Introduction 

I – Le vocabulaire de la petite guerre

1. Richesse des mots, richesse de l’héritage

L’expression de “petite guerre” était consacrée par l’usage, au milieu du xviiie siècle. Pourtant, les contemporains ne l’utilisaient pas systématiquement. Cerner les contours de cette tactique n’est donc pas toujours simple de prime abord.

Même les auteurs de traités portant exclusivement sur la petite guerre ne se privaient pas de faire usage d’expressions diverses, dont certaines étaient désuètes au xviiie siècle. Ainsi, lorsque Ray de Saint-Geniès évoque les précautions à prendre pour défendre un camp ordi­naire, il conseille d’envoyer la cavalerie en parti et utilise ce vocabu­laire hérité du xvie siècle : “La cavalerie s’ouvre de nouveaux passages dans les endroits les plus convenables ; on lui donne par écrit les lieux où elle doit battre l’estrade, c’est plus sûr”[1]. Or, c’étaient les Stradiots qui battaient l’estrade, cette cavalerie légère albanaise qui se jeta sur les bagages de l’armée de Charles VIII à la bataille de Fornoue (1495)[2]. “Estrade” est un mot suranné dès 1694 : “il n’est plus en usage que dans ces deux phrases usitées parmi les gens de guerre. Battre l’estra­de [en italique dans le texte], qui signifie, Battre la campagne avec de la cavalerie pour avoir des nouvelles des ennemis. Bateurs d’estrade”[3]. Saint-Geniès n’est pas le seul écrivain militaire à se complaire dans l’emploi de ce vocabulaire à la longue histoire. On trouve encore “battre l’estrade” chez Beausobre, La Roche, Lacuée de Cessac[4]. Sous la plume d’autres écrivains militaires, tels que Sionville ou Aubert de La Chesnaye des Bois, l’expression vient naturellement, sans que soit recherché un quelconque effet de style[5]. Rien que de très sérieux et instructif, dans le Dictionnaire militaire de La Chesnaye ; point de recherche littéraire, comme on pourrait en soupçonner Cessac[6], ni d’effet “d’époque”. Mais s’il est un auteur que l’on peut encore moins soupçonner d’effet de style, c’est Maurice de Saxe, général saxon au service de France, qui écrivait un français approximatif assorti d’un nombre de fautes impressionnant[7], même en tenant compte des fluctua­tions orthographiques de l’époque[8]. Sous sa plume, c’est son langage courant qui transparaît : écrivant en 1732 à son père, le roi de Pologne Auguste II, pour lui représenter les avantages de la levée d’un corps de troupes légères et la composition que ce dernier devrait avoir, le comte de Saxe insiste bien sur le service spécifique d’une telle troupe par rapport à l’armée de ligne. “Tout leur service journalier ne doit consis­ter qu’en une troupe de cinquante, qu’ils doivent donner pour les pro­menades & courses du Général ; mais ils doivent tous les jours avoir plusieurs partis dehors pour battre l’estrade, selon que le Général le leur indiquera”[9].

Autre héritage du passé, on lit plus d’une fois que les hussards et les troupes légères étaient comme des “enfans perdus” de l’armée, en référence à la manière particulière de combattre qu’avaient ces prati­ciens de la petite guerre. Joly de Maizeroy explique ainsi l’origine de cette expression : “Comme on sentoit le besoin [à l’époque du roi de France François Ier] d’avoir des gens qui fissent les fonctions des vélites chez les Romains, on se contentoit de détacher quelques troupes d’arquebusiers, ou de prendre des gens de bonne volonté qui alloient à la petite guerre, & servoient un jour d’action sous le nom d’enfans perdus”. Il les qualifie aussi d’“escarmoucheurs”[10]. L’image était encore fréquemment utilisée au xviiie siècle : Turpin de Crissé, en 1754, explique que les hussards doivent “être journellement exposés comme les Enfans perdus de l’Armée”[11].

Que des mots du xvie siècle fussent encore utilisés deux siècles plus tard montrait peut-être la pérennité, l’actualité constante, de cette guerre en style indirect au sein de l’art de la guerre en général, à travers les siècles. C’était, certainement, témoigner des héritages et d’une part de continuité dans la façon de la pratiquer. C’était en tout cas ajouter à la richesse étonnante du vocabulaire pour la dénommer, et en souligner, aussi, le caractère en partie mouvant dans le temps (puisque les termes qui l’exprimaient se démodaient, en dépit de leur emploi durable), et imprécis pour une période donnée (au vu du nombre de noms de sens voisin dont on l’affublait).

Au xviiie siècle, faire la petite guerre, ce pouvait être en effet “aller en parti” (Saint-Geniès, Feuquière) ou faire “la guerre de parti” (Guignard)[12], “envoyer [des troupes] à la découverte”[13], “faire des courses”[14] ; c’était aussi “harceler”[15] ou “inquiéter”[16] l’ennemi ; c’était faire “la guerre de détail”, comme le montre Bohan qui, s’appuyant sur la guerre de Sept Ans et sur les avis du maréchal de Broglie et de Frédéric II, écrit : “Tels sont les exemples et les autorités qui me déterminent à l’avis d’avoir une cavalerie particulière, destinée aux avant-gardes, aux découvertes, aux enlèvemens de postes, aux escortes, aux convois, aux attaques imprévues, à la guerre de détail enfin, que la cavalerie proprement dite ne peut faire avec avantage, parce qu’elle est montée sur des chevaux trop grands, et qu’elle a des hommes trop élevés pour faire des courses rapides et continuelles, qui la mineraient infailliblement”[17]. Des détachements qui pratiquaient la petite guerre au xviiie siècle, on disait encore qu’ils menaient des “combats particuliers”[18] ; que c’étaient des “détachements perdus”[19]. On pouvait, de façon plus vague, parler de “rencontres”[20] ; on pouvait, en fonction du type de troupes en action, “houzarder” ; on pouvait “faire l’insulte”[21].

Le baron d’Espagnac[22], dont les relations des campagnes de la guerre de Succession d’Autriche sont minutieuses et détaillent souvent des accrochages entre détachements, est le plus représentatif des mémo­rialistes de son temps quant aux synonymes désignant la tactique de petite guerre. Évidemment, sous sa plume, les termes qui rapportent les étapes d’une attaque par surprise sont les mêmes que pour une bataille : on marche sur l’ennemi, on enveloppe, on attaque, on tue, on bat en retraite, on craint d’être coupé, etc. Tout cela s’applique autant chez d’Espagnac à l’attaque d’un corps de uhlans (lanciers) des Volontaires de Saxe par des hussards ennemis, par exemple, qu’à l’enlèvement d’un poste ou au compte-rendu d’une bataille. Il est plus pertinent de repérer les mots qui révèlent une opération de petite guerre sans que l’auteur la détaille : termes globaux désignant vraiment cette tactique. On a recensé ces termes, pour la guerre de Succession d’Autriche, d’après l’Histoire de Maurice, comte de Saxe (édition de 1773). La “petite guerre” y est présente, bien sûr. Mais l’expression même n’est pas très fréquemment employée[23] ; “faire des courses” n’apparaît qu’une fois[24] ; il en est de même des “alarmes continuelles” par lesquelles le maréchal de Saxe tenait les ennemis. La fréquence observée n’est guère plus grande pour “harceler”, “empêcher [ou interrompre] la communica­tion” (2 occurrences), pour les risques d’“insulte” ou d’“incursion” des ennemis (3 occurrences)[25]. Alors ? Dans le langage courant, celui des officiers sur le terrain – on le suppute car, pour écrire ses récits de campagne, d’Espagnac se basa en grande partie sur la correspondance entre la cour et les officiers à l’armée, à laquelle il eut accès ; il en cite parfois des pièces –, dans ce langage courant, donc, ce dont on parlait le plus fréquemment, c’était “d’inquiéter” l’ennemi dans ses subsistances, dans ses communications, inquiéter un fourrage, une arrière-garde, “donner de l’inquiétude” aux assiégeants ou aux assiégés d’une ville, etc.[26].

D’autre part, au xviiie siècle, l’expression de “petite guerre” semble l’emporter sur celle de “guerre de partis”, usitée surtout au siècle précédent pour désigner cette tactique. Werner Hahlweg est d’avis que les Français furent à l’origine de l’expression de “petite guerre” ; il fait remarquer son emploi au xviiie siècle, mais ne la date pas[27]. Avant W. Hahlweg, Max Jähns pensait aussi que l’invention de l’expression était française[28]. Les traités spécialisés qui parurent, d’abord en France, au xviiie siècle, portent bien en titre “La petite guerre” ; à la différence, par exemple, d’un chapitre du Gouverneur d’Antoine de Ville qui, au xviie siècle, portait sur les “parties de guerre” ; à la différence aussi de ce fameux traité de Folard demeuré introuvable aujourd’hui, écrit vers 1689, au titre fluctuant selon les auteurs qui en parlent, mais qui tous évoquent un traité sur la “guerre de partisans” ou sur les “partis de guerre”[29]. Certes, Guignard (dans son École de Mars) comme Feuquière (dans ses Mémoires), publiés au xviiie siècle et lus par la plupart des officiers cultivés du milieu dudit siècle, parlent de “guerre de partis”. Mais ces deux auteurs restaient des hommes du règne de Louis XIV plus que du xviiie siècle.

L’expression de “petite guerre”, que l’on trouve déjà, à l’occa­sion, au xvie siècle[30], prit donc le pas dans les écrits, au fil du xviiie siècle, sur celle de “guerre de parti”. Puis elle fit florès jusqu’à la fin du siècle, et au-delà. On la trouve employée chez les biographes de Maurice de Saxe, d’Espagnac et Néel, dans des journaux de souvenirs tel celui du chevalier de Ray, dans les dictionnaires, tel celui de La Chesnaye, dans des mémoires manuscrits destinés aux bureaux de la Guerre comme celui de Scouand, ainsi que dans des traités sur l’art de la guerre, tels ceux de Turpin de Crissé, Joly de Maizeroy et Warnery[31].

Cette petite guerre était la guerre du quotidien. Est-ce pour cela que l’on ne prenait souvent pas la peine, qu’on fît la “guerre de partis” au xviie siècle, ou la “petite guerre” au xviiie, d’aller jusqu’au bout de l’expression, se contentant souvent d’envoyer ou d’aller “à la guerre”, ce que tout un chacun comprenait comme “envoyer quelqu’un [ou aller] faire la petite guerre” ? À propos du titre du traité de fortification passagère de Lecointe[32], E.-G. Léonard dit : “On se souvient que ‘la guerre’, c’est la guérilla des partisans”[33]. On disait qu’un parti ou un détachement va à la guerre, revient de la guerre ; que l’on mène, ou que l’on conduit, une troupe à la guerre[34]. C’était usuel dans les traités sur l’art de la petite guerre, et dans ceux sur l’art de la guerre en général. Cela l’était encore plus dans la correspondance des officiers à l’armée ; où l’expression entière de “petite guerre” apparaît finalement assez peu, proportionnellement. Nous l’avons observé entre autres en dépouillant entièrement, pour 1746, la correspondance relative à Simon-Claude de Grassin ainsi que celle qui concernait son régiment, dit “Arquebusiers de Grassin”. Ce colonel de troupes légères écrit le 13 juillet au comte d’Argenson, secrétaire d’État de la Guerre : “…J’ai actuellement 500 hommes a la guerre du coté de Westerloo [Westerlo], Heverbote [Averbode], Montaigue [Montaigu] et Diest”. Les exemples du même type sont nombreux[35]. Mieux que cela : “faire la guerre”, au milieu du xviiie siècle, c’était faire la petite guerre. Le comte de Ségur, pendant la manœuvre de la Mehaigne, en août 1746[36], écrivit à Maurice de Saxe : “…Lorsque j’auray huit bataillons et dix escadrons de cavalerie, je me serviray des deux brigades d’infanterie et de dragons des Volontaires Royaux que j’ay avec moy pour faire la guerre, les feray soutenir, lorsqu’il en sera besoin, et ce corps en imposera bien davantage pour la deffense d’entre Sambre et Meuze…”[37]. Si la petite guerre à elle seule était capable, au moins dans l’expression, de résumer la guerre dans son ensemble, c’est qu’elle était dans les faits, sinon dans les mentalités, la vraie guerre, moins propre à frapper l’imagination, mais plus prégnante au quotidien, que les rares batailles ; moins facilement définie, mais plus propre à encourager l’ardeur combattante du soldat, que les sièges aux étapes codifiées et compassées, où l’on cherchait la capitulation de l’assiégé au plus tôt, plus que l’affron­tement.

2. Le problème des traductions au xviiie siècle

La “petite guerre”, une expression inadéquate ?

Pour Werner Hahlweg, les choses sont simples : à côté de l’expression d’origine française “petite guerre” naquirent les traduc­tions de “kleiner Krieg” en allemand, et de “small war” et “little war” en anglais[38]. La traduction allemande est effectivement littérale, au xviiie siècle, dans les publications de traités français en Allemagne puis de traités écrits par des Allemands[39]. Certains termes restent parfois libellés en français comme, dans la traduction allemande du traité de Vernier (1773), le “détachement”, si fréquent à la petite guerre[40].

Mais, pour ce qui concerne la traduction anglaise, W. Hahlweg se trompe, au moins pour le xviiie siècle : on n’y trouve dans aucun traité publié le vocable de “small war”, non plus que de “little war” ou d’un autre équivalent littéral, qui n’existait pas. Ainsi, le traducteur de Jeney, en 1760, choisit de garder l’expression en français dans sa dédicace : “the petit guerre [sic, et en italique dans le texte] may not improperly be deemed a kind of miniature Portrait of the great Art of War”[41]. Stevenson suit l’exemple en 1770, en utilisant lui aussi l’expression française dans le titre comme dans le corps de son traité. Il ne s’agit plus cette fois d’une traduction, où le choix de garder les mots d’origine pouvait se justifier pour être au plus près du sens, mais d’un écrit britannique. Or, ce n’est pas l’expression équivalente allemande qui est choisie. Parce que le français était la langue de l’Europe éclairée, sans doute ; mais aussi, sûrement, parce que c’est en France que naquit l’expression.

Quand les écrivains militaires anglo-saxons ne gardent pas les termes français, ils trouvent des circonlocutions, des dérivatifs : le major Lewis Nicola, au lieu de chercher une traduction possible de “La petite guerre”, par quoi Grandmaison commence le titre de son traité, élude purement et simplement le début de ce titre, pour n’en garder que le développement baroque qui suit[42]. L’officier traducteur de Jeney (traduction de l’édition française de 1759) remplace “petite guerre” par “war in detachment” dans le titre (édition anglaise de 1760). Quant à Kirkpatrick, il décrit en un paragraphe les différentes missions qui pourront être remplies par le corps de troupes légères qu’il conseille de lever (prendre d’assaut un camp la nuit, etc.) mais ne qualifie pas ce type de guerre[43].

Les théoriciens anglais étaient bien conscients, au xviiie siècle, de la relative faiblesse de leur langue dans le domaine militaire : 

Nous n’avons pas été les premiers dans ce pays à copier les grands maîtres de l’art de la guerre, mais par surcroît nous sommes redevables à nos voisins, de beaucoup de termes de cet art, et pour cette raison, chaque terme utilisé dans cet essai, sans qu’il ait été adopté par nos diction­naires Anglais, sera l’objet d’une explication au fur et à mesure[44].

À titre d’exemple de ces emprunts linguistiques, voici l’énoncé d’un projet formé par les Anglais au milieu du mois de juillet 1747 (pendant le siège de Berg-op-Zoom par les Français) pour surprendre le poste de Zandvliet (entre Anvers et Berg-op-Zoom). L’auteur suppose que des troupes des Alliés[45], parlant français et vêtues comme des Français, pourront tenter l’attaque avec des chances de réussite parce que l’ennemi ne s’attendra pas à ce “coup de main” (l’expression est employée en français dans le projet) : “As the Enemy, now in possession of Sandvliet, can have no notion of any Coup de main, they [les troupes des Alliés] may be admitted without difficulty”[46]. Plus surprenant à première vue est l’emploi de l’expression française de “compagnies franches” dans une lettre du duc de Cumberland adressée au lieutenant-général Hawley le 5 octobre 1745[47]. Rappelons que Henry Hawley commandait alors en second la cavalerie britannique en Flandre. Il avait proposé, en 1728, un projet pour la levée d’un régiment de dragons légers, ce qui prouvait son intérêt pour la petite guerre. Si le choix du français à cette occasion étonne, c’est que l’expression était aussi employée couramment en anglais (“free companies”), on le voit dans la correspondance adressée au duc de Cumberland[48]. Il faut tenir compte du fait que la langue française fut fort en usage dans les courriers échangés entre eux par les Alliés pendant les campagnes de Flandre. Langue des lettrés de l’Europe, le français était aussi le moyen de communication le plus simple pour les coalisés Anglais, Autrichiens et Néerlandais, de langues maternelles diverses.

Pour revenir à l’expression de “petite guerre” même, elle connut pourtant une traduction littérale dans d’autres langues que l’allemand. Par exemple, en 1812 fut publié en Pologne le traité de Grandmaison sous le titre : Mała woyna czyli Opis slusby letkich pulkow w czasie woyny, przez P. Kapitana de Grand-Maison,… (“La petite guerre [Mała woyna], c’est-à-dire la description du service des régiments légers en temps de guerre, par M. le Capitaine de Grand-Maison”). Dans un passage où il justifie son travail, le colonel Dziewanowski, traducteur, reprend l’expression : “Comme durant quelques années, j’ai décidé de me retirer à la maison, je me suis mis à traduire l’œuvre de M. Grand-Maison, c’est-à-dire le service de la guerre légère – ou, comme il la nomme, la petite guerre …” (sur la 3e page suivant la page de titre, non paginée)[49].

Confrontée au problème de la traduction d’une expression qui n’existait pas au xviiie siècle, l’historiographie anglo-saxonne contem­poraine, après beaucoup d’hésitations, dispose aujourd’hui de plusieurs termes concurrents pour désigner la réalité tactique de la petite guerre d’alors (“little war” puis “small war” chez Peter Paret ; “small war” aussi chez Walter Laqueur ; “light warfare”, “irregular warfare” et “partisan warfare” chez Robert A. Selig et David Curtis Skaggs…). C’est dire qu’aucun d’entre eux ne semble donner entière satisfaction, ni recouvrir le sens exact de l’expression française ; à moins que les historiens n’aient craint de verser dans l’anachronisme.

La traduction allemande semble ne poser aucun problème : depuis le xviiie siècle, l’équivalent de “petite guerre” dans le monde germanique est “kleiner Krieg”, en deux mots le plus souvent ; parfois en un seul (der Kleinkrieg)[50]. Mais dans ce dernier exemple, V. Regling utilise l’expression de petite guerre pour qualifier ce qui, en fait, relevait de la “guérilla”, ou de la guerre de partisans (à savoir, la guerre d’indépendance nord-américaine). Comme c’est le cas ici, l’expression “kleiner Krieg” fut souvent galvaudée par l’historiographie, au point de ne plus signifier ce que les auteurs du xviiie siècle européen y entendaient. Aussi W. Hahlweg, tout en affirmant la pertinence de l’expression pour désigner la tactique de la petite guerre, propose de la scinder suivant les circonstances en “Nebenkrieg” – lorsqu’elle était menée dans le cadre de conflits classiques, accompagnant ou complé­tant les opérations des armées régulières de chaque bord (le sens donné à l’expression par les théoriciens européens du xviiie siècle) – et “Volkskrieg” quand il s’agissait de révoltes ou de guerres civiles[51].

II – Définitions

Un avorton de mouche en cent lieux le harcelle :

Tantôt pique l’échine, et tantôt le museau,

Tantôt entre au fond du naseau.

Jean de La Fontaine, “Le lion et le moucheron”

 (Fables)

1. Critères de définition : la tactique ou l’effectif ?

La petite guerre était une tactique de harcèlement de l’ennemi, un style de guerre différent de celui de la grande guerre[52] des sièges et des batailles. “On nomme ainsi, définit La Chesnaye, les courses que fond [sic] les partis détachés de côté et d’autre, pour surprendre ou inquié­ter l’ennemi ; et quelquefois sous ce nom, on fait sentir à outrance toutes les calamités de la guerre à un pays que l’on s’est proposé d’abimer”[53]. Cela posé, à lire les théoriciens de la petite guerre, on s’aperçoit tout de même de certaines divergences de vues : certains ont tendance à lier la tactique aux effectifs engagés (on passerait à la grande guerre dès qu’un seuil d’ampleur des opérations serait atteint, sans qu’on sache jamais lequel exactement) ; d’autres jugent que l’on peut parler de petite guerre dès que la méthode employée implique la surprise, quel que soit le nombre d’hommes engagé dans l’attaque.

L’exemple le plus patent est celui des attaques de postes par surprise. Jeney parle effectivement d’attaques de “postes”, et dément qu’il soit possible, pour un partisan, de s’en prendre à une place de guerre ; son traducteur, von Nicolai, cite au contraire des exemples de surprises de places, comme faisant partie intégrante de la petite guerre[54]. Si les deux hommes définissaient la petite guerre comme une tactique particulière, le premier la liait aussi aux effectifs ; pas le second. Dans la même veine, von Nicolai cite des exemples d’enlè­vements de petits corps comme de surprises d’armées entières, les deux relevant à son sens de la petite guerre, par la tactique employée[55].

Il est vrai que le vocabulaire hérité du xviie siècle et celui de la législation en vigueur au milieu du xviiie siècle n’aidaient pas beaucoup à clarifier la situation. Le synonyme le plus fréquent de la petite guerre restait la “guerre de partis” ; on envoyait des “partis à la guerre”. Ces deux expressions, “petite guerre” et “guerre de partis”, recouvraient-t-elles des réalités semblables ? Strictement, non ; dans les faits, oui. Un parti, en effet, était un corps de troupes détaché pour aller “à la décou­verte”, composé d’infanterie ou de cavalerie. La guerre de partis était donc celle qui se faisait par détachements, avec des effectifs réduits. Un parti était commandé par un “partisan” – en principe, un officier. Quelques exemples pour preuve : dans le Code militaire de Briquet, on lit qu’un parti d’infanterie, de cavalerie ou de dragons détaché de l’armée ou sorti d’une place, “ne pourra être commandé que par un officier ayant caractère et commission de Sa Majesté” ; pour le baron de Wüst, “Le partisan doit au moins avoir le grade de colonel, pour que le général puisse lui communiquer avec confiance ses projets secrets, et se consulter en même tems prudemment avec lui dans chaque affaire”[56]. Cessac, lui, écrit pour des officiers particuliers, expression sous laquelle il dit englober les officiers depuis le grade de lieutenant-colonel inclusivement, jusqu’à celui de sous-lieutenant, mais aussi les sergents[57]. De fait, d’après le Journal de Simon Delorme, une commis­sion fut donnée en 1742 à un sergent, donc à un bas-officier, pour faire la petite guerre[58]… Pour la définition du partisan – chef d’une troupe allant en parti ‑, les divergences de vues, et de pratique sur le terrain, étaient aussi grandes que pour la définition précise de la petite guerre, son activité[59].

Un parti, aux termes du Dictionnaire de Trévoux et de l’Encyclo­pédie, est un “corps de troupes”, “une troupe de gens de guerre”, sans précision de l’effectif[60]. Un détachement “est un Corps particulier de gens de guerre, tiré d’un plus grand Corps, ou de plusieurs autres, soit pour les attaques d’un siège, soit pour tenir la campagne”[61]. Un déta­chement n’était pas synonyme d’un parti, ce dernier étant destiné à la petite guerre, quand le premier pouvait l’être, ou pas. Il est important de le savoir lorsque l’on a à déceler des opérations relevant de la petite guerre dans les mémoires ou la correspondance du xviiie siècle relatant les campagnes militaires, où l’expression “petite guerre” est rarement employée. Mais cette distinction n’était pas d’un usage très rigoureux[62].

Dans sa définition, on remarque que La Chesnaye se garde de chiffrer l’effectif maximum d’un détachement. De même, une ordon­nance du 1er avril 1707 fixe un minimum requis pour qu’un parti soit autorisé (25 hommes) mais ne prescrit pas de maximum[63]. Il en est de même dans l’ordonnance sur les partis de 1710, encore en vigueur au milieu du xviiie siècle : un parti “ne pourra être en moindre nombre que de vingt-cinq hommes d’Infanterie, ou de vingt Cavaliers ou Dragons”[64]. En théorie, la petite guerre était celle qui, sans considéra­tion d’effectifs (d’une vingtaine d’hommes à quelques milliers !), utili­sait pour vaincre l’ennemi une tactique indirecte. Pour autant, au xviiie siècle, la nuance de vocabulaire n’apparaissait pas entre “petite guerre” et “guerre de partis”, et les deux expressions étaient employées indif­féremment, parce que la petite guerre se faisait le plus souvent par des partis d’effectifs limités, et parce que les missions des partis relevaient de la petite guerre.

De ce point de vue (la place de l’effectif dans la définition de la petite guerre), observe-t-on une évolution de la réflexion des théori­ciens de l’art de la guerre, petite ou grande, au long du xviiie siècle ? Au début du siècle, Guignard est succinct sur les missions dévolues aux partis : reconnaître l’ennemi, inquiéter la marche d’un convoi ou l’exécution d’un fourrage ; lever des contributions. Il est clair en revan­che que ces opérations sont de faible envergure : “[…] dans les occa­sions de Parti, on trouve à tous momens celle de faire en petit les principales choses qu’un Général doit faire en grand”[65]. L’avis est le même chez Scouand en 1756 (“Un partisan doit faire en petit tout ce que le Général fait en grand”[66]) ; le même aussi chez Jeney en 1759. Ce qui prime aux yeux de La Roche (en 1770), c’est au contraire la méthode d’attaque ; c’est ce qui vient sous sa plume dès le début de son traité : “[Les principes de la petite guerre] sont tout a fait distincts de ceux de la guerre ordinaire, qui a ses principes généraux. Il y en a de particuliers pour la petite guerre”. Et la compréhension de ce point lui paraît d’importance : il y vient à nouveau au sujet de l’attaque des postes[67]. Mais Grimoard, en 1782, retourne à des conceptions que l’on aurait pu croire révolues : “Les maximes de la grande et de la petite guerre sont les mêmes, à quelques modifications près : c’est pourquoi on s’est dispensé de les appuyer par des exemples, qui ainsi que les détails sur le service journalier des troupes légères, eussent grossi inutilement ce volume”[68]. Il n’y a donc pas vraiment d’évolution observable dans le temps. Tout se passe comme si, en la matière de la définition de la petite guerre, chaque théoricien faisait part de ses réflexions sans tenir compte de la progression des idées chez ses prédécesseurs (alors que plusieurs d’entre eux justifient leur production par les lacunes de ces mêmes prédécesseurs, nous le verrons[69]).

Malgré ces limites, c’est à partir de l’extrême fin du xviie siècle, et au xviiie siècle surtout, que l’on établit de véritables définitions de la petite guerre, dans les dictionnaires et encyclopédies, puis dans les traités théoriques : l’expression est définie dans le Dictionnaire de l’Académie française (1ère édition, de 1694) ; dans le Dictionnaire militaire d’Aubert de La Chesnaye des Bois (1745) ; dans l’Encyclo­pédie de Diderot (1751-1780) ; dans le Dictionnaire de Trévoux (1752) ; dans les volumes Art militaire de l’Encyclopédie méthodique, de Cessac, Jabro, Servan et Kéralio (1784-1797, 4 vol.) ; dans le Dictionnaire critique de la langue française, de Jean-François Féraud (1787-1788).

En opérant la synthèse des contenus, à la fois, des dictionnaires et des traités d’art de la guerre et de la petite guerre, on peut affirmer que, d’un point de vue tactique, toutes les expéditions entrant dans le cadre de la petite guerre pouvaient être ramenées à trois missions principales. La première, qui visait à reconnaître l’adversaire, à “apprendre de ses nouvelles”, dit Grandmaison, était simplement une mission de reconnaissance. La deuxième comprenait le harcèlement de l’ennemi, la surprise d’un poste, d’un détachement, d’un convoi, d’une arrière-garde, de fourrageurs, etc. ; toutes opérations que Trévoux résume en disant que les partis doivent “battre la campagne”. C’était une mission d’attaque de l’ennemi. Et puis, la petite guerre visait aussi à établir des contributions, ce qui revenait finalement à une mission d’auxiliaire de l’administration. Remarquons qu’au milieu du xviiie siècle, ce dernier rôle semble avoir été secondaire car Le Blond (qui écrivit les articles militaires de l’Encyclopédie) et Grandmaison le citent en dernier parmi les buts assignés à la petite guerre[70].

Pour les dictionnaires et encyclopédies du xviiie siècle, la petite guerre était enfin un style de guerre terrestre : “Les compagnies fran­ches font sur terre ce que les pirates font sur mer”, affirme La Ches­naye des Bois. La comparaison de l’action des pirates et corsaires avec celle des troupes légères dans la petite guerre ne manque cependant pas d’intérêt, car les similitudes étaient nombreuses. Les victoires de la guerre de partis ressemblaient aux victoires navales : il s’agissait de causer du tort à l’ennemi mais il n’y avait pas, le plus souvent, de conquête de territoire ; c’étaient donc des victoires temporaires. En outre, dans le cas des corsaires comme des partisans, le droit au butin était reconnu.

En résumé, retenons que sur mer comme sur terre sévissait une même tactique de “coups d’épingle”[71]. À la petite guerre, il s’agissait de suppléer à la force par l’art et par la ruse, en donnant toute sa force à l’effet de surprise.

2. Troupes légères, hussards et petite guerre :
le lien entre les hommes et le type de combat

Si l’on se place au milieu du xviiie siècle, pendant les campagnes de Flandre de la guerre de Succession d’Autriche, on observe plusieurs catégories de spécialistes de la petite guerre, de corps légers. Pour la France, c’est le traité de Grandmaison, qui permet le mieux de cerner ces corps, par les nombreux exemples que l’auteur rapporte, tirés des guerres de Succession d’Espagne, de Succession de Pologne et de Succession d’Autriche ; sans éviter parfois les erreurs. Il annonce en effet deux régiments de hussards pour 1743. Il y en avait en fait trois, ceux de Rattsky (qui devint celui de Lynden la même année), de Berchény et d’Esterhazy[72]. Quatre régiments supplémentaires furent créés entre 1743 et 1745 : ceux de Beausobre, de Raugrave, de Polleretzky et de Ferrary.

En France, donc, on pouvait répartir les spécialistes de la petite guerre en trois catégories. D’abord (parce qu’elles étaient les plus anciennement créées), les compagnies franches traditionnelles, du type de celles qui avaient été levées à la fin du règne de Louis XIV, et dont un bon nombre fut versé dans le corps des Volontaires Royaux[73] en août 1745 ; elles n’étaient pas enrégimentées et pouvaient être de fantassins ou de dragons[74]. Deuxième catégorie de spécialistes, les régiments de hussards, cavalerie légère d’origine hongroise, tradui­saient l’influence orientale[75]. La troisième catégorie était constituée par les régiments de “Volontaires”, mixtes (d’infanterie et de cavalerie, du type des Grassins et des La Morlière), qui étaient nouveaux à l’époque qui nous intéresse, et avaient été levés suite aux échecs subis en Bohême face aux troupes de la souveraine autrichienne Marie-Thérèse ; le premier fut le régiment original des Volontaires de Saxe, de mille hommes (levé en 1743). Pour poursuivre brièvement cet historique des troupes légères de France, jusqu’à leur suppression temporaire en 1776, notons que : en 1749, les arquebusiers de Grassin (levés en 1744), les fusiliers de La Morlière (levés en 1745) et les Volontaires Bretons (levés en 1746) disparurent à leur tour au profit d’un régiment des Volontaires de Flandre. Parce que la cour ne tranchait pas entre la reconnaissance de l’utilité tactique des petits corps d’une part, et la volonté de contrôle de ces corps d’autre part (un État désormais bien centralisé supportait plus difficilement qu’auparavant leur indépen­dance d’esprit), les Volontaires de Flandre furent scindés, en 1757, au profit de deux nouveaux régiments, les Volontaires de Flandre et les Volontaires du Hainaut. Tous les régiments de Volontaires furent à leur tour transformés en légions en 1763 (à l’exception de la Légion Royale, nouveau nom des Volontaires Royaux décidé dès 1758, en considéra­tion des services desdits Volontaires[76]). Tout cela est connu[77].

