet d’Orval , le 14 février 1756, à Essonne  ».

[44] Surirey de Saint-Rémy  Pierre, Op. cit.., 1745, tome II.

[45] Antoni Alessandro Papacino, chevalier d’ , Op. cit.., p.53.

[46] S.H.A.T., fonds artillerie 4w803, dossier sur le moulin de Toulouse .

[47] S.H.A.T., fonds artillerie 4w804, dossier sur le moulin de Saint-Jean d’Angély .

[48] S.H.A.T., fonds artillerie 4w804, dossier sur le moulin de Pont-de-Buis .

[49] S.H.A.T., fonds artillerie 4w803, dossier sur le moulin de Saint-Médard .

[50] A.N., AD VI 16, arrêt du conseil d’Etat du roi ordonnant aux propriétaires riverains de la rivière d’Etampes  d’en réparer les berges, le 26 juin 1759, à Versailles .

[51] S.H.A.T., fonds artillerie 4w804, dossier sur la construction du moulin de Belleray , en 1732.

[52] S.H.A.T., fonds artillerie 4w804, lettre de Micault  de Courbeton, en 1732.

[53] S.H.A.T., série A-1 2490, lettre de Chamillart , le 18 mai 1709.

[54] Michel-Laurent, chevalier Pelletier , commissaire provincial en 1732, participa aux sièges de Kehl  (1733) et de Philisbourg  (1734). Lieutenant-général d’artillerie en 1741, il suivit l’armée française en Bohème où il fut blessé. Après avoir servi sur le Rhin  et en Flandre , il termina la guerre avec le grade de maréchal de camp. En 1758, il reçut le commandement de l’artillerie de l’armée de Soubise. Présent à Sundershausen  et à Minden , il fut nommé lieutenant-général des armées du roi en 1760.

[55] S.H.A.T., fonds artillerie 4w804, rapport d’inspection de Pelletier , en 1759.

[56] A.N., G-7 1297, évaluation des pertes dues aux incendies pour l’année 1705.

[57] A.N., AD VI 16, « résultat du conseil du Roy contenant les conditions du bail d’Antoine de la Porte », le 24 mars 1716.

[58] A.N., AD VI 16, « arrêt du conseil du Roy du 11 juin 1748, concernant l’incendie général arrivé aux moulins à poudre d’Essonne , près Corbeil  », le 5 juillet 1745.

[59] S.H.A.T., fonds artillerie 4w804, dossier concernant le moulin d’Essonne .

[60] S.H.A.T., fonds artillerie 4w803, personnel du moulin de Saint-Médard , en 1759.

[61] S.H.A.T., fonds artillerie 4w804, personnel du moulin de Maromme , en 1759.

[62] S.H.A.T., fonds artillerie 4w578, mémoire anonyme sur la ferme des poudres et salpêtres, en 1724.

[63] Ce règlement fut peut être également pris pour mettre en difficulté le fermier des poudres et pouvoir ainsi dénoncer le bail. Cf chapitre 14.

[64] S.H.A.T., fonds artillerie 4w590, règlement pour les épreuves des poudres, le 4 avril 1686, à Versailles .

[65] Pour l’épreuve, le mortier était chargée de 2 onces de poudre (61 grammes).

[66] S.H.A.T., fonds artillerie 4w590, règlement pour les épreuves des poudres, le 18 septembre 1686, à Versailles .

[67] S.H.A.T., série A-1 972, résultats des épreuves réalisées à Metz , en 1690.

[68] Jean-Baptiste de Vigny  (1645-1707) fut nommé lieutenant-colonel du nouveau régiment des bombardiers (1684), puis lieutenant-général d’artillerie quatre ans plus tard. Il dirigea l’artillerie aux sièges de Mons et de Namur, mais il fut blessé devant Charleroi. Brigadier en 1690, il dirigea l’artillerie en Flandre  à la veille de la guerre de succession d’Autriche et fut nommé maréchal de camp.

[69] S.H.A.T., série A-1 1401, lettre de Barbézieux à Vigny , le 8 mars 1697.

