Principes Essentiels pour la Conduite de la Guerre

Clausewitz interprété par le Général Dragomiroff

Avis de l’éditeur

Le présent ouvrage s’adresse à la masse des officiers de l’armée française, même à ceux qui ont le moins de loisirs. C’est l’interprétation par un esprit sain, vigoureux et pratique d’un écrit simple dans la forme, autant que substantiel dans le fond, fruit de longues méditations et d’une étude persévérante de l’histoire de la guerre. En résumant dans quelques pages sans prétentions “les principes les plus essentiels pour la conduite de la guerre” à l’usage de son élève, le prince royal de Prusse, Clausewitz a su rester clair et bref sans rien omettre d’important. Mais, que le lecteur ne s’y trompe point ! Si quelques minutes suffisent pour parcourir des yeux ce “Résumé”, les méditations qu’il doit provoquer, et dont il n’est en quelque sorte que le fil conducteur peuvent occuper toute la vie d’un officier. C’est le cas plus que jamais de mettre en pratique le conseil de Hoche : “Lis peu et analyse beaucoup”.

Cet opuscule n’est point la reproduction des articles récents de la Revue militaire de l’Étranger, intitulés : “Clausewitz commenté par le général Dragomiroff”, et ne fait point double emploi avec ces derniers. Le lecteur en jugera lui-même, s’il se donne la peine de comparer certains passages fort importants auxquels nous avons restitué le sens vrai de Clausewitz et l’interprétation virile de Dragomiroff. Toutefois il a fallu, pour rester fidèle à la fois au texte allemand et à la traduction russe, sacrifier bien souvent l’élégance du style à l’exactitude et à la clarté.

BASES DE L’ENSEIGNEMENT DE CLAUSEWITZ SUR LA GUERRE

Général Dragomiroff

Clausewitz interprété par le Général Dragomiroff

 

 

Tout le monde connaît, au moins de réputation, l’œuvre classique de Clausewitz. En publiant la traduction de cet opuscule, notre intention est d’attirer l’attention des officiers sur la partie de ses ouvrages qui, à notre avis, fait le mieux connaître leur esprit, je veux parler du mémoire adressé au prince royal de Prusse comme complément de ses études militaires au commen­cement de 1812. Ce mémoire contient le noyau de tout le système de Clausewitz. Il fait voir clairement jusqu’à quel point cet homme de génie avait pénétré profondément l’essence même de la guerre et compris que celle-ci est affaire de volonté, infiniment plus qu’affaire d’intelligence ; combien il se rendait compte qu’on s’assure le succès bien plus par l’exécution que par la conception ; enfin qu’en dernière instance tout se ramène à battre l’ennemi, par conséquent qu’il faut avant tout et par-dessus tout chercher celui-ci, et que la voie la plus simple pour y arriver sera toujours la meilleure.

On trouve sans doute des idées analogues, si l’on veut s’en donner la peine, chez d’autres écrivains célèbres, mais non plus en vedette et au premier plan, comme dans Clausewitz. Le plus souvent il faut les dénicher au milieu d’un fatras d’objets secondaires. Jomini, par exemple, dit bien dans une préface que la science reste toujours la science, mais qu’en fin de compte le succès repose principalement sur le désir sincère de se battre. Mais une fois ceci dit en passant, il n’y revient plus. Ce n’est pas ainsi que procède Clausewitz : ce qu’il considère comme principal, il y revient, il y insiste comme sur l’objet principal. Certes, l’homme qui a posé au sommet de l’angle de toute sa théorie cette fière devise : “être prêt à périr avec honneur” a droit à une place à part parmi les théoriciens.

Théoricien lui-même par ses prédispositions naturelles, Clausewitz a su néanmoins reléguer la théorie à la place qui lui convient, et ne pas exagérer son rôle. Le mémoire que nous présentons ici au lecteur fait bien comprendre la manière de voir du grand auteur allemand sur ce point. Elle rappelle involontairement aussi cette remarque de notre Pierre le Grand au sujet du règlement (qui est une théorie dans son genre) : “Les ordonnances y sont escriptes, mais poinct les temps ni les hazards”. Joignons-y encore cette réflexion échappée à Napoléon dans sa conversation avec notre envoyé Balacheff, en 1812 : “Vous croyez tous savoir la guerre parce que vous avez lu Jomini ! Mais, si son livre avait pu vous l’apprendre, l’aurais-je donc laissé publier ?” Le mérite de l’œuvre de Clausewitz, c’est précisément qu’on a beau l’étudier, elle ne rendra jamais présomptueux : tout au contraire.

Il y a bien, dans le mémoire de Clausewitz, quelques passages qui ont vieilli, tels que son opinion sur l’utilité d’un ordre normal de combat. Mais ils ne concernent que le côté purement extérieur et matériel des choses de la guerre. En revanche, tout ce qui concerne l’esprit de la guerre reste à jamais définitif.

Nous avons, dans les notes, emprunté de nombreuses pensées au cardinal de Retz. Les lecteurs, nous l’espérons, nous pardonneront d’avoir abusé peut-être des citations de cet admirable psychologue, si profond observateur de la nature humaine dans les situations périlleuses. Mais la forme lumi­neuse de ses aphorismes, rapprochés des idées exposées par Clausewitz, nous a paru propre à mieux graver ces dernières dans la tête et dans le cœur du lecteur attentif.

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  PRINCIPES ESSENTIELS POUR LA CONDUITE DE LA GUERRE

E. Coralys

Clausewitz interprété par le Général Dragomiroff

 

 

I –    PRINCIPES CONCERNANT LA GUERRE
EN GéNérAL

1.    La théorie s’occupe principalement de rechercher la manière de s’assurer la prépondérance des forces et des moyens matériels sur les points décisifs. Mais comme cela n’est pas toujours possible, la théorie enseigne aussi à faire entrer en ligne de compte les données morales : fautes probables de l’adversaire, impression produite par une entreprise hardie, etc. – au besoin même le désespoir1.

Rien de tout ceci n’est en dehors du domaine de l’art de la guerre et de sa théorie ; car cette dernière n’est autre chose que le produit d’une saine méditation de toutes les situations possibles que l’on peut rencontrer à la guerre. Or ce sont bien évidemment les situations les plus dangereuses sur lesquelles il faut arrêter le plus souvent sa pensée, pour se familiariser, s’identifier davantage avec elles. C’est ainsi qu’on s’élève aux résolutions héroïques basées sur la raison2.

Il n’y a qu’un pédant qui puisse présenter les choses autre­ment, et l’on n’aurait qu’à perdre à écouter ses avis. Dans les moments décisifs de la vie, dans le tumulte et le désarroi du combat, vous sentirez un jour clairement que cette idée seule3 peut vous être une aide, alors que vous aurez le plus besoin d’aide, et que les sèches pédanteries de chiffres vous laisseront dans l’embarras.

2.                Que l’on compte sur les avantages physiques ou moraux, il est naturel à la guerre de chercher toujours à mettre les probabilités de son côté. Mais cela n’est pas toujours possible. L’on est souvent obligé d’entreprendre une opération contre toute probabilité de succès, notamment lorsqu’il est impossible de rien faire de mieux 4. S’abandonner au désespoir en pareil cas, ce serait renoncer à l’emploi de son discernement et de sa raison au moment même où ces facultés nous sont le plus nécessaires et alors que tout semble conspirer contre nous.

Eût-on contre soi toutes les probabilités, ce n’est pas toujours une raison pour considérer l’entreprise comme impossible, ni même comme déraisonnable5. Elle est toujours raisonnable du moment que nous ne savons rien faire de mieux, et que nous tirons le meilleur parti possible des moyens restreints dont nous disposons6.

C’est surtout en pareil cas qu’il importe de ne point manquer de calme et de fermeté, ces qualités maîtresses de l’âme si difficiles à conserver à la guerre, surtout dans les moments critiques, et sans lesquelles les plus brillantes facultés de l’esprit n’y servent de rien. Voilà pourquoi il est nécessaire de se familiariser d’avance avec la pensée de périr avec honneur. Il faut se nourrir constamment de cette idée, et l’incarner en soi. Car, soyez-en bien convaincu, sans cette inébranlable résolution, rien de grand ne se fait, même dans une guerre heureuse, à plus forte raison quand on est malheureux.

Assurément cette pensée a fréquemment occupé Frédéric II, pendant ses premières guerres de Silésie. C’est seulement parce qu’elle lui était devenue familière qu’il se décida dans la mémo­rable journée du 5 décembre 1757 à entreprendre l’attaque de Leuthen, et nullement parce qu’il avait compté sur une forte probabilité de battre les Autrichiens grâce à son ordre oblique.

3.                Il y a dans chaque cas déterminé plusieurs opérations à entreprendre, plusieurs mesures entre lesquelles on peut choisir. Mais, en fin de compte, l’on est toujours ramené à opter entre une décision plus hardie et une décision plus prudente. Bien des gens s’imaginent que cette dernière est toujours la plus conforme à la théorie. Cela est faux7. Si la théorie avait à donner un conseil, ce ne pourrait être que d’accord avec la nature même de la guerre, et par conséquent elle se prononcerait toujours pour la solution la plus hardie et la plus décisive. Mais la théorie laisse à chaque capitaine la liberté de choisir dans la mesure de son courage personnel, de son esprit d’entreprise et de sa confiance en lui-même. Choisissez donc vous-même suivant ces forces intimes8. Mais n’oubliez pas que sans audace il n’y a pas de grand capitaine.

II – TACTIQUE OU THÉORIE DU COMBAT

La guerre est une combinaison de plusieurs combats différents. Cette combinaison peut être raisonnable ou non, et exerce une influence sérieuse sur le résultat. Mais le combat lui-même a une importance plus grande et plus immédiate, car la combinaison de combats heureux peut seule donner de bons résultats. La chose capitale à la guerre est donc en définitive l’art de vaincre l’adversaire dans le combat. Vous ne sauriez trop porter votre attention et vos méditations sur ce point.

Voici maintenant les principes que je considère comme essentiels.

1 – Principes généraux

A) Pour la défensive

1.                Sur la défensive, conserver ses troupes cachées le plus longtemps possible. Comme on peut toujours être attaqué, sauf au moment où l’on attaque soi-même, il faut chaque instant être prêt à la défensive, et, par conséquent, disposer toujours ses forces aussi à l’abri que possible.

2.                Ne pas engager toutes ses troupes à la fois. Si l’on commet cette faute, on ne peut plus imprimer à la lutte une direction raisonnée. Ce n’est qu’avec des forces disponibles qu’on peut donner au combat une tournure nouvelle.

3.    Se préoccuper peu et même pas du tout de la longueur de son front. Cette longueur est en elle-même indifférente, tandis que la profondeur de l’ordre de combat (c’est-à-dire le nombre d’unités disposées l’une derrière l’autre) est diminuée par l’extension donnée au front. Or les troupes placées en arrière restent disponibles ; elles peuvent servir aussi bien à renouveler le combat sur les points où l’on est engagé (soutiens), qu’à transporter la lutte sur des points adjacents (prolongement du front). C’est un corollaire du paragraphe précédent.

4.                Comme l’ennemi cherche ordinairement à nous déborder et à nous envelopper, en même temps qu’il attaque une partie de notre front, les troupes placées en arrière sont précisément appelées à déjouer cette tentative et à suppléer au défaut d’appui de nos flancs sur les obstacles du terrain. Ces troupes sont dans de bien meilleures conditions pour remplir cette mission, que si elles étaient déjà en ligne et ne servaient qu’à allonger le front ; car, dans ce cas, l’ennemi les tournerait elles-mêmes sans peine. Ce paragraphe est aussi un développement des précédents.

5.                Quand il y a beaucoup de troupes en arrière du front, il convient de n’en conserver qu’une partie immédiatement derrière le front, et de disposer le reste en arrière et sur les flancs.

Ainsi placées, celles-ci peuvent prendre elles-mêmes en flanc les colonnes ennemies qui chercheraient à nous tourner.

6.                Principe fondamental : ne jamais rester absolument passif, mais se jeter soi-même sur le front et le flanc de l’ennemi, au moment de son attaque. L’on n’adopte la défensive sur une certaine ligne qu’afin d’obliger l’ennemi à déployer ses forces pour attaquer cette ligne ; et alors on prend soi-même l’offensive avec d’autres troupes tenues jusqu’alors en arrière. L’art des retranchements n’est point fait, comme quelqu’un l’a excellem­ment remarqué, pour se mettre plus en sûreté derrière un rempart, mais pour servir à attaquer l’ennemi avec plus de succès. Ceci est applicable à toute défense passive : elle n’est et ne doit être qu’un moyen de favoriser l’offensive sur un terrain choisi d’avance, où l’on a disposé ses troupes, et que l’on a organisé à son avantage.

7.                Cette offensive qui fait partie de toute défensive peut avoir lieu au moment même où l’ennemi nous attaque effecti­vement, ou alors qu’il est seulement engagé dans sa marche contre nous. L’on peut encore, à l’instant où l’adversaire se prépare à attaquer, retirer ses troupes en arrière, l’attirer sur un terrain qui lui est inconnu et alors l’assaillir de tous côtés9. L’ordre de combat profond, – c’est-à-dire celui dans lequel les deux tiers ou la moitié au plus de l’armée sont déployés sur le front, tandis que le reste est maintenu en arrière et en échelons, le plus à l’abri des vues possible, – convient parfaitement à ces différentes combinaisons. Cet ordre a donc une valeur infinie.

8.    Si j’avais deux divisions, je préférerais en garder une en arrière ; si j’en avais trois, j’en conserverais en arrière une au moins, et sur quatre, probablement deux ; sur cinq, j’en mettrais en réserve au moins deux et quelquefois trois, et ainsi de suite.

9.                Sur les points où l’on prévoit que l’on restera passif, l’on a recours à la fortification de campagne. Il ne faut employer que les retranchements séparés, fermés et d’un fort profil10.

10.              Dans le plan que l’on projette en vue d’un engagement, il faut toujours se proposer un but considérable, tel par exemple que l’attaque d’une grande colonne ennemie et sa complète destruction. Si l’on se borne à un but médiocre, alors que l’ennemi en poursuit un grand, on tombe évidemment trop court. On joue de l’or contre des sous.

11.              Encore faut-il, après avoir adopté un but considérable pour son plan de défensive, le poursuivre avec la plus grande somme d’énergie et la plus grande tension de forces possibles. L’ennemi a aussi son but qu’il poursuit le plus généralement sur un autre point. Tandis que nous nous ruons sur son aile droite, par exemple, il court après un avantage décisif avec sa gauche. Par conséquent, si nous cédons avant l’adversaire, si nous poursuivons notre but avec moins d’énergie que lui, il atteindra complètement le sien, tandis que nous ne réaliserons le nôtre qu’à moitié. Il gagnera ainsi la prépondérance et fixera la victoire, tandis que nous devrons lâcher les avantages que nous avions déjà à moitié cueillis. Lisez attentivement les batailles de Ratisbonne et de Wagram, et tout ceci vous paraîtra aussi vrai qu’important.

Dans ces deux batailles, Napoléon attaque avec son aile droite et cherche à contenir l’adversaire avec sa gauche. L’archi­duc Charles fait de même. Mais Napoléon agit avec une entière résolution et une pleine énergie, tandis que l’archiduc est indécis et reste chaque fois à mi-chemin. Voilà pourquoi il n’obtient avec la moitié victorieuse de son armée que des avantages sans conséquence, tandis que l’Empereur remporte à l’aile opposée le succès décisif.

12.  Je reviens en deux mots sur les deux derniers principes. Leur combinaison donne naissance à un conseil, auquel on peut décerner la première place parmi toutes les causes de victoire dans l’état actuel de l’art militaire, à savoir : Poursuivre un but considérable, décisif, avec énergie et opiniâtreté.

13.              Le danger, en cas de non-réussite, grandit par là même : c’est parfaitement vrai. Mais augmenter la prévoyance aux dépens du but, ce n’est pas de l’art : c’est une fausse prévoyance, qui, je l’ai déjà dit, est en opposition avec la nature même de la guerre.

Pour un grand but, il faut risquer gros 11. La véritable prévo­yance consiste, lorsqu’on s’expose à un risque à la guerre, à choisir et à mettre en œuvre soigneusement les moyens les plus propres à atteindre le but et à ne rien négliger par nonchalance, ou légèreté12. Telle était la prévoyance de Napoléon, qui n’a jamais poursuivi un grand but timidement, ou à moitié, par excès de circonspection.

Si vous réfléchissez aux quelques batailles défensives gagnées que relate l’histoire, vous trouverez que les plus belles parmi elles ont été dirigées suivant l’esprit des principes exposés plus haut ; car c’est l’histoire même de la guerre qui a fourni ces principes.

À Minden, le duc Ferdinand apparaît subitement sur un champ de bataille où l’ennemi ne l’attendait pas, et y prend l’offensive, en même temps qu’il se défend derrière ses retranchements de Tannhausen.

À Rossbach, Frédéric attaque l’ennemi sur un point et à un moment où il n’était pas attendu.

À Liegnitz, les Autrichiens rencontrent le roi de Prusse pendant la nuit dans une position toute différente de celle qu’il avait la veille. Celui-ci fond avec toute son armée sur une de leurs colonnes et la bat avant que les autres puissent arriver au combat.

À Hohenlinden, Moreau avait cinq divisions sur son front et quatre en arrière et sur ses flancs. Il tourne l’ennemi et tombe sur la colonne de son aile droite avant qu’elle ait commencé l’attaque.

À Ratisbonne, le maréchal Davout reste sur la défense passive, tandis que Napoléon, avec l’aile droite, attaque les 5e et 6e corps et les défait totalement.

À Wagram, les Autrichiens étaient à proprement parler sur la défensive. Cependant le second jour ils attaquent l’Empereur avec la plus grande partie de leurs forces, et celui-ci peut être à son tour considéré comme le défenseur. Avec son aile droite, il attaque la gauche des Autrichiens, la tourne et la bat, sans s’inquiéter de sa propre aile gauche très faible appuyée au Danube (elle se composait d’une seule division). Grâce à de fortes réserves (ordre de combat profond), il empêche que l’avantage de l’aile droite autrichienne n’ait de l’influence sur la victoire qu’il remporte à Russbach. C’est avec ces réserves qu’il reprend Aderklaa.

Tous les principes exposés plus haut ne ressortent pas à la fois de chacune des batailles citées ; mais en revanche toutes présentent un exemple de défense active.

La mobilité de l’armée prussienne sous Frédéric II était pour ce grand capitaine un moyen de victoire, sur lequel nous ne pou­vons plus compter depuis que les autres armées sont devenues aussi mobiles que la nôtre. D’autre part, les mouvements tour­nants étaient à son époque d’un usage moins général, et par suite la profondeur de l’ordre de combat était moins nécessaire13.

B) Pour l’offensive

1.                L’on cherche à attaquer un point de la position ennemie, c’est-à-dire une partie de ses troupes (une division, un corps), avec une grande supériorité, tandis qu’on maintient le reste dans l’incertitude, en les occupant, en détournant leur attention. C’est la seule manière, à force égale ou inférieure, de combattre avec un avantage relatif et par suite avec chances de succès. Plus on est faible, moins on doit employer de troupes pour occuper l’ennemi sur d’autres points, afin d’être aussi fort que possible sur le point décisif. Incontestablement Frédéric II n’a gagné la bataille de Leuthen que parce qu’il avait massé sa petite armée sur un seul point, et qu’il était très concentré par rapport à l’ennemi14.

2.                L’on dirige le choc principal contre une aile de l’ennemi, en attaquant cette aile à la fois de front et de flanc, ou en la tournant tout à fait pour l’attaquer par derrière. Ce n’est qu’en délogeant l’ennemi de sa ligne de retraite que l’on obtient dans la victoire de grands résultats.

3.                Même avec des forces supérieures, l’on ne choisit généralement qu’un seul point pour y diriger le choc principal, et on donne à celui-ci par suite d’autant plus de puissance. Il est bien rarement possible d’entourer complètement une armée, car cela préjuge une supériorité physique ou morale extraordinaire. Mais on peut écarter l’ennemi de sa ligne de retraite rien qu’en agissant sur un de ses flancs, et cela procure déjà la plupart du temps de grands résultats.

4.                Avant tout, la certitude (la haute probabilité) de la victoire, c’est-à-dire de déloger l’ennemi du champ de bataille, est la chose principale. C’est à cela que doit viser le plan de bataille, car il est facile de rendre décisive par l’énergie de la poursuite une victoire non décisive.

5.                Il faut attaquer concentriquement l’aile de l’ennemi sur laquelle on dirige le choc principal, de façon que ses troupes se voient assaillies de tous les côtés. Supposé même que l’ennemi ait sur ce point assez de troupes pour faire front dans tous les sens, néanmoins dans une situation semblable elles perdront plus facilement courage, éprouveront plus de pertes, se mettront en désordre, etc. Bref, on est en droit d’espérer qu’elles céderont plus tôt.

6.                Pour déborder ainsi l’ennemi, il faut déployer plus de forces sur son front que lui.

Si les corps a, b, c veulent attaquer concentriquement la partie e de l’armée ennemie, il faut naturellement qu’ils se trouvent à côté l’un de l’autre. Mais ce développement de forces sur le front ne doit jamais être assez grand pour empêcher de conserver des réserves notables.

Autrement l’on commettrait une faute énorme, qui condui­rait à un désastre pour peu que l’adversaire eût pris ses précau­tions contre un mouvement tournant.

Si a, b, c sont les corps qui attaquent e, il devra y avoir des corps f et g en réserve. Avec cet ordre de combat profond, nous serons en état de renouveler sans interruption l’attaque sur le même point, et si nos troupes se font battre à l’aile opposée, nous ne serons pas obligés immédiatement de lâcher prise sur celle-ci, puisque nous aurons encore sous la main des troupes disponibles à opposer à l’ennemi. Ainsi firent les Français à la bataille de Wagram. Leur aile gauche appuyée au Danube était extrême­ment faible et subit une défaite complète. Leur centre même à Aderklaa n’était pas très fort et fut obligé de ployer devant les Autrichiens le premier jour de la bataille. Mais cela ne fit rien, parce qu’à l’aile droite, où Napoléon attaqua la gauche autri­chienne de front et de flanc, l’empereur avait une telle profon­deur qu’il put reprendre l’offensive avec une puissante colonne de cavalerie et d’artillerie à cheval contre les Autrichiens d’Aderklaa et les y contenir.

7.                Comme dans la défensive, l’on doit aussi dans l’offensive choisir pour objectif de ses coups la partie de l’armée ennemie dont la défaite promet des avantages décisifs.

8.                L’on ne doit, comme dans la défensive, jamais lâcher prise tant que le but n’est pas atteint, et qu’il reste encore un seul moyen d’y parvenir. Si le défenseur lui aussi est actif et nous attaque sur d’autres points, nous ne pouvons lui arracher la victoire qu’en le surpassant en énergie et en hardiesse.

En revanche s’il est passif, alors il n’est guère à craindre.

9.       Il faut absolument éviter les longues lignes continues ; elles ne conduisent qu’à des attaques parallèles qui ne valent plus rien maintenant. Les différentes divisions font leur attaque chacune pour elle-même, mais suivant les directions données d’en haut, et par suite en concordance les unes avec les autres. Or, comme une division (8 000 à 10 000 hommes) ne se forme jamais sur une seule ligne, mais sur deux, trois et même quatre, il résulte déjà de ce fait qu’il ne peut plus y avoir de longues lignes continues.

10.              La concordance des attaques des divisions et des corps d’armée ne s’obtient pas en cherchant à les diriger d’un même point, de façon que ces unités conservent une liaison constante, malgré la distance qui les sépare et quelquefois même la pré­sence de l’ennemi entre elles, en un mot qu’elles se règlent exactement l’une sur l’autre, etc. Ce serait un procédé mauvais et défectueux pour obtenir la simultanéité d’action, subordonné à mille éventualités, incapable de conduire à de grands résultats et, qui plus est, propre à nous faire étriller par un adversaire vigoureux.

La vraie méthode consiste à donner à chaque commandant de corps d’armée, ou de division, la direction principale de sa marche et à lui indiquer l’ennemi comme objectif et la victoire pour but.

Chaque commandant de colonne reçoit donc l’ordre d’atta­quer l’ennemi partout où il le trouve et cela avec toutes ses forces. Mais l’on se garde bien de faire retomber sur lui la responsabilité du résultat, pour ne pas engendrer d’indécision. Chacun en particulier n’est responsable que d’une chose : c’est que le corps qu’il commande prenne part à l’action avec toutes ses forces et sans reculer devant aucun sacrifice.

11.              Un corps indépendant bien organisé peut résister un certain temps (plusieurs heures) à l’attaque de forces très supé­rieures, et, par conséquent, ne sera pas anéanti en un instant. Donc, à supposer qu’il s’engage prématurément avec l’ennemi, le combat qu’il livrera, fût-il même malheureux, ne sera pas complètement inutile au point de vue de l’ensemble. L’adversaire en effet sera obligé de déployer ses forces et de les user plus ou moins contre le corps en question, ce qui donnera aux autres l’occasion de l’attaquer dans des conditions avantageuses. L’on verra plus loin comment un corps doit être organisé dans ce but.

Ainsi donc, pour obtenir la communauté d’action des forces, il faut que tous les corps jouissent d’une certaine indépendance, mais que chacun cherche l’ennemi et l’attaque au prix de tous les sacrifices possibles.

12.              L’un des éléments les plus importants de la guerre offensive est la surprise. Plus une attaque est imprévue, plus elle a des chances de réussir. Les surprises que le défenseur peut nous préparer en cachant ses mesures et en dissimulant ses troupes ne peuvent être contrebalancées que par des marches inattendues du côté de l’offensive.

Mais ce moyen réussit très rarement dans les guerres d’aujourd’hui, en partie à cause de la meilleure organisation du service de sûreté, en partie aussi à cause de l’allure rapide des campagnes actuelles : on ne voit plus à l’heure qu’il est ces longues périodes de suspension des hostilités qui endormaient souvent la vigilance de l’un des deux adversaires et donnaient à l’autre l’occasion de l’attaquer à l’improviste15.

Dans ces conditions, – en réservant toutefois les attaques de nuit (Hochkirch) qui sont toujours faisables, – on ne peut sur­prendre l’ennemi qu’en faisant une marche de flanc, ou rétro­grade16, et en se portant de nouveau à l’improviste sur l’ennemi. Un autre procédé, qui trouve son application lorsqu’on est une distance notable de l’adversaire, consiste à arriver sur lui beaucoup plus tôt qu’il ne s’y attendait par un déploiement d’énergie et d’activité tout à fait inusité.

13.     La surprise proprement dite (de nuit comme à Hoch­kirch) est la meilleure pour tirer quelque parti d’une toute petite armée ; mais elle est, pour l’assaillant qui connaît le terrain moins bien que le défenseur, sujette à plus d’éventualités. Moins bien l’on connaît le terrain et les dispositions de l’ennemi, et plus grande devient la part de ces éventualités ; c’est pourquoi les opérations de cette nature ne doivent être considérées dans maintes situations que comme un moyen désespéré17.

14.              Ce genre d’attaques exige que l’on adopte des disposi­tions plus simples et que l’on conserve ses troupes encore plus concentrées que le jour.

2 – Principes relatifs à l’emploi des troupes

1.                L’emploi des armes à feu étant inévitable (et pourquoi en aurait-on, si on pouvait s’en passer ?), c’est avec elles qu’il faut entamer le combat18. La cavalerie ne doit pas être employée avant que l’infanterie et l’artillerie n’aient causé beaucoup de mal à l’ennemi. il en résulte :

1)   Que la place de la cavalerie est en arrière de l’infanterie ;

2)  Qu’il ne faut pas sans bonnes raisons se laisser aller à l’employer vers le début du combat. Ce n’est que dans le cas ou des dispositions défectueuses de l’ennemi, et mieux encore une retraite de sa part, pourraient offrir une chance favorable, qu’on devrait se décider à lancer audacieusement sa cavalerie sur lui.

2.       Le feu de l’artillerie a beaucoup plus d’efficacité que celui de l’infanterie. Une batterie de huit pièces de 6 n’occupe même pas le tiers du front d’un bataillon ; son effectif n’est même pas le huitième de celui d’un bataillon, et pourtant l’action de son feu est deux ou trois fois plus considérable19. En revanche l’artillerie n’est pas aussi mobile que l’infanterie. Cela s’applique même à l’artillerie à cheval en ce sens qu’elle ne peut être utilisée comme l’infanterie sur toute espèce de terrain. Il faut donc, dès le début même de l’action, grouper l’artillerie sur les points les plus importants, parce qu’elle ne peut, comme l’infanterie, se concentrer sur ces points pendant le courant du combat20. Une grande batterie de 20 à 30 pièces décide ordinaire­ment le sort de la lutte sur le point où elle est en action.

3.                Des propriétés qui viennent d’être énoncées et d’autres qui sont évidentes, découlent les règles suivantes pour l’emploi des différentes armes :

1)  L’on engage le combat avec la plus grande partie de l’artillerie dont on dispose. Il n’y a que les grandes masses de troupes qui conservent de l’artillerie à cheval et de l’artillerie montée en réserve. L’artillerie s’emploie en grandes batteries massées sur un même point. Vingt à trente pièces réunies en une seule batterie défendent le point principal, ou bien tirent sur le secteur de la position ennemie que l’on se propose d’attaquer.

2)  Puis l’on engage de l’infanterie légère (tirailleurs, chasseurs, fusiliers…), en ayant soin surtout de ne pas mettre trop de forces en jeu pour commencer ; il faut d’abord tâter ce que l’on a devant soi (car il est rarement possible de le reconnaître convenablement d’avance) ; il faut voir comment le combat prend tournure, etc.21

Si cette ligne de feu est suffisante pour faire équilibre à l’ennemi, et s’il n’y a rien qui presse, l’on aurait tort de se hâter d’engager d’autres forces ; il faut autant que l’on peut fatiguer l’ennemi avec ce combat préparatoire.

3)  Mais si l’ennemi introduit dans le combat des forces telles que notre ligne de feux soit obligée de céder du terrain, ou si nous avons des raisons de ne pas différer, alors nous portons en avant une ligne dense d’infanterie qui se déploie à 100-200 pas de` l’adversaire et qui fait feu ou charge à la baïonnette suivant les circonstances22.

4)  Tel est le rôle principal de l’infanterie. Mais si, avec cela, l’ordre de combat est assez profond pour que l’on puisse disposer encore d’une ligne de colonnes de réserve, alors on est suffisam­ment maître des événements sur ce point. Cette deuxième ligne d’infanterie, formée autant que possible en colonnes, servira à porter le coup décisif.

5)  La cavalerie se tient pendant le combat en arrière des troupes engagées, et aussi près que cela est faisable sans qu’elle éprouve des pertes sensibles, c’est-à-dire en dehors de la portée de la mitraille et du fusil. Mais elle doit être sous la main, afin que chaque occasion favorable qui se présente pendant le combat, puisse être mise rapidement à profit.

4.  En suivant ces règles plus ou moins fidèlement, il ne faut jamais perdre de vue le principe suivant, sur lequel j’insiste avec force et dont je ne saurais trop affirmer l’importance :

Ne jamais engager dans l’affaire toutes ses forces d’un coup à l’aventure, ce qui serait se priver de tout moyen de la diriger ; fatiguer l’ennemi partout où on le peut avec de faibles forces, et se conserver une masse décisive pour le dernier moment décisif. Mais une fois cette réserve décisive engagée, elle doit être employée avec la dernière audace.

5.                Il faut introduire un ordre de bataille, c’est-à-dire un mode de formation des troupes avant et pendant le combat, pour toute la campagne ou pour toute la guerre. Cet ordre de bataille sert dans tous les cas où le temps manque absolument pour prendre une disposition spéciale. Il doit donc être calculé plutôt pour la défensive. Cet ordre de bataille introduira une certaine méthode dans le mode de combattre de l’armée, ce qui est à la fois indispensable et salutaire, parce qu’une grande partie des généraux subordonnés et des autres officiers qui se trouvent à la tête des subdivisions de troupes sont dépourvus de connaissances spéciales en tactique, et surtout n’ont pas une aptitude particu­lière pour la guerre23.

Ceci engendrera un certain méthodisme qui suppléera à l’art, là où celui-ci fera défaut. Je suis convaincu que cela existait à un haut degré dans les armées de Napoléon24.

6.                D’après ce que j’ai dit plus haut de l’emploi des armes, cet ordre de combat pour une brigade serait à peu près le suivant :

Une ligne d’infanterie légère (tirailleurs, chasseurs, etc.) qui entame le combat et sert en quelque sorte d’avant-garde dans un terrain coupé ; en seconde ligne, l’artillerie prête à se déployer sur les points avantageux (cette arme reste en arrière de la première ligne d’infanterie tant qu’elle n’est pas en position). Puis vient la première ligne d’infanterie destinée à se déployer et à ouvrir le feu, qui est ici de 4 bataillons ; plus en arrière, deux régiments de cavalerie. Enfin une deuxième ligne d’infanterie constituant la réserve destinée à la décision du combat, et derrière elle sa cavalerie avec l’artillerie à cheval.

Un corps de troupes plus considérable se forme d’après les mêmes principes et d’une façon analogue. Du reste, il importe peu que l’ordre de combat soit exactement pareil au précédent ou un peu différent. L’essentiel, c’est qu’il ne soit pas en contra­diction avec les principes exposés précédemment 25. Ainsi, par exemple, la cavalerie de la première ligne d’infanterie peut être, dans la formation habituelle, maintenue à la même hauteur que la cavalerie de la deuxième ligne, à la condition de la pousser plus avant lorsqu’elle se trouverait trop en arrière dans cette position.

7.                Une armée se compose de plusieurs corps indépendants semblables qui ont chacun leur chef et leur état-major. Ces corps seront disposés, soit les uns à côté des autres, soit les uns derrière les autres comme on l’a exposé dans les principes géné­raux relatifs au combat. Il y a une remarque à ajouter ici : c’est que lorsqu’on n’est pas très faible en cavalerie, il convient de se constituer une réserve particulière de cette arme, maintenue naturellement en arrière, et qui aura le rôle suivant :

1)    Se ruer sur l’ennemi quand il se retirera du champ de bataille, et bousculer la cavalerie qu’il emploierait à couvrir sa retraite. Si l’on bat dans ce moment cette cavalerie, l’on peut espérer de grands résultats, à moins que l’infanterie ennemie n’accomplisse des prodiges d’héroïsme. De petits paquets de cavalerie n’atteindraient pas ici le but ;

2)    Poursuivre rapidement l’adversaire s’il exécute une marche rétrograde, même sans avoir été battu, ou s’il continue à battre en retraite le lendemain d’une bataille perdue. La cavalerie va plus vite que l’infanterie, et cause une impression démoralisante à des troupes qui battent en retraite. Ce qu’il y a de plus important à la guerre après la victoire, c’est la poursuite ;

3)  Exécuter un grand mouvement tournant (stratégique), lorsqu’on a besoin, en raison du parcours, d’emplo­yer une arme qui aille vite.

Pour que ce corps jouisse d’une plus grande indépendance, il faut lui adjoindre de l’artillerie à cheval ; car la combinaison de plusieurs armes différentes donne une plus grande force.

8.                L’ordre de combat des troupes ne se rapporte qu’au combat ; c’est leur formation en vue du combat.

Mais leur ordre de marche est en essence le suivant :

1)    Chaque corps indépendant (brigade, ou division) a son avant-garde, son arrière-garde et constitue une colonne spéciale. Cela n’empêche pas de faire marcher deux ou trois unités sem­blables l’une derrière l’autre, sur le même chemin, et de constituer ainsi en somme et dans une certaine mesure une seule grande colonne26 ;

2)    Ces corps marchent d’après leur ordre de succession dans l’ordre général de combat, en un mot se meuvent comme ils auraient à se placer l’un à côté de l’autre, ou l’un derrière l’autre ;

3)    Dans chacun d’eux l’on conserve invariablement l’ordre suivant : l’infanterie légère forme l’avant-garde (ou l’arrière-garde) ; on lui adjoint de la cavalerie. Puis vient l’infanterie, ensuite l’artillerie et enfin le reste de la cavalerie27.

Cet ordre est observé, aussi bien lorsqu’on s’avance sur l’ennemi, – auquel cas il est à proprement parler l’ordre naturel, – que lorsque l’on exécute une marche parallèle. Dans cette dernière hypothèse, les troupes qui dans le déploiement sont destinées à se trouver à côté l’une de l’autre, devraient marcher l’une à côté de l’autre. Mais si l’on en vient à se déployer, l’on aura toujours assez de temps pour faire déboîter la cavalerie et la seconde ligne d’infanterie à droite ou à gauche.

3. Principes relatifs à l’utilisation du terrain

1.                Le terrain (configuration du sol, caractère topographi­que de la contrée) offre deux avantages pour la guerre :

Le premier, c’est qu’il présente des obstacles au mouvement et à l’accès, qui empêchent complètement l’ennemi de pénétrer par un point donné, ou du moins l’obligent à marcher plus lentement, à rester en colonne, etc. ;

Le second, c’est qu’il fournit le moyen de disposer les troupes à l’abri des vues.

Ces deux avantages sont très importants ; mais le second me semble avoir le plus de valeur. Il est certain du moins qu’on l’utilise plus fréquemment. Car le terrain le plus plat permet encore dans la pluralité des cas de se former plus ou moins à couvert.

Autrefois l’on ne reconnaissait que le premier de ces avan­tages, et l’on ne profitait guère du second28. Mais à présent la mobilité plus grande des armées a rendu le premier d’un emploi moins fréquent. Il convient donc de recourir plus souvent au second. Le premier n’est favorable qu’à la défensive ; le second l’est à la fois à l’offensive et à la défensive.

2.                Le terrain envisagé comme obstacle à l’accès est utilisable principalement sous deux rapports : soit comme appui pour les flancs, soit comme moyen de renforcer le front.

3.                Un obstacle destiné à appuyer un flanc doit être absolument infranchissable, comme par exemple : une grande rivière29, un lac, un marais… Mais de pareils obstacles ne se ren­contrent pas souvent, et par suite un appui complètement sûr pour les flancs est extrêmement rare. C’est encore plus rare aujourd’hui qu’autrefois, parce qu’on se déplace davantage, qu’on ne reste pas aussi longtemps dans une position, et par consé­quent qu’il faut occuper plus de positions différentes sur le même théâtre.

Un obstacle qui n’est pas absolument infranchissable n’est plus, à proprement parler, un appui pour un flanc, mais simple­ment un renforcement du flanc. Il faut donc disposer des troupes derrière cet obstacle, et il devient dès lors une gêne pour les mouvements de celles-ci.

Néanmoins, il est toujours avantageux de renforcer son flanc par un obstacle de cette nature parce que cela permet de dimi­nuer les troupes sur ce point. Mais il faut bien se garder de deux choses : d’abord – de s’exagérer la sécurité d’un flanc ainsi protégé, au point de ne pas se conserver une forte réserve ; ensuite – de s’entourer d’obstacles semblables sur ses deux flancs. Car du moment où ils ne présentent pas une sécurité complète, ils ne rendent pas le combat impossible sur les flancs. Dès lors, l’affaire peut prendre facilement la tournure d’une défensive excessivement désavantageuse, puisque les obstacles auxquels nous nous appuyons peuvent nous empêcher de passer à une défense active sur une aile : nous nous trouverons donc réduits à la forme de défensive la plus désavantageuse, celle où l’on a les deux flancs repliés en arrière.

4.                Les considérations qui précèdent fournissent de nou­veaux arguments en faveur de l’ordre profond. Moins nos flancs offrent de sécurité, et plus il est indispensable de les soutenir au moyen de corps maintenus en arrière et qui puissent tourner l’ennemi qui voudrait nous tourner.

5.                Toutes les espèces de terrain que l’on ne peut passer de front, toutes les localités, toutes les coupures, haies, fossés, etc. toutes les prairies marécageuses, enfin toutes les hauteurs qui ne peuvent être gravies qu’avec une certaine fatigue, constituent des obstacles de terrain de la classe en question : l’on peut les franchir, mais avec effort et avec lenteur, et par conséquent ils augmentent la force de résistance des troupes placées derrière. Il ne convient d’y comprendre les bois que lorsqu’ils sont très touffus et marécageux. Un bois ordinaire de haute futaie n’est guère plus gênant à traverser que la plaine ; mais, à propos des bois, il y a une chose qu’il ne faut jamais oublier : c’est qu’ils cachent l’ennemi. Si l’on se place dedans, le désavantage est le même de part et d’autre ; mais il serait fort dangereux, et ce serait une grosse faute de laisser des bois inoccupés devant son front ou sur ses flancs. Ceci ne serait admissible au pis aller que si ces bois étaient traversables seulement par un très petit nombre de chemins. Les abattis qu’on organise pour servir d’obstacles à la marche ne sont pas d’un grand secours, parce qu’il est trop facile de les déblayer.

6.                Il résulte de tout ceci qu’il convient de chercher à utiliser les obstacles de terrain sur un flanc, afin d’y obtenir, avec des forces relativement faibles une résistance assez forte, en même temps que l’on exécute sur l’autre flanc le mouvement offensif que l’on a en vue. Il est très avantageux d’ajouter aux obstacles naturels l’emploi des retranchements, car si l’ennemi réussit à franchir l’obstacle, les feux des retranchements peuvent intervenir à propos pour protéger de faibles troupes contre une attaque supérieure et une bousculade trop instantanée.

7.                Sur le front, dans tous les points où l’on se borne à une action défensive, le moindre obstacle a une grande valeur.

Toutes les hauteurs sur lesquelles on se place, ne sont occupées que pour cette raison. Car une position élevée n’a souvent aucune – et dans la pluralité des cas qu’une fort petite – influence sur l’efficacité des armes. Mais quand nous sommes sur une hauteur, comme l’ennemi pour se rapprocher de nous doit monter péniblement, il ne progresse que lentement, arrive en désordre, nous aborde avec des forces épuisées. Il est bien clair qu’à égalité de bravoure et de force un pareil avantage est décisif. Une chose à bien prendre en considération, c’est l’effet moral d’un assaut rapide enlevé à toute vitesse. Le soldat qui charge à la course se cuirasse par là même contre la sensation du danger ; mais celui qui reste immobile perd plus facilement sa présence d’esprit. Disposer sur une hauteur sa ligne avancée d’infanterie et d’artillerie est donc toujours très avantageux.

Si les pentes de la hauteur sont trop escarpées, ou ses abords trop ondulés et trop ravinés pour qu’on puisse les battre efficacement, – cas qui est fort fréquent, – alors l’on ne place pas sa première ligne sur la berge même de cette hauteur ; l’on occupe seulement cette berge avec des tirailleurs, et on place sa ligne pleine de façon que l’ennemi tombe sons son feu le plus efficace au moment même où il débouche sur la hauteur et se rassemble.

Tous les autres obstacles, tels que petits cours d’eau, ruis­seaux, chemins creux, etc., servent à rompre le front de l’ennemi. Ce dernier est mis par eux dans l’obligation de se reformer sur l’autre bord et cela l’arrête un instant. C’est pourquoi il faut les battre de son feu le plus efficace à mitraille (400 à 600 pas) si l’on a beaucoup d’artillerie ou de mousqueterie, (150 à 200 pas) si l’on dispose de peu d’artillerie sur ce point30.

8.                D’où découle cette loi générale : prendre sous notre feu le plus efficace tout obstacle à l’accès, qui doit renforcer notre front. Mais un point capital à retenir, c’est qu’il ne faut pas borner toute sa résistance simplement au feu, mais qu’il est toujours indispensable de conserver une fraction notable de ses troupes (1/3 à 1/4) prête à charger à la baïonnette. Si donc l’on est très faible, il faut se contenter de disposer une ligne de feux, composée de tirailleurs et de canons, à la distance convenable pour battre l’obstacle et de conserver tout le reste de ses troupes en colonnes, autant que possible à couvert et à 600-800 pas plus en arrière.

9.                Une autre manière d’utiliser les obstacles à l’accès devant le front, c’est de les laisser plus loin encore en avant du front, à bonne portée de l’artillerie (1 000-2 000 pas) et d’attaquer l’ennemi de tous côtés à la fois au moment même où ses colonnes débouchent de l’obstacle. (À Minden, le duc Ferdinand fit quelque chose d’analogue). De cette façon l’obstacle de terrain contribue à la défense active et cette défense active, dont nous avons déjà parlé précédemment, a lieu alors sur le front.

10.              Dans tout ce qui précède, les obstacles du sol et du terrain ont été surtout envisagés comme des lignes continues pour de longues positions. Mais il y a encore quelque chose à ajouter pour les points isolés :

1)  Hauteurs escarpées isolées

Ici les retranchements sont de saison en toute circonstance, parce que l’ennemi peut toujours s’avancer contre le défenseur avec un front plus ou moins grand, et ce dernier finira par être pris à revers ; car l’on n’est presque jamais assez fort pour faire front de tous les côtés.

2)    Défilés

On comprend sous cette expression tout passage étroit par lequel l’ennemi ne peut s’avancer que contre un point : ponts, digues, gorges étroites dans les rochers, etc.

Il convient de remarquer par rapport aux défilés qu’ils se répartissent tous en deux catégories : ou bien l’assaillant ne peut aucunement les tourner, comme par exemple un pont sur un grand fleuve, et alors le défenseur est libre d’employer tout son monde pour battre aussi efficacement que possible le point de passage ; ou bien l’on n’est pas absolument assuré contre un mouvement tournant, comme dans le cas de ponts sur un petit cours d’eau, et de la plupart des défilés de montagne, et dès lors il est obligatoire de réserver une fraction notable (1/3-1/4) de ses troupes pour agir en masse.

3)  Localités, villages, petites villes, etc.

Avec des troupes très braves, et qui font la guerre avec enthousiasme, on peut se défendre dans les maisons à nombre très inférieur, comme nulle part ailleurs. Mais si l’on ne peut compter sur chacun de ses hommes individuellement, il est préférable d’occuper seulement les maisons et les jardins avec des tirailleurs, et les issues avec des canons. Quant au gros des troupes (1/2-3/4), on le maintient en colonnes compactes cachées dans la localité ou en arrière, pour tomber sur l’ennemi au moment de son irruption.

11.              Ces occupations de points isolés servent dans les grandes opérations : tantôt comme avant-postes, dans lesquels il suffit la plupart du temps de contenir simplement l’ennemi, sans aller jusqu’à une défensive absolue ; tantôt dans des endroits qui acquièrent une importance particulière, en raison des combi­naisons projetées pour l’armée. Il est en outre nécessaire souvent de se maintenir fortement sur un point détaché, afin d’avoir le temps de développer le système de défense active qu’on s’est proposé ; un point détaché est, par sa dénomination même, un point isolé.

12.              Encore deux remarques relativement aux points isolés. La première, c’est qu’on doit avoir en arrière de ces points des troupes prêtes à recueillir les détachements qui en sont rejetés. La seconde, c’est que, tout en adoptant ce moyen dans la série de ses combinaisons défensives, il ne faut pas trop y compter, quelle que soit la force du terrain. Au contraire, celui auquel la défense d’un pareil point est confiée doit, dans les circonstances même les plus avantageuses, ne songer qu’à atteindre le but. Il faut ici un esprit de résolution et de sacrifice qui ne trouve sa source que dans l’amour de la gloire et dans l’enthousiasme. Une mission semblable ne convient donc qu’à des hommes auxquels ces nobles aspirations de l’âme ne font pas défaut.

13.              L’utilisation du terrain pour dissimuler les dispositions ou les mouvements des troupes, n’exige pas de longues explications.

L’on prend position, non sur la crête de la hauteur que l’on veut défendre (comme cela a eu lieu si souvent jusqu’à ce jour), mais derrière cette crête. L’on ne se place pas devant les bois, mais dedans ou derrière, cette dernière disposition bien entendu à la condition qu’ils puissent être en même temps surveillés. On maintient ses troupes en colonnes ; afin de trouver plus facile­ment des couverts. L’on utilise les villages, les rideaux d’arbres, les moindres plis de terrain pour cacher son monde. L’on choisit de préférence pour cheminer contre l’adversaire le terrain où l’on rencontre le plus de coupures31.

Il n’y a presque pas d’endroits, dans un pays très habité et cultivé, où les reconnaissances puissent se faire assez facilement pour qu’une grande partie des troupes du défenseur, s’il a su habilement profiter du terrain, n’échappent à toute investigation. Mais l’assaillant a beaucoup plus de peine pour dissimuler sa marche, parce qu’il doit suivre les chemins.

Il va de soi que, tout en cherchant à utiliser le terrain pour cacher ses troupes, il ne faut jamais perdre de vue le but et les combinaisons qu’on s’est proposés. Ainsi, notamment, il ne convient pas de rompre complètement l’ordre de combat, tout en se permettant certaines infractions32.

14.              En groupant tout ce qui a été dit jusqu’ici au sujet du terrain, il en résulte que pour le défenseur, c’est-à-dire pour le choix d’une position, les objets suivants sont les plus importants :

l)     Points d’appui pour les flancs (ou un flanc) ;

2)    Champ de vue libre sur le front et les flancs ;

3)    Obstacles à l’accès sur le front ;

4)    Abris pour dissimuler les troupes ;

5)    Enfin, nature coupée du terrain en arrière de la position pour retarder la poursuite en cas de malheur ; mais pas de défilé trop rapproché (comme à Friedland), car c’est une cause d’arrêt et de désordre.

15.              Il serait pédant de s’imaginer que toutes ces conditions se rencontrent à la fois sur toutes les positions auxquelles on a affaire à la guerre. D’abord toutes les positions n’offrent pas un égal intérêt. Les plus importantes sont celles où l’on a le plus de chances d’être attaché, et ce sont aussi les seules où l’on s’efforce de réunir à la fois le plus possible de ces avantages. Les autres y satisfont plus ou moins.

16.              Quant à l’assaillant, l’utilisation du terrain l’intéresse surtout sous les deux points de vue suivants :

Premièrement, trouver pour le point d’attaque un terrain qui ne soit pas trop difficile ;

Deuxièmement, pouvoir cheminer autant que possible à travers un terrain où l’adversaire ait de la peine à reconnaître sa force33.

17.              Je termine ces remarques sur l’emploi du terrain par un principe extrêmement important au point de vue de la défense et qui constitue en quelque sorte la pierre angulaire de toute la théorie de la défensive, savoir :

Ne jamais tout attendre de la force du terrain. Donc ne jamais se laisser entraîner par un terrain très fort à une défense passive.

En réalité, si le terrain est tellement fort que l’assaillant ne puisse nous en déloger, il se décidera à nous tourner, ce qui est toujours possible, et rend la plus forte position inutile. Nous serons contraints alors de livrer bataille dans des conditions toutes différentes et sur un terrain tout autre, et cela reviendra par conséquent au même que si nous n’avions pas fait entrer du tout la première position dans nos combinaisons. À supposer au contraire que le terrain n’ait pas une force aussi grande, et que l’adversaire puisse nous y attaquer, alors les avantages que ce terrain nous procure ne compenseront jamais les inconvénients de la défense passive34. Par conséquent, tous les obstacles du terrain n’ont une valeur réelle que pour une défense partielle, pour permettre de fournir une résistance relativement grande avec peu de troupes et gagner du temps au profit de l’offensive, au moyen de laquelle on cherche à remporter sur d’autres points la véritable victoire.

III – Stratégie

La stratégie est la combinaison des combats isolés dont se compose la guerre, en vue d’atteindre le but de la campagne et de toute la guerre.

Si l’on sait se battre, si l’on sait vaincre, il reste peu de chose à savoir. Car combiner ensemble des résultats heureux est chose facile ; c’est en somme tout simplement l’affaire d’un jugement exercé35, et cela n’exige plus, comme la direction du combat, un savoir spécial.

Les principes peu nombreux qui se rapportent à la stratégie et qui reposent surtout sur la constitution des États et des armées sont résumés ici très brièvement dans leur essence.

1 – Principes généraux

1.                Il y a dans la conduite de la guerre trois buts princi­paux :

1)    Vaincre et détruire les forces armées de l’ennemi ;

2)    S’emparer de ses moyens de lutte matériels et des autres sources de résistance qu’il possède ;

3)    Gagner l’opinion publique.

2.                Pour atteindre le premier but, l’on dirige toujours l’opération principale contre la principale armée de l’adversaire, ou au moins contre une partie très importante des forces de l’ennemi, car ce n’est qu’après les avoir battues qu’on peut poursuivre les deux autres buts avec succès.

3.                Pour s’emparer des moyens matériels de lutte de l’ennemi, l’on dirige ses opérations contre les points où ces moyens sont généralement concentrés : capitales, dépôts, grandes places fortes. C’est sur le chemin qui y conduit que l’on trouvera la principale armée ennemie ou du moins une partie notable de cette armée.

4.                L’opinion publique enfin se gagne au moyen d’une grande victoire ou de la prise de la capitale.

5.                Le premier et grand principe à observer pour atteindre ces buts, c’est de mettre en œuvre toutes les forces dont on peut disposer, jusqu’à leur limite extrême de tension. Toute pondé­ration d’efforts peut faire rester en deçà du point visé. Lors même qu’il y aurait des chances de succès satisfaisantes, ce serait cependant le comble de la déraison de ne pas faire un effort suprême pour rendre le résultat tout à fait certain ; car cet effort en tout cas ne peut jamais avoir de conséquences fâcheuses. À supposer que le pays ait par là à supporter une charge plus pénible, cela ne constitue pas à tout prendre un désavantage, puisque cette charge cesse d’autant plus vite de peser sur lui.

Il faut attacher une valeur infinie à l’effet moral qui résulte d’une puissante préparation militaire. Elle inspire à tout le monde une ferme confiance dans le succès. C’est le meilleur moyen d’exalter l’esprit de la nation.

6.                Deuxième principe : concentrer autant que possible ses moyens d’action sur le point où doit avoir lieu le choc décisif ; s’exposer même à des insuccès sur les autres points, pour augmenter ses chances sur le point principal. Le succès que l’on y remporte efface tous les autres insuccès.