Ce qui nous intéresse ici est de montrer la recherche, tout au long du xviiie siècle, d’une adéquation entre les troupes et le mode de combat : les troupes “légères” (au sens large) étaient-elles les seules habilitées à pratiquer la petite guerre ? Cette question alimenta la ré­flexion des théoriciens, comme elle sous-tendit la politique de recrute­ment des régiments de hussards, de même qu’elle motiva les réformes gouvernementales successives[78]. C’est dire l’importance du sujet.

Dans la première moitié du xviiie siècle, beaucoup d’officiers en France assimilaient la petite guerre de cavalerie aux hussards ; et ils assimilaient ceux-ci aux Hongrois. Puisque les hussards revêtaient tant d’importance, c’est le moment de rappeler les diverses interprétations qui eurent cours, depuis le xixe siècle, quant à l’origine de ce mot curieux. Par exemple, Quinteau pensait que “hussard” dérivait de “hutz”, qui signifie vingt, parce que, au xve siècle, cette milice fut levée en Hongrie en prenant un homme sur vingt habitants mâles. Susane rapporte que “Hus’ar” veut dire en hongrois “vingt sous”, d’après le baron Baude ; c’était, dit-il, la solde journalière du cavalier de cette nation. A. de Ajtay admet l’hypothèse selon laquelle le mot latin “cursor” (le coureur) aurait été transformé progressivement au cours des siècles par les Slaves méridionaux pour aboutir à “hursar” puis “husar” en Croatie au xive siècle[79].

Certes, les hussards étaient vraiment des experts en petite guerre, mais ils n’étaient pas les seuls (non plus que les autres corps légers) à la pratiquer, et à y rencontrer des succès. Au milieu du xviiie siècle en Flandre, troupes de ligne et troupes légères étaient utilisées conjointe­ment pour le service de la petite guerre. Dans l’armée française comme dans celle des Alliés, des détachements tirés de régiments de cavalerie, de dragons ou d’infanterie étaient souvent envoyés à la petite guerre ; ainsi dans une embuscade d’infanterie soutenue de hussards, qui fut tendue au comte de Beausobre près de Mons-en-Pévèle en 1744[80].

Au sein des régiments de ligne, c’étaient surtout les compagnies de grenadiers qui étaient considérées comme troupes d’élite[81] ; et cela, dans toutes les armées européennes. Ces grenadiers “vont les premiers au feu et à la tranchée”, écrit La Chesnaye[82]. Aussi, alors que, en 1749, on licenciait nombre de corps, la guerre de Succession d’Autriche étant terminée, Barbier, l’avocat parisien, se félicite que l’on ait conservé de nombreux grenadiers, dont il fait l’éloge : “… ce qu’on a mieux fait, c’est d’avoir conservé quarante-deux compagnies de grenadiers, tant des régiments supprimés que des bataillons réformés, qui ne composeront qu’un seul corps sous le nom de Grenadiers Royaux[83] et qui seront commandés par des lieutenants, capitaines et colonels réformés, et par-dessus cela par deux officiers généraux qui ne sont pas encore nommés : cela formera un corps redoutable”[84]. Les grenadiers étaient souvent utilisés dans les coups de main, surtout lors des surprises de places. C’est ce que montre Beausobre dans ses Maximes, à propos de la prise de Prague en décembre 1741 (lors de laquelle lui-même, com­me colonel d’infanterie, servait dans les grenadiers, dit-il). Saint-Geniès détaille un exemple où une embuscade dressée par des grenadiers, si elle avait été mise en place, aurait évité une tentative ennemie sur un poste français, en 1747, près de Malines[85]… La petite guerre pouvait être considérée comme une partie de la grande guerre, par les troupes qui la menaient.

La recherche de l’adéquation des troupes au mode de combat devait cependant mener, soit à un recrutement sélectif (par l’origine ethnique ou régimentaire), soit à un entraînement approprié. L’alter­native amenait à choisir entre des spécialistes de formation et des hommes formés pour l’occasion.

Avant de se pencher sur la question d’une évolution, dans la pensée des théoriciens de la petite guerre, vers une dissociation entre les troupes légères et leur tactique, tout au long du xviiie siècle, il faut remarquer que l’expression de “troupes légères” recouvrait aussi une signification mouvante. Strictement, les régiments de hussards n’en faisaient pas partie. Ils prenaient rang dans la cavalerie, jusqu’à ce que la charge de colonel général des hussards fût créée, en 1778, faisant des hussards une arme autonome[86]. Les régiments de Volontaires et les compagnies franches, c’est-à-dire les deux types de formations qui étaient les “troupes légères” au sens strict, étaient comptés à part de la cavalerie et de l’infanterie. Nicolas d’Héricourt qui, dans ses Élémens de l’art militaire, livre au lecteur des informations administratives (sur les soldes des différents corps…), distingue ainsi les chapitres consa­crés aux troupes légères des chapitres consacrés à la cavalerie, aux hussards et aux dragons[87]. La typologie retenue, qui sépare les troupes légères des dragons, manque déjà de clarté pour le lecteur non averti ; parce qu’il y avait des dragons dans les régiments de troupes légères. On trouve même, sous la plume de N. d’Héricourt, le mot de “cavalerie” pour désigner les troupes montées des régiments de Volontaires[88]. Il ne fallait pas confondre, donc, les cavaliers et dragons constitués en régiments autonomes de leur arme, et les cavaliers de troupes légères, appelés aussi “cavalerie” ou “dragons”.

Dans le langage courant, la spécialité fonctionnelle l’emportait sur l’appartenance institutionnelle et, par exemple, les hussards étaient englobés dans les troupes légères par les penseurs militaires, le plus souvent. Ainsi en est-il de Beausobre, qui interpelle ses hussards comme troupes légères dans ses Maximes ; ainsi de Montesson, qui définit les troupes légères en disant que “ce sont les régimens hussards, les Grassins, les La Morlières, les Volontaires Bretons, les compagnies franches, etc.”[89]. Plus rarement, on trouve une distinction entre compa­gnies franches et troupes légères enrégimentées. C’est ce que fait le mémorialiste des bureaux de la Guerre qui transcrit le récit de la campagne de 1746 : à la fin du mois d’août, le maréchal de Saxe espérait intimider les ennemis en jetant douze ponts sur la Mehaigne. “Cette manœuvre, rapporte le mémorialiste, ne fit pas dans ce moment tout l’effet qu’il en attandoit, elle n’en imposa même pas assez aux ennemis pour empêcher qu’un détachement de 2 000 hommes de com­pagnies franches ou de troupes légères aux ordres de M. Trips [com­mandant une bonne partie des troupes légères des Alliés] ne s’avança le 24 entre Judoigne et Ramellies où il attaqua deux détachements de 200 hommes chacun…”[90].

 Les amalgames n’étaient pas entièrement fautifs, parce que l’on trouvait effectivement des hussards dans beaucoup de corps de troupes légères, comme ci-après au sein d’une des compagnies franches de La Croix : “En 1745, le nommé Smite, officier de hussards de la compa­gnie de La Croix, fut enveloppé à Clausen, par trois escadrons, ayant sur sa droite la Moselle, il la passa à la surprise des ennemis, et se sauva [à la nage]”[91]. Au reste, Sapin-Lignières a suffisamment montré ce phénomène des similitudes entre troupes légères et hussards, liées à la mode des hussards au xviiie siècle[92]. On pourrait presque dire que l’imprécision de l’expression de “troupes légères” dans le langage du xviiie siècle répondait à l’ambiguïté de celle de “cavalerie légère”, qui avait cours au xviie siècle[93].

Revenons à la problématique de la définition de la petite guerre, en rapport avec le type de troupes qui la menait. Dans ses Maximes (qui peuvent être considérées comme le premier traité théorique sur la petite guerre, même si elles ne furent jamais publiées), Beausobre écrit pour des officiers hussards, ceux de son régiment, et il associe la définition de la petite guerre à ces combattants, héritiers des Numides, des Sarma­tes de l’Antiquité, et des Tartares employés par les Turcs[94].

Sur l’opportunité de recruter des étrangers, comme sur la supé­riorité des corps de troupes légères à la petite guerre, la pensée des théoriciens spécialisés évolua plus nettement que celle des officiers dans leur ensemble. Ray de Saint-Geniès commence son ouvrage par un long historique des troupes légères ; parce que, effectivement, les mentalités associaient la guerre de partis à l’emploi de troupes légères. Mais quand il aborde la définition du partisan, il n’y fait plus référence : “Mais qu’entend-on par parti ? ”, dit-il. “Qu’est-ce qu’un partisan ? On entend par parti un corps de cavalerie, d’infanterie, ou de l’un ou de l’autre qui va à la découverte en pays ennemi ; et par partisan on entend un homme de guerre, un officier intelligent qui connaît bien le pays, théâtre de la guerre, qui sçait bien dresser des embuscades, conduire un parti”[95]. Ainsi, la petite guerre est une tactique, indépendante des troupes qui la mènent, pourvu qu’elles soient bien exercées. L’itinéraire militaire de Saint-Geniès le dit aussi. Lui qui écrit un traité sur la guerre de partis ne fut jamais dans un corps de troupes légères. Ayant débuté comme volontaire au régiment de Clermont-cavalerie en 1734, il fit ensuite toute sa carrière au sein de bataillons de milice[96]. Tout à la fin de l’Ancien Régime, ni Grimoard ni Cessac (autres théoriciens de la petite guerre) ne firent non plus partie des troupes légères ou des hussards[97].

Il semble que le traité de Saint-Geniès (publié en 1766) marque un palier. Il ouvre la voie à une évolution (quoique très progressive dans la pensée des autres théoriciens) vers une autre culture de la petite guerre, où celle-ci n’était plus forcément associée aux hussards ni aux troupes légères.

La Croix, dont le traité fut le premier à être publié, écrit explicitement pour les officiers de compagnies franches, et commence son opuscule par un historique de ces troupes. Il y approuve d’autre part le recrutement, dans les guerres précédentes, “des gens de différens pays qui parlassent plusieurs langues”[98]. Grandmaison intègre, dans le plan de sa réflexion sur la petite guerre, des conseils sur la levée d’un corps de troupes légères. Il loue les grands services rendus, entre 1744 et 1748, non seulement par les régiments mixtes tels que les Grassins, mais aussi par les hussards[99], et il recommande d’enrôler un certain nombre d’étrangers, ne serait-ce que pour servir de guides ou d’espions en pays ennemi. Jeney parle aussi du corps d’un partisan comme d’un corps de troupes légères, ce qui semble pour lui une évidence, qu’il ne justifie pas. Soit ces troupes sont celles du partisan, soit elles sont détachées de l’armée. Il souhaite qu’un corps de partisan soit composé d’infanterie, de dragons et de hussards[100].

Le baron de Wüst, qui recommande en 1768 la formation d’un corps de hussards et de chasseurs[101] à pied pour la petite guerre, est encore dans ce schéma, même si sa conception du “partisan” en est indépendante : beaucoup de commandants en chef furent selon lui de grands partisans (Turenne, Maurice de Saxe, Frédéric II…)[102]. Mais en 1770, le comte de La Roche remet en cause l’efficacité des hussards, auxquels il préfère (pour le corps de troupes légères qu’il propose de lever) les dragons, qui ont des chevaux plus forts et peuvent combattre aussi à pied[103]. En 1782, Grimoard distingue bien petite guerre et troupes légères, malgré le titre de son traité ; il consacre toute une partie aux “opérations communes aux Troupes Légères et aux Pesantes”, au nombre desquelles il place les escarmouches, les harcèlements, les avant-gardes de l’armée[104]. Cessac enfin, en 1785, ne consacre plus aucune partie à la composition d’un corps de troupes légères ou à des propositions pour la levée d’un nouveau corps de son invention[105]. Il écrit seulement pour les officiers particuliers[106], de toutes armes, qui sont détachés à la guerre. Il y a ici une volonté pédagogique : le traité est destiné à tous les jeunes officiers, parce que la petite guerre était la meilleure façon d’apprendre le métier militaire. Dans cette perspective, Saint-Geniès, officier partisan n’ayant jamais fait partie d’un corps de troupes légères, était le premier des théoriciens à montrer l’exemple de l’assimilation, par les Français, d’un style de guerre dont les spécia­listes étaient réputés être jusque-là, tout au moins pour la cavalerie, les Hongrois.

3. Distinction entre “petite guerre” et “guérilla

Concernant la tactique de petite guerre à l’époque moderne en Europe, l’étude la plus récente est la solide synthèse de George Satterfield sur la guerre de partis sous Louis XIV dans les Pays-Bas (2003)[107]. Mais c’est au sein de l’école historique allemande que la réflexion est à ce jour la plus avancée[108]. Du côté anglo-saxon, avant G. Satterfield, le plus souvent – et logiquement –, les historiens ont abordé la petite guerre à propos du théâtre d’opérations américain, en lien avec la guerre de Sept Ans ou avec la guerre d’Indépendance américaine[109]. Au titre des publications récentes sur le sujet, on peut citer les articles de René Chartrand et d’Arnaud Balvay[110].

Cette approche peut être utile pour réfléchir aux liens ayant existé entre la pratique de la petite guerre en Europe et en Amérique du Nord, ainsi qu’aux influences réciproques éventuelles, sur la pratique comme sur la réflexion. Des officiers de métropole, ayant combattu dans la guerre de Succession d’Autriche, tel le chevalier de Lévis[111], ont servi en effet en Nouvelle France pendant la guerre de Sept Ans ; ils ont connu à la fois le harcèlement des irréguliers hongrois de la reine Marie-Thérèse et les raids des milices canadiennes et de leurs auxiliaires indiens… Au xviiie siècle, plusieurs auteurs, des explora­teurs surtout, écrivirent sur la “guerre à l’indienne”. Parmi les plus connus, on peut citer le baron de Lahontan : “Les Sauvages ne se font la guerre que par surprise, c’est-à-dire que ceux qui découvrent sont presque toûjours assurez de vaincre ; ayant à choisir d’attaquer à la pointe du jour ou dans les défilez les plus dangereux. Les sauvages prennent toutes les précautions imaginables pour couvrir leur marche pendant le jour, envoyant des découvreurs de tous côtez,… ”. On peut citer aussi Lafitau : “Ces partis […] vont porter la Guerre chez les peuples les plus reculés. Ils feront deux ou trois ans en chemin & feront deux ou trois mille lieües, à aller et venir pour casser une tête & enlever une chevelure. Cette petite Guerre est un véritable assassinat qui n’a nulle apparence de justice…” (On ne retrouve pas chez Lafitau la nuance de “guerre du « Bon Sauvage »” présente chez Lahontan)[112]. Ces ouvrages étaient-ils lus par les officiers appelés à servir au Canada ? R. Chartrand pense que non, en raison, en grande partie, de préjugés à l’égard d’une guerre de “sauvages”. De fait, on ne trouve nulle mention, dans les traités de petite guerre parus en France au long du xviiie siècle, de la guerre à l’indienne ou des adaptations à la canadienne qui en furent faites par les officiers canadiens français (en alliant la première, notamment, à une plus grande discipline). Les Canadiens eux-mêmes ne consignèrent pas leur tactique originale par écrit, contrairement à ce qui se passa en Europe. Inversement, il y eut un certain rayonnement de la pensée militaire européenne en Amérique du Nord, en matière de petite guerre. Il se mesure par exemple par l’existence d’éditions étrangères ; or, on connaît une édition américaine du traité de Grandmaison, parue à Philadelphie en 1777.

On ne peut savoir, la plupart du temps, si les théoriciens du xviiie siècle (en Europe) faisaient la différence entre la petite guerre, auxiliaire des troupes régulières dans les conflits dynastiques, et la guerre de partisans de populations soulevées contre l’autorité légitime (dont la guerre d’Indépendance américaine est un exemple). Ils ne parlent que de tactique, non d’implications politiques. Mais, le plus souvent, ils citent en exemple des conflits internationaux dans lesquels ils ont combattu : guerres de Succession d’Espagne, de Succession de Pologne, de Succession d’Autriche, guerre de Sept Ans. On peut en déduire qu’ils envisageaient implicitement, le plus souvent, la petite guerre comme auxiliaire des troupes régulières. Par exception, Lecointe[113], auteur entre autres d’un traité de fortification passagère, cite en exemple, lui, la façon de combattre des camisards[114], sous Louis XIV, qui relevait de la guérilla avant la lettre[115]. Chez Santa-Cruz de Marzenado, on sent plus de recul : le tome consacré aux révoltes (tome VII) est distinct des autres (de celui qui est consacré aux surprises et aux embuscades – tome II, par exemple, alors que le mode de combat de ces révoltés est aussi fait d’embuscades). Si Santa-Cruz parle de “partis” également à propos de révoltés (il cite en exemple, lui aussi, la guerre des camisards), la différence entre, d’une part, la guerre entre États (par une tactique de grande ou de petite guerre) et, d’autre part, la révolte, est matérialisée par la différence d’attitude à adopter face aux révoltés, auxquels ne s’applique pas le droit de la guerre[116] (alors qu’il s’appliquait aux partis de guerre dans le cadre des armées régulières[117]).

Du point de vue tactique, la petite guerre présente de grandes similitudes avec ce que l’on a appelé à partir du début du xixe siècle la “guérilla” ; une tactique de tous les temps, que l’on retrouve encore aujourd’hui majoritairement dans les conflits dits “de basse inten­sité”[118]. Petite guerre et guérilla : ce sont pourtant deux réalités qu’il faut continuer de distinguer, sur d’autres critères que la tactique. La “petite guerre” est bien une expression issue des temps modernes, mais son nom, comme la réalité qu’elle exprime, a dépassé la période révolutionnaire. Dans ce type de guerre, la légitimité institutionnelle des combattants est reconnue dans les deux camps ; les combattants n’ont, collectivement, pas d’autre motivation personnelle au combat que le service du prince qui les emploie, que ce soient des troupes enrégimentées ou non. À preuve, l’exemple de la Flandre entre 1744 et 1748 : dans les deux camps, des soldats désertaient et allaient souvent chercher de l’emploi dans l’armée adverse. Des hussards hongrois, déser­teurs de régiments de hussards d’Autriche, venaient s’engager dans l’armée française ; on connaît aussi un capitaine Ferret, déserteur français, qui dirigeait une troupe de partisans au service des Alliés. Leurs motivations apparaissent peu claires : l’argent peut-être ; le désir d’échapper à une sanction quand ils s’étaient livrés à des excès. Nous étudions ici, donc, une tactique mise au service de la grande guerre des sièges et des batailles, au sein de conflits conventionnels entre princes. La “guérilla”, elle, supplante la petite guerre dès que s’ajoutent dans l’esprit des combattants des motivations plus passionnelles, politiques, religieuses ou sociales, dès que les combattants n’ont plus l’aval du prince, du dirigeant, du pays dominateur ; dès que la légitimité institutionnelle n’existe plus que d’un côté. Il faut placer là les guerres civiles de tous les temps ; la “guérilla” existait donc avant le xixe siècle dans les faits, même si le terme ne date que de la guerre d’Espagne (pour le xviiie siècle, on peut y placer les luttes des camisards ou celles des partisans corses)[119].

III – L’intérêt du sujet

1. La place de la petite guerre dans les guerres limitées
du xviiie siècle

Un paragraphe de Turpin de Crissé est très expressif, sur la place réelle de la petite guerre dans les campagnes du xviiie siècle : “On ne donne pas tous les jours des batailles. Comme ces actions générales ne sont jamais indifférentes, les généraux qui commandent les armées ne les donnent ou ne les reçoivent qu’après de mûres réflexions ; ainsi on peut faire deux ou trois campagnes sans trouver l’occasion d’en donner une, et ces campagnes se passent en marches, camps, détachements, embuscades, surprises, ataques [sic] de postes, de convois et de fourrages” [120].

Le sujet du blocage tactique dans les guerres européennes du xviiie siècle, en particulier dans la première moitié du siècle, a été plusieurs fois traité[121]. On se bornera ici à un simple rappel, nécessaire pour comprendre la (grande) place de la petite guerre dans ce contexte. Les guerres étaient limitées de deux points de vue. D’une part, elles avaient des objectifs limités ; il ne s’agissait pas de détruire l’ennemi, mais de prendre des gages, qui seraient négociés à la paix. On s’atta­chait donc à défendre des positions et à prendre des points d’appui, d’où la multiplication des sièges. D’autre part, les guerres étaient limitées par la structure des armées, lourdes et lentes. La guerre de sièges était la conséquence, à la fois, des conditions techniques et des objectifs stratégiques ; la guerre de mouvement étant malaisée du fait des effectifs, on ne pouvait imposer la bataille et la rendre décisive – pour la suite de la campagne, c’est-à-dire au-delà de la victoire tactique – par la poursuite de l’ennemi vaincu. Sans compter que, comme le dit Turpin de Crissé, les généraux réfléchissaient à deux fois avant de livrer la bataille, coûteuse en hommes. En Flandre, au milieu du xviiie siècle, les armées qui étaient face à face alignaient une centaine de milliers d’hommes, voire, entre 100 000 et 120 000 pour celle de Maurice de Saxe au début du mois d’août 1746.

Ces armées se déplaçaient lentement, et s’étiraient sur des dizaines de kilomètres. Cette question, qui est celle de la ligne d’opérations, a occupé la réflexion de plusieurs théoriciens bien après le milieu du xviiie siècle : c’est sur ce point que l’apport de la pensée stratégique de Lloyd est neuf, par exemple, selon F. Géré. La ligne d’opérations eut encore une importance majeure dans la pensée de Jomini, au début du xixe siècle[122]… L’impératif stratégique, au milieu du xviiie siècle, était donc de maintenir la communication entre les différentes parties de l’armée ; entre les différentes places conquises ; et entre l’armée et les places d’où elle tirait son approvisionnement, qui pouvaient être éloignées. En août 1747 par exemple, le comte de Löwendal, assiégeant Berg-op-Zoom, tirait son approvisionnement de… Namur. Or, cette question de l’approvisionnement était vitale. “La pensée stratégique s’est heurtée à la soudaine croissance des effectifs et à la relative carence des moyens financiers, d’équipements et de vivres”, écrit G. Parker. Il poursuit : “À l’âge de la révolution militaire, la capacité des gouvernements et des généraux à nourrir la guerre est souvent devenue le pivot autour duquel se jouait le sort du conflit armé”[123].

Comme la bataille était rare, les armées antagonistes cherchaient à se nuire l’une à l’autre en empêchant l’approvisionnement, en affa­mant l’adversaire, par des attaques de convois, par la prise des postes qui jalonnaient les lignes d’opérations, bref, par la petite guerre[124]. Pendant le siège de Berg-op-Zoom, la défense des convois allant d’An­vers à Berg-op-Zoom fut un souci constant pour l’armée française[125].

2. Une approche originale

Il y a une trentaine d’années déjà, Werner Hahlweg écrivait : “Durant les guerres du xviiie siècle, notamment durant les guerres de Succession d’Espagne et d’Autriche (1701-1713 ; 1740-1748) comme dans la guerre de Sept Ans (1756-1763), elle [la petite guerre] révéla son perfectionnement presque définitif, tant comme art que comme métier. Dans cet ensemble, des professionnels de la petite guerre audacieux et heureux, des partisans, comme on les nommait jadis, tels le maréchal de Saxe, le comte Luckner, Andreas Emmerich, le baron von der Trenck[126], Grandmaison, de Jeney et particulièrement Johann von Ewald méritent d’être cités”[127]. Du côté français, en prolongeant cette intuition de W. Hahlweg, et en l’affinant, on peut dire que c’est véritablement pendant les campagnes de Flandre de la guerre de Succession d’Autriche, entre 1744 et 1748, que la petite guerre fut élevée au rang d’un art véritable. En 1746 notamment, Maurice de Saxe mit l’ensemble des actions des partisans au service d’une opération d’envergure visant à faire reculer l’armée entière des Alliés sans engager de bataille (la position des ennemis, qui étaient retranchés derrière la Mehaigne, étant trop avantageuse pour qu’il se risquât à un engagement général)[128]. Il montra par-là que la petite guerre pouvait avoir un rôle important, au-delà des succès ponctuels remportés par des partis quotidiens. Cette utilisation de la petite guerre convenait tout à fait au maréchal, lui qui avait encouragé la levée de nouveaux régi­ments de troupes légères à l’issue des campagnes de Bohême et de Bavière ; lui qui avait levé, même, un régiment de troupes légères original, les Volontaires de Saxe, en 1743. La stratégie du maréchal et son utilisation des ressources de la petite guerre, en ce mois d’août 1746, eurent tout le succès escompté, puisque les Alliés repassèrent la Meuse à la fin du mois, permettant à l’armée française d’entamer le siège de Namur.

La problématique qui se dessine ici est celle du passage d’une pratique à un art de la petite guerre. Passage qui est à envisager dans le cadre de changements que permet (pour le premier changement) ou dont bénéficie (pour les deux autres) la petite guerre : évolution des options tactiques – d’une guerre de positions vers, progressivement, une guerre de mouvement ; évolution des techniques – avec une utilisation de l’artillerie dans la petite guerre, notamment du canon dit “à la suédoise” ; influence orientale – avec une plus grande place prise par la cavalerie dans la guerre de partis. Les troupes françaises, dans les campagnes de Flandre, tirèrent les leçons des échecs connus en Bohême en 1742 face aux irréguliers (c’est-à-dire des soldats non enrégimentés) de Marie-Thérèse.

C’est en France que furent publiés les premiers traités sur la petite guerre (le premier étant celui du chevalier de La Croix, en 1752). Et ils le furent d’abord à la suite de la guerre de Succession d’Autriche. Les théoriciens, portés par les victoires françaises et forts de leur propre expérience sur le terrain, souvent dans un corps de troupes légères, pouvaient tirer sereinement les leçons des campagnes de Bohême et de Bavière ainsi que des campagnes de Flandre. Et c’est bien d’un “art de la petite guerre” que les auteurs entendent théoriser les principes[129]. Ce qui justifie d’étudier en détail les campagnes de Flandre, de 1744 à 1748, revues sous l’angle de l’utilisation de la petite guerre.

Cette approche nouvelle s’appuie, bien sûr, sur l’exploitation des fonds français (Service historique de la défense à Vincennes – archives et bibliothèque ; Bibliothèque nationale de France), complétés utilement, pour les sources publiées, par les fonds des bibliothèques suivantes : Bibliothèque militaire fédérale (BMF, auj. Bibliothek am Guisanplatz) de Berne ; Bibliothek des Österreichischen Staatsarchivs, de Vienne ; Herzog August Bibliothek de Wolfenbüttel ; Niedersä­chsische Staats – und Universitätsbibliothek de Göttingen ; British Library de Londres ; bibliothèque du National Army Museum de Londres ; Bodleian Library d’Oxford ; Staatsbibliothek de Berlin ; bibliothèque de l’École militaire (Paris). Notre travail tire profit également d’une consultation de la correspondance du duc de Cumber­land, conservée aux Archives royales du château de Windsor, et encore très peu exploitée en dehors de la thèse d’Alastair Massie.

Pour analyser la pratique de la petite guerre durant les campagnes de Flandre, nous avons choisi deux fils directeurs plus particuliers :

Une observation des événements en prenant de la hauteur ; en envisageant l’ensemble de l’armée française pour une manœuvre globale, en un espace de temps assez bref. C’est la manœuvre de la Mehaigne d’août 1746 qui a été privilégiée pour cela, comme étant la plus révélatrice de la maîtrise stratégique du maréchal de Saxe en lien avec la petite guerre.

Une observation des événements de près, en ne suivant que deux régiments (choisis parmi les plus actifs), sur un temps assez long (l’ensemble de la campagne de 1746), les arquebusiers de Grassin et les hussards de Beausobre. C’est la chronique d’une tactique à l’œuvre.

Ces deux régiments, de Grassin et de Beausobre, sont au nombre de ceux que l’on voit le plus souvent agir parmi les troupes de spécialistes de la petite guerre entre 1744 et 1748 (au vu des relations des campagnes issues des mémoires du SHD-DAT, en sous-série 1M), à côté des hussards de Berchény et des Volontaires de Saxe. Mais, autant les hussards de Berchény ont donné lieu à des monographies (au titre de la tradition)[130], parce que le régiment connut une filiation jusqu’au xxe siècle, autant le régiment de Beausobre, tout intéressant qu’il fût, tomba dans l’oubli, parce qu’il fut réformé dès 1756[131]. Le régiment de Grassin connut une destinée similaire, victime des restruc­turations des corps de troupes légères dans la deuxième moitié du xviiie siècle jusqu’à leur suppression en 1776.

Ces deux régiments sont particulièrement intéressants aussi parce que Grandmaison, théoricien de la petite guerre, fut capitaine de cavalerie dans Grassin à partir de la création du régiment en janvier 1744 ; et parce que le comte de Beausobre, mestre de camp du régiment de hussards à son nom, a lui-même beaucoup écrit, racontant ses campagnes et se faisant même théoricien de la petite guerre. Ce dernier trait est peu connu car les écrits du comte de Beausobre n’ont pas été publiés. Ils sont conservés aux ACV (Archives cantonales vaudoises) près de Lausanne ; ils ont été peu exploités d’un point de vue tactique, surtout du point de vue de la petite guerre[132]. Or, les Maximes du comte de Beausobre pour son régiment de hussards, écrites pour la plus grande partie entre 1744 et 1748, constituent un véritable traité de petite guerre, avant celui de La Croix. Et l’auteur déplore justement l’absence, à cette époque, d’une littérature militaire sur le sujet. Cette absence de manuel de formation était d’autant plus dommageable, selon lui, que la petite guerre remplissait le théâtre d’opérations par sa fréquence, bien plus grande que celle des sièges ou les batailles, et que ce style de guerre était bien particulier, un art à part entière, irréductible aux autres formes de guerre : “[…] et comme un Régiment d’hussards a plus de devoirs qu’un autre parce qu’il sert davantage, et souvent diféremment [sic], il faut appliquer à la raison du sujet et à ses diverses positions, les Réglemens généraux, et des Réglemens particuliers analogues à son état”[133]. Il est remarquable que Beausobre ait écrit autant tout en guerroyant ; s’il n’a pas cherché, visiblement, à publier son traité, c’est qu’il écrit à l’intention des officiers de son régiment de hussards. Il fut le premier théoricien de la petite guerre à part entière ; certaines de ses idées étaient très neuves et ne furent pas reprises par ses successeurs[134].

Au titre des théoriciens de la petite guerre, nous avons retenu de même, outre les traités publiés, les écrits de Scouand et ceux du baron du Portal ; ils font partie des quelques mémoires soumis au secrétaire d’État de la Guerre de leur époque concernant la tactique de la petite guerre (à côté de mémoires, autrement plus nombreux, sur les troupes légères, leur état présent ou la structure qu’on se proposait de leur donner dans l’avenir). Écrit en 1789, le traité du baron du Portal a l’avantage supplémentaire d’être, à notre connaissance, le dernier traité de petite guerre écrit en France avant la fin de l’Ancien Régime. Il permet de mesurer le chemin parcouru dans la conception comme dans la réputation de cette tactique depuis les premières publications.