[70] Jean II Maritz  (1711-1790), fils de l’inventeur de la machine à forer les canons, fut l’un des fondeurs les plus célèbres de Son temps. Il réorganisa les forges travaillant pour la Marine puis les fonderies espagnoles.

[71] Joseph-Florent de Vallière  (1717-1776), succéda à son père, Jean-Florent de Vallière , comme directeur général de l’artillerie en 1747 puis fut nommé lieutenant-général des armées du Roi l’année suivante. Il s’opposa de toutes ses forces aux réformes de Gribeauval .

[72] S.H.A.T., fonds artillerie 4w590, lettre de Joseph-Florent de Vallière , le 17 décembre 1758.

[73] S.H.A.T., fonds artillerie 4w658, lettre de Jean-Florent de Vallière , le 18 mars 1730, à Paris.

[74] S.H.A.T., fonds artillerie 4w658, mémoire de d’Aboville , vers 1730.

[75] S.HA.T., fonds artillerie 4w658, mémoire de Le Cerf (1720).

[76] S.H.A.T., série A-1 1585, lettre de Monsieur de Louveciennes , le 16 mai 1702, à Gênes .

[77] S.H.A.T., série A-1 1522, lettre de d’Andigné , le 21 février 1701, à Perpignan .

[78] S.H.A.T., fonds artillerie 4w807, lettre du comte de Thomassin , le 19 janvier 1752, au Havre de Grâce .

[79] S.H.A.T., fonds artillerie 4w807, lettre du comte de Thomassin , le 19 janvier 1752, au Havre de Grâce.

[80] S.H.A.T., fonds artillerie 4w658, mémoire de Le Cerf .

[81] S.H.A.T., fonds artillerie 4w658, mémoire du sieur Thirrion  (1767).

[82] S.H.A.T., fonds artillerie 4H10, lettre de Saint-Périer , le 23 janvier 1750, à Bergues .

[83] Etienne-Jean Thomassin , capitaine des ouvriers en 1731, brigadier en 1748, il devint maréchal de camp en 1762.

[84] S.H.A.T., fonds artillerie 4w807, mémoire du comte de Thomassin , le 19 janvier 1752, au Havre-de-Grâce .

[85] S.H.A.T., fonds artillerie 4w807, état des magasins à poudre en 1764.

[86] S.H.A.T., série A-1 980; lettre de Louvois , le 28 septembre 1690, à Marly .

[87] S.H.A.T., série A-1 1427, inventaire général d’artillerie (1697).

[88] S.H.A.T., fonds artillerie 4w807, mémoire du comte de Thomassin , le 19 janvier 1752, au Havre-de-Grâce .

[89] S.H.A.T., série A-1 1990.

[90] S.H.A.T., série A-1 1990.

[91] César Joachim, marquis de Saint-Périer  (1662-1749) participa, à tous les grands sièges et à toutes les grandes batailles de la guerre de la ligue d’Augsbourg . Envoyé en Italie  en 1701, il devint lieutenant-général d’artillerie deux ans plus tard . Après le repli des armées françaises de la péninsule, il rejoignit l’Espagne  où la maladie du commandant de l’artillerie, M.Rigollot, lui permit de faire la preuve de ses talents. En remerciement, il succéda à La Frézelière à la tête des départements d’Alsace , du duché et du comté de Bourgogne  en 1711. Devenu maréchal de camp en 1719, il quitta cette direction pour celle de Flandre , du Hainaut , de Picardie  et d’Artois  en 1726. Commandeur de l’ordre de Saint-Louis, il termina sa brillante carrière en Flandre.

[92] S.H.A.T., série A-1 1522, lettre de d’Andigné , le 21 février 1701, à Perpignan .

[93] S.H.A.T., série A-1 1079, lettre de Catinat , le 5 avril 1691, à Nice .

[94] S.H.A.T., fonds artillerie 4w807, état des magasins à poudre en 1764.

[95] S.H.A.T., fonds artillerie 4w807, mémoire du comte de Thomassin , le 19 janvier 1752, au Havre-de-Grâce .

[96] A titre d’exemple, le magasin à poudre de Condé , construit en 1738, avait coûté 22.000 livres tournois. S.H.A.T., fonds artillerie 4w807.

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