7.                Troisième principe : ne jamais perdre de temps36. Toutes les fois qu’il n’y a pas un avantage capital à temporiser, il importe d’aller aussi vite que possible en besogne. La rapidité étouffe dans leur germe une foule de mesures que l’ennemi aurait prises, et gagne l’opinion publique.

La surprise due à la promptitude d’action joue dans la stratégie un rôle beaucoup plus considérable que dans la tactique. Elle est le principe de victoire le plus efficace : Napo­léon, Frédéric II, Gustave-Adolphe, César, Hannibal, Alexandre37 ont dû à la rapidité les plus brillants rayons de leur gloire.

8.                Enfin, il y a un quatrième principe : c’est de profiter du succès remporté avec la plus grande énergie. C’est la poursuite de l’ennemi battu qui seule cueille les fruits de la victoire.

9.                Le premier de ces principes sert de fondement aux trois autres. L’on peut s’exposer aux plus grands risques pour leur être fidèle, sans jouer tout son enjeu, pourvu que l’on ait observé le premier principe. Car il donne le moyen de reformer constam­ment de nouvelles forces en arrière, et avec de nouvelles forces l’on peut réparer tous les accidents.

C’est en cela que consiste la seule prévoyance, qui mérite le nom de sage, et non à ne faire chaque pas en avant qu’avec timidité38.

10.              À l’heure actuelle les petits États ne peuvent point faire de guerres de conquêtes, mais pour une guerre défensive leurs moyens sont encore très grands. Celui qui ne recule devant aucun effort pour mettre en campagne des masses toujours renouvelées, qui ne néglige aucun moyen de préparation imagi­nable, qui tient des forces concentrées sur le point principal, qui joint à ces préparatifs la décision et l’énergie dans la poursuite d’un grand but, – celui-là a fait, j’en ai la ferme conviction, tout ce qui est possible en grand pour la direction stratégique de la guerre. Si avec cela il n’est pas absolument malheureux sur le champ de bataille, il sera infailliblement victorieux dans la même mesure que son adversaire se montrera inférieur à lui en sacri­fices, en efforts et en énergie.

11.              Ces principes observés, la forme dans laquelle les opérations sont conduites, importe peu en définitive. Toutefois je vais essayer de dire là-dessus clairement et en peu de mots ce qu’il y a de plus important.

En tactique l’on cherche toujours à envelopper l’ennemi, notamment la portion de ses forces contre laquelle est dirigée l’attaque principale. L’on opère de la sorte en partie parce que l’action des forces combattantes s’exerce plus efficacement concentriquement que parallèlement, et en partie aussi parce que c’est la seule manière de rejeter l’ennemi en dehors de sa ligne de retraite.

Mais si nous appliquons au théâtre de la guerre tout entier (et par conséquent aux lignes de communication de l’adversaire), ce que nous venons de dire de l’ennemi et de sa position, alors les colonnes ou les armées séparées qui seront chargées de tourner l’ennemi seront la plupart du temps trop éloignées l’une de l’autre pour pouvoir prendre part à un seul et même combat. L’adversaire qui se trouvera entre elles aura donc la faculté de se tourner contre chacune d’elles séparément et de la battre avec son armée réunie. Les campagnes de Frédéric II, en particulier celles de 1757 et 1758, fourmillent d’exemples de cette nature.

Or le combat est l’affaire principale, la chose décisive. Par conséquent, celui qui manœuvre concentriquement, à moins d’avoir une supériorité absolument décisive, perd dans les batailles tous les avantages qu’il espérait tirer de ses marches enveloppantes ; car une action sur les communications ne produit son effet qu’assez lentement, tandis que la victoire sur le champ de bataille porte des fruits immédiats.

Ainsi, en stratégie, celui qui se trouve entouré est dans une meilleure situation que celui qui entoure son adversaire, surtout si les forces sont égales, et même fût-il le plus faible.

Pour couper l’ennemi de sa ligne de retraite, un mouvement tournant, ou enveloppant stratégique, est du reste très efficace ; mais, en somme, l’on peut atteindre le même but par un mouve­ment tournant tactique. Donc un mouvement tournant straté­gique n’est à recommander que dans le cas où l’on possède une supériorité (physique et morale) assez grande pour rester suffi­samment fort sur le point principal, sans compter sur ses corps détachés.

Napoléon n’a jamais abusé des mouvements tournants stratégiques, bien qu’il ait été souvent et même presque toujours supérieur à ses adversaires39.

Frédéric II n’y eut recours qu’une fois, dans son invasion de la Bohême en 1757. Il en résulta que les Autrichiens ne purent lui livrer bataille qu’à Prague. Mais quel avantage eut la conquête de la Bohême jusqu’à Prague, sans victoire décisive ? Après avoir été battu à Kollin, le roi fut obligé d’abandonner tout le territoire, preuve qu’une bataille décide tout ; sans compter qu’à Prague il courait évidemment le risque d’être attaqué par toute l’armée autrichienne avant l’arrivée de Schwérin. Il ne se serait pas exposé à ce danger, s’il eût passé par la Saxe avec toute son armée. Alors la première bataille aurait probablement été livrée à Budin sur l’Eger, et elle aurait été tout aussi décisive qu’à Prague. La dislocation de l’armée prussienne pendant l’hiver en Saxe et en Silésie avait assurément été la raison de cette manœuvre concentrique, et il importe de remarquer que les motifs de détermination de cette nature sont bien plus pressants que les considérations basées sur les avantages de la forme de l’attaque ; car la facilité des opérations est le gage de leur rapidité, et le frottement de l’immense machine est si grand par lui-même qu’il ne faut pas l’augmenter encore sans nécessité absolue.

12.              Du reste, le principe même de la concentration des forces sur le point principal suffit à écarter la tentation d’un mouvement tournant stratégique, et le déploiement général de l’armée en découle naturellement. C’est ce qui m’a permis de dire que la forme de ce déploiement avait eu elle-même peu de valeur. Il y a cependant un cas où une action stratégique dans le flanc de l’ennemi peut conduire à des résultats aussi décisifs qu’une bataille : c’est lorsque, dans une contrée pauvre, l’ennemi a accu­mulé à grand’peine des magasins, de la préservation desquels dépendent absolument ses opérations. Dans ce cas, il peut être avisé de ne pas opposer son armée principale à celle de l’ennemi, mais de faire une pointe sur sa base. Il y a toutefois ici deux conditions nécessaires :

1)    L’ennemi doit être assez loin de cette base pour que notre menace l’oblige à une retraite considérable ;

2)    Nous devons être en état, dans la direction suivie par son armée principale, d’entraver sa marche en avant avec peu de troupes, grâce aux obstacles naturels et artificiels, afin qu’il ne puisse faire là des conquêtes qui compenseraient la perte de sa base.

3)    Les troupes ont besoin de vivre : c’est une condition forcée de la conduite de la guerre, et qui a, par suite, une grande influence sur les opérations, surtout parce qu’elle ne permet de concentrer des masses que jusqu’à un certain degré, et qu’elle contribue à la détermination du théâtre de la guerre, lorsqu’il s’agit de fixer le choix de la ligne d’opérations.

14.   L’approvisionnement des troupes se fait, toutes les fois que la région le permet, aux dépens de cette région, au moyen de réquisitions.

Avec la manière actuelle de faire la guerre, les armées occupent un espace beaucoup plus grand qu’autrefois. La formation de corps distincts indépendants40 a rendu cela possible, sans que l’on se mette dans une situation désavantageuse par rapport à un adversaire qui se tient concentré sur un seul point, à l’ancienne manière (avec 70 000 à 100 000 hommes). Car un corps séparé, organisé comme c’est maintenant le cas, peut conte­nir un certain temps un ennemi deux ou trois fois supérieur ; les autres ont ainsi le temps d’arriver, et si même le premier corps a été déjà réellement battu, il n’a pas néanmoins lutté pour rien comme nous avons déjà eu l’occasion de le faire remarquer.

Ainsi donc aujourd’hui les divisions et les corps se meuvent indépendamment les uns des autres soit à la même hauteur, soit les uns derrière les autres. La seule liaison qui subsiste entre eux, c’est qu’ils puissent prendre part à la même bataille s’ils appartiennent à la même armée.

Cela permet de vivre au jour le jour sans magasins. L’orga­nisation même de ces grandes unités qui possèdent leurs états-majors et leurs intendances facilite ce mode d’approvisionne­ment.

15.   À défaut de motifs déterminants d’une grande impor­tance (comme par exemple la situation du gros de l’ennemi), on choisit comme théâtre d’opérations les régions les plus fertiles, car la facilité d’approvisionnement contribue à la rapidité d’action. Seuls, l’emplacement de l’armée ennemie que nous cher­chons, la situation de la capitale ou de la place d’armes dont nous voulons nous emparer, passent en première ligne avant la question d’approvisionnement. Toutes les autres considérations, telles par exemple que la forme la plus avantageuse du déploiement stratégique de l’armée, dont nous avons déjà parlé, ont en général une bien moindre importance.

16.   Malgré le nouveau mode d’approvisionnement en usage, il est tout à fait impossible de se passer de magasins. Un capi­taine avisé ne manquera donc pas, même lorsque les ressources du pays seront tout à fait suffisantes, d’établir sur ses derrières des magasins pour les cas imprévus, et afin de pouvoir rester plus concentré sur un même point. Cette mesure de prévoyance est de celles qui ne peuvent pas nuire au but que l’on s’est proposé.

2. Défensive

1.                Politiquement, l’on appelle guerre défensive celle que l’on soutient pour l’indépendance. Stratégiquement, l’on donne cette dénomination aux campagnes dans lesquelles l’un des belligérants se borne à lutter sur un théâtre de guerre qu’il a préparé d’avance. Que les batailles qu’il livre sur ce théâtre soient offensives ou défensives, cela ne change rien à l’affaire.

2.  L’on adopte la défensive stratégique en général lorsque l’ennemi est plus fort. Assurément, les places fortes et camps retranchés qui constituent le principal élément de la préparation d’un théâtre de guerre, procurent de grands avantages auxquels viennent s’ajouter encore la connaissance du terrain et la posses­sion de bonnes cartes. Avec de pareils avantages, une armée inférieure en nombre ou une armée qui est basée sur un petit État et des ressources médiocres, sera plutôt en état de résister à l’adversaire que sans le secours de ce moyen.

Outre cela, il y a encore les deux motifs suivants qui militent en faveur du choix d’une guerre défensive.

D’abord lorsque les régions adjacentes à notre théâtre de guerre rendent les opérations difficiles faute d’approvisionne­ments. Dans ce cas on évite soi-même un désavantage que l’ennemi est obligé de subir. C’est notamment le cas de l’armée russe en 1812.

Ensuite, lorsque l’ennemi nous est très supérieur en habileté pour la conduite de la guerre. Sur un théâtre de guerre préparé, que nous connaissons, où toutes les circonstances accessoires sont à notre avantage, la guerre est plus facile à conduire : l’on commet moins de fautes. Dans ce dernier cas, c’est-à-dire lorsque nos généraux et nos troupes ne nous inspirent pas assez de confiance, et que cela nous décide à préférer une guerre défen­sive, l’on combine volontiers la défensive tactique avec la défensive stratégique, c’est-à-dire qu’on livre les batailles dans des positions préparées d’avance. L’on espère encore ainsi com­mettre moins de fautes.

3.                Il faut dans la guerre défensive tout comme dans la guerre offensive poursuivre un grand but. Celui-ci ne peut être que de détruire l’armée ennemie, soit par une bataille, soit en rendant sa subsistance extrêmement difficile, afin de la désorga­niser et de la contraindre à une retraite pendant laquelle elle subira nécessairement de grandes pertes. La campagne de Wellington en 1810-11 en fournit un exemple.

La guerre défensive ne consiste donc pas à attendre oisive­ment les événements ; l’on ne doit attendre que si l’on en tire un profit visible et décisif. C’est un moment bien dangereux pour le défenseur que cette accalmie qui précède les grands coups pour lesquels l’adversaire réunit de nouvelles forces.

Si les Autrichiens, après la bataille d’Aspern, s’étaient renforcés du triple, comme le fit l’empereur des Français et comme ils étaient maîtres de le faire d’ailleurs, alors le temps de repos qui se produisit jusqu’à la bataille de Wagram leur aurait profité, mais à cette condition seulement. En réalité, ils n’en firent rien et par conséquent ce temps fut perdu pour eux. Ils auraient donc agi plus sagement en profitant immédiatement de la situation désavantageuse de Napoléon, pour récolter les fruits de la bataille d’Aspern.

4.  Les places fortes sont destinées à détourner une notable portion de l’armée ennemie pour en faire le siège. L’on doit donc profiter de cette occasion pour battre le reste de cette armée. Par suite, il convient de livrer ses batailles en arrière de ses places fortes et non en avant d’elles. Mais aussi il faut bien se garder de rester les bras croisés à les regarder prendre, comme Bennigsen pendant que Dantzig était assiégé41.

5.                Les grands cours d’eau, c’est-à-dire ceux sur lesquels il est très compliqué de jeter un pont, comme le Danube au-dessous de Vienne et le Rhin inférieur, constituent une ligne de défense naturelle ; mais à la condition que l’on ne divise pas ses forces également le long du fleuve, pour empêcher absolument le passage. Ce serait fort dangereux. Il faut au contraire se conten­ter d’observer le fleuve, et si l’ennemi réussit à passer, fondre sur lui de tous les côtés à la fois avant qu’il ait pu attirer à lui toutes ses forces, et tandis qu’il est encore resserré contre le fleuve dans un étroit espace. La bataille d’Aspern en fournit un exemple. À Wagram, les Autrichiens avaient cédé aux Français beaucoup trop de terrain absolument sans nécessité, en sorte que les désavantages inhérents au passage des fleuves avaient disparu.

6.                Les montagnes forment une deuxième espèce d’obstacles naturels et peuvent servir de bonne ligne de défense. Il y a deux manières d’en tirer parti : la première consiste à les laisser en avant de son front et à ne les occuper qu’avec des troupes légères, de façon à permettre à l’ennemi d’en forcer les passes, pour fondre ensuite sur lui avec toutes les forces réunies, aussitôt que ses colonnes séparées déboucheront des défilés ; c’est le même procédé que pour défendre un cours d’eau. La seconde c’est d’occuper les montagnes elles-mêmes. Dans ce dernier cas, il convient de ne défendre les différents défilés qu’avec de faibles détachements, afin de pouvoir conserver en réserve une fraction notable de l’armée (1/3 à l/2), avec laquelle on attaque en forces supérieures la colonne ennemie qui réussit à forcer le passage. Il faut bien se garder de scinder cette réserve pour empêcher abso­lument l’intrusion de toute colonne ennemie, mais au contraire choisir d’avance comme objectif une colonne ennemie en particu­lier, celle que l’on croit la plus forte, et chercher à l’écraser avec ses forces réunies. Si l’on réussit par ce procédé à battre une fraction notable de l’armée de l’adversaire, les autres colonnes qui auraient réussi à déboucher se retireront d’elles-mêmes.

D’après la formation de la plupart des montagnes, on trouve au centre des plateaux plus ou moins élevés, tandis que les pentes pour aboutir à ces plateaux sont coupées par des vallées à pic qui en constituent les voies d’accès. Le défenseur trouve par conséquent, au milieu des montagnes, une région dans laquelle il peut se mouvoir rapidement à droite ou à gauche. Les colonnes de l’attaque, au contraire, sont obligées de s’engager dans des vallées étroites et séparées par des contreforts inaccessibles. Les montagnes formées sur ce type sont les seules qui permettent une bonne défense immédiate. Au contraire, lorsqu’elles sont sauvages et inaccessibles dans toute leur profondeur, le défen­seur est obligé, lui aussi, de se disséminer et par conséquent il y a danger à les occuper avec le gros de ses forces. Dans ces condi­tions, tous les avantages passent du côté de l’attaque qui peut assaillir certains points avec des forces très supérieures ; car il n’y a pas de défilé, de point de passage isolé qui soit assez fort par lui-même pour ne pas être enlevé en peu de temps par des forces supérieures.

7.                C’est une remarque capitale que dans la guerre de montagne tout dépend de l’habileté des chefs subordonnés, des officiers, mais encore davantage et surtout de l’esprit qui anime les soldats. Il ne s’agit pas ici d’être habile manœuvrier, mais d’être animé d’un esprit guerrier et d’appartenir de tout cœur à son affaire ; car chacun y est plus ou moins abandonné à lui-même. De là vient que les milices nationales sont surtout remar­quables dans la guerre de montagne ; car si elles sont mauvaises manœuvrières, elles possèdent en revanche au plus haut degré les autres qualités42.

8.                Pour terminer ce qu’il y a à dire de la défensive stratégique, je ferai remarquer qu’elle a beau être en elle-même plus forte que l’offensive, elle ne doit néanmoins servir qu’à rem­porter les premiers grands succès. Mais une fois ce but atteint, si la paix n’en résulte pas immédiatement, il n’y a plus que l’offensive qui promette de nouveaux avantages. Rester toujours sur la défensive, c’est se mettre dans la situation fâcheuse de faire toujours la guerre à ses frais. Il n’y a pas un État qui puisse supporter cette charge indéfiniment, et à force de servir de plastron aux coups de l’ennemi, en se contentant de les parer sans jamais riposter, l’on court le plus grand risque de s’épuiser et de finir par succomber. Il faut donc commencer par la défensive dans le but de terminer, avec de meilleures chances, par l’offensive.

3 – Offensive

1.                L’offensive stratégique poursuit directement le but de la guerre, car elle vise directement la destruction des forces combat­tantes de l’ennemi, tandis que la défensive stratégique ne cherche à atteindre ce but qu’avec des moyens en partie indirects. Il s’ensuit que les principes de l’offensive sont déjà renfermés dans les principes généraux de la stratégie. Deux points seulement ont besoin d’être mis particulièrement en relief.

2.                Le premier est le remplacement continuel des troupes et des armes. Cette opération ne présente pas d’aussi grandes diffi­cultés pour le défenseur, puisque ses sources de ravitaillement sont à proximité. Mais l’assaillant, tout en ayant l’avantage, dans la plupart des cas, de disposer d’un État plus puissant, doit tirer ses forces quelquefois de très loin et par conséquent au prix de grandes difficultés. Afin de ne pas se trouver à court, il doit donc organiser la levée de ses recrues et le transport des munitions et armes longtemps avant que le besoin s’en fasse sentir. Les routes de ses lignes de communication doivent être couvertes sans inter­ruption de détachements de marche et de trains amenant les objets nécessaires. Sur ces routes doivent être établies des stations militaires pour accélérer tout ce mouvement de transport.

3.  Même dans les circonstances les plus favorables et avec une très grande supériorité physique et morale, l’agresseur doit prévoir la possibilité d’un grand malheur. Il doit, pour cette raison, organiser sur ses lignes d’opération des points sur les­quels il puisse se replier avec une armée battue. Ce sont des places fortes avec camps retranchés, ou simplement des camps retranchés.

Les grands cours d’eau sont le meilleur obstacle pour arrêter quelque temps la poursuite d’un adversaire. L’on doit donc s’assurer de leurs points de passage en y créant des têtes de ponts qui seront entourées d’une ceinture de fortes redoutes.

Pour occuper ces points ainsi que les villes les plus impor­tantes et les places fortes, on laissera en arrière plus ou moins de troupes, selon que l’on aura plus ou moins à redouter les tentatives de l’ennemi et les dispositions des habitants. Ces troupes constitueront avec les renforts venant du pays de nouveaux corps qui, en cas de réussite, s’avanceront à la suite de l’armée, et, en cas de malheur, occuperont les points fortifiés pour assurer la retraite.

Napoléon s’est toujours montré d’une prévoyance admirable dans les mesures relatives à l’organisation des derrières de son armée. C’est pourquoi, dans ses opérations les plus audacieuses, il risquait moins en réalité qu’en apparence.

IV – APPLICATION DES PRINCIPES PRÉCÉDENTS PENDANT LA GUERRE

Les principes de l’art militaire sont en eux-mêmes d’une simplicité extrême et à la portée de toute intelligence saine. S’ils reposent en tactique un peu plus qu’en stratégie sur un savoir spécial, cependant ce savoir est trop restreint pour pouvoir supporter la comparaison avec une science quelconque, soit par l’étendue, soit par la diversité des matières. L’érudition et une profonde science ne sont donc ici nullement requises, pas plus que des facultés extraordinaires de l’intelligence. Si, en dehors d’un jugement exercé, une qualité spéciale de l’esprit était à rechercher pour la guerre, ce serait, tout le démontre, une propension à la finesse et à la ruse. Le contraire a été longtemps affirmé, mais seulement par suite d’un respect mal placé pour notre affaire et de la vanité des auteurs qui ont écrit sur elle. En y réfléchissant sans préjugés, l’on arrive forcément à s’en convaincre, et l’expérience même n’a fait que nous confirmer dans cette conviction. Il suffit d’invoquer les guerres récentes de la Révolution pour y trouver beaucoup d’hommes qui se sont montrés d’habiles capitaines et même des capitaines de premier ordre, sans avoir jamais reçu aucune instruction militaire. Pour Condé, Wallenstein, Souvoroff43 et une foule d’autres, la chose également est au moins douteuse.

La conduite de la guerre est en elle-même une affaire extrê­mement difficile, cela n’est pas douteux. Mais la difficulté ne tient nullement à ce qu’il faille une érudition particulière ou un grand génie pour s’assimiler les vrais principes de l’art de la guerre. Cela est absolument à la portée de toute tête bien orga­nisée et exempte de préjugés, pourvu qu’elle soit tant soit peu familiarisée avec la chose. L’application de ces principes sur la carte et sur le papier ne présente non plus aucune difficulté, et un bon plan d’opérations n’est pas, à tout prendre, un grand chef-d’œuvre. La grande difficulté la voici : c’est de rester fidèle dans l’exécution aux principes qu’on s’est tracés.

C’est sur cette difficulté même que ce chapitre de conclusion a pour but d’appeler l’attention. En donner une idée claire, est le résultat principal auquel tend tout ce mémoire.

La conduite de la guerre, dans son ensemble, ressemble au fonctionnement d’une machine compliquée où le frottement est extraordinaire. Voilà pourquoi les combinaisons qu’il est si facile de projeter sur le papier ne peuvent être mises à exécution qu’au prix des plus grands efforts.

À tout moment la volonté libre, la pensée du chef se trouve entravée dans son essor, et il faut une force d’âme et d’intelli­gence particulière pour surmonter cette résistance. Plus d’une heureuse inspiration est annihilée par ce frottement et il faut reprendre sous une forme plus simple et plus modeste, un projet qui, sous une forme plus complexe, promettait des résultats plus brillants.

Il serait peut-être impossible d’énumérer toutes les causes qui créent ce frottement, mais les principales sont les suivantes :

1.                L’on connaît généralement la situation et les mesures de l’ennemi beaucoup moins bien qu’on ne le présuppose en établis­sant un projet44. Des doutes innombrables surgissent alors au moment de procéder à l’exécution, inspirés par les dangers aux­quels on va se trouver exposé, si l’on s’est sérieusement trompé dans l’hypothèse que l’on a faite. Un sentiment d’inquiétude, qui se manifeste facilement chez l’homme au moment d’exécuter une grande chose, s’empare alors de nous, et de cette inquiétude à l’irrésolution, de celle-ci aux demi-mesures, il n’y a qu’un pas à peine sensible.

2.                Non seulement l’on est dans l’incertitude sur la force de l’ennemi, mais encore la renommée exagère le chiffre de ses troupes (toutes les nouvelles qui, par nos avant-postes, nos espions ou accidentellement, nous arrivent sur son compte). La grande masse des hommes est craintive par nature, et c’est de là que provient leur exagération constante du danger. Tout ce qui peut agir sur le chef se ligue donc pour lui inspirer une fausse idée de la force de l’adversaire qu’il a en face, et il en résulte une nouvelle source d’irrésolution.

L’on ne saurait trop tenir compte de cette incertitude ; il est donc important de s’y préparer d’avance.

Du moment où l’on a tout pesé posément a l’avance, cherché et trouvé le cas le plus probable sans parti pris, il ne faut pas être disposé à abandonner immédiatement sa première manière de voir, mais au contraire soumettre les nouvelles qui arrivent à une critique attentive, les contrôler l’une par l’autre, en envoyer chercher de plus fraîches ou d’une autre source, etc. Il arrive fréquemment de la sorte que la fausseté de certaines nouvelles ressort immédiatement de leur contradiction même, souvent aussi que les premières se confirment : dans les deux cas, l’on acquiert ainsi plus de certitude et l’on peut prendre sa résolution. Mais si l’on reste néanmoins dans l’incertitude, il faut alors se dire qu’à la guerre l’on ne peut rien exécuter sans risque, qu’il est de la nature même de la guerre que l’on ne puisse voir toujours où l’on va45 ; que, cependant, ce qui est probable reste toujours probable, bien qu’il y ait des instants de mirage ; enfin que si l’on a pris des mesures en elles-mêmes raisonnables, l’on ne consom­mera pas sa perte d’un coup pour s’être trompé une fois.

3.                L’incertitude relative à la situation des choses à un instant donné ne concerne pas seulement l’ennemi, mais encore notre propre armée. Il est rare en effet qu’elle se trouve assez concentrée pour qu’on puisse, à chaque minute, se rendre un compte bien net de l’état de toutes ses parties. Pour peu que l’on soit enclin à l’inquiétude, c’est une nouvelle source de doutes. L’on se décide à attendre, et la conséquence inévitable est un arrêt dans l’action de l’ensemble.

Il faut donc avoir la ferme confiance que les mesures géné­rales que l’on a adoptées produiront les résultats qu’on en attend. Ici se rapporte notamment la confiance qu’on doit avoir dans ses lieutenants : il importe par suite de choisir expres­sément pour cet emploi des gens sur lesquels l’on puisse compter, et passer pour cela par-dessus les autres considérations. Si l’on a pris des mesures bien conformes au but, si l’on a eu l’égard aux éventualités malheureuses possibles, et que l’on se soit arrangé pour ne pas tout perdre d’un coup, au cas où elles se présente­raient pendant l’exécution, il ne faut pas hésiter à s’avancer hardiment au travers des ténèbres de l’incertitude.

4.                Toutes les fois que l’on veut conduire la guerre avec énergie, avec une grande tension de forces, il faut s’attendre à ce que les subordonnés et aussi les troupes (surtout si elles n’ont pas l’habitude de la guerre) trouvent à chaque instant des diffi­cultés qu’ils déclarent insurmontables. Ils trouvent la marche trop longue, l’effort trop grand, les approvisionnements impos­sibles. Si l’on prêtait l’oreille à tous ces difficultueux, comme Frédéric II les nommait, l’on serait bientôt débordé et réduit à l’impuissance, à la faiblesse et à l’inaction, au lieu d’agir avec force et énergie.

Pour tenir bon envers et contre tout, il est indispensable d’avoir foi dans sa propre intuition et dans sa conviction. Cela peut avoir l’air souvent, au moment même, d’un entêtement, mais en réalité c’est cette force d’esprit et de caractère que nous appelons la fermeté.

5.                Les résultats sur lesquels on compte à la guerre ne s’y produisent jamais avec autant de précision que se l’imagine celui qui n’a pas fait de la guerre un sujet de profondes observations, ou qui n’en a pas l’expérience.

L’on se trompe quelquefois de plusieurs heures dans la marche d’une colonne, sans que l’on puisse dire ce qui a causé ce retard. L’on rencontre souvent des obstacles qu’il était impossible de prévoir d’avance. L’on compte souvent atteindre un point avec l’armée, et l’on est obligé de faire halte plusieurs lieues avant. Un poste ne répond pas toujours à ce qu’on s’en était promis en l’installant, tandis qu’un poste de l’ennemi fait plus que l’on ne s’y attendait. Souvent les ressources d’une région sont inférieures à ce que l’on croyait, etc.

L’on ne triomphe de pareilles déconvenues qu’au prix de sublimes efforts, et, pour les obtenir, le chef doit déployer une rigueur qui frise souvent la cruauté. C’est par là seulement qu’ayant la certitude d’obtenir tout le possible, il peut être sûr que ces petites difficultés n’usurperont pas une grande influence sur les opérations et qu’il ne reste pas trop en deçà du but qu’il aurait pu atteindre.

6.                L’on doit être bien certain que jamais une armée ne se trouve en réalité dans la situation qu’imagine celui qui suit les opérations de sa chambre. S’il a des sympathies pour cette armée, il se la figure du tiers ou de la moitié plus forte et meilleure qu’elle ne l’est réellement. Il est assez naturel que le Chef se trouve dans le même cas au moment où il esquisse son premier projet d’opérations, et qu’ensuite il voie son armée se fondre, comme il était loin de se l’imaginer, sa cavalerie et son artillerie devenir hors de service, etc. Ce qui paraît donc à l’observateur et au Chef possible et facile à l’ouverture de la cam­pagne, devient souvent au moment de l’exécution difficile et même impossible. Si le Chef est un homme qui, joignant à l’audace et à une forte volonté l’ardeur d’une noble ambition, poursuit néanmoins son but, il l’atteindra alors qu’un homme ordinaire aurait cru trouver dans l’état de son armée une excuse suffisante pour abandonner la partie.

Masséna a montré à Gênes et en Portugal quelle influence la forte volonté du chef peut avoir sur ses troupes. À Gênes, les efforts inouïs que la force de son caractère, pour ne pas dire sa dureté, avait obtenus des troupes, furent couronnés par le succès. En Portugal, il tint bon plus longtemps que personne ne l’aurait fait.

La plupart du temps l’armée ennemie se trouve dans un état analogue. Rappelez-vous Wallenstein et Gustave-Adolphe à Nuremberg, Napoléon et Bennigsen après la bataille d’Eylau. Mais l’on ne voit pas la situation de l’ennemi, tandis que l’on a la sienne sous les yeux.

Aussi les hommes ordinaires se laissent-ils plus fortement impressionner par la seconde que par la première. Car c’est le propre des hommes ordinaires d’obéir à l’impression de leurs sensations plutôt qu’au langage de la raison46.

7.                L’approvisionnement des troupes présente toujours, de quelque manière qu’il se fasse (magasins ou réquisitions), de telles difficultés que cette question a voix très décisive au chapitre dans le choix des mesures que l’on adopte. Elle s’oppose souvent à la combinaison la plus efficace et oblige de chercher à manger alors qu’on ne voudrait chercher que la victoire et de brillants succès. C’est elle qui est la principale cause de la lourdeur de toute la machine, qui fait que son rendement reste bien loin au-dessous de l’essor des grands projets.

Un général qui impose à ses troupes des efforts suprêmes et des privations extrêmes avec une exigence tyrannique, une armée qui, pendant le cours de longues guerres, s’est habituée à ces sacrifices, auront un avantage incalculable sur leurs adver­saires et une rapidité infiniment plus grande dans la poursuite de leur but, malgré tous les obstacles ! Avec des plans également bons, quelle différence dans les résultats !

8.                En général et dans toutes les circonstances analogues, l’on ne saurait trop se pénétrer de la vérité suivante :

Les idées qui proviennent des impressions des sens au moment de l’exécution sont plus vives que celles qu’on a adoptées auparavant à la suite d’un examen réfléchi. Mais elles ne sont que la première apparence des objets et diffèrent souvent, comme nous le savons, de la réalité. L’on est donc exposé à sacrifier une opinion mûrement réfléchie à la première apparence venue.

Quant à la raison qui fait que cette première apparence agit toujours dans le sens de la crainte et d’une prudence exagérée, elle gît dans la timidité naturelle de l’homme qui n’envisage tout que par un seul côté47.

C’est contre cette faiblesse qu’il faut s’armer et en même temps avoir une ferme confiance dans les résultats de ses propres réflexions antérieures, afin de se fortifier contre les impressions démoralisantes du moment.

Ainsi donc ces difficultés de l’exécution exigent la confiance et la fermeté des convictions chez celui qui dirige l’exécution. C’est pourquoi il est si important d’étudier l’histoire de la guerre qui apprend à connaître les choses en elles-mêmes et la manière dont elles fonctionnent. Les principes que l’on peut acquérir par un enseignement théorique ne sont propres qu’à faciliter cette étude et à appeler l’attention sur les points importants de l’histoire.

Il faut donc s’assimiler ces principes dans l’intention de les contrôler par la lecture de l’histoire de la guerre, de voir s’ils sont d’accord avec la marche des choses, et de relever les cas où ils sont confirmés par les faits, ou même en opposition avec eux.

L’étude de l’histoire de la guerre est seule capable de sup­pléer à l’expérience personnelle pour donner une idée suffisam­ment saisissante de ce que j’ai appelé le frottement de la grande machine.

Du reste, il ne faut pas s’en tenir aux résultats généraux et encore moins aux raisonnements des auteurs. Il est indispen­sable de pénétrer aussi à fond que possible dans le détail. Car les historiens ont rarement pour but de présenter la vraie vérité. Ordinairement ils veulent embellir les hauts faits de leur armée, ou bien démontrer la concordance des événements avec de prétendues règles. Ils font l’histoire au lieu de l’écrire. Il n’est pas indispensable d’étudier beaucoup d’histoires pour le but que nous nous proposons. L’examen détaillé et la méditation approfondie de quelques batailles est plus utile qu’une étude d’ensemble de plusieurs campagnes. Il est par suite plus utile de compulser les relations très détaillées et les journaux d’opérations que les livres d’histoire proprement dits. Un modèle incomparable de relation dans ce genre, c’est la description de la défense de Menin, en 1794, dans les mémoires du général de Sharnhorst. Ce récit, et spécialement la partie qui concerne la sortie désespérée et le passage de la garnison au travers de l’ennemi, est le meilleur spécimen que vous puissiez trouver sur la manière d’écrire l’histoire de la guerre.

Il n’y a pas un combat au monde qui m’ait inspiré à un si haut degré la conviction qu’à la guerre il ne faut pas désespérer du succès jusqu’au dernier moment, et que l’efficacité des bons principes, qui d’ailleurs ne se manifeste jamais aussi réguliè­rement qu’on se l’imagine, peut cependant, même dans les circonstances les plus malheureuses, reparaître au moment le plus inattendu, lorsqu’on croyait déjà leur influence absolument perdue.

Il faut qu’un sentiment puissant48 vivifie les hautes qualités du Chef, que ce soit l’ambition comme chez César, la haine de l’ennemi comme chez Annibal, ou une fière résolution de périr avec gloire comme chez Frédéric II.

Ouvrez votre cœur à un pareil sentiment. Soyez audacieux et impénétrable dans vos projets, ferme et persévérant dans leur exécution, résolu à trouver une fin glorieuse, et le destin couronnera votre tête d’une auréole resplendissante dont l’éclat vous rendra immortel pour la postérité la plus reculée. THÉORIES du GÉNÉRAL DRAGOMIROFF

par E. CORALYS

 

Extrait de la Revue d’Infanterie

Paris, 17, place Saint-André-des-Arts, Limoges, Nouvelle route d’Aixe, 46

Henri Charles-Lavauzelle

Imprimeur militaire

 

 

Le général Dragomiroff, commandant de l’académie impériale d’état-major à Saint-Pétersbourg, connu par le rôle brillant qu’il a joué comme chef de la 14e division au passage du Danube pendant la dernière campagne des Balkans, est un des auteurs les plus remarquables de notre époque. Pour toutes les questions qui concernent l’éducation du soldat et l’instruction d’une troupe, il est le représentant le plus autorisé de la grande école des maréchaux de Saxe et d’Isly. Le maréchal de Saxe écrivit ses Rêveries pendant treize nuits de fièvre et d’insomnie, c’est-à-dire d’un seul jet. C’est le propre du génie de concevoir des rêves d’une longue gestation et de les enfanter sans effort : la pensée jaillit tout armée.

Le maréchal d’Isly était aussi un rêveur ; dès que son rêve avait pris une forme nette et bien dessinée, sa plume d’aigle courait sans arrêt sur le papier.

Le général Dragomiroff écrit de même ; son esprit primesautier et plein de hardiesse se plaît aux divisions et aime à revenir sur le même sujet : clou martelé s’enfonce plus avant.

Son Manuel pour la préparation des troupes au combat comprend trois parties : la préparation de la compagnie, celle du bataillon et celle des trois armes à la camaraderie de combat.

Les théories émises par l’illustre général, à ne considérer que les lignes générales, se résument à ceci :

La force morale est toujours supérieure à la force physique ;

La guerre est une chose d’appréciation, de discernement et de bons sens ;

Le règlement doit être simple, ne contenir que les formations et les méthodes applicables sur le champ de bataille ; tout ce qui est machinal, automatique, de parade doit être exclu. C’est une forme, un vêtement dans lequel la vie, c’est-à-dire l’esprit, qui est le point essentiel, doit se mouvoir aisément. La lettre tue, l’esprit vivifie.

Dans le règlement, dit Pierre le Grand, les us et coutumes sont écrits, mais on n’y trouve ni temps, ni hasards.

La manière de combattre est variable : la meilleure consiste à rendre inutiles les avantages de l’ennemi, car la guerre est un métier pour les ignorants et une science pour les habiles gens, ainsi que l’a si bien dit de Follard.

ÉDUCATION

À Vaux-le-Villars, Maurice de Saxe suivait sur des plans les batailles que Villars avait données et dont le maréchal lui faisait la relation. À un moment donné, ce dernier se renversa sur sa berceuse et dit à de Saxe :

À la bataille de Fridelinghen, l’infanterie française avait poussé celle des Impériaux avec une valeur incomparable, après l’avoir enfoncée plusieurs fois, et l’avait poursuivie au travers d’un bois jusque dans une plaine qui était au-delà, lorsque quelqu’un s’avisa de dire que l’on était coupé à la vue de deux escadrons (français peut-être) qui apparaissaient sur les derrières de la troupe victorieuse. Aussitôt, toute cette infanterie s’enfuit dans un désordre affreux, sans que personne l’attaquât, ni la suivit, repassa le bois et ne s’arrêta que par delà le champ de bataille.

Je fis, aidé des généraux, de vains efforts pour la ramener. La bataille était cependant gagnée, et la cavalerie française avait dispersé la cavalerie impériale ; ainsi, l’on ne voyait plus d’ennemis.

C’étaient pourtant les mêmes soldats qui venaient de défaire cette infanterie impériale et auxquels une terreur panique avait tellement troublé les sens qu’ils avaient perdu contenance au point de ne la pouvoir reprendre.

Cet exemple prouve assez la variété du cœur humain et le cas qu’on en doit faire. Il est plus aisé de prendre les gens comme ils sont que de les former comme ils doivent être : “On ne dispose pas des opinions, des préjugés, ni des volontés”, ajoute de Saxe.

Le maréchal d’Isly, dans sa conférence aux officiers du 56e régiment d’infanterie sur les principes physiques et moraux du combat de l’infanterie, s’exprime ainsi :

L’art d’engager les troupes a une puissante influence sur le sort des combats ; c’est lui qui couronne du succès les bonnes dispositions générales. Il répare fort souvent ce qu’elles ont de vicieux. Il y a entre les troupes d’un moral très élevé, vigoureusement conduites, pénétrées des bons principes du combat et les troupes constituées et instruites comme le sont la plupart de celles de l’Europe, la différence qui existe entre des adultes et des enfants.

La force morale m’a toujours paru au-dessus de la force physique ; on prépare celle-là en élevant l’âme du soldat, en lui donnant l’amour de la gloire, l’esprit de corps, et surtout en rehaussant le patriotisme dont le germe est dans tous les cœurs.

Aux hommes ainsi préparés, il est aisé de faire faire de grandes choses quand on a su gagner leur confiance. Pour obtenir cette confiance, il faut remplir envers eux tous ses devoirs, s’en faire des amis, causer souvent avec eux sur la guerre et leur prouver qu’on est capable de les bien conduire. Au combat, il faut donner un brillant exemple de courage et de sang-froid. On doit être attentif à faire tout ce qui peut relever le moral des siens et affaiblir celui de ses adversaires.

La force morale naît de la confiance qu’on sait inspirer à ses subordonnés ; elle grandit par les actions de tact, d’intelligence et de courage. Vous vous attacherez en temps de paix à donner à vos soldats bonne opinion de vos qualités guerrières. Vous y parviendrez en ne vous bornant pas à passer des inspections, à faire faire un froid exercice, toutes choses fort utiles sans doute, mais qui ne forment pas le moral guerrier. Il faut raisonner avec vos soldats sur les guerres passées, leur citer les actions d’éclat de nos braves, exciter, chez eux, le désir de les imiter, et faire en un mot ce que votre intelligence pourra vous suggérer pour leur inculquer l’amour de la gloire.

La variété du cœur humain, qui attriste si fort les maréchaux de Villars et de Saxe a déjà un correctif : l’éducation morale des troupes.

Le maréchal Bugeaud pose des principes que le général Dragomiroff va développer avec toute la supériorité de son bon sens et toute la compétence que donne la pratique du commandement et l’habitude du soldat, – disons mieux, avec toute l’excellence de son cœur de père, car, pour le général, chacun de ses subordonnés est un enfant.

Quel beau spectacle qu’une revue passée par le général Dragomiroff ! II va saluer le drapeau, et, se plaçant face aux troupes, la main à la visière, il dit à haute voix, de manière à être entendu de tous : “Bonjour, mes enfants” et les soldats, immobiles sous les armes, ne remuant que les lèvres, lui répondent : “Tu es notre père, mon général, nous t’aimons”.

L’amour paternel du chef pour les soldats, l’amour filial des soldats pour le chef, l’affection réciproque de tous les hommes qui composent une armée, l’assistance mutuelle, telle est la base sur laquelle le général Dragomiroff établit le manuel de préparation des troupes au combat.

Le succès de l’instruction du soldat dépend du caractère de son éducation, c’est-à-dire du degré auquel il est pénétré de la conscience de ses devoirs.

S’il a été élevé de façon qu’il remplisse toutes les obligations que lui impose le service, sans s’en écarter d’une ligne – aussi bien quand on ne le voit pas que lorsqu’on le voit – l’instruction donnera rapidement de bons fruits.

C’est donc l’éducation qui prime tout.

Au combat, ce n’est pas tant en vertu du dressage qu’on lui a donné que ses jambes le portent avec plus ou moins d’intrépidité et que ses bras travaillent d’une façon plus ou moins sensée ; tout dépend de la manière dont le cœur bat et dont la tête raisonne.

C’est de la tête et du cœur qu’il faut tenir compte avant tout.

Par les jambes et par les bras, on peut bien arriver à faire entrer quelque chose jusque dans le cœur et la tête, mais ce quelque chose n’est pas suffisant pour l’homme appelé à donner sa vie pour son pays.

On peut être de première force sur l’escrime, le tir, la gymnastique, etc., et n’avoir aucune idée du devoir militaire.

Il faut donc chercher, avant tout, à enraciner dans le cœur le sentiment du devoir militaire, développer dans la tête les idées d’honneur et d’honnêteté, affermir et élever le cœur ; le reste viendra par surcroît. “Alors, objectera-t-on, pas n’est besoin d’enseigner ni l’escrime à la baïonnette, ni le tir, ni la marche ; inculquer le sentiment du devoir suffit.”

“Non, pas du tout, répond le général, mais tout bonnement : confirmez l’homme dans le sentiment du devoir, développez chez lui l’honnêteté et l’honneur, il vous sera ensuite plus facile de lui apprendre tout ce que vous venez de dire que s’il était privé – en partie ou tout à fait – de ces qualités morales.”

L’instruction se donne par parties séparées, mais il faut obtenir la fusion générale en un tout homogène de ces éléments divers, et cette combinaison intime qu’en nécessite l’application sur le champ de bataille, en tenant compte du temps, des lieux et des moyens de toute nature dont on peut disposer ; en un mot, fusionner les différentes connaissances professionnelles en un tout qui se rapproche le plus possible de la pratique de la guerre : tel est l’objectif à atteindre.

Dans ce but, décomposer la matière à enseigner de la façon la plus rationnelle, d’après la valeur intrinsèque de chacun de ses éléments constitutifs ; se rendre compte de l’importance relative de chacun d’eux, et répartir le temps entre eux proportionnellement à leur degré d’importance ; grouper ensuite ces éléments entre eux, une fois qu’ils ont été bien appris séparément en observant une progression suivie, sans sauter brusquement du simple au composé.

Ne suit-on pas – dit l’auteur – le même procédé dans l’éducation de l’enfant ? On décompose, pour lui apprendre la lecture, les mots en sons et en lettres ; pour lui enseigner l’écriture, les lettres elles-mêmes en jambages plus simples. Mais il ne sait pas lire le jour où il connaît les lettres ; il ne sait pas écrire le jour où il fait bien les jambages. Il faut lui apprendre encore à combiner les lettres en sons et en mots, les jambages en lettres, etc.

Qu’arrivera-t-il ensuite, si l’on se borne à lui donner une belle écriture, et si l’on continue à ne lui enseigner que la calligraphie ? Si, au lieu de se rendre compte qu’on ne lui a appris à écrire que pour lui permettre d’exprimer ses pensées, on considère l’écriture comme le but et non comme un moyen, on n’en fera qu’un écrivain public, qu’un copiste, qu’un automate d’autant plus incapable d’exprimer ses propres pensées à l’aide de l’écriture qu’il est plus habile à mouler des caractères d’écriture pendant que la pensée est absente.

Quoique ceux qui s’occupent des détails passent pour des gens bornés – dit Maurice de Saxe – il me paraît pourtant que cette partie est essentielle, parce qu’elle est le fondement du métier et qu’il est impossible de faire aucun édifice ni d’établir aucune méthode sans en savoir les principes.

Je me servirai ici d’une comparaison : Tel homme qui a du goût pour l’architecture et sait dessiner, qui fera très bien le plan et le dessin d’un palais, ne saura l’exécuter s’il ne connaît la coupe des pierres ; s’il ne sait asseoir les fondements, tout l’édifice s’écroulera bientôt.

Si le nombre des manœuvres de combats est circonscrit – dit le duc d’lsly – il n’en est pas moins d’une haute importance de les appliquer d’une manière judicieuse, selon les circonstances et d’après leur possibilité morale et physique.

Comme vient le vent, il faut mettre la voile ; oui, mais si on ne sait pas quelle est la voile, ou la forme de la voile qu’il convient pour tel ou tel vent, comment mettrez-vous la voile selon le vent ?

L’éducation comprend les règlements sur le service intérieur et le service des places.

Le caractère propre à l’accomplissement du service militaire consiste dans la ponctualité et la promptitude à exécuter les ordres, basées sur un dévouement sans bornes et soutenues par le fonctionnement le plus actif de l’intelligence. Toutes ces conditions sont indispensables pour la guerre, puisque le succès dépend du concours unanime de la pensée et de la volonté de tous dans l’exécution de la pensée et de la volonté d’un seul.

Il faut donc donner au soldat, aussi bien qu’à l’officier, la connaissance la mieux raisonnée et la plus approfondie de tout ce qui constitue leur spécialité.

L’esprit d’abnégation se fortifie par l’éducation ; le développement de l’intelligence dans le sens de la guerre s’acquiert surtout par l’instruction. Mais l’éducation et l’instruction, conduites rationnellement, se prêtent un mutuel appui.

L’emploi des punitions ne contribue ni à accélérer ni à perfectionner l’éducation du soldat. Le meilleur procédé d’éducation consiste à se montrer toujours égal, inflexible et invariable dans les exigences qu’on a manifestées dés le début.

Le service intérieur embrasse toute l’existence du soldat et détermine ses devoirs en même temps que ses droits. Le soldat doit connaître les uns et les autres d’une manière bien positive, pour voir que la loi, en lui imposant des obligations, le garantit en même temps contre l’injuste et l’arbitraire.

Les bases du service intérieur sont contenues dans les quatre préceptes suivants : Exécute tout ce que ton supérieur t’ordonne. Ne t’absente jamais sans permission. S’il t’arrive quelque chose, fais-en toujours le rapport à ton chef immédiat. Aie soin de ton corps et de tes vêtements.

Un soldat auquel on a bien inculqué l’esprit de ces prescriptions est un homme sur lequel on peut compter.

Le service de garde est le premier pas dans la voie qui permet d’arriver à la consécration du soldat pour le service du champ de bataille.

Une fois en faction, le soldat se trouve chargé de la sauvegarde d’objets et d’intérêts de la plus haute importance ; il est, par suite, investi du droit terrible de vie et de mort sur ses semblables tout en étant abandonné à son seul discernement pour juger des circonstances qui entraînent l’application de ce droit sans que personne puisse le guider ou lui indiquer la décision à prendre.

S’il ne tue pas quand il le faut, il passe en jugement ; s’il tue quand il ne le faut pas, il passe encore en jugement.

Le soldat en faction est tenu d’observer la consigne jusqu’à la mort.

Le service de garde exige, comme condition expresse, que le soldat ait du sens et du caractère ; mais, à son tour, il contribue à développer ces qualités : certes, il faut avoir la tête bien d’aplomb et le cœur haut et ferme pour sortir sans affront de situations où il y a lieu de prendre les décisions si opposées : tuer ou ne pas tuer, obéir ou ne pas obéir.

Le service des avant-postes n’est qu’une forme du service des places : mêmes sentinelles, mêmes postes, même inviolabilité de la consigne. Il n’y a de différence essentielle que dans l’objet qu’il faut garder et dans celui contre lequel il faut le garder. En temps de guerre, le soldat garde ce qu’il doit avoir de plus cher au monde, c’est-à-dire ses camarades, contre les entreprises de l’ennemi commun. La camaraderie en face du danger est la condition indispensable et suprême pour atteindre un but quelconque à la guerre.

“Oublie-toi et tes camarades se souviendront de toi.” Partout où cette maxime sera pratiquée, la masse se comportera comme un seul homme pour lequel il n’y aurait rien d’impossible.

Un homme sain ne balance pas à sacrifier un bras ou une jambe pour sauver le reste de son corps. De même aussi l’homme de guerre qui a reçu une saine éducation ne balance pas à se sacrifier pour le salut de la troupe, de l’armée dont il fait partie. Celui qui s’aime plus qu’il n’aime sa compagnie est indigne de sa compagnie ; celui qui aime plus sa compagnie que son bataillon est indigne de son bataillon et ainsi de suite. Chacun, sans doute, a bonne envie de vivre, mais ne vaut-il pas mieux aussi qu’un membre seul périsse plutôt que tout le corps ? Car, si le corps périt, est-ce que le membre ne périra pas en même temps ?

Ce n’est pas tout : si, pour battre l’ennemi, chaque soldat doit être animé individuellement du plus haut sentiment de camaraderie et prêt à se dévouer pour le salut des siens, il est encore bien plus nécessaire que chaque troupe soit dans les mêmes dispositions vis-à-vis des autres troupes, qu’elles appartiennent ou non à la même arme.

On n’est prêt à remplir toutes les obligations que comporte la camaraderie que lorsque, avant tout, on ne craint pas la mort et qu’ensuite on a foi dans ses camarades et qu’on les aime.

Pour ne pas craindre la mort, il faut s’y préparer en ne perdant jamais de vue le but de notre mission : tuer et mourir.

Pour avoir foi dans ses camarades, il faut commencer par les connaître ; on les aimera ensuite, s’ils le méritent. Quand on ne connaît pas les gens, comment leur accorder sa confiance, encore moins son affection ! Ainsi donc, le premier pas dans la voie de la confiance, c’est la connaissance intime et approfondie de ses camarades, celle qui ne se prend que sur le terrain ; il faut savoir ce que chacun peut faire pour le salut commun et comment il sait le faire. Ce n’est qu’en connaissant à fond les habitudes les uns des autres qu’on peut éviter un grand malheur : celui de se gêner mutuellement, au lieu de s’entr’aider, tout en ayant la conviction et le désir sincère de faire bien.

La connaissance inspire la confiance ; la confiance engendre l’affection, le sentiment de la camaraderie qui porte à ne se point ménager pour les autres.

Officiers, s’écrie le général Dragomiroff, vous devez avant et par-dessus tout, savoir tenir vos gens dans la main, les tenir plus par la force de votre volonté que par des mesures de contrainte physique – en temps de paix, elles ne sont bonnes que pour les vauriens, et sur le champ de bataille on ne peut guère compter sur elles ; – vous devez savoir tenir vos hommes de façon qu’ils ne connaissent pas d’autre voix que votre voix, d’autre volonté que votre volonté ; que, dans toutes les circonstances difficiles, leurs yeux et leurs pensées se tournent instinctivement sur vous pour que vous décidiez ce qu’il convient de faire ! Et, quand vous aurez obtenu ce résultat, alors vous ne formerez plus avec eux qu’un seul corps et qu’une seule âme.

Pour cela, il faut que les soldats aient foi en vous, comme en un guide sûr, comme en leur chef véritable et, alors aussi, ils vous aimeront, et rien ne sera impossible pour eux.

Vous y arriverez par la supériorité morale et intellectuelle sur les gens dont la vie vous est confiée sur le champ de bataille. Si, dans toutes les situations, ils voient en vous un mentor qui connaît l’affaire mieux qu’eux ; s’ils reconnaissent en vous un homme prêt à faire le premier ce qu’il exige d’eux, ils vous suivront sans condition et sans arrière-pensée partout où vous les conduirez ; et ils se feront plutôt tuer tous que de renoncer au succès de l’entreprise à laquelle vous les avez entraînés.

Considérez le soldat comme l’échelon inférieur de la grande camaraderie militaire, mais aussi comme une partie intégrante de cette camaraderie ; n’oubliez pas cette parole sacrée de Pierre le Grand : “Soldat est un nom général honorifique ; qu’on appelle soldat le premier général comme le dernier troupier”.

Au nom de la camaraderie, prenez soin du soldat, mais ne le gâtez pas ; soyez attentifs à ses moindres besoins – pas pour la pose, mais pour de bon – mais, avec le bras inflexible de la loi, châtiez les transgressions qui déshonorent la fraternité militaire, et ayez la main ferme. Apprenez à faire de la besogne et non à pérorer sur la besogne : ce n’est pas avec des phrases qu’on bat l’ennemi.