IV – Problématique

1. L’analyse d’un phénomène complexe

La petite guerre remplit le théâtre d’opérations au quotidien pendant les campagnes de Flandre, et les troupes françaises y rencon­trèrent de nombreux succès. Pourtant, elle avait souvent encore mau­vaise réputation. Des officiers répugnaient à “aller à la guerre” comme on disait alors ; en ce temps où la dignité était fonction du rang, les régiments de hussards, spécialistes de la petite guerre, étaient classés tout à la fin des régiments de cavalerie… Éclairer ce hiatus nécessite d’approfondir la question de la réputation de la guerre de partis, et des facteurs qui peuvent l’expliquer, en lien avec la formation théorique des officiers du temps et l’évolution des mentalités de la société dans son ensemble. Il faut s’interroger sur les facteurs tactiques (une guerre “de l’ombre”, de la surprise, par opposition à la bataille rangée, jugée la grande affaire de la guerre) ; sur les facteurs moraux (une guerre de sauvages ? La littérature, militaire ou non, nous montre les représen­tations que la population se faisait du hussard…) ; sur les facteurs sociaux de cette désaffection, de laquelle s’affligent les théoriciens (beaucoup d’officiers de petite noblesse servaient dans les troupes de spécialistes de la petite guerre par exemple, ce qui pouvait engager des officiers de plus haute naissance à privilégier des régiments plus “honorables”…).

Il ne faudrait cependant pas s’arrêter à la description et aux explications possibles de la perception de la petite guerre. Au-delà des représentations, il convient d’opérer une étude serrée du contenu des traités théoriques, confronté au terrain essentiellement à travers les campagnes que nous avons choisies, pour démêler les préjugés de la réalité, qu’elle vînt les infirmer ou, parfois, les confirmer (du point de vue moral en particulier, dans les rapports avec la population civile). Et, puisque cette petite guerre était faite par des hommes, on doit aussi accorder du temps aux troupes qui la menèrent, troupes de ligne, hussards, régiments mixtes de troupes légères à pied ou à cheval, compagnies franches non enrégimentées. Si les troupes de spécialistes du combat d’escarmouches étaient réellement efficaces sur le terrain, quels étaient les facteurs de cette efficacité ? Et quant à leur réputation de barbarie : était-elle encore fondée au milieu du xviiie siècle ?

Enfin, parce que le royaume de France était un État centralisé, la teneur de la législation, au sujet des “partis de guerre” comme du service des troupes légères en campagne, est un bon indicateur de l’intérêt qu’accordait le gouvernement à cette partie de l’art de la guerre ; ce qui pouvait expliquer par ricochet, ou tenter d’endiguer, l’opinion d’une partie de la noblesse militaire. Puisque les campagnes de Flandre de la guerre de Succession d’Autriche, d’un point de vue pratique, constituent le pivot de notre étude, c’est la politique du comte d’Argenson, à travers sa correspondance avec les généraux à l’armée en 1746, que nous avons choisi d’analyser en détail ; approche nouvelle, qui permet de saisir au travers de ses commentaires, conseils et déci­sions, la compréhension, par le ministre, de la stratégie d’usure liée à l’utilisation de la petite guerre. Et cela nous permet de montrer, d’une façon inédite, l’intérêt indéniable que d’Argenson manifesta pour la question, même s’il laissa carte blanche au maréchal de Saxe pour mener les opérations sur le terrain.

2. La dernière étape d’une problématique d’ensemble

L’étude de la petite guerre au xviiie siècle, telle qu’elle est présentée en détail dans le présent ouvrage, et telle que nous venons d’en tracer le fil conducteur ; l’étude de cette petite guerre, qui devint véritablement un art, est en fait celle de la dernière étape d’un long processus de transformation qui embrasse l’ensemble des xvie, xviie et xviiie siècles, et que confirme l’utilisation d’un vocabulaire suranné encore au xviiie siècle, comme on l’a vu.

Géographiquement, le cadre retenu est celui de l’Europe occiden­tale et centrale (qui sous-tend la réflexion des principaux théoriciens de la petite guerre sur lesquels nous nous appuyons), en y comprenant l’Empire germanique, l’Autriche, la Russie, et aussi la Hongrie quand elle ne fut pas dominée par l’Empire ottoman, mais en excluant les territoires turcs en Europe. Il s’agit donc d’un ensemble aux frontières orientales mouvantes au cours de ces trois siècles ; un ensemble cultu­rellement assez homogène (l’Europe chrétienne). Surtout, cet espace présente pour nous l’intérêt d’une relative unité du point de vue de l’art de la guerre, face aux peuples des steppes : à une guerre orientale de cavalerie, pratiquée sur de grandes plaines découvertes, s’opposait la guerre occidentale, guerre de positions et d’infanterie dans des terrains couverts.

Choisir l’Europe comme théâtre d’opérations de la guerre de partis n’est pas innocent : du xvie au xviiie siècle, celle-ci semble devenir de plus en plus européenne ; les influences occidentales et orientales s’interpénètrent. Le signe le plus évident, au cours du xviiie siècle, en est la perte du caractère oriental des hussards (un des types de troupes les plus exercés à cette guerre), qui ne sont plus exclusivement recrutés parmi les Hongrois, mais sont souvent, désormais, allemands, lorrains ou belges.

Ce cadre posé, notre sujet concernant au premier chef les opérations militaires, ce sont les évolutions ayant une incidence sur la tactique de la petite guerre qui doivent guider notre réflexion. Des trois étapes de la problématique d’ensemble, les deux premières (xvie et xviie siècles), qui constituent le socle historique sur lequel s’appuie notre étude, seront évoquées dans la première partie.

L’arrivée à la troisième étape, au xviiie siècle, se fit en deux temps. Tout d’abord, un nom en supplanta un autre : l’expression de “petite guerre” occupait désormais le devant de la scène tandis que la “guerre de partis” devint moins fréquente dans le langage courant. Cette modification s’affirmait au moment où les guerres en Europe occidentale virent une recrudescence de l’influence orientale, turque via le modèle du hussard hongrois et du fantassin irrégulier croate. Il faut avouer que ce ne fut qu’à partir de la guerre de Succession d’Espagne que la petite guerre à la hussarde fut véritablement prise au sérieux, semble-t-il, et bien exploitée par les officiers français (cf. infra, première partie, II) ; ce qui justifie de commencer notre étude de la petite guerre au xviiie siècle, non à l’apparition des premiers régiments de hussards en France, mais plutôt au début de la guerre de Succession d’Espagne, guerre où servirent de nouveaux régiments, ceux de Poldeak, Verseilles, Saint-Geniès (avant qu’en fussent levés d’autres encore, plus connus, comme celui de Berchény en 1719). Sans qu’on analyse ces campagnes en détail, elles doivent être prises en compte car elles servirent de base de réflexion, parmi les autres conflits du xviiie siècle, aux théoriciens dont nous étudions la pensée[135]. “Ce ne fut que dans la guerre de 1701, qu’on commença à sentir la nécessité des troupes légères…”, écrit Cessac[136].

On peut en inférer que la “guerre de partis” faisait référence, dans les esprits comme dans la réalité, à un type de guerre traditionnel en France, au xviie siècle, plutôt mené par de l’infanterie, par des compagnies franches de fusiliers et de dragons. L’adjectif “petit”, qui désigne désormais la guerre d’escarmouches, apparaît-il en lien avec la multiplication des hussards hongrois ? La coïncidence chronologique laisse à penser que le glissement de vocabulaire (et surtout ce fameux adjectif) révélerait la piètre réputation où l’on tenait cette guerre désormais faite par des hussards, sur qui planaient ces rumeurs d’une sauvagerie héritée de leurs homologues de Hongrie. Était-ce un phéno­mène nouveau ? B. Peschot a montré que la bonne noblesse turbulente du xvie siècle ne répugnait pas à aller en parti[137]. Et de même les officiers du début du xviiie siècle, aux dires de Quincy[138].

Le second temps de cette troisième étape fut marqué par les tentatives pour hisser la petite guerre au même rang que la grande : il s’agit de sa reconnaissance comme un véritable art de la guerre, sur lequel on réfléchit, en lui consacrant des traités théoriques. Nous retrouvons ici l’étape ultime qui est le centre de notre thèse.

Enfin, terminer provisoirement une étude de la petite guerre avec la fin de l’Ancien Régime se justifie par un autre changement dans la manière de faire la guerre : la fin du xviiie siècle sonnait le glas des guerres à objectifs limités[139]. Les conflits n’avaient plus pour but de prendre des gages en vue d’une future négociation, mais d’anéantir l’adversaire. Ils devinrent des “guerres à but absolu”, selon l’expres­sion de Clausewitz. Et l’apparition du terme de guérilla dans les écrits militaires du xixe siècle (notamment chez Le Mière de Corvey) peut être considérée comme le signe de l’avènement d’une nouvelle étape dans la problématique globale de la petite guerre : celle de la réflexion incluant une dichotomie entre les deux notions de “petite guerre” et de “guérilla”, deux notions exprimant deux réalités qui, dans les faits, avaient bien sûr toujours existé conjointement.


 


[1]     Saint-Geniès, L’Officier partisan (1766), t. II, p. 77.

[2]     Grandmaison, La Petite guerre (1756), p. 3.

[3]     Dictionnaire de l’Académie française, éd. 1694, art. “Estrade”.

[4]     ACV, P Nelty de Beausobre, 2.2.6/13, Notes… (1716-1763), p. 59 (pour 1745) ; La Roche, Essai sur la petite guerre (1770), t. II, pp. 20 et 77 ; Cessac, Le Guide des officiers particuliers… (1785), t. II, note PL, p. 134.

[5]     Sionville, Œuvres militaires (1756), t. II, p. 3 (à propos des attaques et défenses de postes) ; La Chesnaye, Dictionnaire militaire (1745), t. I, art. “Escalade”, p. 430.

[6]     Cessac est qualifié de “militaire philosophe” par son biographe Jean Humbert (J.-G. Lacuée comte de Cessac…, 1939), p. 23. Cessac était correspondant de l’académie royale de Metz depuis 1784, et en devint membre titulaire en 1785. Les commissaires de cette académie insistèrent, à propos du Guide des officiers, sur le “soin” avec lequel il avait été traité (ibid., pp. 26-27).

[7]     Jean-Pierre Bois, dans son édition des Rêveries de Maurice de Saxe (Paris, Economica, 2002) reproduit un certain nombre de ces missives autographes à l’orthographe fantaisiste.

[8]     Par la consultation du grammairien de Wailly, on voit que beaucoup d’auteurs du xviiie siècle ne respectaient pas les règles orthographiques de leur temps ; on se rend compte aussi que ces règles n’étaient pas constantes : Wailly, Principes généraux et particuliers de la langue française, Paris, J. Barbou, 1763.

[9]     De Saxe, Mémoires… (Dresde, 1757), p. 449.

[10]    Joly de Maizeroy, Traité de tactique… (1767), t. I, p. 200. L’expression “enfans perdus” aurait disparu officiellement de l’armée française en 1658. Cf. M.F. Sicard, Histoire des institutions militaires des Français, Paris, J. Corréard, 1834, t. I, p. 377.

[11]    Turpin de Crissé, Essai sur l’art de la guerre (1754), t. II, p. 165. Même référence aux “enfans perdus”, pour définir le style de guerre des troupes légères, dans Saint-Geniès, L’Officier partisan (1766), t. I, p. 25. La Roche, Essai… (1770), t. II, p. 129 ; Dictionnaire de Trévoux (1771), t. II, p. 1019, art. “Cravate”.

[12]    Par exemple : Saint-Geniès, L’Officier partisan (1766), t. I, pp. 9-10 ; Feuquière, Mémoires (1750), t. II, p. 389 ; Guignard, L’École de Mars (1725), p. 57.

[13]    Par exemple : Saint-Geniès, L’Officier partisan (1766), t. I, pp. LXV sq. ; Frédéric II, Instructions pour les troupes légères (Londres, 1772), p. 12.

[14]    Par exemple : La Croix, Traité de la petite guerre… (1752), p. 10.

[15]    Par exemple : d’Espagnac, Histoire de Maurice… (1773), t. II, p. 131 ; Guibert, Essai général de tactique (1772), p. 127 (il parle de “milice harcelante” à propos des troupes légères).

[16]    Par exemple : d’Espagnac, Histoire de Maurice… (1773), t. II, pp. 35-36, 52, 118, passim ; De Wüst, L’Art militaire du partisan (1768), p. 87.

[17]    Bohan, Examen critique du militaire français (1781), pp. 31-32 ; expression utilisée à nouveau à la p. 122.

[18]    Montecuccoli, Mémoires (éd. de 1712), livre I, p. 173. Montecuccoli était un homme du xviie siècle, mais lu par des lettrés du xviiie siècle, et ses mémoires furent commentés par Turpin de Crissé, non à titre de curiosité historique, mais à titre d’ouvrage de réflexion tactique encore d’actualité.

[19]    Frédéric II, Instructions pour les troupes légères (Londres, 1772), p. 12.

[20]    Hay du Chastelet (Politique militaire, éd. de 1757, corrigée par d’Authville des Amourettes) intitule ainsi l’un de ses chapitres (chap. IV, art. XI), pour désigner les rencontres entre partis ennemis… L’ouvrage date du xviie siècle, mais, comme les Mémoires de Montecuccoli, il était lu au xviiie siècle.

[21]    Pour ces deux dernières expressions, voir : La Roche, Essai… (1770), t. II, pp. 198 et 201.

[22]    Jean-Baptiste-Joseph Damarzit de Sahuguet, chevalier, puis baron d’Espagnac (1713-1783), servit avec distinction dans les campagnes de Flandre de la guerre de Succession d’Autriche, où il assura la fonction d’aide maréchal général des logis de l’armée. Connu surtout comme mémorialiste, il poursuivit une carrière militaire très honorable (brigadier en 1746, maréchal de camp en 1761, gouverneur de l’Hôtel royal des Invalides en 1766, lieutenant-général en 1780).

[23]    D’Espagnac, Histoire de Maurice… (1773), t. II, emploi de l’expression de “petite guerre” aux pp. 8-9, 35-36 (pour 1744), 73 (pour 1745), 281 (pour 1746), 328 et 330 (pour 1748).

[24]    D’Espagnac, Histoire de Maurice… (1773), t. II, p. 211 (pour 1746). ACV, P Nelty de Beausobre, 2.2.6/15, Maximes raisonnées sur la guerre pour mon régiment de hussards (1743-1748), t. III, vol. II, p. 295 ;

[25]    D’Espagnac, Histoire de Maurice… (1773), t. II, respectivement p. 30 ; pp. 131 et 442 ; p. 140 (empêcher la communication), 406 (interrompre la communication) ; pp. 240, 268 et 424 (insultes), pp. 334, 399 et 448 (incursions).

[26]    D’Espagnac, ibid., t. II, pp. 35-36 (pour 1744) ; pp. 40, 52, 78-79, 117, 118 et 153 (pour 1745) ; pp. 204, 241 et 279 (pour 1746) ; pp. 390, 406, 420, 442 et 452 (pour 1747) ; p. 488 (pour 1748).

[27]    Werner Hahlweg, Guerilla. Krieg ohne Fronten (1968), p. 21 : “Im 18. Jahrhundert gebraucht man den Terminus ‘petite guerre’, Kleinkrieg, den die Franzosen erfunden haben sollen”.

[28]    Max Jähns, Geschichte der Kriegswissenschaften… (1889-1891), t. 21-III, p. 2711.

[29]    On trouve la mention de ce traité de Folard sur la guerre de partis, chronologiquement, dans : Jeney, Der Partheigänger… (1765), dans le Vorrede (de F.-F. von Nicolai) ; C.-F.-H. Barjavel, Dictionnaire historique, biographique et bibliographique du département de Vaucluse…, Carpentras, L. Devillario, t. I, 1841, art. “Folard”, pp. 493-494 ; Biographie universelle (Michaud), Paris, C. Desplaces, 1854-1865, t. 15, p. 140 ; Max Jähns, Geschichte… (1889-1891), vol. 21-II, p. 1478, et vol. 21-III, p. 2710 ; Marc de Vissac (baron), “Le chevalier de Folard”, dans : Mémoires de l’Académie de Vaucluse, 2e série, t. XII, 1912 (Avignon, F. Seguin, imprimeur-éd.), pp. 306-307 et 315 ; Charles de Coynart, Le Chevalier de Folard, 1669-1752, Paris, Hachette, 1914, pp. 27-28 ; Émile G. Léonard, L’Armée et ses problèmes… (1958), p. 106 ; John Ewald, Treatise on Partisan Warfare. Translation… by Robert A. Selig and David Curtis Skaggs, New York etc., Greenwood Press, 1991, p. 41, note 12 (note des éditeurs) ; Lucien Bély, Les Relations internationales en Europe, xviie-xviiie siècles (1992), p. 604 ; Bernard Peschot, “La notion de petite guerre en France (xviiie siècle)”, Histoire et Défense (Les cahiers de Montpellier), n° 28, II-1993, p. 142 ; Jean Chagniot, Le Chevalier de Folard… (1997), p. 34 ; Freddy Biet, “Jean-Charles de Folard, 1669-1752”, Enquêtes et Documents n° 25 (Les Armées et la guerre, de l’Antiquité à la seconde guerre mondiale), Nantes, Ouest Éditions, 1998, p. 106 ; Jean Chagniot, Guerre et société à l’époque moderne (2001), p. 310.

[30]    Voir infra, 1ère partie, chap. II, I, 2 : “Essai de définition…”.

[31]    D’Espagnac, Campagne de l’armée du roi en 1747 (1747), p. 113 ; Néel, Histoire de Maurice… (1752), t. II, p. 367 ; De Ray, Généraux et lieutenants généraux sous Louis XV…(publiés par L. Mouillard, 1895), p. 211 ; La Chesnaye, Dictionnaire militaire (1751), art. “Petite guerre” et art. “Croates” ; Scouand, Mémoire sur les troupes légères (1756, in : SHD-DAT, 1M 1721), p. 87 ; Joly de Maizeroy, Traité de tactique… (1767), t. I, p. 200 ; Turpin de Crissé, Essai… (1754), t. I, p. 22 ; du même, Commentaires sur les Mémoires de Montecuculi (1769), t. II, p. 352 ; Warnery, Remarques sur l’Essai général de tactique de Guibert… (1782), p. 146 ; l’expression apparaît aussi dans ses Remarques sur la cavalerie (Voir l’extrait cité par Michel Chabloz, “Le général de Warnery (1720-1786), ‘Remarques sur la cavalerie’”, Histoire et Défense, n° 18, II-1988, pp. 77-87).

[32]    La Science des petits postes militaires, ou Traité des fortifications de campagne, à l’usage des officiers particuliers d’infanterie qui sont détachés à la guerre… (1759). Le nom de l’auteur est aussi orthographié “Le Cointe”, de temps à autre.

[33]    Émile-G. Léonard, L’Armée et ses problèmes au xviiie siècle (1958), p. 209. Voir aussi infra, II, 3 : “Distinction entre ‘petite guerre’ et ‘guérilla’”.

[34]    Par exemple : Birac, Les Fonctions du capitaine de cavalerie… (1675), p. 40 (“D’aller à la guerre, …”) ; Feuquière, Mémoires (1750), t. III, p. 44 ; De Saxe, Mémoires sur l’art de la guerre (Dresde, 1757), p. 448 (dans sa lettre écrite à Auguste II en 1732) ; Sionville, Œuvres militaires (1756), t. I, § XIII, p. 183 ; Du Portal, Préceptes généraux sur la petite guerre (1789, in : SHD-DAT, 1M 1718), pp. 8, 15 et 35. 

[35]    SHD-DAT, A2 18, pièce n° 121, lettre de Grassin à d’Argenson, 13 juillet 1746. Voir aussi, ibid., n° 145 (Grassin à d’Argenson, 22 juillet) ; A1 3147, n° 30 (Louis de Bourbon à d’Argenson, 9 juin) ; ibid., n° 43 (d’Armentières à d’Argenson, 14 juin) ; ibid., n° 237 (Grassin à d’Argenson, 22 juillet) ; A1 3136, n° 87 (La Graulet à d’Argenson, 6 mars) ; ibid., n° 128 (La Graulet à d’Argenson, 10 mars) ; A1 3138, n° 80 (d’Armentières à d’Argenson, 14 juin) ; ibid., n° 86 (d’Armentières à d’Argenson, 15 juin) ; A1 3145, n° 123 (Löwendal à d’Argenson, 19 février ; avoir des partis “en guerre”). Il s’agit d’un échantillon de la correspondance des officiers, sélectionné pour étudier le régiment de Grassin. Il y a pléthore d’autres exemples !

[36]    Sur cette manœuvre, voir infra, 3e partie, chap. II, II : “Le maréchal de Saxe maître d’œuvre…”.

[37]    SHD-DAT, A1 3140, n° 171, lettre de Ségur à De Saxe, de Philippeville le 21 août 1746.

[38]    Hahlweg, Guerilla. Krieg ohne Fronten (1968), p. 21 : “daneben stehen der deutsche Ausdruck ‘Kleiner Krieg’ und der englische ‘small war’, auch ‘little war’”.

[39]    Voir, sur le sujet des traductions, infra, 1ère partie, chap. III, III, 2 : “Le rayonnement à l’étranger”.

[40]    Vernier, Militärische Anweisung für leichte Truppen (1773), pp. 15, 17, 40, 78 (“detachement”) ; p. 19 (mots “section” et “piquet” écrits en français) ; p. 22, pour “commandant” (“Ein Commandant soll sein Vorhaben vor der Ausführung, seinen Officiers bekannt machen”). Les mots laissés en français sont aisément repérables car ce sont les seuls dont la typographie n’est pas en gothique, mais en italique.

[41]    Jeney, The Partisan… Translated from the French of Mr. de Jeney. By an Officer in the Army (1760), dédicace. Traduction : “Il n’est pas inapproprié de considérer la petite guerre comme une sorte de portrait en miniature du grand Art de la guerre”.

[42]    Grandmaison, A Treatise, on the military service, of light horse, and light infantry, in the field, and in fortified places (1777).

[43]    Kirkpatrick, Brief considerations on the expediency of a plan for a corps of light troops, to be employed on detached service in the East-Indies (1781), p. 20.

[44]    Stevenson, Military instructions for officers detached in the field… (1770), p. VII : “In this country we have not been the first to copy the great masters in the art of war, nay we are indebted to our neighbours for the very terms of the art, for which reason an explanation of any of the terms made use of in the folowing [sic] essay, which our English dictionaries have not adopted, will be given in the course of it”. Sur la traduction de l’expression “petite guerre”, voir aussi : Sandrine Picaud, “‘Partisan warfare’, ‘war in detachment’ : la ‘petite guerre’, vue d’Angleterre (xviiie siècle)”, Stratégique, n° 84, mars 2004, pp. 13-59.

[45]    Sous le terme d’“Alliés” étaient désignés pendant la guerre de Succession d’Autriche les nations combattant contre la France : Autriche, Grande-Bretagne, Provinces-Unies. Cette armée fut aussi appelée “armée pragmatique”, car elle entendait soutenir la Pragmatique Sanction de 1713, qui faisait de Marie-Thérèse l’unique héritière des possessions autrichiennes à la mort de son père l’Empereur germanique Charles VI.

[46]    RA CP, box n° 24, pièce 155, “Project for sending 100. Men to surprise Sandvliet. 1747”.

[47]    NAM, “Hawley-Toovey papers…”, liasse 112, n° 17, lettre de H.R.H. au lieutenant-général Hawley, de Vilvorde le 5 octobre 1745. Sur Henry Hawley, M. Alastair Massie a écrit une notice biographique (aimablement communiquée par l’auteur), dans le Oxford Dictionary of National Biography (Oxford University Press, 2004). Hawley fit en Flandre les campagnes de 1744, 1745 et 1747 ; en 1746, il passa en Grande-Bretagne pour combattre la révolte jacobite.

[48]    Par exemple : RA CP, box n° 25, pièce 264.

[49]    Ces passages ont été aimablement traduits pour nous, du polonais du xviiie siècle en français du xxie, par M. Yannick Blivet.

[50]    Par ex. : Volkmar Regling, Grundzüge der Landkriegführung… (1979), p. 156 ; Josef Borus, “Bewaffnung und Taktik der Heere… ”, RIHM, Helsinki, 1991, I, p. 109.

[51]    Werner Hahlweg, Typologie des modernen Kleinkrieges (1967), pp. 9-10.

[52]    L’expression “grande guerre”, au sens tactique, par opposition à la “petite guerre”, est pour nous pratique et significative, mais elle n’était pas commune au xviiie siècle ; on parlait plutôt alors des “grandes affaires” de la guerre. On trouve l’expression “grande guerre” par exemple au xixe siècle dans la traduction française de Decker (De la petite guerre…, 1845, p. 23) ; voir la citation infra, dans la conclusion du présent ouvrage. Expression reprise par J.-P. Bois, “Stratégie et guerre de Vendée, entre petite guerre et grande guerre”, Enquêtes et Documents, n° 20 (Guerre et répression : la Vendée et le monde), Nantes, Ouest Éditions, 1993, pp. 21-33.

[53]    La Chesnaye, Dictionnaire militaire (éd. de 1751), art. “Petite guerre”.

[54]    Sur ce sujet, voir infra, 2e partie, chap. I, II, 3, b : “Des attaques de postes aux surprises des places…”.

[55]    Jeney, Der Partheygänger… (1765), p. 80, note b.

[56]    Briquet, Code militaire (1741), t. I, p. 96 (ordonnance du 30 novembre 1710, encore en vigueur au milieu du xviiie siècle) ; De Wüst, L’Art militaire… (1768), pp. 27-28.

[57]    Lacuée de Cessac, Le Guide des officiers… (1785), t. I, p. 13. Au xviiie siècle, les officiers généraux étaient les maréchaux de France, les lieutenants-généraux et les maréchaux de camp. Selon l’Encyclopédie Méthodique (t. IV, 1797, art. “Officier”), tous les autres officiers, ceux dont le grade leur est inférieur, sont dits “officiers particuliers” ; ce sont les officiers “de chaque corps composant les différentes armes employées dans une armée”. Mais les “officiers particuliers” désignaient le plus souvent en réalité les officiers subalternes (capitaines, lieutenants ; et, à partir de 1762, sous-lieutenants, qui remplacèrent les cornettes de cavalerie et enseignes d’infanterie). Cf. par exemple Cessac (1785), t. I, p. 6 : “…plusieurs autres écrivains persuadés de la nécessité d’instruire l’officier particulier, se sont occupés des connoissances militaires propres aux officiers subalternes”. On classe souvent les brigadiers parmi les officiers généraux. Ils n’en faisaient pas partie. Cf. par exemple, ACV, P Nelty de Beausobre, 2.2.6/15, Maximes… (1743-1748), t. III (vol. 2), p. 129, note. Beausobre écrit : “Je n’etois point oficier general, n’etant que Brigadier ; mais j’en remplissois bien les vrayes fonctions”. Voir aussi : L. Bély (dir.), Dictionnaire de l’Ancien Régime (1996), art. “Officiers généraux”, de J. Chagniot : “Les brigadiers n’étaient pas eux-mêmes des officiers généraux, puisqu’ils restaient attachés à leur arme respective, l’infanterie, la cavalerie ou les dragons”.

[58]    Journal de Simon Delorme à l’armée de Bavière en 1742 (Bibliothèque Mazarine, 2364), pp. 106-107. Extrait aimablement communiqué par M. le Professeur Jean Chagniot (10-04-2002).

[59]    Sur ce sujet, voir aussi infra, 1ère partie, chap. III, I, 1 : “Une guerre de ‘grands capitaines’… ?”.

[60]    Dictionnaire de Trévoux (éd. de 1771), art. “Parti” (t. VI, p. 552) ; Encyclopédie… (1751-1780), art. “Parti” (t. 12, p. 89).

[61]    La Chesnaye, Dictionnaire militaire (éd. de 1745), t. I, art. “Détachement”.

[62]    Michel, Les Ordonnances militaires du roy… (1707), p. 78.

[63]    Michel, Les Ordonnances militaires du roy… (1707), p. 82 : 25 hommes, tant pour l’infanterie que pour la cavalerie ou les dragons. Une précédente ordonnance, de 1689, avait fixé la limite inférieure à 19 hommes.

[64]    Briquet, Code militaire (1741), t. I, p. 96 (ordonnance de Louis XIV du 30 novembre 1710, sur les partis détachés des armées et des garnisons).

[65]    Guignard, L’École de Mars (1725), t. II, p. 384 (pour les différentes missions des partis, voir pp. 382-385, dans le chap. sur les partis de guerre).

[66]    Scouand, Mémoire… (1756, in : SHD-DAT, 1M 1721), pp. 4 et 137-138.

[67]    La Roche, Essai… (1770), t. I, pp. 3 et 137-138.

[68]    Grimoard, Traité sur la constitution des troupes légères… (1782), p. IX.

[69]    Infra, 1ère partie, chap. III, II, 1 : “Pourquoi écrire… ?”.

[70]    Encyclopédie… (1751-1780), art. “Petite guerre” (t. 12, p. 466) ; Grandmaison, La Petite guerre (1756), p. 111.

[71]    L’expression “guerre de coups d’épingle” (“mit einer Politik der Nadelstiche provozieren”) est reprise dans : Cora Stephan, Das Handwerk des Krieges (1998), p. 175.

[72]    Grandmaison, La Petite guerre (1756), pp. 331-332, 361-362, 367, passim, pour des ex. d’opérations mettant en scène les compagnies franches célèbres de Jacob et de Dumoulin ; pp. 273-274 et 276, pour des opérations impliquant respectivement les régiments de hussards d’Esterhazy et de Berchény ; p. 28, 82-83, 391-392, passim, pour des ex. d’opérations impliquant les régiments de volontaires mixtes de Grassin et/ou de La Morlière.

[73]    Le régiment des Volontaires Royaux fut créé par l’ordonnance du 15 août 1745 et était fort, à sa création, de 2 630 hommes. Le premier commandant en fut le colonel Jacob, ancien capitaine commandant d’une compagnie franche de fusiliers et d’une compagnie franche de dragons qui furent fondues, parmi d’autres, dans le nouveau corps (Sapin-Lignières, Les Troupes légères de l’Ancien Régime, 1979, pp. 48, 153, et notice n° 82, pp. 184-187). Les Volontaires Royaux servirent en 1745 et 1746 en Flandre (sous la direction du comte de Mortaigne en 1746) puis, en 1747 et 1748, à l’armée de Provence (sous la direction du comte de Chabo La Serre).

[74]    Les dragons étaient des troupes à cheval qui pouvaient aussi, à l’occasion, combattre à pied.

[75]    Pour la place des différentes nations dans la composition des régiments de hussards en France au xviiie siècle, voir infra, 1ère partie, chap. I, II, 3 : “La critique théorique des troupes légères”.

[76]    Un autre régiment porta postérieurement ce même nom de Volontaires Royaux : en 1756 fut levé un Régiment des Volontaires de Nassau-Sarrebrück, commandé par Guillaume-Henri, prince de Nassau-Sarrebrück (entré au service de France en 1756). Et ce dernier régiment prit brièvement en 1758 le nom de Volontaires Royaux de Nassau, avant de devenir le régiment de cavalerie régulière Royal Nassau ; il fut réformé en 1776.

[77]    L’ouvrage de base qui répertorie les troupes légères est : V. Sapin-Lignières, Les Troupes légères de l’Ancien Régime… (1979). Il traite à la fois des compagnies franches et des régiments de Volontaires ; voir aussi : A.-P.-J. Amiot, Panorama militaire, Paris, Corby, 1830. Pour un état des régiments de hussards au xviiie siècle en France, on peut consulter l’ouvrage suivant, ancien mais toujours utile : Choppin, Les hussards, les vieux régiments, 1692-1792 (1899).

[78]    Voir la conclusion générale.

[79]    Quinteau, La Guerre de surprises et d’embuscades (1884), t. I, pp. 88-89 ; général Susane, Histoire de la cavalerie française (1874), t. II, p. 230 ; Ajtay, “L’origine du hussard hongrois”, RIHM, Paris, 1939, n° 1, p. 18. Voir aussi : Charles-Eszlary, “L’origine hongroise des hussards de l’armée française”, Vivat Hussar, n° 3, 1968, pp. 15-16 ; Gérard Chaduc, “Les hussards au xviiie siècle, des marginaux au service du roi de France”, RHA, 1986, n° 1, p. 60 ; P. Bethlen, “Une campagne à la hussarde (1619-1622)”, Vivat Hussar, n° 30, 1995, p. 227.

