Avant-propos

Le présent livre s’inscrit dans le cadre d’un programme général sur l’histoire et la stratégie des guerres irrégulières lancé en 2005. Il a déjà donné lieu à la publication d’un ouvrage général, Stratégies irré­gulières[1], d’un numéro de revue sur la petite guerre[2], tous deux parus en 2009, en attendant un troisième volet qui sera présenté au colloque international d’histoire militaire qui se tiendra à Amsterdam en août 2010[3]. Parallèlement, des recherches plus spécialisées ont été lancées. D’abord sur la petite guerre au xviiie siècle, avec la publication de la grande thèse de Sandrine Picaud-Monnerat[4], qui sera suivie de la réédi­tion de plusieurs traités du xviiie siècle sur la petite guerre (La Croix, Grandmaison, La Roche, Scouand, du Portal) dans le cadre du Corpus des écrivains militaires en langue française. Deux autres thèmes sont en cours d’élaboration, l’un sur la guerre irrégulière sur mer[5], l’autre sur Insurrection et contre-insurrection. Enfin le volet Histoire militaire des guerres de Vendée, dont ce volume marque l’aboutissement provisoire.

Ce volume est composite, car constitué d’un mélange de commu­nications présentées lors de journées d’études et de textes écrits anté­rieurement. Lorsque le programme sur les guerres irrégulières a été lancé, il y a plus de cinq ans, par la Commission Française d’Histoire Militaire et l’Institut de Stratégie Comparée, aujourd’hui réunis au sein de l’Institut de Stratégie et des Conflits – Commission Française d’Histoire Militaire, les guerres de Vendée se sont imposées comme le prototype des guerres insurrectionnelles contemporaines. Alors que la guérilla espagnole a récemment fait l’objet de travaux remarquables, tant en espagnol qu’en anglais ou en français, les guerres de Vendée n’ont pas bénéficié d’une attention équivalente sur le plan strictement militaire. Certes, celui-ci a bénéficié de contributions notables, mais parcellaires, et de la part d’historiens locaux qui n’ont pas suffisamment été pris en compte par la corporation universitaire ou par les straté­gistes. Le présent programme a donc été lancé en vue de combler cette lacune et de tirer parti de tous ces éléments dispersés.

D’où le choix d’un travail en réseau associant des historiens d’horizons différents, issus de l’université, de l’enseignement militaire supérieur et des sociétés savantes. L’Institut de Stratégie Comparée et la Commission Française d’Histoire Militaire se sont donc associés avec le Souvenir vendéen et la Société Archéologique et Historique de Nantes et de Loire-Atlantique pour organiser des journées d’étude. Trois ont ainsi pu être montées : la première à Paris le 25 mars 2006, avec le Souvenir vendéen ; la deuxième à Nantes le 20 mai 2006, avec la Société Archéologique et Historique de Nantes et de Loire-Atlan­tique ; la troisième à La Roche-sur-Yon le 20 septembre 2006, avec le Souvenir vendéen et l’Institut Catholique d’Études Supérieures qui a créé un Groupe de polémologie et stratégie dont c’était la première manifestation. 25 communications ont été présentées et discutées au cours de ces trois journées. 23 sont ici publiées. Il en manque deux, celles de Reynald Secher sur la signification idéologique des guerres de Vendée et de Jean-François Pernot sur les villes dans les opérations des guerres de Vendée. Leur retranscription, initialement prévue, s’est finalement révélée impossible, par suite d’un problème technique avec les bandes d’enregistrement. Lorsque ce problème a été constaté, les délais étaient trop courts pour que les auteurs puissent reconstituer leurs textes. Nous espérons néanmoins pouvoir récupérer ces importantes communications et les publier dans un complément au présent volume.

À ces communications ont été ajoutés plusieurs textes déjà publiés, pour l’essentiel, dans la Revue du Souvenir vendéen et dans le Bulletin de la Société Archéologique et Historique de Nantes et de Loire-Atlantique. Dans le premier cas, il s’agit d’un article d’André Sarazin, aujourd’hui décédé, et de plusieurs contributions de Madame Simone Loidreau, que des problèmes de santé ont empêchée de parti­ciper aux journées d’étude. Il nous a paru important de reprendre ces textes qui montrent, comme aujourd’hui ceux de Pierre Gréau, qu’une histoire proprement militaire des guerres de Ven­dée est possible, le manque de sources n’étant, trop souvent, qu’un alibi commode, alors que la matière existe et même abondamment. Le texte de Claudy Valin avait été précédemment publié dans les actes du colloque “La Vendée et le monde”, publié dans les Enquêtes et documents (n° 20) de l’Université de Nantes. L’article de Xavier du Boisrouvray, “Comment combattaient les Vendéens ?”, a paru dans le Bulletin de la Société Archéologique et Historique de Nantes et de Loire-Atlantique. L’essai de synthèse du professeur Jean-Pierre Bois, “Charette et la guerre”, a paru dans les actes du colloque “Charette” publiés dans les Enquêtes et documents de l’université de Nantes. La réédition de ce dernier texte s’imposait d’autant plus que la faillite de l’éditeur a entraîné l’arrêt de la collection et la disparition des stocks, de sorte que les actes de ce colloque sont désormais très difficiles à trouver. L’article du médecin-général Carré sur les généraux républicains est issu de sa communica­tion au colloque international d’histoire militaire de 1989.

Nous avons repris deux articles de Bernard Peschot parus dans des revues régionales, peu accessibles : “Le triomphe de la Vendée militaire”, paru dans Histoire et défense, les cahiers de Montpellier, et “La question des niveaux de pacification dans les guerres de l’Ouest. L’exemple du général Hoche”, paru dans Impacts. Ces deux rééditions constituent aussi un hommage à l’un de nos plus grands historiens militaires modernistes, dont l’œuvre n’est malheureusement connue que d’une poignée de spécialistes. Il a été la premier à mettre en lumière l’importance de la petite guerre à l’époque moderne et sa thèse sur La Chouannerie en Anjou, malheureusement peu diffusée, est un chef d’œuvre dont il n’existe pas d’équivalent sur les guerres de Vendée.

Enfin nous avons repris deux pièces que l’on n’ose pas dire archéologiques, mais déjà anciennes. D’abord, un article de synthèse d’Eric Muraise sur l’insurrection catholique de l’Ouest paru dans la Revue historique de l’armée en 1966. Eric Muraise, plus connu pour ses romans pour la jeunesse, a été l’un de nos plus grands historiens militaires dans les années 1950-1970. Son Introduction à l’histoire militaire, récemment rééditée, reste une lecture obligée. Il a également écrit d’autres livres, en collaboration avec le général Gambiez, sous son véritable nom, Eric Muraise étant le pseudonyme du colonel Maurice Suire. L’article du colonel Madelin est le texte d’une conférence prononcée dans le cadre d’un exercice de contre-insurrection à l’Ecole supérieure de guerre à la fin des années 1950. Il n’a pas été possible de retrouver de version publiée. L’intelligence de l’analyse politique de la pacification reste inégalée, un demi-siècle plus tard.