Servez de modèles au soldat en toutes choses et alors il deviendra, dans le service, la ponctualité incarnée, aussi bien loin des yeux de son chef qu’en sa présence. En vous montrant pénétré de votre devoir, vous l’élèverez aussi à hauteur du devoir ; et alors, aucune privation, aucun danger, aucune maladie ne le détourneront de son chemin.

Le sentiment du devoir se développe non pas de bas en haut, mais de haut en bas.

Partout, à chaque page de son livre, les devoirs des différents grades sont tracés avec cette élévation d’âme qui est la qualité dominante de l’auteur.

Le chef de compagnie est responsable de la bonne direction imprimée aux hommes et en même temps à tous les cadres de la compagnie ; comme conséquence, il a le devoir de s’assurer comment chacun d’eux connaît son affaire et de prendre des mesures pour faire disparaître toute insuffisance qu’il peut découvrir.

La camaraderie est si loin d’être incompatible avec les exigences du service, qu’elle en émane même directement. La familiarité est inadmissible dans le service parce qu’elle est contraire aux intérêts mêmes du service.

Le chef de compagnie doit se charger lui-même de confirmer les hommes de recrue dans l’éducation militaire, quoique pas complètement, car l’éducation présente deux faces bien différentes, savoir : les obligations proprement dites et le cérémonial usité dans l’exécution. Le chef d’unité n’est tenu personnellement d’inculquer que les obligations elles-mêmes.

L’apprentissage du cérémonial peut être confié à tout instructeur un peu intelligent, et le chef de compagnie se borne, pour cette partie de l’instruction comme pour les autres, à vérifier le travail de ses aides.

Préférer l’exemple par les yeux à l’explication verbale dans tous les cas où ce sera possible : telle est la méthode à suivre.

Dans l’enseignement oral, il ne faut jamais oublier qu’on s’adresse à des gens simples et qu’il est nécessaire :

1)                de ne jamais leur livrer plus d’une idée ou deux à la fois et d’exiger immédiatement qu’ils répètent ce qu’on vient de leur dire ;

2)    d’éviter les mots qui ne sont pas employés dans les livres ;

3)                de ne rien enseigner qui ne soit absolument indispensable ;

4)                de saisir toute occasion d’introduire la démonstration par les yeux, en réduisant les paroles au strict nécessaire ;

5)                de faire primer les obligations sur le cérémonial par l’insistance avec laquelle on s’arrête sur les premières.

Le commandant du bataillon, pendant les préparatifs du temps de paix, joue plutôt le rôle de contrôleur que celui d’ordonnateur. Il surveille l’exécution ponctuelle dans les compagnies des règlements, des instructions, des prescriptions du chef du régiment ; car il sait que le bataillon n’est pas une unité séparée, mais un élément de l’unité qu’on nomme régiment et que le bon fonctionnement et l’ensemble harmonique du corps doivent faire la fierté et constituer le but suprême de tout membre vraiment méritant de cette grande famille.

Il ne doit pas craindre de regarder souvent dans la marmite et de fourrer son nez dans les comptes de l’ordinaire : de tous les chefs élevés en grade, le commandant du bataillon est le plus près pour prendre à cœur et défendre les intérêts du soldat sous ce rapport.

Le chef de bataillon soutient l’insistance et la responsabilité des chefs de compagnie, à l’égard de la confirmation des officiers subalternes dans la connaissance du service. Il maintient les bonnes habitudes dans les exigences du service : fermeté et énergie sans rudesse, calme et sang-froid sans mollesse, enlèvement de l’exécution sans gesticulations d’une certaine nature.

Il doit connaître ses officiers à fond et savoir à quoi chacun d’eux peut être bon et dans quelles limites. Plus il saura leur inspirer de la confiance, plus volontiers ils s’adresseront à lui comme à leur conseiller et à leur guide naturel et mieux cela vaudra. En un mot, il doit être pour ses capitaines commandants un camarade plus ancien, bienveillant, quoique ferme et plein d’autorité, mais jamais un familier.

Le chef du régiment, lui, est un grand personnage. Il dirige le coche, mais il ne le traîne pas. Son action ne se fait sentir en toutes choses que par intermédiaire.

Il est à la tête du régiment, le chef de famille, le plus zélé soutien de la camaraderie, de l’amour du métier, du respect pour la profession des armes, noble profession s’il en fut, et dans laquelle l’homme est appelé à apporter à son pays le sacrifice suprême. Il pèse chacun au poids des services rendus. Sa parole est la loi du régiment. C’est pourquoi il ne se débarrasse jamais d’une responsabilité quelconque en la rejetant sur ses inférieurs ; toujours il la prend à son compte, en se rappelant que, dans tout le bien comme dans tout le mal, il est à la tête, le chef responsable du régiment.

Il prend un soin tout particulier de ménager la santé des hommes placés sous sa tutelle.

En toutes choses, il fixe le but nettement, surveille sans relâche les efforts faits pour l’atteindre et exige avec insistance sa réalisation.

La méthode de préférer l’exemple par les yeux à l’explication verbale appliquée au service de garde devient une espèce d’épreuve.

Supposons – dit l’auteur – qu’un homme de recrue quelconque sache déjà bien expliquer verbalement tout ce qu’il doit faire en faction : ne laisser prendre son fusil par personne ; n’obéir absolument qu’à celui qui l’a posé en sentinelle et au chef de poste ; ne rien accepter de plus en consigne, etc. Pouvons-nous avoir la conscience tranquille à son endroit ? Nous est-il prouvé qu’il possède son affaire à fond ?

Sans doute, nous avons constaté qu’il sait l’expliquer, mais nous ne serons sûrs de lui, en somme, qu’après l’avoir vu à l’œuvre. Mettons-le donc à l’épreuve, c’est-à-dire dans une situation embarrassante, où il puisse être tenté d’oublier quelqu’une de ces obligations qu’il énumère si bien en paroles, et voyons ce qu’il va faire. Approchez-vous de lui ; il vous rend les honneurs. “Hé l’ami ! Comment tiens-tu ton fusil ? plus à droite ! non ! plus à gauche : Mais non ! pas comme ça ! Tiens, comme ceci !” En même temps, vous lui prenez son fusil, en faisant mine de vouloir lui montrer la position. S’il tombe dans le piège : “Comment ! Quelle honte ! Une sentinelle qui laisse prendre son fusil !” Il deviendra très confus et vous pouvez compter qu’on ne l’y reprendra plus.

Si, au contraire, le soldat ne se laisse pas prendre au piège : “Toi, bien, mon brave ! Tiens, voilà pour boire à ma santé !”, et vous lui glissez dans la main une pièce de monnaie. S’il refuse le pourboire, parfait : c’est un homme complet, à hauteur. Mais s’il accepte : “Comment ! tu acceptes des cadeaux en faction ? C’est une honte !”

Supposons la sentinelle devant une poudrière. Avancez-vous avec un cigare à la bouche. Si l’homme ne vous crie pas d’arrêter, il est déjà en faute ; mais, si même il vous crie d’arrêter, continuez d’avancer comme si vous n’aviez pas entendu, pour le forcer à mettre plus d’assurance dans sa voix. Ou bien interpellez-le : “Comment ! moi, ton chef de compagnie ! tu me défends de passer ! – On ne passe pas ! – Allons donc ! on ne passe pas ! Et si je ne t’écoute pas !” En pareil cas, généralement, le soldat reste tout penaud et on a toutes les peines du monde à lui faire comprendre qu’il doit envoyer une balle ou un coup de baïonnette à tout contrevenant : “Eh bien ! frappe-moi si je viole ta consigne ; n’oublie pas que lorsque tu es en faction, tu es un être surnaturel, tu domines le monde”.

Voulez-vous vous assurer si vos hommes se rappellent qu’ils ne doivent obéir qu’à leur caporal de pose ? Ordonnez tout haut à la fin de cette instruction de relever les sentinelles, après vous être arrangé, au préalable, pour que cette opération soit exécutée par un autre caporal.

Ainsi, l’éducation militaire se résume par trois mots : amour, assistance, intelligence. “La lettre tue, l’esprit vivifie et souffle où il veut”, paroles sublimes dont la vérité apparaît surtout dans la carrière des armes “où le dernier peut devenir le premier et le premier le dernier, suivant les temps et les hasards”, comme l’a dit Pierre le Grand.

INSTRUCTION

Il ne faut jamais combattre sans un but et sans un plan. Ce plan, au moment de l’exécution, doit être connu du plus grand nombre possible de ceux qui doivent l’exécuter. On se renferme trop souvent dans un silence mystérieux et intempestif au moment de combattre ; il faut, s’il est possible, faire connaître même aux soldats le but et le plan. Chacun alors, même le tirailleur, y concourt avec intelligence.

Ainsi dit le duc d’Isly.

L’instruction pratique du temps de paix, si variée et si étendue qu’elle soit, ne peut pas éviter quelques lacunes. Un moyen de les combler consiste à faire au soldat des entretiens instructifs sur son métier. Si vous aimez le soldat, dit l’auteur, si vous êtes dévoué à votre affaire, et si vous la connaissez bien, vous trouverez facilement de quoi causer. Souwaroff considérait ce genre de commentaires comme un complément indispensable de l’instruction, et il terminait et prescrivait de terminer par là chaque séance. La séance durait, en général, une heure, une heure et demie au plus et l’entretien se prolongeait quelquefois plus de deux heures. Certainement, il fallait être Souwaroff pour se faire écouter des soldats sous les armes deux heures de suite ; mais cinq ou dix minutes, surtout à des hommes qui ne sont pas sous les armes, mais libres de leur attitude, ne dépasseront jamais les bornes de l’attention. Et, en somme, dix minutes suffisent pour communiquer au soldat bien des notions utiles et accessibles à son esprit, surtout si toute la marche de l’instruction est réglée de façon à le préparer à l’intelligence des conseils qu’on lui donne pour la guerre. Un double avantage ressortira de ces entretiens : le soldat commencera à appartenir à son affaire, non pas seulement par les bras et par les jambes, mais encore par la tête et par le cœur ; de son côté, l’officier s’appropriera cette manière de parler, brève, énergique, claire, qui ne s’absorbe pas dans les détails, dont il a besoin pour donner ses ordres sur le champ de bataille et pendant les manœuvres. Messieurs les officiers, ne vous refusez pas à entrer avec les soldats dans ces explications sur votre besogne commune dans les combats. Les grandes actions et l’art de sortir des situations les plus difficiles ne sont possibles que pour celui qui connaît le soldat et que, de son côté, le soldat connaît et comprend.

Les Romains et les Grecs discutaient sur la place publique des affaires intéressant la République. Dès que, comme citoyens, ils avaient pris une décision, ils cherchaient, comme soldats, à la résoudre. De là ces harangues qui surprennent surtout dans Tite-Live. Il nous semble impossible, aujourd’hui, qu’un général ait pu discourir de manière à être entendu de tous pendant des heures entières. La chose, toutefois, n’est pas impossible si l’on observe la contenance en hommes des camps et leur forme circulaire. D’ailleurs, le général pouvait très bien répéter sa harangue dans les divers camps de son armée. Il pouvait, en outre, l’écrire et la faire lire partout où sa présence faisait défaut.

Aujourd’hui, les harangues des généraux d’armée sont remplacées par des ordres lus aux rassemblements des troupes. C’est une manière de communiquer avec les soldats plus simple, plus expéditive, mais donne-t-elle de meilleurs résultats ? Il est permis d’en douter. Les ordres demandent un certain temps pour parvenir aux unités ; c’est pourquoi ils sont imprimés et affichés sur des voitures, des canons, des murailles, des arbres, comme des affiches publiques dont on peut prendre connaissance à volonté.

Cette manière de faire a un inconvénient majeur. Le chef suprême est inconnu, deus ignotus ; bien souvent les gouvernements ont été obligés de lui prescrire des revues pour qu’il fût vu, sinon connu de ses troupes.

Une autre manière consiste à réunir autour du chef suprême les officiers généraux : ces derniers sont chargés de porter la harangue aux chefs de corps, ceux-ci à leurs officiers, ces derniers aux troupes. C’est la méthode recommandée par le général Dragomiroff.

Tous les exercices doivent être conduits de façon à inculquer au soldat et au chef la connaissance de tout ce qu’il y aura lieu d’exécuter sur le champ de bataille et, en même temps, à préparer le moral de tout le monde, de manière qu’aucune des péripéties du combat ne surprenne ni le soldat ni le chef et ne les prenne jamais au dépourvu, attendu, dit le général, que sur le champ de bataille la confiance en soi-même, le calme et la décision constituent une condition indispensable à tous les degrés de l’échelle hiérarchique, puisque, sans elles, la présence d’esprit et la faculté de prendre immédiatement ses mesures sont impossibles même chez l’homme qui connaît le mieux son métier ; il faut s’attacher, pendant l’instruction, à écarter soigneusement tout ce qui pourrait nuire au développement de ces qualités et, au contraire, rechercher tout ce qui est capable de les fortifier.

Rien n’est plus propre d’ébranler chez l’homme la confiance et la décision que l’abus des réprimandes acerbes. Il faut donc éviter, pendant les manœuvres et les instructions, de tomber dans ce défaut à moins que les fautes ne proviennent d’une indifférence manifeste pour le service. On remédie à un défaut de savoir par des explications et non par des reproches. Sur le champ de bataille, les mesures, mêmes défectueuses, peuvent transformer quelquefois en succès une affaire à moitié perdue à la condition expresse qu’elles soient exécutées avec énergie et opiniâtreté. Mais, peut-on trouver de l’énergie et de l’opiniâtreté chez celui qui a pris l’habitude de craindre toujours quelque sortie violente de la part de ses chefs ? Au moment de prendre une mesure quelconque et de l’exécuter, son esprit sera toujours plus préoccupé d’éviter une réprimande que de combiner et d’exécuter judicieusement sa besogne.

En tout cas, il faut bien se garder de faire une observation sur le ton de la réprimande à un chef quelconque, si petit qu’il soit, en présence de ses subordonnés.

Pour donner à la troupe des habitudes de calme, il convient d’éviter tout ce qui peut devenir une cause de trépidation, comme, par exemple, les changements de formation instantanés et continuels, le tir à volonté et autres pratiques semblables, pendant les instructions. La rapidité et l’adresse nécessaires à la guerre sont, avant tout, basées sur le calme du chef et du dernier soldat, et le calme ne se développe pas par des exercices d’agitation.

Officiers, dit l’auteur, pour que le soldat ait en vous foi et confiance, il est nécessaire : de connaître complètement et foncièrement, et d’accomplir scrupuleusement toutes les prescriptions du service intérieur et du service des places ; de posséder, non seulement toutes les branches de l’instruction individuelle et de manœuvres, mais d’être encore capable de les enseigner, en sachant donner les explications nécessaires, en peu de mots, et de manière à être bien compris. Pour cela, c’est peu de ne savoir que les règlements de manœuvres : il faut encore savoir à quel but, contre quel ennemi et sur quel terrain telle ou telle formation peut convenir. Cela présuppose, outre ce qui a été dit plus haut, la connaissance des propriétés de l’artillerie et de la cavalerie, des propriétés du terrain, au point de vue du combat, et, ce qui est pour ceci d’un grand secours, l’habitude de se servir des cartes.

Cette dernière affaire est entièrement simple, si on s’y prend avec un peu de persévérance et si on y revient de temps en temps ; et, en même temps, c’est un très grand avantage d’être ferré sur la lecture des cartes ; la différence entre les gens qui ne savent pas lire une carte et ceux qui savent s’en servir est la même qu’entre un myope et un homme dont la vue porterait à des dizaines et des centaines de kilomètres. À l’aide de la carte, on peut, d’avance, presqu’à coup sur, déterminer l’endroit où il sera plus facile de passer pour l’attaque, où il sera le plus avantageux de se placer pour la défense (et quelles dispositions il vaudra mieux adopter) ; où il faudra établir son bivouac, étendre son réseau d’avant-postes (et même approximativement combien d’hommes il absorbera). Que de temps gagné ! En une heure, une heure et demie, vous faites, grâce à la carte, ce que vous ne feriez pas même en plusieurs jours, s’il fallait parcourir tout le terrain.

D’ailleurs, même en parcourant le terrain, vous ne passeriez pas partout. De cette façon, celui qui sait lire la carte marche à coup sûr, là où un ignorant va à tâtons. Sans doute la lecture de la carte n’empêche pas toutes les fautes ; en tout et partout, il est inévitable de faillir, et il s’agit, non pas de ne point en faire du tout, mais d’en commettre le moins possible. Enfin, là où le terrain ne présente point de couverts naturels, l’officier de troupe doit être capable d’en créer rapidement et avec intelligence pour abriter son monde. Cette affaire n’exige que le recours au simple bon sens : sur l’emplacement de la chaîne, des trous ou des épaulements pour les tirailleurs ; pour l’artillerie, des trous ou des épaulements pour les servants ; si le temps le permet et qu’on dispose de beaucoup de travailleurs, un épaulement général pour la batterie elle-même.

On peut demander quelle sera la forme de ces abris. Sur le champ de bataille, elle ne peut être ni régulière ni très étudiée et elle dépend uniquement des deux principes suivants : mettre la ligne de feu perpendiculairement aux directions qu’on veut battre avec le plus d’efficacité ; éviter en même temps que l’ennemi ne puisse la prendre d’enfilade. Mais si on a recours à des travaux de ce genre, il convient de se limiter rigoureusement au strict nécessaire ; il ne faut jamais oublier que ces mouvements de terre constituent sur la position un obstacle gênant, au cas où nous voudrions reprendre l’offensive ; ensuite, que leur construction fatigue les hommes dont il faut ménager les forces pour le combat, et que, par suite, il est bon d’en faire, mais avec mesure. Partant de là, je ne suis pas tout à fait partisan de construire aussi des abris pour les réserves. La réserve est une partie mobile ; elle peut, pendant la durée du combat, changer de place plusieurs fois. Convient-il donc de dépenser les forces de son monde pour la mettre à l’abri seulement pendant quelques instants peut-être, surtout si l’on songe qu’un chef intelligent, quatre-vingt-quinze fois sur cent au moins, trouvera le moyen de mettre sa troupe à l’abri sur une position quelconque ?

Le savoir et la capacité donnent de la confiance en soi-même sur le champ de bataille ; la confiance donne la force de se décider rapidement et sans hésitation, d’exécuter impétueusement sans regarder en arrière.

INSTRUCTION INDIVIDUELLE

L’instruction pour l’emploi du fusil doit commencer, non pas par le maniement d’armes, mais par les exercices préparatoires de tir et le travail à la baïonnette. Afin de développer la force de résistance musculaire et l’adresse dans un sens vraiment pratique pour la guerre, il faut que l’enseignement de la gymnastique, dans l’infanterie, porte surtout sur les exercices suivants : sauts en largeur et en profondeur, sauts de barrière ; marche sur la poutre ; ascension et descente sur des échelles hautes et droites. Les troupes situées dans des casernes ou à proximité d’ouvrages de fortification peuvent compléter les exercices en faisant l’assaut de ces casernes et de ces ouvrages.

Comme complément indispensable, exécuter des marches fréquentes avec chargement complet en observant la progression la plus rigoureuse dans l’augmentation de la charge et de la durée de la marche.

Pour habituer les hommes à se servir de la baïonnette avec adresse sur le champ de bataille, il faut, dans les exercices contre un mannequin, accorder une attention toute spéciale plutôt à la force et à la justesse des coups qu’à la perfection des mouvements des jambes et des parades.

Dans l’escrime à deux, il faut avoir principalement en vue de développer, chez les deux adversaires, l’ardeur et l’animation de la lutte jusqu’à leur plus extrême limite.

Les fusils ne sont pas à tir rapide, mais à chargement rapide. Tirer rarement, mais tirer juste ; ménager ses cartouches, sont des principes toujours vrais dont il ne faut s’écarter que rarement. Ce sont les premiers coups qui produisent sur l’adversaire l’impression la plus profonde : c’est pourquoi il est nécessaire qu’ils soient justes ; car des coups sans justesse l’enhardissent en lui faisant croire que notre feu a peu de valeur.

INSTRUCTION DE LA COMPAGNIE

L’instruction de la compagnie est déterminée par la division du combat en deux périodes : celle des feux ou de la préparation et celle de la baïonnette ou de la décision ; celle-ci fait voir celui des deux adversaires qui est digne de la victoire.

Partant de ce principe, l’auteur partage l’instruction de la compagnie en trois branches :

1)    Application au combat des marches et des formations en terrains variés, mais sans faire usage de l’arme ;

2)                Exercices sur le même objet, mais en y ajoutant le tir avec cartouches de guerre ;

3)                Préparation de la compagnie à la période de combat dite de la baïonnette.

Tous ces exercices doivent être conduits de façon à inculquer au soldat et au chef la connaissance de tout ce qu’il y aura lieu d’exécuter sur le champ de bataille et, en même temps, à préparer le moral de tout le monde, de manière qu’aucune des péripéties du combat ne surprenne ni le soldat ni le chef et ne les prennent jamais au dépourvu.

La base de l’instruction de manœuvres et d’exercices consiste à confirmer tous les hommes et tous les cadres dans l’exécution prompte et précise des mouvements et des évolutions.

Le développement de l’attention des hommes constitue une des conditions fondamentales pour le succès de cette branche de l’instruction.

Pour empêcher le soldat d’exécuter les mouvements par routine, comme un corps sans âme, et de s’endormir dans le rang, il est indispensable de développer son attention à un degré tel que, même dans une formation en masse, il soit constamment prêt à une exécution individuelle.

L’auteur recommande les procédés suivants :

Si la compagnie est en train d’exécuter le maniement d’armes, après le commandement de : “Portez armes”, commander tout d’un coup, par exemple : “Numéros pairs de la troisième section, l’arme sur l’épaule droite” ou bien : “Deuxième rang de la quatrième escouade de la quatrième section, présentez armes”, etc.

Si la compagnie est en marche directe en ligne ou en colonne, commander : “Numéros pairs, demi-tour à droite, marche” ou “Telle escouade de telle section, demi-tour à droite, marche”, ou “Telles files dans chaque section, pas gymnastique sur place, marche”, etc.

Si la colonne est en marche directe par le flanc, commander : “Telles files de tel rang, demi-tour à droite, marche”, etc.

Il est facile de rétablir l’ordre par de nouveaux procédés. Dans tous les exercices destinés à vérifier et à développer l’attention des hommes, il convient de s’en tenir rigoureusement aux commandements réglementaires, sans inventer soi-même de faux commandements en guise de pièges.

Dès que les formations et les exercices réglementaires sont connus à fond, il faut montrer leur application aux buts de la guerre, afin que les officiers et les soldats eux-mêmes se rendent bien compte de leur destination.

Dans le règlement appliqué, il ne faut jamais manquer d’indiquer, à haute voix et de façon à être entendu de toute la compagnie, la direction d’où peut venir l’ennemi et, autant que possible, s’efforcer de désigner cette direction au moyen d’un objet visible ; en parcourant toute la série des exercices, trouver chaque fois, pour soi-même, une réponse aux questions suivantes : Que ferai-je si l’ennemi apparaît tout à coup sur mon front ? sur mes flancs ? derrière moi ? ou dans une direction oblique quelconque ? Que ferai-je si cet ennemi est de l’infanterie ? de la cavalerie ? ou de l’artillerie ?

C’est un procédé pratique pour satisfaire au conseil de Napoléon : se prémunir autant que possible contre toutes les éventualités, afin de n’être jamais pris au dépourvu.

La règle générale qui se pose dans la résolution de toutes les questions, c’est de mettre, avant tout, sa troupe face à l’ennemi et de ne commencer qu’ensuite à prendre la formation et à agir.

Il ne faut point ériger en typos invariables, entraînant toujours une exécution identique. Les évolutions extra-réglementaires, car elles n’ont d’autre but que de développer l’habileté à adapter les types réglementaires des formations au terrain et aux circonstances.

Pour recevoir une attaque de la cavalerie, il faut préférer les formations qui permettent au plus grand nombre d’hommes de tirer sur elle et n’exposent immédiatement à ses coups que le plus petit nombre d’hommes possible.

Il ne faut exécuter d’attaque que sur des objets visibles, en observant rigoureusement les distances prescrites par le règlement pour croiser la baïonnette et se lancer en criant : Hourra ! et qu’après avoir indiqué à tout le monde, avant de commencer, l’objectif de l’attaque ; de plus, il ne faut jamais arrêter qu’après avoir traversé la ligne sur laquelle on suppose l’ennemi.

Toute marche à l’assaut doit se faire d’un pas nerveux, vif et rapide ; on s’aligne sur les plus avancés ; on n’admet pas de retardataires, et, à la distance du hourra ! on se lance à la course à toute vitesse ; et, quand tout est fini, il faut exiger, sans perdre une seconde, le rétablissement de l’ordre et de la formation.

Ce mode d’instruction, outre l’habitude de se trouver face à face avec l’imprévu, procure encore un autre résultat : c’est d’inculquer des notions pratiques de tactique aux officiers et même aux soldats. Car la partie essentielle de la tactique, appliquée à l’infanterie en particulier, consiste précisément à savoir où, quand et comment il faut employer la balle ou la baïonnette, et, conséquemment où, quand et comment il faut former sa troupe de préférence.

On le voit, le procédé d’instruction du général Dragomiroff est un cours pratique de tactique sur le terrain dans lequel tout s’explique par les faits eux-mêmes ; il démontre, en outre, la nécessité de faire varier à l’infini la forme extérieure (mais non l’essence qui consiste dans l’assistance mutuelle de tous les éléments) de l’ordre de combat.

Le règlement, en effet, n’est qu’un instrument entre les mains d’un homme qui n’en connaît point la destination tant qu’on ne fait pas entrer en jeu le coup d’œil, l’intelligence et la volonté de l’officier et même du soldat. Le coup d’œil permet seul de remarquer toutes les circonstances ; l’intelligence seule les apprécie et les met en balance ; la volonté seule décide de ce qu’il faut entreprendre. Ce n’est que lorsque la décision est prise que la mémoire entre en scène pour puiser dans le règlement ce qui est nécessaire pour la mettre à exécution ; encore la mémoire n’agit elle que sous la conduite de l’intelligence.

Les manœuvres avec un but tactique ont pour but de développer, chez les chefs et dans la troupe, l’art de prendre la formation la plus avantageuse relativement à l’adversaire et de surmonter les obstacles du terrain ou d’en utiliser les accidents pour se couvrir pendant les marches aussi bien que pendant le combat, manœuvres hors de la zone des feux ou manœuvres dans cette zone.

Pour toutes les manœuvres dans la zone des feux, le chef de compagnie doit diriger les exercices de façon que, par tous les ordres qu’elle reçoit et par tous les mouvements qu’elle exécute, la compagnie se sente elle-même en présence de l’ennemi.

Quand on a l’ennemi devant soi, il faut, avant tout et toujours, penser à se placer dans les meilleures conditions pour lui nuire. Ce n’est qu’après avoir réalisé cette condition qu’il est permis de se couvrir soi-même. En apprenant à la chaîne à cheminer vers l’ennemi, il faut lui montrer la manière de déborder la chaîne adverse, de la renfoncer tout entière ou une de ses parties seulement, de résister à une attaque de cavalerie et de faire l’assaut final. En toute circonstance, ce sont les éléments de la chaîne qui sont derrière qui se règlent sur ceux qui sont devant et jamais l’inverse, attendu que ceux qui sont devant, étant déjà aux prises avec l’ennemi, ne peuvent détourner leur pensée sur ce qui se passe derrière eux.

Quand on rallie les escouades en vue d’une attaque de la cavalerie adverse, il faut s’attacher tout particulièrement à apprendre aux hommes à ne pas masquer les feux que la réserve peut diriger sur elle. L’assaut final se fait toujours à la baïonnette ; il n’y a pas un ennemi qui tienne devant un soldat qui a le goût de la baïonnette et qui sait en jouer. Seulement, il ne faut pas cogner à la débandade, mais par masses ; frapper de tout cœur et dégager les camarades en danger.

La manière de conformer le cheminement de la réserve aux exigences du combat est la suivante : se tenir, quand on stationne, autant que possible à couvert, ou, dans la formation la moins vulnérable au feu, s’il faut s’arrêter absolument à découvert ou bien marcher, et, alors, par bonds de 300 à 400 pas à la fois, en choisissant de nouveau, pour s’arrêter, le terrain qui protège le mieux du feu.

Chaque fois qu’un manque de savoir ou l’indifférence du chef pour son métier sont la cause de la perte inutile d’un soldat, la conscience de ce chef assume une responsabilité aussi lourde que s’il avait tué le même soldat de ses propres mains.

En choisissant un couvert, le chef doit constamment songer à la possibilité pour lui de suivre des yeux ce qui se passe sur la chaîne et à la possibilité pour la compagnie de se porter sans difficulté dans la direction de la chaîne.

En outre, chaque soldat doit être complètement imbu de cette idée que l’infanterie peut essuyer avec succès une attaque de cavalerie dans n’importe quelle formation pourvu seulement qu’au moment de la mêlée les hommes restent face à la cavalerie.

Pour réussir dans une attaque réelle, le chef doit bien se mettre dans le cœur et dans la tête qu’il faut mener l’assaut jusqu’au bout, quoi qu’il arrive et sans regarder en arrière, savoir faire passer sa résolution dans l’âme de ses subordonnés ; indiquer le but de l’assaut à toute la troupe, afin qu’elle sache bien ce qu’elle a à faire et remplisse son devoir même et surtout si le chef vient à succomber ; et, certes, celui-ci n’a pas à se ménager s’il a soif du succès et s’il veut que les autres en aient soif comme lui ; reconnaître le terrain sur lequel l’assaut doit avoir lieu, si possible, saisir au vol le moment pour donner le choc, savoir instinctivement déterminer les distances, où il faut commencer à battre la charge, à croiser la baïonnette et à se lancer à la course en criant : Hourra ! Le dernier soldat doit avoir acquis par routine le sentiment de ces distances. Le choc doit être donné comme un seul homme et vivement, tout droit devant soi, en se réglant sur ceux qui vont le plus vite et sans tolérer le moindre retardataire. Le devoir des sous-officiers est de veiller à ce dernier point ; sur le champ de bataille, il n’y a rien à ménager pour y arriver. Il ne faut pas compter que l’ennemi tournera le dos avant l’abordage, mais s’attendre à ce que l’affaire aille jusqu’à la baïonnette et au sang, et même le désirer.

Les vides se comblent en se serrant les uns contre les autres, et il ne peut pas être question de quitter le rang sous prétexte d’emporter les blessés.

Les blessés d’une armée victorieuse ne sont jamais abandonnés, dit le duc d’Isly ; ceux des armées vaincues sont accablés de mille maux. S’occuper d’eux pendant le combat est donc une fausse pitié, qui, d’ordinaire, masque la lâcheté.

Dans la préparation de la compagnie aux surprises inattendues qui peuvent se produire pendant l’attaque, l’emploi de l’arme peut être différent, suivant les circonstances : Si notre apparition est imprévue pour l’ennemi et réciproquement ; si l’apparition de l’ennemi est inattendue pour nous, la baïonnette précédée d’une salve ou deux, si le temps le permet, si, au contraire, la contre-attaque est découverte à plus de 200 ou 300 pas, les tirailleurs peuvent tirer aussi longtemps que possible, et la réserve, après avoir fait une salve, se lance à l’arme blanche. Le feu ne sert qu’à préparer le choc : mais, comme en fait de moyens de préparation, le meilleur est encore la surprise, toutes les fois qu’il est possible de la ménager à l’ennemi, il serait fâcheux, en pareil cas, de perdre du temps pour tirer, car le mieux est de ne pas permettre à l’ennemi de se reconnaître.

Quand l’instant est venu, dit le duc d’Isly, marchez et joignez votre ennemi, avec cette énergie, ce sang-froid qui permettent de tout exécuter. Si, contre l’ordinaire, l’ennemi vous attend sans tirer, donnez-vous le premier feu. Arrivant sur l’ennemi avec les armes chargées, lorsqu’il a épuisé son feu, comment pourrait-il résister ? Son moral est glacé de terreur par la crainte d’une décharge qui ne peut manquer d’être terrible, faite de si près, et il tourne le dos. Ce fut la tactique de Dugay-Trouin, et ce genre de combat contribua plus que tous ses autres talents à faire sa brillante réputation. Il arrivait sur le vaisseau ennemi avec toutes ses armes chargées et son monde couché sur le pont. Au moment de toucher son adversaire, son monde se levait à la fois et balayait le pont ennemi par un feu supérieur qui rendait l’abordage facile.

La prépondérance morale, c’est-à-dire la plus importante de toutes, reste à la salve tant qu’elle n’est pas encore tirée.

La préparation à la période des feux est complétée par les instructions avec cartouches de guerre, la préparation à la période de la baïonnette par les attaques traversantes. L’attaque traversante se donne de la façon suivante : une section s’arrête et une autre est amenée à quatre cents pas, puis on les met face l’une à l’autre. La première est conduite à l’attaque de la deuxième : cheminement rapide jusqu’à deux cent cinquante à trois cents pas ; arrêt pour exécuter des salves, reprise de la marche en avant ; à cent pas, les tambours et les clairons commencent à battre la charge ; à cinquante pas, la section croise la baïonnette ; de vingt à trente pas, elle crie : Hourra ! et se lance au travers de la section opposée. Au moment du choc, les fusils sont redressés.

La section qui attend de pied ferme répond aux salves qu’elle continue même jusqu’à ce que l’adversaire arrive à cinquante pas environ ; à ce moment, elle croise la baïonnette et se lance également en criant : Hourra ! au travers de ses files.

Une fois que les sections se sont traversées l’une l’autre, il faut repasser au pas et rétablir l’ordre immédiatement sur les hommes les plus avancés.

Pour exécuter une attaque traversante de la cavalerie contre de l’infanterie, on place la compagnie en ordre déployé avec les files écartées à cinq pas d’intervalle, devant le front de l’escadron déployé à files également écartées. Après quoi, l’escadron passe au trot à travers la ligne d’infanterie, tandis que cette dernière exécute une salve quand la cavalerie arrive à deux cents pas et croise ensuite la baïonnette. La cavalerie, après avoir traversé l’infanterie, la dépasse d’une trentaine de pas, puis s’arrête et se remet face de son côté. Alors, l’infanterie fait demi-tour, pour se remettre aussi face à la cavalerie et marche sur elle à la baïonnette sans exécuter de salves. À vingt ou trente pas, l’infanterie se lance à la course à travers la cavalerie et se remet au pas après avoir dépassé cette dernière.

On peut aussi arrêter l’infanterie devant le nez des chevaux et lui faire exécuter le maniement d’armes ; car les chevaux en ont peur quand ils n’y ont pas été habitués. Puis on ordonne aux hommes de s’approcher des chevaux et de les caresser ; car, il y a, dans l’infanterie, un assez grand nombre d’hommes qui craignent les chevaux.

Pendant le maniement d’armes et les caresses aux chevaux, les tambours et les clairons passent à côté des chevaux en tapant et en soufflant de toutes leurs forces.

Quand les soldats sont familiarisés avec l’exercice précédent, on peut faire passer la cavalerie entre les files de l’infanterie au galop et au galop de charge, même en ne desserrant les files que de trois pas.

La manœuvre traversante, ou plutôt le combat à la baïonnette de section contre section était, lors du service de longue durée, la pierre de touche de l’instruction d’une compagnie.

INSTRUCTION DU BATAILLON

Les compagnies se fondent dans le bataillon comme une partie d’un tout organique ; elles sont comme les camarades de combat d’une même escouade : en toutes circonstances et dans toutes les situations, leur première pensée doit être de se venir mutuellement en aide. Le principe d’assistance mutuelle exige tantôt que le bataillon constitue un tout unique, c’est-à-dire que la compagnie s’efface dans l’ensemble du bataillon (colonne de route, masse, colonne double), tantôt qu’il soit démembré en ses éléments organiques constitutionnels, c’est-à-dire que chaque compagnie possède une somme d’indépendance convenable (formation préparatoire de combat).

La compagnie est dans le bataillon ce qu’un tirailleur est dans l’escouade. En ordre serré, l’indépendance du tirailleur, celle de l’escouade elle-même disparaissent. Il en est de même de l’indépendance de la compagnie. Dans une formation d’ensemble du bataillon, le chef d’une compagnie ne doit pas avoir d’autre volonté que celle du chef de bataillon, d’autre voix que la sienne ; il devient l’instrument aveugle du chef de bataillon et c’est sous sa responsabilité que la compagnie agit en toutes choses comme un seul homme avec ses camarades.

Les formations par compagnie sont, pour les compagnies, ce qu’est l’ordre dispersé pour les camarades de combat qui constituent une escouade. Dans cette unité, l’un est couché, l’autre à genou, un autre debout, un quatrième assis ; ils ne se tiennent pas accolés, et même celui qui n’a pas de but à viser ne tire pas du tout, quand bien même le feu serait général ; mais, en même temps, ils doivent concourir tous invariablement au but commun indiqué à la chaîne et ne jamais oublier qu’ils ont l’obligation sacrée d’assister leurs camarades d’escouade, aussi bien que les escouades voisines, avec la balle ou la baïonnette suivant le cas.

Il en est de même dans les formations par compagnie. Ce qui constitue la position d’un tirailleur devient, pour la compagnie, la formation dans laquelle elle se tient, et c’est pourquoi le choix de cette formation appartient au chef de la compagnie qui doit, avant tout, se conformer au terrain qui incombe à sa compagnie et nullement à la formation dans laquelle se trouvent les autres compagnies. C’est également au chef de la compagnie qu’il appartient de décider si, pour soutenir une compagnie voisine, il faut employer la balle ou la baïonnette.

Mais, plus l’unité extérieure est rompue dans le bataillon, plus rigoureusement l’unité intérieure, c’est-à-dire la solidarité constante d’assistance mutuelle entre les compagnies voisines, doit être maintenue, que ces compagnies appartiennent au même bataillon ou à un bataillon étranger.

Le chef de bataillon fixe le but commun vers lequel doivent converger les efforts ; chaque chef de compagnie concourt au succès général par tous les moyens possibles sans se laisser distraire ni entraîner par la recherche de buts partiels si séduisants qu’ils lui paraissent.

Le chef de bataillon détermine l’ordre général de combat du bataillon, c’est-à-dire les compagnies qui constituent la ligue de combat ou la réserve, et cet ordre est obligatoire pour les chefs de compagnie en ce sens que toute infraction temporaire à cet ordre, imposée par les circonstances, doit cesser immédiatement dès qu’un changement des circonstances le permet.

Les chefs de compagnie doivent respecter l’étendue fixée pour le front de l’ordre de combat du bataillon, sans se permettre de se détacher de leurs camarades jusqu’à perdre la faculté de les soutenir ou de se serrer contre eux, de façon à entraver leur liberté d’action.

Si le chef de bataillon donne le signal ou l’ordre d’attaquer, tout ce qui appartient au bataillon doit marcher à l’assaut, à moins que le chef de bataillon lui-même n’ordonne à une fraction de sa troupe de s’arrêter sur une position avantageuse pour concourir au succès de l’attaque par son feu.

Quand les types réglementaires des formations sont bien possédés par tout le monde, il faut exécuter les exercices sur le règlement appliqué. Dans le bataillon, ces formations sont plus variées que pour la compagnie.

Le chef de bataillon doit désigner, assez haut pour être entendu de tout le bataillon, la direction d’où l’on attend l’ennemi, et, autant que possible, s’efforcer de la matérialiser par un objet visible ; il doit, en outre, trouver pour lui-même une réponse aux questions suivantes, relatives à toute la série des formations, et de réaliser ensuite cette réponse par une manœuvre : Que ferai-je si l’ennemi apparaît sur mon front, sur mes derrières, sur l’un ou l’autre de mes flancs, enfin dans une direction oblique quelconque ? Que ferai-je si cet ennemi est de l’infanterie, de la cavalerie, de l’artillerie ?

Si le chef de bataillon, en parcourant chaque formation, répond pratiquement à ces questions, sur toute espèce de terrain, c’est-à-dire s’il apprend à ses chefs de compagnie à prendre avec calme la position qui correspond le mieux au terrain, à la nature de l’adversaire, à la distance qui le sépare de ce dernier et à la direction dans laquelle on suppose son apparition, alors ni le bataillon, ni le chef de bataillon lui-même ne seront pris au dépourvu par aucune éventualité inattendue.

Ces différentes transformations indiquent, encore une fois, combien il est nécessaire, pour le succès d’une affaire, de démembrer le bataillon par compagnies ; elles correspondent aussi à la souplesse, à la mobilité, à l’agilité exigées par le mode d’action actuel sur le champ de bataille qui dépassent ce que peut fournir, sous ce rapport, une masse de 800 hommes.

C’est de cette manière que la compagnie est devenue une unité tactique, qui ne doit qu’en certains cas se noyer dans la masse générale de l’unité supérieure du bataillon. Cette évolution est principalement le résultat du perfectionnement des armes à feu. L’augmentation de justesse et de portée du feu a forcé à chercher des formations qui fussent moins vulnérables au feu. C’est elle, en même temps, qui a modifié également le rôle de la chaîne dans la formation de combat actuelle. Le but principal de l’ancienne chaîne, aussi bien dans l’offensive que dans la défensive, consistait à couvrir le bataillon jusqu’au moment du choc ; mais, aujourd’hui, le point capital de la défense, c’est de maintenir les positions des tirailleurs ; par suite, dans la première période du combat, toute l’affaire incombe à la chaîne dont le bataillon n’est plus que le soutien. La nécessité de soutenir la chaîne de très près et d’éviter des pertes a conduit à démembrer le bataillon de façon à constituer des secteurs dans chacun desquels la chaîne possède un soutien immédiat ou une réserve et de permettre aux compagnies d’utiliser individuellement des couverts qui auraient été perdus pour le bataillon à cause de ses dimensions.

Toutefois, l’indépendance de la chaîne a une limite : le nouvel armement augmente sans doute les chances de sécurité du tireur, en lui permettant de charger son fusil dans toutes les positions possibles, mais il ne diminue nullement le temps nécessaire pour choisir le but, pour apprécier la distance et pour bien viser.

Dans les formations par compagnies, le bataillon, ainsi qu’il a déjà été dit, perd son unité extérieure ; le chef de bataillon a plus de peine à exercer sa surveillance et à prendre les dispositions ; il faut, pour cela, qu’il soit tout à fait à la hauteur de son rôle ; il faut également que les commandants de compagnie soient bien convaincus de la nécessité de prêter appui à leurs camarades – avant tout au monde – et fassent de cette obligation une question d’honneur.

Dans les dispositifs par compagnie, l’exécution de toutes les transformations est facile, quelle que soit la formation dans laquelle se trouvent les compagnies. Les changements de formation se produisent ici, à proprement parler, non pas dans toute la masse du bataillon, mais dans chaque compagnie séparément, et sont naturellement plus rapides et plus simples en raison des moindres dimensions des formations de la compagnie.

Quant au changement de formation du bataillon tout entier, envisagé dans son ensemble, il résulte du simple déplacement d’un certain nombre de compagnies, en sorte que l’adoption des dispositifs par compagnies, les formations de combat d’un seul bataillon, sont devenues, par leur forme et par leur esprit, tout à fait semblables aux formations de combat de plusieurs bataillons réunis. La seule différence qui subsiste, c’est, qu’en cas de besoin, les compagnies peuvent se fondre dans un seul bataillon ; tandis que les bataillons ne se fondent jamais entre eux, dans une manœuvre de guerre, c’est-à-dire que chacun d’eux conserve sa sphère d’action indépendante. En un mot, si on a recours à une analogie déjà employée, le régiment est aussi un chaînon dont les bataillons constituent les camarades de combat ; mais ces camarades de combat sont déjà assez forts par eux-mêmes pour qu’il n’existe plus pour eux d’ordre compact dans le combat, mais seulement un ordre articulé. Du reste, dans les formations de réserve, il existe aussi pour le régiment un ordre compact ; car, malgré les intervalles, tout s’exécute dans ces formations au commandement du chef du régiment.

Les manœuvres de compagnie à l’effectif de guerre sont nécessaires pour obliger les chefs et les officiers de compagnie à ne jamais oublier ce qu’ils doivent être capables de diriger sur le champ de bataille, tout en n’ayant affaire, en temps de paix, qu’à des effectifs restreints ; c’est le complément indispensable dans la préparation du bataillon au combat.

Les exercices précédents constituent une gymnastique de manœuvre de bataillon dont le caractère général consiste à transformer une situation quelconque du bataillon, conformément aux exigences d’une éventualité également quelconque. Les manœuvres avec but tactique ont, au contraire, pour objet de mettre à profit la souplesse acquise, grâce à cette gymnastique, pour réaliser la solution d’un problème déterminé, quelconque, relatif à l’attaque ou à la défense d’une position.

Dans les manœuvres en terrain très couvert et très étendu, les officiers peuvent retirer de la boussole un avantage inappréciable.

L’emploi de la boussole est très simple : avant de pénétrer dans une forêt, par exemple, il suffit de remarquer l’angle que fait le front de la compagnie avec la direction de l’aiguille. Si cet angle ne se modifie pas d’une quantité sensible, pendant la marche sous bois, c’est que la direction est bonne. L’emploi de la boussole est quelquefois le seul moyen de conserver sa direction. Avec la boussole du général Février, des marches de plusieurs kilomètres ont été faites avec une erreur moyenne de 300 mètres du point à atteindre

Les compagnies de réserve, au moment de l’assaut final, n’ont à regarder ni à droite, ni à gauche ; elles ne doivent s’occuper que de leurs camarades de la ligne de combat et de leur prêter aide et assistance. Si ceux-ci sont engagés avec l’ennemi et qu’ils aient de la peine à en venir à bout, les soutenir ; si une attaque de flanc les menace, vite prendre l’assaillant lui-même en flanc : à la baïonnette si c’est de l’infanterie, avec son feu si c’est de la cavalerie. Si l’affaire a mal tourné pour les camarades, venger cet insuccès, cela couvrira leur retraite et leur donnera le temps de se reformer. Ainsi donc, appuyer de front ses camarades de la ligne de combat, d’une part ; garder leurs flancs, de l’autre ; telles sont les deux obligations sacrées que la loi de l’assistance des siens impose à une troupe qui se trouve en réserve.

Il va de soi que le chef de compagnie qui se tient à la réserve séparément, non seulement peut, mais encore doit, sans attendre d’ordres, s’acquitter de ces obligations vis-à-vis de ses camarades de la ligne de combat ; mais, quand il y a, à la réserve, plusieurs compagnies réunies, elles ont alors un chef commun qui est, la plupart du temps, le chef de bataillon lui-même ; c’est alors sur lui que repose l’obligation de prendre, en temps opportun, les dispositions nécessaires pour venir en aide à la ligne de combat.

Tout cela doit être grave dans l’esprit et dans le cœur de chaque chef de bataillon et de compagnie ; car c’est à cela que tient non seulement la gloire, mais aussi le salut, non pas des autres, mais encore le salut personnel, car les camarades ne sacrifieront pas celui qui ne les a pas sacrifiés. On ne peut montrer bien clairement l’exécution de ces obligations qu’au moyen des attaques traversantes.

Les manœuvres d’un détachement comprenant les trois armes (un bataillon, un ou deux escadrons, deux ou quatre pièces), doivent être commandées alternativement par des officiers supérieurs des trois armes. Elles sont le premier et le plus important échelon des manœuvres des trois armes dans lesquelles elles jouent le même rôle que l’école de compagnie, l’école d’escadron et l’école de la pièce dans l’instruction des manœuvres de chaque arme séparée. Elles doivent avoir purement un caractère d’instruction, c’est-à-dire tendre à conférer aux officiers supérieurs la pratique du maniement, non plus seulement de leur arme, mais des trois armes réunies et à les affranchir de la routine de ne se préoccuper que de leur troupe seulement.

Afin de communiquer aux chefs de détachement l’habitude de traiter méthodiquement la solution des problèmes qui leur incombent, il est très utile de les inviter à répondre par écrit aux questions suivantes :

Offensive. – Comment aurais-je défendu moi-même la posi­tion que je suis chargé d’attaquer ? Pourquoi l’aurais-je défendue de telle manière et pas autrement ? Quelle formation de combat adopterai-je pour l’attaque ? Que ferai-je pour dissimuler mes intentions ? Quel est celui de mes flancs sur lequel je dois m’éclairer avec le plus de soin et quelles mesures prendrai-je pour cela ? Quels ordres donnerai-je aux chefs des détachements chargés de l’observation sur mes flancs ? Quel but imposerai-je aux différentes parties de mon dispositif de combat ? Où me tiendrai-je de ma personne ? Que ferai-je si l’adversaire passe à l’offensive ?

Défensive. – Comment aurai-je attaqué ma position ? Pour­quoi de telle manière et pas autrement ? Quel dispositif de combat adopterai-je pour défendre ma position ? Comment garderai-je mes flancs ? Quel rôle confierai-je aux différents éléments de mon dispositif de combat ? Où me tiendrai-je de ma personne ? Que ferai-je si l’ennemi attaque mon flanc droit (gauche), mon centre, mes derrières ?

Comme l’essence du service des avant-postes consiste à savoir se glisser chez l’ennemi sans être vu et à ne pas lui laisser faire de même, le général recommande le moyen de préparation suivant : on place pour la nuit une compagnie en face d’une autre, après en avoir séparé le nombre de gens nécessaires pour les patrouilles, de manière que chacune forme un cercle irrégulier de sentinelles doubles, distantes les unes des autres de 25 à 30 pas ; à l’intérieur de chaque cercle, on place différents objets légers (baïonnettes, cartouchières) ; puis, pendant la nuit, indépendamment du service de garde réglementaire, on recommande spécialement aux hommes placés sur chaque cercle de ne laisser entrer personne dans leur cercle ni emporter quelque chose ; mais un certain nombre d’hommes sont désignés précisément pour tâcher de se glisser dans le cercle voisin et d’en emporter quelque objet. Le matin, on vérifie quels sont les objets qui ont disparu, quels sont les hommes qui les ont emportés et par quel point du cercle ils sont passés.

INSTRUCTION DU RÉGIMENT

Les exercices sur le règlement appliqué commencent, aussitôt que le régiment est rompu aux évolutions et formations réglementaires, par l’ordre de réserve et se terminent par l’ordre de combat.

La diversité infinie des péripéties du combat se ramène, en dernière instance, soit à la rupture, soit à l’enveloppement ; aussi, l’ordre de combat doit revêtir une forme qui lui procure le plus d’avantages possibles pour rompre ou envelopper l’ennemi et pour résister à toutes ses tentatives de nous rompre ou de nous envelopper.

La ligne continue et épaisse doit être rejetée : la corde la plus solide et la mieux tendue tombe tout à fait si on la coupe en un point.

La ligne à intervalles offre plus de gages d’une vigoureuse résistance ; il est plus efficace de soutenir les troupes qui supportent le poids du combat, en plaçant les réserves, chargées de cette mission d’assistance, à une certaine distance en arrière des premières et non tout contre elles.

Au lieu d’une corde tendue, on obtient ainsi une série de touches élastiques et celle sur laquelle on appuie peut céder sans que les autres cessent de rester en place.

Une nouvelle préoccupation s’impose nécessairement : rendre aussi facile et aussi prompte que possible la concentration de ses forces sur le point où se donnera le choc. C’est dans ce but que la seconde ligne de soutiens et les suivantes sont maintenues réunies, car il est plus facile, quand elles sont rassemblées, de les porter sur le point voulu de la ligne de combat.

L’ordre de combat d’une troupe tant soit peu considérable ne doit donc pas avoir une force égale dans toute son étendue ; très profond sur le point important, il s’amincira jusqu’à se réduire même à une chaîne sans réserve sur les points sans importance.

La brèche faite sur un point détermine la fuite générale.

La victoire n’est pas à celui qui est plus fort que son adversaire d’une manière générale, mais à celui qui sait être le plus fort uniquement sur le point et à la minute où le choc a lieu.

Une réserve partielle est une troupe destinée à prendre part à l’affaire dans un secteur déterminé ; la réserve générale est une troupe mise à part pour agir sur n’importe quel secteur de la position.

Cette distinction n’a, toutefois, qu’une valeur relative : ainsi, pour une position occupée par un seul bataillon, les deux compagnies qui constituent la réserve du bataillon seront une réserve générale lorsqu’elles seront concentrées derrière le centre de la position et formeront, au contraire, des réserves partielles lorsqu’elles seront réparties chacune derrière les flancs.

Mais si le même bataillon entre dans la composition de l’ordre de combat d’un régiment, la réserve de bataillon, même concentrée, ne constitue plus, par rapport au nouveau dispositif, qu’une réserve partielle. Par la même raison, la réserve générale d’un régiment devient partielle dans l’ordre de combat d’une brigade ou d’une division ; la réserve générale d’une division, partielle dans l’ordre de combat d’un corps d’armée ; la réserve générale d’un corps d’armée, partielle dans l’ordre de combat d’une armée.

Aussi, pour éviter tout malentendu, le général propose de dire : réserve de bataillon, réserve de régiment, de brigade, de division, etc.

Les réserves n’existent que pour entrer, à la fin du combat, dans la ligne de combat et s’y fondre, car ce n’est pas seulement par leur présence inactive sur le champ de bataille que les réserves assurent le succès. Le succès reste ordinairement à celui des deux adversaires qui a conservé, pour la fin du combat, le plus de troupes fraîches. C’est pourquoi l’économie des réserves doit constituer, dans le combat, une des préoccupations capitales du commandant en chef.

Mais c’est là le glaive à deux tranchants ; si, pour économiser la réserve, on retarde trop le moment de soutenir la ligne de combat, celle-ci lâche pied et c’est avec la réserve seule qu’il faut rétablir l’ordre de combat. Si l’on se presse trop d’envoyer des renforts sur la ligne de combat, on commet une faute ; car l’on s’expose à ne plus avoir de troupes fraîches sous la main et la direction du combat échappe au chef avec sa dernière réserve.

Le chef doit se pénétrer nettement et clairement de la nécessité d’économiser sa réserve et de cette idée capitale que ce n’est pas seulement la présence inactive des réserves sur la position qui donne le succès, mais, au contraire, le rôle actif qu’on leur fait jouer.