[80]    ACV, P Nelty de Beausobre, 2.2.6/13, Notes… (1716-1763), pp. 56-58.

[81]    Il y avait en principe une compagnie de grenadiers (la première compagnie) dans chacun des régiments d’infanterie de ligne. Outre le sabre et le fusil à baïonnette, le grenadier avait une gibecière emplie de grenades. Dans le régiment mixte de troupes légères de Grassin, chaque compagnie d’infanterie comprenait dix grenadiers. Leur salaire journalier était plus élevé que celui des simples fusiliers ou arquebusiers. Cf. l’annexe 1, pour le régiment de Grassin. Et : SHD-DAT, coll. Saujon, vol. 44, n° 1, 1744, art. VII.

[82]    La Chesnaye, Dictionnaire militaire… (1751), art. “Grenadier”.

[83]    C’est en janvier 1745 que furent levées des compagnies de grenadiers dans les bataillons de milice (ie, des miliciens volontaires pour servir comme les grenadiers de ligne pour la durée de la campagne). À partir d’avril 1745, ces compagnies de grenadiers furent retirées des bataillons et formées en sept régiments, auxquels on donna le nom de “grenadiers royaux”. À la fin de chaque campagne, les compagnies rejoignaient les bataillons de milice dont elles étaient sorties, et l’on reformait les régiments à la campagne suivante. Après la paix de 1748, on garda les compagnies de grenadiers royaux et on en forma 11 bataillons, assemblés chaque année. Ils servirent à nouveau en régiments pour la guerre de Sept Ans. Cf. Léon Hennet, Les Milices et les troupes provinciales, Paris, L. Baudoin et Cie, 1884 (pp. 106-117 pour les grenadiers royaux).

[84]    Barbier, Journal…, t. VIII (Paleo, 2006), p. 83. Sur les grenadiers en général, voir : Mouillard, Les Régiments sous Louis XV (1882), pp. 13-14.

[85]    ACV, P Nelty de Beausobre, 2.2.6/15, Maximes… (1743-1748), t. II (vol. I), p. 222, note a ; Saint-Geniès, L’Officier partisan (1766), t. II, pp. 90-91.

[86]    Ce fut seulement le décret de l’an II (21 nivôse, ie le 15 janvier 1794) qui classa les hussards dans la cavalerie légère ; jusque-là, ils ne lui appartenaient pas nominalement, quoique leur service fût le même. Cf. Bardin, Dictionnaire de l’armée de terre (1841-1851), art. “hussard”, p. 2855.

[87]    D’Héricourt, Élémens de l’art militaire (éd. de 1756-1758), t. III, titre 33 (“Troupes légères et leur solde”) ; titre 37 (“Cavalerie, carabiniers, hussards, et dragons”).

[88]    Ibid., t. III, titre 33, chap. I, sur les Volontaires de Flandre (où servit Grandmaison), que d’Héricourt dit composés d’infanterie et de cavalerie ; chap. II, pp. 282 sq., sur les Volontaires Royaux, que d’Héricourt dit composés d’infanterie et de dragons.

[89]    ACV, P Nelty de Beausobre, 2.2.6/15, Maximes… (1743-1748), t. III, vol. II, p. 205 ; Dupain de Montesson, Les Amusements militaires (1757), p. 184.

[90]    SHD-DAT, 1M 174 (1746), p. 109.

[91]    La Croix, Traité… (1752), pp. 84-85.

[92]    V. Sapin-Lignières, “Hussards et troupes légères”, Vivat Hussar, n° 18, 1983, pp. 63-67. Voir aussi Fallou, Nos hussards (1692-1902)… (1902), pp. 8-11, où l’on voit que des régiments de Volontaires mixtes comprenaient des hussards. Voir encore : SHD-DAT, Xc 84 (compagnies franches, 1727-1749), liasse “État des compagnies franches”, composition de la compagnie franche de Gvengvesy, comprenant des hussards… (1 p., sans date).

[93]    Sur ce dernier point, voir infra, 1ère partie, chap. II, II, 3 : “Le problème des troupes dites ‘légères’”.

[94]    ACV, P Nelty de Beausobre, 2.2.6/15, Maximes…, t. II, pp. 9-10. Réf. aux cavaliers légers numides aussi chez : Turpin de Crissé, Commentaires sur les institutions militaires de Végèce (1779), t. III, p. 20.

[95]    Saint-Geniès, L’Officier partisan (1766), t. I, 2e préliminaire, et p. 2.

[96]    SHD-DAT, Yb 707 (contrôle des officiers de milice de 1751 à 1762), p. 484.

[97]    Grimoard est sous-lieutenant au régiment de Dauphin-infanterie dans les années 1770, avant d’occuper des fonctions plus politiques et diplomatiques à la fin de l’Ancien Régime (SHD-DAT, 7Yd 50, dossier individuel du lieutenant-général Philippe-Henry de Grimoard) ; Jean-Girard Lacuée de Cessac, entré au régiment de Dauphin-Infanterie en 1770, y est capitaine en second en 1789 (SHD-DAT, Xb 42, rapports d’inspections du régiment entre 1704 et 1790).

[98]    La Croix, Traité… (1752), p. 5.

[99]    Grandmaison, La Petite guerre (1756), pp. 8 et 14.

[100] Jeney, Le Partisan (1759), pp. 2-3.

[101] L’appellation “chasseurs” fut utilisée dans le nom d’un certain nombre de corps de troupes légères à pied ou à cheval au xviiie siècle, en France et hors de France : on citera les célèbres chasseurs de Fischer.

[102] De Wüst, L’Art militaire… (1768), pp. 13-17.

[103] La Roche, Essai… (1770), t. 1, p. 10.

[104] Grimoard, Traité… (1782), pp. 223-278.

[105] Cessac, Le Guide des officiers… (1785).

[106] Voir supra, II, 1 (“Critères de définition…”), les grades qu’il y englobe.

[107] De façon plus marginale, on trouve quatre pages sur “Le métier de partisan” dans : Hervé Drévillon, L’Impôt du sang. Le métier des armes sous Louis XIV, Paris, Tallandier, 2005, pp. 385-388 ; quelques pages sur le sujet aussi dans : H. Drévillon, “Courtilz de Sandras et les valeurs militaires de la noblesse à la fin du règne de Louis XIV”, in : Combattre, gouverner, écrire. Études réunies en l’honneur de Jean Chagniot, Paris, Economica, 2003, pp. 351-367.

[108] Voir : Sandrine Picaud, “La petite guerre au xviiie siècle en Europe : une mise au point bibliographique” (avec introduction historiographique). Bibliographie Internationale d’Histoire Militaire, t. 26, Centre général Guisan, Pully (Suisse), éd. Thesis Zürich, 2005, pp. 177-225.

[109] Voir dans la bibliographie du présent ouvrage les auteurs suivants : Orville T. Murphy (1969), Martin L. Nicolay (1989), Peter Paret (“The relationship between the revolutionary war and…”, 1976), Peter E. Russell (1978), Armstrong Starkey (1998), Matthew C. Ward (1997).

[110] René Chartrand, “De l’armure aux mocassins – l’émergence d’une doctrine tactique en Nouvelle-France”, in : John A. Lynn (dir.), Coming to the Americas, Actes du xxviiie congrès de la Commission internationale d’histoire militaire (Norfolk, Virginie, 11-17 août 2002), Wheaton (USA), Cantigny First Division Foundation, 2003, pp. 93-106 ; Arnaud Balvay, “La petite guerre au xviiie siècle”, in : Alain Beaulieu (dir.), Guerre et paix en Nouvelle-France, Québec, Les éditions du GID, 2003, pp. 205-224. Voir aussi la thèse de doctorat d’A. Balvay, parue sous le titre : L’Épée et la plume : Amérindiens et soldats des troupes de la marine en Louisiane et au Pays d’en Haut (1683-1763), Presses Universitaires de Laval (Canada), 2006. À mettre en perspective avec : Jeremy Black, La Guerre au xviiie siècle, éd. Autrement, coll. “Atlas des guerres”, 2003, pp. 59-93 : “Européens contre Non-Européens”.

[111] François-Gaston, chevalier puis marquis de Lévis (1720-1787). De 1741 à 1747, il combattit en tant que capitaine, successivement, en Bohême, en Alsace, en Italie. Brigadier en 1756, il combattit au Canada sous les ordres du marquis de Montcalm ; il atteignit le grade de lieutenant-général en 1761 et termina maréchal de France.

[112] Louis-Armand de Lom d’Acre, baron de Lahontan, Œuvres complètes, 2 vol., éd. R. Ouellet et A. Beaulieu, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 1990, p. 713 ; Joseph-François Lafitau, Mœurs des sauvages américains comparées aux mœurs des premiers temps, 2 vol., Paris, Saugrain l’aîné, 1724, t. III, p. 153. Pour définir la guerre à l’indienne, seul Lafitau emploie l’expression de “petite guerre”, selon A. Balvay. D’autres auteurs du xviiie siècle, peut-être moins connus, ont aussi défini ce style de guerre : Baudry Deslozières, Voyage à la Louisiane et sur le continent de l’Amérique septentrionale, fait dans les années 1794 à 1798, Paris, Dentu, 1802, pp. 23, 65, 78 ; Capitaine Bossu, Nouveaux voyages aux Indes occidentales, Paris, Le Jay, 1768, 2e partie, p. 94 ; Le Page du Pratz, Histoire de la Louisiane, Paris, De Bure l’aîné, 1758, pp. 426-427 ; Claude-Charles Bacqueville de La Potherie, Histoire de l’Amérique septentrionale, [1722], Monaco, éditions du Rocher, 1997, p. 503 ; Louis Franquet, Voyages et mémoires sur le Canada, [1794], Québec, A. Coté, 1889, et Montréal, éditions Élysées, 1974, pp. 48-49. Toutes ces références, ainsi que les extraits de ces ouvrages, nous ont été aimablement communiqués par M. Arnaud Balvay, que nous remercions vivement.

[113] Jean-Louis Lecointe de Marcillac (1729- ?), gentilhomme nîmois, capitaine au régiment de cavalerie du prince de Conti et membre de l’Académie de Nîmes. À sa mort, il aurait laissé plusieurs manuscrits d’ouvrages qui ne furent jamais publiés ensuite, dont l’un intitulé Le Partisan français. Voir : Michel Nicolas, Histoire littéraire de Nîmes et des localités voisines qui forment actuellement le département du Gard, t. I, Nîmes, Ballivet et Fabre, 1854, pp. 156-161 (chap. sur Lecointe et son œuvre).

[114] La révolte dite “guerre des camisards” opposa, de 1702 à 1704 essentiellement, mais avec des résurgences jusqu’en 1710, les calvinistes des Cévennes à l’administra­tion et aux troupes de Louis XIV.

[115] Voir : Bernard Peschot, “La guérilla à l’époque moderne”, RHA, n° 1-1998, pp. 10-12. On peut regretter ce titre ambigu qui recouvre, au vu du contenu de l’article, les deux réalités, petite guerre auxiliaire de la grande au sein de conflits classiques, et partis de guerre ayant lutté, du xvie au xviiie siècle, contre l’autorité légitime de leur pays.

[116] Santa-Cruz, Réflexions militaires et politiques (1739-1740), vol. VII, p. 161 (emploi de “parti” dans le sens de troupes légitimes du souverain envoyées pour mater les révoltés) ; p. 209 (“partis” de révoltés) ; p. 214 (la justice civile, et non le droit de la guerre, s’applique à des révoltés). En cas d’une guerre “assimilée à une rébellion contre l’autorité légitime”, Van Creveld confirme, pour les xvie-xviiie siècles, que le droit de la guerre ne s’appliquait pas, mais une répression sans rémission. Voir : Van Creveld, La Transformation de la guerre (1998), pp. 60-61 et 100-101.

[117] Sur ce sujet, voir infra, 2e partie, chap. I, III, 2 : “Les prises : jus in bello…”.

[118] Voir : Van Creveld, La Transformation de la guerre (1998), pp. 36-53 ; et quelques autres études, par exemple : Manfried Rauchensteiner et Erwin A. Schmidl (éd.), For­men des Krieges. Vom Mittelalter zum ‘Low-intensity-Conflict’, Graz, Verlag Styria, 1991 ; John A. Adam, “Heavy versus light forces : a middle ground”, Military Review 66, octobre 1986, pp. 65-73 (la tactique des troupes légères actuellement trouve son expression dans les conflits de basse intensité) ; Grant T. Hammond, “Low-intensity conflict. War by another name”, Small wars and insurgencies, 3 (1990), 1, pp. 226-238.

[119] La distinction entre petite guerre et guérilla est très bien exprimée dans : André Corvisier, La Guerre. Essais historiques (1995), pp. 385-387. Pour la Corse, voir : Dominique Buresi, Histoire militaire des Corses de 1525 à 1815. Tome 2, Guerres et révolutions en Corse au xviiie siècle (1729-1799), éd. Teissèdre. Tout au long de leur histoire, les Corses ont servi préférentiellement dans les troupes légères (selon corres­pondance avec l’auteur, septembre 2005).

[120] Turpin de Crissé, Commentaires sur les Mémoires de Montecuculi (1769), t. I, art. 1, p. 347.

[121] Voir par exemple : Yves Gras, “Les guerres limitées du xviiie siècle”, RHA, 1970, n° 1, pp. 22-36 ; J.-P. Bois, Maurice de Saxe (1992), pp. 208-218.

[122] “Inventé par Henry Lloyd [1720-1783], le concept de ligne d’opérations est repris et développé par Bülow, puis systématisé par Jomini. Une ligne d’opérations est un itinéraire qui relie une base ou un point de départ à un objectif, en l’espèce une route ou un chemin praticable par une armée”. Cf. F. Géré, Dictionnaire de la pensée stratégique (2000), p. 158 ; Lloyd, Mémoires militaires et politiques (1801 – éd. posthume), pp. 272-274 ; Edward Mead Earle, Les Maîtres de la stratégie (traduit de l’américain ; éd. en anglais 1943), Paris, Berger-Levrault, 1980, chap. 4 (sur Jomini), pp. 106-107.

[123] G. Parker, La Révolution militaire (1993), p. 68.

[124] Sur la rupture des communications comme objet de la petite guerre, voir par exemple : La Roche, Essai… (1770), t. I, chap. XX, pp. 302-303. Et, parmi les études bibliographiques : J. Childs, Armies and warfare in Europe… (1982), p. 134.

[125] Saint-Geniès, L’Officier partisan (1766), t. I, p. 91.

[126] Franz von der Trenck (1711-1749), après un essai infructueux dans l’armée autri­chienne (pour cause d’insubordination), commença véritablement sa carrière militaire comme officier d’un régiment de hussards de l’armée russe. Au début de la guerre de Succession d’Autriche, il obtint de la reine Marie-Thérèse de lever un corps de pandoures de 1 000 hommes au service de l’Autriche. Cette troupe, qui atteignit ensuite 5 000 hommes, se signala par sa vaillance comme par ses cruautés. Après 1745, le baron de Trenck finit par être jugé et condamné à Vienne pour ses méfaits et son insubordination ; il mourut en prison. Nous aurons l’occasion de reparler de plusieurs autres des personnages cités ici par Werner Hahlweg.

[127] Werner Hahlweg, Lehrmeister des kleinen Krieges… (1968), p.10.

[128] Sandrine Picaud, “La manœuvre de la Méhaigne (guerre de Succession d’Autriche), chef d’œuvre du style indirect, dans le cadre du débat sur la petite guerre au xviiie siècle”. Cahiers du CEHD, n° 23 (“Nouvelle histoire bataille”, II), Paris, ministère de la Défense, Secrétariat général pour l’Administration, 2004, pp. 181-200.

[129] “Art de la petite guerre”, expression employée par exemple dans : La Roche, Essai… (1770), t. I, pp. 66 et 153.

[130] Par exemple : abbé Staub, Histoire de tous les régiments de hussards, Fontenay-Paris, 1867-1869, 2 vol. En réalité, cette Histoire ne concerne que deux régiments de hussards : le n° 1 (anciennement Berchény) pour le 1er vol., et le n° 2 (anciennement Chamborant) pour le 2e vol. Dans la veine des monographies vieillies du xixe siècle, d’un intérêt limité, on peut citer celles qui furent publiées sur les régiments de chasseurs, telle : Gay de Vernon, Historique du 2e régiment de chasseurs à cheval depuis sa création jusqu’en 1864, Paris, Librairie militaire J. Dumaine, 1865. Nous n’avons pas inclus ce genre d’ouvrages dans notre bibliographie. Celle-ci comprend seulement, sauf exception (pour l’attitude face à la Révolution), les ouvrages d’une portée plus générale, ou des études particulières concernant les campagnes ou les corps ou les personnages qui sont au cœur de notre sujet. Sur Ladislas (ou László) de Berchény, on pourra consulter : Raymond Boissau, Ladislas Bercheny, Magnat de Hongrie, Maréchal de France, Paris / Budapest / Szeged, Institut hongrois de Paris, 2006 (ouvrage diffusé par le musée Massey de Tarbes).

[131] Le regain d’intérêt pour les hussards de Beausobre est antérieur à nos travaux et à ceux de P. Streit. Mais, quand il n’y a pas de publication, le sujet passe inaperçu. Ainsi avons-nous remarqué, dans le Carnet de la Sabretache (n° 5, 1970, 2e de couverture), l’annonce d’une conférence prévue au siège de la Société de la Sabretache pour le 22 mai 1971, par le général de La Tour : “M. de Beausobre et ses houzards”. Par un amusant retour du destin, nous avons nous-même donné une conférence (non publiée) au siège de La Sabretache sur “Les Maximes raisonnées sur la guerre du comte de Beausobre”, en novembre 2002.

[132] Pierre Streit a publié un article biographique sur le comte de Beausobre, à partir du fonds lausannois (“Jean-Jacques de Beausobre (1704-1783) : un hussard suisse au service de Louis XV”, RHA, n° 2-2001, pp. 113-124). Cet article fait suite à un mémoire de licence soutenu sur le même sujet en 2000. Mais l’analyse des récits de campagne et des écrits tactiques du comte n’a pas été détaillée ; ce n’était pas en effet le sujet de ces travaux. Deux volumes manuscrits du fonds concernant Beausobre aux ACV (fonds P Nelty de Beausobre) sont pour nous essentiels : 2.2.6/13, Notes… (1716-1763), Bisseuil, 1763, 240 p. ; 2.2.6/15, Maximes raisonnées sur la guerre, pour mon régiment de hussards, 3 t., de 165, 435 et 505 p. Plusieurs autres volumes, récits de campagnes ou traités tactiques, sont aussi très utiles. Voir infra, partie “Archives non publiées”.

[133] ACV, P Nelty de Beausobre, 2.2.6/15, Maximes…, vol. 1, t. 1, p. 2.

[134] Voir la 1ère partie, chap. III, II, 1 : “Pourquoi écrire… ?”.

[135] Voir l’exemple de la surprise de Crémone, en 1702, dans la 2e partie, chap. I, II, 3, b : “Des attaques de postes aux surprises des places…”.

[136] Cessac, Le Guide des officiers… (1785), t. I, p. V.

[137] B. Peschot, “La guérilla à l’époque moderne”, RHA, 1998, n° 1, pp. 3-12 ; et “La petite guerre au xvie siècle : formes, styles et contacts dans l’Occident méditerranéen”, in : Les armes et la toge. Mélanges offerts à André Martel, Montpellier (1997), pp. 261-272.

[138] Voir E.-G. Léonard, L’Armée et ses problèmes… (1958), pp. 33-35.

[139] Guiomar (Jean-Yves), L’Invention de la guerre totale. xviiie-xxe siècle, Paris, éd. du Félin, 2004. Voir notamment la conclusion, pp. 287 et suiv., “Qu’est-ce que la guerre totale ?” : l’auteur s’est demandé dans ce livre pourquoi la guerre déclenchée en 1792 est devenue, selon les historiens, totale dès l’année suivante. Il définit la guerre totale d’abord comme “guerre mettant aux prises des masses de combattants inconnues jusque-là”. Mais il introduit deux autres éléments, absents des analyses courantes : “d’abord, une guerre devient totale du fait qu’au début ses buts ne sont pas clairs et son extension montre qu’ils s’obscurcissent en devenant de plus en plus vastes et imprécis ; ensuite, du fait de cette complication croissante, une guerre totale est une guerre impossible à terminer par ceux qui l’ont déclenchée

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Préface

On le sait : l’histoire militaire a donné, depuis maintenant une quarantaine d’années, de grands travaux rénovateurs. Sortie de l’his­toire régimentaire, des écrits mémoriaux, des récits de bataille, elle est enfin un volet devenu particulièrement fécond de l’histoire universi­taire, et a retrouvé ses lettres de noblesse dans l’histoire générale. La thèse de Sandrine Picaud-Monnerat lui ouvre de nouveaux horizons, autant par ses méthodes, que par le champ dans lequel elles se trouvent mises en œuvre.

Ce n’est pas un hasard. J’ai été le témoin, l’accompagnateur sans doute plus que le directeur, des études de Sandrine Picaud-Monnerat à l’Université de Nantes : une scolarité brillante, couronnée par l’agréga­tion, poursuivie par la reprise de recherches commencées avec une maîtrise déjà remarquée, accomplie avec cette thèse soutenue devant un jury international, sur un sujet que Sandrine Picaud-Monnerat n’a sans doute pas choisi, mais qu’elle a pris à bras le corps, dont elle s’est emparée, qui est devenu son domaine d’accomplissement. Et pour obte­nir ce résultat, il lui a fallu, plusieurs années durant, faire campagne. Elle a parcouru les archives du Service historique de l’armée de terre, devenu Service historique de la défense, les Archives cantonales vaudoises de Lausanne, les archives royales du château de Windsor, et secondairement du National Army Museum de Londres, elle a pris les contacts nécessaires au Kriegsarchiv de Vienne, elle a pris connais­sance, dans l’ensemble de l’immense production sur l’art de la guerre au xviiie siècle, de tout ce qui touche à la petite guerre dans les bibliothèques de Paris, Berne, Londres, Delft, Göttingen, Wolfenbüttel, Vienne, Bruxelles (bibliothèque du Musée royal de l’armée), elle a dépouillé les revues spécialisées. L’ensemble de ces recherches se trouve couronné par un travail entièrement neuf.

Ainsi, après la grande série des thèses d’histoire militaire mar­quées par les méthodes de l’histoire sérielle et des grandes enquêtes sociales, qui ont permis de rendre à l’armée sa place dans les insti­tutions, dans la société, et dans la nation, les travaux d’une seconde génération plutôt ouverte sur l’étude de la pensée militaire, sur l’apport dans le domaine de la pensée tactique et stratégique de l’immense collection des ouvrages de théoriciens trop connus et caricaturés, ou méconnus aussi bien dans l’époque où ils ont été publiés que par les siècles qui ont suivi, bref, les recherches consacrées à l’art de la guerre, se trouvent aujourd’hui développées dans une démarche qui part de l’ouvrage théorique et qui s’achève sur le terrain, révoquant définitive­ment ce qu’il convient d’appeler la vieille histoire bataille.

Cette histoire ne vient pas réfléchir sur l’articulation toujours subtile entre la décision politique, la conception stratégique, la réalisa­tion tactique, le support logistique. Ici, pas de grand homme, pas de grands sièges, pas de grande bataille. Sandrine Picaud-Monnerat aborde la guerre par son autre entrée, la “petite guerre”. Une guerre que le xviiie siècle a du mal à qualifier, entre guerre de partis, de partisans, de détail, de capitaines ; une guerre “petite” qui semble méprisable, ou au moins secondaire, à côté de la grande guerre, celle qui relève de la grande tactique. Une guerre passée inaperçue des historiens en France jusqu’aux travaux pionniers de Bernard Peschot, de l’Université de Montpellier, qui a ouvert ce domaine de recherches en se penchant d’abord sur les pratiques de la guerre de Vendée, cette guerre de brigands, cette guerre de buissons, cette guerre que l’on n’appelle pas encore guérilla, mais qui n’est pourtant plus la petite guerre, même si c’est encore l’expression du Prussien von Valentini, et de grands ou­vrages théoriques ou historiques du xixe siècle.

Guerre secondaire, petite alors que l’autre est grande ? La grande guerre est effectivement celle des grandes opérations couronnées par les moments de résolution d’une campagne que constituent les grandes batailles, finalement l’épisode le plus rare de l’histoire des guerres, ou les grands sièges, conduits selon les règles de Vauban, et inscrits dans les normes de l’ordre classique. La grande guerre relève aussi parfois de quelques exploits individuels ou visions supérieures d’officiers généraux dotés de ce que Guibert aurait appelé l’instinct. Mais l’on oublie trop souvent que la guerre existe tous les jours d’une campagne, et que la guerre du xviiie siècle relève assez peu de concepts straté­giques. Elle se déroule au jour le jour, sous cette forme secondaire en apparence, mais à la longue meurtrière, et parfois décisive, sans pour autant être spectaculaire, que l’on appelle donc petite guerre, sorte de système d’opérations qui n’ont jamais l’envergure de la grande guerre. La petite guerre se différencie de la guérilla en ce qu’elle est conduite en complément, à côté ou en avant, des opérations d’une armée consti­tuée ; elle n’est pas comparable à la guerre des bois que mènent les Indiens en Amérique, dont tous les repères sont inconnus aux Euro­péens ; elle n’est pas non plus exactement la guerre des coursiers turcs, elle s’apparente plutôt à la guerre légère des pandours croates, des haïdouks, des hussards. Elle est faite d’une multitude de petites opéra­tions, reconnaissances, surprises, coups de mains ou embuscades, échauffourées sans grande importance apparente. Mais elle matérialise en même temps, au jour le jour, la permanence de la guerre au cours d’une campagne, au point qu’on peut se demander si elle n’est pas l’essentiel, autant pour les soldats qui sont engagés dans l’ensemble des opérations que pour les populations qui subissent la présence de la guerre, par l’usure des hommes, la désorganisation des communica­tions, l’épuisement des approvisionnements, son impact sur le moral… Quand ces petites affaires se trouvent comprises dans un ensemble plus vaste, elles deviennent des composantes utiles d’une guerre perma­nente, la vraie, celle que vivent les soldats.

Les détracteurs dénigrent une guerre de hordes barbares, sans doute parce que ses pratiques sont mal intégrées aux règles classiques de la guerre européenne, peut-être aussi en ce que cette guerre de partis semble échapper à l’autorité du souverain. En spécialisant des hussards, sur le modèle hongrois et autrichien, le roi lui donne une place mieux acceptée. Elle est définitivement adoptée lorsque de grands capitaines démontrent par les campagnes qu’ils conduisent les services qu’elle peut rendre. La campagne de 1746 en Brabant, avec l’action particu­lière de deux régiments spécialisés dans ce genre d’affaires, Beausobre et Grassin, auxquels il faut ajouter quelques autres troupes, les fusiliers de La Morlière par exemple, ou les troupes franches comme la compagnie de Croates de De L’Estang, offre un champ d’analyse, une véritable étude de cas. Les opérations conduites par les troupes légères de Maurice de Saxe ont permis de conquérir les Pays-Bas au prix d’un nombre fort réduit de batailles, et de rendre Louis XV maître d’un pays que les troupes de Louis XIV ont souvent traversé sans jamais le tenir. La petite guerre y gagne ses lettres de noblesse, au moins la réputation d’un art tactique que son général a su utiliser sans l’avoir théorisé, mieux que tout autre officier de son temps, peut-être parce qu’il se sent naturellement plus libre à l’égard de tout ordre établi, et que l’heureuse conjonction formée par trois hommes – le roi, Noailles, le maréchal général – lui a garanti la durée, critère de réussite essentiel. L’analyse des opérations de la Mehaigne révèle le moment où la petite guerre devient un art reconnu. Les cartes qui accompagnent sur ce point la démonstration de Sandrine Picaud-Monnerat sont innovantes. Reste à convaincre le comte d’Argenson, marqué par la logique de la grande guerre, et à passer de la reconnaissance de l’utilité à l’honorabilité, sinon à l’honneur de la petite guerre.

Entre rupture et continuité”, selon la formule de Sandrine Picaud-Monnerat qui l’applique à l’évolution de la guerre dans la fin du xviiie et le courant du xixe siècle, resterait au moins une question plus générale à poser, qui peut constituer un champ pour ses recherches futures : les leçons qu’elle tire de l’analyse de la petite guerre à l’exem­ple du cas de la Flandre entre 1744 et 1748 ne pourraient-elles être étendues à nombre d’autres terrains de guerres, et surtout à d’autres époques ? Au fond, la petite guerre n’est-elle pas le fond de toutes les guerres, sous des formes adaptées à chaque fois au schéma général de la guerre ? Et n’est-elle pas la forme prise par bien des conflits contem­porains, dans lesquels on ne livre plus bataille, alors que la guerre est omniprésente, touche civils et militaires, ne s’inscrit même plus dans un champ géographique ou juridique précis… On parle de guerre asymé­trique, c’est sans doute la guerre de demain… C’est dire l’ouverture du champ d’étude.

Je terminerai par un dernier éloge. Sandrine Picaud-Monnerat a le bonheur, devenu aussi rare chez les historiens que chez les univer­sitaires, d’avoir une écriture en même temps académique et très élé­gante. La maîtrise de l’art oublié de la concordance des temps, la pureté de phrases limpides avec un vocabulaire toujours précis et exact, bref le beau français des anciens maîtres est trop souvent oublié pour qu’on se refuse le plaisir de l’apprécier en ouvrant cette belle thèse…

 

Jean-Pierre Bois
Professeur émérite de l’Université de Nantes

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Remerciements 

C’est un devoir et un plaisir de m’acquitter ici de ma dette envers tous ceux auxquels le travail achevé doit une part de ce qu’il est (les personnes sont citées ci-après avec mention des fonctions occupées à l’époque où j’ai eu recours à leurs services). Mes vifs remerciements vont :

Au professeur Jean-Pierre Bois, pour m’avoir proposé ce sujet en guise de thème de réflexion d’un mémoire de maîtrise d’histoire, prolongé par une thèse de doctorat ; pour avoir su me guider par ses conseils éclairés, tout au long de ces longues années de recherches, ponctuées parfois de tâtonnements et de réorientations.

À mon mari, le lieutenant-colonel EMG [d’état-major général, armée suisse] Ludovic Monnerat, pour sa relecture de l’ensemble du travail, et pour ses nombreuses remarques, toujours utiles.

À toutes les personnes qui, par leur accueil, leur disponibilité (par la souplesse des horaires ou des jours de travail), ont facilité la consultation de la masse documentaire nécessaire à la réalisation de cette thèse, et l’ont mise à mon service avec confiance :

Dr. Jürg Stüssi-Lauterburg, directeur de la Bibliothèque militaire fédérale (BMF), Berne (Suisse) ; Dominic M. Pedrazzini, chef des services généraux de la BMF ; Josef Inauen, chef du service de recherches de la BMF ; Samuel Gibiat, chef de la division Communica­tion des archives du SHD-DAT, Vincennes (France) ; Thierry Sarmant, conservateur en chef du patrimoine, SHD-DAT ; Bertrand Fonck, chef de la section des archives historiques du SHD-DAT ; Dr. Alastair Massie, chef du Département des archives du National Army Museum, Londres ; Gilbert Coutaz, directeur des Archives cantonales vaudoises (ACV), Chavannes-près-Renens (Suisse) ; Pamela Clark, archiviste des Royal Archives, Windsor (Royaume-Uni) ; John Pusey, Admission officer de la Bodleian Library, Oxford.