Ce programme ne concerne que les guerres de Vendée, même si l’on a rajouté, grâce à l’obligeance de M. Paul Roger, un article sur les mouvements bretons. Il faudrait compléter cette recherche par son équivalent sur l’ensemble des mouvements insurrectionnels de l’Ouest, voire à l’échelle de la France entière, pour replacer l’insurrection ven­déenne dans son contexte historique et pour essayer de faire ressortir, de manière plus systématique que cela n’a été fait jusqu’à présent, les points communs entre tous ces mouvements, mais aussi les spécificités irréductibles de chacun. Bernard Peschot a bien montré que l’appella­tion générique de chouannerie pouvait recouvrir des phénomènes très différents dans leur intensité, dans leurs structures, voire dans leur nature, et cela est vrai tant dans l’espace que dans le temps. Il faudrait procéder à cette comparaison systématique des chouanneries bretonne, normande, sarthoise, mayennaise…

Le but de ce programme est de replacer les guerres de Vendée dans le contexte général des guerres irrégulières et de fournir des maté­riaux en vue d’une synthèse, qui reste encore largement à écrire. Alain Gérard, le directeur du très dynamique Centre Vendéen de Recherches Historiques, écrivait, en 1992, que “l’histoire militaire des guerres de Vendée attend encore son historien” et ce constat reste largement valable. En lisant les contributions ici réunies, le lecteur pourra se convaincre que les historiens ont, malgré tout, été actifs et que notre connaissance de l’histoire militaire des guerres de Vendée a beaucoup progressé. Il ne reste plus qu’à rassembler ces fragments disjoints. Peut-être est-ce paradoxalement l’énormité de la bibliographie qui a découragé les chercheurs de se lancer dans une telle entreprise. Sans oublier naturellement l’aspect idéologique qui demeure très présent.

Ici surgit une objection qu’il vaut mieux prévenir qu’essayer de la dissimuler. Le travail en réseau unit des partenaires d’origines très différentes, dont certains sont nettement engagés dans un camp. L’objet du Souvenir vendéen est de perpétuer le souvenir des martyrs de la Vendée. Il continue une historiographie “blanche”, qui se reconnait dans la somme de Crétineau-Joly plutôt que dans celle de Chassin. Il nous paraît qu’aujourd’hui, la césure la plus décisive, sur un plan pure­ment historiographique, est moins entre historiens “bleus” et historiens “blancs” qu’entre les historiens qui se reportent aux sources primaires, archives et témoignages de l’époque, sans en exclure aucune a priori, et ceux qui se bornent à recopier ce qui a été écrit avant eux, en ne retenant qu’une version. La Revue du Souvenir vendéen peut revendi­quer un niveau scientifique comparable à celui de beaucoup de revues universitaires. À l’origine simple bulletin de liaison, elle a évolué vers une forme de plus en plus élaborée, avec des articles de fond d’une qualité souvent remarquable. Le fait que ses membres se sentent héri­tiers des insurgés de Vendée ne doit pas conduire à remettre en cause a priori le niveau scientifique de leur contribution. Au reste, on remar­quera que cette objection est toujours faite à sens unique. Personne n’a jamais osé mettre en doute le statut d’Ernest Labrousse, l’un des grands maitres de l’école des Annales, ou de Georges Lefebvre, qui a dominé l’historiographie révolutionnaire pendant une génération. Ernest La­brousse était directeur de la Revue socialiste, Georges Lefebvre était membre du parti communiste et nul n’y trouvait à redire. Sur un sujet d’histoire militaire, d’essence technique, dans lequel il n’y a pas besoin de prendre parti sur les grandes questions polémiques, ce genre de controverse ne devrait pas avoir d’objet. Comme l’a si bien dit Jacques Hussenet, il faut “transcender les clivages partisans et extraire les informations utilisables là où elles se trouvent, quelles que soient les opinions de leurs auteurs”. Encore une fois, le but de cette recherche n’est pas de réécrire l’histoire des guerres de Vendée, mais simplement de mettre l’accent sur une dimension militaire qui devait être fonda­mentale comme dans toute guerre, mais qui a été un peu trop éclipsée par les enjeux politiques dans l’historio­graphie contemporaine. Cette recherche espère être utile, à la fois, à l’histoire militaire et à la théorie stratégique.

Nous avons essayé, dans la mesure du possible, d’homogénéiser la présentation des textes ainsi que l’orthographe des personnages et des lieux. Un tel exercice est très difficile, en raison de la grande liberté (ou de l’anarchie) qui existait alors. On parle ainsi du prince de Talmont ou de Talmond. La Révolution a encore compliqué les choses dans le cas des ci-devant nobles : on a ainsi le général du Bayet ou Dubayet, le chevalier Des Touches ou Destouches… De la même manière, une bataille peut être désignée sous plusieurs noms différents, Claudy Valin donne ici l’exemple, porté à l’extrême, de la bataille dite du Pont-Charrault. Nous n’avons pas cherché à réaliser une standar­disation factice là où ce n’était pas indispensable.

À l’issue de cette recherche qui s’est étalée sur plus de cinq années, c’est pour nous un agréable devoir que de remercier tous ceux qui y ont contribué, d’une manière ou d’une autre. D’abord, en priorité, ceux qui ont accepté de participer aux journées d’étude et de mettre en forme leur contribution. Ensuite, les présidents des associations qui ont bien voulu s’associer à cette entreprise et ont permis à ce livre de voir le jour : Mlle Thérèse Rouchette pour la Société Archéologique et Historique de Nantes et de Loire-Atlantique et M. Jehan de Dreuzy pour le Souvenir vendéen. Mme Simone Loidreau a généreusement soutenu notre initiative et autorisé la reproduction de plusieurs de ses articles. M. François Boulêtreau, directeur général de l’Institut Catho­lique d’Etudes Supérieures, nous a accordé une aide inestimable en accueillant la troisième journée d’étude et en permettant, par son soutien financier, la publication du présent volume. M. Jean-Marie Schmitt, directeur général de l’Institut d’Etudes Supérieures des Arts, nous a généreusement accueillis pour la première journée d’étude dans ses locaux de l’avenue de l’Opéra à Paris, tandis que l’équipe du musée Dobrée nous accueillait pour la deuxième à Nantes. M. Jean-François Dubos a efficacement contribué à la relecture, Mlle Isabelle Redon a pris en charge l’édition du volume. Que tous trouvent ici l’expression de notre reconnaissance. Naturelle­ment, chaque auteur n’est responsa­ble que de ce qu’il a écrit, les maîtres d’œuvre assurant seuls la respon­sabilité de l’ensemble et de ses inévitables imperfections.

 Hervé Coutau-Bégarie et Charles Dore Graslin


[1]    Hervé Coutau-Bégarie (dir.), Stratégies irrégulières, Paris, ISC-Économica, 2010, reprise d’un numéro spécial de Stratégique, n° 93-94-95-96, 2009.

[2]    Revue internationale d’histoire militaire, n° 85, 2009.

[3]    Stratégique, n° 101-102, juillet 2010.