Toute troupe, une fois engagée dans le combat, y reste jusqu’à la fin ; elle peut espérer qu’on la soutiendra, mais jamais qu’on la remplacera. C’est l’unique garantie possible qui permette d’attendre d’une troupe le déploiement de toute l’énergie et de toute l’opiniâtreté dont elle est capable. Si cela est, il en résultera aussi qu’une seule de nos unités pourra en user, quelquefois, deux ou trois de l’adversaire, et alors la prépondérance en troupes fraîches, pour la fin du combat, sera naturellement de notre côté.

Cette période du combat est consacrée à l’ébranlement de l’adversaire par les feux et au cheminement offensif` ; on choisit le point d’attaque ; on concentre contre lui les troupes destinées à donner le choc. Le défenseur, pour résister au choc, prend une disposition semblable.

Au moment de la mêlée, l’ordre de combat se convertit en une ligne informe, très renflée sur le point d’attaque et mince sur les autres points. Les chefs, au degré le plus inférieur de la hiérarchie, acquièrent une importance énorme ; les compagnies, les bataillons, les régiments se mélangent inévitablement, mais les sections et les escouades peuvent rester compactes si elles sont bien menées.

Les types généraux des ordres de combat du régiment sont les mêmes que ceux du bataillon, en appliquant aux bataillons ce qui a été dit pour les compagnies. On peut désigner, pour la ligne de combat, un, deux et même les trois bataillons ; le chef de régiment indique aux bataillons le but et le secteur qu’ils doivent occuper, en abandonnant aux chefs de bataillon eux-mêmes le soin de déterminer la forme de l’ordre de combat de leur troupe dans leur secteur.

Les dispositifs de combat du régiment sont beaucoup plus variés que ceux du bataillon. En outre, comme l’ordre de combat du régiment occupe une étendue de terrain bien plus considérable qu’un bataillon, les éventualités qui pourront surgir, pendant le combat, pourront provoquer un changement dans la forme du dispositif de tel ou tel bataillon ; mais elles n’auront déjà plus la même influence sur la forme de l’ordre général de combat du régiment. Cette dernière est subordonnée à la marche générale du combat.

La cavalerie et l’artillerie possèdent chacune une des propriétés de l’infanterie, mais, poussée à un développement extrême et, par suite, leurs ordres de combat ne sont que des cas particuliers de ceux de l’infanterie.

La rapidité de mouvements, l’instantanéité du conflit, la vulnérabilité des flancs, l’arme blanche : telles sont les propriétés de la cavalerie.

La portée et la puissance du feu, l’incapacité de se défendre elle-même, et, par suite d’agir seule, telles sont celles de l’artillerie. La protection de ses flancs incombe à la cavalerie et à l’infanterie, qui sont également chargées de la tirer d’affaire en cas d’attaque.

L’ordre de combat de la cavalerie se transforme en une ligne de combat continue, avec échelons en arrière des flancs et une réserve. En effet, l’instantanéité du conflit de la cavalerie ne permet pas de songer à un soutien venant de derrière ; la vulnérabilité des flancs rend leur protection indispensable et constante ; c’est pourquoi les réserves partielles sont en échelons en arrière des flancs. De plus l’arme blanche impose la nécessité de pouvoir répéter les chocs, c’est-à-dire une réserve générale.

L’ordre de combat de l’artillerie se transforme en une avant-ligne en ordre dispersé avec une réserve pour la renforcer.

CAMARADERIE DE COMBAT

Messieurs, dit le général Dragomiroff, s’adressant aux officiers des trois armes ; messieurs, on réussit rarement à déloger du premier coup un adversaire qui se défend pour de bon ; il faut alors revenir à la charge deux fois, trois fois et davantage, jusqu’à ce qu’on soit arrivé à ses fins ; ici, tout dépend de la persévérance. Il faut donc, aussitôt que la troupe qui donne l’assaut est arrêtée, arriver de la réserve à la rescousse, tant qu’on n’a pas tout épuisé. C’est une marée montante dont les flots doivent se succéder sans interruption. En règle générale, une fois le premier coup porté, il faut frapper, frapper encore, coup sur coup, pour ne pas donner à l’adversaire le temps de se reconnaître ; il faut, avant qu’il puisse repousser la tête de l’assaut, lui donner coup d’épaule sur coup d’épaule. Autrement, une fois que l’adversaire aura repoussé la tête, il repoussera également la troupe qui la suit, et ainsi de suite.

L’artillerie ne peut pas se défendre toute seule ; le soin de la protéger est, par conséquent, un devoir sacré qui incombe aux troupes placées dans son voisinage. La camaraderie de combat l’exige. Aussi bien, c’est au nom de cette camaraderie que l’artillerie ouvre à l’infanterie une brèche au milieu des murailles vivantes, comme à travers les murs de pierres, et lui fraye un chemin ; mais, à son tour, l’infanterie doit aide et protection à l’artillerie ; ce n’est qu’à cette condition que celle-ci osera, sans balancer, occuper au besoin les positions les plus risquées pour lui prêter main-forte, parce qu’elle sera certaine de ne jamais rester sans soutien et sans protection.

L’artillerie ne possède aucun moyen de défense personnelle, mais c’est une chose dont elle n’a pas à se préoccuper et même elle doit puiser, dans cette incapacité même de se défendre, la résolution nécessaire pour venir se placer devant l’ennemi dans la situation la plus audacieuse et la plus risquée, toutes les fois que le salut de l’armée ou la destruction de l’adversaire l’exigent. En pareil cas, ce sont les fantassins qui doivent pourvoir à son salut. Le combat est une affaire où le succès n’est possible que pour celui qui ne craint pas de périr.

Ne craignez pas, messieurs les officiers d’artillerie, de perdre vos canons : celui-là seul les perd qui, jusqu’à la dernière extrémité, reste en position et se sacrifie pour le salut de l’infanterie. Vous êtes complètement libres dans vos manœuvres, mais vous devez vous soumettre, sans restriction, aux buts qu’on vous a chargé d’atteindre.

L’artillerie court comme elle l’entend, a dit Souvaroff, mais pas une seule pièce ne doit, sans la volonté du chef, être amenée de la réserve sur la position et encore moins être retirée de la position pour la réserve. C’est une des exigences de la subordination de combat, c’est-à-dire de sa direction par une pensée unique sans laquelle le succès devient impossible. Une batterie qui abandonne la ligne de combat sans en avoir reçu l’ordre se déshonore tout aussi bien qu’une troupe d’infanterie qui aurait osé faire de même. Il n’y a pas de prétexte pour justifier l’abandon volontaire de la ligne de combat. Vos projectiles sont dépensés, vos pièces démontées, vos servants tués : restez pourtant, car il n’y a que vous qui sachiez la raison de votre silence forcé ; l’ennemi lui, l’ignore. Restez donc en position pour continuer à soutenir le moral des vôtres en même temps qu’à inspirer à l’ennemi une prudence salutaire.

Messieurs les officiers de cavalerie, vous allez vite, mais vous ne tirez pas ; l’infanterie tire, mais elle va lentement. Il manque donc à chacun de vous ce qui se trouve chez l’autre. C’est pourquoi vous devez réunir vos efforts pour vous entr’aider mutuellement, fraternellement ; l’infanterie vous protège des endroits couverts en les occupant ou en en chassant l’ennemi qui pourrait les occuper. Vous, vous la sauvegardez des attaques de la cavalerie ennemie dans les endroits unis et découverts. Les situations dans lesquelles la cavalerie et l’infanterie peuvent se prêter une aide mutuelle dans le combat se réduisent à deux : la cavalerie peut aider par ses charges le mouvement offensif ou la défensive de l’infanterie : l’infanterie peut coopérer à vos attaques par son feu.

Mais, dans l’application, ces deux situations sont variables à l’infini ; car l’une et l’autre peuvent se produire pendant l’attaque de l’adversaire, pendant la poursuite, pendant notre défense contre les attaques de l’ennemi, pendant notre retraite devant sa poursuite. Il est impossible d’envisager toutes les éventualités qui peuvent surgir dans ces situations. Mais vous n’en sortirez avec honneur que si vous vous êtes bien mis dans le cœur, vous, cavaliers, qu’il vaut mieux périr que de laisser un camarade sans assistance et que si, sous l’influence de cette résolution, vous faites travailler votre œil et votre bon sens : l’œil guettera l’instant, le bon sens vous suggérera dans quelle formation, quand et où il faut frapper ; et vous, fantassins, où il faut diriger votre feu pour venir en aide à la cavalerie.

Messieurs les cavaliers, gardez autant que possible toutes vos forces en main, mettez-vous à l’abri d’être tournés en les échelonnant et gagnez le flanc de l’ennemi, sans qu’il puisse s’en apercevoir ; si cela vous réussit, sautez sur lui comme le chat sur la souris et cela ira bien. Ne croyez pas qu’il faille absolument charger, dès que vous vous trouverez seulement à distance convenable pour faire une charge ; mais, au contraire, donnez à l’ennemi le temps de faire son jeu : vous avez la chance qu’il expose un flanc ou fasse quelque autre faute ; alors, fondez sur lui au bon endroit. En un mot, prenez toujours exemple sur le chat : je ne connais pas de meilleur modèle pour le combat de cavalerie.

Dans le service d’exploration, au contraire, faites la mouche ; on vous chasse du nez, fourrez-vous dans l’oreille ; on vous pourchasse, plantez-vous sur le front ; mais rappelez-vous aussi que vous menez les troupes d’infanterie, que vous précédez en quelque sorte par la main, comme le chien conduit l’aveugle ; dans la poursuite, aucun répit à l’adversaire, le poursuivre sans relâche : tout ennemi déjà en fuite est la proie de la cavalerie, mais si l’adversaire peut encore présenter des troupes fraîches, qui s’opiniâtrent dans la résistance, c’est à l’infanterie de les déloger.

C’est ainsi qu’en se donnant la main, la cavalerie atteint tout ce qui fuit et l’infanterie déloge tout ce qui tient encore.

Messieurs, dans une avant-garde, les différentes armes se suivent dans un ordre qui est déterminé par le terrain : par conséquent, là où le chemin traverse une région couverte ou coupée, c’est l’infanterie qui prend la tête, en la faisant précéder seulement d’une petite patrouille de cavalerie : ce sont des yeux et, en plus, un organe de transmission rapide pour les rapports sur tout ce qui se passe en avant. Si, au contraire, la région est découverte, toute la cavalerie marche en tête. L’infanterie aussi bien que la cavalerie sont, bien entendu, accompagnées de leur artillerie.

Mais, si l’on traverse un terrain tantôt couvert et tantôt découvert, on est obligé de faire passer en tête de la colonne tantôt la cavalerie et tantôt l’infanterie. c’est un grand sujet d’incommodité et de fatigue pour la troupe ; mais un mal inévitable, car, pouvant rencontrer l’adversaire à chaque minute, on est bien obligé, bon gré mal gré, de mettre en avant l’arme qui est la plus capable d’agir sur le terrain où l’on se trouve.

L’arrière-garde est une avant-garde retournée et ses obligations sont directement l’inverse de celles de l’avant-garde. Les différentes fractions de l’avant-garde sont chargées de faire disparaître les obstacles qui pourraient entraver la marche ; l’arrière-garde est chargée de créer des obstacles semblables à la marche de l’adversaire, et, plus elle en crée, mieux cela vaut.

En conséquence, on renverse les heures de départ et l’ordre de succession des détachements qui composent l’arrière-garde : ce qui était le détachement de tête devient le détachement de queue, et il se met en marche, avec les détachements de flanc, plus tard que le dernier échelon de la colonne principale : ce qui était l’avant-troupe devient l’arrière-troupe. La première répare les chemins, la seconde les détruit. Dans une avant-garde, l’arme à laquelle le terrain est le plus favorable passe en tête de la colonne ; dans une arrière-garde, au contraire, elle marche à la queue. L’avant-garde débusque l’adversaire, l’arrière-garde le contient, et, pour cela, s’arrête à chaque position et fait mine de l’occuper, afin de forcer l’adversaire à perdre du temps pour se déployer ; puis elle se retire sur une position en arrière, et ainsi de suite. Dans le cas où il est nécessaire de résister réellement à la pression de l’adversaire, l’arrière-garde prend position pour de bon, c’est-à-dire qu’au lieu de laisser ses réserves dans la colonne de route, elle les répartit comme il convient pour présenter une résistance opiniâtre.

Dans une marche en avant sur plusieurs colonnes, les têtes, et, dans une marche en retraite, les queues de colonnes restent à la même hauteur. Les mesures prises ne sont pas toujours suffisantes ; car, dans l’exécution d’une marche, il peut surgir différentes éventualités (un pont coupé, un chemin détrempé par la pluie) et peuvent engendrer des différences de plusieurs heures avec l’horaire établi ; c’est pourquoi les chefs de colonne doivent être constamment préoccupés de la pensée de tenir le chef de tout le détachement au courant de la position de leur colonne à tout instant donné. Ce n’est que grâce à la stricte observation de cette précaution que le détachement, si distendu qu’il puisse être, ne cesse point de former un être unique et que son chef conserve le moyen de résoudre toutes les questions qui peuvent surgir en cas de rencontre avec l’adversaire, de quelque côté qu’il se présente.

Dans cette hypothèse, je vous prie, Messieurs, de vous rappeler la devise : “De marcher au canon”. L’observation de cette devise est obligatoire pour tout chef de colonne, du moment où il n’est pas investi d’une mission spéciale ; mais elle est obligatoire, bien entendu, d’une façon judicieuse et intelligente. Supposons, par exemple, qu’un détachement marche sur trois colonnes et que le combat s’engage à la colonne de gauche ; la colonne du centre peut-elle, oui ou non, marcher immédiatement au canon ? Non, car en se réunissant à la colonne de gauche, elle se détachera de la droite complètement et pourra exposer cette dernière à être battue séparément. Par conséquent, la colonne du centre ne peut marcher au canon de gauche qu’à la condition que la colonne de droite puisse être abandonnée à ses propres forces ou qu’elle reste, néanmoins, à une distance possible de la colonne du centre.

Lors même qu’on est animé du désir sincère d’accourir au secours d’un camarade, il ne faut pourtant pas trop se presser de modifier sa direction ; autrement, il arrivera que la moindre escarmouche d’avant-garde fera dévier de son chemin la colonne, ce qui peut, à la fin, épuiser les hommes. Mais si, par exemple, d’après la direction où l’on entend le bruit de la canonnade, le chef de la colonne conclut que le danger menace notre flanc, alors il n’y a pas à hésiter, et plus vite il se décidera à marcher au canon, mieux cela vaudra.

Pour introduire certaines éventualités qui peuvent se présenter dans l’exécution d’une marche, le général conseille l’emploi de plis cachetés qui sont remis au chef de l’avant-garde au moment du départ. Ces plis portent une suscription dans ce genre-ci : À décacheter à telle heure ou en atteignant tel point.

Dans le cas d’alerte, les hommes doivent avoir le temps nécessaire pour se préparer ; dans ce but, leur apprendre à s’équiper, à seller, à atteler rapidement, mais tout à fait soigneusement et sans trépidation.

Les marches de nuit permettent, dans l’offensive, de s’approcher de l’adversaire secrètement, et, dans la retraite, de s’éloigner de lui à son insu.

Les actions de nuit frappent l’adversaire par la surprise qu’elles lui causent, le privent de la possibilité de juger des forces qui l’attaquent et réduisent à rien l’effet de son feu.

C’est pourquoi on peut faire, la nuit, de grandes choses avec peu de monde ; et plus les armes à feu se perfectionneront, plus l’habitude de marcher et d’agir la nuit gagnera de l’importance.

Les exercices avec cartouches et projectiles de guerre donnent la possibilité d’atteindre un double but : la combinaison du tir de combat de l’infanterie et de l’artillerie ; l’habitude pour l’artillerie de concentrer son feu sur un point donné d’une position, en manœuvrant par masse et conjointement avec des troupes d’infanterie d’un effectif assez considérable.

Les tirs d’entraînement apprennent à se tenir sous le feu ; ils éveillent le sentiment du danger et donnent une certaine pratique pour s’habituer à le maîtriser ; ils se divisent en tirs sur les isolés, exercices sous le trajectoire, tir réel de deux artilleries en face l’une de l’autre. Pour exécuter le tir sur des isolés, un homme se place contre une cible ; un des meilleurs tireurs et ayant du sang-froid, tire sur chevalet, à 50 pas, trois ou quatre balles dans la cible, à droite et à gauche du soldat placé contre elle.

Les exercices sous la trajectoire se font pendant les tirs d’école de l’artillerie ; l’infanterie et la cavalerie exécutent des exercices dans la zone de terrain (comprise entre les pièces et les cibles) au-dessus de laquelle passent les projectiles, à une hauteur suffisante pour ne présenter aucun danger. Pour exécuter le tir réel de deux artilleries, on place deux rangées de cibles parallèles à 4 kilomètres l’une de l’autre ; on amène deux batteries en face l’une de l’autre entre les cibles, chacune d’elles à 3 kilomètres des cibles placées en face, et on leur fait exécuter un tir de combat.

Sans doute, dit l’auteur, de semblables exercices sont pénibles au point de vue du sentiment ; mais la théorie doit indiquer tous les procédés possibles pour atteindre le but suprême : la préparation au combat. La pratique conserve toujours le droit d’accepter ou de ne pas accepter ce que propose la théorie.

Dernier principe. – Une des meilleures manières de faire la guerre est de mettre l’ennemi dans l’impossibilité de se servir des avantages qu’il possède. Les deux exemples qui suivent seront la meilleure justification de cette doctrine.

Avant la bataille de Pultowa, dit le maréchal de Saxe, les armées de Charles XII avaient toujours été victorieuses. La supériorité qu’elles avaient sur celles des Moscovites est presque incroyable ; l’on a vu souvent 10 à 12 000 Suédois forcer dans des retranchements 50, 60 et 80 000 Moscovites, les défaire et les tailler en pièces. Les Suédois ne s’informaient jamais du nombre des Russes, mais seulement du lieu où ils étaient. Le tzar Pierre résista, avec une patience égale à la grandeur de son génie, aux mauvais succès de cette guerre et ne cessait de donner des combats pour aguerrir ses troupes.

Le roi de Suède ayant mis le siège devant Pultowa, le Tzar tint un conseil de guerre. L’investissement de l’armée suédoise avec l’armée moscovite au moyen d’un grand retranchement ; la destruction du pays par le feu à 100 lieues à la ronde pour l’affamer ; le sort d’une dernière bataille parce que, Pultowa emporté, l’armée suédoise y trouverait des munitions en même temps que les vivres nécessaires pour franchir le désert que l’on prétendait faire autour d’elle : tels furent les avis du conseil. S’arrêtant à cette dernière résolution, le Tzar prononça ces paroles mémorables :

Puisque nous nous déterminons à combattre le roi de Suède. Il faut convenir de la manière et choisir la meilleure. Les Suédois sont impétueux, bien disciplinés, bien exercés et adroits ; nos troupes ne manquent pas de fermeté, mais elles n’ont pas ces avantages : il faut s’appliquer à rendre ceux des Suédois inutiles.

Ils ont souvent forcé nos retranchements en rase campagne : nos troupes ont toujours été défaites par l’art et la facilité avec lesquels ils manœuvrent ; il faut donc rompre cette manœuvre et la rendre inutile. Pour cela, je suis d’avis de m’approcher du roi de Suède, de faire élever tout le long du front de notre infanterie plusieurs redoutes dont les fossés seront profonds, les garnir d’infanterie, les faire fraiser et palissader ; cela ne demande que quelques heures de travail et nous attendrons l’ennemi derrière nos redoutes. II faudra qu’il se rompe pour les attaquer ; il y perdra du monde et sera affaibli et en désordre lorsqu’il nous attaquera, car il n’est pas douteux qu’il ne lève le siège et ne vienne nous attaquer dès qu’il nous verra à portée de lui.

Il faut donc marcher de manière que nous arrivions vers la fin da jour en sa présence pour qu’il remette au lendemain à nous attaquer et, pendant la nuit, nous élèverons nos redoutes.

On sait le résultat de ces dispositions : la défaite du roi de Suède, la poursuite et la capture de son armée.

Lorsque le blocus du camp de la Tafna donnait le triste exemple de troupes disciplinées, jusque-là vaillantes, bien armées, suffisamment approvisionnées et, cependant, tenues en échec par des hordes de cavaliers irréguliers, nombreux sans doute, mais pas au point de rendre la lutte impossible, le duc d’lsly fut chargé de la mission difficile de rétablir nos affaires gravement compromises dans l’Ouest de l’Algérie.

Ayant réuni les officiers qui passaient sous ses ordres, il s’exprima à peu près ainsi :

Messieurs, j’ai accepté avec reconnaissance la mission de vous porter secours. Me voici heureusement arrivé au milieu de vous et, je le vois avec orgueil, vous ne vous êtes point laissé abattre par les difficultés de votre position. Cette position est aujourd’hui complètement changée. Vous étiez dans une noble attitude défensive, vous allez prendre l’offensive la plus déterminée.

Messieurs, je suis naturellement fort inexpérimenté dans la guerre d’Afrique ; mais j’ai fait six ans la guerre d’Espagne qui s’en rapproche sous beaucoup de rapports. Toutefois, il doit y avoir des différences qui tiennent à la configuration du pays, l’état social des peuplades qui l’habitent et à leur manière de combattre. J’aurai donc besoin de votre expérience pour m’aider à vous conduire au succès. Je vous invite, messieurs, à me donner vos conseils aussi souvent que vous le jugerez opportun. Je ne dis pas que j’adopterai toujours vos conseils et vos idées, le choix m’appartient puisque j’ai la responsabilité, mais je serai toujours reconnaissant de vos communications.

Vous comprendrez, messieurs, que vous ouvrant ainsi près de moi un libre accès, il ne peut y avoir place pour la critique de mes mesures hors de ma présence. Cette critique, exercée devant les troupes, me ferait perdre la confiance que j’espère avoir bientôt acquise et qui fera votre plus grande puissance, car en elle réside la force morale, bien supérieure à la force physique.

Nous suppléerons aux moyens matériels qui nous manquent par une active industrie et, avec une volonté ferme, tous les obstacles seront surmontés. Ce qui importe le plus, messieurs, c’est d’entretenir ou d’élever dans nos soldats un moral vigoureux. Vous pouvez leur dire que je n’ai jamais été battu et que j’ai la confiance qu’ils ne me laisseront pas perdre, en Afrique, ce précieux avantage.

Après cette allocution, le duc d’Isly ordonna de faire embarquer, sur-le-champ, les canons de campagne, les prolonges du génie, les chariots de l’administration, et de ne garder que les chevaux de trait pour les transformer en bêtes de somme, voulant se rendre sinon aussi léger que les Arabes, du moins assez mobile pour passer partout.

Surprise et inquiétude dans le camp. Les officiers supérieurs se rendirent auprès du général, et le colonel Combes s’exprima ainsi :

Vous avez réclamé nos conseils, nous ne tardons pas à vous les apporter. Nous pensons que vous faites une faute de vous priver de votre artillerie ; elle soutient le moral des soldats, qui pourrait être ébranlé par son absence. Elle éloigne les Arabes de nos colonnes et fait que nous n’avons pas autant de blessés.

Messieurs, répondit le duc d’Isly, je vous remercie d’avoir cru à mes paroles et j’avoue que je suis peiné de ne pouvoir suivre le premier conseil que vous m’apportez avec tant de loyauté ; mais, je vous l’ai dit, je me suis réservé de choisir. Vous dites que les soldats sentent relever leur confiance par l’artillerie. Je connais depuis longtemps ce sentiment et, en Europe, il est bien fondé ; mais il faut leur apprendre qu’il ne l’est pas du tout en Afrique.

Quoi ! vous ne pouvez pas combattre sans canon des Arabes qui n’en ont pas, lorsque vous possédez déjà de plus qu’eux trois avantages énormes : l’organisation, la discipline et la tactique ? Messieurs, autant vaudrait dire que les soldats français sont inférieurs aux Arabes. Quant à moi, je les crois très supérieurs, surtout quand ils sont commandés par des hommes comme vous.

Vous dites que le canon éloigne les Arabes, mais je ne veux pas les éloigner… ; je veux, au contraire, leur donner de la confiance afin de les engager dans un combat sérieux, par une de ces brusques voltes-faces, que nous appelions, en Espagne, une remise de mains.

Vous dites encore que l’artillerie diminue le nombre des blessés, en tenant les Arabes à distance. Messieurs, je pense tout le contraire ; c’est le canon, selon moi, qui vous procure des blessés en plus grande quantité. Voici comment : vos canons et vos chariots vous attachent à une ligne unique ; vous ne pouvez faire une charge à fond et longtemps prolongée à cause de la nécessité où vous êtes de revenir auprès de ce matériel qui ne peut vous suivre vers tous les points de l’horizon. Ces charges, ou plutôt ces simulacres de charges, n’ayant qu’une portée de quelques centaines de mètres, ne peuvent obtenir des résultats ni dégoûter les Arabes. Ils reprennent l’offensive dès que vous vous rapprochez du convoi, et c’est ainsi que le tiraillement dure toute la journée et vous fait, à la longue, des blessés.

Si, au contraire, vous êtes libres de tous vos mouvements, si rien ne vous retient à une ligne obligée, vous prenez une offensive sérieuse, n’importe la direction, et, par une charge à fond et prolongée, vous faites disparaître votre ennemi en lui tuant et en lui prenant des hommes.

Les combats sérieux sont courts ; il n’y a que les combats longtemps prolongés qui fassent éprouver de grandes pertes. J’ai ouï dire que les Arabes emportaient toujours leurs morts et leurs blessés. Avec la tactique que je viens de vous indiquer, je les défie de le faire, quelle que soit leur dextérité, et j’ai la confiance que non seulement les morts et les blessés resteront en notre pouvoir, mais encore que nous ferons des prisonniers.

La victoire de la Sikak donna raison à ces maximes.

Nous terminerons ce résumé par un dernier conseil du général Dragomiroff :

Le stimulant le plus efficace qui puisse être proposé aux officiers pour les rendre débrouillards, c’est de lire, avec intelligence, ce qui a été écrit par des gens qui ont mis la main à la pâte : duc de Saxe, duc d’lsly, Souwaroff, Pierre le Grand, etc.

 

 

E. CORALYS

 

 

 

Suite…

________

Notes:

 

        De Retz : “Il y a des conjonctures où la prudence même ordonne de ne consulter que le chapitre des accidents… L’on doit hasarder le possible toutes les fois que l’on se sent en état de profiter même du manquement de succès…”

        De Retz : “Tout ce qui est haut et audacieux est toujours justifié et même consacré par le succès… Ce qui est fort extraordinaire ne paraît possible à ceux qui ne sont capables que de l’ordinaire, qu’après qu’il est arrivé… Tout ce qui paraît hasardeux, et ne l’est pas, est presque toujours sage… Toutes les grandes choses, qui ne sont pas exécutées, paraissent toujours impraticables à ceux qui ne sont pas capables des grandes choses. Ce qui a le plus distingué les hommes est que ceux qui ont fait les grandes actions ont vu devant les autres le point de leur possibilité…”

        C’est-à-dire l’habitude de méditer les situations périlleuses.

        De Retz : “Tout ce qui est nécessaire n’est jamais hasardeux”.

        De Retz : “Le pis, en pareil cas, est de ne rien faire et d’écouter ces donneurs de conseils pour qui tout ce qui est décisif est dangereux, tout ce qui sort de l’ordinaire est impossible. Ces gens-là sont d’autant plus enclins à prodiguer leurs avis, qu’ils sont moins capables d’agir. Il est bien plus naturel à la peur de consulter que de décider”.

        De Retz : “Rien ne marque tant le jugement solide d’un homme que de savoir choisir entre les grands inconvénients…”

        La faute en est aux théoriciens et non à la théorie. Toutefois, il est impossible de ne pas faire remarquer qu’il est dans la nature même de la théorie, comme production de l’esprit, de pencher pour la circonspection et la prudence. Clausewitz lui-même succombe quelquefois à cette tendance ; mais c’est excessivement rare, il est vrai. (Voir plus loin ce qu’il dit du choix pour l’attaque des points les plus accessibles et du danger des actions de nuit). Les théoriciens ne cherchent que la solution d’une seule question : “Comment atteindre le but avec le moins d’efforts et de pertes possible ?” Il est donc naturel qu’ils aient une prévention contre tout ce qui peut entraîner de grands efforts et de grandes pertes. Ce n’est qu’en faisant entrer la volonté en ligne de compte qu’on transforme la question précédente en celle-ci : “Comment atteindre le but, sans lésiner sur les efforts et les pertes ?” D’où découle la “théorie de l’impossible”. L’esprit est de sa nature une force timide, circonspecte ; il donne, il est vrai, des notions plus étendues, mais pour la majorité des tempéraments ce développement intellectuel ne s’acquiert qu’aux dépens de la décision et de la résolution.

        Montaigne : “L’armure d’un géant ne sied pas à un nain”.

        Trasimène.

10       Cette opinion est exprimée sous une forme trop absolue. L’auteur a eu surtout en vue d’affirmer cette vérité qu’il est préférable de faire peu de retranchements pourvu qu’ils soient forts.

11       De Retz : “Il ne faut jamais compter dans les grandes affaires les fatigues, les périls et la dépense pour quelque chose…”

12       De Retz : “Il n’y a pas de petits pas dans les grandes affaires…” ; et Napoléon : “Quand je fais un plan militaire, il n’y a pas d’homme plus pusillanime que moi. Je me grossis tous les dangers et tous les maux possibles dans les circonstances”.

13       Frédéric lui-même employait souvent les mouvements tournants.

14       Frédéric avait 33 000 hommes, les Autrichiens 80 000 hommes.

15       La surprise est une idée relative ; si, grâce à la rapidité de ma marche, je tombe sur l’ennemi et que je l’attaque, non pas tout à fait au dépourvu, mais seulement moins préparé à combattre que moi, on peut appeler cela une surprise.

16       Ou encore offensive. Souvoroff surprenait toujours par la rapidité de ses marches offensives. C’est le moyen indiqué dans la phrase suivante. Mais pourquoi dire “un autre procédé” ? Dans les trois cas tout se ramène à tomber comme une bombe là où l’on ne nous attend pas, et alors que l’on ne nous attend pas. Ceci s’obtient toujours par un seul et unique moyen, – la rapidité de mouvements. Le maréchal de Saxe l’a dit aussi : “la guerre est dans les jambes”.

17       Souvoroff employait presque constamment ce moyen de désespoir et il lui a toujours réussi.

18       À la condition bien entendu que l’ennemi soit prêt à affronter le combat. Car, s’il est pris tout à fait au dépourvu, inutile de lui donner le temps de se reconnaître et par suite de se servir des armes à feu dont l’emploi exige une certaine perte de temps.

19       D’après le relevé des pertes des Français en 1870, l’effet destructeur de 8 canons prussiens dans cette campagne a été équivalent à celui de 1 000 fusils environ, sans parler de l’action de l’artillerie contre les obstacles matériels et surtout de son effet moral. Quelles que puissent être les variations de l’armement, il est probable que ces deux derniers avantages resteront à l’artillerie.

20       Ceci est trop absolu. Déjà même à l’époque de Clausewitz, la mobilité de l’artillerie était suffisante pour que l’on pût concentrer de grandes batteries pendant le courant de l’action. exemples : Friedland, Wagram¼

21       Napoléon : “L’on s’engage partout et puis l’on voit…”

22       Tout cela est complètement changé, car à cette distance-là il n’y a plus que la charge à la baïonnette. Du reste, à l’époque de Napoléon ce n’était plus guère vrai ; c’était bon tout au plus du temps de Frédéric.

23       Aucune forme ne peut remplacer l’activité mentale, non seulement des chefs, mais même des soldats ; bien plus, la forme exclut l’esprit comme l’a fait voir l’époque qui a succédé aux guerres de Napoléon, notamment dans les armées où l’on s’est laissé trop séduire par l’idée trompeuse de remplacer une fois pour toutes la nécessité de dispositions spéciales par une forme normale de l’ordre de combat. L’idée émise ici par Clausewitz est évidem­ment due à l’influence encore récente de l’époque de Frédéric II. Elle est en contradiction flagrante avec la nature même du combat où la question qui se pose au premier plan n’est pas : “Où se placer ?” mais “Que faire ?”. Il est impossible de répondre à cette question par une forme normale réglementée d’avance. Expérimentés ou non, capables ou non, les chefs seront toujours, dans un combat, face à face avec ce redoutable problème, qui exige impé­rieusement une solution immédiate, et que bien ou mal ils doivent résoudre eux-mêmes.

24       Il y avait dans l’armée française un méthodisme d’action et non de forme, qu’on peut exprimer en deux mots : Camaraderie de combat et attaque à fond. Ce méthodisme se reflète dans tout ce que Clausewitz a développé avec tant de profondeur dans le présent mémoire, si l’on en excepte toutefois l’ordre normal de combat. On y retrouve et l’ordre profond, et la lutte obstinée jusqu’à l’emploi du dernier homme une fois l’attaque entamée, etc. ; enfin la marche au canon des troupes qui n’ont pas reçu d’avance une mission spéciale et déterminée. Les français ne balançaient pas à attaquer en colonnes de route comme à Arcole, où à s’étendre sur un rang comme les grenadiers de la garde à Aspern, quand, à la suite de grandes pertes, cela devint le seul moyen de garnir le secteur de la position qui leur était attribué. Rien de tout ce qui précède ne leur serait venu à l’idée, si leurs chefs avaient été sous le joug d’un ordre normal de combat. L’on objectera peut-être qu’à Arcole il était impossible d’attaquer autrement qu’en colonnes de route ? Parfaitement juste, mais il n’en est pas moins vrai que Napoléon était absolument libre de choisir pour livrer bataille une position moins absurde en apparence. Aurait-il donc agi comme il l’a fait, si lui et ses subordonnés avaient eu la toquade d’un ordre normal de combat ? Nous avons eu plus d’une fois l’occasion de faire remarquer combien l’homme est disposé à accepter tout ce qui le dispense de penser et remplace le travail de l’esprit par une pratique routinière. Dans l’affaire qui nous occupe les ordres normaux de combat sont éminemment propres à débarras­ser de ce souci et à flatter la paresse de l’esprit. Voici un exemple bien frappant et bien instructif, qui démontre à quel point les formes apprises sont tyranniques. Les ordres normaux de combat ont été abrogés en Russie, si je ne me trompe, dès 1856. Eh bien ! en 1877, c’est-à-dire plus de vingt ans après, nous retrouvons sur le front occidental du blocus de Plevna des troupes disposées suivant l’ancien ordre normal, avec des batteries réparties à intervalles égaux sur la ligne. Cependant le problème à résoudre se présentait bien simplement : l’on s’attendait à une tentative d’Osman pacha pour faire une trouée et par conséquent il n’y avait qu’à concentrer toute l’artillerie sur le pont du Vid. J’attribue l’erreur commise, non pas à la faute des chefs, mais à des habitudes cérébrales engendrées par des réminiscences d’ordres normaux de combat.

25       Voilà la chose essentielle ; mais l’ordre normal en est la négation, fût-il lui-même strictement conforme en apparence avec les principes énoncés. Quelles sont donc les figures géométriques qui permettent de satisfaire à des principes prescrivant d’attaquer l’ennemi n’importe où on le trouve et n’importe quand on le rencontre ; de l’attaquer sans épargner aucun effort, aucun sacrifice, jusqu’au dernier homme ? Tantôt de préparer l’attaque avec des feux, tantôt de charger immédiatement à la baïonnette ? Un jour de prendre un ordre profond, le lendemain un ordre mince (pour tromper l’ennemi sur notre force) ?

26       Il est très important, en pareil cas, de raccourcir le plus possible les colonnes : 1) en évitant soigneusement les allongements ; 2) en faisant marcher les troupes sur le plus grand front possible et, si le terrain le permet, en faisant marcher l’infanterie et la cavalerie sur les côtés du chemin ; 3) en évitant les arrêts au passage des défilés, par le procédé bien connu que voici : prenons, par exemple, une colonne de trois divisions, s’avançant dans l’ordre naturel, 1re, 2e, 3e. Arrivée au défilé, la 1re division le franchit, tandis que la 2e dégage la route et fait halte. La 3e continue son chemin et passe le défilé à la queue de la 1re. La 1re division après avoir franchi le défilé, dégage la route et fait halte ; la 3e dépasse le bivouac de la 1re et fait halte à son tour, tandis que la 2e se remet en route de manière à franchir le défilé aussitôt que la queue de la 3e a passé, puis elle continue à s’avancer. Alors la 1re division quitte son bivouac de manière à se remettre en colonne derrière la 2e, et la 3e fait ensuite de même pour se remettre en colonne derrière la 1re. La colonne générale après le passage du défilé se trouve donc ainsi reformée : 2e, 1re, 3e. En admettant qu’une division d’infanterie avec son artillerie occupe en colonne de route une longueur de 5 kilomètres, les troupes auront donc eu par ce procédé pas moins de trois heures de repos, sans que la colonne générale ait cessé de progresser. Il est de règle qu’un chef qui désire maintenir l’ordre doit rester de sa personne à l’entrée du défilé tout le temps que les troupes y sont engagées. C’est pour cette raison que Davout en 1806 n’assista pas à la première période de la bataille d’Auerstædt, car il était resté au pont de la Saale pour surveiller le passage de ses troupes.

27       Cet ordre n’est assurément ni le meilleur, ni même naturel ; car, en prévision du combat, il est plus logique de faire marcher l’artillerie en tête de la colonne du gros des forces, en ne la faisant précéder que d’une faible partie de l’infanterie. D’autre part, en cas de poursuite, toute la cavalerie marchera probablement en avant de la colonne, etc.

28       Est-ce bien vrai ? Tout le monde sait que la tactique des sauvages est surtout basée sur les embuscades. Clausewitz doit n’avoir eu ici en vue que l’époque de l’histoire militaire qui a précédé Napoléon.

29       Une rivière n’est un sérieux appui de flanc que lorsqu’on est maître des deux rives.

30       Ces chiffres n’ont plus aucune valeur pratique. Avec les armes actuelles un obstacle situé à 600-1 000 mètres est dans la zone la plus efficace des feux d’infanterie et d’artillerie.

31       Il est bien entendu qu’ici le mot coupure n’a pas toute son acception ordinaire. Il y a des coupures qui sont des obstacles au mouvement et non des abris contre les vues.

32       Ici encore reparaît le souci superflu de la forme.

33       La première partie de ce conseil est juste relativement au terrain envisagé séparément, mais elle est fausse si l’on fait entrer en ligne de compte les troupes et le côté moral de la question. En combinant tous ces éléments, il est clair que le point le plus facile à attaquer est celui sur lequel l’adversaire s’attend le moins à être attaqué. L’analyse – c’est-à-dire la séparation des éléments d’un phénomène de la vie, qui s’offre à l’œil de l’observateur dans un ensemble où tous ces éléments sont cachés comme dans une combinaison chimique – constitue un moyen puissant, mais dont il faut savoir user avec discernement. Il est indubitable que Clausewitz s’est rendu compte de la valeur restreinte du conseil qu’il donne ; mais en négli­geant de signaler son sens relatif, l’auteur s’expose à induire en erreur un lecteur peu attentif ou sans habitude suffisante des procédés de l’analyse. Du reste, pour dire la vérité, Clausewitz en parlant du terrain ne fait pas complètement abstraction de l’homme, puisqu’il tient compte assurément, en conseillant le choix d’une position d’accès difficile, du mécanisme de loco­motion et l’homme. Pourquoi donc prendre en considération les facultés physiques de ce dernier et négliger ses facultés morales qui retournent bout pour bout toute la déduction. À propos du choix du point d’attaque, il nous semble que “la théorie de l’impossible” est bien plus dans le vrai. Car, comme l’on sait, cette théorie conseille d’entreprendre précisément ce que l’ennemi considère comme difficile, risqué, impossible, attendu que rien ne donne de plus grandes chances de surprendre moralement son adversaire.

34       Le maréchal de Villars avait l’habitude de dire : “L’on ne périt que par la défensive”. Il voulait dire indubitablement “par la défensive purement passive” ; attendu qu’une défense active est en réalité plutôt une attaque qu’une défense.

35       C’est-à-dire développé par l’expérience et fortifié par la méditation constante des choses de la guerre.

36       Le délai, même fondé, dans le commencement des affaires est toujours dangereux.

37       La rapidité était aussi un des moyens favoris de Souvoroff.

38       Napoléon : “À force de disserter, de faire de l’esprit, de tenir des conseils, on finit par prendre le parti le plus pusillanime, ou si l’on veut le plus prudent…”

39       Cependant en 1800 Napoléon tourne Mélas ; en 1805 il enveloppe Mack. À Iéna et Auerstædt il tourne le flanc gauche des Prussiens. Une attaque succédant à un mouvement tournant n’enlève pas à ce dernier son caractère de manœuvre stratégique.

40       Comparée à l’organisation de l’époque de Frédéric et des époques précé­dentes, l’organisation de divisions indépendantes, inspirée par les guerres de la Révolution, consista en ce que l’on commença à former les divisions de plusieurs armes combinées sous le commandement d’un seul chef, tandis qu’auparavant chaque arme conservait sa vie propre et ne s’unissait aux autres que dans les formations de combat. Grâce à la création des divisions et du corps d’armée, les troupes sont maintenant commandées dans le combat par leurs chefs ordinaires.

41       On voit assurément dans ce reproche percer le Prussien ; ce n’est pas le ton d’un critique impartial.

42       L’enthousiasme, l’ardeur pour la cause…

43       C’est une erreur ; Souvoroff était, pour son temps, un militaire fort instruit.

44       Napoléon considérait qu’un plan dans lequel le tiers des chances est laissé au hasard est parfaitement combiné.

45       Maudsly : “Celui-là est véritablement grand qui ne s’émeut point sans raisons suffisantes, mais qui, une fois sa résolution prise, va au-devant d’un avenir inconnu, sans vouloir penser aucunement aux conséquences”.

46       De Retz : “De là vient cette tendance “à se faire des tableaux”, suivant l’expression de Napoléon, à se faire d’une mouche un éléphant, en cédant aux impressions immédiates en présence du danger et en oubliant les raisonnements faits à tête reposée. Le présent touche toujours sans compa­raison davantage les âmes faibles que l’avenir même le plus proche¼ Il faut reconnaître, de bonne foi, qu’il n’y a que l’expérience qui puisse apprendre aux hommes à ne pas préférer ce qui les pique dans le présent à ce qui doit les toucher bien plus essentiellement dans l’avenir¼ La source la plus ordinaire des manquements des hommes est qu’ils s’effrayent trop du présent et qu’ils ne s’effrayent pas assez de l’avenir”.

47       C’est-à-dire, ne peut embrasser d’un coup toutes les faces d’une affaire et possède avec cela une tendance à conclure d’un détail à l’ensemble. quelquefois même, comme dans le combat, il y est obligé.

48       De Retz : “L’esprit dans les grandes affaires n’est rien sans le cœur”.

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ÉTAT ACTUEL DE LA SCIENCE MILITAIRE

 Quels sont les éléments introduits dans l’art de la guerre ; quelles modifications ont-ils apportées dans l’application des principes ? Telle est la question qui se présente aujourd’hui avec son attachant intérêt comme avec ses réelles difficultés.

Les éléments nouveaux avec lesquels l’art doit compter désormais sont : la vapeur, l’électricité, l’artillerie rayée, les feux de mousqueterie à longue portée, la rapidité du tir, l’organisation militaire, ou plutôt la militarisation des peuples.

Quelques esprits, à notre avis exagérés, ont prétendu que le secret de la stratégie ne consisterait plus que dans les concentrations rapides que procurent la [206] vapeur et l’électricité, et dans la possession des voies de fer qui aboutissent au cœur des États. Appliquant à la tactique leurs prédictions stratégiques, ils affirmèrent que le règne des marches est passé comme celui des manœuvres, que les campagnes se décideront en quelques jours, et que la victoire appartiendra à celle des armées qui se montrera la plus nombreuse sur le champ de bataille, possédera le plus de munitions de guerre et les consommera le plus rapidement.

Les choses se passeront-elles ainsi ? et comment dégager de l’exagération le fond de vérité que contiennent ces principes ? Le moyen le plus fécond et le plus concluant est assurément l’examen réel du rôle qu’ont joué les éléments nouveaux dans les campagnes de Crimée, d’Italie et d’Allemagne. C’est, pensons-nous, parce que cet examen n’a été fait que superficiellement qu’on est arrivé à des généralités, à des conclusions extrêmes. Nous allons donc essayer de déduire, de ces belles campagnes, les vérités qui, loin de déprécier l’art de Napoléon, doivent lui donner plus d’éclat, en imprimant aux opérations militaires la sanction rapide et presque mathématique des moyens.

Campagne de Crimée

L’organisation de l’armée d’Égypte en 1798, celle de l’armée d’Afrique en 1830, avaient nécessité des [207] mois entiers. En 1854, des divisions complètes venant des points les plus éloignés de la France, arrivent constituées à Toulon et à Marseille, pendant que des régiments anglais, appelés du fond de l’Écosse, sont transportés comme par enchantement sur les bords de la Manche. Des routes préalables de 15 à 20 jours, les déchets et la fatigue qui en résultent, sont remplacés par quelques heures de chemin de fer qui déversent sur le littoral les régiments intacts et dispos d’une grande armée. La marine à vapeur, s’emparant ensuite de cette armée et de son immense matériel, les jette en moins de 15 jours à 800 lieues de la France devant un ennemi stupéfait. Les Russes, en effet, dépourvus de voles ferrées dans la partie méridionale de leur vaste empire, venant du Caucase, du fond de la Pologne ou des frontières de la Baltique, arrivaient fatigués, mal nourris, et réduits de moitié devant leurs ennemis nombreux et entourés des mille soins d’une administration intelligente.

Le siège de Sébastopol, qui suivit la victoire de l’Alma, fut au fond la lutte impuissante bien qu’honorable, des moyens anciens contre la vapeur. Pendant un an, toutes les troupes disponibles du czar furent dirigées sur ce centre de la domination russe en Orient, mais elles n’y arrivèrent qu’abîmées par le froid, les fatigues, les maladies, ne présentant en ligne que la moitié de leurs effectifs de départ, et affectées de cette lassitude morale qui tient aux distances. Les alliés au contraire, au moyen de leurs [208] belles flottes et de leurs marines marchandes convoyées par la vapeur, se recrutèrent de nouvelles divisions, reçurent à jour fixe tous les renforts et toutes les munitions nécessaires à ce siège mémorable, et cette force immense qu’excitaient en eux les applaudissements de leur patrie.

 

Campagne d’Italie

 

La campagne de Crimée n’avait employé que deux des éléments modernes, la vapeur et l’électricité ; la guerre d’Italie en introduisit un autre, l’artillerie rayée. Examinons pas à pas l’influence de chacune de ces données.

Le début de la campagne trouve l’armée française encore en deçà des Alpes : les Autrichiens prenant l’offensive, passent le Tessin, envahissent la Lomelline et menacent Turin. Déjà les esprits sont troublés dans l’état-major sarde ; mais bientôt la vapeur interpose son influence salutaire : 40 000 hommes (3e et 4e corps français), amenés par le chemin de fer de Suse, s’établissent à Valenza et à Casale, et portent l’armée sarde à 100 000 hommes, prêts à tomber par Casale sur le flanc de Giulay : cette concentration, due au maréchal Canrobert, sauve Turin en ramenant l’ennemi sur le Tessin.

Quelques jours après, le mouvement stratégique de l’empereur Napoléon, consistant à masser une forte [209] partie de l’armée alliée sur la gauche, c’est-à-dire à porter 100 000 Français de Voghera et de Valenza vers Novare, est favorisé par le chemin de fer de Valenza à Verceil. Pendant que ce trajet s’effectue, tous les vivres destinés aux deux armées combinées leur sont amenés dans leur nouvelle position par la voie de fer qui unit Turin et Verceil.

On doit conclure de ces deux exemples que les voies ferrées apportent un précieux appoint aux talents du stratégiste.

C’est après la bataille de Magenta qu’un côté spécial du rôle des chemins de fer en campagne se présente à l’attention des militaires : cette face de la question a une importance qui échappe trop souvent. Il s’agit de la rupture par l’ennemi des voies qui peuvent lui être nuisibles, rupture si facile par la mine et par la destruction du matériel. Ces accidents ont une extrême gravité et ils mettent à néant les plus beaux rêves, quand on ne peut les empêcher ou les réparer. Le chemin de fer de Turin à Milan, coupé à Verceil, à Magenta et sur d’autres points, tout le matériel enfermé dans Vérone présentèrent aux Français de grandes difficultés pour les transports de toute espèce nécessaires à une armée nombreuse et qui avait déjà combattu. Il fallut consacrer beaucoup de temps à la construction de wagons pour utiliser les voies de la Lombardie : aussi la rapidité de la marche des vainqueurs s’en ressentit-elle profondément.

La bataille de Solférino fut le baptême de l’artillerie [210] nouvelle, c’est-à-dire de l’artillerie rayée. La concentration de celle-ci en une seule grande batterie de 66 pièces et la ténacité de l’aile droite française amenèrent la défaite du comte Wimpffen, qui disposait pourtant de masses bien supérieures à celles des Français. Le nouvel engin des vainqueurs, traversant le champ de Médole, alla porter la mort jusque dans les réserves autrichiennes et fut un élément décisif de succès.

Enfin l’emploi de la télégraphie électrique a eu des applications dans la campagne de 1859, et l’immense importance de cette donnée, si précieuse dans les circonstances exceptionnelles, n’a pas besoin d’être appréciée : de même que la vapeur annule les distances, l’électricité dévore le temps, et qui ne sait que le temps est à la guerre la solution de toutes les questions.

 

 

Campagne de Bohême

 

La campagne de 1866, en Bohême, montre le rôle stratégique des chemins de fer toujours croissant. Les Prussiens, après l’invasion de la Saxe, firent consister leurs premiers soins à s’emparer de la vole de fer qui relie Dresde à Plauen ; précaution habile, car l’armée combinée pouvait de Hof jeter des masses sur leur flanc droit et même sur leurs derrières, tandis qu’ils pénétreraient en Bohême [211]. Le maréchal Benedek dut au chemin de fer d’Olmutz à Josephstadt de pouvoir renforcer les corps qui devaient assaillir l’armée du prince royal au débouché des montagnes. Ces renforts furent insuffisants pour assurer le succès général, mais ils amenèrent la possibilité d’une résistance honorable : la même voie permit en outre au maréchal de faire arriver ses réserves et d’opérer la concentration générale de son armée pour livrer la bataille de Sadowa.

Enfin, c’est dans cette campagne qu’appréciant avec justesse les immenses ressources des voies rapides, les Prussiens donnèrent les premiers l’exemple de l’organisation d’un personnel militaire chargé de réparer les dégâts causés à celles-ci par l’ennemi. Les situations de troupes de leurs armées présentent en effet des ingénieurs, des mécaniciens, des architectes et des pionniers attachés à chaque corps d’armée pour le service des chemins de fer : institution qui rendit de grands services et que les armées européennes imiteront certainement.

La guerre de Bohême a été grosse d’autres conséquences : nous citerons en première ligne l’immense réputation faite aux armes se chargeant par la culasse. Bien que le succès de la campagne ait été dû à l’excellence du plan général, on ne saurait contester la supériorité d’une tactique qui domine actuellement tous les hommes de guerre, et qui a sa base dans la rapidité du tir de l’infanterie prussienne.

Les guerres de Crimée et d’Italie avaient mis presque [212] en discrédit l’usage des feux autres que ceux des tirailleurs : les attaques à la baïonnette, qui avaient si bien réussi aux Français, avaient réuni des suffrages si nombreux, que l’emploi de l’arme blanche paraissait le dernier mot de la tactique. C’était un tort : le bon sens indiquait qu’une troupe confiante dans ses armes, qui attendrait une charge à la baïonnette pour la couvrir de ses feux et qui s’élancerait ensuite elle-même pour charger, devait avoir l’avantage. La campagne de 1866 a démontré la justesse de cette prévision : imitant une tactique que les champs de bataille d’Italie, si différents de ceux de la Bohême, avaient mise en faveur, les Autrichiens, après quelques instants d’un tir commencé de loin et sans fruit, voulurent marcher à la baïonnette contre les Prussiens, mais ceux-ci, ouvrant à bonne portée un feu que la rapidité et une instruction soignée sur le tir rendaient destructeur, décimèrent horriblement leurs colonnes et les contraignirent à une prompte retraite. Terrible dans la défensive, le fusil à aiguille ne le fut pas moins dans l’offensive : en effet, les bataillons prussiens s’avançaient bravement à l’attaque, s’arrêtaient et, après un feu violent et rapide, s’élançaient sur leurs ennemis que les balles et la mitraille avaient à moitié détruits. La distance moyenne à laquelle avait lieu ce feu préliminaire et décisif varia de 200 à 300 mètres, les tirailleurs seuls ouvraient le leur de beaucoup plus loin : des résultats hors de toute attente répondirent à cette nouvelle tactique qui paraît devoir proscrire le [213] tir aux grandes distances, si ce n’est dans le service des troupes légères. Il en résultera que les munitions que l’on dépenserait des deux côtés en pure perte, à 600 ou 800 mètres, on les utilisera à 250 ou 300 mètres, mais désormais d’une manière terrible. Le succès absolu sera évidemment au tir le plus rapide, si à cet avantage il joint celui du tir le plus juste : il nous paraît qu’il restera encore au tir le plus rapide, en admettant quelques imperfections dans la justesse, car aux petites distances, pourvu que les coups soient pointés horizontalement, ils trouveront des victimes assurées : en d’autres termes, dans les combats en ligne la vitesse du tir est devenue préférable à sa justesse absolue.

Les feux de mousqueterie, qui étaient jusqu’ici l’apanage de l’infanterie, semblent avoir gagné en partie la tactique de la cavalerie : des relations de cette courte guerre affirment que quelques régiments de cavalerie prussienne, munis de mousquets à aiguille, ayant à combattre la cavalerie autrichienne, firent deux ou trois décharges avant de mettre le sabre en main, et virent cet essai réussir complètement.