À toutes les personnes qui m’ont gracieusement communiqué (et, à l’occasion, fait connaître) des documents (archives, ouvrages, articles, notes, compte rendus) qui parfois m’étaient difficilement accessibles ou auraient demandé trop de déplacements :

En particulier Adolf Gaisbauer, directeur de la Bibliothek des Österreichischen Staatsarchiv (Vienne) et le général (2S) Michel Hanotaux, président de la Société de la Sabretache (Paris), à partir de 2006, ainsi que le secrétaire général de ladite société, le colonel (H) Gérard Battuz. Mais aussi : professeur Bruno Colson (Facultés Notre-Dame de la Paix, Namur) ; Catherine Blanlœil (Centre vendéen de recherches historiques, La Roche-sur-Yon) ; Richard Boijen, chef documentaliste du Musée royal de l’armée, Bruxelles ; Jacques de Chambrier (Berne) ; Gauthier Choquet (Université d’Arras) ; Joseph Coquoz (Lausanne) ; Mme Duvauchelle (Bibliothè­que municipale d’Amiens) ; Brigitte Faust (École d’officiers de Munich) ; Mme Guittard, bibliothécaire adjointe de la bibliothèque de l’École militaire, Paris ; François-Xavier Jeanne (Université de Caen) ; Luc Lépine (ministère de l’Éducation du Québec) ; Jean Ruedin (Berne) ; Pierre Streit (Berne) ; E.R. Van Doren (bibliothèque du Leger Museum armamentarium, Delft).

Et, dans le cadre de la recherche du traité de Folard sur la guerre de partisans :

Mme Molina, conservateur des fonds anciens, bibliothèque mu­nicipale d’Avignon ; Mme Natanscu, conservateur, bibliothèque muni­cipale de Soissons ; Mme Cahon (bibliothèque municipale d’Amiens) ; Mme Christiane Imbert, conservateur général de la bibliothèque Inguimbertine, Carpentras.

Enfin, dans le cadre de la recherche d’informations biographi­ques sur le baron de Wüst :

M. Fuchs, directeur du Bayerisches Hauptstaatsarchiv, Würz­burg ; Mme Heeg-Engelhart, Archivoberrätin du Staatsarchiv, Würz­burg ; Christoph Bauer et Franz Ebert, Historisches Archiv des Julius Spitals, Würzburg.

À toutes les personnes qui, en m’ayant permis d’effectuer une communication orale ou d’écrire un article, ont stimulé mon travail de synthèse (outre le professeur Jean-Pierre Bois) :

Contre-amiral (2S) Jean Kessler, président de la Société de la Sabretache jusqu’en 2006 (Paris), et Jean Dumont, rédacteur en chef du Carnet de la Sabretache ; professeur Hervé Coutau-Bégarie, président de la Com­mission française d’histoire militaire (CFHM) ; Laurent Henninger, chargé de mission au Centre d’études d’histoire de la défense (CEHD), Vincennes ; colonel (E.R.) François Bonnefoy, rédacteur en chef de la Revue de la Société des amis du musée de l’armée (SAMA), Paris ; Ferenc Tóth, directeur du département de français de l’École supérieure Daniel Berszenyi, Szombathely (Hon­grie) ; lieutenant Frédéric Thébault, professeur d’histoire, École spéciale militaire de Saint-Cyr Coëtquidan (Guer).

À toutes les personnes qui, m’ayant fait part d’informations nouvelles ou auxquelles je n’avais pas accès, ou de leurs remarques stimulantes au cours de conversations orales ou épistolaires, ont contri­bué à faire avancer ma réflexion ; et aux personnes qui ont assuré pour moi quelques traductions ou correspondances avec l’étranger :

Général (2S) Raymond Boissau (Paris) ; professeur émérite Jean Chagniot (Ecole pratique des Hautes Études, Paris) ; professeur Christopher Duffy (Institute for the Study of War and Society, de Montfort University, Bedford, Royaume-Uni) ; professeur émérite Raimondo Luraghi (Université de Gênes, Italie) ; professeur Bengt Ǻshlund (Suède) ; lieutenant-colonel Gilbert Bodinier (E.R., ancien chef de la division Communication des archives du SHD-DAT) ; colonel (E.R.) Alain-Joël Roux (Paris) ; Gerald R. Wager, chef du Service de communication de la division des livres rares, Library of Congress (Washington, USA), pour ce qui concerne l’édition anglaise de 1777 du traité de Grandmaison ; Arnaud Balvay (Paris) ; mon oncle, Yannick Blivet ; Jean-Claude Boyron (Société de la Sabretache, Paris) ; Jean-Marie Lafont (Centre de sciences humaines de Delhi), pour la carrière militaire du baron de Wüst ; Diana Maloyan (PRAG en anglais, Université de Nantes) ; Damien Picherit (Université de Nantes).

Aux membres de ma famille (notamment mon père M. Jean Picaud, ainsi que Jeanne-Françoise Picaud, Bénédicte et Jean-Christo­phe Batllo, Armelle et Jean-Pierre Aubreton) et à tous les amis qui m’ont aidée et encouragée, matériellement ou moralement, pendant ce travail de longue haleine.

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Histoire militaire des guerres de Vendée

Hervé Coutau-Bégarie et Charles Doré Graslin (Dir.)

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Table des matières 

Ont collaboré à ce volume

Avant-propos

“Cette guerre extraordinaire et inexplicable”. La dimension militaire des guerres de Vendée
Hervé Coutau-Bégarie / Charles Doré Graslin

Géographie militaire de la Vendée (1793-1796)
Philippe Boulanger

L’insurrection royaliste de l’Ouest (1791-1800)
Éric Muraise

L’état des routes de Vendée en 1793
Dominique Gautron

La force armée en Vendée, du déclenchement de la Révolution à la proclamation de la République
Anne Briqueler

Les premiers troubles et la mission de Dumouriez en Vendée été 1791 – hiver 1792
Jean-Pierre Bois

Les armées républicaines en Vendée en 1793
Pierre Gréau

Le triomphe de la Vendée militaire mars 1793
Bernard Peschot

La bataille inaugurale dite du “Pont Charrault”. Réalité et résonance
Claudy Valin

Deux attaques de Legé par les armées républicaines – 30 avril et 5 mai 1793
Alain Chantreau

Sainte-Gemme la Plaine verrou essentiel du dispositif militaire républicain
Dominique Gautron

Thouars et les armées vendéennes
Daniel-Jean Amiglio

Saumur, 9 juin 1793. La grande occasion manquée
Simone Loidreau

Organisation de l’Armée catholique et royale outre-Loire – 18 octobre – 23 décembre 1793
Pierre Gréau

Savenay. Honneur et grandeur des vaincus
Simone Loidreau

Charette l’insaisissable – 6 décembre 1793
Simone Loidreau

Le service de santé dans les Armées catholiques et royales
Marie Bréguet

La bataille de Pontorson
Paul Liguine

Les Mayençais en Vendée
Jérôme Laborieux

De la petite guerre à la guérilla : le soulèvement vendéen
Sandrine Picaud-Monnerat

Comment combattaient les Vendéens 1793-1796
Xavier du Boisrouvray

Charette et la guerre
Jean-Pierre Bois

L’attaque surprise par Charette du camp de La Roullière (8 septembre 1794)
Simone Loidreau

La prise du camp de Fréligné par Charette (15 septembre 1794)
Simone Loidreau

La bataille du Pont-Barré à Beaulieu-sur-Layon
André Sarazin

Les colonnes infernales et leurs généraux
Adrien Carré

La question des niveaux de la guerre dans les pacifications de l’Ouest : l’exemple du général Hoche (1794-1796)
Bernard Peschot

La pacification de la Vendée par Hoche
Colonel Madelin

Vendéens et Chouans
Simone Loidreau

Chouannerie et mouvements contre-révolutionnaires en Bretagne
Paul Roger

La dimension maritime des guerres de Vendée
Paul Roger

1805. L’insurrection qui n’a pas eu lieu
Frédéric Augris

Le soulèvement de la Vendée pendant les Cent-Jours : victoire ou défaite des Vendéens ?
Jean-Albéric de Bony de Lavergne

Les aspects militaires du soulèvement de 1832
Thérèse Rouchette

Jomini, analyste des guerres de Vendée
Bruno Colson

Clausewitz et la Vendée
Jean-Jacques Langendorf

De la guerre hongroise à la guerre de Vendée. Comparaison des aspects militaires des conflits asymétriques à l’époque moderne
Ferenc Tóth

Perspectives de recherche
Hervé Coutau-Bégarie

Index

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“Cette guerre extraordinaire et inexplicable”. La dimension militaire des guerres de Vendée

Hervé Coutau-Bégarie et Charles Doré Graslin

On peut partir d’un constat initial difficilement réfutable, celui de la sous-estimation de la place des guerres de Vendée dans la pensée politique et stratégique contem­poraine. La Vendée, pour faire court, a été supplantée par la guérilla espagnole, comme on peut le voir à travers la théorie du partisan de Carl Schmitt : “La situation qui fournit le point de départ de nos réflexions sur le problème du partisan est la guerre de guérilla menée par le peuple espagnol de 1808 à 1813 contre les forces armées”[1].

Carl Schmitt justifie ainsi son choix : la guérilla espagnole est plus importante que la guerre de Vendée car “c’est la guerre qui vit pour la première fois un peuple (un peuple d’avant l’ère bourgeoise, industrielle et conventionnelle) affronter une armée régulière bien organisée, issue des expériences de la Révolution française, une armée moderne. Ce fait ouvrit de nouveaux espaces à la guerre, il fit se développer de nouveaux concepts stratégiques, il fut à l’origine d’une doctrine nouvelle de la guerre et de la politique”. Pour lui, “c’est bien cette régularité de l’État qui, tout comme celle de l’armée, est définie avec une précision nouvelle par Napoléon dans l’État français aussi bien que dans l’armée française. Les innombrables guerres des con­quérants blancs contre les Peaux-Rouges américains du xviie au xixe siècle, et aussi les méthodes par lesquelles les Riflemen de la guerre d’Indépendance combattaient l’armée régulière anglaise (1774-1783), ainsi que la guerre civile vendéenne entre Chouans et Jacobins (1793-1796) appartiennent toutes encore au stade prénapoléonien”[2].

Nous aurons à discuter cette appréciation de Carl Schmitt qui sous-estime la spécificité et la modernité de la guerre de Vendée. Pour l’instant, bornons-nous à constater que le degré de finesse théorique de Carl Schmitt n’est pas celui de la majorité des commentateurs. Chez le plus grand nombre, le discrédit qui frappe les guerres de Vendée s’explique par deux raisons principales ; d’une part, la Vendée est un soulèvement local alors que l’Espagne est un soulèvement national ; la Vendée n’a pas eu d’impact notable sur les guerres de la République, alors que la guerre d’Espagne a été un facteur décisif dans l’affaiblisse­ment de l’empire napoléonien. D’autre part, la Vendée est présentée comme un soulèvement réactionnaire par l’historiographie dominante, depuis Michelet, alors que l’Espagne est regardée comme un soulève­ment populaire pour l’indépendance. Ces deux images sont aussi cari­caturales l’une que l’autre. Les travaux récents montrent la complexité des deux conflits avec, dans les deux cas, des dimensions sociales complexes. Elles n’en restent pas moins largement enracinées dans les esprits.

Or, cette sous-estimation constitue une erreur de perspective fon­damentale : la Vendée est aussi importante au plan théorique et presque aussi importante au plan historique que la guérilla espagnole.

D’abord parce qu’elle la précède : Clausewitz, jeune professeur à la Kriegsakademie après le désastre de 1806-1807, commence très tôt à réfléchir sur les possibilités du Landsturm, c’est-à-dire sur une armée populaire qui harcèlerait l’armée impériale française. Il le fait à partir du cas vendéen avant d’avoir une connaissance précise de l’insurrec­tion espagnole : “l’exemple que nous venons de développer ici s’appuie sur l’histoire de la guerre de Vendée”[3].

Ensuite, parce qu’à la différence de l’Espagne, il s’agit, au moins après l’échec de l’Armée catholique et royale, d’un cas presque parfait de guérilla, sans intervention extérieure, sans grande guerre parallèle. Les Vendéens ont souvent attendu un secours anglais qui n’est jamais venu[4]. La seule tentative sérieuse a été celle de Quiberon en 1795, qui ne s’inscrit pas dans le cadre spatial de la guerre de Vendée, mais plutôt dans celui de la chouannerie. Les Vendéens ont dû se débrouiller à peu près seuls, ce qui rend leur résistance encore plus remarquable.

Enfin, parce que les guerres de Vendée, de 1793 à 1796, forment le prototype de ce que l’on appellera plus tard la guerre totale. L’ex­pression apparaît, pour la première fois, à cette époque, dans la bouche de Robespierre[5].

Les guerres de Vendée méritent donc d’être étudiées en elles-mêmes :

  • dans leur dimension régionale : c’est l’événement fondateur de la mémoire vendéenne. On a pu dire que la Vendée était le seul département devenu province. Une telle inversion n’a été rendue possible que par cette série de guerres qui ont radicalement différencié la Vendée militaire de toutes les autres parties du territoire français ;
  • dans leur dimension nationale : les guerres de Vendée cons­tituent un épisode particulièrement critique de la Révolu­tion. Probablement moins par le risque militaire qu’elle a pu représenter, qui n’a jamais été aussi grand que celui consti­tué par les armées coalisées menaçant les frontières de l’Est, que par sa dimension politique : le soulèvement de la Vendée a encore accentué la radicalisation de la Terreur (qui lui est de toute façon antérieure) et les guerres de Vendée restent, encore aujourd’hui, l’une des pièce les plus sombres et les plus accablantes du procès de la Révolution. On a pu le vérifier lors du bicentenaire, aux réactions hai­neuses qui ont accueilli le livre de Reynald Secher, Le Génocide franco-français. La Vendée-Vengé[6].
  • enfin dans leur dimension globale : les guerres de Vendée constituent, on l’a dit, un épisode décisif dans le passage de la petite guerre, liée à la grande guerre, à la guérilla décon­nectée de la grande guerre, ainsi que dans le processus idéo­logique qui va aboutir à la guerre totale. Il faut donc s’inter­roger sur la place de la Vendée dans l’histoire des stratégies alternatives qui vont de la guerre de partis aux guerres insurrectionnelles pour aboutir aux guerres révolutionnaires contemporaines et, finalement, aux conflits asymétriques actuels.

Cela fait beaucoup de directions de recherche. Heureusement, le bicentenaire a stimulé les historiens et on ne compte plus les contribu­tions majeures qui ont renouvelé, parfois en profondeur, notre connais­sance des guerres de Vendée : citons simplement, parmi d’autres et selon des orientations très différentes, celles de Reynald Secher[7], déjà cité, de Jean-Clément Martin[8] ou d’Alain Gérard[9], très récemment celle de Jacques Hussenet[10]. Il faudrait y ajouter les œuvres majeures sur des régions limitrophes (Roger Dupuy sur la Bretagne, Claude Petitfrère sur l’Anjou…) et d’autres travaux trop nombreux pour être cités ici, moins globaux, mais pas nécessairement moins importants : là comme ailleurs, la part des érudits locaux est grande, trop peu connue.

Mais il n’est pas exagéré de dire que ce renouvellement n’a que modérément affecté la dimension militaire, pourtant fondamentale comme dans toute guerre. On s’est davantage intéressé aux ressorts politiques et idéologiques du bilan démographique et à la dimension sociale qu’au déroulement des opérations militaires dont, pourtant, tout a découlé. On peut y voir une manifestation, parmi beaucoup d’autres, en dehors d’un cercle étroit de spécialistes, du désintérêt des historiens des nouvelles générations pour l’histoire militaire, dédaigneusement considérée comme liée à l’histoire positiviste et événementielle de la première moitié du xxe siècle et donc dépassée. Probablement y a-t-il aussi une dimension spécifique liée à la répugnance de l’historio­graphie dominante à l’égard d’une sale guerre, guerre civile et guerre totale, dans laquelle les républicains n’ont pas souvent le beau rôle. On a pu contester l’application du mot génocide à la Vendée, suggérée par Reynald Secher[11], mais Gracchus Babeuf ne disait pas autre chose quand il forgeait, dès cette époque, le terme de “populicide”[12]. Bien évidement, la coexistence de ce populicide-génocide avec la célébration des droits de l’Homme peut poser problème. L’historiographie doit pourtant dépasser de telles querelles, d’essence idéologique.

La présente enquête n’a pas pour but de rouvrir le débat sur les finalités et les implications politiques ou philosophiques des guerres de Vendée. Elle entend s’en tenir au strict domaine de l’histoire militaire, qui est probablement celui qui attend les révisions les plus importantes. Certes, les historiens militaires n’ont pas été totalement passifs et on peut citer quelques contributions importantes qui sont venues sérieuse­ment rafraîchir les connaissances héritées de Savary ou de Gabory. On songe bien sûr ici aux multiples contributions de Simone Loidreau, dont plusieurs sont reprises ici, ou, plus récemment, de Pierre Gréau, aux articles très importants de Xavier du Boisrouvray ou du médecin général Adrien Carré, ici repris. Ou encore aux travaux novateurs de l’un de nos plus brillants historiens militaires, Bernard Peschot, dont le chef-d’œuvre sur la chouannerie en Anjou[13] ne fait que plus cruelle­ment encore ressortir le manque d’une synthèse équivalente sur la Vendée. Ce volume a pour but d’accumuler des matériaux en vue d’une synthèse qui reste à construire.

En effet, l’histoire érudite du xixe siècle, représentée par les sommes monumentales de Crétineau-Joly, de Gabory, de Chassin, avait, pour simplifier, une charge idéologique forte (Crétineau-Joly écrit l’histoire vue par les Blancs, Chassin l’histoire vue par les Bleus), mais un cadre stratégique faible : elle raconte ce qui s’est passé avec un grand luxe de détails et d’érudition qui en fait une référence encore indispensable[14]. Mais il n’y a pas véritablement d’approche stratégique, avec un essai de compréhension et d’interprétation de ce qui fait la spécificité du soulèvement vendéen, à savoir la persistance d’une résistance normalement condamnée à un échec rapide (que l’on songe à la réaction initiale des chefs que les paysans viennent chercher jusque sous leur lit).

Pourtant les éléments existent dès le xixe siècle. On doit citer les écrits du général de La Boéssière[15], du chef de bataillon Roguet[16], de Le Mière de Corvey[17], mais aussi les grands noms de la pensée mili­taire : si Clausewitz a peu écrit sur la Vendée[18], si Jomini s’y est montré assez peu attentif dans ses études-fleuves[19], il existe au moins un auteur qui a écrit un Précis des guerres de Vendée, c’est tout simplement Napoléon durant son exil à Saint-Helène[20]. Ouvrage incroyablement méconnu, comme la plupart des écrits militaires de l’Empereur, pourtant facilement accessible et d’une grande perspicacité.

Au xxe siècle, on ne trouve guère l’équivalent. Le dernier histo­rien militaire “global” des guerres de Vendée est Henri de Malleray, officier breveté, dont Les Cinq Vendées, terminé en 1914, ne sera publié qu’en 1924 à cause de la guerre[21]. C’est un livre précis et donc précieux, mais très factuel. Après lui le désintérêt s’installe, puis s’accentue, avec seulement des développements, plus ou moins sub­stantiels, plus ou moins précis, dans des ouvrages généraux. Un regain d’intérêt se manifeste au sein de l’enseignement militaire supérieur dans les années 1950, dans le cadre de l’étude de la guerre subversive[22]. Il retombe après la fin de la guerre d’Algérie. L’histoire militaire est marginalisée par la nouvelle histoire, centrée sur les déterminismes économiques et sociaux.

Il en résulte un décalage croissant avec les travaux historiques partiels fondés sur des sources d’archives, qui apportent quantité d’élé­ments nouveaux. Même pour les Vendéens, qui n’étaient pas aussi désorganisés qu’on l’a dit, les sources existent, comme le montre Pierre Gréau[23]. Évidemment, elles peuvent être contradictoires : le soulève­ment de 1815 aurait mobilisé 10 000 hommes d’après un rapport, 25 000 d’après un autre. Il y a encore d’énormes gisements à explorer. Mais il faut aussi reprendre les travaux des grands érudits du xixe siècle, insuffisamment sollicités, du point de vue militaire, et les mémo­rialistes, dont Alain Gérard a montré l’importance. Il en a trouvé 76, il y en a probablement d’autres qui attendent leur inventeur. Parmi eux, on trouve beaucoup de généraux, dont certains ont livré très tôt leur version : Poirier de Beauvais, Turreau, Westermann, Kléber… Toutes ces sources doivent être recoupées, comparées, intégrées dans un cadre théorique, stratégique et tactique.

De ce vaste programme, la présente introduction ne peut présen­ter qu’une esquisse, autour de deux axes : la place des guerres de Vendée dans la généalogie de la stratégie et la réinterprétation des acquis historiographiques dans un cadre stratégique structuré.

LES GUERRES DE VENDéE DANS LA GéNéALOGIE
DE LA STRATéGIE

La stratégie militaire classique est dominée, au moins dans sa version occidentale portée à son point de perfection théorique par Clausewitz, par le modèle (ou le spectre) de la bataille décisive, c’est-à-dire la recherche du dénouement de la guerre par une action d’ensem­ble aboutissant à la destruction ou la désorganisation de l’ennemi, rendu incapable de continuer le combat. C’est ce que Clausewitz appel­le la stratégie d’anéantissement, réservée aux armées régulières, suffi­samment équipées, armées et entraînées pour exécuter des manœuvres stratégiques et mettre en œuvre des tactiques élaborées dans une con­frontation d’ensemble. Les combattants irréguliers ont rarement cette possibilité, par manque d’entrainement des exécutants et de formation des chefs à l’exécution des manœuvres savantes, par manque de moyens en armements et en logistique leur permettant de soutenir des campagnes prolongées loin de leurs bases, face à un adversaire régu­lier. Au-delà de leurs formes diverses, les stratégies irrégulières ou alternatives ont en commun d’être des stratégies d’usure, qui cherchent à obtenir un résultat par l’accumulation dans la durée de petites actions susceptibles de fatiguer et de démoraliser l’adversaire. Ces stratégies alternatives peuvent être regroupées autour de deux grands groupes, la petite guerre et la guérilla.

La petite guerre est une expression apparue, en tout cas popula­risée, au xviiie siècle[24]. Mais elle renvoie à une réalité connue dès les premiers temps de la guerre, avec des appellations diverses : guerre d’embuscades à Rome, guerre des vélites à Byzance, guerre guerréante ou guerroyante au Moyen Âge, guerre de partis à partir du xvie siècle[25]… Cette petite guerre est menée par des combattants réguliers, pourvus d’une commission de l’autorité souveraine à défaut d’être toujours en uniforme ; leurs opérations s’inscrivent dans le cadre de la grande guerre, de la stratégie classique, en complément et non en opposition à celle-ci.

Elle a souvent mauvaise réputation, car les partis, opérant sur les arrières de l’ennemi et donc obligés de vivre sur le pays et livrés à eux-mêmes, s’adonnent volontiers au pillage. Mais, progressivement, à l’époque moderne, ils sont de mieux en mieux contrôlés par le com­mandement militaire, de sorte que la guerre de partis des xvie et xviie siècles devient la petite guerre, étroitement intégrée dans la manœuvre d’ensemble, au xviiie siècle. Turenne, durant la deuxième moitié du xviie siècle, reconnaît l’intérêt de la guerre de partis dans le cadre général des opérations. L’essor de ce type de guerre est lié à l’augmen­tation des effectifs et donc à l’importance accrue des communications et du ravitaillement qui multiplie les possibilités de coup de main, de harcèlement des convois et des détachements isolés.

Cette petite guerre se décline selon deux modèles :

–        l’école orientale et montée : c’est celle des Tatars lituaniens, des Slavons croates et hongrois utilisés par l’empire Habsbourg contre les Turcs, puis contre les Français dans la guerre de Succession d’Au­triche (1741-1748). Les Hongrois seront à l’origine du modèle parfait de cavalerie légère : les hussards, qui seront progressivement introduits dans toutes les armées européennes.

–        l’école montagnarde et piétonne est caractéristique de l’Euro­pe occidentale. Elle se développe au xviie siècle, d’abord à partir de troupes spéciales pour opérer dans les milieux montagneux : l’illustra­tion la plus parfaite en est les Miquelets qui combattent dans les Pyré­nées, de la guerre de Trente Ans (1618-1648) à la guerre de Succession d’Espagne (1701-1714). On peut également y rattacher les partisans suédois qui jouent un rôle important dans la grande guerre du Nord (1705-1721). Dans un autre genre, on voit apparaître des compagnies franches issues des régiments de ligne, qui se spécialisent dans la traque des combattants irréguliers qui perturbent les opérations de l’armée dans certaines régions, par exemple les Chenapans (dérivés de l’alle­mand schnapans, buveurs de schnaps) durant la guerre de la Ligue d’Augsbourg.

Cette petite guerre est d’une efficacité considérable, trop long­temps sous-estimée : elle représente l’ordinaire de la guerre, quand la bataille décisive en est l’extraordinaire. Elle est théorisée à partir du milieu du xviiie siècle par des auteurs, d’abord français : La Croix, Grandmaison, La Roche…puis de tous les pays d’Europe : le roi de Prusse Frédéric II, le Hongrois Jeney, le Suédois Carl Funk (qui signe son livre JF…).

On peut se poser la question de la diffusion de cette littérature : s’il est facile d’identifier ceux qui écrivent, il est beaucoup plus difficile de connaître les lecteurs et de savoir ce qu’ils ont pu tirer de leurs lectures. Bernard Peschot a relevé la parenté entre les prescrip­tions de Grandmaison et de La Roche et les instructions sur la pacifi­cation édictées par Hoche en 1795[26]. Mais il se demande, avec raison, si cette identité résulte d’une filiation, Hoche ayant lu les auteurs de la généra­tion précédente, ou si elle découle du simple bon sens.

La petite guerre connaît un déclin relatif à la fin du xviiie siècle, avant même la Révolution. Guibert, dans ses œuvres célèbres, lues dans toute l’Europe, se montre très critique vis-à-vis de ce genre de guerre qui conduit à l’allongement des opérations. Il préfère un nouveau style fondé sur la recherche d’une décision plus rapide. C’est l’annonce de ce que fera Napoléon. Durant les campagnes de la Grande Armée jus­qu’en 1809, le rythme de progression des armées françaises est si rapide que la petite guerre n’a plus guère de sens. Elle ne reviendra sur le devant de la scène qu’à la fin de l’Empire en 1812, dans le contexte particulier de campagne de Russie, dominée par l’immensité de l’espace russe et la tradition des raids de cosaques, et de la campagne d’Allemagne en 1813, avec une armée française privée de cavalerie et donc incapable d’exploiter ses succès tactiques. Mais surtout, le relais sera dorénavant pris par la guérilla.

Celle-ci constitue le deuxième versant des stratégies alternatives, celui mené par des combattants irréguliers. On va parler de guerre de partisans ou, à partir de la guerre d’Espagne, de guérilla, désormais bien distincte de la petite guerre. La guerre de partisans ou guérilla n’est pas une annexe de la grande guerre. Elle peut être menée parallè­lement à cette dernière, comme ce sera le cas en Espagne de 1808 à 1813. Mais, le plus souvent, elle remplace la grande guerre, impossible à mener, avec deux cas de figure :

–    la guérilla succède à la grande guerre : c’est le cas de Vendée à la fin de 1793, après l’échec et la destruction de l’Armée catholique et royale qui interdit aux Vendéens de recourir plus longtemps à une stratégie (presque) classique.

–    la guérilla est acceptée d’emblée, sans plan préalable, sous forme de réaction spontanée des masses paysannes contre un ennemi trop puissant pour être affronté en terrain découvert et dans ses fiefs urbains. C’est le cas de la chouannerie, soulèvement spontané qui ne résulte aucunement d’un complot. Les travaux récents des historiens ont confirmé que le complot de La Rouerie, en 1791, avaient été très surestimés[27]. La concomitance du soulèvement dans l’Ouest de la France ne doit pas inciter à conclure à l’existence d’un complot, comme le soutenait l’historiographie républicaine du xixe siècle jus­qu’à Chassin. La quasi simultanéité des soulèvements découle très naturellement du refus de la levée en masse décidée par la loi du 20 février 1793 et dont le tirage au sort devait avoir lieu le 12 mars. La nouvelle a été connue dans les communes le 2 mars, entraînant le début de l’agitation dans les jours qui suivaient. Il n’y a pas de coordination au sommet.

La spécificité vendéenne réside, non pas dans le soulèvement, mais bien dans sa durée. À partir de 1792, l’Europe a été en guerre de manière à peu près continue et cette guerre a très vite pris une tournure que nous appellerions aujourd’hui idéologique ou totale, avec de multi­ples insurrections populaires. Or, en dehors du cas très particulier de l’Espagne, dans lequel la guérilla n’a pu se maintenir que grâce à la présence parallèle d’un corps expéditionnaire britannique qui occupait le principal des armées françaises, ranimait les énergies espagnoles et éventuellement fournissait des armes, tous ces soulèvements ont connu des échecs rapides[28]. Cela a été le cas de la guerre des paysans en Flandre en 1798, de la révolte du Nidwald (Suisse) en 1798[29], des sou­lèvements allemands en 1809 (Dörnberg en Westphalie, Schill en Prusse). Le Tyrol, sous la conduite d’Andreas Hofer en 1809-1810, a duré un peu plus longtemps en profitant du caractère montagneux du pays et de la complicité de l’administration autrichienne, mais il n’a jamais représenté une menace majeure[30].

Il y a eu, à la fin de l’empire, des appels à la guerre nationale, sur le modèle de la guérilla espagnole. Le cas le plus connu est celui de Landsturm prussien en 1813, dans lequel les nationalistes conduits par Scharnhorst et Gneisenau plaçaient beaucoup d’espoir. Mais les élites se sont très vite effrayées de ses potentialités révolutionnaires et si le roi a bien signé l’ordonnance, il l’a presque immédiatement annulée par des mesures interprétatives qui lui ôtaient toute portée[31]. Le Landsturm n’a joué aucun rôle opérationnel notable. Napoléon a tenté de retourner l’idée à son profit lors de l’invasion de la France en 1814, en accordant de véritables lettres de marque à des corsaires terrestres, mais l’initia­tive n’a eu que peu d’écho : les partis ainsi constitués ont été peu nombreux et n’ont pu influer sur le cours des opérations.

La Vendée constitue donc bien, sinon une anomalie, du moins une rupture dans l’histoire des stratégies irrégulières. Il y a eu avant elle des guérillas, mais au moins en Europe à l’époque moderne, elles n’ont jamais concerné que des régions isolées et des populations peu nombreuses. Elles ont pu représenter des gênes sérieuses, comme dans le cas des Camisards des Cévennes, durant la guerre de Succession d’Espagne[32], elles n’ont jamais constitué de menace comparable à ce qu’a pu représenter la Vendée pour la Convention, menace à la fois militaire et politique, comme le souligne le général Delmas[33]. La guerre de Vendée constitue bien le point le départ des guerres d’insurrection qui vont se développer aux xixe et xxe siècles et déboucher, sous l’impact de l’idéologie, sur la guerre révolutionnaire.

pourquoi la Vendée ?

L’Ouest n’est pas seul à avoir protégé des prêtres réfractaires, à avoir refusé l’assignat et les levées d’hommes. Il y a les Vendée temporaires ou avortées du Sancerrois, du Cambrésis, de la Corrèze, du Cantal, du Velay et de la Lozère sans oublier les camps de Jalès”[34]. Les soulèvements ont commencé dès 1791 en Bretagne avec la conspiration du marquis de La Rouerie, en 1792 encore en Bretagne avec la révolte de Nedelec, dans le Sud-Est avec le camp de Jalès. Soulèvements à tous égards prématurés et mal préparés, conduits par des chefs qui ne savent pas garder le secret et sont donc facilement réprimés. Les choses vraiment sérieuses commencent en 1793, après l’exécution du roi et la levée en masse qui occasionnent des soulève­ments un peu partout.