[4]    Sandrine Picaud-Monnerat, La Petite guerre au xviiie siècle, Paris, ISC-Économica, 2010.

[5]       Une esquisse a été proposée dans Hervé Coutau-Bégarie, “Irrégularité et guerre sur mer”, Bulletin d’études de la marine, n° 45, mai 2009, p. 109-110.

Email, RSS Follow
Publié dans Uncategorized | Commentaires fermés sur Avant-propos

Le meilleur des ambassadeurs. Théorie et pratique de la diplomatie navale

Hervé Coutau-Bégarie

Commander cet ouvrage

Table des matières 

AVANT-PROPOS

INTRODUCTION
Une découverte récente
Une inconnue française ?

PREMIERE PARTIE – THEORIE

CHAPITRE PREMIER – HISTOIRE DE LA DIPLOMATIE NAVALE

Préhistoire de la diplomatie navale
La maturation de l’époque moderne
L’âge d’or de la diplomatie des canonnières
La diplomatie de la canonnière hors d’Europe
La diplomatie de la canonnière dans les crises européennes
Les mutations du XXe siècle
L’entre-deux-guerres
Le déclin de la diplomatie de la canonnière
Nouvelles formes de la diplomatie navale

CHAPITRE II – TYPOLOGIE DE LA DIPLOMATIE NAVALE

Marine et politique étrangère
Considérations générales
L’indétermination du concept
Les définitions de James Cable
Les fonctions
Diplomatie permanente
Diplomatie de crise
Les catégories
Diplomatie préventive, diplomatie réactive
Diplomatie coopérative, diplomatie coercitive
Diplomatie nationale, diplomatie multinationale
Autres critères
Les instruments
Diplomatie nucléaire, diplomatie conventionnelle
Diversité des moyens
Les résultats

DEUXIEME PARTIE – LA DIPLOMATIE NAVALE FRANÇAISE
INTRODUCTION

CHAPITRE III – BILAN QUANTITATIF

Constitution du corpus
Les sources
Critères du corpus
Problèmes d’identification
Exploitation du corpus
Diplomatie de routine
Diplomatie humanitaire
Diplomatie protectrice
Diplomatie de puissance
Essai d’évaluation quantitative

CHAPITRE IV – LES INTERVENTIONS POLITIQUES PAR THEATRES D’OPERATIONS

Méditerranée
Maghreb
Le soutien à l’Irak
La guerre du Golfe en Méditerranée
Les crises libanaises
Les crises en ex-Yougoslavie
La lutte contre le terrorisme en Méditerranée
Océan Indien
Mer Rouge et Corne de l’Afrique
Golfe Persique
La participation à la lutte anti-terroriste après le 11 septembre 2001
Zone Sud de l’océan Indien
Pacifique
Missions de souveraineté
Mission de rétablissement de l’ordre au Vanuatu
Le secours aux boat people en mer de Chine méridionale
La crise de Timor
Atlantique Sud
Les premiers déploiements
Les croisières Corymbe
L’activité dans les Caraïbes

CHAPITRE V – L’EFFICACITE POLITIQUE DE LA DIPLOMATIE NAVALE FRANÇAISE

Impact symbolique
Impact de la diplomatie de coopération
Le soutien aux alliés et amis de la France
Le rang de la France en coalition
La guerre du Golfe : un échec relatif
Impact de la diplomatie de coercition
De la diplomatie de la canonnière à la coercition
Succès dans la guerre Iran-Irak
L’imbroglio libanais
Le surengagement yougoslave

TROISIEME PARTIE – ÉLEMENTS DE COMPARAISON
INTRODUCTION

CHAPITRE VI – UNE LEÇON D’HISTOIRE : LA DIPLOMATIE

NAVALE SOVIETIQUE ET RUSSE
Diplomatie symbolique
Diplomatie active
Diplomatie protectrice
Diplomatie de coopération
Diplomatie de coercition
Efficacité de la diplomatie navale
La diplomatie navale russe

CHAPITRE VII – LA DIPLOMATIE NAVALE AMERICAINE

La tradition de la diplomatie de la canonnière
Diplomatie humanitaire
Diplomatie protectrice
Diplomatie de puissance

CHAPITRE VIII – L’AFFIRMATION DES DIPLOMATIES NAVALES ASIATIQUES ET OCEANIENNES

L’émergence de la diplomatie navale japonaise
Bilatéralisme : le problème de la Corée
Multilatéralisme (I)
Multilatéralisme (II) : maintien de la paix
Vers une diplomatie navale coréenne
Coopération : visites, exercices, maintien de la paix
Coercition : un avertissement au Japon
La diplomatie navale chinoise
Coercition : de la diplomatie du missile à la diplomatie du sous-marin
Coopération : la diplomatie des visites et des manœuvres conjointes
La diplomatie navale australienne
L’alliance avec les États-Unis
La stabilité régionale
La diplomatie navale indienne
Rayonner sur tout l’océan Indien
S’affirmer sur la scène mondiale
La diplomatie navale pakistanaise

CHAPITRE IX – VERS UNE DIPLOMATIE NAVALE EUROPEENNE ?

Des coopérations opérationnelles insignifiantes
Les opérations en mer d’Arabie
Les opérations en Adriatique
L’échec des coopérations institutionnelles
L’absence de diplomatie navale européenne
L’échec d’EUROMARFOR
Une première : l’opération Atalanta
Perspectives
Une diplomatie européenne de défense ?
Une diplomatie navale humanitaire ?
L’intervention dans les crises
Des fragments disjoints
Diplomatie navale britannique
Diplomatie navale italienne
Diplomatie navale espagnole
Diplomatie navale allemande
Et les autres…

CONCLUSION GENERALE

BIBLIOGRAPHIE

INDEX

Publié dans Uncategorized | Commentaires fermés sur Le meilleur des ambassadeurs. Théorie et pratique de la diplomatie navale

Chapitre Premier. Histoire de la diplomatie navale

L’indifférence des théoriciens navals à l’égard de notre sujet n’a d’égale que celle des historiens. Les multiples histoires de marines présentent un récit discontinu, passant d’une guerre à l’autre, comme si les intermèdes des entre-deux-guerres étaient vides, seulement dignes d’être évoqués pour la préparation de la guerre à venir. Il n’existe aucun survol, aussi sommaire soit-il, de l’histoire de la diplomatie navale. Le dernier livre de sir James Cable, The Political Influence of Naval Force in History, a un but plus vaste et son investigation est fondamentalement limitée à l’Europe moderne et au monde contempo­rain. De simples sondages suggèrent pourtant l’universalité du phéno­mène, bien au-delà des mers européennes. Le présent chapitre n’a pour ambition que de donner une idée des possibilités d’une enquête systé­matique. Il faut cependant toujours garder à l’esprit les inconvénients d’une catégorisation trop rigide : la distinction marquée entre la guerre et la paix est le produit d’une lente maturation du droit international, elle ne trouve pas nécessairement à s’appliquer pour les périodes ancienne ou médiévale. C’est l’éternel problème de la théorie qui englobe dans un concept unique des réalités changeantes, aux frontières souvent floues.