Il faut ajouter ici que l’artillerie elle-même, non contente d’avoir triplé ses portées, cherche à charger ses canons par la culasse afin d’accélérer son tir, et d’obtenir le plus rapidement possible l’effet qu’elle doit produire.

Après avoir indiqué l’influence de chacune des données nouvelles, il faut conclure sur celle de leur ensemble, afin de préciser autant que possible l’état actuel de l’art.

 

 

 

 

Conclusions

 

 

  1. Les chemins de fer sont des éléments stratégiques et tactiques de la plus haute importance, et dont le rôle doit se résumer ainsi : excellents pour concentrer en quelques heures, sur un point menacé ou important de la frontière, des masses qui y sont nécessaires ; lignes d’approvisionnements des bases d’opérations, et, quand c’est possible, de la partie de la ligne d’opérations située entre la base et l’armée ; d’un prix inestimable, lorsqu’une négligence heureuse met une armée en possession d’une ligne, ou d’un tronçon de ligne, qui permet de porter un corps considérable sur les flancs on les derrières de l’ennemi. Telles sont les grandes applications qu’on peut faire des voles ferrées ; mais dépasser ce but, croire à la permanence de ces dernières ou à la rapidité de leurs réparations, les prendre comme lignes d’opérations, compter sur elles d’une manière absolue, telles qu’elles figurent sur les cartes, nous paraît irréalisable et dangereux.
  2. La stratégie actuelle est celle que Napoléon nous a léguée ; elle est seulement enrichie des facilités que les chemins de fer mettent à sa disposition.
  3. La tactique du champ de bataille, c’est-à-dire la [215] grande tactique ou art des manœuvres devant l’ennemi, n’a pas varié non plus : les batailles, depuis 1815, ont toutes été décidées par les mêmes moyens que sous l’Empire ; ces moyens sont ou une attaque par une aile renforcée, le centre percé, une aile accablée rejetée sur le centre, l’une des ailes ou toutes deux débordées, etc.
  4. La tactique des armes doit aux découvertes modernes des modifications importantes qui peuvent être ainsi indiquées :
  • Usage étendu des tirailleurs, rendus plus efficaces par la grande portée des armes à feu ;
  • Effets désastreux de la mousqueterie ;
  • Emploi de l’arme blanche, mais toujours après avoir été préparé par les feux ;
  • Nécessité absolue d’éviter des ordres de bataille profonds, pour rendre moins cruels les ravages d’une artillerie dont le tir devient mathématique ;
  • Urgence de dérober, sinon les lignes de bataille, au moins les réserves aux boulets, contre lesquels la distance ne garantit plus les dernières lignes et les parcs ;
  • Utilité non amoindrie de la cavalerie, mais indispensable précaution de la masquer par des accidents de terrain, tant qu’elle ne doit pas charger. Peut-être cette arme est-elle appelée à faire usage des feux de mousqueterie, car la rapidité du tir pourrait compenser dans une certaine mesure l’incertitude qu’il présente pour le cavalier [216]. Nécessité de faire préparer les charges de la cavalerie sur l’infanterie par le canon, sous peine de ne pouvoir approcher de fantassins pouvant envoyer chacun dix balles en une minute.
  • Augmentation de l’artillerie, dont l’importance sera décisive lorsqu’à la mobilité et aux énormes portées de ses pièces, elle pourra ajouter la vitesse du tir, au moyen du chargement par la culasse.

Avant de terminer cette étude il reste à donner la raison générale des armements que les grandes comme les plus petites nations opèrent à l’envi et que des institutions nouvelles tendent à rendre permanents.

La guerre se fera-t-elle à coups d’hommes et les peuples se donneront-ils rendez-vous sur les champs de bataille ? Verra-t-on des armées fortes de 500 000 hommes chacune, s’entrechoquer dans un effroyable duel ? Non assurément. Le commandement d’une masse de 250 000 hommes est déjà une charge bien lourde que personne ne sera tenté d’augmenter : quelles contrées, du reste, pourraient nourrir des réunions d’un million d’hommes ? Ce nombre déjà énorme de 250 000 combattants paraît donc être le maximum de force des armées, et la raison des sacrifices extraordinaires que s’imposent les peuples en ce moment est exclusivement défensive. En effet, les désastres de la Prusse en 1806, ceux non moins grands de l’Autriche en 1866, ont démontré l’urgence de fortes institutions militaires capables de donner au moment du danger non-seulement des hommes, mais [217] des soldats faits. Si après Iéna et Auerstaedt 200 000 hommes avaient défendu la ligne de l’Elbe, et si après Sadowa, 300 000 Hongrois et Allemands unis autour du drapeau autrichien, se fussent montrés pour couvrir Vienne et reconquérir la Bohême, les événements auraient pu avoir un tout autre dénouement. La question que tous les peuples veulent résoudre est donc de répandre dans les masses cet esprit militaire qui fait de chaque citoyen un vrai soldat. Pour les nations qui, comme la France, ne veulent pas tenir constamment sous les armes des populations amies des arts et vouées aux nobles occupations de la paix, la solution n’est pas autre part que dans l’éducation préalable et sérieuse du drapeau : il faut que le paysan de réserve, source féconde de nos armées, justIfie sans transition le mot de Sully, et que la main qui fait croître le froment du sol national ait appris à brandir la lance du Gaulois et la framée du Franc.

Index

 

A

Abd-el-Kader 164, 165, 166, 167

Abdérame 56

Abercrombie 114

Agésilas 18

Aiznadin 55

Albert (archiduc) 175, 176

Alègre d’ 68

Alexandre le Grand 18, 19, 20, 21, 22, 23, 24, 26, 36, 39, 49, 57, 77, 112

Alvinzy 114, 126, 127

Ambiorix 44

Amilcar Barca 27

Annibal 20, 26, 27, 28, 29, 30, 31, 32, 36, 39, 49, 112, 113, 129

Annius 38

Antoine de Leyva 68

Aratus 24

Archelaüs 37

Asdrubal 27, 28, 30, 31

Attila 53

Auguste de Saxe (roi de Pologne) 103

Aurélitis Cotta 37

Aurélius Scaurus 35

B

Baillet 122

Baner 74, 77

Barberousse Frédéric 59

Bayard 68, 69

Beaulieu…114, 124, 125, 150

Bélisaire 55

Bellegarde 128, 134, 135, 136

Belle-Isle 139

Bem 164

Benedek 170, 171, 172, 174, 175, 185

Bernard de Saxe-Weimar 74

Berthier 134

Bessus 23

Bevern 109

Blucher …139, 142, 143, 144, 145, 146, 147, 150, 151, 152, 153

Bonaparte 113, 114, 124, 125, 126, 127, 129, 130, 143

Bouillon Godefroy de 58

Bournonville 88

Brandebourg (électeur de) 85, 88

Brasidas (général spartiate) 15, 16

Brown 108

Brunswick Christian de 74

Brutus 49

Buduognat 41

Bugeaud 165, 166

Bulow 142, 143, 145, 147, 151, 152

C

Caepion 34

Camulogène 46

Canrobert 168, 183

Caprara 88

Carnot 114, 116, 117, 119, 121

Cassius 49

Cassivellanus 43

Catinat 84, 92, 93, 94, 97, 98

Caton 113

César Jules 20, 33, 39, 40, 41, 42, 43, 44, 45, 46, 47, 48, 49, 50, 56, 57, 112, 113, 130

Chamillart 97, 98, 99

Charlemagne 20, 56, 57, 137

Charles (archiduc) 114, 119, 128, 130, 134, 135, 137

Charles d’Anjou 62

Charles le Téméraire 67

Charles Martel 55

Charles VIII 67, 69

Charles XII 20, 102, 103, 104, 105, 112, 113, 138

Charles-Albert (roi d’Italie) 159, 160, 161

Cialdini 175, 177

Cicéron 44

Clairfayt 114, 115, 116, 117, 119

Clam-Gallas 174

Cobourg 117, 118

Coehorn 84

Coligny 69

Colli 125, 150

Condé 69, 75, 77, 78, 79, 81, 82, 83, 84, 85, 86, 87, 91, 93, 97, 103, 112, 113, 119, 120

Conrad (empereur d’Allemagne) 58

Cormontaingne 84

Corréus 48

Créqui 84, 91, 97

Cyrus 16

D

Darius 36

Darius III 21, 22, 23

DariusIII 22

Daun 110, 111

Davidowich 126

Davout…114, 132, 134, 135, 137

Dembinski 163, 164

Démosthène 15, 16

Desaix 114, 122, 129

Desjardins 116, 117

Diebitsch 159

Don Juan d’Autriche 68

Dorilaüs 37

Drengo 57

Drouet d’Erlon 151, 153

Du Guesclin 66

duc d’Orléans 98

duc de Bavière 80

duc de Brunswick 113, 114, 115, 132

duc de Cobourg 116

duc de Guise 117

duc de Lorraine 81, 82, 83, 87, 89, 108, 109

Dumouriez 113, 114

Durando 161, 176

E

Édouard III 65

Elsnitz 129

Enghien comte d’ 68, 69, 77

Épaminondas 18

F

Fabius Cunctator 28, 29, 32, 34, 46, 113

Farnèse Alexandre 68

Férino 122

Fiorella 125

Flaminius 28

Forey 170

Fouquet 110

François Ier 69

Frédéric (de Prusse dit le Grand) 105, 106, 107, 108, 109, 110, 111, 112, 113, 114, 133, 139, 174

Froelich 120

Fulvius 30, 35

G

Gablenz 174

Gaston de Foix 68, 69

Genséric 53

Georgey 163, 164

Giulay 169, 183

Glabrion 37

Gonzalve de Cordoue 68

Grouchy 151, 152, 153, 154, 155

Guébriant 75, 77

Guillaume d’Orange 85, 86, 87

Guiscard Robert 57

Gustave-Adolphe 20, 74, 75, 76, 84, 102, 107, 112, 113

H

Hannon 29, 32

Haynau 164

Henri IV 69, 84

Herwarth 173

Hiller 135, 136

Hoche 114, 115

Hocquincourt d’ 81, 82

Hohenzollern 135

Hotze 121, 128

J

Jeanne d’Arc 66

Jomini 109

Jourdan 114, 115, 116, 117, 118, 119, 120, 121

Junius Péra 29

K

Kellermann 114

Kilig-Arslan 58

Kléber 58, 114

Kospoth 122

Kray 114, 121, 128, 129, 132

Kutusof 131, 138

L

La Ferté 83

La Feuillade 97, 98, 99, 106

La Palisse 69

La Trémoille 69

Labiénus 41, 44, 45, 46

Lannes 114, 133, 135, 136

Latour 120, 121, 122

Laudon 111

Lecourbe 77, 128

Léopold (archiduc) 65, 79

Levenhaupt 103, 104

Louis (archiduc) 135

Louis d’Ars 68, 69

Louis IX 60, 62

Louis VII 59

Louis XII 67

Louis XIV 81, 84, 85, 92, 93, 94, 100, 101, 105, 142

Louvois 85

Lucullus 33, 36, 37

Lutatius Catulus 36

Luxembourg 84, 85, 92, 93, 97

M

Mack 130

Magnac 94

Magon 31

Manilius 38

Mansfeld Ernest de 74

Marcellus 30

Mardonius 14

Marius 33, 34, 35, 36, 38, 40, 142

Marlborough 84, 93, 94, 95, 96, 97, 99, 100, 101, 105, 112, 113

Marmont 145, 146, 147, 148, 149

Marsin 95, 96, 98, 99

Masséna 114, 128, 129, 135, 136

Maurice de Saxe 105

Mazeppa 104

Mélander 81

Mélas 129

Mélédin 60

Memnon 21

Mercantin 122

Mercy 74, 78, 79, 93

Métellus 38, 39

Mithridate 33, 36, 37

Molard 68

Molitor 128

Montécuculli 85, 86, 90, 91, 94

Montluc 68, 69

Montpensier (Mademoiselle de) 82

Moreau 114, 116, 117, 118, 119, 120, 121, 122, 123, 128, 129, 130, 132

Mortier 145, 146, 148, 149, 160

Mummolus 55

N

Napoléon 7, 19, 20, 22, 26, 41, 42, 43, 44, 49, 109, 113, 124, 130, 131, 132, 133, 134, 135, 136, 137, 138, 139, 140, 141, 142, 143, 144, 145, 146, 147, 148, 149, 150, 151, 152, 153, 154, 155, 159, 169, 189

Napoléon III 170, 181, 183

Nassau Maurice et Henri de 73, 74

Nauendorf 122, 123

Ney 114, 133, 140, 151, 152, 153, 154, 155

O

Olsuwief 144

Osmond 57

P

Pagan 84

Pagondas 16

Paul-Emile 29

Pélissier 168

Pépin le Bref 56

Perczel 163

Perdiccas 16

Périclès 14, 21

Pérignon 114

Pescaire 68

Petrasch 122

Philippe de Macédoine 18, 19, 60

Philippe VI 65

Philippe-Auguste 59

Philopœmen 24

Piccolomini 75, 77

Pichegru 114, 115, 116, 117, 118, 119

Pierre le Grand 103, 104, 105

Pompée 33, 36, 37, 39, 49

Porus (roi de l’Inde) 23

prince Alexandre de Hesse 172

prince de Bade 93, 94, 95, 97

prince de Cobourg 116

prince de Kaunitz 117

prince de Waldeck 92

prince de Windischgrætz 163

prince Eugène 84, 93, 94, 96, 97, 98, 99, 100, 101, 102, 105, 112, 113

prince Frédéric de Prusse 173

prince Gortschakoff 168

prince Henri de Prusse 111

prince Mentchikoff 168

prince Noir 66

prince royal de Prusse 173

Pyrrhus 26, 27

R

Radetzki 159, 160, 161, 162, 171

Raglan 168

Rainulfe 57

Ramming 174

Rantzau 75

Régulus 26, 32

Richard Cœur de Lion 59, 61

Rosenberg 135

S

Sacken 144

Saint-Arnaud de 168

Saint-Cyr 114, 120, 121, 122, 123

Saint-Priest 148

Saladin 59, 60

Salinator 31, 38

Schullembourg de 103

Schwarzenberg 140, 142, 143, 145, 148

Schwérin 107

Scipion 28

Scipion Emilien 33, 34

Scipion l’Africain 33

Seidlitz 110

Sempronius 28, 30

Sertorius 33, 36, 37, 38, 42

Silanus J. 35

Sonnaz 161

Soubise 109

Soult 114, 128

Souvarow 114, 128

Spinola 75

Starray 120

Suchet 129

Sylla 33, 35, 36, 38

T

Tallard 94, 95

Tancrède 57

Taxile 37

Thémistocle 14

Thielmann 152

Tigrane 37, 38

Tilly 74, 75, 76

Titurus Sabinus 44

Torstenson 74, 77, 78, 79

Turenne…74, 75, 78, 79, 80, 81, 82, 83, 84, 85, 86, 87, 89, 90, 91, 92, 94, 97, 110, 112, 113

V

Varron 29

Vauban 84, 85, 86, 92, 93, 97

Vendôme 84, 93, 94, 97, 98, 100

Vercingétorix 44, 45, 46, 47, 56

Victor 145, 175

Villars 84, 93, 94, 101, 102, 105

Villeroy de 95, 96, 97, 98

Viriathe 33, 38

W

Waifre 56

Walstein 74, 75, 76

Wartensleben 120, 121

Welden 164

Wellington 147, 150, 151, 152, 153, 154

Werth Jean de 74, 79

Wimpffen 171, 184

Wintzingerode 142, 143, 145, 146

Witikind 56

Wrangel 79, 80, 81

Wurmser 125, 131

X

Xantippe 26, 27

Xénophon 13, 16, 17

Xerxès 14, 36

Y

Yorck 144, 145

Z

Ziethen 111, 145

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VE PARTIE : L’ÉPOQUE CONTEMPORAINE

Expédition d’Espagne, 1823. – L’armée française fit des Pyrénées à Cadix une marche triomphale, illustrée par quelques beaux faits d’armes ; mais la résistance que lui firent des corps sans consistance comme tous ceux qui naissent des insurrections, ne saurait se comparer à celle que l’Espagne levée en masse et appuyée de l’Angleterre avait opposée à Napoléon.

Sièges d’Anvers et de Rome, 1832 et 1849. – Les armes spéciales peuvent seules profiter de la direction habile de ces deux sièges.

Campagne de Turquie, 1828-1829. – La campagne de Turquie n’offre aucun intérêt pour l’art : l’or plus que la force des armes, des troupes immenses opposées à un semblant d’armée, furent les causes des faciles succès de Diebitsch.

Campagne de Pologne, 1830-1831. – Quelque sympathique que soit le récit des efforts de la Pologne, la campagne de 1830 présente des disproportions telles que le côté de l’art disparaît complètement. en effet ce furent des masses dix fois plus nombreuses qui écrasèrent à Ostrolenka les forces improvisées des Polonais [182].

Campagnes d’Italie 1848-1849. Le maréchal Radetzki. – En 1848, un vieillard de 80 ans, nouveau Talbot, donne en Italie des exemples remarquables de fermeté et de talents. Placé à la tête d’une armée qui est disséminée dans les centres populeux du royaume Lombardo-Vénitien, le maréchal Radetzki, ayant en face la révolution italienne appuyée par l’armée piémontaise, derrière lui la révolution de sa propre patrie, conserve ce sang-froid qui distingue les grands généraux. Concentrant sa petite armée à Vérone, position sur la valeur de laquelle il a profondément médité, il attend avec calme le déchaînement de l’orage. Le roi Charles-Albert, enivré de quelques succès, trop souvent l’écueil des actions enthousiastes, s’avançait à la tête de l’armée italienne, pour forcer les lignes du Mincio et de l’Adige ; la première est franchie sans obstacle ; mais la seconde est vivement défendue.

Bataille de Sainte-Lucie. Par suite d’ordres mal calculés ou mal donnés, l’attaque des Piémontais n’eut pas l’ensemble qui doit seconder l’énergie dans les actions de front ; leurs divisions furent conduites successivement au combat. L’allé droite occupa un moment Sainte-Lucie, point d’appui de l’armée autrichienne, mais la gauche, culbutée et mise dans le plus grand désordre, amena la retraite que la nature du terrain empêcha seule de transformer en désastre.

Cependant les Piémontais avaient assiégé Peschiera, et il importait de sauver cette place ; le plan du maréchal est conçu en un instant ; il consiste à appeler à Vérone l’armée de réserve [183] que sa prévoyance a su créer, et à se porter sur Mantoue pour tomber vers Goïto sur les derrières des Sardes, placés sur la rive gauche du Mincio. Cette marche de flanc devant les positions italiennes rappelait par sa hardiesse le début de la campagne de 1809 sur le Danube : le secret le plus profond et un ordre admirable la firent réussir.

Radetzki débouche de Mantoue, enlève aux Toscans et aux Napolitains la ligne fortifiée du Curtatone et parait dans les plaines de Goïto : Charles-Albert, à la nouvelle de la marche des Autrichiens, craint pour ses communications et se porte à Goïto.

Combat de Goïto. Ici on surprend une faute au vieux guerrier, celle même que Mortier avait commise à Diernstein (1805) : au lieu de rester concentré devant un ennemi qu’il allait certainement rencontrer, il laisse un intervalle trop considérable entre ses corps d’armée, et il est repoussé à Goïto : échec grave qui amène la chute de Peschiera et le retour à Vérone.

Si le début de la campagne avait trouvé le maréchal dans une position précaire, les circonstances actuelles présentaient un état non moins sérieux. Vienne, la capitale de l’empire, au pouvoir de l’insurrection, la Hongrie soulevée, l’armée battue à Goïto, une nouvelle série d’opérations à commencer pour défendre sa ligne de retraite menacée par l’insurrection de Venise, telles étaient les conditions contre lesquelles il fallait réagir.

Rester sur l’Adige sans espoir de secours était téméraire, et exposait l’armée à être étouffée entre deux masses formidables appuyées sur des peuples soulevés. [184] Radetzki juge la situation en homme de tête, jette dans Vérone une garnison suffisante et se retire vers les Alpes, d’où les renforts viendront lorsque l’apaisement des passions aura rappelé à Vienne qu’il y a en Italie une armée dépositaire de l’honneur de l’Autriche.

Un coup de fortune récompense cette sage détermination et ramène le maréchal à Vérone : l’armée du général Durando, placée à Vicence, est forcée dans ses positions, et une capitulation lui impose l’obligation de se dissoudre. Les communications des Autrichiens étaient débarrassées par cet acte de vigueur qui permettait à Radetzki de reprendre l’offensive et de marcher immédiatement sur le Mincio.

Bataille de Custozza. Deux jours de combat ; l’armée italienne divisée en deux corps qui ne peuvent se prêter aucun appui : l’un (Sonnaz), chassé de la position célèbbre de Rivoli, s’établit sur les hauteurs de Somma et de Somma-Campagna face à Vérone ; l’autre (le roi Charles-Albert), reste inactif dans le blocus illusoire de Mantoue. Sonnaz, battu et accablé le 24 par les masses de Radetzki, repasse le Mincio et se porte à Volta. Le lendemain 25, Charles-Albert se dirige par Villafranca contre le maréchal, sans appeler à lui le corps de Sonnaz ou du moins sans assurer sa coopération : la faute commise le 24, renouvelée le 25, éprouve le même châtiment. Cette victoire rend Peschiera et la Lombardie aux Autrichiens et amène un armistice entre les deux armées [185].

La campagne de 1849 montre le Tessin séparant les adversaires qui cherchent à s’approprier chacun l’avantage de l’offensive en franchissant le premier cette barrière.

L’œil expérimenté du vieux maréchal a bientôt reconnu que son ennemi masse sur sa gauche la plus grande partie de ses forces pour courir sur Milan, dont la prise va soulever la Lombardie sur les derrières des Autrichiens. A ce plan, il en oppose un qui va arrêter dès le début la fougue du roi de Sardaigne : il se concentre à son tour sur sa gauche, franchit le Tessin à Pavie et se dirige sur Mortara, s’élevant ainsi sur les derrières des Piémontais. Ceux-ci abandonnent aussitôt leurs projets offensifs et font face à droite ; mais au lieu de marcher réunis, ils se morcellent en divisions séparées : bientôt les combats de Vigevano et de Mortara, dans lesquels ils s’engagent partiellement, amènent leur retraite sur Novare, où ils réunissent enfin leurs différents corps.

Bataille de Novare. La faute du baron d’Aspre, qui s’engage seul avec l’avant-garde contre toute l’armée sarde, eût attiré une défaite au maréchal, si les troupes de ce corps isolé n’avaient racheté cet oubli des principes par une ténacité rare. L’arrivée de Radetzki avec le reste de l’armée rétablit le combat qu’une attaque simultanée contre le centre et la gauche des Piémontais changea en triomphe.

Campagne de Hongrie, 1848-1849. Pendant que l’Autriche parvenait à conserver sa domination en Italie, une insurrection formidable, celle de la Hongrie, [186] exposait l’empire aux plus grands dangers. Il ne faut pas chercher dans cette campagne commencée en décembre 1848 l’unité et la vigueur que les campagnes d’Italie viennent de nous présenter : dans cette guerre, trois chefs successifs, avec des idées évidemment différentes, commandent l’armée autrichienne ; de leur côté, les Hongrois n’ont pas une direction meilleure, et le commandement subit chez eux les tiraillements qui semblent inhérents aux armées révolutionnaires.

Georgey. Le prince de Windischgraetz. – La campagne commence par des fautes graves du côté des Autrichiens. 30 000 hommes, sous Georgey, placés sur la Leitha, 12 000 sur la Drave, aux ordres de Perczel, constituent seuls les forces de l’insurrection. L’Autriche pouvait, dès le début, frapper un coup de mort : en effet, elle avait devant Georgey l’armée du prince de Windischgrætz, 50 000 hommes, sur son flanc droit, le corps de Pologne (général Schlick, 18 000 hommes), et sur la Drave celui de Nugent, 16 000 : ces 84 000 hommes étaient en outre appuyés par 15 000 hommes dans le Bannat et une forte division en Transylvanie. Une offensive vigoureuse du prince de Windischgrætz, en refoulant les Hongrois, devait donc les rejeter sur ces différents corps placés sur leurs flancs et sur leurs derrières. Mais on ne songea nullement à cette ligne de conduite, indiquée par le bon sens : après quelques combats favorables, Windischgrætz parvint à replier Georgey sur Raab, puis [187] sur Pesth : celui-ci essaya d’appeler à lui le corps de Perczel, mais il ne put y réussir et continua sa retraite trop faiblement poursuivi.

Un nouveau plan présida alors aux destinées de l’insurrection et décida la retraite sur la Theiss, barrière derrière laquelle le patriotisme devait se maintenir à outrance. Pour diviser l’attention des Autrichiens et permettre un solide établissement sur cette rivière, Georgey, avec 20 000 hommes, remonte le Danube, par Waitzen. Comment le prince de Windischgrætz répond-il à cette feinte, comment profite-t-il des premiers succès qu’il a remportés ? Il demeure immobile pendant six semaines : inaction qu’on excuserait peut-être en raison de la rigueur de la saison si l’existence de l’Autriche n’eût pas été mise en jeu dans ces graves circonstances.

Georgey. Dembinski. – Pendant cette halte fatale, les Hongrois trouvaient sur la Theiss une organisation solide ; 80 000 hommes constituèrent, sous les ordres supérieurs de Dembinski, une armée redoutable qui, du pied défensif, passa à une offensive hardie, et marcha sur Pesth, forçant ainsi le prince Windischgrætz à sortir de son expectative.

Bataille de Kapolna. La droite des Hongrois, qui compte en vain sur la coopération de Georgey, est enfoncée, rejetée sur son centre, qui se voit attaqué en même temps. Victoire décisive des Autrichiens, mais nulle de résultats, car au lieu de jeter les vaincus dans [188] la Theiss, le prince s’arrête de nouveau et revient à Pesth.

Le général Welden et Georgey. – Malgré cet échec, l’insurrection décuple ses forces et bientôt l’armée autrichienne, passée aux mains du général Welden, est assaillie sur la ligne du Danube. Une habile manœuvre consistant à remonter et à passer le fleuve vers Comorn, opération appuyée par des combats heureux, est couronnée de succès et détermine la retraite de Welden, dont elle compromettait le flanc.

Le général Haynau et les Russes. – L’alliance de l’Autriche avec la Russie, qui fit entrer ses armées en Hongrie, et la nomination du général Haynau au commandement de l’armée autrichienne, donnèrent enfin aux opérations une direction vigoureuse : en même temps des rivalités funestes, qui transformèrent en ennemis personnels les généraux auxquels la Hongrie avait confié ses destinées, firent présager la ruine de l’insurrection et l’issue de la campagne. Georgey, s’opiniâtrant devant Comorn, laissa accabler par les Russes un rival qu’il détestait ; Dembinski fut battu à Szocreg ; Bem, son successeur, eut le même sort à Temeswar, et la Hongrie maîtrisée retomba sous le joug des Habsbourg.

Campagnes d’Algérie. Abd-el-Kader, 1834-1847. Cependant la France avait trouvé pour alimenter son ardeur guerrière un pays et un homme qui semblent créés pour la guerre de chicane et de partisans, l’Algérie et Abd-el-Kader [189]. Ce fut quatre ans après la prise de possession du littoral algérien par les Français que ceux-ci virent s’élever, pour combattre leur domination, l’émir Abd-el-Kader. Précédé d’une réputation de sainteté, puissante force aux yeux des Arabes, poète plein de feu et de patriotisme, jeune, ardent, brave et ambitieux, cruel même pour le salut commun, le célèbre partisan avait conçu la double espérance de chasser les Français de l’Algérie et de fondre dans la guerre les divisions des tribus qui l’habitent. Alors commença une lutte acharnée (1831 à 1847) qui comprend deux phases bien distinctes et qui a développé dans l’armée française à un si haut degré ces qualités individuelles, nécessaires à chaque pas en Afrique, ce pays de l’imprévu et de l’inconnu.

Attaqués d’abord méthodiquement et à l’européenne par des colonnes nombreuses, traînant après elles de l’artillerie et d’énormes convois, battus dans toutes les occasions où ils donnent prise à notre tactique, jamais atteints à fond, se jetant sur nos arrière-gardes, harcelant, fatiguant nos soldats embarrassés de leur lourd équipement, les Arabes parviennent à maintenir pendant huit ans nos troupes en haleine. De 1831 à 1841 de fortes colonnes de 10 000 hommes en moyenne, munies d’artillerie et escortant de longs convois, rayonnent sur Tlemcen, Mascara, Miliana, Médéa, villes situées dans les provinces d’Oran et d’Alger, où l’autorité de l’émir est seule acceptée : chaque année amène les mêmes combats, chaque rencontre la défaite des Arabes, mais aussi des pertes nombreuses dans les colonnes [190] expéditionnaires. Des camps avancés, construits à grands frais, sont impuissants à modifier un état de choses ruineux, car ces établissement nécessitent des opérations circonscrites autour d’eux, et font naître une guerre de chicane et de fatigue dans laquelle Abd-el-Kader sait profiter de la moindre faute.

Le maréchal Bugeaud. – Telle se présente la première phase de la conquête algérienne : il était évident que rien de décisif ne pouvait être obtenu sans un changement de système. Cette modification indispensable ne se fit pas longtemps attendre : un vieux soldat d’Espagne, habitué à cette mobilité indispensable aux petites opérations de la guerre, le général Bugeaud, actif, infatigable, et doué d’un grand sens militaire, vint, en 1841, prendre le commandement de l’armée d’Afrique. Le nouveau gouverneur apportait dans la conduite des opérations des changement radicaux qui allaient porter des fruits rapides. Bientôt, en effet, tout prend un aspect nouveau : le soldat allégé laisse dans les dépôts un équipement embarrassant ; semblable à la Vendée, l’Algérie est sillonnée de colonnes mobiles, non plus de 10 000 hommes mais de 2 à 3 000, n’ayant en fait d’artillerie et de convois que ce qui est d’une nécessité absolue, campant enfin sous ces petites tentes-abris que le soldat français a déjà montrées en Europe. L’Arabe voit nos fantassins des Pyrénées et des Alpes lutter avec [191] lui d’agilité dans ses montagnes, et nos cavaliers montés sur les frêles chevaux du pays, gravir les pentes les plus raides : chaque province présente la combinaison de 5 ou 6 colonnes, marchant constamment pendant plusieurs mois, se croisant, se concertant, se soutenant. Assailli de front, sur ses flancs et sur ses derrières, chassé de Mascara, de Tlemcen, de Boghar, Abd-el-Kader abandonne, après une résistance qui n’est pas sans gloire, les montagnes au pied desquelles la mer montrait aux Arabes le tombeau assuré des infidèles. Aussitôt sont construits des établissements solides, pouvant se suffire longtemps à eux-mêmes, et placés sur le territoire récemment conquis : de nouvelles colonnes prenant leur essor sortent de ces postes pour appliquer contre le moyen Atlas et les hauts plateaux la tactique que le succès a couronnée.

L’émir, aux abois, cherche alors au Maroc un appui qui lui manque bientôt : en effet, la bataille d’Isly présente aux Marocains une armée qui affronte en plaine leur orgueilleuse cavalerie, dont la fougue vient, se briser contre les dispositions du maréchal Bugeaud. Dans cette journée une combinaison de carrés, dont l’ensemble constituait un losange, inaugura un ordre de combat qui reportait aux souvenirs d’Égypte et procura une victoire brillante.

Dès lors la puissance d’Abd-el-Kader ne fit que décroître. Malgré d’heureux coups de main, que sa [192] popularité et la manière dont il était servi et renseigné, expliquent suffisamment, malgré des soulèvements que son influence excite au loin et jusqu’au milieu des tribus soumises, l’infatigable partisan est obligé de rendre ses armes à la vaillante nation contre laquelle il a su lutter.

Le Sahara et la Kabylie. – Après lui, l’extension de la conquête, appelant nos armes vers le Sud, les amena jusqu’aux frontières du désert (1848 à 1852) ; enfin (1857) la Kabylie, cette Suisse algérienne, restée impénétrable aux Romains, vit nos soldats escalader ses montagnes et transformer une soumission nominale en une occupation permanente.

Campagnes du Caucase. Guerre de l’Afghanistan. – Pendant que la France formait en Algérie son armée, tirée du repos de la Restauration, les Russes rencontraient dans Schamyl un nouvel Abd-el-Kader. Non moins habile que l’émir, le héros caucasien fit dans les gorges du Caucase une guerre des plus actives : remplie de coups heureux, qui mit souvent en défaut la tactique compassée de l’armée russe.

Les Anglais, à leur tour, trouvèrent dans l’Afghanistan et dans les montagnes des Siks, des ennemis acharnes qui ont contribué à développer dans l’armée anglaise, l’élan, l’abnégation et la mobilité dont elle fit preuve dans la terrible insurrection de 1857.

Campagne de Crimée. 1854-1855. – Une grande guerre, celle d’Orient, vint, en 1854, rappeler les [193] luttes du premier Empire et montrer à l’Europe la valeur de l’armée française.

La campagne de Crimée fut en effet une guerre longue, sanglante et fructueuse, qui démontra des vérités faciles du reste à pressentir. Les succès des alliés furent dus : 1° aux excellentes conditions de leur base d’opérations, la Turquie d’abord, des flottes formidables ensuite ; 2° à la bonté de leur ligne de communications, sillonnée par la vapeur, convoi permanent des ressources de deux grands empires ; 3° à l’infériorité de l’administration russe, qui ne fut à hauteur de l’administration française, ni comme moyens ni comme talents. Les actions de guerre de cette belle campagne se résument dans les batailles de l’Alma, d’Inkermann, de Traktir et le grand siège de Sébastopol.

Maréchal de Saint-Arnaud et lord Raglan. – Bataille de l’Alma. Cette bataille présente une attaque contre le centre des Russes, combinée avec une autre dirigée contre leur gauche. Trop de présomption du prince Mentchikoff sur la force de cette aile, une appréciation insuffisante de l’audace instinctive des Français, amenèrent une défaite que quelques régiments de cavalerie eussent changée en désastre, si le maréchal de Saint-Arnaud les avait eus sous la main.

Les deux autres batailles, Inkermann et Traktir, se lient au siège de Sébastopol, et furent complètement défensives de la part des alliés. Elles mirent en lumière cette vérité, si vieille, que les meilleurs plans (ceux des généraux russes n’étaient pas sans mérite) [194] ne sont rien sans la valeur des soldats.

Maréchaux Canrobert et Pélissier. Lord Raglan. Prince Gortschakoff. – Siège de Sébastopol. L’attaque eut à lutter contre des conditions dont la guerre de siège n’avait jamais présente la réunion : en effet, l’histoire militaire n’offre nulle part l’exemple d’une telle entreprise, que le mot siège ne résume qu’imparfaitement, si on ne lui donne pas l’extension qui fait de cette lutte acharnée l’attaque d’un vaste camp retranché, défendu par une armée sans cesse renaissante.

Le défaut d’investissement que les circonstances rendaient impossible, le développement immense des tranchées, la constance des Russes, un hiver rigoureux, qui rappelle les boues de 1806 en Pologne, laissent bien en arrière les beaux sièges des temps modernes. Quelques tâtonnements dans le choix du point d’attaque, bien compréhensibles devant une place qui sortait de terre sous la pelle du soldat russe, une supériorité marquée de l’artillerie de la défense sur celle de l’assiégeant, supériorité non de qualité, mais de calibre et de quantité, deux véritables batailles à livrer contre l’armée de secours, multiplièrent les difficultés à l’infini.

Quant aux Russes, ils enrichirent de beaux exemples l’art de la défense : une enceinte bastionnée de cinq lieues, appliquée avec intelligence à la nature ravineuse du terrain, des avancées formidables, nécessitant à elles seules des attaques sanglantes, l’artillerie de toute [195] une flotte transportée dans la place et servie avec ardeur, de nouveaux ouvrages remplaçant en une nuit et sous une autre forme ceux que le canon a détruits, tels sont les principaux titres de gloire de la défense. Il faut ajouter que l’armée russe releva, par des sorties incessantes, le prestige que les champs de bataille lui avaient fait perdre ; néanmoins les Français, toujours brillants, ne retrouvèrent pas dans leur ennemi les phalanges d’Eylau et de la Moskowa.

Campagne d’Italie, 1859. L’Empereur Napoléon et Giulay. – La campagne d’Orient avait été peu profitable à la stratégie : celle d’Italie, en 1859, faite dans les conditions de la grande guerre, se prêta à des combinaisons qui méritent l’attention. Elle débuta par une offensive décidée de la part du général Giulay et par le passage du Tessin : mais bientôt des lenteurs incompréhensibles firent perdre à ce général le fruit de l’initiative et l’empêchèrent d’enlever Turin, qu’une marche rapide pouvait lui livrer avant l’arrivée des Français.

Le combat de Montebello, le premier de la campagne, fut mal engagé par les Autrichiens : ils présentèrent successivement leurs forces et ne surent pas soutenir les troupes engagées. Ces deux fautes graves, jointes à la plus brillante valeur déployée par la division du général Forey, causèrent le succès des Français dans les champs mêmes qu’ils avaient illustrés au début de ce siècle [196]. La manœuvre de l’empereur Napoléon, consistant à feindre une attaque par sa droite, taudis qu’il portait des masses considérables sur sa gauche, est un beau mouvement stratégique qui domine toute cette campagne. Les Autrichiens disséminés, agissant d’après des idées préconçues, ne surent pas profiter de ce que cette combinaison pouvait présenter de dangereux : plus actifs et mieux renseignés, ils auraient dû se porter sur Gênes et sur les communications des Franco-Sardes.

Bataille de Magenta. Cette journée est une belle preuve de la ténacité des Français, qui se maintinrent sur le Naviglio en combattant d’abord avec 8 000 hommes, puis avec 12 000 contre 30 000, jusqu’à ce que le corps du maréchal de Mac-Mahon vînt décider la victoire en débordant et en accablant l’aile droite autrichienne.

L’empereur Napoléon et l’empereur François-Joseph. – Bataille de Solférino : elle fut défensive de la part des Autrichiens : le début de l’action fut opiniâtre par suite de l’arrivée successive des Français, qui ne s’attendaient pas à une rencontre générale. L’aile droite autrichienne (Benedek) refoula l’armée sarde (le roi Victor-Emmanuel) qui s’était engagée partiellement ; mais la victoire fut acquise au centre par la conquête sanglante des positions de Solférino, étagées en amphithéâtre. Ce centre, mal joint aux ailes, ne put être soutenu suffisamment par des renforts tirés de la droite, parce que celle-ci, trop éloignée déjà était [197] lancée à la poursuite des Sardes ; il ne put l’être non plus par des troupes empruntées à l’aile gauche (comte Wimpffen), très faiblement liée à lui et engagée, du reste, dans une opiniâtre bataille dans la plaine de Médole. L’ardeur irrésistible des Français, surexcitée par des succès continuels depuis les Alpes, des positions trop allongées chez leurs ennemis, furent les causes principales d’une victoire, qui était une noble réminiscence de Lonato et de Castiglione, et qui rendait à la France une partie de ses frontières naturelles.

Guerre d’Amérique. – La guerre d’Amérique, faite avec des armées improvisées, présente des enseignements : néanmoins la zone immense dans laquelle elle se fit, les différents éléments tactiques qu’y ont mêlés les Américains, semblent avoir créé des situations impossibles à réaliser en Europe, où les accidents naturels sont hors de proportion avec ceux d’Amérique.

Campagnes du Mexique. – Les campagnes du Mexique furent une rude école par le climat et les distances considérables qu’il fallut parcourir dans un pays tourmenté et presque sans routes. Nos soldats victorieux ont trouvé devant Puebla une ténacité qui rappelle les sièges d’Espagne, et dans une foule de combats cette mobilité si fatigante de la guerre de partisans, qui décime les meilleures armées, mais qui semble rajeunir la nôtre.

Campagne de 1866 en Bohême. Benedek. – Au mois de juin 1866, après de longues hésitations, la rivalité [198] de la Prusse et de l’Autriche a abouti à une guerre courte mais terrible, qui est venue effrayer les peuples par d’amples moissons de victimes.

Le commandement de l’armée autrichienne fut donné au maréchal Benedek, général éprouvé, vétéran des guerres d’Italie et de Hongrie : ce choix paraissait d’autant mieux fait qu’il répondait au cri universel de l’Autriche, où tous les esprits étaient persuadés des succès de l’élève de Radetzki, contre une armée qui n’avait pas combattu sérieusement depuis Waterloo : des fautes graves, et l’oubli de tous les principes de la grande guerre allaient faire tomber ces illusions.

Le Hanovre, les Hesses, le duché de Nassau, la Bade, le Wurtemberg, la Bavière et la Saxe, avaient embrassé la cause de l’Autriche, de sorte que les forces coalisées contre la Prusse devaient être évaluées ainsi : Hanovre, 20 000 hommes ; Hesses, 18 000 ; Nassau, 4 000 ; Bade, 12 000 ; Wurtemberg, 15 000 ; Bavière, 50 000 ; Saxe, 25 000 ; Autriche enfin, 250 000. C’était une masse de près de 400 000 hommes à mettre réellement en ligne, les chiffres ci-dessus résultant de la défalcation des non combattants.

Quel usage le cabinet de Vienne d’abord, le maréchal Benedek ensuite firent-ils de ces forces immenses ? Après toutes les leçons de l’histoire, le gouvernement autrichien laissa la plus grande partie de ses alliés constituer des armées à part, et l’on vit se former 1° à Francfort, le 8e corps (Hessois, Badois, Wurtembergeois) [199] sous les ordres du prince Alexandre de Hesse, auquel les Hanovriens se seraient joints sans la catastrophe de Langensalza ; 2° l’armée bavaroise le long du Mayn, commandée par le prince Charles de Bavière ; 3° l’armée saxo-autrichienne, en Bohême, sous les ordres de Benedek. C’étaient donc trois chefs pour une seule armée, dont le but unique aurait dû être de vaincre la Prusse, sans songer à garantir Francfort et Munich ; trois chefs dont le principal, le seul vraiment responsable, se trouvait non pas au centre de cette ligne de 200 lieues, mais à Olmultz, à l’extrême droite, n’ayant qu’une action nominale sur les égoïstes alliés de l’Autriche.

Après avoir constaté cette faute, qui n’honore pas l’énergie du gouvernement de l’empereur François-Joseph, examinons la conduite militaire du maréchal Benedek. Il se trouvait dans cette Bohême, vrai bastion autrichien dont les montagnes épaisses forment les crêtes et la Saxe une magnifique avancée : il eût donc fallu marcher en avant et occuper fortement cette dernière tout en surveillant la frontière de Silésie. Une bataille offensive ou défensive, gagnée vers Dresde ou Leipzig par les Autrichiens, pouvait conduire à Berlin : une bataille perdue laissait toujours pour retraite la Bohême et pour rempart ses montagnes, où de simples corps peuvent arrêter une armée. Au lien de cela, Benedek abandonna sans brûler une amorce le riche pays de Saxe aux Prussiens, qui y organisèrent leur base d’opérations et préparèrent le passage de [200] l’Erz et du Riesen-Gebirge. Une autre ligne de conduite se présentait encore : prendre l’offensive à la fois en Saxe et en Silésie ; ou enfin garder la défensive en Saxe et envahir en masse la Silésie. Les beaux exemples ne manquaient pas ; la guerre de Sept Ans était un modèle tout tracé : les Prussiens seuls surent s’en inspirer, et l’on vit le maréchal autrichien immobile d’abord de sa personne à Olmutz, garder une défensive inerte en Bohême, éparpillant en long cordon de Commotau à Oswiecim une belle armée de 275 000 hommes.

Prince Frédéric. Prince royal de Prusse. Général Herwarth. – En retour on ne saurait trop admirer la justesse du plan formé par les généraux prussiens et l’application qu’ils firent de tous les principes. Trois armées, mais trois armées tellement solidaires que sans leur effectif élevé on pourrait les appeler trois corps d’armée, partant l’une de Dresde (général Herwarth), la deuxième de Zittau (prince Frédéric), la troisième de Landshut et de Glatz (prince royal de Prusse), durent franchir les montagnes de la Bohême. Toutes les conditions propres au succès furent satisfaites : 1° chacune de ces armées était assez forte pour pouvoir résister isolement ; 2° la distance de dix à quinze lieues qui les séparait au maximum leur permettait de se secourir mutuellement et avec rapidité en cas d’attaque ; 3° la direction convergente des routes qu’elles suivaient devait, après quelques jours de marche, amener une concentration formidable de 280 000 hommes vers Gitschin ; [201] 4° cette concentration allait prendre en flagrant délit le long cordon du maréchal Benedek qui ne pourrait se masser à son tour avec des forces équivalentes qu’après un certain nombre de jours et cela fort en arrière des montagnes, de sorte que, par le seul cours des événements et les jambes des soldats, selon le maréchal de Saxe, la moitié de la Bohême tombait au pouvoir de l’ennemi.

Les faits apportèrent promptement leur sanction aux habiles dispositions des Prussiens. Le général Clam-Gallas, opposé avec 60 000 hommes seulement aux armées venant de Dresde et de Zittau, c’est-à-dire à 140 000, veut les arrêter en défendant la ligne de l’Isser : il est écrasé à Podol, à Munschengratz, à Gitschin, et se retire à Horsitz. Les corps de Gablenz et de Ramming, isolés de même devant toute une armée, celle du prince royal, sont battus à Trautenau, à Nachod, à Skalitz et à Jaromirz. Qu’avait fait le maréchal Benedek ? Dès les premiers coups il était accouru d’Olmutz à Josephstadt pour porter les corps disponibles et ses réserves contre l’armée de Silésie ; mais ces troupes, bien qu’arrivant en chemin de fer, n’avaient pu donner que successivement et avaient été repoussées, de sorte que le prince royal avait atteint Gitschin à son tour et rejoint les deux armées victorieuses du corps de Clam-Gallas.

Le roi Frédéric-Guillaume. – Affaibli de 40 000 hommes, voyant son armée ébranlée par cinq jours de combats continuels dont tous ont été malheureux, quoique vaillamment disputés, [202] le maréchal Benedek prend enfin une résolution importante, celle de se concentrer pour une bataille qui doit être décisive. Le moral, la fatigue de ses troupes et la désertion lui faisant un devoir impérieux d’attendre l’attaque des Prussiens, il se détermina à livrer une bataille défensive ; mais il ne fut pas plus habile dans le choix de ses positions tactiques que dans la direction générale des opérations. Il se plaça en effet pour combattre sur les collines de Sadowa ayant à dos le cours de l’Elbe : la possession de Königraetz et la précaution d’avoir fait jeter quelques ponts sous le canon de cette place, sont insuffisantes pour justifier une pareille imprudence, car cette forteresse était derrière sa gauche, et en cas d’insuccès les deux autres ailes pouvaient être précipitées dans le fleuve. Discernant avec habileté et promptitude le vice de ces dispositions, enthousiasmés d’ailleurs par des victoires continuelles et par l’arrivée de leur roi, les Prussiens résolurent d’attaquer sur-le-champ.

Bataille de Sadowa. Le centre et la gauche de Benedek sont assaillis de front tandis que le prince royal, avec l’aile gauche, va déborder son flanc droit. L’attaque du centre est d’abord vivement repoussée, mais les Autrichiens ne savent pas profiter de cet avantage en rendant au moyen des réserves ce succès décisif : c’était persévérer dans le même système de défense inerte qui avait été si fatal à la direction de la campagne, et qui faisait sentir sa funeste influence sur le champ de bataille. Les Prussiens, contenus mais non battus au centre, [203] peuvent donc attendre l’effet du mouvement confié à leur aile gauche : bientôt celle-ci fait entendre son canon, et une attaque générale faite avec le plus grand élan arrache la victoire aux Autrichiens. Les pertes de ceux-ci montèrent à 40 000 hommes, dont 18 000 prisonniers, 174 canons et 11 drapeaux, beaux trophées qui coûtèrent 10 000 hommes aux vainqueurs, mais qui leur livraient la Bohême et la route de Vienne.

Campagne de 1866 en Italie. L’archiduc Albert et le roi Victor-Emmanuel. – L’Italie avait embrassé la cause de la Prusse et profité des embarras qu’une guerre sérieuse en Allemagne allait causer à l’Autriche. Un plan, consistant à brusquer de front le fameux quadrilatère, tandis qu’une seconde armée, sous Cialdini, traverserait le bas Pô pour prendre à revers la ligne de l’Adige, avait été arrêté par l’état-major italien : plan vicieux, qui divisait les forces du roi Victor-Emmanuel, et rendait inutiles 80 000 hommes qui auraient probablement décidé le succès de l’attaque de front. La bataille de Custozza, nom déjà funeste aux armes italiennes, le démontra promptement.

Le Mincio est franchi par l’armée du roi, forte de 100 000 hommes. Ce passage qui ne rencontre nulle part de résistance indiquait évidemment une concentration des Autrichiens. Une idée préconçue de l’état-major italien, le défaut de reconnaissances suffisantes, persuadèrent au roi Victor-Emmanuel que l’archiduc Albert, prenant une position centrale dans le quadrilatère, [204] avait résolu de masser son armée dans la vaste plaine qui s’étend à l’est de Villafranca. La direction générale des corps italiens fut donc indiquée sur ce point : l’aile gauche (Durando), après son passage à Salionze et à Valleggio, opérant une légère conversion à droite, par Custozza, eut ordre de marcher sur Villafranca, où le roi, à la tête du reste de l’armée, devait se diriger après son passage à Goïto. 100 000 hommes allaient ainsi marcher dans le vide, devant des rideaux illusoires de cavalerie. Plus de vigilance et une appréciation véritable de l’état des choses dénotèrent l’activité et le coup d’œil de l’état-major autrichien. Sortir en masse de Vérone, c’est-à-dire avec 60 000 hommes, tomber par Somma et Somma Campagna sur le corps de Durando, fort de 30 000 seulement et presque séparé du roi, enlever Custozza, point par lequel leur jonction pouvait être assurée et consolidée, tel fut le plan habile de l’archiduc.

Bataille de Custozza. Le corps isolé de Durando est assailli par toute une armée ; après un combat qui fait honneur à la ténacité des troupes italiennes, ce corps est chassé des collines qui conduisent à Custozza. Le roi, entendant le bruit de la bataille qui se livre à sa gauche, rabat vivement son centre au secours de cette aile, mais il trouve Custozza, clef de la position, emportée par les Autrichiens : tous les efforts faits pour la reconquérir sont inutiles, et la victoire est décidée en faveur de l’archiduc [205]. Cette défaite coïncidant avec la nouvelle d’une invasion possible des Autrichiens en Lombardie, par la route du Stelvio, rejette les vaincus sur la Chiese et fait repasser le Pô à l’inutile armée de Cialdini.

Après cet examen aussi succinct que possible des principales guerres de notre époque, il nous reste à apprécier l’état actuel de l’art, en raison des découvertes apportées à la civilisation depuis trente ans, tâche considérable que la situation de l’Europe impose à tous les esprits et que nous ne prétendons pas accomplir en entier.

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IVE PARTIE : TEMPS MODERNES

[75] Les Nassau. – Après eux, le grand siècle commence ; deux illustres capitaines captivent immédiatement l’attention : Maurice de Nassau et son frère, Henri. Il ne faut pas chercher en eux des modèles stratégiques ; l’exiguïté des Pays-Bas, au milieu desquels ils faisaient une guerre d’insurrection, la nature particulière de ces contrées coupées de canaux, de fossés, arrosées par quatre grands fleuves, la proximité d’un obstacle bien autrement redoutable, l’Océan, placé sur les derrières des rebelles, l’expliquent suffisamment. On voit donc la nécessité pour ces princes d’une guerre méthodique, se basant sur des points fixes, pivots d’opération et refuges assurés en cas d’insuccès. Ce genre nouveau, pratiqué par deux hommes doués de grands talents militaires, devait conduire d’un bond à des progrès considérables dans la tactique, et créer l’importance moderne des places fortes.

L’art de disposer les troupes au combat dut beaucoup aux Nassau. Jusqu’à eux, les batailles étaient livrées [76] tantôt avec une, tantôt avec deux et même trois lignes, entrant en action au hasard et sans destination déterminée à l’avance : il s’ensuivait que souvent les deux lignes, et même les trois, s’engageaient dès le début ; façon de combattre qui oubliait les immenses succès dus aux réserves par les généraux de l’antiquité, et que Maurice de Nassau fit cesser, en composant invariablement son ordre de bataille de trois lignes, dont la dernière servait de réserve et ne donnait que sur son ordre formel.

Une autre branche de l’art devait naître du système de guerre hollandais et de l’immense importance attachée aux places. Celles-ci, objets de toutes les opérations, points d’appui politiques indispensables dans une guerre qui avait pour but l’indépendance, jouèrent le principal rôle ; la guerre de siège naquit avec ses moyens modernes, c’est-à-dire le boulet, ce ravageur terrible, qui fit bientôt table rase des murs féodaux et de leurs orgueilleux donjons. Il fallut donc se hâter d’entourer les villes d’enceintes nouvelles, masquées le plus possible par les terres extraites de leurs fossés et disposées de manière à permettre à l’artillerie de défendre leurs approches et leur développement. Cette nécessité créa la fortification permanente moderne, art dont les Nassau amenèrent la rapide extension, non seulement dans les Pays -Bas, mais en Italie, en France, en Espagne. En effet, ce fut à la fin du XVIe siècle et dans les premières années du XVIIe que parurent le système [77] de Marolais, en Hollande, le système italien, le système espagnol, le système français, reposant tous sur le même principe, le bastion.

École suédoise. – Les princes hollandais eurent un célèbre et royal continuateur, Gustave-Adolphe, qui les surpassa par des vues stratégiques plus larges, bien que basées encore sur les places ; il existait, en effet, un principe enrayeur qui emprisonnera longtemps encore les opérations, et qui consistait à ne laisser jamais de places fortes sur ses flancs et sur ses derrières sans les avoir prises. Gustave unit, du reste, l’esprit de détail des Nassau à une ardeur conquérante qui ressuscita certainement la stratégie, quelque timides qu’aient été ses débuts sous ses pas glorieux. Des émules dignes de lui, des élèves brillants, dont un surtout, Turenne, lui fut supérieur, fondèrent une école, qui devait renouveler, en se perfectionnant, les exploits des grands capitaines de l’antiquité.