Il y a des révoltes urbaines, comme celle de Lyon le 29 mai 1793, d’emblée condamnée à l’échec du fait du désaccord entre la direction politique, dominée par les fédéralistes-républicains et le com­mandement militaire qu’il a bien fallu confier à des officiers royalistes, les seuls disponibles. Le général Précy fera ce qu’il pourra, mais toujours sous la surveillance soupçonneuse de la commune de Lyon, de sorte qu’il sera condamné à attendre l’assaut final ordonné par la Con­vention après l’ultimatum du 8 août[35]. Les opérations seront brèves, les combats prenant fin le 8 octobre ; deux mois seulement pour réduire l’insurrection de la deuxième ville de France. Les soulèvements dans les régions frontalières, dans le Nord ou en Alsace, sont facilement étouffés, du fait de la présence de l’armée régulière qui ne peut tolérer des désordres sur ses arrières immédiats alors qu’elle est en guerre. Mais il y a aussi de multiples soulèvements dans l’intérieur du pays : tous seront rapidement réduits[36]. Seule la Vendée géographique se transformera en véritable guerre. Cette spécificité vendéenne a toujours intrigué et l’explication commune a voulu y voir la preuve d’une irré­ductible spécificité. La guerre devait et ne pouvait se développer que dans cet environnement particulièrement propice. Ce genre d’explica­tion déterministe résiste difficilement à l’analyse.

Spécificité géographique

La Vendée était-elle inévitable ? C’était l’avis du général Dumouriez, qui aurait écrit dans son journal, dès 1791, que c’était dans cette région là qu’il fallait conduire une guerre civile. Les chefs républicains se sont volontiers abrités derrière cette excuse commode pour justifier leurs échecs, notamment le général Turreau dans ses Mémoires[37]. Kléber reprend cette idée d’un terrain favorable aux insurgés[38], comme du côté de ces derniers, Poirier de Beauvais[39].

On ne peut nier ce caractère favorable du terrain, plus accessible à des combattants locaux habitués à y évoluer qu’à une armée régulière plus lourde et issue de régions très différentes[40]. Joue aussi l’insuffi­sance du réseau routier, qui limite fortement la mobilité d’une armée[41]. Reste à savoir s’il y a vraiment là un facteur spécifiquement vendéen. Jean-Marc Lafon a mis en garde, à propos de la guérilla espagnole, contre les fausses évidences géographiques[42]. Son constat est large­ment transposable à la Vendée, comme le signalait déjà Clausewitz :

La Vendée, c’est-à-dire cette partie du Poitou et de l’Anjou qui a mené la fameuse guerre de Vendée et qui ne compte que quelques centaines de milles carrés, n’est qu’une région vallonnée et boisée loin de compter parmi ces montagnes inaccessibles[43].

Il n’y a pas de montagne, particulièrement favorable à la guérilla. La forêt est certes présente en Vendée, mais comme dans beaucoup de régions de France. Le bocage vendéen n’est pas plus serré que le bocage normand. Le marais est évidemment favorable à la guérilla, mais si le marais nantais sera le terrain d’élection de la guérilla de Charette, le marais poitevin, au sud de la Vendée militaire, ne se mon­trera pas favorable à l’insurrection : rebelle à toute autorité, il accueil­lera les réfugiés de tous bords, d’abord les républicains en fuite lors du soulèvement, puis les Vendéens après leur écrasement. Mais il ne combattra pas aux côtés de ces derniers[44]. Quant à l’insuffisance du réseau routier, elle n’est nullement une spécificité vendéenne.

Spécificité sociologique

Les historiens récents, notamment Roger Dupuy et Jean-Clément Martin, ont très fortement réagi contre l’idée d’une spécificité de la population vendéenne. Elle était loin de constituer un bloc homogène hostile d’emblée à la Révolution. Il y avait plusieurs noyaux protes­tants, par exemple à Mouchamps, qui se sont ralliés aux idées nou­velles, tout comme les élites urbaines, imprégnées des idées des Lumières. Les nobles ont participé, comme ailleurs, à l’achat des biens nationaux. Même l’exécution du roi, si elle suscite une réelle émotion, ne détermine pas le soulèvement.

La question religieuse continue à susciter la controverse : pour Jean-Clément Martin, par exemple, “l’originalité de la Vendée ne se trouve pas non plus dans la ruralité religieuse… La sensibilité religieuse paysanne imprégnée de superstitions et de dévotions paraît identique dans le Nord, en Bretagne, dans le Massif central et en Vendée”[45]. Cette négation, quelque peu méprisante à l’égard de la religion populaire, est contestée par l’historiographie “blanche” : le médecin général Carré voit une correspondance entre le rejet du protestantisme au xvie siècle et celui de la Révolution deux siècles plus tard[46], Marcel Lidove souligne le renouveau religieux suscité par les missions de saint Louis-Marie Grignon de Montfort[47]. Au moins doit-on constater l’adéquation presque parfaite entre le refus de la constitution civile du clergé et l’insurrection : le bocage et le marais sont massivement réfractaires, alors que la plaine et le Sud-Vendée reconnaissent les prêtres constitutionnels. D’où le caractère “compact” du pays insurgé, à la différence de ce qui se passera ailleurs dans l’Ouest, avec des “poches” républicaines qui gêneront l’union des paysans révoltés et faciliteront la contre-offensive républicaine. Pour paraphraser une formule célèbre, la Vendée militaire est un bloc, qui sera d’autant plus difficile à réduire.

Mais, même dans le marais et le bocage, le rejet des prêtres intrus, s’il occasionne des troubles et divise les communautés, ne conduit pas au soulèvement. C’est vraiment la levée en masse qui occasionne, en Vendée comme ailleurs, l’insurrection.

Celle-ci commence, on l’a dit, dans les premiers jours de mars, avec des troubles en de nombreux endroits. Le tournant se situe, en Vendée le 13 mars, avec l’entrée en action de Cathelineau, de d’Elbée et de Stofflet. Le lendemain, c’est le tour de Charette, de Sapinaud et de Royrand. Mais les mêmes phénomènes s’observent ailleurs. Le 20 mars, une dizaine de départements de l’ouest sont en état d’insur­rection :

  • à peu près entièrement : Morbihan, Loire-Inférieure, Vendée, Deux-Sèvres, Mayenne-et-Loire (Maine-et-Loire).
  • partiellement : Finistère, Côtes-du-Nord, Ille-et-Vilaine, Mayenne, Sarthe.

Spécificité militaire

Pourquoi le soulèvement va-t-il réussir en Vendée et échouer ailleurs ? Tout simplement à cause de la différence dans l’enchaine­ment des événements initiaux au nord et au sud de la Loire, comme le souligne Bernard Peschot[48].

Au nord de la Loire, la révolte des campagnes n’est pas unanime, particulièrement en Bretagne : “En mars 1793, la révolte se heurte, du moins au nord de la Loire, à une résistance locale active et organisée qui fragmente, refoule et isole les attroupements d’insurgés… Les « cocardes blanches » se heurtent à des « bastions bleus » et même à des contre-attaques patriotes conduites non seulement par des gardes nationales urbaines mais aussi par des milices rurales”[49]. La répres­sion est immédiate et efficace : dans le Finistère, le général Canclaux, qui dispose des troupes de Brest[50], écrase les insurgés au pont de Kerguidu, près de Morlaix, le 23 mars ; en Ille-et-Vilaine, le général Beysser forme une colonne mobile à partir du 39e régiment d’infanterie et de la garde nationale de Rennes, qu’il amalgame. Il reprend le contrôle de Redon, rétablissant les communications entre Rennes et Nantes, puis écrase les foyers insurgés procédant à une répression ciblée, mais spectaculaire, qui inspire, selon ses propres termes, “une terreur salutaire”[51]. Avant tout le monde, il a compris les règles de la contre-insurrection, notamment l’exigence d’agir très vite, pour ne pas laisser la révolte s’étendre et s’organiser. Les moyens mis en œuvre ne sont pas très considérables : la colonne, forte au départ de 1 200 hom­mes, ne compte plus, au final, que 236 hommes et 2 canons[52], car il a fallu laisser des garnisons dans les villes et bourgs repris. Dès lors, les paysans révoltés sont incapables de se réunir pour constituer des bandes suffisantes pour affronter les gardes nationales. La seule solution sera une micro-guérilla rurale qui ne s’attaque pas aux villes et qui se dérobe devant les affrontements de quelque ampleur. C’est la naissance, à des rythmes divers selon les lieux, de la chouannerie.

Au sud de la Loire, le scénario est radicalement différent, avec la défaite des gardes nationales, battues le 16 mars par Stofflet à la Butte des Hommes, près de Coron, et surtout de l’armée du général Marcé, battue le 19 mars à La Guérinière, près de Saint-Vincent Sterlanges[53]. Cette bataille, dite du Pont-Charrault, n’est pas si considérable d’un point de vue matériel : l’armée de Marcé ne comptait guère que 2 à 3 000 hommes. Mais son impact psychologique est immense, encore accru par la coïncidence avec la défaite de Neerwinden, survenue le même jour, qui ouvre le territoire à l’invasion : la nouvelle de la dispersion de cette armée par des paysans paraît incroyable. Barère, à la Convention, parle de trahison. Marcé sera arrêté, condamné et guillo­tiné en septembre. Il n’a pas trahi, mais a commis des erreurs inexcu­sables, surtout de la part d’un militaire qui s’était frotté, vingt ans auparavant, à la crochetta corse : il a été surpris par l’embuscade faute d’éclaireurs et sa troupe, récemment constituée avec des gardes nationales peu entraînées, s’est vite débandée. Les paysans n’étaient pas mieux organisés, mais ils étaient encadrés par d’anciens officiers : Sapinaud, Baudry d’Asson, les Béjarry, Royrand ; ils avaient peu d’armes à feu, mais le combat s’est déroulé presque au corps à corps. Certains avaient l’expérience de la milice[54]. Reynald Secher note que “dès la naissance de l’insurrection, le 10 mars 1793, on constate un double mouvement : d’une part, la reconstitution de véritables unités militaires par des soldats déjà entraînés (la division du Loroux-Bottereau compte 40 cavaliers, 15 dragons, 60 chasseurs à pied), d’autre part, une instruction militaire pour tous les autres hommes”[55].

La bataille du Pont-Charrault constitue un tournant. Les bandes paysannes s’organisent et occupent plusieurs villes. Le 4 avril, une structure militaire se met en place, avec la formation des :

  • armée du Poitou et du Centre, qui se dote d’un conseil militaire et élabore un règlement ;
  • armée d’Anjou, avec d’Elbée, Bonchamps, Cathelineau ;
  • Charette opérant de son côté, dans le marais.

première Vendée

Avant d’essayer de dégager les enseignements stratégiques des guerres de Vendée, il est nécessaire d’en retracer le déroulement chro­nologique, qui n’est pas simple. Napoléon soulignait déjà l’ampleur du conflit avec ses 17 batailles et 221 combats. A priori, cette histoire devrait être bien connue, à en juger par l’énorme littérature qui n’a cessé de proliférer depuis le début du xixe siècle[56]. Les ouvrages et articles se comptent par milliers. Ils ne devraient pas laisser beaucoup d’aspects dans l’ombre. On est néanmoins surpris de voir le désaccord qui persiste entre les historiens les plus renommés sur des données de base que l’on pourrait supposer parfaitement connues. Même une bataille aussi connue que celle d’Entrammes est placée par certains auteurs le 26 octobre, par d’autres le lendemain. Ce n’est que très récemment, par une comparaison systématique des sources, que Pierre Gréau a définitivement levé l’incertitude[57]. Certains livres accordent beaucoup d’importance à telle bataille qui est carrément ignorée par d’autres. Nous sommes encore loin de disposer d’une histoire événe­mentielle définitive des guerres de Vendée. Le survol qui suit ne peut donc avoir d’autre ambition que de rappeler une trame générale.

Après la bataille du Pont-Charrault et l’organisation des armées vendéennes, les opérations initiales sont presque partout favorables aux insurgés. Les troupes républicaines de Berruyer sont défaites à Che­millé par d’Elbée et Cathelineau, le 11 avril ; celles de Quétineau par Henri de La Rochejaquelein aux Aubiers, le 13 avril ; celles de Gau­villiers à Beaupréau, le 22 avril ; celle de Boisguyon par Charette à Legé, le 30 avril, dans la bataille des Moulins. Ces succès aboutissent à l’union des armées du Centre et d’Anjou qui forment l’Armée catho­lique et royale le 30 avril, mais sans commandement unifié.

Les Vendéens passent alors au stade supérieur en attaquant les villes : ils s’emparent de Bressuire le 2 mai[58] ; de Thouars le 5 mai[59] ; de Fontenay (chef-lieu du département) le 25 mai, après un premier échec le 16 ; enfin de Saumur le 9 juin. Cette dernière prise est une immense victoire, qui livre aux Vendéens d’énormes approvisionne­ments, 15 000 fusils, 50 canons, 11 000 prisonniers et semble leur ouvrir la route de Paris, plus aucune force sérieuse ne les séparant de la capitale. Henri de La Rochejaquelein, quelque peu dépassé par l’ampleur de ce succès, y voit la main de Dieu.

Toutes ces victoires renforcent la dynamique vendéenne et inci­tent les insurgés à structurer davantage leur mouvement. Le 30 mai, un Conseil supérieur est créé à Châtillon-sur-Sèvre pour administrer les territoires conquis. L’armée est réorganisée en trois branches :

  • Grande Armée catholique et royale d’Anjou et du Haut-Poitou, commandée par Cathelineau ;
  • Armée catholique et royale du Centre, commandée par Royrand ;
  • Armée de Retz et du Bas-Poitou, qui n’existe guère que sur le papier en raison de l’individualisme des Maraichins et des rivalités entre chefs : Joly, Lyrot, Charette.

Le 12 juin, après l’éclatante victoire de Saumur, l’édifice est couronné par la désignation d’un généralissime. C’est Cathelineau qui est choisi. Napoléon, qui s’y connaissait, lui rend un hommage flatteur à Sainte-Hélène : “Celui-ci avait reçu de la nature la première qualité d’un homme de guerre, l’inspiration de ne jamais laisser se reposer ni les vainqueurs, ni les vaincus”[60]. Il fera preuve d’une grande intelli­gence tactique, recourant volontiers aux stratagèmes : le 22 mars 1793, à Chalonnes, il fait allumer des feux de bivouacs nombreux pour faire croire à une armée plus forte qu’elle ne l’est  en réalité ; le mois sui­vant, sur la route de Chemillé, il dispose de faux canons pour retarder l’armée républicaine.

Durant cette première phase de la guerre de Vendée, les Ven­déens auraient pris, au dire de Kléber, “environ 80 000 fusils et près de 200 pièces de canon”[61].

Comment expliquer de tels succès ? La vision classique, large­ment colportée par l’historiographie républicaine, met en avant la fai­blesse des effectifs stationnés dans la 12e région militaire au début de l’insurrection[62]. C’était ce qu’affirmait déjà Napoléon : “À cette épo­que (début 1793), les forces républicaines, disséminées dans toute la Vendée, n’allaient pas au-delà de 15 000 hommes”[63]. Mais, comme le souligne Pierre Gréau, aux troupes de ligne, majoritairement disposées sur le littoral pour faire face à d’éventuelles incursions anglaises, il fallait ajouter les gardes nationales qui s’étaient constituées un peu partout depuis 1791[64]. C’est cette garde nationale qui avait écrasé le soulèvement de Châtillon-Bressuire en août 1792, au combat du Moulin-Cornet le 24 août. Le souvenir en était assez cuisant pour que les populations de la région restent passives au début du soulèvement et ne le rejoignent qu’après ses premiers succès. La garde nationale avait encore dispersé plusieurs émeutes et attroupements au début de 1793, notamment une émeute à La Callière le 24 février et le soulèvement d’une douzaine de communes du nord des Sables d’Olonne à partir du 2 mars

Durant la phase initiale, marquée par la série de victoires ven­déennes que nous venons d’évoquer, on trouve quand même des géné­raux républicains qui résistent :

  • Boulard tient la côte : après avoir repoussé l’attaque des insurgés contre les Sables d’Olonne le 24 mars, il contre-attaque le 8 avril avec une colonne mobile. Il occupe Challans, capitale du marais breton, le 12, sans que les chefs maraichins puissent s’y opposer. Charette est battu à Saint-Gervais le 17[65]. Boulard reprend Machecoul le 22 avril, Noirmoutier est reprise le 27 avril par une opération amphi­bie. Les insurgés sont coupés du littoral.
  • Westermann, aidé il est vrai par le souvenir de l’année précédente, tient la région de Bressuire ;
  • Chalbos, pourtant battu à La Châtaigneraie le 13 mai, repousse d’Elbée à Fontenay le 16 mai, mais il n’exploite pas son succès, permettant le retour offensif des Vendéens le 25.

Surtout, la phase initiale de la guerre révèle déjà la faiblesse stratégique des Vendéens, incapables de consolider leurs conquêtes : Thouars est réoccupée par les républicains le 7 mai ; Fontenay est évacuée par les Vendéens le 28 mai (ou le 30, selon certains) ; le raid sur Angers, occupée sans résistance le 17 juin (la ville a été évacuée par les républicains dès le 13), est sans lendemain ; Saumur est réoccupée par les républicains le 26 juin.

Les armées républicaines vont bénéficier de renforts réguliers. Les premiers interviennent dès avril avec 12 bataillons parisiens, 15 compagnies de canonniers et la légion germanique… Certes, leur quali­té est douteuse, c’est aussi un moyen pour les autorités parisiennes de se débarrasser des fédérés du 10 août 1792, devenus bien encombrants. Bon nombre de volontaires à 500 livres (montant de leur prime) s’éva­porent pendant le trajet. Néanmoins, quelques-uns arrivent, suivis, en mai, par de nouveaux renforts envoyés après la prise de Fontenay.

Le tournant va se situer durant l’été, avec le décret du 23 août qui envoie en Vendée l’Armée de Mayence, bien commandée et entraî­née[66]. Elle comprend, entre autres, deux bataillons de tirailleurs qui seront précieux contre les Vendéens, les Chasseurs de Cassel (ou Kas­tel) et la Légion des Francs. En novembre, deux colonnes de l’Armée du Nord, là aussi composées de soldats aguerris, seront encore envoyées.

Il en résulte une très forte croissance des effectifs républicains. On ne peut en donner que des estimations, en raison de l’écart constant entre les effectifs théoriques et les effectifs réellement disponibles. Claudy Valin propose les ordres de grandeur suivants :

  • printemps 1793 : 9 à 17 000 hommes ;
  • 15 août 1793 : 20 à 30 000 hommes, représentant 38 ba­taillons ;
  • 30 octobre 1793 : 40 à 70 000 hommes, représentant 71 ba­taillons ;
  • 30 janvier 1794 : 55 à 98 000 hommes, représentant 98 ba­taillons[67].

Face à un tel déferlement patriotique, l’initiative va progressi­vement changer de camp.

Après Saumur, le commandement vendéen ne peut que constater l’impossibilité de marcher sur Paris en raison de la désorganisation de l’armée. Il décide d’attaquer Nantes pour disposer d’un port et relier la Vendée à la Bretagne. C’est une décision stratégiquement correcte, qui recueille un assentiment général. Charette lui-même accepte d’apporter son concours. Chassin y voit pourtant une erreur politique majeure, au moment où les Girondins étaient mis hors-la-loi à Paris. Ce fut une “faute capitale des catholiques-royalistes d’avoir attaqué Nantes au moment où cette ville s’engageait dans la coalition contre la Monta­gne”[68]. C’est l’exemple de reconstruction a posteriori. Les Vendéens ne pouvaient avoir de connaissance précise du jeu politique parisien et il est plus que douteux qu’ils eussent pu tirer un réel profit de l’affron­tement entre Girondins et Montagnards.

La ville de Nantes n’est pas mieux défendue que Saumur, mais le commandement républicain y est plus résolu, avec les généraux Can­claux et Beysser et le maire Baco de La Chapelle. L’attaque vendéenne se déclenche le 29 juin au matin. L’avancée est rapide malgré la résistance des défenseurs. Les Vendéens pénètrent jusqu’à la place des Agriculteurs (aujourd’hui place Viarmes), mais le prince de Talmont commet une erreur majeure en fermant aux républicains la voie de retraite que le plan initial laissait ouverte[69] ; c’est condamner les répu­blicains à une résistance désespérée. Le tournant de la bataille survient en fin de matinée, avec la blessure de Cathelineau abattu par un tireur isolé (il mourra le 14 juillet). Les Vendéens, démoralisés, se retirent.

Au sud, l’Armée du Centre enregistre un échec comparable, avec la première bataille de Luçon, le 28 juin, perdue à cause d’une trop lon­gue marche d’approche, du manque de renseignements sur le dispositif ennemi (on n’a pas envoyé de reconnaissance) et du manque de muni­tions. Malgré la fuite de leur chef, le général Sandoz, les républicains se défendent bien, une utilisation judicieuse de leur cavalerie entraîne la déroute des Vendéens[70].

L’initiative change alors de camp et les républicains montent une offensive contre la Vendée. Elle s’ouvre par une victoire à Châtillon le 3 juillet, mais elle est mise en échec dès le 5 juillet à la bataille du Mont-Gaillard : le général Westermann est battu, laissant 5 000 morts et blessés sur le terrain. Les républicains n’en repartent pas moins à l’assaut, sous le commandement du général Santerre. Mais celui-ci est battu à Vihiers le 18 juillet. L’armée républicaine est déstabilisée par les intrigues parisiennes, avec la destitution de tous les officiers ci-devant nobles, remplacés par des incapables comme Rossignol et Santerre.

En face, d’Elbée est nommé généralissime le 19. Sapinaud de La Verrie est tué le 25 juillet lors d’une incursion républicaine[71], il est remplacé à la tête de l’Armée du Centre par Lescure.

Les Vendéens font une nouvelle tentative contre Luçon le 30 juillet. La deuxième bataille de Luçon est une défaite, avec 2 500 morts contre 100 chez les républicains. Le commandement vendéen s’obstine néanmoins, avec une dernière tentative le 14 août. Tout le monde y participe, même Charette. L’armée ainsi réunie compte 40 000 hommes, dont beaucoup ne sont pas armés. Cette troisième bataille de Luçon est encore un échec, particulièrement coûteux, avec 5 000 morts contre 100 chez les républicains. La défaite est imputable au manque de coordination entre les chefs vendéens (un seul prisonnier à l’aile droite), au manque de munitions et à l’incapacité des paysans vendéens d’affronter une armée régulière en plaine. Elle aura des conséquences stratégiques majeures. Fontenay est définitivement reprise par les répu­blicains le 16 août. Surtout, la mésentente s’installe au sein du com­mandement vendéen : Charette fera désormais cavalier seul[72].

En exécution du décret du 1er août de la Convention sur la destruction de la Vendée, un nouveau plan d’attaque est élaboré par les républicains lors d’un Conseil de guerre qui se réunit à Nantes le 2 septembre. L’absence de commandement unique se fait sentir et l’on décide d’attaquer à partir de Nantes et de Saumur. Cette division des forces va avoir des effets funestes. L’armée de Saumur, commandée par Santerre et essentiellement composée de nouvelles levées, est mise en déroute à Coron le 18 septembre. Une deuxième colonne, commandée par le général Duhoux, est battue au Pont-Barré[73] le lendemain 19 septembre. L’armée de Saumur est mise hors de cause.

Le général Canclaux attaque à partir de Nantes. Son avant-garde, commandée par Kléber, est battue à Torfou le 19 septembre. Le général Beysser est battu par Charette et d’Elbée à Montaigu le 21 septembre et Mieszkowski, qui a remplacé Boulard malade, est battu à Saint-Fulgent le 22 septembre. Au sud, le général Lecomte a été battu à Chantonnay dès le 5 septembre. Le plan républicain se termine par un échec total.

Canclaux n’en repart pas moins à l’offensive dès la fin du mois. Il obtient un premier succès aux Treize-Septiers le 6 octobre. Mais, révoqué comme noble, il est remplacé par Léchelle, incapable notoire. Celui-ci essuie un échec sévère à la bataille de Châtillon, dite aussi du Moulin-aux-Chèvres le 11 octobre, échec effacé par un retour offensif de Westermann dans la nuit, qui balaie sans effort les Vendéens trop occupés après leur succès à vider les caves de la ville. De son côté, l’armée commandée par Kléber s’avance vers Cholet. Les Vendéens sont battus à La Tremblaye le 15 octobre : l’armée républicaine, épui­sée, ne peut exploiter son succès, mais Lescure est mortellement blessé. Deux jours plus tard, c’est la bataille décisive de Cholet : le comman­dement vendéen, très divisé, s’est finalement rallié à l’idée d’une offensive. Les Vendéens, avec leur fougue habituelle, bousculent les Républicains, qui ne s’attendaient pas à pareil retour offensif, mais Kléber a disposé une réserve, dont l’attaque de flanc jette la panique dans les rangs vendéens[74]. Un dernier effort des chefs vendéens, qui lancent une colonne contre le centre ennemi, est balayé par deux canons tirant presque à bout portant (sur le modèle de ce qui était arrivé à la colonne anglaise à Fontenoy). C’est la déroute, Bonchamps et d’Elbée sont blessés à mort.

À l’instigation de Bonchamps, qui y avait songé bien avant la bataille de Cholet, le Conseil vendéen décide de franchir la Loire, malgré l’opposition de La Rochejaquelein et de Lescure mourant (ce dernier aurait déclaré : “Si je tenais le jean-foutre qui nous fait passer la Loire, j’utiliserais mes dernières forces pour lui bruler la cer­velle”[75]. Le but est de soulever la Bretagne et de disposer d’un port pour recevoir de l’aide des émigrés et des Anglais. L’armée vendéenne vaincue, accompagnée d’une foule de fuyards, peut-être 100 000 per­sonnes au total, passe la Loire à Saint-Florent-le-Vieil le 18 octobre. Les républicains disposent de canonnières fluviales qui auraient pu bloquer le passage, mais, par suite du désordre du commandement, elles sont restées à Nantes. Le 20, le Conseil élit La Rochejaquelein à la place de d’Elbée. L’armée républicaine, commandée par Léchelle, poursuit avec mollesse. Le 26 octobre, elle subit une défaite sérieuse à Entrammes[76] qui ouvre à l’Armée catholique et royale toutes les possi­bilités de manœuvre, mais le commandement vendéen ne va pas savoir en profiter : la majorité du Conseil décide de marcher vers la Nor­mandie pour joindre les fédéralistes du Calvados et les Anglais. C’est le véritable début de la Virée de Galerne avec une armée républicaine, maintenant commandée par Rossignol, aux trousses de l’armée vendéenne.

Les 14 et 15 novembre, c’est le siège de Granville qui se termine par un échec faute de moyens du Génie. L’Armée catholique et royale y perd son artillerie et surtout le désordre s’installe, les paysans n’ayant plus qu’une seule idée, rentrer chez eux. La pression républicaine les ramène à la réalité et leur redonne un semblant d’ordre. Le 18 novem­bre, à la bataille de Pontorson, La Rochejaquelein bouscule l’avant-garde du général Tribout, non soutenu par Kléber, et ouvre aux Vendéens la route de Dol. Westermann attaque le 21 novembre à Dol et subit un échec. Le lendemain, le 22 novembre, ce sont de nouvelles victoires vendéennes au combat de Baguer-Pican et surtout à la bataille d’Antrain contre Kléber et Rossignol : les républicains perdent 10 000 hommes, mais La Rochejaquelein ne parvient pas à imposer à ses troupes la marche vers Rennes. L’Armée catholique et royale redescend droit sur la Loire pour attaquer Angers les 3 et 4 décembre. Elle ne parvient pas à s’emparer de la ville et se retire vers Le Mans où elle subit une défaite totale les 12 et 13 décembre, avant le désastre final de Savenay le 23 décembre[77]. Au moins 15 000 morts et autant de pri­sonniers, c’est la fin de la Virée de Galerne et de l’Armée catholique et royale. Seuls, quelques petits groupes avec La Rochejaquelein et Stofflet, ont pu franchir la Loire à Ancenis le 16, les chouans de Jean Cottereau étant précédemment rentrés chez eux. Le général Wester­mann peut écrire à la Convention : “Il n’y a plus de Vendée”.

Pendant ce temps, Charette, qui avait refusé de participer à la Virée de Galerne, continue à résister en Basse-Vendée, réoccupant même l’île de Noirmoutier le 12 octobre. Mais il est dorénavant accablé sous le nombre. En novembre et décembre, les républicains prennent le contrôle du Marais et du littoral. Noirmoutier est reprise le 3 janvier 1794[78]. Charette, encerclé dans l’île de Bouin, échappe à ses poursui­vants[79] et se réfugie en forêt de Gralas, il ne lui reste que 200 ou 300 partisans. Malgré cela, il persiste à ne pas s’entendre avec La Rochejaquelein. Celui-ci est tué le 28 janvier 1794 près de Cholet : “La Rochejaquelein n’avait que 21 ans, qui sait ce qu’il fût devenu ?”[80]. C’est la fin de la première Vendée.

deuxième Vendée

De même que la chouannerie est une Vendée avortée, la Vendée vaincue devient chouannerie”[81]. Cette formule percutante n’est que partiellement exacte. Certes, il n’y aura plus de grandes batailles, mais Charette ou Stofflet ne vont quand même pas en être réduits aux actions de détail de Jean Chouan ou de Cottereau, ils vont continuer à com­mander à des forces de plusieurs centaines d’hommes, parfois plusieurs milliers, qui vont accrocher sévèrement les troupes républi­caines. Ce n’est plus la grande guerre de 1793, ce n’est pas non plus une microguérilla, comme l’est la chouannerie. D’ailleurs, loin de diminuer comme on devrait s’y attendre, les effectifs républicains continuent à croître, pour culminer, à l’été 1794, à 137 bataillons, un tiers de plus qu’à la fin de la Virée de Galerne.

Normalement, une telle prolongation de l’insurrection n’aurait pas dû se produire. Après l’écrasement de l’Armée catholique et royale, les Vendéens n’aspirent plus au repos, ils sont prêts à se soumettre. La politique terroriste de la Convention va relancer une guerre sur le point de s’achever. Le général Kléber propose un plan de pacification fondé sur la création de points d’appui à partir desquels opéreront des colonnes mobiles. Mais la Convention, fidèle à son objectif d’extermi­nation de la Vendée, lui préfère le plan du général Turreau,² qui prévoit la répression la plus sauvage. L’idée est de venir à bout des “brigands” par la destruction de leur environnement. Tout doit être livré aux flammes, la population massacrée ou déportée. Le 20 janvier 1794, les Colonnes infernales entrent en action, pillant et tuant[82]. Les paysans n’ont d’autre solution que de reprendre les armes pour une résistance désespérée. “Les ordres du comité de salut public, si fidèlement exécuté par ses généraux, au lieu d’anéantir la Vendée, armèrent de nouveaux bras”[83].

Si la première incursion des colonnes a effectivement été une “promenade”, comme l’annonçait plaisamment Turreau, la deuxième suscite une forte réaction vendéenne. Les paysans connaissent mieux le terrain, leur mobilité est supérieure, alors que l’armée républicaine, comme toute armée s’abandonnant au pillage et aux dévastations, perd rapidement de sa valeur militaire. Elle est, en outre, affaiblie par les prélèvements destinés aux armées du Rhin et des Pyrénées et par la maladie. Les colonnes sont constamment attaquées et vont subir les effets d’une stratégie d’usure : la colonne de Crouzat est étrillée par Stofflet à Gesté le 1er février, en trois engagements successifs ; la colonne de Grignon et de Lachenay est battue par Charette à Chauché le 2 février ; le général Moulin est battu et tué à Cholet le 8 février, mais l’arrivée de la colonne Cordellier oblige Stofflet à évacuer aussitôt la ville ; la colonne de Cordellier est mise en déroute par Charette et Guérin, dit “la terreur des bleus”, à La Vivantière le 28 février : il n’y a pas de combat sérieux, la colonne de gauche, commandée par Crouzat, étant emportée par la panique de la colonne de droite, commandée par Martincourt, qui avait commencé le massacre des Lucs[84], mais s’était débandée dès le premier contact avec les combattants vendéens ; la colonne de Lusignan est battue par Stofflet près de Vézins le 4 mars[85] ; le même Stofflet bat la colonne de Grignon à la Butte des Oulleries le 18 mars, mais Grignon parvient à investir son camp une semaine plus tard, dans la forêt de Vézins, en massacrant tous les occupants (3 000 dit-on ; on parlera du “champ des Martyrs”), suscitant un retour furieux de Stofflet contre le camp de Grignon : la deuxième bataille de la Butte des Oulleries, le 27 mars, est l’une des plus sauvages de toutes, elle se termine par la déroute complète de Grignon ; le général Haxo (qui ne commande pas une colonne infernale) est tué en poursuivant Charette le 20 mars ; la colonne de Dusirat est étrillée par d’Elbée à Saint-Pierre, près de Chemillé, le 7 avril, puis par Stofflet aux Aubiers le 5 mai ; le général Amey est lourdement battu par Marigny à Clisson, le 18 avril. Ce ne sont que quelques-uns des accrochages qui se produisent continuellement et qui, même s’ils ne tournent pas tous à l’avantage des Vendéens, entraînent une usure extrême de l’armée de Turreau, de plus en plus de soldats s’enfuyant sans combattre.