Préhistoire de la diplomatie navale

La flotte athénienne pratiquait fréquemment cette diplomatie d’intimidation, quand elle faisait la tournée des cités vassales de la ligue de Délos : lorsque, à la veille de la guerre du Péloponnèse, les cités de Lesbos voulurent sortir de l’alliance athénienne, “les Athé­niens, prévenus, envoyèrent quarante navires assortis d’un ultimatum, firent une démonstration de force jusqu’à conclusion d’un armistice”[1]. On a de multiples exemples de diplomatie de coopération (avec le droit d’épimachie, qui permettait d’envoyer des secours à un allié sans entrer formellement en guerre) ou de coercition (en 426, les Athéniens envoient 60 navires pour contraindre Melos à l’alliance, puis, dix ans après, 36 navires, qui assiègent la ville et la détruisent). De même, la flotte romaine, avant que la Méditerranée ne devienne un lac romain par conquête de toutes ses rives, mais aussi après, est utilisée à de multiples reprises, à des fins diplomatiques, pour prévenir les insoumis­sions. Le procédé est aussi utilisé à l’encontre des peuples du Nord : en 4 ou 5, Germanicus conduit sa flotte jusqu’au promontoire des Cim­bres, à la pointe du Danemark, pour impressionner les populations litto­rales[2]. En 358, l’empereur Julien effectue une campagne vers l’embou­chure du Rhin, avec une flotte de 600 navires, pour mettre fin aux attaques des pirates francs : cette grandiose démonstration de force incite les Francs à traiter[3]. Une fois l’empire parvenu à son maximum d’extension, la marine manifeste la présence de Rome aux frontières et sur les mers lointaines, jusqu’en Inde, intervenant parfois dans des conflits locaux[4].

On peut citer des exemples au Moyen Âge, malgré la régression stratégique qui caractérise cette période, particulièrement dans le domaine naval : en 939, le roi angle Athelstan envoie une flottille sur le continent pour soutenir le roi carolingien Louis IV, aux prises avec une révolte ; en 972, le roi Edgar se rend à Chester pour son couronnement, accompagné de sa flotte ; il reçoit l’hommage de six rois qui s’engagent à combattre avec lui[5]. Les Vikings envoient des “levées navales” (stefnu leidangr) à l’occasion des couronnements ou des rencontres “au sommet” : il s’agit de flottes imposantes et leur arrivée est préparée avec beaucoup de soin, pour produire le maximum d’effet[6].

On trouve des exemples comparables pour la Méditerranée[7]. Mais la distribution entre diplomatie navale est souvent malaisée, à la fois par manque de documentation et parce que la démarcation entre paix et guerre est, le plus souvent, ténue : dans quelle catégorie faut-il inscrire les multiples expéditions de l’empire carolingien contre les “pirates” (de leur point de vue, des guerriers) frisons, saxons, vikings en mer du Nord ?

Le plus bel exemple de diplomatie navale n’est pourtant pas européen, mais chinois. La Chine, on l’ignore trop souvent, a été une grande puissance maritime qui a dominé toutes les mers d’Orient à plusieurs reprises, notamment entre le xe et le xve siècle. La dynastie mongole des Yuan, à la fin du xiiie siècle, lance des expéditions outremer, qui sont de véritables campagnes militaires, contre le Japon (1274 et 1281) ou Java (1292), avec des résultats divers. La dynastie nationale des Ming, qui la remplace en 1368, ne cherche pas la soumission par la force, mais une soumission formelle, matérialisée par le “tribut” ; pour l’obtenir, de grandes expéditions maritimes sont lancées : “elles sont à la fois des entreprises de prestige, des expédi­tions militaires, des voyages diplomatiques et de grandes tournées commerciales”[8]. Le point culminant se situe dans les premières décen­nies du xve siècle lorsque l’empereur Yong Le envoie, à sept reprises, entre 1405 et 1433, une flotte de plus de 300 jonques, commandée par Zheng He et montée par 30 000 hommes, faire le tour de l’océan Indien pour recueillir le tribut[9]. À l’occasion, elle intervient dans les litiges entre colons chinois et pouvoir local ou dans des querelles de succes­sion ou de voisinage. Les marins chinois iront ainsi jusqu’à Ormuz, Aden, et Zanzibar, dans une impressionnante démonstration de puis­sance, qui ne sera pas poursuivie, pour des raisons sur lesquelles les historiens n’ont pas encore réussi à se mettre d’accord[10].

La maturation de l’époque moderne

L’époque moderne voit le retour en force de cette dimension politique de la marine, qui se manifeste par des préparatifs à finalité dissuasive, des démonstrations et des croisières visant à montrer le pavillon et à appuyer la politique du souverain. De tels signaux sont parfaitement compris, parfois au-delà du cercle étroit des gouvernants : “Tout Rome se perd en conjectures sur la destination de la flotte française, qui appareille au début de 1572 dans un contexte de grande tension avec l’Espagne”[11]. Lorsque la Suède essaie de prendre le contrôle de Dantzig en 1656, les Provinces-Unies envoient une flotte, qui contraint le roi Charles X de Suède à renoncer à son entreprise[12].

Au xviiie siècle, ce genre de démonstration devient plus courant. La puissance maritime britannique se fait une spécialité du genre après sa victoire dans la guerre de Sept Ans, au point qu’un historien a pu parler d’“utilisation, généralement couronnée de succès, de la puis­sance navale dans une diplomatie « au bord du gouffre » (brink­manship) durant la période de 1764-1775”[13]. C’est généralement l’Espagne qui en fait les frais, notamment lors de la crise de 1770, qui voit les Britanniques mettre la main, une première fois, sur les îles Malouines-Malvinas, rebaptisées Falkland[14], puis, vingt ans plus tard, lors de la crise du Nookta Sound, en 1790 : l’Angleterre appuie ses prétentions sur la future Colombie britannique par la concentration d’une flotte qui croise au large d’Ouessant durant tout l’été ; l’Espagne riposte par des mesures de mobilisation navale, tandis que la France arme 14, puis 45 vaisseaux[15]. Finalement, la crise se termine par un règlement diplomatique, mais, parfois, de telles démonstrations peuvent dégénérer en épreuve de force : le célèbre “coup de Copenhague”, par lequel Nelson s’empare de la flotte danoise en 1801[16], n’est que l’aboutissement d’une longue série, aussi bien en Baltique, où les Britanniques sont très actifs, qu’en Méditerranée. Bien sûr, il n’y a pas que des succès. Si la France renonce à soutenir la Pologne en 1734 et en 1773, précisément à cause de la supériorité de la Royal Navy, la Russie, beaucoup moins vulnérable à une quelconque pression navale, ne se laisse pas intimider, tant en 1719, lorsque l’envoi d’une escadre britannique en Baltique ne convainc nullement Pierre le Grand de renoncer à ses conquêtes sur la Suède, qu’en 1790-1791, lors de la crise dite d’Ouchakov : la tentative britannique d’inciter Catherine la Grande à renoncer à ses conquêtes sur la Turquie échoue pareillement, con­trairement aux prévisions trop optimistes d’un diplomate selon lesquel­les “la simple idée d’une telle apparition [de la Royal Navy] suffira probablement à amener les Russes aux termes qu’elle appuierait”[17].