Pendant que la stratégie reprenait son essor, la tactique grandissait de son côté, non pas seulement la tactique de détail, qui allégeait le mousquet, créait la giberne, rendait l’artillerie plus mobile, mais la grande tactique, c’est-à-dire celle des champs de bataille. Les talents de Gustave-Adolphe, de Bernard de Saxe-Weimar, de Torstenson, de Baner, de Christian de Brunswick, d’Ernest de Mansfeld, de Tilly, de Walstein, de Mercy, de Jean de Werth, de Spinola, de Piccolomini, de Turenne, de Condé, de Guébriant et de Rantzau, font, en effet, de la guerre de Trente ans une période [78] du plus haut intérêt, dans laquelle l’art du champ de bataille se développe à un haut degré.

La campagne de 1626. Tilly, Walstein. – La Campagne de 1626 (période danoise) est conçue sur de larges idées, qui créent la réputation de Tilly et de Walstein. Tandis que le premier occupe, sur le Weser, l’armée danoise, Walstein débouche de la Bohême et descend l’Elbe, pour couper l’armée ennemie de sa base, qui est le Danemark. Celle-ci oppose à cette pointe hardie une concentration habile, mais de peu de durée. Bientôt les Danois et leurs confédérés allemands subissent à Dessau et à Lutter les funestes effets de leur séparation.

Gustave-Adolphe. – La période suédoise fait paraître Gustave-Adolphe, que nous avons dit être à la fois l’homme de la stratégie et celui des détails, assemblage précieux qui fait l’homme de guerre parfait. Sous son inspiration puissante l’accouplement tactique de deux régiments, la brigade est créée ; l’artillerie, rendue d’une légèreté qui en triple la mobilité, devient un élément puissant de succès. Une discipline sévère, importée de Suède, vient contraster en Allemagne avec les excès qui entachent les victoires de Walstein ; la rapidité des marches, l’emploi des tirailleurs, des manœuvres de combat simples, un ordre de bataille constant sur deux lignes, ayant chacune une réserve, s’ajoutent à ces heureuses innovations.

Campagne de 1631. – Dans la campagne de 1631, Gustave gagne la bataille de Leipzig, où, nouvel Épaminondas, [79] il trouve le secret de ne pas dégarnir son front tout en renforçant son extrême droite.

Campagne de 1632. – L’année suivante, le conquérant change sa base d’opérations qu’il appuie non plus à la mer, qu’une bataille perdue peut lui ravir, mais sur la France, dont l’appui moral lui est acquis. Tandis qu’il laisse l’armée saxonne, son alliée, menacer la Bohême, il promène le drapeau suédois dans tout le bassin du Rhin, débouche de la forêt Noire sur le Danube, qu’il passe à Donauwerth, et se dispose à marcher sur Vienne, par la rive droite du fleuve, malgré les barrières du Lech, de l’Isar et de l’Inn. Tilly se place à Bamberg, position à portée de la Saxe et du Rhin ; apprenant bientôt la marche victorieuse de Gustave-Adolphe, il accourt pour l’arrêter et essaie de défendre le passage du Lech. Il convient d’admirer ici les dispositions tactiques du roi de Suède et le choix qu’il fit du point de passage : en effet, celui-ci présentait un coude dont la convexité donnait à l’artillerie le moyen de porter ses feux convergents sur les défenses des Impériaux, circonstance qui décida du succès. Le roi continuant sa marche triomphante, montre à ses soldats les Alpes Tyroliennes et leur promet bientôt la vue des clochers de Vienne, lorsqu’un événement imprévu l’arrête : Walstein, tiré de la disgrâce, placé à la tête d’une nouvelle armée, a refoulé en Bohême l’électeur de Saxe. Il repasse alors le Danube et prend à Nuremberg une position d’attente d’où le vainqueur de Dessau essaie en vain de le débusquer. Celui-ci, rebuté, se jette alors [80] sur la Saxe ; Gustave-Adolphe l’y suit, rallie l’électeur et livre la bataille de Lutzen (1632), nouveau fleuron de sa couronne glorieuse, mais qui lui coûte la vie. Une balle ayant fait tomber le jeune héros dès le commencement de l’action, le duc Bernard de Saxe Weimar continua le combat, dont le gain fut assuré aux Suédois par la mobilité de leur artillerie rassemblée en grandes masses dans des positions successives, ce qui permettait à celle-ci d’échapper aux énormes projectiles des batteries fixes de Walstein, et de faire d’horribles ravages dans les rangs de son armée.

Campagne de 1635. Prince de Rohan. – Trois ans après la mort de Gustave commence la période française de la guerre de Trente Ans : elle débute par la campagne de 1635, remarquable surtout en Valteline, où le prince de Rohan s’immortalise dans la guerre de montagnes et devient le précurseur de Lecourbe.

Campagnes de 1636, 1637-1638 et 1639. Baner. – De 1636 à 1639 les opérations militaires ne sont que de sanglants tâtonnements peu profitables à l’art ; les Français se bornent à combattre sur toutes leurs frontières, tandis que Baner seul en Allemagne avec les Suédois, coupé de la France, gagne la bataille de Wistock, qui lui livre la Saxe.

Campagnes de 1640, 1641, 1642. Guébriant, Piccolomini. – La campagne de 1640 ramène aux vrais principes. Guébriant, à la tête de l’armée française, débouche par le Rhin et se joint à Baner, qui vient de remporter une nouvelle victoire à Chemnitz. Cette [81] réunion promettait des résultats sérieux mais l’habile Piccolomini manœuvre avec tant d’à-propos qu’il amène la séparation des deux armées.

Un retour à la vicieuse méthode des opérations décousues distingue les campagnes de 1641 et de 1642 : la tactique cependant s’enrichit des victoires de Volfenbuttel (1641), de Kempen (1642), de Schweidnitz (1642), de Leipzig (1642), leçons brillantes qui élèvent la réputation de Guébriant et de Torstenson.

Campagne de 1643. Condé.- L’année suivante (1643) révèle un héros, le grand Condé, alors duc d’Enghien ; général en chef à vingt-deux ans, d’une fougue et d’une audace qui rappellent Alexandre, le jeune prince apporte dans la tactique du champ de bataille cette rapidité et ce coup d’œil qui lui assurent une place à côté des grands capitaines. A Rocroy, il attaque l’aile gauche des Espagnols à la tête de sa cavalerie, l’accable, court à leur droite, un instant victorieuse de sa propre gauche, la renverse à son tour et fond comme l’ouragan sur la réserve de l’ennemi composée de 8 000 fantassins ; cette infanterie, héritière de deux siècles de gloire, est enfoncée à son tour. Le vainqueur met le comble à ce triomphe par une pointe hardie vers Bruxelles, suivie d’un retour imprévu sur Thionville, qui succombe au bout de sept semaines. Ces succès n’étaient que le prélude d’une série de victoires mémorables.

Campagne de 1644. Turenne et Condé. – Bientôt, en effet(1644), paraissent, à la tête des armées françaises, [82] deux hommes qui vont porter la science à un haut degré de perfectionnement : ce sont Condé et Turenne. Le premier, homme d’action, d’une bravoure bouillante et héroïque, peu soucieux des obstacles et du sang des soldats ; l’autre, doué d’un courage calme, supérieur à Condé dans la grande guerre, avare de la vie des troupes, et méditant sans cesse sur son art. Pendant trente ans, l’histoire va être remplie des exploits de ces deux grands capitaines, qui fondent la puissance militaire de la France dans les temps modernes.

La campagne de 1644 a pour fait saillant la bataille de Fribourg, si bien faite pour montrer tout d’abord la différence entre Turenne et Condé. Celui-ci, fougueux comme à Rocroy, attaque, trois jours de suite, des hauteurs escarpées ; réduit enfin, malgré son héroïsme, à écouter le conseil de Turenne, placé sous ses ordres, il se décide à tourner des positions qui ont nécessité tant de sacrifices, et dont cette seule manœuvre amène l’évacuation. Mais une ardeur inconsidérée ne permet pas de tirer de l’idée de Turenne tout le parti possible : en effet, le prince, cédant à une boutade guerrière, suspend son mouvement tournant et imagine de revenir aux Impériaux. Ceux-ci, profitant de ce répit inespéré, hâtent une retraite, que Mercy ne croit pas payer trop cher par l’abandon de son artillerie et de ses bagages.

Campagne de 1645. – Une marche concentrique des Franco-Suédois sur Vienne, aidée d’une diversion de Ragotski, prince de Transylvanie, ouvre la campagne [83] de 1645. Torstenson débute par la victoire de Jankowitz et se disposait à joindre Turenne qui s’avança par la Franconie, lorsque l’échec de ce dernier, surpris à Mergentheim par Mercy, dérangea cette habile combinaison. Le grand capitaine se relève admirablement de cette échauffourée, par une retraite dans la Hesse, s’y renforce des Hessois, les oblige à défendre leurs propre pays, et détourne le danger du Rhin, en se plaçant sur le flanc droit des Impériaux. Cependant la cour, qui ne connaissait pas encore suffisamment ses talents et qui s’exagérait la journée de Mergentheim, crut nécessaire de lui donner un guide, et envoya Condé en Allemagne. Les renforts que ce dernier amenait ayant permis aux Français de reprendre l’offensive, Mercy et Jean de Werth reculent jusqu’à Nordlingen, où ils prennent une excellente position, jugée par Turenne tout aussi formidable que celle de Fribourg et qu’il conseille de tourner. Mais Condé, qui ne partage pas cet avis, ordonne l’attaque du centre des Impériaux : elle est repoussée malgré d’héroïques efforts, et la droite du prince vivement assaillie à son tour par Jean de Werth essuie une déroute complète. Le moment était critique, lorsque Turenne, avec l’aile gauche, tournant habilement la droite de Mercy, la prend à revers et la culbute. Condé, dont le regard pénétrant saisit l’immense conséquence de ce mouvement, court à sa gauche, la renforce d’une partie du centre, et achève le succès de Turenne : l’armée Impériale, qui se croyait déjà maîtresse du champ de [84] bataille, est alors réduite à une prompte retraite. Cette victoire ouvrait la route de Vienne ; mais la défection des Hessois, d’une part, celle de Ragotski, de l’autre, arrêtèrent Condé et Torstenson.

Campagne de 1646. – La campagne de 1646 est remplie exclusivement du nom de Turenne. Séparé de Wrangel, successeur de Torstenson, par l’archiduc Léopold, placé en Franconie, il débute par un coup de maître. Laissant à Mayence une partie de son infanterie pour dissimuler son mouvement, il va passer dans le plus grand secret le Rhin en Hollande, débouche dans le bassin de la Lippe, et après une marche de quarante jours rejoint le général suédois près de Wetzlar. Tous deux se portent aussitôt contre l’archiduc, qui ne songe qu’à se retrancher dans son camp et refuse la bataille. Ils passent alors le Mayn et s’emparent de Selingenstadt et d’Aschaffembourg : constatons ici un grand progrès dans les idées stratégiques : des généraux ordinaires, fidèles aux principes de l’époque, eussent mis des garnisons dans ces deux villes ; Turenne, au contraire, en fait sauter les fortifications, ce qui lui permet de conserver intacte sa petite armée de 15 000 hommes. C’était rompre en visière avec la vicieuse méthode qui paralysait les armées et les obligeait à occuper toutes les places. Renforcé de l’infanterie laissée à Mayence, et toujours réuni à Wrangel, il marche sur le Danube avec le dessein d’envahir la Bavière : l’archiduc essaie de menacer ses derrières en restant dans le pays de [85] Fulde, tandis que le duc de Bavière accourt sur le Danube pour défendre ses États. Vaine combinaison ! En quelques jours le fleuve est franchi, et les Franco-Suédois sont aux portes d’Augsbourg – Cette admirable campagne devait se terminer par une manœuvre qu’on ne saurait trop imiter : l’archiduc, rappelé promptement en Bavière, s’était établi avec des forces très considérables près de Memmingen-sur-l’Iller. Turenne et Wrangel reculent d’abord ; mais bientôt, portant une partie de leur cavalerie devant la position du prince, comme s’ils voulaient l’attaquer, ils se dérobent, débouchent sur ses derrières, traversent le Lech sur le pont même des Impériaux et s’emparent de Landsberg, où ceux-ci avaient leurs magasins. L’archiduc est dès lors obligé à la retraite, abandonnant la Bavière à ses propres forces et la réduisant à implorer la paix.

Campagne de 1647. – Les opérations de la campagne de 1647 présentent la même largeur de vues. L’électeur avait repris les armes et rallié les drapeaux impériaux : Turenne envahit la Souabe, et marche pour se joindre à Wrangel ; cette concentration, dont il est inutile de faire ressortir l’importance, allait s’opérer lorsque la cour rappela le maréchal sur le Rhin.

Campagne de 1648. – La campagne de 1648 répare cette faute : Turenne et Wrangel réunis, passent le Danube, forcent Mélander à abandonner la ligne du Lech et lui livrent la bataille de Zusmerhausen, belle victoire qui, jointe, à celle de Lens, nouveau trophée de Condé, contraint l’empereur à [86] la paix de Westphalie, si glorieuse pour la France.

La Fronde. – Une guerre civile, la Fronde, succède à la grande guerre et présente le curieux spectacle de la rivalité de Turenne et de Condé : elle montre le premier fidèle au roi, et l’autre jeté dans la turbulente équipée qui arma une partie de la noblesse contre la jeunesse de Louis XIV. Mêlée d’intrigues de femmes, d’aventures amoureuses et source intarissable de romans, cette lutte ne manque ni d’enseignement ni d’intérêt, car elle met aux prises, au milieu de la France, les deux plus grands généraux de ce siècle.

Le passage de la Loire à Gien par l’armée royale, passage habilement protégé par l’occupation et la défense de Jarjeau, le ralliement des débris du maréchal d’Hocquincourt battu à Bléneau, la position défensive d’Ouzouer si judicieusement prise et conservée, et le combat d’Etampes, sont les brillants débuts de Turenne. Il faut admirer ensuite le plan destiné à tourner Condé, la bataille du faubourg Saint-Antoine, où la victoire ne fut arrachée que par le canon inattendu de la Bastille, la marche le long de la Marne pour empêcher la jonction du prince avec le duc de Lorraine et le choix de la position de Villeneuve-Saint-Georges, qui détournait les frondeurs de Pontoise où était la cour. Ces belles opérations, titres immortels de Turenne à la reconnaissance de la France et de la royauté, sont closes par le long et judicieux séjour de l’armée royale dans le camp de Villeneuve (1652) et par la retraite [87] sur Corbeil, manœuvres profondément calculées qui usent le parti des frondeurs aux yeux des Parisiens.

Condé, de son côté, n’a pas perdu son éclat dans cette guerre de folle jeunesse. Il enlève, à Bléneau, les quartiers disséminés d’Hocquincourt, et vient se poster à Saint-Cloud. Menacé d’être tourné par Argenteuil, il conçoit le plan de se porter à Charenton, c’est-à-dire au confluent de la Seine et de la Marne, position d’où il ne cesse pas d’influencer la capitale, et dans laquelle, tranquille pour son front et ses flancs, il peut être facilement rejoint par le duc de Lorraine. Le refus des Parisiens de laisser l’armée de la Fronde traverser leur ville, entrave ce projet ; alors le prince se détermine à gagner Charenton, en contournant Paris. C’est dans cette marche qu’il est attaqué par Turenne et que se livre la bataille du faubourg Saint-Antoine. Elle fut acharnée : le vainqueur de Rocroy et de Lens, l’épée à la main dans les rues de Ménilmontant, refoulant trois fois les soldats du roi, animant de sa haine contre Mazarin ses amis qui l’admirent et se font tuer à ses côtés, ne fut arraché lui-même à une mort certaine que par une prompte retraite et le canon de Mademoiselle de Montpensier.

La période qui sépare la Fronde du traité des Pyrénées trouve Turenne à la tête de l’armée française et Condé passé de la Fronde dans les rangs espagnols. Les opérations, quelquefois circonscrites à une zone étroite, sont toujours admirablement combinées et constituent une joute continuelle entre les deux grands [88] capitaines dont l’un dispose de toutes les ressources de la France, mais dont l’autre voit souvent ses desseins entravés par la jalousie des Espagnols, auxquels il a imprudemment offert son épée. La victoire semble à chacun des deux rivaux, sourire tour à tour.

Campagne de 1653. – Cette campagne montre Condé et le duc de Lorraine placés, au début des hostilités, le premier sur la Sambre, le second dans le Luxembourg. Turenne se porte hardiment entre eux deux : ceux-ci sentant alors le vice de leur position concertent de se joindre, mouvement qui les oblige à un grand détour : le maréchal en profite et enlève Réthel.

Campagnes de 1654, de 1655, de 1656 et de 1657. – Turenne perce les lignes de Condé à Arras et lui fait lever le siège de cette place (1654) ; mais celui-ci, terrible encore dans sa retraite, accable le maréchal de La Ferté. La campagne de 1655 est une longue suite de feintes et de tâtonnements dans le Hainaut ; celle de 1656 est remplie par les sièges de Valenciennes et de Cambrai faits par Turenne ; Condé manœuvre avec talent et parvient à sauver ces places. La prise de petites villes fortifiées, dans les Flandres, emploie la campagne de 1657, mais celle de 1658 est décisive.

Campagne de 1658. – Renforcés des soldats de Cromwell, les Français viennent mettre le siège devant Dunkerque ; l’archiduc Don Juan d’Autriche marche au secours de la place. A cette nouvelle, Turenne prend la vigoureuse détermination de se porter à sa rencontre et de l’attaquer brusquement avant qu’il ait [89] arrêté ses dispositions de combat, initiative heureuse qui trouve les ennemis fatigués par une longue marche et séparés de leur artillerie. Le centre et la droite de l’archiduc sont enfoncés en un clin d’œil ; mais la gauche, d’abord ébranlée, reprend une brillante offensive. Condé était à cette aile avec sa valeur et son expérience consommées. Simple commandant d’une partie de l’armée espagnole, ce grand homme, réduit par les passions de la jeunesse à combattre son pays et à obéir à la médiocrité, montre là encore cette bravoure inouïe que la France va heureusement retrouver à son service, et contre laquelle Turenne, pour assurer la victoire, est obligé de concentrer toutes ses forces.

Immense développement de la guerre de siège : état de la stratégie et de la tactique. – Le rapide récit que nous venons de faire de l’histoire militaire depuis Henri IV est suffisant pour montrer le rôle important que les places fortes ont acquis, rôle qui va s’accroître de plus en plus sous l’impulsion de Louis XIV. Les médiocrités vont se complaire dans la guerre des sièges, guerre méthodique et sûre, tandis que les grands capitaines continueront à suivre la voie ouverte par Gustave-Adolphe, Condé et Turenne : le XVIle siècle voit donc se développer de pair la tactique des sièges et la grande guerre. La première, favorite de Louis XIV, asile assuré pour sa gloire, créa la réputation du comte de Pagan et donna naissance au plus grand ingénieur que l’Europe ait produit, Vauban, perfectionné par Cormontaingne et que Coehorn ne put [90] égaler en voulant le surpasser. La grande guerre dégagée des places sembla délaissée en France après la mort de Turenne et fut sacrifiée à sa rivale aimée du grand roi. Créqui, Luxembourg, Catinat, Vendôme, Villars, essayèrent, il est vrai, de marcher sur les traces de l’illustre capitaine ; mais, gênés par les ordres de la cour, enchaînés du reste par quelque grand siège à couvrir, ils ne furent la plupart du temps que de glorieux tacticiens. En retour, la stratégie, négligée par les Français, trouva un refuge chez leurs ennemis, et nous allons voir le prince Eugène et Marlborough développer, aux dépens de la France, les grands principes de l’art. Mais n’anticipons pas sur les événements ; car il reste à retracer les belles opérations qui rendent immortels les noms de Turenne et de Condé.

Campagne de 1672. – La campagne de 1672 présente une armée de 130 000 hommes dont 112 000 d’infanterie, commandés par Louis XIV en personne, assisté de Turenne, de Condé, de Vauban, de Louvois et de Luxembourg, munie de 100 canons et offrant pour la première fois le spectacle du fonctionnement régulier des services administratifs. Ces forces, énormes pour l’époque, envahissent la Hollande, qu’elles trouvent désarmée, et qui est réduite à s’engloutir sous ses eaux pour échapper à des propositions inacceptables.

On sait que toute l’Europe continentale prit alors le parti de la république hollandaise, et que Louis XIV fut réduit à défendre les faciles conquêtes qu’il venait de faire, et à fermer le Rhin aux 40 000 hommes de [91] Montécuculli et de l’électeur de Brandebourg. Luxembourg fut opposé à Guillaume d’Orange ; Condé dut garantir l’Alsace ; la tâche la plus difficile fut laissée à Turenne, chargé d’empêcher la jonction des Impériaux avec les Hollandais.

Il faut admirer ici le grand général apprenant, à Bois-le-Duc, la marche de Montécuculli sur Coblentz, courant sur ce point pour le soutenir, côtoyant son adversaire, qui remonte le Rhin jusqu’à Mayence, revenant sur ses pas lorsqu’après trois mois de tâtonnements, celui-ci descend vers Cologne dans le but de réaliser, malgré l’hiver, sa jonction avec les alliés de l’empereur. Cette surveillance active, ces marches incessantes, qui ne laissent pas à l’ennemi le loisir de se dérober, produisent des résultats féconds : le froid, des chemins affreux, des privations de tout genre font perdre 10 000 hommes aux Impériaux, qui se retirent en Westphalie. Turenne alors, prenant l’offensive, débouche de Wesel pour recueillir les fruits de tant de prudence mêlée à tant de vigueur.

Campagne de 1673. – Les faits parlèrent bientôt assez haut ; l’électeur de Brandebourg, mécontent des Hollandais et fatigué de cette pénible guerre, quitte la coalition : après son départ, les Impériaux s’établissent en Franconie pour y respirer un peu ; mais le maréchal trouble bientôt leur repos, se jette sur eux, les refoule en Bohême et vient se placer à Wetzlar. Il y trouve les dépêches alarmées de la cour qui ignorait ce qu’il était devenu, et s’en inquiétait d’autant plus qu’elle [92] connaissait sa sage circonspection. Une savante manœuvre du grand général allait rassurer les esprits. La jonction des Impériaux avec Guillaume d’Orange était toujours le plan favori de Montécuculli ; Turenne, pour l’empêcher, vient s’établir sur le Mayn, enlevant ainsi aux ennemis tout espoir de réunion. Mais bientôt deux accidents graves rendent inutile cette excellente position : le prince d’Orange échappe à Condé, et l’évêque de Wurtzbourg vend le pont du Mayn aux Impériaux qui s’emparent des boulangeries du maréchal. Le mode employé à cette époque pour nourrir les armées rendait cette perte capitale et força les Français à se retirer sous Philipsbourg. Alors Montécuculli feint de menacer l’Alsace, puis, se rabattant habilement sur Coblentz et Trèves, opère la jonction tant désirée avec le prince hollandais ; Turenne accourt, mais ne peut empêcher ce grand événement, qui décide la campagne.

Il faut mentionner ici un beau siège, celui de Maestricht, qui se rattache à cette campagne : il est remarquable par le premier usage des parallèles inventées par des ingénieurs italiens, mais que Vauban perfectionne par l’addition des places d’armes.

Campagne de 1674. – La campagne de 1674 trouve la France réduite au rôle défensif non plus sur la ligne de la Meuse et du Wahal, mais sur la frontière de Flandre et sur celle de Lorraine. Condé est chargé, avec 40 000 hommes, de la garde de ces deux provinces, tandis que Turenne, avec 20 000, défendra [93] l’Alsace et le Rhin, dont une porte, Strasbourg, était presque toujours ouverte aux Impériaux.

Les hostilités s’ouvrent en Flandre, et prennent tout d’abord un caractère acharné. Guillaume d’Orange, désespérant de déloger Condé de la forte position qu’il a prise derrière le ruisseau du Piéton, se met en retraite ; mais son illustre adversaire, toujours jeune quand il s’agit de combattre, s’élance à sa suite et lui enlève son arrière-garde dans le défilé de Séneffe. Le prince hollandais, qui a laissé cette arrière-garde sans soutien, veut réparer sa faute, et s’établit solidement au village de Faye, où il concentre 60 000 hommes appuyés par une nombreuse artillerie. La vue de ces obstacles n’arrête pas un moment l’ardeur de Condé, qui précipite ses colonnes à l’assaut de ce nouveau Fribourg : elles sont repoussées trois fois avec des pertes énormes ; l’attaque est renouvelée : Condé a trois chevaux tués sous lui, et déploie une intrépidité que l’artillerie ennemie rend impuissante. L’obscurité seule met un terme à ce terrible combat : les Français, horriblement décimés, commençaient à prendre un peu de repos, lorsqu’à minuit l’ordre d’une nouvelle attaque est donné pour le point du jour. Cette détermination qui n’a plus pour stimulant le frémissement de l’action glace les plus braves ; elle allait toutefois ramener une lutte sans précédent lorsque l’armée vit avec satisfaction la position évacuée.

La bataille de Séneffe fut une effroyable et inutile [94] effusion de sang que la retraite du prince d’Orange et la destruction de son arrière-garde auraient dû faire éviter : comparée aux batailles de Turenne et spécialement à celles de cette campagne, elle caractérise parfaitement la différence qui existe entre les deux grands généraux. Cependant des faits mémorables se passaient sur le Rhin, où Turenne, réduit à 15 000 hommes par les renforts qu’il a dû envoyer à Condé, montre un génie digne de l’admiration de tous les siècles. Le duc de Lorraine, voulant sauver la Franche-Comté, que le roi a envahie, cherche à déboucher par les villes forestières : Turenne marche à lui et le refoule sur la Kintzig. Le duc s’y réunit à Caprara et tous deux se disposent à aller au-devant de l’armée des Cercles, commandée par le duc de Bournonville. Il était décisif d’empêcher cette jonction ou du moins de frapper un grand coup avant qu’elle s’opérât. Turenne le comprend, et la belle victoire de Sintzheim diminue les Impériaux de 10 000 hommes : l’arrivée de renforts permet de tirer des résultats décisifs de ce succès, et dans une nouvelle rencontre à Ladenbourg, les Français atteignent et battent les débris de Sintzheim, qui s’enfuient à la débandade jusqu’à Francfort. Il restait aux vaincus l’espoir de leur jonction avec le prince de Bournonville et avec l’électeur de Brandebourg qui amenaient 25 000 hommes : réunion qui devait reconstituer leur armée et permettre enfin d’envahir la France. Bientôt, en effet, 60 000 Allemands [95] prêts à confondre leurs drapeaux, se vantèrent de conquérir l’Alsace, la Lorraine, de déboucher en Champagne et de pousser sur Paris par la Marne, en même temps que le prince d’Orange y marcherait par l’Oise. La cour alarmée ordonna à Turenne d’abandonner l’Alsace pour couvrir la Lorraine, mais il montra tant d’assurance dans la lettre qu’il adressa au roi contre ce projet que carte blanche lui fut donnée. Libre dès lors de tout contrôle, il prend une bonne position sur la Lauter : mais bientôt les Impériaux achètent le pont de Strasbourg ; ce qui tourne complètement les Français. A cette nouvelle grave, le grand capitaine garde tout son sang-froid, et marche contre Caprara et Bournonville qu’il sait encore séparés de l’électeur, les joint en avant de la Brusche, à Entzheim, et leur livre une sanglante bataille, qui, sans être une victoire décisive, prononce leur retraite sur Strasbourg. L’électeur arrive enfin, tout semble remis en question ; la cour, effrayée, envoie 10 000 hommes de renforts à Turenne, avec le conseil d’évacuer l’Alsace ; il y répond par une lettre qui raffermit encore la confiance. Il faut ici les accents de la gloire pour être à hauteur des événements qui terminent cette admirable campagne.

Turenne se retire à Detweiler, s’y retranche et soutient pendant un mois les attaques des Impériaux. L’hiver étant fait, ceux-ci reviennent sur l’Ill et prennent leurs quartiers de Strasbourg à Altkirch. Il abandonne alors le camp de Detweiler, repasse les Vosges et se cantonne en Lorraine, l’Alsace paraissait [96] perdue, la Franche-Comté et la Lorraine menacées.

Les Français commençaient à goûter dans les villages de la plaine le repos dû à leurs longues fatigues, lorsque le 5 décembre, par un froid resté, dans la mémoire des hommes, chaque cantonnement reçoit l’ordre de se mettre en marche parallèlement aux montagnes. Ce mouvement fait sans bruit est interprété par tous comme un élargissement des quartiers et un tribut payé à l’épuisement des localités. Au bout de vingt jours de marches et de contre-marches apparentes, énigme véritable non seulement pour les soldats, mais pour les chefs, l’armée se trouve transportée sur les ondulations qui terminent les Vosges au midi, et aperçoit les belles contrées de l’Alsace où l’ennemi prend un repos plein de sécurité : tous les cœurs battent de joie, le grand capitaine est deviné. Les généraux coalisés, tranquilles dans leurs quartiers, croyaient l’armée française dispersée de même dans les siens, lorsqu’un coup terrible, la défaite du duc de Lorraine surpris à Mulhausen, leur révèle la présence de Turenne sur leur propre gauche. Ils veulent se concentrer à Turckeim dans une position retranchée couverte par la Fecht ; attaqués de front et tournés par leur droite, ils sont enfoncés et vivement poursuivis : 2 000 Impériaux tués ou pris à Mulhausen, 3 000 à Turckeim, 3 000 blessés et malades trouvés à Colmar, 2 000 à Ruffach, c’est-à-dire 10 000 hommes, sont les trophées de cette campagne de huit jours. De Colmar à Strasbourg, la retraite des ennemis fut un sauve-qui-peut [94] général, une débandade indicible qui ne trouva de terme que lorsque le Rhin s’interposa entre les fuyards et les sabres de nos dragons. L’Alsace était reconquise, la France purgée des étrangers, et la stratégie enrichie d’admirables leçons.

Campagne de 1675. Turenne et Montécuculli. – La campagne suivante (1675) met Turenne aux prises avec un général digne de lui, l’habile Montécuculli. Rien n’est curieux et instructif comme les mouvements et les contre-mouvements de ces deux rivaux. Turenne se place à Schlestadt, Montécuculli s’approche de Strasbourg pour profiter de son pont précieux, mais les Français accourent près de cette ville, pour la contraindre à la neutralité. Les Allemands feignent alors d’abandonner leur projet de passage et descendent le Rhin comme pour assiéger Philipsbourg. Turenne comprend admirablement le but de cette démonstration et reste sous Strasbourg : rebutés par cette inaction, ils passent le Rhin à Spire, afin d’attirer leurs ennemis à la défense de la basse Alsace. Turenne ne bouge pas plus que la première fois, jette un pont de bateaux à Ottenheim et s’établit sur la Kintzig, interceptant sans retour le chemin du pont de Kehl. Alors Montécuculli se reporte sur la rive droite, et marche sur la Kintzig pour en déloger son adversaire ; mais reconnaissant bientôt ses positions inabordables, il se décide à tomber à son tour par les montagnes sur les derrières de Turenne et à lui enlever son pont d’Ottenheim. Le maréchal rend [98] encore cette tentative inutile : laissant une forte partie de ses troupes sur la Kintzig, il recule si à propos que Montécuculli trouve le pont des Français tout aussi inattaquable que leur camp de la Kintzig. Il tâte alors alternativement les deux positions, mais il rencontre partout Turenne en mesure et en forces.

Le grand capitaine prend aussitôt une détermination décisive en transportant son pont d’Ottenheim à Altenheim, ce qui réduit sa ligne de défense de quatre lieues à deux et enlève à Montécuculli toute espérance de la forcer. Ce mouvement déconcerte en effet les Impériaux, qui se mettent en retraite sur Offenbourg : Turenne les suit, car sa résolution est de reprendre l’offensive. Montécuculli, voulant imiter ses propres exemples, s’établit fortement sur la Renchen, mais il est menacé d’être tourné et recule sur Sasbach. Le maréchal débouche bientôt par Achern, et surprend son rival dans une position dont la gauche, mal liée aux montagnes, donne prise à ses coups. Il forme immédiatement le projet de le couper de la forêt Noire, de l’acculer au Rhin et de lui infliger un grand désastre en tombant sur son flanc gauche.

Ce plan, qui doit clore une campagne si laborieuse, lui arrache cette exclamation héroïque :  » Enfin, je les tiens ; ils ne pourront plus m’échapper !  » Quelques instants après ces mots, ravis à sa modestie habituelle, un boulet, tiré au hasard, fracassait la poitrine du grand homme et l’ensevelissait dans sa gloire.

On sait le reste, le découragement de l’armée, les [99] pleurs des soldats, les divisions des généraux, le désastre d’Altenheim, l’invasion de la France !

Condé. – Cette campagne fut aussi la dernière de Condé. Appelé en Alsace pour barrer le chemin à Montécuculli, il sembla avoir abandonné l’ardeur de Séneffe pour s’inspirer de l’ombre de Turenne. Il prit en effet une excellente position, qui, menaçant les Impériaux de la perte de leur pont de Spire, suffit pour leur faire lever les sièges de Saverne et de Haguenau et les rappeler sur la rive droite du Rhin. Après ce dernier exploit, Condé quitta le commandement des armées pour consacrer au repos une vie héroïquement remplie.

Campagnes de 1676, 1677 et 1678. – La guerre de siège, effacée par les immortelles campagnes de 1674 et de 1675, fournit, en 1676, trois beaux faits d’armes ; ce furent les sièges de Bouchain, de Maestricht et de Philipsbourg. Ceux de Valenciennes et de Saint-Omer remplirent la campagne de 1677 : le premier donna lieu à un coup de main d’une audace inouïe, le second à la bataille de Cassel, perdue par le prince d’Orange.

Créqui. – Un seul général semble vouloir sortir de l’ornière des places, Créqui, homme de guerre hardi et actif, qui fait dans la haute Alsace (1677-1678), deux belles campagnes, calquées sur les exemples de Turenne et la rapidité de ses marches.

Dix ans de paix ne modifièrent pas le système de guerre de Louis XIV : les hostilités recommencèrent, [100] en effet, par le second siège de Philipsbourg (1688), suivi en 1689 de ceux de Bonn et de Mayence.

Campagne de 1690. Luxembourg. Catinat. – La campagne de 1690 dévoile deux hommes de guerre remarquables, Luxembourg et Catinat. Le premier possédant un coup d’œil de champ de bataille réellement supérieur, mais esprit négligent, se bornant à un succès local, n’en tirant jamais fruit, et se plongeant après la victoire dans le sein des plaisirs ; l’autre tacticien hors ligne, mais froid philosophe, détesté de Mme de Maintenon, et ne pouvant aborder les grandes opérations dans lesquelles son ennemie de Versailles l’aurait laissé sans soutien.

Bataille de Fleurus (1690) remportée par Luxembourg ; ce fut une copie de celles de Turenne : attaque de front et débordement de l’aile droite du prince de Waldeck ; victoire complète, mais résultats nuls, car cette brillante journée aurait dû livrer Bruxelles.

Bataille de Staffarde : elle mit en relief Catinat, mais n’offrit aucune particularité utile : les deux armées se choquèrent de front, l’aile gauche française fut un instant en l’air par la faute de celui qui la dirigeait, et la victoire fut décidée par le centre et l’aile droite.

Campagne de 1691. Vauban. Luxembourg. – Beau siège de Mons. Présence de Louis XIV. Vauban, l’âme du siège : travaux admirables, chute de la place après neuf jours de tranchée. Heureux coup de main de Luxembourg, à Leuze, sur l’arrière-garde du [101] prince de Waldeck. Ce succès, dû à une activité d’autant plus louable qu’elle n’était pas habituelle, montre ce qu’on eût été en droit d’attendre du vainqueur de Fleurus.

Campagne de 1692. – Grand siège de Namur. Louis XIV, Vauban : Luxembourg contient l’armée de secours sur la Méhaigne. Bataille de Steinkerque. Ce ne fut qu’une surprise du prince d’Orange, repoussée par l’énergie de Luxembourg et la valeur de la Maison du Roi.

Campagne de 1693. – Magnifique occasion manquée par le roi de détruire l’armée hollandaise qui n’était forte que de 40 000 hommes, tandis que l’armée française en avait 100 000. Cette faute, qui rappelle celle qu’il avait commise devant Bouchain dans la campagne de 1676, montre que Louis XIV n’aimait à faire que la guerre des sièges dans laquelle la science de l’attaque apportait à jour fixe un nouveau lustre à sa gloire.

Bataille de Nerwinden. Position du prince d’Orange analogue à celle de Mercy à Nordlingen : victoire de Luxembourg, due à l’intrépidité des troupes ; bataille à la Condé, rappelant Fribourg et Séneffe : 100 canons, 200 drapeaux, timbales, bagages, mais résultats nuls, comme ceux de Fleurus ou à peu près : on ne peut citer que la chute de Charleroi, qui ne valait pas tant de sang.

En Italie, bataille de la Marsaille. Le génie tactique de Catinat y apparaît éblouissant ; la gauche du [102] duc de Savoie, débordée par la droite renforcée des Français. Victoire complète : toute l’artillerie sarde au pouvoir des vainqueurs.

Campagne de 1701. – La guerre de la succession d’Espagne montre au premier plan deux grands capitaines, le prince Eugène et le duc de Marlborough ; au second rang, brillent le prince de Bade, Catinat, Vendôme et Villars. La guerre se modifie, le grand roi est obligé d’abandonner son système favori devant la hardiesse d’allures du prince Eugène et de Marlborough, dignes continuateurs de l’école suédoise et des belles leçons de Montécuculli et de Turenne.

Catinat, d’abord bien concentré sur l’Adige, mais environné d’espions jusque dans son état-major, se laisse tromper par les habiles démonstrations du prince Eugène, qui fait mine de vouloir forcer le fleuve vers Rivoli. Le maréchal y porte un gros corps, aussitôt le prince s’étend fortement par sa gauche vers le bas Adige : Catinat tombe dans le piège, conserve son détachement de Rivoli et dirige des troupes vers sa droite, fatiguant et morcelant son armée à suivre les feintes de son jeune adversaire. Celui-ci, saisissant l’à-propos, débouche enfin à Carpi, sur le long cordon des Français, et le perce.

Campagne de 1702. Villars. Vendôme. – La campagne de 1702 voit la fortune favoriser les armes de Louis XIV.

Victoire de Villars à Friedlingen sur le prince de Bade. Elle fut due en partie à l’habileté de Magnac, [103] lieutenant-général commandant la cavalerie française.

Vendôme, successeur de Catinat, en Italie, débute brillamment par la journée de Luzzara, qui n’est toutefois qu’une surprise repoussée.

Campagne de 1703. – La bataille de Spire, remportée par Tallard, inaugure la campagne de 1703. Cette journée est peu intéressante pour l’art, car elle fut due au hasard, quelque admirable qu’eût été l’armée française.

Campagne de 1704. Marlborough. Le prince Eugène. – La campagne de 1704 est un chef-d’œuvre accompli aux dépens de la France.

Les coalisés avaient, en Flandre, le duc de Marlborough ; sur le Rhin, l’armée du prince Eugène, en Bavière, celle du prince de Bade. Les Français opposèrent au premier, le maréchal de Villeroy ; au second, Tallard ; et au prince de Bade, l’armée franco-bavaroise, placée sous les ordres du maréchal Marsin et de l’électeur. Marlborough et le prince Eugène résolurent de frapper un coup décisif en Allemagne par la concentration de toutes les forces de la coalition, plan profond qui a eu tant d’imitateurs.

Les dispositions adoptées pour faire réussir cette combinaison commandent l’admiration. Laissant un rideau en Flandre, le général anglais se porte sur le Rhin : Villeroy le suit ; mais, craignant pour cette province, il se borne à côtoyer son ennemi avec une partie de ses troupes et se joint à Tallard. Les deux maréchaux prennent alors une détermination qui n’est [104] pas sans mérite : Villeroy doit rester à Stolhofen, tandis que Tallard, passant le Rhin, ira renforcer Marsin et l’électeur, pour compenser la jonction de Marlborough avec le prince de Bade. Malheureusement, l’exécution ne répond pas à l’idée, et une longue quinzaine est perdue à attendre les ordres de la cour. Pendant ce temps, Marlborough et le prince de Bade réunis avaient emporté le passage du Danube à Donauwerth, franchi le Lech, ravagé la Bavière et mis le siège devant Ingolstadt.

Tallard, après une marche des plus lentes, était enfin arrivé à Augsbourg, où il avait rallié l’électeur : cette jonction tardive inspira néanmoins aux généraux français et bavarois la résolution de tenter une action générale. C’était une faute grave, car les Impériaux ne pouvaient s’enfoncer en Bavière sans abandonner leurs grands magasins de Nordlingen et de Nuremberg, centres qui nourrissaient leurs trois armées, et il était évident qu’après quelques ravages inutiles, leur retraite sur la rive gauche du Danube était certaine. Cependant la détermination de combattre l’emporta, et c’est ici que ressort l’ineptie tactique de l’électeur et des maréchaux. Tout indiquait qu’il fallait livrer bataille sur la rive droite du Danube, où l’on se trouvait, et y attendre dans une bonne position l’attaque de l’ennemi : mais les Impériaux ayant repassé le fleuve (la nécessité de quitter la Bavière épuisée et surtout leur jonction avec le prince Eugène les y avaient déterminés), les généraux franco-bavarois décidèrent de traverser [105] le Danube à leur tour et d’aller offrir la bataille sur la rive gauche, s’exposant à combattre, ayant à dos cette grande barrière. Un événement nouveau vint aggraver cette immense faute. En effet, après avoir amusé Villeroy devant les lignes de Stolhofen, le prince Eugène se dérobe, calcule si à propos sa marche et le point de sa jonction avec Marlborough qu’il opère cette dernière avant la bataille que les ennemis affectaient d’offrir. C’était lui apporter un renfort considérable et l’appoint de grands talents : un coup terrible allait couronner tant d’habileté et punir tant de fautes. Bataille d’Hochstett. Que dire de cette journée si fatale à la France ? Que penser de tacticiens combattant le Danube à dos et sans pont, formant leur ordre de bataille de trois armées, gardant chacune leurs ailes constituées, de sorte que le centre de la ligne franco-bavaroise se trouvait formé exclusivement de cavalerie ? Comment comprendre encore l’infanterie de Tallard engouffrée presque tout entière dans le village de Bleinheim, poste inutile, car il était en avant de l’ordre de bataille, et l’infanterie bavaroise entassée de même dans celui de Bolstat ? Non seulement l’occupation de ces deux points était préjudiciable à la consistance de nos lignes, mais encore leur éloignement les empêchait de croiser les feux de leur artillerie, ce qui permit aux Impériaux de les laisser impunément sur leurs flancs. Aussi la bataille, bien que vivement disputée à la gauche, où Marsin, opposé au prince Eugène, avait une bonne position, ne fut pas un moment [106] douteuse au centre et à l’aile droite. 8 000 tués ou noyés, 10 000 blessés, 14 000 prisonniers, presque toute l’artillerie abandonnée, un grand nombre de drapeaux perdus, furent les éloquents résultats d’un désastre qui reportait aux funestes souvenirs de Crécy et d’Azincourt.

Cette catastrophe permettait aux vainqueurs de réaliser, dans la campagne suivante, l’invasion de la France, dont Marlborough conçut l’habile direction : 80 000 hommes, massés sur la Moselle, devaient, en effet, prendre l’Alsace à revers, déboucher en Lorraine par la Sarre et inonder la Champagne. Mais le retard du prince de Bade et les instructions ambiguës de l’empereur détournèrent ce sérieux orage (1705).

Campagne de 1706. – Les esprits commençaient à se remettre de l’émotion de la défaite d’Hochstett ; l’écueil du plan d’invasion de Marlborough, l’heureux combat de Cassano, remporté par Vendôme sur le prince Eugène (1705), avaient relevé les courages, lorsque tout à coup deux terribles désastres, Ramillies et Turin, vinrent rappeler que Turenne, Condé, Créqui, Luxembourg étaient morts et que la disgrâce avait frappé Vauban et Catinat ; ils montrèrent surtout que la France, si féconde jusqu’ici en illustrations militaires, n’avait à opposer aux grands généraux de la coalition que l’ineptie d’un favori sans talent, Villeroy, l’indolence, parfois heureuse, de Vendôme et les fanfaronnades du duc de La Feuillade. [107] Villeroy commandait en Flandre, de concert avec l’électeur de Bavière, une belle armée que des renforts allaient joindre encore. Il avait ordre de ne pas combattre avant leur arrivée ; mais, s’appuyant sur la faveur du roi, désireux de braver le contrôle détesté du ministre Chamillart et déborde par un faux amour-propre, le maréchal se décida à livrer bataille sur-le-champ et à affronter seul le plus grand capitaine de l’époque. Les dispositions qu’il prît pour la bataille de Ramillies furent déplorables : deux lignes dont les gauches, placées derrière un marais, ne pouvaient ni attaquer ni être attaquées, et, qui le croirait ? les bagages entre les lignes ! Marlborough, jugeant promptement le vice de cette position et ne s’occupant pas de notre gauche paralysée, place derrière son centre sa droite devenue disponible et enfonce la ligne française par l’emploi judicieux de cette masse. On avait combattu et on avait été vaincu ; toutefois, l’armée n’était diminuée que de 4 000 hommes ; elle avait perdu, il est vrai, 40 canons, mais il était possible de les remplacer. Dans tous les cas, l’honneur commandait de tenir sur la Dyle, puis sur la Senne, sur la Dender, sur l’Escaut enfin ; au lieu de cela, Villeroy, à peine poursuivi, abandonne toutes ces lignes et ne trouve du sang-froid que sur la Lys, montrant une faiblesse qui contrastait péniblement avec les forfanteries de la veille. Les vainqueurs entrèrent comme par enchantement à Bruxelles, à Anvers, à Gand, et firent tomber Menin et Ath. [108] Bientôt un cri déchirant arrive des Alpes : une nouvelle humiliation était infligée au drapeau de la France.

Vendôme commandait l’armée française et occupait la ligne de l’Adige pendant que le duc de La Feuillade, avec une seconde armée, investissait Turin. La défaite de Ramillies ayant rappelé Vendôme en Flandre, le commandement de son armée fut confié au duc d’Orléans, prince entendu dans l’art de la guerre, d’un courage brillant et auquel on donna l’inutile tutelle du maréchal Marsin. La Feuillade, entouré d’ingénieurs très médiocres et qui n’avait de titre au grand commandement qu’il exerçait que la faveur de Chamillart, son beau-père, avait montré une inhabileté profonde dans la direction du siège de Turin. Il avait agi contre toutes les règles en n’investissant pas complètement cette ville, en dirigeant les attaques principales sur la citadelle, qui était sans cesse ravitaillée, et en détournant du siège des forces considérables pour répondre aux demandes du duc de Savoie.

Sur l’Adige, les conditions n’étaient pas plus favorables : Vendôme, trompé comme Catinat en 1701, avait laissé passer ce fleuve au prince Eugène, qui résolut de délivrer Turin en remontant le Pô par la rive droite. Le duc d’Orléans, préoccupé de l’idée du siège, contrarié par La Feuillade, négligea de barrer cette route aux Impériaux : voyant le danger s’accroître, il proposa de prendre avec son armée la belle position qui s’étend de Valenza à Alexandrie et de défendre ainsi le Tanaro ; mais La Feuillade ne fut pas de cet avis et demanda que l’armée du [109] prince vînt renforcer celle du siège afin d’en hâter l’issue. Marsin, qui caressait le favori de Chamillart, se rangea à cette opinion, à laquelle le duc d’Orléans céda, en faisant entrer ses troupes dans les lignes devant Turin. Cependant le prince Eugène approchait, ne rencontrant aucun obstacle : tous les militaires de sens voyaient l’orage qui s’amoncelait irrésistible, car il était impossible de garder, avec des forces aussi faibles, des lignes d’une étendue de cinq lieues, qui avaient l’immense défaut d’être sans liaison et sans soutien. Il fallait, puisqu’on n’avait pas su arrêter les Impériaux, ne pas les attendre dans des lignes non défendables, mais marcher à eux bien concentrés et leur livrer une bataille d’autant plus décisive que le gain d’une action générale faisait tomber la place et qu’un insuccès laissait encore de l’espoir. Tel était l’avis du duc d’Orléans, mais Marsin et La Feuillade opinèrent pour rester dans les lignes. On y demeura ; un épouvantable désastre fut la suite de cet aveuglement : 2 000 tués, 6 000 blessés, 200 canons abandonnés, 15 000 chevaux et mulets, la caisse militaire perdus, le maréchal Marsin blessé à mort et prisonnier, parlent assez pour faire apprécier cette journée, qui ne coûta que 700 hommes au vainqueur ! L’invasion de la France avait échoué en 1705, après Hochstett ; il en fut de même après Ramillies et Turin : la vigoureuse défense de Toulon, le patriotisme de la Provence, qui se ressouvint noblement de Charles-Quint, forcèrent le prince Eugène à la retraite.

Campagne de 1708. – La funeste campagne de 1704 avait vu s’accomplir la concentration savante de Marlborough et du prince Eugène sur le Danube ; celle de 1708, pour le malheur de la France, amena le renouvellement de cette manœuvre stratégique dans les Pays-Bas. Louis XIV opposa aux Impériaux une forte armée qui devait être renforcée de 46 bataillons tirés du Rhin ; mais par des lenteurs funestes, ceux-ci n’arrivèrent pas à temps : en outre, l’armée de Flandre, qu’une main vigoureuse aurait dû diriger, était embarrassée de deux princes du sang, peu faits pour la guerre, le duc de Bourgogne et le duc de Berry, mis sous la direction de Vendôme, enlacé lui-même dans des intrigues politiques.

Le début des opérations fut heureux : Gand et Bruges tombèrent par un habile coup de main, de sorte qu’il ne restait plus qu’Oudenarde à ressaisir pour être maître de la ligne de l’Escaut. L’éloignement de Marlborough et du prince Eugène permettait de réaliser ce résultat important. Malheureusement, l’état-major français perdit un temps considérable à discuter, ce qui laissa aux coalisés le loisir d’arriver, de traverser Oudenarde et de venir prendre position au nord de cette place dans la direction où l’on signalait l’armée française. Celle-ci s’avançait enfin, mais ayant son avant-garde séparée du corps principal par un grand [111] intervalle et sans s’éclairer par des reconnaissances sur la position de l’ennemi.

Bataille d’Oudenarde. Eugène et Marlborough attaquent l’avant-garde des Français : Biron qui la commande, fait bonne contenance pour permettre à l’armée d’accourir : celle-ci arrive, mais essoufflée et en désordre ; les colonnes s’engagent les unes après les autres et sont repoussées ; les généraux coalisés débordant l’aile droite de Vendôme, la refoulent sur son centre et obtiennent un éclatant triomphe. Ce malheur coûta 10 000 hommes, dont moitié prisonniers et fit tomber Gand et Lille : la défense de celle-ci (Boufflers) jeta heureusement un glorieux reflet sur tant de désastres.

La France était cette fois sérieusement envahie mais la Providence tenait en réserve le héros qui devait la sauver, Villars, génie incomplètement dévoilé à Friedlingen, employé ensuite à des rôles secondaires, et que les journées de Malplaquet et de Denain vont immortaliser.

Campagne de 1709. Villars. – Louis XIV lui donne le commandement de son armée principale, celle de Flandre, rachetant par ce choix heureux tant de fautes et tant de mécomptes.

Bataille de Malplaquet. Nouvelle défaite des Français, mais celle-ci glorieuse, pleine d’honneur, et ayant l’effet moral d’une victoire. Le prince Eugène et Marlborough attaquèrent les deux ailes à la fois, ce qui amena Villars à dégarnir son centre qui fut alors percé, l’action fut terrible et le carnage accusé par des chiffres effrayants ; la nation française [112] semblait vouloir prouver à l’étranger que les hontes des dernières campagnes ne se renouvelleraient plus sur le sol sacré de la patrie. Les pertes des vaincus montèrent à 3 000 tués et 7 000 blessés, celles des coalisés à 8 000 tués et 13 000 blessés.

Campagnes de 1710 et 1711. – Ces deux campagnes furent laborieusement employées par les alliés à faire tomber les places de la Flandre : faute immense que des événements identiques étaient appelés à renouveler pour le salut de la France.

Campagne de 1712. – Le prince Eugène ouvrit la campagne de 1712 par le siège de Landrecies, où il apporta une présomption qui lui fut fatale : en effet, il tirait ses vivres et ses munitions d’un grand dépôt qu’il avait établi à Marchiennes sur la Scarpe, et avec lequel il ne communiquait que par un camp retranché. Ce dernier était placé à Denain sur l’Escaut, distancé de cinq lieues environ de Marchiennes et de Landrecies : l’habitude de vaincre pouvait seule expliquer ces positions allongées et contraires à toutes les règles de la prudence.

Bataille de Denain. Cette victoire, qui sauve la France et lui procure une paix honorable, est un chef d’œuvre de tactique. Le plan de Villars consiste à emporter Denain, et à faire lever aux Impériaux le siège de Landrecies en les coupant de leur dépôt de Marchiennes. L’aile gauche française attaque ce bourg et l’isole ; Villars avec la droite fait une feinte habile [113] sur le corps de siège en même temps que 30 bataillons donnent tête baissée sur Denain. Le maréchal, voyant cette dernière attaque bien prononcée, se rabat sur son centre, passe l’Escaut à Neuville et se jette sur le camp de Denain : ce point décisif est emporté, tout y est pris ou noyé. Le prince Eugène accourt de Landrecies, mais il est contenu par la garnison de Valenciennes, qui l’empêche de traverser l’Escaut et l’oblige à un grand détour : il n’arrive que pour contempler le désastre.