Turreau a beau envoyer des messages rassurants, sinon triompha­listes, revendiquant “non pas des victoires éclatantes mais des succès réels et quelques échecs”, la Convention est bien obligée de constater que l’anéantissement des brigands, qu’on lui promettait rapide, n’est toujours pas réalisé. Dès le 13 février, le ministre de la Guerre lui exprime son mécontentement devant ses médiocres résultats : Le Comité de salut public “voit avec peine le système de dissémination des forces qui est le même qui nous a été si préjudiciable. Et il y a le défaut de vigilance dans le service, et de punition des chefs de poste qui se laissaient surprendre ou qui ne résistent pas… Quoique tu n’aies pas mandé la guerre de Vendée radicalement éteinte, cependant tu n’avais pas dépeint les choses au point de nous présenter des corps nombreux se promenant avec hardiesse”[86]. À plusieurs reprises, la Convention somme Turreau de finir cette guerre “impie” fixant même un délai de quinze jours, sans résultat évidemment. Le 17 mai, avant la fin de la Terreur (Robespierre tombe le 9 thermidor, c’est-à-dire le 27 juillet), il est relevé de son commandement. Il est remplacé par Vimeux, ancien de Mayence, puis en août par Dumas, qui reprennent le plan de Kléber avec des camps permanents d’où rayonnent des colonnes mobiles qui n’ont plus comme mission de pratiquer la terre brulée, mais de chasser les bandes vendéennes. Celles-ci subissent un échec au combat de Challans qui aggravent les dissensions en leur sein, avec la condamna­tion et l’exécution de Joly. Ce sont 9 puis 11 et finalement 14 camps retranchés qui encerclent Charette et Stofflet.

Mais les forces républicaines sont épuisées : prié de fournir 14 000 hommes pour une offensive générale, Dumas ne peut en offrir que 2 à 3 000[87]. Les réduits royalistes restent solides et bénéficient d’un bon ravitaillement. Charette va opérer un retour offensif foudroyant en septembre, s’emparant successivement des camps de La Roulière le 8[88], de Freligné le 15[89], de Moutiers-les-Mauxfaits le 24. Le général Dumas, démissionnaire[90], est remplacé par le général Canclaux. Bon connaisseur de la région, celui-ci recommande des négociations. Celles-ci sont désormais possibles depuis la fin de la Terreur et la disparition de la crainte d’une invasion (la victoire de Fleurus, le 26 juin, a redonné l’initiative aux armées françaises face aux alliés).

Le 2 décembre 1794, la Convention décrète une amnistie générale pour les Vendéens et entame des négociations avec les chefs royalistes. Le 17 février 1795, Charette et Sapinaud de La Rairie signent le traité de La Jaunaye. Les Vendéens obtiennent la liberté de culte de l’exemption d’impôts et de conscription pour dix ans, ils conservent une force armée soldée par la République, leurs dettes sont payées. Stofflet refuse le traité mais, battu à Chalonnes-sur-Loire le 18 mars, à Saint-Florent-le-Vieil le 22 mars, à Chanzeaux le 10 avril, il doit signer la paix de Saint-Florent le 2 mai, tandis que la plupart des chefs de la chouannerie bretonne signent la paix de La Mabilais le 20 avril. Les provinces de l’Ouest semblent pacifiées.

En fait, ce ne sont que de simples suspensions d’armes. La Répu­blique en profite pour réorganiser et renforcer son dispositif militaire. Le “traité” de La Jaunaye contient, par ailleurs, nombre d’ambiguïtés qui le rendent peu viable[91]. Ce n’est donc pas une véritable surprise si, le 25 juin 1795, Charette reprend les armes, au moment où la Royal Navy débarque 3 000 émigrés à Quiberon, où ils vont être rejoints par plusieurs milliers de chouans. Mais la masse des paysans, satisfaite de la fin des colonnes infernales et de la persécution religieuse, suit mal. Le 31 août, le Comité de salut public nomme le général Hoche commandant en chef de l’Armée de l’Ouest, en remplacement de Canclaux malade, après le refus de trois généraux, dont Bonaparte. Il commandait l’Armée des Côtes de Brest depuis le 1er mai et va y ajouter l’Armée des Côtes de Cherbourg dès le 17 septembre, les trois armées étant fusionnées le 26 décembre pour former l’Armée des Côtes de l’Océan. L’unité de commandement est réalisée à son profit. Il va bénéficier d’une complète liberté de manœuvre, sans ingérence des représentants sur place, et de l’appui des autorités parisiennes qui vont lui permettre de mettre en œuvre une politique de pacification comportant un volet politique et un volet militaire.

Sur le plan politique, il confirme le maintien de la liberté reli­gieuse, et traite avec beaucoup d’égards le clergé. Le retour de la disci­pline met fin au pillage et aux violences. La population est désarmée par un procédé simple et efficace : les récoltes et le bétail sont pris en otages et rendu aux propriétaires en échange de leurs armes. Sur un plan militaire, après avoir liquidé le réduit de Quiberon, qui capitule le 21 juillet, il reprend et intensifie le système des colonnes mobiles qui vont traquer Charette sans relâche.

Après avoir repris les armes, Charette se dirige vers le littoral, poursuivi par les colonnes de Hoche. Des navires britanniques lui apportent des armes et des munitions les 10 et 11 août à Saint-Gilles-sur-Vie, mais il subit un échec à Saint-Cyr-en-Talmondais le 25 sep­tembre et il enregistre sa grande déconvenue sur la plage de Saint-Jean-de-Monts le 16 octobre, puisque le comte d’Artois, installé à l’île d’Yeu depuis le 2 octobre, a finalement renoncé à débarquer. Ainsi que Charette l’a immédiatement compris, cette dérobade du prince entraîne la dislocation du gros de son armée, les paysans choisissant de rentrer chez eux. Ne reste avec lui que le noyau de ses fidèles. Il va être successivement approché aux combats de Savigny le 17 novembre, de Chatenay le 28 novembre, de La Thibaudière le 2 décembre et de L’Oie le 6 décembre, pendant que Sapinaud est battu à Clisson le 25 novem­bre. Charette est de nouveau accroché à La Bruffière le 2 janvier 1796, à La Créancière le 15 janvier et à La Bignonnière le 16 janvier. Il livre ses derniers combats à La Bignonnière le 21 février et à La Chauvière le 28 février. Il n’est plus qu’un homme traqué avec une poignée de partisans, poursuivi sans relâche par des colonnes qui quadrillent le pays. Capturé à La Chabotterie le 23 mars, il est fusillé à Nantes le 29.

De son côté, en Anjou, Stofflet a repris les armes le 26 janvier 1796, mais il n’a réussi à entraîner que 400 hommes. Son attaque contre Chemillé échoue. Capturé le 24 février, il est fusillé le lendemain. Son successeur Forestier est obligé de fuir en Espagne, l’armée d’Anjou est détruite. En juillet 1796, l’état de siège est levé dans les départements de l’Ouest. C’est la fin de la deuxième Vendée.

interprétation stratégique et tactique

Les guerres de Vendée apparaissent aujourd’hui comme le labo­ratoire des guerres insurrectionnelles contemporaines. On l’a dit, leur étude proprement stratégique reste largement à faire. On peut, au moins, suggérer quelques pistes.

Grande guerre ou guerre irrégulière ? La loi de Callwell

La guerre de Vendée pourrait être une bonne illustration de la loi de Callwell, qui affirme la supériorité stratégique et l’infériorité tactique des irréguliers[92]. Supériorité stratégique parce qu’ils sont plus mobiles qu’une armée régulière encombrée de matériel et de bagages, dépendantes de ses lignes de ravitaillement. Infériorité tactique face à la même armée régulière capable d’exécuter des manœuvres savantes et de garder sa cohésion sous le feu et au plus fort de la bataille, grâce aux automatismes acquis par l’entraînement et la discipline. La pensée stratégique contemporaine a quelque peu modifié cette loi en parlant de supériorité opérative, c’est-à-dire purement militaire à l’échelle du théâtre d’opérations, plutôt que stratégique, à l’échelle de la conduite d’ensemble de la guerre : en effet, le manque de coordination au sommet interdit aux irréguliers toute planification stratégique et toute exploitation de leur succès tactique. Cette infériorité stratégique ne disparaîtra qu’au milieu du xxe siècle, avec le passage de la guérilla à la guerre révolutionnaire encadré, par un parti politique.

En règle générale, il est très difficile de passer d’un genre de guerre à l’autre, de la guerre réglée à la guerre irrégulière. La différence dans les procédés tactiques révèlent d’abord un abime culturel. Alain Gérard insiste, avec raison, sur le fossé entre les officiers vendéens et leurs hommes. Un ancien officier de l’armée royale ayant rejoint les Chouans le dit très clairement : “Il nous fallut prendre ce genre de guerre et oublier la tactique des troupes régulières”[93]. Cela vaut aussi, dans une large mesure, pour la Vendée.

C’est le génie particulier de Charette de réussir cette mutation et donc de permettre la prolongation du combat de la Vendée[94]. Officier de marine, il n’a pas les préjugés, on pourrait presque dire les inhi­bitions des officiers de l’armée. Incapable de s’adapter à la grande guerre, de s’intégrer dans un dispositif d’ensemble, il comprend, sinon d’emblée[95], du moins très rapidement, la nature de la guérilla, avec un vrai sens tactique et même stratégique. C’est pour cela que sa résis­tance se prolongera si longtemps, obtenant un retentissement dans toute l’Europe : il recevra même une lettre du généralissime russe Souvoroff, qui lui parviendra, mais à laquelle il ne pourra répondre. 

Ce décalage énoncé par la loi de Callwell n’est cependant pas automatique. Les armées vendéennes ont souvent été battues en rase campagne, mais elles ont quand même enregistré des victoires d’une réelle ampleur, à Torfou, à Entrammes, à Pontorson, à Antrain. La solidarité sans faille des groupes élémentaires[96] (ici, les compagnies de paroisses), le courage des chefs et des combattants, l’adaptation au terrain, le coup d’œil[97], suppléent au manque de discipline militaire. Par ailleurs, les paysans vendéens avaient souvent l’expérience de la milice, étaient encadrés par d’anciens officiers de l’armée royale, on l’a dit, et l’Armée catholique et royale était loin d’être aussi désorganisée qu’on l’a prétendu, le ravitaillement était facilement assuré, il y avait une imprimerie[98], une caisse (le trésorier est parti avec, durant la Virée de Galerne) et même un embryon de service de santé[99]. Leurs plus farouches ennemis reconnaissent cette efficacité des Vendéens au combat, ainsi les représentants Richard et Choudieu :

Leur manière de combattre ne ressemblait en rien à notre tactique militaire : elle déconcertait tous les calculs. Elle était adaptée à leurs habitudes et au pays qu’ils défen­daient. Toujours tapis dans les genêts, dans les fossés et dans les haies ils se présentaient au moment où on les croyait éloignés. Dans le combat, ils s’avançaient en grosse masse, et bientôt se déployant à droite et à gauche, ils se précipitaient sans ordre et avec fureur sur nos bataillons et nos batteries. Pour résister à ce choc impé­tueux, il aurait fallu des troupes aguerries ou des hommes dévoués à la défense de la liberté[100].

En sens inverse, l’infériorité opérative des armées régulières s’amenuise au fur et à mesure que la guerre se prolonge : Kléber et Hoche réussissent cette adaptation opérative face à des combattants irréguliers. Processus tout à fait classique, dont on verra la répétition dans maints conflits asymétriques jusqu’à la guerre d’Algérie, avec l’initiative obtenue par les armées françaises dans le cadre du plan Challe.

Les Vendéens disposent d’un avantage militaire décisif grâce à leur position centrale. Combinée à leur mobilité supérieure, celle-ci leur permet de se porter rapidement, en nombre, face à des armées républicaines dont la dispersion est aggravée par l’incompétence du commandement. Leurs adversaires en prennent vite conscience, comme en atteste le rapport de Richard et Choudieu : “Les rebelles, placés au centre du cercle que formaient nos forces, se portaient avec rapidité sur les points qui leur convenaient et nos corps étaient toujours trop faibles pour résister séparément et trop éloignés pour se prêter un mutuel secours”[101]. Cela ne veut pas dire qu’ils s’efforcent d’y porter remède.

Le plan arrêté de Saumur le 2 septembre 1793 en est l’exemple le plus flagrant, sévèrement critiqué par Napoléon : “Il était difficile de rien concevoir de plus absurde : les divisions, opérant ainsi isolément, marchaient à des revers certains”[102]. Les armées républicaines sont également confrontées au problème classique des récriminations des autorités locales qui ne veulent pas laisser partir “leur troupe”, empê­chant ainsi la constitution d’une marche de manœuvre.

Sur un plan militaire, la contre-guérilla requiert une adaptation à l’ennemi irrégulier. “Il faut opérer en partisan partout où il y a des partisans” dira plus tard Napoléon[103]. La mobilité est une règle d’or qui révèle, en Vendée comme ailleurs, sa supériorité sur les dispositifs tactiques. Les colonnes mobiles faisant la chasse aux bandes d’irrégu­liers sont toujours plus efficaces que les systèmes de cantonnement et de cordon, qui n’arrivent jamais à arrêter des irréguliers connaissant parfaitement le moindre itinéraire. C’est ce que Kléber suggérera, sans l’obtenir, et que Hoche finira par imposer.

Dans ce genre de guerre, le renseignement joue un rôle primor­dial. Les Vendéens communiquent par moulins interposés, la position des ailes correspondant à un message convenu. Mais ils sont aussi capables d’intercepter le courrier des soldats républicains et de l’ex­ploiter[104]. En face, la grande faiblesse des armées républicaines est leur incapacité à connaître l’organisation et les intentions de leurs adver­saires. Malgré la présence de nombreux patriotes dans la quasi-totalité des bourgs de Vendée, elles sont, au départ, très mal renseignées sur les “brigands”. Un premier redressement se produit lors de la Virée de Galerne, lorsque le commandement républicain s’adjoint les services de Savary, originaire de la région et président du tribunal de Cholet, qui va faire fonction de chef d’état-major et éclairer les généraux sur la nature du terrain et de l’adversaire. Hoche sera un maître du renseignement, n’hésitant pas à recourir aux services de toutes les catégories : royalistes retournés, femmes amoureuses, traitres acquis à la concilia­tion. Du renseignement on glisse vite à l’action et même à l’intoxica­tion : le rôle d’Obenheim, transfuge républicain qui conseille au commandement vendéen l’assaut de Granville, reste discuté, mais c’était très certainement un agent républicain qui a délibérément engagé les Vendéens dans cette direction aventureuse (il le savait mieux que personne, puisqu’officier du Génie, c’est lui qui avait mis Granville en état de défense). Des deux côtés, on recourra des agents opérant sur les arrières de l’ennemi avec de faux uniformes : on les appellera les contre-bleus et les faux-chouans, toujours avec l’idée de soulever la population contre les auteurs présumés de ces exactions.

Pour finir, la réponse politique l’emporte sur la réponse militaire. La pacification donne toujours de meilleurs résultats que la répression, cela est vrai en Vendée comme cela le sera encore au xxe et au xxie siècles, en Malaisie, en Irak, en Afghanistan… Là encore, le général Hoche l’a parfaitement compris : “Ne perdons jamais de vue que la politique doit avoir beaucoup de part à cette guerre”[105]. Il plaide pour le respect du clergé : “La pacification du pays tient à ces êtres”[106].

La pacification va s’opérer par étapes : après la fausse pacifica­tion de La Jaunaye, ce sera la “pacification militaire du général Hoche, un désarmement obtenu par un mélange de ruse, de chantage et de bienveillance”[107], en attendant la pacification religieuse réalisée par Bonaparte, et la pacification politique qui n’interviendra que beaucoup plus tard[108].

Le problème du commandement

Le facteur décisif dans la guerre de Vendée réside, comme souvent dans l’histoire de la guerre, dans le commandement. Alain Gérard parle avec raison de “commandement impossible”[109]. Le paysan vendéen attend de son chef qu’il montre l’exemple, qu’il soit le pre­mier au combat… Et c’est ce qu’il fait, avec la plus extrême bravoure, au point de se faire souvent tuer. Le résultat est glorieux pour l’épopée, mais désastreux sur un plan pratique : à la bataille de Cholet, lorsque se déclenche la contre-attaque de la réserve d’Haxo, il n’y a personne pour parer le coup : La Rochejaquelein, Bonchamps, d’Elbée sont occupés à combattre en première ligne. Surtout, la défaillance la plus profonde des Vendéens réside dans les rivalités inexpiables entre leurs chefs qui les ont presque constamment privés du bénéfice de l’un des principes primordiaux à la guerre : l’unité d’action. Napoléon y a insisté à maintes reprises dans son Précis des guerres de Vendée :

Le 10 avril 1793, ces corps divers, sans avoir combiné leurs mouvements, se mirent en campagne. Il ne leur manquait qu’un général en chef, un prince surtout, pour en faire une armée conquérante… Si les chefs royalistes n’avaient pas eu chacun la fièvre du commandement et qu’ils eussent réuni leurs forces, il n’est pas douteux que tout l’ouest de la France se détachait de la République[110].

Dans le marais, “les Vendéens ne surent pas tirer parti des avan­tages qu’ils pouvaient rendre décisifs à cette époque … Si les opéra­tions de la Basse Vendée eussent été, comme cela devait être, combi­nées avec celles de la haute Vendée, la République était infailliblement vaincue”[111]. Fin septembre 1793, face à l’offensive républicaine, Charette reste à l’écart : “Cette conduite était un grand crime dans une pareille circonstance, où il s’agissait du salut de son parti… Les haines personnelles qui existaient entre les chefs des deux Vendées s’étaient réveillées avec plus d’animosité encore depuis le siège de Nantes et la mort de Cathelineau. Charette fut, dans cette circonstance, un mauvais chevalier ; il trahit la cause vendéenne en refusant de marcher”[112]. On trouve une opinion semblable chez la marquise de La Rochejaquelein, rapportant l’altercation entre Charette et Henri de La Rochejaquelein après leur entrevue de Maulévrier, le 22 décembre 1793, avec la réplique du second : “Je suis accoutumé non à suivre, mais à être suivi”[113].

Après la mort de La Rochejaquelein qui avait réussi, malgré tout, à s’imposer à peu près à tous, la mésentente s’aggrave. Charette dans le marais et Stofflet dans le bocage opèrent chacun de leur côté. “Ce qui nuisit toujours au parti royal, ce ne furent pas les chances malheu­reuses de la guerre, qui appartiennent à tout le monde, ce fut la jalousie : elle était extrême entre les armées d’Anjou et du Poitou ; elle fut constante et se signala par les plus grands désastres”[114].

Le Mière de Corvey, qui a servi en Vendée, a relevé, lui aussi, cette absence de commandement suprême : “S’ils avaient un point central pour la division de tel ou tel général qui commandait l’arron­dissement d’un évêché, ils n’en avaient pas pour tout le pays qu’ils occupaient : chaque général commandait à son gré dans l’étendue de son arrondissement et, si l’on se réunissait quelquefois pour une expé­dition, c’était de concert entre les généraux, mais il n’y avait personne parmi eux qui eût le droit d’ordonner un mouvement général”[115].

Cette absence de commandement résulte évidemment de l’indivi­dualisme des chefs vendéens et du caractère “méritocratique” de leur élection. De manière paradoxale, cette armée vendéenne, qui se bât pour la cause de la monarchie, marque aussi la fin de l’Ancien Régime. Cathelineau ne se gêne pas pour le dire aux nobles libérés après la prise de Fontenay : “MM., en vous tirant de prison, en vous associant avec nous, nous n’avons pas eu l’intention de nous donner des maitres. Si notre manière de faire la guerre ne vous convient pas, séparons-nous”[116]. Il est significatif que le premier généralissime élu soit un voiturier et non pas un noble. Stofflet ne se gêne pas pour manifester son mépris des nobles, qui n’épargne même pas La Rochejaquelein : “Votre marquis n’était après tout qu’un jeune imprudent ; ce n’était pas le Pérou”[117]. Napoléon l’a noté : “La révolution avait touché juste en proclamant l’égalité : les armées vendéennes étaient elles-mêmes dominées par ce grand principe qui venait d’envahir la France, et contre lequel elles se battaient chaque jour”[118].

La manifestation la plus spectaculaire et la plus tragique de cette désunion est survenue en avril 1794 après, paradoxalement, le pacte de La Boulaye conclu le 22 avril : Stofflet, Charette, Sapinaud et Marigny décident d’une action commune. Le dernier rejoint l’armée vendéenne à marches forcées, mais, mécontent de l’accueil qui lui est réservé, il refuse tout concours avant le combat de Chaudron, qui s’achève sur un échec vendéen ; le 28 avril, il est condamné à mort par les autres chefs vendéens, sur rapport de Charette, et exécuté le 10 juillet, sur ordre de Stofflet, à l’instigation de ce louche personnage qu’est l’abbé Bernier[119]. Ses hommes rentrent chez eux et la plupart ne participeront plus à la résistance. Charette aurait ensuite préparé l’élimination de Stofflet.

Certes, les disputes entre généraux sont le lot de toutes les armées et les armées régulières sont parfois aussi déchirées qu’ont pu l’être les armées vendéennes. Mais, dans le cas de ces dernières, le problème se trouve singulièrement aggravé par l’absence de direction politique, comme l’a bien noté Napoléon : “Il manqua toujours un prince à la tête de la cause vendéenne. Si j’avais été prince, j’aurais traversé la mer sur un coquille de noix”[120].

En fait, la politique des Bourbons a bien été, comme l’a noté le colonel Madelin[121], de ne pas dépendre d’un parti royaliste, mais de soudoyer le gouvernement en place ou l’armée républicaine, afin d’opérer une restauration sur le modèle de celle réalisée par le général Monck au profit de Charles II en Angleterre en 1660 : cela a échoué avec Hoche en 1795, avec Pichegru et Barras un peu plus tard, avec Bonaparte après Brumaire, pour finalement réussir avec Talleyrand et Fouché en 1814. Hoche a bien vu cet état d’esprit et il n’a pas manqué d’en profiter :

La désunion règne parmi les rebelles, je ferai de mon mieux pour l’entretenir… Ils se battent pour un roi et il n’y a pas de roi. Ils attendent un prince, il ne vient pas. Le prince a peur, il a raison. Pas un de ces chefs ne veut de lui sincèrement et ne pourrait désormais s’accommoder d’un maître. Ces gens-là ont goûté du pouvoir sans con­trôle et ils ne sauraient plus s’en dessaisir.

Société sans État contre État failli

Mais il n’y a pas que le comportement des chefs qui explique la faiblesse structurelle des armées vendéennes. Il faut aussi tenir compte du localisme des paysans, d’un courage exemplaire, auquel Turreau lui-même rend un hommage appuyé, mais, incapables d’opérer loin et longtemps : après la prise de Cholet le 15 mars et de Vihiers le 16 mars 1793, l’armée de Cathelineau se disperse pour aller faire ses Pâques. Après la prise de Saumur, les 9 ou 10 juin 1793, l’armée rentre “changer de linge” : elle qui vient capturer une ville défendue par plus de 15 000 hommes, s’est pour ainsi dire volatilisée : il n’y a plus que 8 hommes présents à l’appel[122]. Les compagnies de paroisse ne peuvent guère être engagées plus de trois jours. Émile Gabory a cette formule très juste : “Le paysan vendéen n’était pas un soldat ; il luttait juste­ment pour ne pas l’être”[123]. Les chefs vendéens ne peuvent compter que sur un noyau stable de quelques milliers d’hommes, 8 à 10 000 peut-être ; l’armée n’est réunie que pour des expéditions de courte durée[124]. Avec de telles troupes, il est impossible de garder les villes, perdues tout de suite après leur conquête, et de mener une offensive stratégique. C’est ce que ne voit pas Napoléon quand il critique l’arrêt des Vendéens après la prise de Fontenay : “Ils perdirent leur temps à cette organisation prématurée au lieu de poursuivre leurs avantages et de surprendre la ville de Niort”[125]. De la même manière, après la prise de Saumur, la route de Paris était ouverte, mais il n’y avait plus d’armée vendéenne pour en profiter.

Un autre indice en ce sens, peu relevé, est la quasi absence, durant la première Vendée, d’actions de petite guerre, c’est-à-dire de harcèlement de l’ennemi sur ses derrières, sur ses lignes de communi­cation et de ravitaillement. Il y avait là, a priori, d’immenses possibi­lités pour les Vendéens, aptes aux déplacements rapides et aux embus­cades. Certains chefs vendéens avaient l’expérience des “guerres indiennes”, durant la guerre d’Indépendance américaine, la plupart des anciens officiers avaient entendu parler des exploits des chasseurs de Grassin ou de La Morlière, à défaut d’avoir lu les traités de La Croix, de Grandmaison, du comte de La Roche[126]… Et, pourtant, l’Armée catholique et royale ne fait aucun effort sérieux en ce sens. Le seul qui semble avoir essayé est Poirier de Beauvais, qui n’est pas officier de carrière mais magistrat (ce qui suggère, au passage, que les écrits sur la petite guerre avaient trouvé un écho jusque dans la société civile). Son but était de “lever une légion afin de faire la petite guerre, inquiéter les armées républicaines sur leurs flancs, prendre ou détruire leurs provi­sions en tous genres, et à l’occasion faire des points dans l’intérieur de la République”[127]. Mais le généralissime d’Elbée tarde à donner son accord. Quand le projet peut enfin être lancé, c’est à la veille de la bataille de Cholet, quand il est déjà trop tard. Faut-il y voir une mani­festation supplémentaire de cette méfiance des officiers de ligne envers la petite guerre, dont on a tant de preuves par ailleurs ? Peut-être. Mais, surtout, il faut incriminer l’incapacité du paysan vendéen à mener ce genre d’opération, a priori si proche de la guérilla qu’il maîtrise, mais avec une différence décisive : le révolté, l’insurgé, combat sur son terroire, dans un environnement qu’il connaît, il n’en sort qu’en nombre et dans des circonstances exceptionnelles, alors que le partisan va faire des partis de guerre, la petite guerre, loin de ses bases, en territoire ennemi et inconnu. Poirier de Beauvais le sait, qui veut inclure dans sa légion les Suisses, les Allemands et la Compagnie française (composée de déserteurs républicains) avant les gars du pays. C’est d’ailleurs cette exigence qui fera échouer son projet, Donnissan et Lescure refusant de céder ces unités d’élite. On voit, par cet exemple, que petite guerre et guérilla, malgré leur analogie superficielle, relèvent bien de deux genres différents.

Comment, avec une telle infériorité structurelle, expliquer alors les étonnants succès des Vendéens ? Tout simplement parce que le tableau n’est pas très différent dans le camp républicain. C’est une règle générale que la révolution et la guerre civile entraînent une désorgani­sation de l’armée. Le pouvoir révolutionnaire a autant peur de ses propres généraux que de ses ennemis politiques, d’où une instabilité du commandement, avec l’élimination des professionnels suspects et leur remplacement par des nouveaux venus choisis pour leurs sentiments révolutionnaires. D’où la nomination de parfaits incapables comme Huché, Léchelle ou Rossignol. Le représentant Prieur de La Marne est on ne peut plus clair : “Je déclare aux officiers généraux qui m’entou­rent que, quand même Rossignol perdrait encore vingt batailles, quand il éprouverait encore vingt déroutes, il n’en serait pas moins l’enfant chéri de la Révolution et le fils aîné du Comité de salut public”[128]. La loyauté politique prime la compétence militaire. Le rapport de Richard et Choudieu rend bien compte de cet état d’esprit : l’armée républicaine n’est jamais battue, elle est trahie par des généraux acquis à la contre-révolution ou coupables de modérantisme : “Il était évident pour nous que ce général (Biron) trahissait la République : nous le dénonçâmes au comité de salut public, de concert avec Ronsin et les autres agents du conseil exécutif ; il fut rappelé et bientôt après arrêté : il a subi depuis le châtiment dû aux traitres”[129]. Après lui, Westermann subira le même sort, et Beysser, et d’autres…

On ne compte plus les généraux violents ou ivrognes, plus adonnés au pillage et à la dévastation qu’à la tactique[130]. Eux aussi se jalousent entre eux, se rejetant mutuellement la responsabilité des échecs. Kléber parle de “l’ineptie la plus crasse, la négligence la plus impardonnable et la lâcheté peut-être” à propos de Léchelle[131]. Mais il devrait aussi s’en prendre à lui-même, car il a refusé le commandement de l’armée qu’on lui proposait, pour des raisons qui ne sont pas très claires, vraisemblablement la peur des responsabilités, et, durant la Virée de Galerne, son comportement est loin d’avoir été sans reproche : il n’a pas secouru Tribout à Pontorson[132] et il porte au moins une part de responsabilité dans la défaite d’Entrammes[133]. En contrepartie, c’est son action qui a renversé le cours des choses à Cholet, bataille décisive entre toutes.

À l’incompétence des généraux il faut ajouter les ingérences continuelles des représentants en mission qui interviennent dans la conduite des opérations et brident l’action du commandement. C’est à eux que l’on doit, au moins pour partie, la défaite initiale du général Marcé ou le plan défectueux arrêté à Saumur le 2 septembre 1793. Il faut dire qu’ils sont aiguillonnés par la Convention, toujours prête à les soupçonner de ne pas montrer “assez d’énergie, toujours tremblant sur les mesures, douteux sur les succès et ne harcelant pas assez les chefs militaires”[134].

À l’incapacité du commandement correspond logiquement la démoralisation et le sous-équipement de l’armée. Porté à minimiser, autant (et même plus) que faire se peut, l’ampleur des oppositions à la levée en masse, Jean-Paul Bertaud reconnaît, au moins, que “les armes manquaient”[135]. C’est peu dire. “Les levées d’août 1793 sont, au moins jusqu’en octobre ou novembre 1793, armées de piques”[136]. On trans­forme un pis-aller issu de la pénurie en symbole de la Révolution (la Sainte-Pique). Hormis les Mayençais et les 10 000 hommes de Duques­noy envoyés en novembre 1793, les troupes expédiées dans l’Ouest ne sont ni entraînées, ni convenablement équipées. Les formations sont hétéroclites, les volontaires indisciplinés, les désertions fréquentes. Le ravitaillement ne suit pas : en septembre 1794, sur un effectif théorique de 70 000 hommes, l’Armée de l’Ouest n’en a que 30 000 dans un état sanitaire satisfaisant et 15 000 habillés et armés de façon règle­mentaire[137].