La Grande-Bretagne n’a pas le monopole de telles actions. La France agit à de multiples reprises, aussi bien à l’encontre des cités italiennes que des Barbaresques. À l’automne 1792, lorsque la tension est à son comble entre la France et le Saint-Siège, des navires français viennent croiser au large des États pontificaux, menace à laquelle le pape ne peut répondre que par l’organisation d’un jubilé de prière[18]. En 1770, la Russie tente une intimidation contre Malte, dans l’espoir d’y obtenir une base de revers contre la Turquie : “Le 24 mars 1770, trois bâtiments russes « farcis de monde » se présentèrent à l’entrée du Grand Port, mais ayant refusé de se soumettre à la quarantaine, ils furent fermement priés de faire demi-tour”[19].

Contre les Barbaresques, un pays comme le Danemark envoie à plusieurs reprises des escadres en Méditerranée, pour appuyer la conclusion de traités avec la régence d’Alger (en 1746, 1769-1770)[20]. Même les États-Unis s’y mettent, avec des expéditions contre les cor­saires de Tripoli et d’Alger dès les premières années du xixe siècle[21].

La dimension politique de la puissance navale est donc bien perçue. Au début de la guerre de Succession d’Espagne, l’amiral Norris demande l’armement du plus grand nombre de navires possible : “Cela doit prévenir les Français de se déclarer contre nous, ce qui est évi­demment leur inclination, ainsi que leur intérêt”[22]. Mais, pour autant, la diplomatie navale n’est pas routinière, car “les marines manquaient beaucoup de cette flexibilité qui en a fait un instrument diplomatique efficace dans les époques récentes. Les flottes étaient lentes à équiper, sujettes à de longues attentes dans des mouillages houleux, et une fois à la mer, elles étaient difficiles à contacter et à contrôler”[23]. Le perfectionnement de l’administration navale, avec un système de fréga­tes qui permet des communications plus régulières avec la terre, donc avec le gouvernement, explique le recours plus intensif aux démons­trations navales au xviiie siècle.

L’âge d’or de la diplomatie des canonnières

Au xixe siècle, à l’époque de la pax britannica, la diplomatie navale est devenue d’emploi courant. Cela tient à deux innovations majeures : d’abord, la révolution de la vapeur, qui permet une mobilisa­tion et un transfert plus rapides des flottes, qui doivent désormais disposer de bases permanentes outre-mer ; ensuite, l’apparition des câbles sous-marins, qui permettent aux chancelleries d’être informées et de donner des instructions, sinon en temps réel, du moins en temps utile[24]. Innovations auxquelles il faut ajouter un droit international qui, s’il proclame le dogme intangible de la souveraineté des États, avec son corollaire, la non-intervention, le limite aux États “civilisés” pour admettre, à l’inverse, un droit et même un devoir d’intervention, à l’égard des “races inférieures” et des États non européens. La fin des guerres napoléoniennes va mettre fin à la retenue jusqu’alors observée[25] et le succès facile des premières entreprises de coercition incitera les puissances européennes à des interventions de plus en plus brutales.

Toutes les marines européennes participent au mouvement, avec des missions qui combinent objectifs diplomatiques, commerciaux et scientifiques. Parfois, les marins dépassent leur rôle de fournisseurs de moyens de transport et d’intimidation pour devenir eux-mêmes diplo­mates et signent, avec ou sans l’aval de leurs chancelleries, traités de commerce ou de protectorat. C’est à cette époque que sont institution­nalisés les attachés navals, premiers marins à être officiellement dotés d’un statut permanent de diplomates : largement méconnus, ils joueront, en maintes occasions, un rôle important, parfois décisif[26], notamment avant la Grande Guerre, lors de l’élaboration de multiples conventions navales. On verra aussi l’envoi des premières missions navales, pour la formation des nouvelles marines. La puissance navale dominante est le modèle que tous s’efforcent de copier : la Royal Navy envoie des missions en Turquie, au Chili, au Japon… La France, qui a dû sacrifier ses relations privilégiées avec la marine japonaise (l’ingé­nieur Émile Bertin est l’organisateur des arsenaux japonais) à l’alliance franco-russe, a des missions en Grèce et au Pérou à partir de 1905. Cette dernière sera victime d’un scandale militaro-financier, à la suite de la vente du vieux croiseur Dupuy de Lôme pour trois millions de francs-or : mis en service en 1895, il était complètement démodé et la plupart des Péruviens y ont vu une escroquerie ; il en a résulté une campagne de presse qui s’est terminée par la fin de la mission navale française en 1914[27].

La diplomatie de la canonnière hors d’Europe

Cette diplomatie navale est généralement caractérisée par un degré relativement primitif d’emploi de la force, loin de la graduation subtile qui caractérise notre époque. Le “service des canonnières chargé de la police des côtes du Céleste Empire” en est l’exemple le plus pittoresque et le plus connu, mais il est loin d’être le seul. Les stations d’Extrême-Orient disposent aussi de navires de haute mer, croiseurs et cuirassés[28]. On connaît les conséquences immenses des visites de l’escadre du commodore Matthew Perry au Japon, en juillet 1853 et février 1854, qui contraignent le Japon à s’ouvrir au monde : Perry réussit là où le commodore Biddle avait échoué sept ans plus tôt, parce que son affaire avait été très soigneusement préparée (il avait bien compris l’importance du cérémonial pour les Japonais) et qu’il dispo­sait de navires à vapeur, alors que Biddle n’avait que des navires à voile. Les Européens prennent ensuite le relais en profitant de la guerre de Sécession qui détourne les États-Unis du Pacifique : en 1863 et 1864, des escadres combinées franco-britanniques bombardent les ports de Kagoshima et Shimonoseki. Mais le Japon réussit à préserver son indépendance et il apprend vite : dès 1876, il recourt au même procédé à l’égard de la Corée, obligée de lui ouvrir trois ports.