Charles XII. – Pendant que les grandes nations militaires de l’Europe s’épuisaient dans la guerre de la succession d’Espagne, un jeune guerrier, Charles XII, héritier de la couronne et de la gloire de Gustave-Adolphe, envahissait l’Allemagne du Nord et portait son nom jusqu’au milieu des déserts de la Russie.

Campagne de 1700. – Ses débuts sont merveilleux. Semblable à un simple officier, il s’élance sur les retranchements de Copenhague, qu’il enlève à la tête de ses grenadiers ; puis apprenant que Narva est assiégée par les Russes, il marche sur cette ville, perce les lignes des assiégeants et montre là encore une bravoure qui reporte aux temps chevaleresques.

Campagne de 1701. – Bataille de la Dwina. Passage de ce cours d’eau par Charles XII au moyen de bateaux ingénieux et à l’aide d’un stratagème qui voile sa marche aux Polonais : la victoire est encore décidée par le courage du roi, ralliant ses troupes repoussées et conquérant deux positions successives avec la fougue de Condé. [114]

Campagnes de 1702 et de 1703. – Nouveau succès des Suédois à Clissau. Marche de Charles XII sur le Bug (1703) : il passe cette rivière à la nage à la tête de sa cavalerie, comme Alexandre le Grand.

Campagnes de 1704, 1705, 1706. – La campagne de 1704 est remarquable par une révélation tactique de la plus haute importance : Auguste de Saxe, roi de Pologne, avait confié son armée au général allemand comte de Schullembourg. Assailli en avant de Gurau par la cavalerie suédoise, celui-ci forme son infanterie en un carré long dont les feux repoussent toutes les charges. La campagne suivante (1705) est un modèle d’activité : Charles XII bat les Russes séparés en plusieurs corps ; sa cavalerie accomplit des prodiges. Bataille de Fraunstadt (1706) : elle présente le tableau de dispositions excellentes annihilées par la lâcheté des troupes de Schullembourg.

Campagne de 1708. Pierre le Grand. -Dans la campagne de 1708, Charles XII, sans tenir compte des débuts de l’hiver, envahit la Russie et arrive à la Bérézina, où il trouve pour le combattre le créateur de la nation russe le czar Pierre le Grand. Feignant de vouloir forcer le passage de la rivière à Borisow et masquant ce point, le roi fait remonter le courant jusqu’à Studianka, y jette un pont et fond sur les Russes étonnés après ce succès, il s’avance sur la route de Moscou et trouve bientôt l’ennemi en position. [115]

Bataille de Smolensk. Charles, à la tête d’une simple avant-garde de 5 000 hommes, y bat 23 000 Russes. Mais alors commencent les fautes : le roi abandonnant la route directe de Moscou se détermine à aller hiverner en Ukraine : cette résolution une fois prise, la prudence ordonnait d’attendre le maréchal Levenhaupt qui amenait 15 000 hommes et qu’une marche immédiate sur l’Ukraine allait laisser isolé. Néanmoins Charles XII ordonne le mouvement sur la Desna avant d’avoir été rejoint par son lieutenant ; une déception cruelle v attendait l’armée : en effet, le roi apprend bientôt que Mazeppa, chef des cosaques, insurgés contre le czar, a vu ses menées découvertes, et a dû prendre la fuite pour échapper aux Russes. Ce malheur est aggravé par un autre, celui-ci terrible.

Levenhaupt, entouré par l’ennemi à Lesno, avait héroïquement combattu pendant trois jours derrière les chariots de son convoi, avait perdu 10 000 hommes et n’en amenait que 5 000 échappés avec lui par miracle.

Les Suédois, réduits à moins de 20 000 hommes, passèrent au milieu des boues de l’Ukraine le terrible hiver de 1709, et l’on ne saurait trop admirer la grandeur d’âme et l’impassibilité de leur jeune roi, attendant que la nature et la victoire lui ouvrent les chemins qui mènent au cœur de la puissance russe.

Campagne de 1709. – La campagne qui suit débute en effet par le siège de Pultawa [116] place qui renfermait d’immenses ressources et dont l’importance stratégique répondait à la double condition de se trouver sur la route de Moscou, objectif de tant de privations et à portée de la Pologne c’est-à-dire de la Suède. Pierre le Grand, qui comprend le prix de la position, accourt pour la garantir contre les attaques de Charles XII.

Bataille de Pultawa. Le roi, blessé quelques jours auparavant dans un combat contre un corps de secours, apprend l’approche du czar ; laissant 3 000 hommes seulement dans les tranchées, il se fait porter sur un brancard à la tête de son infanterie. Son plan consiste à attaquer les Russes de front, tandis que 5 000 cavaliers partis dans la nuit tomberont sur leur flanc : mais cette cavalerie s’égare malheureusement, et le projet du roi échoue. Le czar prescrit de son côté une manœuvre qui annonce un grand tacticien : sa cavalerie reçoit l’ordre de se porter entre les Suédois engagés contre ses positions et leurs tranchées, habile manœuvre qui a un succès décisif. Charles, qui voit briser deux fois par les boulets le brancard qui le soutient, tente un coup désespéré en prescrivant l’attaque des ouvrages russes ; mais ses lignes sont foudroyées, et la victoire se déclare pour le czar. Nous quitterons ici les traces du héros suédois qu’une balle mortelle attend dans les tranchées de Frédérichshall (1718), en remarquant qu’il était urgent de ne pas laisser dans l’ombre cette singulière figure, type de bravoure indomptable, tacticien habile, stratégiste médiocre mais [117] auquel on ne saurait refuser la passion qui avait conduit Alexandre jusqu aux rives de l’Indus.

Maréchal de Saxe. – Louis XIV, Villars, Charles XII, Marlborough, le prince Eugène, Pierre le Grand sont descendus au tombeau, laissant l’Europe fatiguée demander à la paix un baume pour ses plaies : l’art militaire semble un moment déshérité, lorsque paraissent deux capitaines qui lui donnent un nouvel élan, Maurice de Saxe et Frédéric. Le premier, fils naturel d’Auguste II, roi de Pologne, avait débuté dans la rude campagne de 1711 contre les Suédois, avait servi ensuite contre les Turcs à l’école du prince Eugène et consacré son épée au service de la France. La campagne de 1742, qu’il fit comme lieutenant-général, dévoila ses talents : ce fut en effet à sa prudente sagacité que l’armée française dut la conservation de ses communications, qui furent assurées par la prise d’Egra. Nommé maréchal (1743), il jeta un regard pénétrant sur les vices d’organisation militaire qui paralysaient les qualités brillantes des Français et proposa des changements radicaux qu’un intelligent ministre, le comte d’Argenson, suit faire accepter. Dès lors l’antique méthode de marcher à rangs ouverts et à volonté fut remplacée par la marche à rangs serrés et cadencée ; le maniement des armes, laissé jusqu’ici à la routine et au caprice, fut calqué sur celui des Suédois et des Prussiens, et les feux, qui souvent n’avaient été qu’une tiraillerie inefficace, s’exécutèrent [118] avec ensemble. De salutaires réformes atteignirent aussi le luxe de la Régence introduit dans nos armées, remirent en honneur l’instruction militaire et firent estimer pour ce qu’elles valaient les vanteries des nouveaux La Feuillade.

Campagnes de 1745, 1746, 1747 et 1748. – Une prompte moisson de lauriers prouva l’heureuse influence de ces mesures. Les victoires de Fontenoy (1745), de Raucoux (1746), de Lawfeld (1747), la prise de Berg-op-Zoom (1747), celle de Maestricht (17li8), relevèrent le prestige de la France, ébranlé par la guerre de la Succession.

L’armée française à Fontenoy était rangée sur trois lignes dans une position parfaitement choisie par le maréchal de Saxe : elle dut la victoire à sa ténacité, inspirée d’une forte discipline, et à l’emploi de la réserve au moment décisif. Les batailles de Raucoux et de Lawfeld, nouvelles victoires de Maurice, furent des rencontres sanglantes qui firent briller l’ardeur des soldats et les talents de leur général.

La campagne de 1748 prouva que le réformateur militaire et le grand tacticien était aussi entendu dans la stratégie que dans les autres parties de l’art. Les manœuvres qui aboutirent à l’investissement de Maëstricht sont, en effet, dignes de l’attention des militaires. Malheureusement, la mort frappa trop tôt (1750) cet homme illustre et laissa la France à la merci d’un génie profond et éclatant, celui de Frédéric [119].

Le grand Frédéric. – Une première guerre contre l’Autriche, composée de deux périodes (1740-1742 ; 1744-1745), faite avec l’alliance de la France, annonça à l’Europe les talents du jeune roi, auquel la guerre de Sept Ans allait mériter le nom de grand. Avant de suivre Frédéric de Prusse sur les champs de bataille, remarquons qu’à l’exemple de Gustave-Adolphe, il s’occupa de détails d’organisation trop souvent négligés : héritier d’une belle armée, formée à une discipline sévère par un père rigide, il en perfectionna les rouages, la mobilité, l’armement, les feux, et présenta tout à coup à l’Europe, dédaigneuse de sa royauté nouvelle, des troupes superbes, instruites, disciplinées, mobiles au dernier degré. Retraçons sommairement la glorieuse carrière de ce nouvel homme de guerre, général et roi absolu, plein d’esprit, de sagacité et de sang-froid.

Campagne de 1741. – Bataille de Molwitz. Feux destructeurs de l’infanterie prussienne, la victoire décidée en faveur de Frédéric par le débordement de l’aile droite autrichienne. L’histoire impartiale doit dire que cette journée fut due à la manœuvre du maréchal Schwérin, qui s’éleva sur le flanc du comte de Neupperg.

Campagne de 1742. – Bataille de Czaslau. Frédéric tourne l’aile gauche des Autrichiens et la refoule sur leur centre. Feux d’infanterie toujours terribles.

Campagne de 1744. – Le défaut de coopération de la France, dans la campagne de 1744, [120] la levée patriotique de la Hongrie en faveur de Marie-Thérèse isolent le vainqueur en Bohême et l’exposent à être écrasé : il a la sagesse de se retirer en Silésie.

Campagne de 1745. – Bataille de Hohenfriedberg. Admirable victoire. Frédéric ne montre que son avant-garde aux regards des Autrichiens, qui s’avancent confiants dans l’espoir de la surprendre. L’armée impériale débouche en effet, mais en colonnes successives, dont plusieurs sont rompues par des attaques combinées de l’infanterie et de la cavalerie prussiennes. Le prince de Lorraine, reconnaissant son erreur, prend ses dispositions pour livrer bataille, mais des feux violents, que complète une attaque à la baïonnette prescrite par Frédéric, font reculer sa ligne. Le roi ordonne alors un changement de front à toute l’armée, qui pivote sur sa gauche ; cette manœuvre, en prenant en flanc le duc de Lorraine, décide la bataille. Sérieusement affaibli par la guerre et les corps détachés, nécessaires à la garde de la Silésie, Frédéric, bien que victorieux, se détermina à un mouvement rétrograde. Il fut suivi par le prince de Lorraine, qui espérait lui infliger un désastre, mais le roi, posant un principe qu’ont observé depuis tous les grands généraux résolut de livrer bataille pour assurer sa retraite. Mémorable victoire de Soor, remportée par 18 000 hommes contre 40 000. Changement de front en arrière ayant pour pivot l’aile gauche, exécuté par l’armée prussienne sous la protection de l’artillerie : cette aile ensuite renforcée [121] met en déroute la droite autrichienne.

Bataille de Kesselsdorf, livrée aux Saxons par le prince d’Anhalt, auquel s’est réunie l’avant-garde de Frédéric aux ordres de Lehwald. L’aile gauche des Saxons est tournée, tandis que leur droite est battue.

Campagne de 1756. – Jusqu’ici on n’a pu admirer dans Frédéric que le tacticien ; mais la guerre de Sept Ans va présenter en lui l’alliance précieuse de la tactique et de la stratégie. Cette guerre, qui exposa la Prusse aux attaques de l’Autriche, de la France, de la Russie et de la Suède, eût dû étouffer en peu de temps sa puissance naissante, mais elle fut conduite en dépit de tous les principes, et les armées de la coalition agissant sans concert furent battues à mesure qu’elles se présentèrent aux coups du grand capitaine.

Bataille de Lowositz. Violent combat de cavalerie : les feux de l’infanterie prussienne, suivis d’une attaque à la baïonnette, repoussent la droite du maréchal Brown, qui prend alors une bonne position défensive. Frédéric la fait tourner en portant le duc de Bevern au-delà de son flanc gauche, et cette seule manœuvre détermine la retraite des Autrichiens.

Campagne de 1757 – Invasion de la Bohême. Les dispositions du roi pour cette opération sont pleines de beautés stratégiques.

Bataille de Prague, spectacle imposant des deux lignes prussiennes marchant en colonne avec une audace [122] inouïe devant l’armée du duc de Lorraine en position.

Frédéric, s’élevant sur l’aile droite de ce prince, l’attaque et l’enfonce après un terrible combat.

Bataille de Kolin. Le plan du roi était d’employer l’ordre oblique en attaquant par sa gauche tandis qu’il refuserait le reste de sa ligne ; mais une faute de détail empêcha ce mouvement. Il ne put rétablir le combat, et essuya un échec qui lui coûta 13 000 hommes.

D’éclatants succès allaient venger cette défaite.

Bataille de Rosbach. Soubise exécute devant les Prussiens la double manœuvre de déborder leur gauche et de la dépasser à une telle distance que le roi fût coupé de sa ligne de retraite, c’est-à-dire de Mersebourg. C’était vouloir imiter les dispositions qui avaient procuré la victoire de Prague : prétention vicieuse, car en cas d’insuccès, dit Jomini, la retraite des Français devenait impossible, parce qu’ils avaient la Saale à dos et l’ennemi sur leurs propres communications. On sait en outre quelle présomption funeste fit dégénérer cette bataille en désastre : les Français perdirent 8 000 hommes et 72 canons, cruelle expiation de leur victoire d’Hastembeck.

Bataille de Leuthen. Admirable application de toutes les règles de l’ordre oblique. Coup de maître, dit Jomini ; suffisante pour immortaliser Frédéric, ajoute Napoléon, ce juge souverain des batailles

Campagne de 1758. – La campagne de 1758 débute par la belle conception de l’invasion de la Moravie. [123] Les dispositions du roi de Prusse pour donner le change au maréchal Daun et lui faire croire à un envahissement de la Bohême sont des modèles. Le désastre d’un convoi nécessaire au siège d’Olmutz eut toute l’importance d’une défaite en privant le roi de ses magasins, et l’obligea à la retraite, comme Turenne dans la campagne de 1673 : par une inspiration profonde il la fit par la Bohême, trompant ainsi l’espoir de ses ennemis.

Bataille de Zorndorf. Ordre barbare des Russes formés en quadrilatère. Le projet de Frédéric était encore d’attaquer selon l’ordre oblique en refusant sa droite, mais les fautes de ses généraux en empêchèrent l’exécution. Le gain de la journée fut dû exclusivement à la cavalerie prussienne, conduite par l’illustre Seidlitz, dont l’ardeur n’était pas satisfaite des lauriers de Rosbach.

Bataille de Hohenkirch. Cette journée fut une surprise, mais une surprise qui ferait du maréchal Daun un général remarquable, sans les funestes lenteurs qui paralysaient toutes ses opérations. Le roi vaincu montra beaucoup de sang-froid et fit une imposante retraite.

Campagne de 1759. – Bataille de Kunersdorf, livrée aux Russes enfin réunis aux Autrichiens. Application nouvelle de l’ordre oblique. Attaque par l’aile gauche. Ici on trouve le grand général en faute, car il ne soutint pas cette aile à temps, ce qui la fit repousser : aussi, malgré des prodiges de valeur personnelle, Frédéric fut-il vaincu ; ses pertes furent énormes : 20 000 hommes et 165 canons. [124] Ce désastre n’abattit point l’illustre capitaine, qu’il faut encore prendre pour modèle dans les opérations qui terminèrent cette campagne.

Campagne de 1760. – L’année suivante, 1760, un nouveau revers, la bataille de Landshut, afflige les armes prussiennes : le général Fouquet, laissé sur ce point avec une poignée de monde, est assailli par l’armée de Laudon, battu et détruit : 1 500 hommes seulement sur 12 000 parviennent à s’échapper ; malheur causé par l’imprudent isolement de ce corps et qui imprime une tache certaine à la prévoyance et aux talents de Frédéric.

Bataille de Liegnitz. Surprise calquée sur celle de Hohenkirch, mais cette fois repoussée d’une manière brillante par le roi de Prusse.

Bataille de Torgau. Acharnement sans pareil. C’est la bataille où Frédéric s’est montré le moins supérieur : elle fut gagnée par le hasard et le bon sens du général Ziethen, qui sut profiter de l’immense faute des Autrichiens de ne s’être point suffisamment gardés du côté des étangs.

Campagne de 1761. – Les pertes essuyées dans les campagnes de 1759 et de 1760 obligent Frédéric à rester sur le pied défensif dans celle de 1761 : rejetant toutefois une défensive inerte, il prend au camp retranché de Bünzelwitz une position audacieuse. Laudon déploie de son côté des talents qui amènent la prise de Schweidnitz et augmentent l’éclat jeté sur lui par la victoire de Landshut. [125]

Campagne de 1762. – La campagne de 1762 fut remplie par le siège de Schweidnitz, que le roi dirigea lui-même et dont la bataille de Reichembach, perdue par Daun, ne put empêcher l’issue favorable. Enfin la victoire du prince Henri à Freyberg termina la guerre de Sept Ans : longue lutte si féconde pour l’art et dont les résultats furent dus à l’emploi d’une masse centrale frappant des coups successifs.

Idéal de l’art.- L’étude sommaire que nous venons de faire des grands hommes de guerre a fait ressortir les titres glorieux de chacun d’eux, ainsi que les imperfections qui tiennent soit à leur nature, soit au temps où ils vivaient. Résumons en quelques mots nos observations et essayons de trouver parmi eux l’idéal de l’art.

Alexandre flétrit sa carrière par des vices honteux, les ennemis qu’il vainquit ne furent pas toujours dignes de lui ; César fut médiocre dans ses expéditions de Bretagne et d’outre-Rhin, et il se montra cruel dans les Gaules, après la victoire. Annibal, Gustave-Adolphe et Turenne semblent irréprochables ; cependant on objecte au premier trop de circonspection et les délices de Capoue ; au second l’importance exagérée attribuée aux places fortes dans ses premières campagnes ; au dernier la légère tache de Mergentheim ainsi que des allures stratégiques parfois hésitantes. Le sang des soldats crie contre Condé, sacrifiant tout à [126] l’idée de la gloire, du reste ce terrible donneur de batailles n’égalait pas Turenne pour la stratégie. Le prince Eugène dépara ses talents par un caractère peu généreux et par une audace qui eut dû lui valoir plus tôt la défaite de Denain ; son illustre compagnon de gloire, Marlborough, fit trop souvent de la guerre un moyen de s’enrichir personnellement, et ce seul mobile l’écarte de la palme. Après ces grands noms paraissent Charles XII, type singulier, trop soldat, pas assez général, habile tacticien, mais faible dans la grande guerre, Frédéric enfin, qui touche à notre époque et s’approche le plus de la perfection : toutefois ce prince, homme des détails, grand tacticien, bon stratégiste malgré quelques fautes, opéra sur un théâtre trop restreint et manqua de cette liberté de mouvement donnée à ses devanciers, réduit qu’il fut à passer perpétuellement du bassin de l’Elbe à celui de l’Oder, pour courir au-devant de ses ennemis.

On sent que l’idéal, le maître suprême de l’art, n’est dans aucun de ces grands capitaines. Serait-il donc impossible de trouver dans le cœur et dans la tête d’un seul homme l’audace stratégique d’Alexandre, d’Annibal, de Turenne, du prince Eugène et de Marlborough, la science tactique de César et de Frédéric, l’esprit de détail de Gustave-Adolphe, la bravoure brillante de Condé et de Charles XII, la sagesse et la tempérance de Caton, le génie de l’histoire et de la science, l’âme enfin éprise de la gloire ? Cet homme cependant, expression dernière et sublime de l’art, a existé et est sorti du sein de notre France, qui a produit Napoléon Bonaparte [127].

Avant de considérer cet idéal, il importe d’assister au réveil de la nation française, dont la guerre de Sept Ans semblait avoir amoindri l’énergie militaire.

 Révolution française

La révolution jeta au-delà des frontières des armées et des généraux improvisés : les camps de la Champagne, de la Flandre, du Rhin, des Alpes et des Pyrénées, devinrent le rendez-vous de l’honneur et du génie du peuple français. Il en sortit une jeunesse ardente, animée des souvenirs antiques, et qui ne craignit pas d’affronter les méthodiques généraux du grand Frédéric. Retraçons largement les premières campagnes de la révolution qui constituent une école aussi glorieuse qu’utile.

Campagne de 1792. Dumouriez. – Les frontières sont envahies avec insolence par les soldats du duc de Brunswick ; Rosbach et Paris sont dans toutes les bouches. Mais la France avait heureusement son Fabius, l’habile Dumouriez, qui, derrière l’Argonne, organise et aguerrit la jeune armée que la patrie lui a confiée ; après quelques escarmouches, il prend résolument position à Valmy. [128]

Bataille de Valmy peu instructive au point de vue de l’art, cette canonnade sauve la France ; les Prussiens semblent ne se rappeler de Frédéric que le mode compassé des parades de Potsdam : leurs attaques échelonnées, mal faites, mal soutenues, échouent devant l’artillerie française.

Bataille de Jemmapes : bataille de front, livrée sans combinaison ; entrain irrésistible de la jeunesse républicaine, qui emporte des hauteurs fortifiées et bien défendues.

Campagne de 1793. – La levée en masse fait éclore des hommes de guerre du premier ordre. Aux noms de Dumouriez et de Kellermann, héros de 1792, il faut joindre, en 1793, ceux de Carnot, Pichegru, Jourdan, Moreau, Hoche, Pérignon, Desaix, Kléber, Masséna, Saint-Cyr, Davout, Soult, Lannes, Ney et leur maître à tous, Bonaparte. À cette génération illustre, la coalition oppose tout ce qu’elle a de talents militaires : l’Angleterre, Abercrombie ; la Prusse, le duc de Brunswick ; l’Autriche, Clairfayt, Beaulieu, Alvinzy, Kray et surtout l’archiduc Charles ; la Russie enfin son vainqueur d’Ismaïl, le farouche Souvarow.

Pichegru. Jourdan. Hoche. Clairfayt. Duc de Brunswick. – La campagne de 1793 débute par un désastre, la bataille de Nerwinden. L’attaque principale de Dumouriez, sur le centre de Clairfayt, mal liée avec ce de l’aile droite, et la tentative décousue de l’aile gauche causent une défaite qui fait perdre la Belgique et amène un nouvel envahissement de la France ; mais [129] les fautes commises par les coalisés de 1709 à 1712 furent renouvelées, et l’invasion, au lieu de pousser vigoureusement sur Paris, se laissa détourner par l’appât de Dunkerque, de Valenciennes, de Maubeuge et de Mayence, c’est-à-dire par les vues égoïstes de chacune des puissances belligérantes. Ce plan vicieux et l’énergie indomptable de la nation sauvèrent la France.

Bataille de Wattignies : lutte de deux jours. Jourdan cherche à déborder les ailes des Autrichiens. Un ordre intempestif lance trop tôt le centre des Français ; Clairfayt repousse cette attaque au moyen d’une grande partie de sa droite habilement rabattue sur les positions qu’aborde Jourdan : celui-ci ne décide l’action qu’en enlevant le point important de Wattignies, au moyen de sa droite renforcée. Cette victoire, qui délivrait Maubeuge, fut la première action de guerre de la révolution, où les manœuvres jouèrent un rôle important.

Bataille de Kayserslautern : trois jours de combat. La première journée n’offre que des attaques décousues faites par Hoche sur l’armée du duc de Brunswick : ces tentatives, renouvelées avec plus d’ensemble le lendemain, ébranlent les Prussiens ; mais une troisième journée voit échouer les efforts des Français contre les ailes du duc, qui fixe la victoire par une offensive habile de son centre.

L’échec de Kayserslautern, qui ne fit perdre que le champ de bataille, est insuffisant pour diminuer la gloire de la petite armée de la Moselle, combattant souvent sans pain au milieu [130] des montagnes contre des positions formidables et les meilleurs soldats de l’Europe.

La fin de la campagne de 1793 dénota les talents de Hoche et de Pichegru, agissant, le premier, dans les Vosges, l’autre dans la plaine d’Alsace, et fut l’équivalent d’une victoire. En effet, ces deux généraux combinèrent si habilement leurs marches et leur concentration, qu’ils amenèrent le déblocus de Landau.

Campagne de 1794. Carnot. Moreau. Jourdan. – Des jalousies mesquines entre la Prusse et l’Autriche continuèrent à donner à l’invasion des directions excentriques. Une bicoque, Landrecies, arrêta encore en Flandre les généraux autrichiens, dont le plan avoué était de marcher sur Paris par l’Oise. Les opérations formèrent deux périodes : la première ne fut qu’une série de tâtonnements ; mais la seconde, où se révèle le génie de Carnot, ramena aux principes des grands capitaines.

Pichegru, nommé au commandement de l’armée du Nord, avait adopté un plan singulier, qui consistait à attaquer par son centre (Ferrand) le gros de l’armée du prince de Cobourg, occupé au siège de Landrecies ; pendant ce temps, les ailes devaient faire des diversions puissantes, d’un côté, sur la Sambre, de l’autre sur la Lys, à l’effet de s’élever sur les derrières des coalisés. On voit qu’un décousu grave pouvait être reproché à ce plan et amener des désastres : en effet Ferrand attaqua les Autrichiens, mais il fut battu à Troisville, [131] ce qui entraîna la chute de Landrecies. C’était le cas pour le duc de Cobourg de pousser sur Paris sans se préoccuper des attaques des ailes, qu’une telle détermination eût bientôt rappelées : loin de là, le prince resta comme paralysé dans les environs de Landrecies. Cependant l’aile droite française (Desjardins) avait marché sur la Sambre, qu’elle devait franchir, et la gauche, sous Moreau, était parvenue à battre complètement Clairfayt. Ce revers rendait urgent pour le généralissime de l’armée combinée, de se porter, avec tout son centre victorieux, au secours de sa droite, mais il se contenta de lui envoyer des renforts : quant à lui, après avoir consolidé sa gauche (Kaunitz), postée sur la Sambre, il s’obstina à rester inactif à Landrecies.

En ce moment, Carnot donnait un ordre qui lui mérite la reconnaissance de la France et qui annonce un stratégiste profond. Laissant à Guise devant Cobourg, toujours immobile et considérablement amoindri, 30 000 hommes abrités par un camp retranché, il partage le reste du centre entre les deux ailes de l’armée ; puis distinguant, avec un véritable génie, que les coups décisifs doivent être portés sur la Sambre, ligne indispensable pour les communications de l’ennemi avec le Rhin, il imagine de la forcer en dirigeant 100 000 hommes sur Charleroi. En conséquence, il organise, sous le nom d’armée de Sambre-et-Meuse, une masse de cette force, qu’il confie à Jourdan et qu’il crée facilement en faisant [132] appuyer vers la Sambre 45 000 hommes de l’armée de la Moselle. Cette combinaison était d’autant plus heureuse que l’aile droite de Pichegru (Desjardins), repoussée cinq fois par le prince de Kaunitz, dans ses tentatives sur la Sambre, avait dû se résoudre à attendre l’arrivée de Jourdan, qui amenait l’armée de la Moselle.

Cependant Cobourg semblait vouloir sortir de sa léthargie : rassuré sur sa gauche, il prit enfin le parti de marcher lui-même au secours de Clairfayt, et adopta pour cela le plan de se diriger sur Turcoing, afin de couper les Français de leur ligne de retraite sur Lille. Cette résolution n’était pas sans mérite ; mais jamais marche sur un point décisif ne fut plus pitoyablement ordonne. L’armée autrichienne se porta à Turcoing, en six colonnes séparées par de grandes distances et dans l’impossibilité d’agir de concert. Moreau, qui remplaçait momentanément Pichegru, montra dans cette circonstance une sagacité hors ligne en appréciant rapidement la valeur stratégique de Turcoing et en accourant en masse de Courtray pour garantir sur ce point si précieux à conserver.

Bataille de Turcoing. Triste page pour l’art : les coalisés, dispersés et surpris en colonnes de brigades isolées, sont facilement accablés : une partie de leur armée ne donne pas et le reste subit un désastre complet. Malheureusement, Moreau ne sait pas profiter de la victoire, et Pichegru, de retour le lendemain du [133] combat, reste trois jours dans une inaction incompréhensible : enfin il se décide à se porter à la suite des coalisés, qu’il trouve en position à Tournay.

Bataille de Tournay. On combattit sur tout le front ; l’action fut surtout acharnée à Pont-à-Chin, devant la gauche des Français, qui y rencontrèrent une résistance insurmontable. Les coalisés renforcés acquirent la victoire en débouchant en masse de ce village et forcèrent Pichegru à la retraite. Cette action, livrée seulement par une partie de l’armée de Cobourg, eût procuré d’immenses résultats si toutes les forces des Autrichiens y avaient participé, car les Français, mal engagés, y auraient essuyé un véritable désastre.

Sur la Sambre, Jourdan avait été repoussé dans un sixième passage : mais un septième avait réussi et amené la prise de Charleroi. La nouvelle de la sixième tentative faite contre sa gauche fut un trait de lumière pour Cobourg : comprenant qu’il ne déciderait la campagne qu’en agissant bien concentré et en sauvegardant, d’une manière définitive, ses communications avec sa base, il se mit aussitôt en marche avec toutes les forces disponibles, pour rejoindre le prince d’Orange. Il arriva devant Charleroi au moment où cette place venait de succomber et ordonna une attaque immédiate pour la reconquérir.

Bataille de Fleurus. Ordre de bataille des Français demi-circulaire, appuyant ses extrémités à la Sambre et couvrant Charleroi : Cobourg, au lieu d’aborder avec une forte masse un point du périmètre si étendu [134] des positions de Jourdan, éparpilla son armée en neuf colonnes. Malgré ce défaut, les deux ailes françaises furent enfoncées, et la victoire sembla longtemps se ranger du côté des Autrichiens ; le sang-froid et la ténacité du centre réparèrent la situation et forcèrent Cobourg à la retraite.

La fin de la campagne ne fut pas digne des belles conceptions de Carnot. Les vainqueurs ne songèrent pas à couper aux coalisés la route du Rhin ; Pichegru réoccupa la Belgique et attendit patiemment la chute de Valenciennes, de Landrecies, du Quesnoy et de Condé. Jourdan seul dut suivre les Autrichiens pour les rejeter au-delà du Rhin.

Bataille de la Roër. Attaque générale par l’armée de Sambre-et-Meuse des positions de Clairfayt sur la Roër : irrésistible ardeur des Français, elle procure une victoire que Jourdan aurait pu obtenir plus tôt en renforçant sa droite, qui fut un moment accablée.

Campagne de 1795. – Une idée générale, la prise de Mayence, présida à la direction des opérations de cette campagne. Pour assurer ce résultat, le vainqueur de Fleurus et de la Roër eut ordre de passer le Rhin à Dusseldorf, et Pichegru à Manheim – les deux armées, convergeant l’une vers l’autre, étaient destinées à ne former qu’une seule masse sur le Necker, concentration habilement conçue, due à Carnot, à laquelle on reproche un peu d’éloignement dans les points de départ, mais qui devait faire tomber Mayence, abandonnée dès lors à ses propres forces. On sait que la [135] trahison de Pichegru rendit ce beau plan illusoire.

Campagne de 1796 en Allemagne. Moreau et l’archiduc Charles. – Deux grands généraux, le vainqueur de Turcoing et l’archiduc Charles, se trouvèrent en présence dans la campagne de 1796. Carnot revint au plan de l’année précédente, mais avec des conditions moins favorables à cause de la perte de Manheim, tête de pont très importante enlevée aux Français par les succès de Clairfayt ; l’archiduc Charles gardait en outre toute la ligne du Rhin, et Jourdan, auquel on ne donnait plus que 45 000 hommes, avait une tâche très difficile à cause des forces imposantes qui lui étaient opposées. Cette campagne d’Allemagne, qui a en Italie un merveilleux complément, est une des plus intéressantes pour l’art : l’archiduc laisse Jourdan prononcer son mouvement et pousser jusqu’à la Lahn ; alors, prenant une détermination prompte et vigoureuse, il confie à 60 000 hommes la garde du Rhin, vole à sa droite (Wartensleben), débouche à Wetzlar et tombe avec des forces supérieures sur la faible armée de Sambre-et-Meuse. Jourdan bat prudemment en retraite et repasse le fleuve. Cependant Moreau ne montrait pas moins de talents ; profitant du départ du prince et des mauvaises dispositions de Starray et de Latour, il franchit le Rhin et enfonce les Autrichiens à Renchen et à Rastadt, contre-temps qui ramène l’archiduc devant l’armée du Rhin, placée au pied des montagnes de la forêt Noire.

Bataille d’Ettlingen. Le général français refuse habilement son aile gauche et attaque avec sa [136] droite renforcée : celle-ci, conduite par Saint-Cyr, enlève le plateau de Rothensol ; mais l’aile gauche, assaillie vivement, perd Malsch et est forcée à la retraite : la nuit met fin à une action acharnée et indécise. Le succès des Français du côté des montagnes fit craindre à l’archiduc d’être prévenu sur ses communications et coupé de son corps du Haut-Rhin (Froelich et Condé). Il jugea prudent de se retirer sur le Necker, puis sur le Danube, circonspection blâmable : car il était possible de livrer une nouvelle bataille, décisive cette fois, et de rejeter Moreau sur Kehl ; un insuccès même était sans gravité, car la retraite était toujours assurée.

Après le départ de l’archiduc, Jourdan avait passé le Rhin une seconde fois à Neuwied et attaqué Wartensleben ; à cette nouvelle le prince résolut, pour secourir son lieutenant, d’arrêter sa retraite et de reprendre l’offensive.

Bataille de Neresheim : ce fut celle où l’archiduc montra le moins d’habileté. Il attaqua avec six colonnes le front des Français : la droite de ceux-ci (Duhesme) fut battue, mais l’éparpillement de l’armée autrichienne empêcha le prince de profiter de ce succès : le centre (Saint-Cyr) rétablit le combat qui dégénéra en canonnade et dont l’effet moral fut en faveur des Français, puisqu’il amena la retraite de l’ennemi sur la rive droite du Danube, événement grave qui isolait Wartensleben.

Le moment semblait venu pour Moreau de se rabattre sur Jourdan et [137] de consommer la ruine du corps autrichien du Mayn ; mais, par une dérogation incroyable aux vrais principes suivis par Carnot depuis 1794, il reçut l’ordre de passer le Danube à son tour pour tendre la main à l’armée d’Italie.

Jourdan, après des combats heureux, notamment à Friedberg, avait poussé son adversaire sur le Mayn, franchi cette barrière et fait reculer Wartensleben jusqu’à Amberg : mais là se bornèrent ses succès. En effet l’archiduc, reprenant la manœuvre que la bataille de Neresheim l’avait obligé de suspendre, laisse Latour sur le Lech pour retenir Moreau, et, à la tête du corps de Hotze, vole par Ingolstadt au soutien de Wartensleben : mouvement aussi beau de conception que parfait dans les détails.

Combat d’Amberg. Il décèle à Jourdan la présence de renforts considérables et lui fait ordonner la retraite.

Bataille de Wurtzbourg. L’aile droite du prince Charles (Kray) enfonce l’aile gauche des Français malgré une vigoureuse résistance ; mais il ne profite pas de cet avantage, et au lieu de mettre dans la main de Kray des forces écrasantes, il prend un ordre de bataille aussi long qu’inutile, ce qui permet à Jourdan d’effectuer sa retraite en bon ordre et de regagner Nieuwied. Après cet échec, qui mettait décidément hors de cause l’armée de Sambre-et-Meuse, Moreau allait se trouver seul au fond de la Bavière, car les opérations de l’armée d’Italie n’étaient point encore assez avancées pour [138] pouvoir dégager celle du Rhin. Il était à craindre que l’archiduc, avec les talents duquel il fallait compter, se décidât à manœuvrer en masse sur ses dernières, tandis que Latour le presserait de front. Placé dans cette position délicate, il comprit la nécessité de battre en retraite et montra une entente admirable de la guerre en se déterminant à accabler Latour avant qu’il pût compter sur une diversion du prince autrichien ; c’était assurer en outre, au moyen d’un triomphe, une retraite facile et respectée.

Bataille de Biberach : la plus glorieuse pour la mémoire de Moreau avec celle de Holenlinden ; ses dispositions d’attaque contre Latour sont des modèles. Saint-Cyr, avec le centre renforcé de la réserve, aborde le centre ennemi (Baillet) et le fait reculer : cependant Desaix, avec la gauche, repousse et déborde l’aile droite (Kospoth). Un contre-temps empêche notre aile droite (Férino) de tourner de même la gauche (Mercantin) : la victoire est néanmoins complète

Ce coup d’énergie, en mettant Latour dans l’impossibilité de presser la retraite de front, n’écartait pas le danger de voir l’archiduc tomber sur le flanc droit des Français. Celui-ci n’avait, en effet, qu’une seule ligne de conduite à tenir : se porter à marches forcées sur le haut Danube et infliger un désastre à Moreau en le prévenant sur sa ligne de retraite. Au lieu de cela, le vainqueur de Wurtzbourg semble manquer d’activité et de détermination, car il ne dirige immédiatement sur le point décisif qu’un corps insuffisant de [139] 20 000 hommes (Nauendorf et Petrasch). Cette avant-garde fut impuissante à empêcher le passage des montagnes que les Français traversèrent au val d’Enfer. Moreau, présumant dès lors que le gros de l’armée autrichienne ne pourrait arriver à temps, prit la résolution de descendre le Rhin par la rive droite et de se porter sur Kehl ; mais l’archiduc avait enfin reconnu la nécessité d’une marche rapide et remontait en ce moment la vallée du fleuve.

Bataille d’Emmendingen. Les Autrichiens attaquent en quatre colonnes : la principale se heurte contre notre droite et une partie de notre centre. Saint-Cyr oublie sa vigilance ordinaire en se laissant tourner par Nauendorf, qui s’élève sur ses derrières : comme ce mouvement pouvait avoir des suites dangereuses, Moreau ordonna la retraite.

La présence certaine de toute l’armée autrichienne rendant téméraire la marche sur Kehl, Moreau y renonça et se décida à profiter du pont d’Huningue pour repasser le Rhin ; mais afin d’assurer la sécurité d’une opération aussi difficile, il résolut d’utiliser les belles positions qui se trouvent sur la rive allemande.

Bataille de Schliengen. L’archiduc forme cinq colonnes : le centre des Français est assailli avec vivacité et leur droite menacée d’être tournée ; cependant leur ferme contenance prolonge la lutte que la nuit et un acharnement extraordinaire rendent indécise. Après ces deux actes de vigueur, l’armée du Rhin repasse sur la rive gauche [140].

Telle fut cette retraite de 1796 : elle brilla par l’ordre et l’ensemble qui y présidèrent et surtout par la bataille de Biberach : mais on en a exagéré les autres mérites. Moreau n’eut en effet à compter avec aucun des grands obstacles qui font le danger des retraites, c’est-à-dire la présence sur les flancs ou sur les derrières de corps capables de barrer effectivement la route.

Cet exposé des premières campagnes de la révolution, réduit aux proportions les plus générales, suffit pour faire voir l’état de l’art lorsqu’il passe dans les mains magistrales de Napoléon. On y découvre des beautés incontestables à côté de fautes qui dénotent l’absence d’un génie profond : les victoires touchent aux défaites ; les vrais principes, entrevus, appliqués la veille, sont oubliés le lendemain. Mais ce contraste cesse tout à coup, car l’idéal qui fixe la science militaire a surgi de la lutte mémorable de la France contre l’Europe, et dès lors le récit de la guerre devient une merveille continuelle.

Bonaparte

Campagne d’Italie, 1796-1797. – Trente-cinq mille hommes en haillons dans les rochers de la Ligurie, découragés et sans discipline, forment l’armée que le nouvel Alexandre trouve en arrivant à Nice. Il l’imprègne de son âme de feu en lui parlant un fier [141] langage, pourvoit autant qu’il le peut à ses besoins et lui montre au-delà de l’Apennin les plaines fertiles où la victoire prépare ses lauriers réparateurs.

Beaulieu. Bataille de Montenotte. Elle coupe par le centre la ligne trop étendue des Austro-Sardes.

Bataille de Millesimo. Les Sardes, séparés des Autrichiens, sont accablés.

Combat de Dégo. Il enlève tout espoir de jonction entre les deux armées alliées, éperdues d’un aussi terrible début. Jamais les échos de l’Apennin n’avaient été si troublés, jamais ses gorges n’avaient vu tant de confusion et d’ordre à la fois.

Beaulieu songe un instant à rétablir ses communications avec les Sardes en faisant un long détour. Vaines illusions ! Un nouvel éclair est suivi de la foudre.

Bataille de Mondovi. Le centre du général Colli percé ; ses deux flancs menacés ; retraite opérée en toute hâte. La Sardaigne détachée de la coalition !

Feinte habile de Bonaparte pour donner le change à Beaulieu sur le point de passage du Pô. Ce fleuve, franchi à Plaisance, Beaulieu tourné, le Tessin inutile. Prompte retraite des Autrichiens derrière l’Adda.

Combat de Lodi, valeur brillante de Bonaparte, l’esprit irrésistiblement reporté au Granique. Beaulieu ramené de Savone derrière le Mincio : tous ces prodiges accomplis en un mois (10 avril au 10 mai).

Wurmser. – Wurmser succède à Beaulieu, l’offensive à la défensive. Double attaque des Autrichiens contre [142] le front, le flanc gauche et même les derrières de l’armée française. Bonaparte, tenant dans sa main la masse de ses forces, manœuvre entre ces deux attaques séparées par le lac de Garda et les montagnes qui l’enceignent.

Bataille de Castiglione : coup terrible qui fait tomber tout le plan de Wurmser ; la victoire, laissée un moment indécise par ordre de Bonaparte, est déterminée par l’arrivée subite et profondément combinée de la division Fiorella sur le flanc gauche de Wurmser.

Nouveau plan offensif de ce maréchal : deux attaques encore, non plus séparées par les montagnes du Brescian, mais par les inextricables gorges de la Brenta. Le corps autrichien du Tyrol refoulé dans les montagnes du haut Adige et coupé de Wurmser, qui marche sur Mantoue pour la délivrer. Bonaparte se jette à sa piste à travers les horribles défilés du val Sugana.

Bataille de Bassano. Wurmser, assailli en ordre de marche, n’a pas le temps de prendre des dispositions convenables. Défaite complète. Admirables combinaisons de Bonaparte pour empêcher les vaincus de gagner Mantoue : la faute d’un subalterne sauve le maréchal Wurmser, et lui permet d’échapper aux fourches caudines.

Alvinzy. – Le conseil aulique confie aux talents éprouvés d’Alvinzy la mission de délivrer Mantoue et de reconquérir l’Italie. Le nouveau général forme encore deux attaques, l’une venant du Tyrol, l’autre [143] heurtant de front la ligne de l’Adige entre Vérone et Legnago. On voit ici le défaut d’un plan qui interposait de gaieté de cœur entre ces deux tentatives la formidable position de Vérone occupée par les Français.

Bataille de Caldiéro. La force naturelle des escarpements couronnés par les Autrichiens, l’infériorité numérique et une pluie torrentielle empêchent Bonaparte de refouler Alvinzy, qui attend que les succès de Davidowich dans la vallée du haut Adige lui permettent d’enlever Vérone et de se joindre à lui. Cette partie de la campagne de 1796 offre le beau spectacle du jeune héros réduit par des détachements indispensables et les pertes de la guerre à une petite armée que les attaques rapprochées de Davidowich et d’Alvinzy menacent d’étouffer entre elles. Dans cette situation qui eût amené avec un général ordinaire la retraite sur le Mincio, Bonaparte trouve dans son génie la savante manœuvre d’Arcole, consistant à déboucher par le bas Adige sur le flanc gauche de la position de Caldiéro, à se jeter par Villafranca sur les derrières d’Alvinzy et à le couper de sa ligne de retraite.

Bataille d’Arcole. Une résistance inattendue, seul effet du hasard, rend sanglante et héroïque l’exécution de ce beau mouvement stratégique. Prompte retraite des Autrichiens sur la Brenta et dans le Tyrol.

Nouveau plan d’Alvinzy : il consiste à déboucher en masse par le Tyrol, et à diviser l’attention des Français par une attaque sur le bas Adige. Par les [144] premiers coups qui lui sont portés, Bonaparte juge d’où vient l’effort principal : il y court et heurte bientôt les masses de son ennemi, qu’il trouve éparpillées en six colonnes.

Bataille de Rivoli. Éclatant triomphe d’une force centrale frappant tour à tour des colonnes mal liées agissant sans concert ou arrêtées dans leur marche par des obstacles imprévus (1797).

L’Autriche aux abois demande à son héros du Rhin de ramener la victoire en Italie, et le jeune archiduc que la belle campagne de 1796 en Allemagne vient d’illustrer succède à Alvinzy. Il trouve le Tyrol au pouvoir des Français, Mantoue rendue, l’armée autrichienne démoralisée, celle de Bonaparte renforcée et ardente. Barrer en combattant le chemin des Alpes et de Vienne et attendre, sur la défensive, le contrecoup des événements heureux qu’il espère voir s’accomplir en Allemagne, tel fut le plan que l’archiduc adopta : c’était le plus sage dans les conditions actuelles. Mais la fougue de son adversaire ne lui permit pas une résistance pied à pied, et malgré une incontestable bravoure, l’armée autrichienne perdit en un mois toutes ses lignes de défense.

Peu après, le traité de Campo-Formio révélait à la France qu’elle avait retrouvé l’épée de Turenne et la plume de Mazarin.

Campagne d’Égypte, 1798-1799. – Ce n’est plus avec le simple regard du militaire, mais avec celui de l’historien qu’il faut considérer la campagne d’Égypte [145].

L’art de la guerre ne s’y enrichit en effet d’aucun principe nouveau, la bravoure seule, la froide bravoure opposée à l’ardeur orientale attacha la victoire aux pas des Français. Les noms de Chébreisse, des Pyramides, de Sédiman, du Mont-Thabor, de Ptolémais, vainement déguisé sous celui d’Acre, d’Aboukir enfin, éblouissent comme le soleil qui les éclaire. Alexandre, Pompée, Godefroy de Bouillon, Richard, Saint-Louis, Moïse, Sésostris, Mahomet, l’antiquité et les temps modernes confondent ici leurs souvenirs. Sur cette terre lointaine le vainqueur de Montenotte conquiert le prestige qui marque la transition du grand général au grand homme. Bientôt sa pensée, qui n’est plus emprisonnée dans les gorges de l’Apennin on les marais de l’Adige, rêve aux rivages de l’Indus et du Gange, où la France doit atteindre cette Albion que l’Océan dérobe à ses coups.

Campagne de 1799. – Cependant, ces merveilleux projets sont tout à coup arrêtés : la guerre a de nouveau jeté son souffle sur l’Europe ; l’or anglais a su détourner l’orage qui menaçait ses possessions d’Asie et couvrir de ruines la civilisation. Alors commence la campagne de 1799, une des plus mémorables des temps modernes. Elle appliqua les grands principes de l’art et embrasa le continent de la mer du Nord au golfe de Gênes ; la Suisse elle-même ne trouva plus dans ses montagnes un refuge contre les ravages des armées. L’examen des opérations de cette campagne où brillent, d’une part, Masséna, Soult, Molitor, Lecourbe, Moreau ; de l’autre ; l’archiduc Charles, Hotze, Kray, Bellegarde, Souvarow, offre un sujet d’études [146] profondes et de contrastes continuels entre l’application des principes et de lourdes fautes. Néanmoins il ne parait pas opportun d’en placer ici un aperçu même général, car ce serait revenir aux fluctuations que subit la science militaire dans les mains des plus habiles, quand ces hommes n’ont pas reçu du ciel le génie qui fait les conquérants.

Campagne de 1800. – La puissante coalition de l’Angleterre, de l’Autriche et de la Russie, l’anarchie et la faiblesse du gouvernement directoral, le réveil des partis, les revers multipliés des armées, les vieilles frontières de la France menacées comme en 1793, jettent sur une frégate au milieu. des flottes anglaises le héros qui seul pouvait sauver la patrie. Conduit par ce qu’il appelle la fortune, l’invoquant comme César dans son esquif, il débarque en France : le cri public applaudit à son initiative et salue son retour. L’État, les finances, les lois, les armées, tout sent bientôt une influence salutaire.

Le génie du grand homme, qui n’a plus à compter avec les idées de centralisation du Directoire, embrasse du fond de son cabinet les trois vallées où il semble que Dieu ait placé le champ clos de l’Europe, le Rhin, le Danube et le Pô. Plan gigantesque : Moreau, avec l’armée du Danube, va franchir le Rhin au delà du flanc gauche de Kray, couper et isoler celui-ci de l’Italie et lui rendre impossible toute jonction avec Mélas, qui tient Masséna [147] enfermé dans Gênes. Alors, Bonaparte, avec l’armée dite de réserve, se présentera par la Suisse devant la muraille des Alpes, la franchira comme autrefois Annibal et tombera ainsi que l’aigle sur les derrières de Mélas. Celui-ci éparpillé en trois corps, l’un vers Milan, l’autre au siège de Gênes, le troisième (Elsnitz) devant le Var, devait être pris au dépourvu, et fût-il même concentré, la victoire des Français ne pouvait être douteuse, car il allait être assailli par les 40 000 hommes de Bonaparte et les 30 000 de Masséna et de Suchet.

Bataille d’Engen, de Moeskirch et d’Hochstett : brillants succès de Moreau, réalisation glorieuse de la première partie du plan.

Passage des Alpes : prodiges de prévoyance, de soins, de détails.

Bataille de Marengo : nouveau et immortel triomphe du principe des réserves : la bataille longtemps disputée par un ennemi qui se voit coupé de sa ligne de retraite et réduit à combattre en tournant le dos aux Alpes qu’il menaçait naguère. Desaix, avec la réserve, décide la victoire un moment compromise, mais la paie de sa vie : malheur qui privait la France d’une de ses illustrations les plus pures, et qui jette une teinte triste sur cette belle journée.

Corollaires éclatants : bataille du Mincio et surtout victoire de Hohenlinden, le plus beau titre de gloire de Moreau. Paix de Lunéville, 1801. Paix d’Amiens, 1802. La couronne de Charlemagne sur la tête du [148] premier consul, le nom républicain de Bonaparte fait place au nom dynastique de Napoléon.

Napoléon

Campagne de 1805. – Mais bientôt la haine de l’Angleterre s’est ranimée à la vue de la prospérité de la France, et la guerre montre ses torches à l’Europe encore saignante. Un moment Napoléon songe, comme César, à jeter sur cette Bretagne indomptée ses invincibles légions, mais l’Océan défend encore son île et fait entendre le nom de Trafalgar.

Nouvelle coalition de l’Autriche et de la Russie. Une seule armée de 200 000 hommes ou plutôt sept armées dans la main de Napoléon ! Il franchit le Rhin jusqu’ici étranger à sa gloire et tout retentissant des noms de Turenne, de Condé, de Moreau, de l’archiduc Charles, et les sept torrents, comme il les appelle, se déversent sur l’Allemagne, devenue le satellite soldé de l’Angleterre.

Mack. – La campagne débute par un admirable spectacle : les siècles en effet admireront-ils jamais assez la conversion de la grande armée, faite sous les yeux de Napoléon comme dans un champ de manœuvre ? conversion dont le pivot est à Strasbourg et l’aile marchante à Mayence et à Wurtzbourg ! Passage du Danube par l’armée française. Mack, d’abord le long de l’Iller face à la France, puis le long de l’Iller [149] encore, mais le dos tourné au Rhin. Trouble indicible de ce maréchal, qui voit les Français à Augsbourg sur sa ligne de retraite fermant la route qui devait amener les Russes à son soutien. Eperdu, ne sachant se retirer à temps, ni par le Tyrol, ni par la Bohême, entouré par un cercle qui se resserre sans cesse, le malheureux Mack se jette dans Ulm, comme Wurmser dans Mantoue : il y capitule au bout de quelques jours avec les 33 000 hommes qui lui restent d’une belle armée de 70 000, et ces merveilles, accomplies en 20 jours, ont coûté 1 500 hommes à la France

Kutusof. – Les Russes s’avancent à leur tour, fiers de leurs succès d’Italie, pleins de mépris pour ces Autrichiens leurs alliés qui, disent-ils, se sont laissé prendre comme des enfants.

Bataille d’Austerlitz. Le centre des Austro-Russes percé au moment où leur armée, en marche devant Napoléon, veut, comme à Rosbach, déborder sa droite et le couper de Vienne, sa principale communication. 17 000 hommes dont plus de 5 000 ensevelis dans les gouffres des lacs, 180 canons, 40 drapeaux, sont les trophées de ce coup de foudre qui aboutit à la paix de Presbourg.

Campagne de 1806. – L’Angleterre semblait atteinte au cœur, mais il lui restait pour défendre sa cause la Russie, dont le jeune souverain brûlait de venger Austerlitz, et une nation militaire jusque dans ses princesses, qui prétendait ramener les beaux du jours du grand Frédéric. Délire fatal, cruellement expié ! [150]

Le plan général des coalisés présente le même défaut que celui de la campagne précédente : les Prussiens sont exposés seuls aux coups de Napoléon, tandis que les Russes, toujours lents, mettent 10 mois à se réorganiser et à arriver sur la Vistule. Celui de Napoléon se rapproche des conceptions de 1805, et peut se résumer ainsi : pénétrer par le haut Mein au-delà du flanc gauche des Prussiens, en position vers Erfurth, les couper de la Saxe, de Berlin et de l’Oder, c’est-à-dire de leurs alliés, les combattre seuls, les détruire et marcher aux Russes.