La guerre de Vendée constitue, comme l’avait noté le général Roguet dès 1836, le choc de deux impuissances. En utilisant les caté­gories de la science politique contemporaine, on pourrait dire que l’on assiste à l’affrontement entre une société sans État et un État failli. Ce n’est que lorsque celui-ci commencera à se rétablir que l’insurrection vendéenne pourra finalement être réduite. Il faut noter que le Direc­toire, présenté comme un État faible, souvent avec raison, a, en l’occurrence, fait preuve de continuité et de fermeté en soutenant l’action de Hoche sans faiblesse.

après la Vendée, la chouannerie

Après la mort de Stofflet et de Charette, il ne subsiste plus que des bandes résiduelles : Charles d’Autichamp en Anjou et Haut-Poitou, Joseph-Armand de Vasselot dans le bocage, Constant de Suzannet dans le marais. Elles vont maintenir une guérilla d’envergure limitée, mais tenace, impossible à réduire facilement en l’absence de tout contrôle centralisé, que l’on va confondre avec la chouannerie[138].

La chouannerie “n’est qu’une esquisse de guérilla sans bases idéologiques clairement définies, presque sans concept tactique et, à plus forte raison, sans ambition stratégique. Tout au plus peut-on porter à son actif un sens inné de la petite tactique”[139]. C’est un combat spon­tané de petites bandes, 150 hommes au plus, sur un espace restreint (avec toutefois des raids loin de ses bases). L’effectif de la “petite Vendée”, qui rejoint l’Armée catholique et royale durant la Virée de Galerne, en 1793, n’est que de 3 à 4 000 combattants[140]. La contrepar­tie est une grande extension spatiale, puisque pratiquement tout l’Ouest va être touché, du Finistère à la Sarthe, de la Normandie au Poitou. Ainsi qu’une persistance remarquable, puisque le phénomène s’amorce dès 1793 et s’éteint, pour l’essentiel, en 1800, ne subsistant qu’à l’état résiduel à partir du Consulat, plus proche du brigandage que du soulèvement politique.

Très logiquement, cette extension et cette durée engendrent une grande diversité de formes. Même dans un espace assez restreint comme l’ouest de la Bretagne, “on peut différencier une Chouannerie puissante, populaire, bien organisée autour de Vannes, d’Auray et de Locminé (Bignan), d’une sorte de brigandage plutôt mal accepté, redouté des paysans, dans le reste du Morbihan et le sud des Côtes-du-Nord, avec toutes les nuances possibles entre ces deux aspects”[141]. Dans le temps, Bernard Peschot distingue cinq formes successives de chouannerie :

  • la première, de février 1794 au printemps de 1795, “essen­tiellement spontanée et populaire” ;
  • la deuxième, de 1795 à 1796, marquée par l’activisme des émigrés à la suite de l’échec de Quiberon, qui essaient de discipliner le mouvement ;
  • la troisième, de 1797 à 1799, qui “voit la chouannerie en partie récupérée et manipulée par les nobles avec l’aide du clergé” ;
  • la quatrième, après 1800, faite de brigandage ;
  • enfin, la cinquième, avec les soulèvements de 1815 et de 1832 qui entraînent des relances temporaires et localisées du mouvement[142].

Une mutation s’opère donc après la mort de Cottereau, avec la reprise en main par un encadrement nobiliaire. Les grades sont désor­mais conférés, en fait ratifiés le plus souvent, par les Princes qui vont planifier une troisième Vendée. Mais les Armées catholiques et royales reconnues par le comte d’Artois à Édimbourg en août 1799, lorsque les émigrés préparent ce qui va devenir la troisième Vendée, n’existent, souvent, que sur le papier :

  • l’Armée catholique et royale de Bretagne et des provinces adjacentes du comte de Puisaye, soi-disant de 80 000 hommes, n’a jamais dépassé 20 000 hommes, au moment de Quiberon. Dispersée ensuite, elle ne survit qu’à peine, sous le commandement nominal du comte de Chalus, nommé par le comte d’Artois en juin 1797 ; il émigre, avec Puisaye, l’année suivante, conscient de l’impossibilité de poursuivre la lutte. En 1799, la Bretagne ne se soulèvera guère, à cause des mésententes entre chefs et des intrigues de l’abbé Bernier.
  • l’Armée catholique et royale du Bas-Anjou et de la Haute-Bretagne, sous le comte de Châtillon.
  • l’Armée catholique et royale du Maine, de la Touraine, du Blaisois, du Vendômois, du Perche et du pays Chartrain, préparée de 1795 à 1798 par Guyon de Rochecotte, com­mandée par le comte de Bourmont.
  • l’Armée catholique et royale de Basse-Normandie, préparée par Louis de Frotté depuis 1796, avec 9 divisions.
  • l’Armée catholique et royale de Haute-Normandie, sous le commandement du général Mallet.

La troisième Vendée est planifiée, à la différence des deux premières. Elle ne sera pas limitée à l’Ouest, mais doit mettre en action des mouvements dispersés sur tout le territoire, notamment dans le Midi. Mais les temps ont changé et les royalistes ne s’en sont pas vraiment aperçus : la masse paysanne ne suit plus et l’anarchie révo­lutionnaire, puis directoriale va bientôt céder la place à la poigne méthodique et implacable du Premier Consul. Pour tout aggraver, les royalistes du Midi déclenchent leur action prématurément à l’été et le manque de coordination leur est fatal devant Toulouse, au point que le général Rougé, dans la nuit du 5 au 6 août, ayant attendu en vain le signal escompté, renonce à donner l’assaut et se replie, jusqu’à la défaite de son armée à Montréjeau, le 20 août. L’Ouest se soulève à l’automne. C’est la “guerre des chefs-lieux”, qui va enregistrer quel­ques succès, spectaculaires mais éphémères : le comte de Bourmont ouvre ce dernier acte en s’emparant du Mans le 14 octobre, mais il ne peut s’y maintenir que quatre jours[143]. Le comte de Châtillon réussit l’exploit d’investir Nantes dans la nuit du 20 au 21 octobre, mais ce n’est qu’un raid sans suites. Mercier-la-Vendée entre dans Saint-Brieuc le 25 octobre pour en sortir dès le lendemain. Dans le Maine, De Sol enregistre un échec semblable à La Ferté-Bernard. La réaction du Directoire est rapide et l’annonce de la victoire de Zurich, par laquelle Masséna, le 3 octobre, a disloqué la deuxième coalition et écarté la menace de l’invasion, refroidit les ardeurs. La suite ne sera plus qu’une série de petits combats, qui tourneront pratiquement tous au désavan­tage des royalistes : le général Delaage bât d’Autichamp à La Poeze, près de Cholet, le 29 octobre ; le général Dupesse le bouscule à nouveau aux Aubiers le 3 novembre, tandis que le général Travot, le vainqueur de Charette, liquide promptement le soulèvement du Bocage.

En Vendée, les négociations s’ouvrent dès le 10 novembre, pour aboutir à la paix de Montfaucon le 18 janvier 1800. Dans le Maine, Bourmont est battu par Chabot à Meslay le 23 janvier. En Bretagne, Cadoudal fait sa soumission le 12 février ; refusant les offres de Bona­parte, il s’exile en Angleterre. En Normandie, Frotté, battu aux Forges-de-Cossé, dans l’Orne, les 25 et 26 janvier, n’a pas cette chance : Bonaparte le fait exécuter, malgré le sauf-conduit qui lui avait été délivré. En Basse-Normandie, l’armée du général Mallet “n’a manifesté son existence par aucun acte”, sauf sous la Restauration pour réclamer des gratifications et des pensions, dit méchamment Chassin. Au final, plutôt “une de ces bouffées éphémères qui épuisent le malade sans détruire la cause du mal” dira lucidement Louis XVIII[144]. Bonaparte n’en a pas moins pris la menace au sérieux, bien décidé à ne pas laisser pourrir la situation alors que la guerre aux frontières prend une tournure incertaine ; l’état d’urgence est décrété dans dix départements et l’Armée de l’Ouest, aux ordres de Brune, puis de Bernadotte, traque sans relâche les foyers d’insurrection[145]. Dès le printemps 1800, la guérilla est terminée. Les irréductibles se tournent vers le terrorisme, comme Cadoudal, ou vers le complot, comme Forestier[146], dérive logique pour un mouvement définitivement privé de base populaire. Comme le dit Thierry Heckman :

Les agitations qui ont pu donner l’illusion d’une reprise de la guerre de Vendée en 1799, en 1815[147] ou encore en 1832[148] ne lui ressemblèrent en rien. Elles n’en avaient ni l’engagement massif, ni l’origine spontanée, ni l’inspira­tion populaire, et elles ont substitué, à la défense prin­cipale de la religion, la cause d’une dynastie. Leur insuc­cès fut rapide. La guerre a donc bien fini en 1795 (début 1796, au plus tard)[149].



[1]       Carl Schmitt, La Notion de politique. Théorie du partisan, Paris, Calmann-Lévy, 1972, p. 213.

[2]       Carl Schmitt, op. cit., pp. 213-214.

[3]       Carl von Clausewitz, De la Révolution à la Restauration, Paris, Gallimard, 1976, p. 298.

[4]       Moins par machiavélisme du gouvernement de Londres, comme l’ont souvent cru les historiens “blancs”, que par manque d’informations fiables. Les communications avec les insurgés étaient difficiles, les républicains ayant conservé le contrôle du littoral. Cf. Emile Gabory, Napoléon et la Vendée,1912, repris dans Émile Gabory, Les Guerres de Vendée, Paris, Robert Laffont, Bouquins, 1989.

[5]       Jean-Jacques Langendorf, dans La Guerre totale, Pully, Centre d’histoire et de prospective militaires, 2003.

[6]       Cf. Reynald Secher, La Désinformation autour des guerres de Vendée et du génocide vendéen, Anet, Atelier Fol’fer, 2009.

[7]       Cf. Reynald Secher, Le Génocide franco-français. La Vendée-Vengé, Paris, PUF, 1986 ; rééd. Paris, Perrin, 2006.

[8]       Jean-Clément Martin, La Vendée et la France, Paris, Seuil, 1987.

[9]       Jacques Hussenet (dir.), “Détruisez la Vendée !” Regards croisés sur les victimes et destructions de la guerre de Vendée, La Roche-sur-Yon, Éditions du Centre Vendéen de Recherches Historiques, 2007.

[10]     Alain Gérard, La Vendée 1789-1793, Seyssel, Champ Vallon, 1992 et “Par prin­cipe d’humanité…” La terreur et la Vendée, Paris, Fayard, 1999.

[11]     Au motif d’anachronisme, le mot ayant été forgé au cours de la seconde guerre mondiale. Recevoir cet argument reviendrait à nier l’existence de toute stratégie avant l’élaboration du concept par Joly de Maizeroy, Nockern de Schorn et von Bülow à la fin du xviiie siècle. En outre, le mot a été utilisé au moins une fois avant même la Révolution, à propos du “grand déménagement” des Acadiens en 1755. Adrien Carré, “La guerre du génocide. Histoire d’un mot”, Revue du Souvenir vendéen, n° 184, octobre 1993, p. 8.

[12]     Gracchus Babeuf, La Guerre de Vendée et le système de dépopulation, présenté et annoté par Reynald Secher et Jean-Joël Brégeon, Paris, Tallandier, 1987, rééd., Paris, Le Cerf, 2008.

[13]     Bernard Peschot, La Chouannerie en Anjou, Montpellier, Université Paul-Valéry, 1999.

[14]     Revue historiographique dans Claude Petitfrère, “Les causes de la Vendée et de la Chouannerie. Essai d’historiographie”, Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest, 1977–1.

[15]     Lieutenant-général de La Boéssière, Considérations militaires et politiques sur les guerres de l’Ouest pendant la Révolution française, Paris, 1827.

[16]     Comte de Roguet, Essai théorique sur les guerres d’insurrection, Paris, 1836.

[17]     Le Mière de Corvey, Des partisans et des corps irréguliers, Paris, 1823.

[18]     Infra, Jean-Jacques Langendorf, “Clausewitz et la Vendée”. Le fragment de Clausewitz sur la Vendée a été récemment traduit dans Sur la guerre et la conduite de la guerre. Œuvres posthumes du général Carl von Clausewitz, tome IX-tome X, trad. G. Reber, Paris, La Maison du dictionnaire, 2008.

[19]     Infra, Bruno Colson, “Jomini analyste des guerres de Vendée”.

[20]     “Précis des guerres de Vendée”, publié dans Commentaires de Napoléon, tome IV, Paris, Imprimerie impériale, 1855 (cité ci-après Commentaires, IV).

[21]     Lieutenant-colonel Henri de Malleray, “tué à l’ennemi (Verdun 1916)”, Les Cinq Vendées. Précis des opérations militaires sur l’échiquier vendéen de 1793 à 1832, Angers, Siraudeau-Paris, Plon-Nourrit, 1924. L’avant-propos est daté de juillet 1914.  

[22]     C’est le sens du livre du colonel Montagnon, Une guerre subversive. La guerre de Vendée, Paris, La Colombe, 1959.

[23]     Infra, Pierre Gréau, “Organisation de l’Armée catholique et royale outre-Loire”.

[24]     Sandrine Picaud-Monnerat, La Petite guerre au xviiie siècle, Paris ISC-Economica, 2010.

[25]     Panorama des formes historiques de la guerre irrégulière dans Hervé Coutau-Bégarie, “Stratégies irrégulières : De quoi parle-t-on ?”, dans Hervé Coutau-Bégarie (dir.), Stratégies irrégulières, Paris, ISC-Economica, 2010.

[26]     Infra, Bernard Peschot, “La question des niveaux de guerre dans les pacifications de l’Ouest”.

[27]     Roger Dupuy, De la Révolution à la chouannerie. Paysans en Bretagne 1788-1794, Paris, Flammarion, 1988, p. 291.

[28]     Présentation de quelques-uns de ces soulèvements dans François Lebrun et Roger Dupuy (dir.), Les Résistances à la Révolution, Paris, Imago, 1987.

[29]     La révolte éclate le 18 août, à l’instigation d’un moine capucin, le père Styger ; les Français attaquent le 2 septembre, les Nidwaldois sont écrasés le 9.

[30]     On notera cependant qu’après les échecs successifs du maréchal Lefebvre, c’est une armée franco-bavaroise de près de 40 000 hommes, aux ordres du prince Eugène de Beauharnais, qui a été envoyée pour venir à bout d’insurgés deux fois moins nombreux.

[31]     Jean-Jacques Langendorf, “Landwehr et Landsturm. Une armée de l’ombre et une armée à l’ombre de l’armée”, dans Hervé Coutau-Bégarie (dir.), Stratégies irrégulières, op. cit.

[32]     Paul Bury, “Une guerre irrégulière, civile et religieuse au sein de la grande guerre : l’exemple de la guerre des Camisards”, dans Hervé Coutau-Bégarie (dir.), Stratégies irrégulières, op. cit., pp. 235-251.

[33]     Général Jean Delmas, “Légende et réalité : la Vendée a t-elle représenté un danger militaire pour la Convention ?”, dans La Vendée dans l’histoire, Paris, Perrin, 1994, p. 115.

[34]     Roger Dupuy, op. cit., p. 332.

[35]     René Bittard des Portes, Contre la Terreur. L’insurrection de Lyon en 1793, Paris, Émile Paul, 1906.

[36]     Cf. par exemple, Georges Yver, “La petite Vendée du Sancerrois”, Revue d’histoire moderne et contemporaine, III, 1901-1902 et Gérard Saclier de La Batie, Vendée sancerroise 1796, Bourges, Société de Presse Berrichonne, 1971.

[37]     Louis-Marie Turreau, Mémoires pour servir à l’histoire de la guerre de Vendée, réédités dans Turreau en Vendée, Mémoires et Correspondance présentés et commentés par Michel Chatry, Cholet, Les éditions du Choletais, 1992.

[38]     Kléber, Mémoires politiques et militaires, Paris, Tallandier, 1989, pp. 52-56.

[39]     Mémoires inédits de Bertrand Poirier de Beauvais, commandant général de l’artillerie des armées de la Vendée, rééd. s.l. [Cholet], Les éditions du bocage-Pays et Terroirs, 1994, pp. 4-9.

[40]     Infra, Philippe Boulanger, “Géographie militaire de la Vendée”.

[41]     Infra, Dominique Gautron, “L’état des routes de Vendée en 1793”.

[42]     “Il ne semble pas que le relief escarpé et cloisonné ait joué un rôle majeur dans le succès de la guérilla, y compris dans la zone où elle connut sans doute son déve­loppement optimal, le nord de la Navarre”. Jean-Marc Lafon, “Armée déficiente, sentiment national introuvable. Recours et moyens de la résistance espagnole à Napoléon (1808-1814)”, dans Nationalstaat, Nationalismus und Militär, XXXII-Com­mission Internationale d’Histoire Militaire Kongress, Potsdam 2006, Potsdam, Militargeschichtliches Forschungamt, 2007, p. 78.

[43]     Carl von Clausewitz, De la Révolution à la Restauration, Paris, Gallimard, 1976, p. 300.

[44]     Yannis Suire, Le Marais poitevin. Une échohistoire du xvie au début du xxe siècle, La Roche-sur-Yon, Centre vendéen de recherches historiques, 2006, pp. 302-303.

[45]     Jean-Clément Martin, “La Vendée moteur de la Révolution”, dans Frédéric Bluche et Stéphane Rials (dir.), Les Révolutions françaises, Paris, Fayard, 1989, p. 260.

[46]     Adrien Carré, “Nouvelles problématiques, anciens problèmes : originalité des guerres de l’Ouest”, dans Vendée-chouannerie, op. cit., p. 167.

[47]     Marcel Lidove, Les Vendéens de 93, Paris, Seuil, “Le temps qui court”, 1971, p. 31.

[48]     Infra, Bernard Peschot, “Le triomphe de la Vendée militaire”.

[49]     Roger Dupuy, op. cit., p. 283.

[50]     “Dans l’ensemble, la Bretagne s’est dégarnie progressivement de troupes après 1791-1792, ce qui a privé les révolutionnaires d’actifs soutiens et a pu favoriser les progrès de la réaction. Les grands ports de Brest et de Lorient ont gardé des troupes assez nombreuses du fait de leur nouvelle situation stratégique face à l’Angleterre. Mais les explications ne sont pas simples, car au calme du Léon, surveillé par les troupes brestoises, ne correspond pas tellement le calme du Vannetais surveillé par Lorient. D’autre part, la Cornouaille et le Trégor ont connu peu d’agitations malgré la pénurie de troupes”. Alain Pennec, “La chouannerie en Basse-Bretagne”, dans Vendée-Chouannerie, Nantes, Reflets du passé, 1981, p. 103. 

[51]     Cité dans Reynald Secher, La Vendée-Vengé. Le génocide franco-français, Paris, PUF, 1986, p. 136.

[52]     Roger Dupuy, op. cit., p. 282.

[53]     Infra, Claudy Valin, “La bataille inaugurale dite du Pont-Charrault”.

[54]     Le médecin général Carré insiste sur cette tradition militaire des Vendéens et des Bretons, souvent négligée. Adrien Carré, “Des Milices de la Monarchie à l’insurrection de 1793. Bretons et Vendéens et la défense du royaume”, Revue historique des armées, 1977-4.

[55]     Reynald Secher, La Chapelle-Basse-Mer, village vendéen, Paris, Perrin, 1986, p. 120.

[56]     Edmond Lemière, Bibliographie de la Contre-Révolution dans les Provinces de l’Ouest ou des guerres de Vendée et de la chouannerie (1793, 1815, 1832), nouvelle édition par Yves Vachon, Nantes, Librairie nantaise, 1976 à compléter par la superbe bibliographie de Jacques Hussenet dans “Détruisez la Vendée !”, op. cit.

[57]     Pierre Gréau, 26 octobre 1793. La Bataille d’Entrammes, Nantes, Éditions Siloë, 2007.

[58]     Certaines sources retiennent la date du 3 mai.

[59]     Infra, Daniel-Jean Amiglio, “Thouars et les armées vendéennes”.

[60]     Napoléon, Commentaires, IV, p. 90.

[61]     Kléber, Mémoires politiques et militaires, Paris, Tallandier, 1993, p. 51.

[62]     Infra, Anne Briqueler, “La force armée en Vendée, du déclenchement de la Révolution à la proclamation de la République”.

[63]     Napoléon, Commentaires, IV, p. 92.

[64]     Infra, Pierre Gréau, “Les armées républicaines en Vendée en 1793”.

[65]     Jacques Hussenet retient la date du 15 avril.

[66]     Infra, Jérôme Laborieux, “Les Mayençais en Vendée”.

[67]     Infra, Claudy Valin, contribution citée. Pierre Contant a procédé à un autre décompte, qui aboutit à des résultats à peu près comparables : 70 000 hommes en novembre 1793, près de 100 000 en février 1794 qui constitue le maxium. Jacques Hussenet, “Combien de combattants, combien de morts ?”, dans Jacques Hussenet (dir.), “Détruisez la Vendée !”, op. cit., p. 417.

[68]     Charles-Louis Chassin, La Vendée patriote, tome IV, p. 319.

[69]     Procédé recommandé par les stratégistes chinois (Sun Zi) et byzantins (Nicéphore Phokas).

[70]     Dominique Gautron, Luçon 14 août 1793. Une grande bataille méconnue des guerres de Vendée, s.l., chez l’auteur, 1988.

[71]     Pierre Gréau, “Les accrochages sur le Grand Lay dans la nuit du mercredi 24 au jeudi 25 juillet 1793 et la mort de Louis-Célestin Sapinaud de La Verrie”, Revue du Souvenir vendéen, n° 239, juin 2007.

[72]     Infra, Dominique Gautron, “Sainte-Gemme la Plaine, verrou essentiel du dispositif militaire républicain”.

[73]     Infra, André Sarazin, “La bataille du Pont-Barré à Beaulieu-sur-Layon”.

[74]     Docteur Charles Coubard, La Guerre de Vendée. Cholet 1793-1794, Cholet, Les éditions du Choletais, 1992 (rééd.), p. 79.

[75]     François Lebrun, La Virée de Galerne, Nantes, Ouest Éditions et Institut Culturel de Bretagne, 1989, p. 11.

[76]     Pierre Gréau, 26 octobre 1793. La bataille d’Entrammes, op. cit.

[77]     Infra, Simone Loidreau, “Savenay-Honneur et grandeur des vaincus”.

[78]     Paul Roger, “Noirmoutier et la maîtrise des côtes pendant les guerres de Vendée”, n° 240, septembre 2007.

[79]     Infra, Simone Loidreau, “Charette l’insaisissable”.

[80]     Napoléon, Commentaires, IV, p. 139.

[81]     François Lebrun, préface à Jean-Clément Martin, La Vendée et la France, p. 9.

[82]     Simone Loidreau, Les Colonnes infernales en Vendée, Cholet, Éditions du Choletais, 1994, décrit en détail l’action des colonnes.

[83]     Napoléon, Commentaires, IV, p. 141.

[84]     Père Marie-Auguste Huchet, “Le massacre des Lucs (28 février 1794)”, dans Vendée-Chouannerie, Nantes, Reflets du passé, 1981, p. 83. Martincourt sera jugé, pour sa défaite, pas pour le massacre, et sera acquitté.

[85]     La réalité de ce massacre a été mise en doute par Jean-Clément Martin à partir d’arguments pour le moins fragiles. Ceux-ci ont été réfutés, de manière tout à fait convaincante, par Pierre Marambaud. “Il semble tout à fait avéré que, deux jours durant, plus de 500 personnes, des hommes, mais surtout des femmes et des enfants, furent massacrées par les deux colonnes du général Cordellier”. Carrier avait exhorté la colonne Cordellier : “Je vous ordonne de mettre le feu par-tout, et de tout fusiller sans distinction”. Pierre Marambaud, Les Lucs. La Vendée, la terreur et la mémoire, Fromentine, éditions de l’Étrave, 1993, pp. 129-130.

[86]     Cité dans Louis-Marie Clénet, Les Colonnes infernales, Paris, Perrin, 1993, p. 244.

[87]     Roger Dupuy, “L’impossible pacification (décembre 1794-juin 1795)”, dans La Vendée. Après la terreur, la reconstruction, Paris, Perrin, 1997, p. 265.

[88]     Infra, Simone Loidreau, “L’attaque surprise par Charette du camp de La Roullière”.

[89]     Infra, Simone Loidreau, “La prise du camp de Freligné par Charette”.

[90]     Il refuse de cautionner la poursuite des exactions.

[91]     Pierre Marambaud, Le général Hoche, le « pacificateur de la Vendée »”, dans La Vendée. Après la Terreur, la reconstruction, op. cit., pp. 281-283.

[92]     C.E. Callwell, Petites guerres, Paris, ISC-Économica, 1998. L’original anglais est paru en 1896.

[93]     Bernard Peschot, op. cit., p. 79.

[94]     Infra, Jean-Pierre Bois, “Charette et la guerre”.

[95]     Dans les premiers temps du soulèvement, il conçoit encore la tactique comme n’importe quel officier de ligne, allant jusqu’à faire couper les forêts autour de son quartier-général de Legé.

[96]     Dont la sociologie militaire fait, depuis le travail fondateur d’Edward Shils et Morris Janowitz sur la Wehrmacht au combat, le facteur central de cohésion et d’efficacité d’une force combattante.

[97]     Infra, Xavier du Boisrouvray, “Comment combattaient les Vendéens 1793-1796”.

[98]     “L’imprimerie du Conseil supérieur de l’Armée catholique et royale à Châtillon-sur-Sèvres, en 1793”, Bulletin de la Société historique et scientifique des Deux-Sèvres, 1979, n° 2-3.

[99]     Infra, Marie Bréguet, “Le service de santé dans les armées catholiques et royales”. Sur les hôpitaux dans le camp républicain, Pierre Contant, “Dans les hôpitaux de l’armée de l’Ouest”, dans Jacques Hussenet (dir.), “Détruisez la Vendée !”, op. cit.

[100]   Rapport sur la guerre de la Vendée, présenté à la Convention nationale par les citoyens Richard & Choudieu, Représentants du peuple, [Paris], De l’imprimerie nationale, s.d. [novembre ou décembre 1793], p. 19.

[101]   Rapport sur la guerre de la Vendée, op. cit., p. 23.

[102]   Napoléon, Commentaires, IV, p. 118.

[103]   Cité dans Bruno Colson, “Napoléon et la guerre irrégulière”, dans Hervé Coutau-Bégarie (dir.), Stratégies irrégulières, op. cit.

[104]   Ce point est signalé aux républicains par un chef vendéen capturé à Savenay, Joudonnet de Laugrenière. Reynald Secher, Introduction à Gracchus Babeuf, La Guerre de Vendée et le système de dépopulation, op. cit., p. 17.

[105]   Cité dans Pierre Marambaud, art. cit., p. 288.

[106]   Cité dans Pierre Marambaud, art. cit., p. 292.

[107]   Pierre Marambaud, art. cit., p. 298.

[108]   Reynald Secher note que c’est en 1917 que le drapeau tricolore est enfin admis dans l’église de La Chapelle-Basse-Mer.

[109]   Alain Gérard, La Vendée 1789-1793, op. cit., p. 171.

[110]   Napoléon, Commentaires, IV, p. 92.

[111]   Napoléon, Commentaires, IV, p. 97.

[112]   Napoléon, Commentaires, IV, p. 120.

[113]   Thérèse Rouchette, “Charette sous le regard des siens (à travers les mémoires royalistes)”, Études et documents (Nantes), “Charette”, 23, 1996, p. 139.

[114]   Napoléon, Commentaires, IV, p. 113.

[115]   Le Mière de Corvey, Des partisans et des corps irréguliers, op. cit., pp. V-VI.

[116]   A. Rolland-Boulestreau, Cathelineau Généralissime de l’armée vendéenne (1759-1793) en 30 questions, La Crèche, Geste Éditions, 2001, p. 19.

[117]   Charles-Louis Chassin, op. cit., p. 355.

[118]   Napoléon, Commentaires, IV, p. 139.

[119]   Stéphane Hiland, Marigny ou la mémoire assassinée, Cholet, Les éditions du Choletais, 1998. Jacques Hussenet retient, avec hésitation, la date du 19 juillet.

[120]   Napoléon, Commentaires, IV, p. 97.

[121]   Infra, Colonel Madelin, “La pacification de la Vendée par Hoche”.

[122]   Infra, Simone Loidreau, “Saumur 9 juin 1793. La grande occasion manquée”.

[123]   Émile Gabory, Les Guerres de Vendée, Paris, Robert Laffont, “Bouquins”, 1989, p. V.

[124]   On retrouvera ce genre d’organisation dans la guerre civile chinoise durant les années 1930-1940, avec une armée communiste tripartite : des milices paysannes peu armées et limitées à leur terroir, de milices régionales mieux armées, mieux entraînées et semi-permanentes et enfin une armée régulière disposant d’armements lourds et disponible en permanence.

[125]   Napoléon, Commentaires, IV, p. 108.

[126]   Le livre de Sandrine Picaud-Monnerat, déjà cité (note 24), est fondamental.

[127]   Poirier de Beauvais, Mémoires inédits sur la Guerre de Vendée, op. cit., p. 131.

[128]   Cité dans Alain Gérard, La Vendée 1789-1793, op. cit., p. 227.

[129]   Rapport sur la guerre de la Vendée, op. cit., p. 39. Ils y reviennent dans la conclusion de leur rapport, lorsqu’ils prennent la défense de Rossignol : “Au surplus, quand on aurait eu à reprocher à ce brave homme quelques fautes involontaires, ne vaut-il pas mieux cent fois nous exposer à l’inexpérience et aux erreurs des sans-cu­lotte, que de nous livrer aux talents et à la perfidie des hommes de l’ancien régime ?”, p. 77.

[130]   Infra, Adrien Carré, “Les colonnes infernales et leurs généraux”.

[131]   Kléber, Mémoires politiques et militaires, op. cit., p. 51.

[132]   Infra, Paul Liguine, “La bataille de Pontorson”.

[133]   Pierre Gréau, 26 octobre 1793. La Bataille d’Entrammes, op. cit., p. 46.

[134]   Tirade de Barère, le 5 novembre 1793, citée dans Pierre Gréau, 26 octobre 1793. La bataille d’Entrammes, op. cit., p. 68.

[135]   Jean-Paul Bertaud, La Révolution armée. Les soldats citoyens et la Révolution française, Paris, Robert Laffont, 1979, p. 125.

[136]   Renaud Faget, Stratégie, grande tactique, tactique révolutionnaire, mémoire de DEA, Ecole pratique des Hautes Études, Section des sciences historiques et philo­logiques, 1999, p. 8.

[137]    Roger Dupuy, art. cit., p. 265.

[138]   Infra, Simone Loidreau, “Vendéens et Chouans”.

[139]   Bernard Peschot, op. cit., p. 101.

[140]   Pierre Gréau, “Les compagnons de Jean Cottereau, dit Jean Chouan dans la Virée de Galerne”, Revue du Souvenir vendéen, n° 220, septembre 2002.

[141]   Alain Pennec, “La chouannerie en Basse-Bretagne”, dans Vendée-Chouannerie, op. cit., 1981, p. 99.

[142]   Bernard Peschot, op. cit., pp. 27-28, qui s’appuie sur Roger Dupuy, Les Chouans, Paris, Hachette, “Vie quotidienne”, 1997.

[143]   Exemple type des approximations que l’on trouve dans les livres les plus estima­bles : pour certains, la ville est occupée le 14 (à l’aube !), pour d’autres le 15 ; Bourmont s’y serait maintenu, selon les auteurs, deux, trois ou quatre jours.

[144]   Jean-Paul Bertaud, Les Royalistes et Napoléon, Paris, Flammarion, 2009, p. 49.

[145]   Mais la pacification a été réalisée, avant leur arrivée, par le général Hédouville, disciple de Hoche. Bonaparte, qui l’a relevé de son commandement pour manque d’énergie, reconnaîtra finalement la justesse de son action.

[146]   Infra, Frédéric Augris, “1805, l’insurrection qui n’a pas eu lieu”.

[147]   Infra, Jean-Albéric de Bony de Lavergne, “Le soulèvement de la Vendée pendant les Cent-Jours”.

[148]   Infra, Thérèse Rouchette, “Les aspects militaires du soulèvement de 1832”.

[149]   Thierry Heckman, “La paix de la Vendée, une victoire sur le ressentiment”, dans Après la Terreur, la reconstruction, op. cit., p. 440.

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