Les affaires japonaises et chinoises ne sont que les épisodes les plus connus d’une succession d’ambassades auxquelles prennent part toutes les puissances européennes : l’Italie envoie ainsi, en 1866, la corvette Magenta, pour la signature des premiers traités de commerce et de navigation avec le Japon (25 août) et avec la Chine (26 octobre)[29], puis la corvette Principessa Clotilde, en 1871, pour la signature du traité d’amitié et de navigation avec la Birmanie (3 mars). En 1876, la corvette Vettor Pisani, commandée par le duc de Gênes, permet l’éta­blissement de relations diplomatiques avec la Corée[30]. La différence principale avec notre époque est le recours plus fréquent et plus « facile » à la force, lorsque les nationaux sont menacés ou lorsque les exigences diplomatiques et commerciales ne sont pas satisfaites avec suffisamment de célérité : l’amiral Daveluy a laissé un tableau particu­lièrement vivant de la démonstration effectuée par la division navale d’Extrême-Orient contre le Siam en 1893[31]. Dans nombre de cas, la démonstration dégénère en imposition du protectorat ou en annexion pure et simple. C’est ainsi que la France met la main sur l’Indochine et sur Madagascar, entre autres. En Indochine, il y a d’abord des démons­trations navales pour protéger les missionnaires français : en 1843 et 1845, deux frégates parviennent à se faire remettre des missionnaires français condamnés à mort ; en 1847, une nouvelle démonstration en faveur de la liberté du culte catholique dégénère en combat contre la flotte annamite, qui est détruite, mais ce succès tactique se paie d’une recrudescence des persécutions anti-chrétiennes, comme celle de 1856. Le parti catholique en profite pour obtenir “un coup de vigueur” contre Tourane, de concert avec les Espagnols, qui veulent venger l’exécution d’un de leurs évêques. La prise de Tourane, en septembre 1858, ouvre la voie à celle de Saigon, en février 1859, puis à un engrenage qui aboutit à l’établissement de la France en Cochinchine : “La campagne de Cochinchine est l’exemple type de l’opération de « maintien de la paix » qui a « échoué » et s’est transformée sous la pression des événe­ments militaires en conquête territoriale puis en colonie”[32]. L’affaire malgache est également représentative du processus : au départ, il y a l’envoi d’une escadre, commandée par le contre-amiral Pierre, pour faire respecter les traités de 1841 et 1842 avec les Sakalaves de la côte, face aux empiètements du gouvernement hova soutenu par la Grande-Bretagne ; l’ultimatum ayant été repoussé, Tamatave est bombardée et occupée le 13 juin 1883. S’ensuit une implantation militaire, prélude à la conquête totale de l’île en 1895, malgré les protestations britanni­ques.

L’empire turc est fréquemment visé, dès la première moitié du xixe siècle, lorsque l’Europe envoie ses flottes au secours des insurgés grecs : la démonstration destinée à “en imposer aux Turcs et les déterminer à transiger” se termine par la destruction de la flotte turque à Navarin, en 1827[33] ; à maintes reprises, les stations de Méditerranée orientale viennent protéger les chrétiens d’Orient. C’est le lieu d’élec­tion de la rivalité franco-anglo-russe[34], qui se manifeste avec éclat lors de la crise de 1840 : après être restée passive face aux demandes d’assistance du sultan confronté aux velléités d’indépendance du pacha d’Égypte Méhémet-Ali, la diplomatie britannique se décide à intervenir pour faire échec à la France, qui soutient Méhémet-Ali, et ne pas laisser le sultan s’en remettre à la Russie ; en avril 1840, le Mediterranean Squadron est envoyé à Constantinople pour prévenir une attaque égyp­tienne ; en juin, un détachement est expédié à Beyrouth pour protéger les intérêts britanniques en cas de trouble. Il s’agit jusqu’alors de dissua­der Méhémet-Ali d’entreprendre de nouvelles opérations, mais ce but négatif cède bientôt la place à un objectif plus ambitieux : le contraindre à abandonner la Syrie. Le 9 septembre, l’amiral Stopford bombarde Beyrouth, un corps expéditionnaire est mis à terre ; enfin, le 3 novembre, Saint-Jean d’Acre est bombardée et occupée, ce qui conduit Méhémet-Ali à céder. La Grande-Bretagne est parvenue à ses fins, non sans avoir risqué une crise majeure avec la France, qui aurait pu dégénérer en guerre sans la prudence du roi Louis-Philippe[35].

 C’est le début des interventions humanitaires, au bénéfice des ressortissants nationaux et européens, en premier lieu, mais plus géné­ralement des personnes ou des communautés menacées, comme l’indi­que le ministre de la Marine français en 1841 : “Dans le cas où il s’agirait de sauver des proscrits ou de soustraire à la vengeance du vainqueur les vaincus… il n’y aurait plus lieu de se renfermer sur l’attitude passive… L’humanité a des droits que rien ne peut faire méconnaître”[36]. Apparaît ainsi l’intervention d’humanité qui ne sera théorisée que plus tard, mais qui est bien à la base de l’intervention française en Syrie, en 1860, destinée à arrêter les massacres perpétrés par les Druzes contre les Chrétiens. Les instructions du commandant de la division navale du Levant sont explicites : “Votre tâche est, avant tout, une tâche d’humanité… Il importe que votre présence prouve aux montagnards que nous ne sommes point indifférents à leur sort et que nous compatissons à leurs maux”[37].

Les pays d’Amérique latine, nouvellement indépendants, ont également fait les frais, à de multiples reprises, de cette diplomatie de la canonnière, sans pouvoir se défendre autrement que sur un plan juridique en essayant de mettre la protection diplomatique hors la loi (par les clauses Calvo et Drago, que les juristes européens s’empres­saient de déclarer invalides). C’est par une telle intervention que commence la guerre du Mexique, les autres pays européens choisissant ensuite de se retirer, tandis que la France continuera[38]. C’est également une telle intervention qui marque le début de l’affirmation internatio­nale des États-Unis, lorsque ceux-ci se manifesteront avec éclat durant la crise venezuelienne de 1902-1903, pour s’opposer aux prétentions européennes et mettre en pratique la doctrine de Monroë : pour la première fois, l’US Navy concentre dans les Caraïbes une flotte supé­rieure à la force anglo-italo-allemande qui a entrepris le blocus des ports venezueliens, bombardant certains d’entre eux et détruisant la flotte venezuelienne pour obtenir le paiement des dettes. L’épisode contribue encore à renforcer le navalisme aux États-Unis[39]. Mais certains États d’Amérique latine ne se contentent pas de subir, ils se lancent eux aussi dans des démonstrations navales, notamment l’Argen­tine et le Chili, qui se disputent la Patagonie : en novembre 1878, les deux pays sont sur le point d’en venir à la guerre lorsque chacun envoie une division navale vers le détroit de Magellan. Finale­ment, un accord est trouvé, mais la tension persistante entraînera une course aux armements navals, qui ne sera enrayée que par les Pactos de Mayo, en 1902[40].

C’est à cette époque que s’organisent les opérations de protection ou d’évacuation de ressortissants lors des guerres civiles ou inter­étatiques, effectuées par les navires de différents pays qui agissent parallèlement. La coordination est parfois prévue au niveau diploma­tique, mais, le plus souvent, elle s’organise sur place, de manière empirique. En 1890, lors de la mutinerie de la flotte argentine, les commandants des navires étrangers présents à Rio de Janeiro (un Espagnol, deux Britanniques et un Uruguayen), se concertent et sortent en colonne pour intimer aux mutins l’ordre de cesser leur bom­bardement[41]. L’épisode le plus spectaculaire est la révolte des Boxers, en 1900 : les commandants des stations navales française, britannique, russe, allemande, italienne, autrichienne, américaine et – fait nouveau – japonaise se concertent pour assurer la protection des légations face aux insurgés ; à l’exception de l’américain, qui a reçu de son gouvernement l’ordre de ne pas intervenir[42], ils envoient à terre des détachements qui vont soutenir un siège de 55 jours, abondamment popularisé par la littérature et le cinéma, jusqu’à leur délivrance. L’affaire dégénérera en guerre, avec l’envoi d’un corps multinational de 120 000 hommes aux ordres du maréchal allemand von Waldersee[43]. Moins spectaculaire est la coordi­nation des stations navales à l’occasion de la guerre hispano-américaine de 1898, à Cuba et aux Philippines, des crises coréennes, lors du déclenchement de la guerre russo-japonaise, en 1904, et lors de l’annexion par le Japon, en 1910[44], ou de la révolution chinoise de 1911.