Duc de Brunswick. – Les Français débouchent en effet par les sources de la Saale ; le duc de Brunswick, au lieu de livrer bien concentré une bataille défensive dont la perte même lui laissait une retraite assurée sur Magdebourg, s’effraie de la manœuvre tournante de Napoléon. Inférieur à Kray, qui en 1800 resta inébranlable dans sa position d’Ulm, malgré les démonstrations de Moreau, le général prussien ne pense qu’à opérer sa retraite sans combattre, et l’Elbe seul lui paraît une barrière suffisante ; détermination aussi funeste au point de vue de l’art que fatale au moral d’une armée de 150 000 hommes qui ne parlait que de combats et de gloire.

Davout. – Batailles d’Iéna et d’Auerstædt, toutes deux livrées le même jour à trois lieues de distance, par l’armée prussienne morcelée en deux corps. La première est en quelque sorte une bataille d’arrière-garde ; elle est gagnée par Napoléon, au moyen du débordement [151] simultané des deux ailes du prince de Hohenlohe. 27 000 hommes, 200 pièces de canon, 60 drapeaux perdus ! L’autre, soutenue par le maréchal Davout avec 26 000 hommes, contre le duc de Brunswick et le roi de Prusse en personne, qui en commandaient 66 000, est le triomphe de la ténacité française. Elle débuta comme les Pyramides et finit comme Aboukir ; la valeur défensive de notre infanterie, souvent mise en question, y fit ses preuves immortelles : 12 000 hommes. 115 canons, furent les résultats glorieux d’une bataille livrée dans les champs mêmes de Rosbach : la poursuite allait donner une couleur merveilleuse à ces désastres. Les redoutables carrés de Davout, reformés en ordre déployé, poussent devant leurs baïonnettes les débris des vaincus. Ceux-ci rencontrent bientôt les fuyards d’Iéna – désordre indicible, fuite générale sur la Thuringe et le Harz, destruction en un seul jour d’une belle armée de 150 000 hommes, sans aucun espoir de ralliement. Combien l’ombre du grand Frédéric dut frémir devant une pareille catastrophe.

Passage de l’Elbe. Courses des Français sur toutes les routes. Des places fortes rendues à des hussards ! La Prusse réduite à l’état de la Hollande en 1672, le drapeau tricolore à Berlin, l’épée de Frédéric envoyée aux Invalides, qui comptent encore des vétérans de la guerre de Sept Ans, le nom de la Prusse rayé de la carte de l’Europe, son roi réfugié dans la place de Kœnigsberg ! [152]

Campagne de 1807. – Les Russes se présentent enfin pour venger leurs alliés : hivernage des deux armées en Pologne ; l’esprit de détail de Napoléon déploie ses infinies ressources ; ses ordres à cet égard sont des modèles pour les généraux obligés dès lors d’entendre l’administration des armées aussi bien que la guerre.

Benningsen.- Bataille d’Eylau. Les Russes adoptent un ordre de combat, rappelant Zorndorf ; affreuse lutte où l’art est tenu un moment en suspens, par l’inertie de 72 000 hommes, presque formés en phalange, le front couvert par 300 bouches à feu : froide journée de février ; ciel ingrat : la mort et le spectacle de la guerre, rendus plus horribles par le sol couvert de neige : la victoire enfin, décidée comme à Castiglione par Ney, débouchant sur le flanc droit des Russes. 31 000 hommes, 24 canons, 16 drapeaux, représentent les pertes de l’ennemi, achetées par la mort de 10 000 braves !

Bataille de Friedland, livrée pour sauver Kœnigsberg. Benningsen passe l’Alle au pont de Friedland : Napoléon lui laisse prendre position sur la rive gauche et ne lui oppose que le corps de Lannes, pour mieux l’attirer dans le piège ; enfin, quand l’armée russe a franchi la rivière en entier, l’Empereur débouche avec toutes ses forces et précipite dans l’Alle des ennemis assez imprudents pour combattre, ayant à dos un pareil obstacle : 25 000 hommes, 80 pièces de canon sont le fruit de ce triomphe. Traité de Tilsit. La paix rendue au continent mais [153] l’Angleterre, les yeux sur l’Allemagne et l’Espagne, prépare de nouveaux orages.

Campagne de 1809. – L’Autriche vaincue, mais non abattue, avait en trois années réparé ses pertes et réorganisé ses armées à l’aide des finances anglaises. Les premiers cris du patriotisme allemand commençaient à se faire entendre : la Prusse, réduite à 42 000 hommes, surveillée par la France et la Russie, liées depuis Tilsit par l’étroite amitié de leurs souverains, ne pouvait rien pour l’Allemagne. L’Autriche, seule, restait avec une armée de 400 000 hommes ayant à sa tête un général favori de la victoire, l’archiduc Charles. Le moment d’une guerre nouvelle était du reste bien choisi ; car, l’Espagne en feu, le désastre de Baylen, l’état des esprits créaient une situation difficile pour Napoléon, et l’obligeaient de diviser ses forces, pour constituer avec ses vieilles phalanges le fond des armées dans la Péninsule. L’Autriche jeta courageusement le gant.

Davout et l’archiduc Charles – La campagne commence par une hardiesse qui ne paraît permise qu’à Napoléon. Les Autrichiens avaient 50 000 hommes (Bellegarde) en Bohême et 150 000 en Bavière sous l’archiduc Charles. Leur plan était de remonter le Danube par les deux rives, en se tenant en communication permanente. Napoléon, qui de Paris avait d’abord opposé Davout avec 50 000 hommes à Bellegarde et 90 000 sous Berthier à l’archiduc, arrive à Donauwerth. Son projet consiste à rappeler sur la rive [154] droite du Danube, par Ratisbonne, le corps de Davout, à masser toute l’armée à Neustadt, pour tomber sur le flanc gauche de l’archiduc et le couper de l’Isar sa ligne de retraite. L’opération prescrite au maréchal Davout était des plus délicates, car elle l’obligeait à faire une marche de flanc devant l’ennemi de Ratisbonne à la l’Abens : les dispositions qu’il prit pour effectuer ce mouvement sont un chef-d’œuvre de tactique. Combat de Tengen : la vigueur des troupes de Davout induit l’archiduc en erreur en lui faisant supposer la présence en ce point de Napoléon lui-même, avec toute son armée, ce qui montre combien la valeur des soldats est utile aux combinaisons de la stratégie : la jonction des Français s’opère.

L’archiduc appelle à lui vers Tengen son frère Louis, que le corps de Hiller a ordre de remplacer dans les positions d’Abensberg. Bataille d’Abensberg. Le prince Louis, bien que réuni au corps de Hiller, est écrasé par Napoléon, coupé et rejeté sur Landshut. 10 000 hommes, 8 drapeaux et 12 canons, sont les chiffres éloquents des pertes des Autrichiens dans cette première bataille.

Après avoir ainsi mis hors de cause la gauche ennemie, Napoléon apprend la perte de Ratisbonne et la possibilité de voir Bellegarde joindre l’archiduc Charles : prompt comme la pensée, il se rabat sur cette ville avec une grande partie de ses forces. Les Autrichiens pensaient en effet ressaisir la fortune, et leur plan pour atteindre ce résultat n’était pas sans [155] habileté : il avait pour but d’enlever Abach, c’est-à-dire de tourner à son tour l’aile gauche de Napoléon, et de s’établir même sur ses derrières. En conséquence, l’archiduc avait marché sur Abach avec 36 000 hommes, laissant à Eckmühl, pour barrer sans retour la route de Ratisbonne, les corps de Rosenberg et de Hohenzollern, c’est-à-dire 45 000 hommes.

Bataille d’Eckmühl. Davout attaque les Autrichiens dans leurs positions d’Eckmühl : Napoléon se porte sur le même point avec Lannes et Masséna : cette concentration écrase les corps de Rosenberg et de Hohenzollern ; victoire éclatante : 10 000 hommes, 15 drapeaux, 16 canons perdus.

Le prince Charles, engagé dans sa marche vers Abach, apprend bientôt ce désastre ; il se hâte alors de rétrograder vers Ratisbonne, passe sur la rive gauche du Danube, où il se joint à Bellegarde et se retire en Bohême, laissant l’archiduc Louis et Hiller abandonnés à leurs propres forces sur l’Isar. Ce mouvement faisait perdre l’espoir de sauver Vienne, mais conservait la chance de présenter encore à Napoléon une armée de 120 000 hommes, dont le morcellement seul avait causé les défaites, mais qui, concentrée cette fois, était prête à les venger.

Entrée de Napoléon à Vienne c’était la seconde fois que la victoire l’y amenait. Le prince autrichien prend position sur la rive gauche du Danube, décidé à en défendre l’accès avec toutes ses forces. Gigantesque projet de Napoléon, de [156] franchir un obstacle tel que le Danube, devant une armée de 120 000 hommes : que sont les passages du Rhin de 1796 et de 1800, auprès d’une pareille tentative ?

Masséna et Lannes. – Premier passage du Danube et bataille d’Essling. Les éléments seuls arrachent une victoire complète : l’armée française est coupée en deux par une crue subite qui brise ses ponts : lutte terrible soutenue sur la rive gauche par les corps de Lannes et de Masséna manquant de munitions. Ils reviennent enfin sur la rive droite, conservant un ordre admirable sous les boulets de 300 bouches à feu. C’était être vainqueurs que de n’avoir pas été jetés dans le fleuve : cependant cette bataille, qu’on peut appeler l’Eylau de l’Allemagne, en raison du nombre effrayant des victimes, fut chantée comme une victoire par le patriotisme germanique. 27 000 hommes du côté des Autrichiens, 16 000 du côté des Français avaient été frappés ! Chiffres lugubres qui plongent le cœur dans de douloureuses méditations. L’illustre Lannes succomba dans cette journée de géants, après avoir fait l’admiration de l’armée ; les larmes des soldats furent son plus bel éloge.

Bataille de Wagram. Nouveau passage du Danube sous le double fracas de la foudre et de 109 pièces de canon. L’archiduc Charles surpris : le passage effectué par toute l’armée avec une promptitude remarquable : bataille livrée dans la plaine du Marchfeld, acharnée comme Essling, mais décisive. La gauche des Français un moment menacée, se rallie sous la [157] protection, la première fois usitée, de 100 pièces d’artillerie réunies en une seule batterie : la victoire est assurée par Davout, qui avec l’aile droite enfonce et prend à revers le flanc gauche de l’archiduc. Les Autrichiens, refoulés de toutes parts perdirent 33 000 hommes dont 9 000 prisonniers, 20 canons, 10 drapeaux ; les pertes des Français s’élevèrent au chiffre effrayant de 18 000 hommes.

La bataille de Wagram, suivie du traité de Vienne, pacifia le continent, sauf toutefois l’Espagne, où les Anglais organisèrent une guerre fatale et ruineuse, cause principale des malheurs de la France, qu’une entreprise funeste, l’expédition de Russie, allait précipiter.

Campagne de 1812. – Au moment où éclate la guerre de Russie, trois puissances se partagent l’Europe et le monde : l’Angleterre restée la reine des mers ; la Russie dont l’avenir en Orient touche à sa réalisation, et qui est maintenue dans l’alliance française par de larges concessions sur le Danube ; la France enfin avec son glorieux souverain, obéi de Cadix à Hambourg, tenant l’Allemagne sous ses pieds, comprimant avec 250 000 hommes la résistance de l’Espagne, et étendant les limites de son empire plus loin que celles de Charlemagne.

La rupture avec la Russie, en venant de nouveau troubler l’Europe tranquille de fait sinon moralement, déchaîna une rage frénétique qui saisit tous les cœurs : il suffit en effet de jeter les yeux sur le continent européen [158] en 1812 pour n’y apercevoir qu’un vaste camp : 250 000 Français combattent en Espagne 300 000 Anglais, Espagnols et Portugais, tandis que 600 000 hommes sous la main de Napoléon se préparent à assaillir les armées au moins aussi nombreuses d’Alexandre. Le total de ces forces donne 1 750 000, chiffre qui rappelle les invasions asiatiques et ces grandes migrations de peuples qui renversèrent, le monde romain.

Le Niémen est franchi par le nouveau Charles XII ; l’armée russe fuit vers ses déserts, combattant quelquefois et mettant le feu aux villes qu’elle est obligée d’abandonner. Après deux mois de marches, Napoléon arrive à Wiasma : quelques froids prématurés, une grande diminution de l’armée qui, malgré de magnifiques apparences, n’est plus celle d’Austerlitz et d’Iéna, une certaine répulsion à pousser plus avant éprouvée par les plus braves et les plus dévoués, conseillaient de s’arrêter et de remettre au printemps la gloire d’entrer à Moscou.

Napoléon y songea sérieusement et donna ses premiers ordres en conséquence ; mais bientôt une force occulte, irrésistible, action de la Providence sur les grands hommes comme sur les plus obscurs, le porte à pousser en avant jusqu’à ce qu’il ait saisi l’armée russe, cette proie fugitive qui depuis quelques jours semblait se dérober moins.

Kutusof. – Bataille de la Moskowa, livrée à 800 lieues de Paris : attaque de front des positions retranchées des Russes combinée avec un débordement de [159] leur aile gauche : lutte épouvantable, fracas de 1 200 pièces de canon. Napoléon, rendu circonspect par une résistance terrible, frappé d’apprendre les pertes énormes que chaque heure amène dans les rangs d’une armée si loin de ses ressources, se contente d’un succès ordinaire en ne portant pas à sa droite les troupes qu’il tient en réserve. Grâce à cette prudence qui coûte à son génie, Kutusof peut abandonner le champ de bataille sans désastre.

La victoire avait encore accordé une faveur, mais à quel prix ! Du côté des Russes 40 000 hommes, du côté des Français 20 000 avaient été atteints par le fer et le feu !

Cette bataille livra Moscou, mais Moscou en flammes après quelques jours d’une occupation trompeuse. Obligation absolue de battre en retraite – froids rigoureux, pénible marche des vainqueurs découragés par la victoire même. Pareils à des loups affamés qui sortent des forêts, les Russes se jettent sur les traces des Français. Mémorables souffrances, hors de proportion avec celles de Xénophon et du maréchal de Belle-Isle : 250 000 hommes contre 100 000, puis contre 80 000 ; 50 000 et enfin 24 000 ! Débandade de 30 000 hommes, que les douleurs physiques éloignent du drapeau ; froid de 21 degrés. Batailles de Malo-Jaroslavetz et de Krasnoë : héroïsme sans égal. Longues files de bagages et de canons abandonnés faute d’attelages. Cosaques se jetant en vautours sur cette proie facile, routes encombrées de blessés ou de malheureux [160] endormis par la douleur ou un peu d’eau-de-vie : sommeil sans réveil ! L’ombre de Charles XII présente à ceux auxquels la pensée est restée : passage miraculeux de la Bérésina, dernier acte de ce véritable drame qui engloutit sous les glaçons les débris d’une armée de 600 000 hommes.

Quittons ces lugubres scènes pour admirer le génie qui, n’ayant plus à lutter contre les éléments, va jeter dans la campagne de 1813 de prodigieux reflets.

Campagne de 1813. – Napoléon fait appel à la jeunesse française, et 300 000 hommes sont bientôt opposés aux armées russes que la défection de la Prusse transporte immédiatement au cœur de l’Allemagne. Semblable dans cette campagne au grand Frédéric, il va manœuvrer sur l’Elbe et sur l’Oder, dans la partie même du bassin de ces fleuves qui a vu les exploits de ce célèbre capitaine.

Blucher. – Il débute à Lützen, nom fameux déjà, et qu’illustre encore l’ardeur des conscrits de la France opposée à l’acharnement des coalisés, et surtout des Prussiens. Le centre des Français est un moment percé, mais Napoléon arrive avec sa garde, réserve immortelle et dont les services vont devenir si précieux. La victoire est acquise par la reprise de Kaïa, héroïquement défendu, et par le débordement des deux ailes des coalisés. Portes des Français, 18 000 hommes ; pertes des coalisés, 20 000 : effrayant début.

La poursuite des vaincus est faite avec lenteur, car notre cavalerie, restée sous les neiges de la Russie, [161] n’est pas encore reformée. Décidés à une nouvelle rencontre, ils s’arrêtent sur la Sprée, à Bautzen, près des célèbres positions de Hohenkirch.

Bataille de Bautzen. Deux journées de combats. Victoire complète de Napoléon : attaque de front facilitée, comme à Eylau, par le mouvement de Ney, qui débouche avec 60 000 hommes en arrière du flanc droit des coalisés. Pertes éloquentes encore : Français, 13 000 hommes ; coalisés, 24 000.

L’Autriche, impatiente de prendre part à une lutte dont l’exclusion pour elle consommait sa ruine dans l’esprit de l’Allemagne, lève enfin le masque, et malgré l’alliance de famille qui l’attache à Napoléon, adhère à la coalition. La France est alors assaillie par 500 000 hommes qui disposent de 1 200 bouches à feu et d’une superbe cavalerie : elle n’a pour résister que 250 000 hommes, 15 000 chevaux et 400 canons.

Schwarzenberg. – Bataille de Dresde. Choc de deux journées : attaque du centre et de la droite ennemis par les Français, la gauche tournée par Murat, à la tête de la cavalerie, et détruite dans le ravin de Plauen. Victoire décisive et à jamais glorieuse, qui rappelle les jours heureux d’Iéna et désarme ceux qui prétendent que depuis Essling, Napoléon ne remportait ses succès que par les massacres de son artillerie. Poursuite acharnée des vaincus, sabrés cette fois sur toutes les routes de la Saxe qui conduisent aux montagnes de la Bohême. Ce coup terrible [162] coûte à la coalition 34 000 hommes, dont moitié prisonniers, et 10 000 aux vainqueurs.

Pourquoi faut-il mêler maintenant aux noms de Lutzen, de Bautzen et de Dresde ceux de Kulm, de la Katzbach, de Gross-Beeren et de Dennewitz ? Il semble que partout où n’est pas Napoléon, en Allemagne comme dans cette fatale péninsule qui retentit du canon des Arapiles et de Vittoria, il semble que les lieutenants de l’Empereur, las de la guerre ou effrayés de leur tâche, perdent non pas leur cœur mais la confiance en eux-mêmes.

Cette série de désastres, dont aucun ne frappa Napoléon lui-même, mène tristement dans les belles et plaines de Leipzig, célèbres déjà, elles aussi, et devenues en 1813 les champs Catalauniques de l’Allemagne. Choc de 400 000 hommes et tonnerre de 1 300 bouches à feu ! Un cercle de fer ayant la grande ville de Leipzig pour centre, cercle dont trois journées de combat diminuent successivement le rayon, constitue l’ordre de bataille des deux armées. Bataille de géants : la disproportion numérique, la trahison des Saxons au milieu du combat arrachent la victoire à Napoléon. L’histoire frémit en considérant le sang répandu dans cette lutte du désespoir : les Français eurent 27 000 hommes hors de combat, les coalisés 49 000, ce qui fait un total de 69 000 hommes, et surpasse en horreur les épouvantables journées d’Eylau, d’Essling et de la Moskowa.

La catastrophe du pont de l’Elster et une nouvelle [163] bataille, celle de Hanau, devaient encore grossir le nombre des victimes de cette guerre.

Bataille de Hanau. Défection des Bavarois : de Wrède, leur général, veut jouer sur le Mayn le rôle de Tchitchagof sur la Bérézina, et couper la route de France à l’héroïque armée de Leipzig. Cette route d’honneur est bientôt conquise, et de Wrède battu, ayant la Kintzig à dos, est obligé de hâter sa retraite pour éviter un désastre : sa tentative lui coûte 11 000 hommes, et 3 000 seulement aux Français.

Campagne de 1814. – Ce n’est plus pour conserver sa prépondérance en Europe, pour garder l’Italie et les villes anséatiques, que la France épuisée est obligée de combattre, mais pour défendre sa limite du Rhin, acquise par vingt ans de guerre, barrière glorieuse que l’Europe veut reprendre. Six cent mille hommes, le cœur gonflé de rancunes et de menaces, se présentent devant les frontières de l’Empire trop négligées et non préparées à une pareille épreuve. A la fin de décembre 1813, de nouveaux barbares franchissent, comme sous Marius et sans plus de résistance, le fleuve sacré de la Gaule : bientôt la vieille France elle-même, celle de Louis XIV, est écrasée sous le poids de l’étranger. La Flandre, la Lorraine, l’Alsace, la Franche-Comté, la Bourgogne, sont inondées de ses troupes partagées en trois grandes armées, ainsi réparties : au nord, les Prussiens et les Russes de Bulow et de Wintzingerode, au centre en Lorraine, l’armée de Silésie (Prussiens et Russes) sous Blucher ; [164] au sud, celle de Bohême sous Schwarzenberg, qui s’avance par la Bourgogne et qui se compose des Autrichiens, des Bavarois et des Wurtembergeois. La Champagne, l’héroïque Champagne, est le point de ralliement de ces trois masses.

Pour défendre la France, Napoléon disposait de 86 000 hommes, les uns, jeunes gens inexpérimentés, portant encore l’habit de leur village, les autres, formant un sublime contraste, vieux soldats de la vieille et de la jeune garde, attachés à ses victoires depuis Marengo, et s’apprêtant à venger avec leurs baïonnettes la majesté outragée du pays. L’Empereur quitte Paris, qu’il confie, ainsi que son fils, au dévouement des gardes nationales, et arrive à Châlons.

Blucher. – Combat de Saint-Dizier. Napoléon tombe sur une division que Blucher a placée à Saint-Dizier, pour faire croire qu’il se dispose à descendre la Marne, taudis qu’il marche sur l’Aube pour se joindre à Schwarzenberg. Après avoir écrasé cette division, l’armée se jette à la piste du général prussien, dont le combat précédent vient de lui révéler l’isolement.

Combat de Brienne. Touchant spectacle : Napoléon applique les principes de l’art, dans le lieu même où son enfance les avait médités : Blucher surpris, vaincu, écrasé et refoulé sur la Rothière.

Blucher. Schwarzenberg. – Jonction des deux armées de Silésie et de Bohême. Bataille de la Rothière : attaquer le centre des Français et combiner cette attaque avec des manœuvres tournantes constitue le plan des [165] coalisés. 170 000 hommes contre 32 000 ! La lutte soutenue avec héroïsme jusqu’à 10 heures du soir. Cette bataille sans exemple est un éternel monument à la gloire de Napoléon et des armées françaises : elle coûte à l’ennemi 9 000 hommes et aux Français 5 000, ainsi que 54 canons, ces derniers abandonnés et non conquis.

La concentration des coalisés, amenant une énorme disproportion de forces, avait, comme à Leipzig, procuré la victoire : il était donc indispensable pour ceux-ci de rester réunis et de marcher en une seule masse, soit par la vallée de la Seine, soit par celle de la Marne ; mais la présomption d’une part, le désir de rallier Bulow et Wintzingerode, ce qui n’était nullement indispensable, la nécessité plus admissible de se diviser pour vivre, la jalousie surtout des états-majors firent commettre aux alliés l’immense faute de leur séparation. Blucher dut marcher sur Paris en descendant la Marne, Schwarzenberg en suivant la Seine.

L’Empereur Napoléon, disposant de masses de 300 000 hommes, disparaît ici pour rappeler le général Bonaparte et la petite armée d’Italie : les huit jours compris entre le 10 et le 18 février présentent le héros de Castiglione et de Rivoli, placé entre la Seine et la Marne, se jetant tantôt à gauche sur les Prussiens, tantôt à droite sur les Autrichiens et leur infligeant une série de défaites qui commandent l’admiration. Jamais le succès d’une force centrale, tombant comme la foudre sur des corps séparés, ne fut mieux accusé [166] ni plus décisif ; les retours du lion pourchassé, resserré, traqué, comme dit le général Foy, furent si terribles que les vainqueurs de Leipzig et de la Rothière se demandèrent un moment s’ils ne reviendraient pas sur le Rhin.

Blucher. – Blucher se dirigeait sur Paris avec l’ardeur de 1813 ; sa marche s’en ressentait ; ses corps, séparés les uns des autres, étaient hors d’état de se soutenir. Napoléon se porte de Nogent-sur-Seine à Sézanne, et après une route des plus pénibles à travers les fondrières champenoises, débouche sur le flanc gauche de l’armée de Silésie. Il tombe sur Olsuwief à Champaubert (10 février), le surprend isolé, enfonce ses deux ailes et lui fait perdre 5 000 hommes, 20 canons et 4 drapeaux. Le lendemain, il court à Sacken, le plus avancé vers Paris, ce but de convoitise ardente ! Arrivé à Montmirail, (11 février), il y trouve ce général qui à la nouvelle de la présence des Français, était revenu sur ses pas, avait appelé à lui Yorck et pris ses dispositions de combat.

Bataille de Montmirail. L’Empereur se place de manière à barrer sans retour la route de Châlons, c’est-à-dire celle par laquelle Sacken, qu’il suppose moins présomptueux, doit chercher à rejoindre Blucher. Sans attendre Yorck, qui accourt de Château-Thierry et après une vive canonnade qui couvre de boulets le front des positions françaises, Sacken veut forcer et tourner l’aile gauche de Napoléon, établie au village de Marchais. Il y porte sa droite, qui reste mal liée [167] avec son centre, placé à l’Epine-aux-Bois alors la manœuvre d’Austerlitz est renouvelée : pendant que notre gauche cède peu à peu le terrain vers Marchais, Napoléon fond sur l’Epine-aux-Bois et l’emporte. Immense désastre : 9 000 hommes, 30 canons, 6 drapeaux, sont les titres glorieux de cette action qui ne coûte aux Français que 800 hommes.

Le 12, car cette immortelle armée, ardente à venger la virginité de ces contrées, ne connaît point le repos, combat de Château-Thierry : destruction presque complète de la division Yorck : 8 000 hommes, 20 canons, 5 drapeaux !

Le 13, Marmont, laissé eu observation à Étoges, signale l’approche de Blucher vers Vauchamps, avec la division Ziethen : Napoléon accourt de Château-Thierry.

Bataille de Vauchamps (14 février). Attaque faite contre tout le front de Blucher, secondée par le débordement de ses ailes : victoire décisive : poursuite acharnée ; 8 500 hommes, 22 canons, 15 drapeaux en sont les trophées, et ce nouveau prodige, qui n’était pas le dernier, n’a exigé qu’une perte de 300 hommes. La nuit même qui suivit la bataille, les débris des Prussiens qui essayaient de goûter quelque repos à Etoges, furent surpris et perdirent encore 4 000 hommes et 20 canons.

La moitié de I’armée de Silésie avait succombé sous ces coups accablants, le reste, en tronçons séparés, courait éperdu sur les routes de Champagne ; les [168] désastres de 1806 frappaient tous les souvenirs, surtout ceux des Prussiens ; mais, malgré ce qu’ils avaient de terrible, la consolante pensée d’avoir à sa gauche la grande armée de Bohême, à sa droite les corps de Wintzingerode et de Bulow, derrière soi 100 000 hommes de réserve, releva les courages.

Schwarzenberg. – Cependant l’armée de Bohême a descendu la Seine, poussant facilement devant elle les faibles corps de Mortier et de Victor. Bientôt le fleuve est forcé, à Nogent, et l’ennemi, se répandant dans la Brie, arrive jusqu’à la petite rivière de l’Yères. Encore un pas, et les tours de Notre-Dame montreront l’horizon de la terre promise.

Ces tristes nouvelles ramènent Napoléon vers la Seine : il arrive à Guignes : les combats de Mormant, de Nangis et de Villeneuve, livrés le même jour (17 février), révèlent cruellement son retour aux coalisés et leur coûtent 6 000 hommes et 11 canons ; le lendemain est plus brillant encore.

Bataille de Montereau (18 février). L’ennemi combat comme à Friedland, ayant une rivière à dos, la Seine : mais il rachète le vice de cette position par un formidable front d’artillerie et d’obstacles naturels. Violent combat que les fautes des lieutenants de Napoléon rendent très meurtrier : absent au début de l’action, l’Empereur paraît enfin : nouvelle attaque de front de la gauche du duc de Wurtemberg, tournée en même temps par la route de Melun. Défaite des coalisés, leur retraite à travers les ponts et la ville de [169] Montereau, sous les boulets français. Désastre indicible qui enlève à l’armée de Bohême 7 000 hommes, 4 drapeaux et 40 canons : nos pertes, élevées à 1 700 hommes, eussent été moindres sans les fautes commises. Cette victoire ramena d’un seul coup Napoléon à Troyes et termine l’immortelle semaine de février 1814, objet d’étude et d’admiration pour le militaire et le citoyen.

Blucher. Wintzingerode. – Blucher, que ses défaites rendent plus acharné à la ruine de la France, avait réorganisé son armée et marché en avant, faisant reculer sans peine les maréchaux Mortier et Marmont, réduits à quelques milliers d’hommes. Ici la fécondité du génie de Napoléon se montre de nouveau : son plan, conçu avec une rapidité dont nul n’a donné l’exemple avant lui, consiste à se porter, par Jouarre, sur les derrières des Prussiens, à les couper de Reims et de la Marne, c’est-à-dire de Wintzingerode et de l’armée de Bohême, pour les jeter ensuite dans l’Aisne. A la nouvelle du retour de l’Empereur sur la Marne, Blucher rétrograde sur Reims, mouvement qui ne changeait pas la situation et retardait à peine d’un jour la ruine de l’armée de Silésie. Mais bientôt un coup de bonheur inespéré, la capitulation fatale de Soissons, lui livre le passage de l’Aisne et assure sa jonction avec Bulow et Wintzingerode : la belle manœuvre de Napoléon était déjouée par cet incident funeste, impuissant toutefois pour délivrer Blucher des coups que la concentration des Français permet de lui porter [170]. L’Empereur passe l’Aisne, se jette à sa suite et le trouve posté, à la manière de Wellington, dans la forte position de Craonne.

Bataille de Craonne (7 mars). Lutte terrible, attaque simultanée des deux ailes de Blucher : effroyables ravages de l’artillerie, qui rappellent Eylau aux mêmes ennemis. Retraite des coalisés sur Laon, avec perte de 7 000 hommes : les Français avaient dû acheter le succès par des sacrifices supérieurs.

Cette nouvelle victoire, qui n’avait donné que le champ de bataille, fait souhaiter la fin d’une lutte aussi disproportionnée : elle plonge le cœur dans de patriotiques tristesses et l’attache à la muse mélancoliquement voilée du poète chansonnier montrant le héros accablé, réduit souvent à sécher ses habits au feu des chaumières.

Fidèle à la tactique anglaise, Blucher prend à Laon une position encore plus forte que celle de Craonne.

Bataille de Laon. Deux journées héroïques encore : la nature avait trop fait pour la défense et les moyens de l’attaque étaient trop illusoires : après un combat acharné contre la droite des coalisés, que Napoléon prend à revers, il est obligé de se retirer sur Reims avec un sacrifice de 4 500 hommes. Ce malheur est suivi d’un autre : Marmont perd en effet dans la nuit qui suit la bataille un parc de 40 canons, enlevé par surprise.

La victoire avait coûté 8 000 hommes à Blucher, mais 8 000 hommes immédiatement remplacés par les réserves, tandis que la France épuisée ne pouvait plus [171] compter sur un soldat. Napoléon compense toutefois ce revers en emportant Reims, qu’il arrache au corps du général Saint-Priest, nouvel ennemi qui arrivait par Rethel du blocus de nos places frontières, où il avait été relevé par les renforts que l’Europe envoyait. Glorieuse journée qui enlève aux Russes 6 000 hommes et 11 canons.

Schwarzenberg. – Il était temps pour l’Empereur de revenir sur la Seine, où déjà l’ennemi avait atteint Provins : il s’y porte par Epernay ; marche savante qui avait pour but de se jeter sur les derrières de l’armée de Bohême, et d’exécuter contre Schwarzenberg le plan qui n’a pu réussir sur l’Aisne. Malheureusement il s’aperçoit bientôt qu’il a appris la guerre à ses ennemis, car le généralissime recule à temps, et Napoléon ne peut obtenir qu’une bataille dont les conditions paraîtraient téméraires si ce roi de l’art n’avait pas pour vaincre des moyens inconnus aux généraux ordinaires.

Bataille d’Arcis-sur-Aube (20 mars). Les 90 000 hommes de l’armée de Bohême ne peuvent réussir à jeter dans l’Aube les 23 000 Français que Napoléon leur oppose !

Après cette miraculeuse bataille, le héros, voyant que le salut de la France ne pouvait être obtenu que par un coup d’éclat, conçoit un projet gigantesque. Il consiste à ne laisser devant les armées de Bohême et de Silésie que ce qui est indispensable pour garantir Paris d’un coup de main, à se porter avec 50 000 hommes [172] par Saint-Dizier vers Metz et Strasbourg, et à y rallier les garnisons du Nord et de l’Est, et à se placer avec 400 000 hommes sur les communications des coalisés. Cette manœuvre hardie reposait sur la résistance de Paris pendant quelques jours, et Napoléon ne doutait pas de la bonne contenance de sa capitale, qui avait pour bouclier son patriotisme, ses gardes nationales, les 15 000 hommes de Mortier et de Marmont, et qui contenait sa femme, son fils et ses frères.

On sait qu’une dépêche interceptée, adressée de Paris à Napoléon, et représentant la situation comme désespérée, c’est-à-dire la résistance impossible, ne contribua pas peu à déterminer les généraux de la coalition à persévérer dans leur marche en avant sans se laisser détourner par le mouvement de l’Empereur. Cependant il importait d’entretenir celui-ci dans ses illusions stratégiques ; aussi décida-t-on dans l’état-major combiné, et cela avec une habileté incontestable, d’opposer à Napoléon un corps considérable de cavalerie qui pût servir de rideau et faire supposer le retour des armées de Silésie et de Bohême accourant à la défense de leurs communications. Mais le grand général n’est pas dupe de cette combinaison : un seul combat, celui de Saint-Dizier, le dernier de cette campagne, lui avait révélé le mouvement des coalisés sur Paris, il revient à marches forcées. Malheureusement, les événements avaient une issue désastreuse : Paris, défendu avec énergie par les débris des maréchaux Mortier et Marmont, mais soumis à des influences politiques regrettables, [173] Paris avait subi le sort de Vienne, de Berlin, de Madrid et de Moscou !

Telle fut cette mémorable campagne de France : il n’en est point où l’art ait été plus fécond et plus hardi ; celle de 1796 offre avec elle des analogies nombreuses, mais la disproportion exorbitante des moyens assure à la campagne de 1814 une incontestable supériorité. D’ailleurs ces deux modèles bien étudiés constituent à eux seuls un vrai cours de stratégie et de tactique, offert aux généraux dont la tâche sera limitée à une zone d’une moyenne étendue, et qui n’auront pas à renouveler les manœuvres de Marengo et d’Ulm, prenant l’Europe entière pour théâtre de leurs combinaisons.

Campagne de 1815. – Pour finir l’esquisse de la carrière extraordinaire de Napoléon, il nous reste à indiquer les belles applications qu’il sut faire de l’art dans la campagne de 1815, campagne de quatre jours seulement, mais dans laquelle la France donne à l’Europe des preuves terribles de sa valeur.

À l’aspect de son vieux drapeau rapporté de l’île d’Elbe, l’armée abandonne les lys de la royauté, malgré la gloire qu’ils rappelaient aussi, pour s’attacher aux couleurs qu’elle avait montrées à toutes les capitales de l’Europe. En deux mois, Napoléon, redevenu l’homme du retour d’Égypte, réorganise la France impériale, et une armée de 250 000 hommes que doit suivre bientôt une réserve de 100 000, court aux frontières.

La coalition avait rappelé les masses qu’elle avait [174] jetées sur la France en 1814, mais elle avait laissé dans les Pays-Bas, Blucher avec 120 000 hommes, et Wellington avec 80 000.

Se mettre à la tête de l’armée du Nord (124 000 hommes, 22 000 chevaux et 350 canons), se jeter sur Wellington et Blucher laissés en Belgique, les détruire avant l’arrivée de l’Europe en armes, courir ensuite aux forces que les alliés ne pouvaient lui opposer que lentement et successivement, les aborder à leur tour précédé du prestige de succès éclatants, telle fut la combinaison générale et profonde de Napoléon.

Pour battre les deux armées qui occupaient la Belgique, l’Empereur adopte le plan qui a inauguré la campagne de 1796, le plan de Montenotte : remarquant que Wellington placé vers Bruxelles et Blucher vers Namur sont tout aussi mal liés que Beaulieu et Colli, il se détermine à percer leur centre, à tomber sur les Prussiens pour les refouler sur le Rhin à moitié détruits, à revenir vers Wellington, le battre et l’acculer à la mer où il n’aurait pas cette fois la ressource d’un Torres-Vedras.

Passage de la Sambre par les Français (15 juin). Wellington et Blucher, sentant le vice de leur position, concertent habilement de se concentrer : c’est à empêcher cette concentration, trahie par tous les mouvements de l’ennemi, que Napoléon va s’appliquer.

Blucher. – L’armée française débouche de Charleroi dans les plaines de Fleurus, qui sont d’un glorieux augure pour elle : Ney avec 45 000 hommes [175] est opposé aux Anglais, qui accourent à la rencontre des Prussiens, mais qui ne peuvent dévorer les distances. Le but de Napoléon est atteint : Blucher, surpris dans sa marche vers ses alliés, et ayant encore fort en arrière une partie de son armée sous Bulow, est obligé de s’arrêter et de combattre.

Bataille de Ligny (16 juin). Acharnement inexprimable : la victoire acquise aux Français par une attaque de front, que les fautes de Ney et de Drouet d’Erlon empêchent de décider rapidement en débordant le flanc droit des Prussiens : cette journée coûte 10 000 hommes, mais les pertes de Blucher se montent à 18 000 hommes atteints par le feu, 2 000 prisonniers, 8 drapeaux et 30 bouches à feu : il faut y joindre, ce qui n’est pas moins grave, 12 000 hommes courant à la débandade dans toutes les directions.

Ney et Wellington. – Combat des Quatre-Bras (16 Juin) livré aux Anglais par Ney, en même temps que l’on se battait à Ligny : le maréchal s’était mal engagé, avait fait donner ses troupes successivement et dut rétrograder sur Frasnes.

Napoléon donne à Grouchy 33 000 hommes, pour achever la poursuite des Prussiens et surtout pour s’interposer continuellement entre eux et les Anglais, tout en restant lié au gros de l’armée, désormais massée contre Wellington : il se porte ensuite avec 25 000 hommes auprès du maréchal Ney. Le général anglais, apprenant son arrivée, bat prudemment en retraite, ne voulant pas engager d’affaire décisive [176] avant sa jonction avec Blucher, dont il ignore le désastre.

Grouchy, laissé en avant de Ligny, montre dans la journée du 17 une lenteur funeste et tombe dans la fatale persuasion que Blucher s’est retiré vers Namur et le Rhin ; il se dirige à sa poursuite de ce côté. La vérité, la malheureuse vérité, il eût fallu la chercher, la trouver, la pressentir au moins dans Blucher rejoint par Bulow, se retirant sur Wavre et inclinant de plus en plus sur les Anglais.

Le 18, date de douloureuse mémoire pour tous les cœurs français, Grouchy se ravise et pousse à son tour sur Wavre ; mais, pendant le temps perdu, Blucher a marché à perte d’haleine, laissant à Wavre, pour occuper les Français, la division Thielmann, rideau fatal qui leur masque un drame qu’ils entendent toutefois, car à trois lieues sur leur gauche, une violente canonnade annonce une grande bataille, Que fallait-il faire ? suivre les instructions générales de Napoléon, prescrivant de satisfaire à la double condition de ne pas perdre les Prussiens de vue et de rester toujours en communication avec lui. Grouchy négligea cette seconde partie de la question, méprise funeste que l’histoire doit attribuer au seul aveuglement et nullement aux mauvaises passions.

Wellington. Blucher. Ney. Bataille de Waterloo (18 juin). Pendant ces hésitations, le sort de la France se décidait ; 170 000 hommes en accablaient 69 000 !

Première bataille livrée aux Anglais seuls, c’est-à-dire [177] à 75 000 hommes placés dans des positions qui rappellent celles de Talaveyra et de Busaco. Enlever à ceux-ci les fermes retranchées et le château de Goumont, qui protégeaient leur front, feindre une vive attaque sur leur droite pour assaillir sérieusement leur extrême gauche et mieux les couper des Prussiens qui peuvent survenir, fut le plan qu’adopta Napoléon. Les malheurs de 1813 et de 1814, les fautes nombreuses commises depuis le début des hostilités, avaient habitué l’Empereur à ne plus compter sur ses lieutenants comme aux jours heureux d’Austerlitz : il admettait donc la chance la plus défavorable, celle de l’arrivée de Blucher et sa participation à la bataille, participation qu’il voulait rendre inutile : mais en tenant compte de cette éventualité, il lui était impossible d’imaginer que Blucher survenant pendant l’action, Grouchy n’arriverait pas de son côté avec ses 33 000 hommes. C’est cependant le coup terrible qui devait lui arracher sa nouvelle couronne, pour ne lui laisser que l’auréole du malheur ! On sent qu’une chance existait, la plus heureuse incontestablement, c’était de gagner la bataille contre Wellington le plus promptement possible, de sorte que Blucher, s’il devait arriver, trouvât tout décidé et restât devant les 95 000 Français de Napoléon et de Grouchy (défalcation faite des pertes probables éprouvées contre Wellington) : ce fut la pensée de l’Empereur.

Résistance opiniâtre des Anglais sur tout leur front, l’attaque par la droite renforcée, confiée à Ney [178] échouée par suite de fautes tactiques, qu’on est étonné de voir commettre par des hommes tels que Ney et Drouet d’Erlon. Ténacité héroïque des Anglais. En ce moment, un horizon néfaste montre de profondes colonnes s’avançant sur notre flanc droit. Plus de doute, ce sont les Prussiens, mais Grouchy avec eux ! Hélas ! ce n’étaient que les premiers, car Grouchy, acharné à une ombre trompeuse, était à Wavre. Wellington uni à Blucher : les Anglais passent de la défensive à l’offensive. Attaque simultanée du front de Napoléon par Wellington et de son flanc droit par les Prussiens. Les Français font face des deux côtés. L’Empereur, qui garde un sang-froid admirable, forme son plan dans ces nouvelles conditions : il a pour objet de se débarrasser des Prussiens, puis de revenir aux Anglais. L’ardeur de Ney, qui charge sans son ordre à la tête de toute la cavalerie, empêche de le tenter, et la bataille continue avec acharnement sur le front et sur le flanc droit. Dans ce moment, en effet, le maréchal, fougueux comme à Elchingen, s’élançait de lui-même sur le plateau du mont Saint-Jean. La cavalerie et la première ligne d’infanterie anglaise sont renversées ; la deuxième, abordée par nos cuirassiers avec la même furie, succombe à son tour ; la troisième parvient seule à contenir l’ouragan. Semblable au héros d’Auerstaedt, Wellington passe d’un carré à l’autre, anime ses vieux soldats d’Espagne, leur dit qu’il faut mourir sur place pour l’honneur de l’Angleterre : ils répondent par une fermeté vraiment admirable : leurs [179] feux destructeurs, la fatigue, l’épuisement bientôt, arrêtent les cavaliers de Ney, et après des prodiges dignes des preux, nos cuirassiers sont obligés de regagner le bord du plateau.

Cependant une bataille non moins violente se livrait à notre droite, où 80 000 hommes en attaquaient 15 000 ! Lutte épouvantable dans le village de Planchenoit que la jeune garde est obligée d’abandonner, ce qui découvre nos communications. Alors Napoléon harangue deux bataillons de sa vieille garde et leur ordonne de venger l’échec de la jeune : spectacle à jamais admirable de ces 2 000 vétérans, joignant corps à corps les Prussiens dans Planchenoit, et entassant 2 000 cadavres dans les rues de ce malheureux village.

Il importait d’achever contre Wellington l’œuvre intempestive de Ney : Napoléon se porte dans ce but sur la Haie-Sainte, avec dix bataillons de la garde et les dispose pour l’attaque des Anglais. La garde s’élance : décharges terribles des carrés de Wellington. La garde s’avance conservant ses rangs ; mais en ce moment, des cris de panique se font entendre derrière ces braves, une partie de la droite de l’armée vient de céder en désordre le terrain aux Prussiens. C’en était fait, la victoire nous était arrachée à huit heures du soir, au moment où il était encore permis, non d’obtenir un succès éclatant (la méprise de Grouchy en interdisait l’espoir), mais enfin de se maintenir pour recommencer le lendemain, comme à Seneffe, cette fois avec l’aide de Grouchy [180].

Comment dire maintenant la retraite, l’héroïsme de Napoléon, de Ney, de Friant, de Michel, de Cambronne, l’héroïsme du 1er régiment de grenadiers de la garde, celui du 95e de ligne et enfin la mort des 300 braves du 2e bataillon de grenadiers, qui, semblables aux soldats de Léonidas et aux obscurs paysans de Fère-Champenoise, gardèrent leurs rangs en carré, puis en triangle, jusqu’à ce que battus en brèche par le canon, ils tombèrent tous pour jamais !

Telle fut cette bataille de Waterloo, qui, malgré de récentes gloires, est encore à venger.

Napoléon est renversé, le grand artiste disparaît, Sainte-Hélène est réservée à celui qui avait parcouru l’Europe à cheval : mais il reste sa science, la science de la guerre portée par lui à son apogée et dont l’humanité a déjà fait de nombreuses et terribles applications.

Il nous reste donc à examiner le côté de l’art dans les principales guerres qui ont eu lieu depuis 1815, et à présenter des appréciations générales sur l’importance que les éléments nouveaux de la civilisation ont acquise dans la science militaire [181].

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IIIe Partie : les XIVe, XVe et XVIe siècles 

[69] Résurrection de l’infanterie. Découverte des propriétés balistiques de la poudre, le canon, l’arquebuse. – La première moitié du XIVe siècle voit s’opérer une révolution radicale dans la tactique en créant les éléments qui servent d’enfance à l’art moderne : l’infanterie renaît, les propriétés balistiques de la poudre sont découvertes, le canon inventé ; bientôt l’idée d’armer les hommes de petits tubes en fer aboutit à l’arquebuse. Ce sont ces quatre éléments, conséquence l’un de l’autre, qui font de l’origine du XIVe siècle le point de départ d’une période qui va mener de progrès en progrès jusqu’aux temps modernes. Un coup d’œil rapide sur l’histoire militaire du XIVe et du XVe siècle nous montrera la fortune n’accordant que de rares faveurs à la tactique féodale, et se rangeant au contraire du côté des inventions nouvelles.

Les Suisses. – La résurrection de l’infanterie comme force principale des armées fut due au patriotisme ; ce fut pour défendre leurs montagnes que les Suisses opposèrent aux chevaliers de Léopold d’Autriche une armée exclusivement composée de fantassins [70] qui reçut dans les défilés de Morgarten le baptême de la victoire (1315).

Edouard III. – Cet exemple produisit des résultats décisifs, et la bataille de Crécy (1346), si fatale à la France, fut une preuve de l’emploi de plus en plus fréquent de l’infanterie. On voit en effet, dans cette journée, Édouard III composer sa première ligne de 10 000 archers bien embusqués et appuyés par des bombardes, qui étaient l’artillerie de l’époque. Philippe VI, dépourvu de canons, n’en attaque pas moins les Anglais, il engage tout d’abord ses habiles arbalétriers génois, mais ceux-ci, s’avançant à découvert, sont écrasés par les traits et les boulets. Le roi de France, impatienté, foule alors ses propres fantassins sous les pieds de ses hommes d’armes, et s’élance pour livrer bataille selon l’antique usage ; mais après des prouesses inouïes, ses chevaliers sont complètement mis en déroute et périssent en grand nombre.

Le Prince Noir. – Il suffit de considérer les dispositions que le Prince Noir prend dix ans plus tard (1356), à la bataille de Poitiers, pour juger de la véritable révolution opérée dans les idées militaires. L’armée anglaise avait pris position au sommet d’une colline qui avait pour accès un étroit défilé bordé de haies dans lequel le roi Jean s’engagea imprudemment. Son avant-garde ayant pénétré dans l’obstacle y fut accueillie par les traits des archers anglais, partant des buissons qui bordaient le chemin, et ne put continuer sa marche malgré tous les renforts qu’elle [71] reçut ; au même instant une partie de l’armée française donnait dans une embuscade habilement ménagée sur son flanc. Le général anglais, profitant du désordre, fit descendre ses troupes de leurs positions et tomba sur les Français qui furent complètement vaincus. Cette défaite eut les proportions d’un désastre : le roi de France et une grande partie de ses chevaliers tombèrent dans les mains des vainqueurs après des prodiges d’une inutile vaillance.

Les deux terribles leçons de Crécy et de Poitiers furent néanmoins insuffisantes pour ouvrir les yeux de la noblesse française et une nouvelle défaite de la journée d’Azincourt (1415) dut lui prouver ce qu’il en coûterait désormais de mépriser l’infanterie et de se présenter au combat dans une vicieuse position tactique.

Du Guesclin, Jeanne d’Arc. – Malgré cet aveuglement, quelques esprits tenaient compte des progrès tactiques accomplis, et il faut saluer ici la vaillante épée de Du Guesclin, ce héros de la seconde moitié du XIVe siècle, ainsi que la vierge martyre qui jette sur notre histoire militaire, au XVIe siècle, un reflet merveilleux. Du Guesclin et Jeanne d’Arc apprécièrent l’infanterie comme elle le méritait, mais après eux la routine, rouille tenace et funeste, reprit le dessus.

Les Suisses et Charles le Téméraire. – La chevalerie française, toujours dédaigneuse des fantassins, crut pouvoir s’en passer et conserver sa manière de combattre en se faisant soutenir toutefois par de fortes [72] masses d’artillerie. Cet essai fut infructueux : Charles le Téméraire, qui le mit en pratique, apprit à Granson et à Morat ce que les Anglais avaient si admirablement saisi, c’est-à-dire que dans un pays accidenté (le duc de Bourgogne choisit inhabilement ses champs de bataille dans ces conditions) le cavalier, quelque brave qu’il soit, ne peut lutter avantageusement contre le fantassin.

Des désastres aussi multipliés, faiblement compensés par quelques succès remportés par l’ancienne tactique (Rosebeck 1382 et la Birse 1444), amenèrent enfin les chevaliers français à imiter leurs émules d’Angleterre et à ne plus considérer les troupes de pied comme un ramassis inutile, bon seulement au service des troupes légères. L’organisation de l’armée que Charles VIII conduit à la conquête du royaume de Naples montre l’accroissement de plus en plus grand de l’infanterie et de l’artillerie. Ce prince avait, en effet, 20 000 fantassins choisis parmi les agiles paysans de la Bretagne et de la Gascogne, ou empruntés aux montagnes de la Suisse, plus 1 336 canons dont 1 200 à main ; enfin la cavalerie se composait de 9 000 chevaliers, fraction encore considérable et qui restant longtemps stationnaire va contribuer elle-même à l’augmentation de l’infanterie, arme dont la cavalerie n’est que l’auxiliaire.

Louis XII, successeur de Charles VIII, continua à s’avancer dans une voie résolument ouverte, et s’attacha au développement de l’infanterie qui devint au XVIe siècle le fond des armées.

[73] Infanterie espagnole. – Mais la France était entrée tard et comme malgré elle dans cette route du progrès : aussi fut-elle devancée non seulement par les Suisses et les Anglais, mais encore par une puissance dont l’infanterie brilla d’un vif éclat, et garda près de deux siècles le premier rang parmi les armées de l’Europe : nous venons de prononcer le nom de l’infanterie espagnole. Nombreuse, appréciée, armée du mousquet, sobre, rompue aux marches et conduite par des généraux tels que Gonzalve de Cordoue, Antoine de Leyva et Pescaire, cette infanterie remplit le XVIe siècle de ses exploits. Séminara, Cérignole, le Garigliano signalent sa valeur dans la campagne de 1503 ; dans celle de 1512, à Ravenne, elle soutient seule la retraite et quitte le champ de bataille sans être entamée et avec un aplomb admirable. Peu après, la victoire de Pavie (1525) achève la réputation de ces fantassins, qui restent jusqu’à Rocroy les plus redoutables de l’Europe.

Infanterie française. – Cependant l’infanterie française se formait sur ces beaux modèles et voyait à sa tête des chevaliers qui ne croyaient pas déchoir en la commandant. Entraînée par Gaston de Foix, Bayard, Louis d’Ars, le comte d’Enghien, Montluc, d’Alègre, Molard, elle montra bientôt les brillantes qualités qui la distinguent, et elle était déjà devenue excellente après les campagnes d’Italie qui furent son glorieux et difficile apprentissage.

Renaissance militaire. La seconde moitié du XVIe siècle, ensanglantée par des guerres nombreuses, fut [74] une époque de renaissance militaire. Elle reconstitua les trois armes, montra leur proportion, leur importance comparative, et assura surtout le triomphe de l’infanterie. Partout, en effet, s’organisèrent de solides fantassins ; les fantassins suisses, les fantassins espagnols, ceux-ci arrivés à leur apogée, l’infanterie anglaise, l’infanterie française et les landsknechts allemands. Cette époque tourmentée produisit des généraux d’action mais pas un génie militaire. Gonzalve de Cordoue, Antoine de Leyva, le marquis de Pescaire, le duc d’Albe, Alexandre Farnèse, Don Juan d’Autriche, Charles VIII. La Palisse, Louis d’Ars, Bayard, Gaston de Foix, François Ier, La Trémoille, Fleuranges, le comte d’Enghien, Montluc, les trois Guises, le prince de Condé, Coligny, Henri IV, furent les illustrations de ce siècle. Malgré la gloire qui s’attache à leur nom et leur mérite varié, ils constituent des figures militaires insuffisantes pour marquer les étapes de la stratégie et même de la grande tactique : le génie du temps fut de comprendre la nécessité de la combinaison des armes, et le mérite principal des hommes de guerre que nous venons de citer consista dans son accomplissement.

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