Il peut y avoir aussi des missions qui se rapprochent des actuelles missions de service public, comme la lutte de la Royal Navy contre la traite dans la première moitié du xixe siècle, avec déjà les ambiguïtés qui s’attachent aux actuelles interventions humanitaires : même quand ils sont acquis à l’abolition de la traite, les dirigeants américains n’acceptent pas un droit de visite contraire à la liberté des mers (il est vrai que la Grande-Bretagne en avait plus qu’abusé durant les guerres napoléoniennes, n’hésitant pas à rafler des marins américains pour compléter les équipages de la Royal Navy) ; chaque interception, lorsqu’elle est suivie d’une fouille, entraîne des protestations et des demandes d’indemnité[45].

La diplomatie de la canonnière dans les crises européennes

Mais les victimes pouvaient aussi être européennes, comme le Portugal, lors du forcement des défenses du Tage par l’escadre de l’amiral Roussin en 1831. Et, naturellement, il y a les démonstrations navales entre puissances européennes lors des crises : la plus specta­culaire est celle de 1840 à propos de l’Égypte[46], qui manque de peu de dégénérer en guerre, mais il y en a d’autres : lors du coup d’État du 2 décembre 1851, l’escadre française établit une croisière dans la Manche contre une hypothétique descente britannique.

Vers la fin du siècle, les démonstrations navales se multiplient au fur et à mesure que le climat international se tend et que les alliances s’organisent : en février 1888, le gouvernement italien s’attend à une attaque imminente de la France, à la suite de propos provocateurs tenus par des officiels français. Il appelle l’Allemagne au secours, mais celle-ci n’a pas encore de flotte de haute-mer ; Bismarck réussit à convaincre le gouvernement britannique d’envoyer une escadre de la Royal Navy faire escale à Gênes. Cette visite est abondamment couverte par la presse internationale, et notamment française, qui comprend parfaite­ment l’avertissement. Dès le mois suivant, une nouvelle démonstration anglo-italo-autrichienne est menée devant Barcelone en soutien du premier pacte méditerranéen implicitement dirigé contre la France[47]. Certaines de ces visites peuvent d’ailleurs avoir un effet pervers : en 1891, la Mediterranean Fleet fait escale à Fiume puis à Venise. Il n’y a là que des visites de bon voisinage sans message politique particulier. Mais les décideurs français établissent un lien, purement artificiel, entre ces escales et la visite d’État du Kaiser à Londres. Ils y voient l’amorce d’une coalition contre la France, ce qui les incite à resserrer l’alliance franco-russe, d’où la décision d’envoyer la flotte française en visite à Kronstadt[48]. Cette visite, en août 1891, est suivie de celle de l’escadre russe de l’amiral Avellan à Toulon, en octobre 1893. L’accueil est enthousiaste, l’alliance franco-russe est scellée aux yeux du monde.

Le retentissement est immense, suscitant de vives inquiétudes à Londres[49]. L’escadre italienne se rend en visite à Toulon en 1901, marquant la fin d’une longue période de brouille et ouvrant la voie aux accords secrets de 1902 qui détachent de facto l’Italie de la Triplice[50]. En 1903, l’Espagne, inquiète des menées britanniques et allemandes, envisage une alliance avec le bloc franco-russe. La France répond à ses invitations par une spectaculaire visite de sa flotte à Carthagène qui reçoit une grande publicité et a un impact profond dans les milieux politiques et militaires espagnols, sans pour autant déboucher sur l’alliance espérée par Madrid, en raison des divergences de vue entre les deux capitales[51].

On assiste aussi, le climat de rivalités impériales aidant, à une diplomatie navale de prestige, qui culmine avec la célèbre croisière autour du monde de la Great White Fleet de décembre 1907 à février 1909, décidée par le président Théodore Roosevelt : une escadre de 16 cuirassés parcourt 43 000 milles en quinze mois, avec vingt escales sur tous les continents. L’affaire a été préparée avec le plus grand soin sur le plan diplomatique : au moment où les relations avec le Japon se dégradent, Roosevelt s’est assuré que la flotte américaine serait la bienvenue en baie de Tokyo ; il confie à l’amiral Sperry un message pour l’empereur ; afin de ne pas inquiéter les Chinois, seule une partie de l’escadre s’arrêtera dans un port chinois et il n’y aura pas d’escale à Hong Kong, pour ne pas suggérer une collusion anglo-américaine. Ce premier grand déploiement sur toutes les mers manifeste avec éclat la montée en puissance des États-Unis. L’Australie, dominion britanni­que, insiste pour que la White Fleet fasse escale dans ses ports[52].

Certains pays, qui n’ont pas les moyens d’une telle politique, essaient de se rattraper par des effets d’annonce, ce que l’on appellera plus tard une stratégie déclaratoire. Les Russes sont particulièrement experts dans ce domaine : “les Russes étaient de bons publicistes (bien meilleurs que l’amirauté britannique[53]) et toutes sortes de merveilles étaient constamment annoncées comme prêtes à sortir des chantiers de Sébastopol et de Kronstadt. En 1894, par exemple, ils annonçaient un programme vicennal de 24 cuirassés et 13 croiseurs. En 1896, ils promettaient solennellement de répondre navire pour navire aux Britanniques avec des unités égales ou supérieures. L’opinion publique britannique avalait ces histoires et même l’Amirauté, qui de toute façon n’avait pas de raison de calmer les inquiétudes publiques, s’y laissait prendre de temps à autre”[54]. Il peut en résulter un décalage fâcheux entre la stratégie déclaratoire et la réalité des moyens, avec parfois des conséquences diplomatiques. C’est ainsi que les Russes insistent auprès de Paris pour obtenir un accès à la base de Bizerte, qui leur permettrait d’établir une division navale en Méditerranée. Le Quai d’Orsay serait prêt à leur donner satisfaction, mais la rue Royale s’y oppose farouchement, précisément parce qu’elle connaît l’état de faiblesse de la marine russe, qui n’a pas les moyens de ses ambitions[55].

Au début du xxe siècle, la visite de la canonnière allemande Panther à Agadir a un immense retentissement : elle projette au premier plan de l’actualité européenne la crise marocaine[56] et donne un nom à notre phénomène, puisque c’est elle qui popularise l’expression “diplomatie de la canonnière”. L’affaire a été étudiée en détail par Jean-Claude Allain qui a en fait ressortir toute sa complexité. La lecture commune y voyait une illustration de l’impulsivité du Kaiser qui aurait agi “sur un coup de tête”, par simple désir de montrer sa force. L’ou­verture des archives révèle, au contraire, une décision soigneuse­ment mûrie et pesée dans tous ses détails. Au départ, Guillaume II était opposé à une démonstration navale, dont il pensait qu’elle ne produirait aucun effet. Il a changé d’avis après la marche des Français sur Fès, qui violait manifestement l’accord d’Algésiras sur le statut du Maroc, et après avoir épuisé les ressources de la diplomatie classique. Agadir a été choisi de préférence à Mogador, pour éviter des complications avec les puissances européennes ; une préparation diplomatique en direction des tribus locales est prévue, avec des agents ; le secret qui entoure l’opération est très vigoureux, les exécutants étant informés au dernier moment, par un télégramme en forme d’acrostiche (d’où le nom de code : opération Acrostychen) ; le commandant du croiseur Berlin, qui rejoint la Panther, reçoit l’ordre d’éviter toute démonstration intempes­tive. De fait, la surprise sera totale et l’effet saisissant, alors que l’es­cale de la canonnière Eber à Casablanca, quelques mois plus tôt, était passée inaperçue. L’opération a donc été bien préparée et plutôt bien conduite, même si l’obsession du secret a empêché la préparation psychologique prévue d’avoir lieu (les agents ont été prévenus trop tard). Ses effets n’en sont pas moins discutables : malgré les précau­tions prises, c’est l’Allemagne qui passe pour le fauteur de crise, alors même que c’est la France qui a pris l’initiative de remettre en cause le statut de l’empire chérifien. Le président du Conseil Joseph Caillaux a “géré” la crise intelligemment, s’abstenant de toute escalade : la canonnière La Surprise est mise en alerte à Casablanca, mais n’est pas envoyée à Agadir. La France sort diplomatiquement renforcée de l’affaire et consolide son emprise sur le Maroc. En même temps, sans cette démonstration, l’Allemagne aurait été mise devant le fait accom­pli sans aucune compensation, alors que la négociation qui s’ensuit lui en octroie en Afrique équatoriale (c’est l’accord sur “le bec de canard”). On mesure la difficulté d’une utilisation symbolique et “maitrisée” de la force.

Célèbre entre toutes, l’affaire d’Agadir est loin d’être la seule de son espèce. Il y en a plusieurs durant les crises balkaniques. La tension est à son comble à l’été 1908, lorsque l’Autriche-Hongrie annexe la Bosnie, qu’elle occupe depuis 1878. Face aux réactions serbes et russes, le gouvernement de Vienne concentre sa flotte dans le port de Cattaro en octobre 1908 ; en mars 1909, lorsque la Serbie relance la crise en réclamant un accès à la mer, l’escadre austro-hongroise se livre à des manœuvres, incluant des exercices de débarquement près de la frontière montenegrine ; un accord entre Rome et Vienne est finalement conclu le 31 mars et la flotte austro-hongroise est démobilisée le mois suivant[57]. En novembre 1912, lorsque la Serbie occupe Saint-Jean de Medua et Durazzo, Vienne réagit en rappelant son escadre, alors en croisière en mer Égée, et en mettant en alerte sa flottille du Danube ; seule l’internationalisation de la crise évitera qu’elle ne dégénère en guerre[58].

Certaines interventions multinationales pour faire respecter le droit peuvent être regardées comme les ancêtres des actuelles opéra­tions sous mandat. La Méditerranée a vu se succéder de telles opéra­tions à partir des années 1880, au fil des crises balkaniques : en 1896-1897, la crise crétoise aboutit au blocus de la partie occidentale de l’île par une force internationale pour empêcher la Grèce d’approvisionner les insurgés ; en 1912, les velléités serbes de main-mise sur le Monté­négro entraînent un blocus international des côtes monténégrines, qui contraint la Serbie à renoncer à son dessein d’envoyer à Scutari des troupes transportées par des navires grecs. L’année suivante, la crise albanaise, du fait de la rivalité entre l’Italie et l’Autriche-Hongrie, est réglée par un blocus international de Durazzo[59].

Le recensement de toutes ces manifestations reste à faire. Une étude historique comparative ferait apparaître un corpus extrêmement étendu concernant la plupart des pays européens. Il suffit de lire les études de Mariano Gabriele et Giuliano Friz[60] pour mesurer l’implica­tion de l’instrument naval italien dans ce genre de pratique en Médi­terranée bien sûr, mais aussi en mer Rouge, dans l’Atlantique Sud et jusqu’en Extrême-Orient et dans le Pacifique Sud-Est.

Les mutations du xxe siècle

Avant même la première guerre mondiale, des signes annoncia­teurs laissent augurer du déclin de la diplomatie des canonnières : c’est ainsi que la deuxième convention de la Haye, dite convention Porter, en 1907, interdit le recours à la force pour le paiement des dettes et lui substitue l’arbitrage. Surtout, les marins eux-mêmes tendent à se désintéresser de ces actions “périphériques” pour concentrer toute leur énergie sur la guerre générale qui se profile à l’horizon, avec une netteté grandissante à partir des premières années du xxe siècle. Lord Fisher, réorganisant la Royal Navy dans la perspective d’une guerre contre l’Allemagne, sacrifie sans états d’âme les stations lointaines au profit d’une concentration dans les eaux métropolitaines (la Home Fleet), en vue de la bataille décisive ; dans ses mémoires, parus après la première guerre mondiale, il tournera en ridicule les protestations des diplomates. La stratégie navale se trouve dépouillée d’un volet, aupa­ravant essentiel, de sa dimension politique, pour être asservie à la guerre future[61].

L’entre-deux-guerres

Après la première guerre mondiale, la diplomatie navale est confrontée à une mutation de l’environnement international, principale­ment d’ordre juridique : alors qu’auparavant, l’intervention était prati­quement une compétence discrétionnaire de l’État, elle tend de plus en plus à se transformer en compétence liée, c’est-à-dire encadrée par des conditions : le doyen Georges Scelle, l’un des plus illustres internatio­nalistes français, affirme ainsi que “l’intervention a pour but le main­tien de l’ordre public international et la réalisation du Droit. Le cas type est celui de l’intervention d’humanité”[62]. On voit donc s’es­quisser une remise en cause de la diplomatie de puissance au profit d’une diplomatie humanitaire. Naturellement, la pratique reste en retard sur la théorie : les démonstrations nationales demeurent, mais l’on assiste à la multiplication d’opérations multinationales, sous l’égide de la Société des nations ou de coalitions ad hoc.

En 1919, la France envoie le croiseur La Marseillaise dans la Baie allemande, à la demande du gouvernement danois qui craint des manifestations allemandes dans le Schleswig, où doit être organisé un plébiscite. Cette intervention classique, purement française, cède bientôt la place à la première opération navale multinationale sous mandat de la SDN : celle-ci met en place une commission internatio­nale de surveillance du plébiscite, appuyée par une force navale franco-britannique, placée sous les ordres d’un amiral britannique. D’autres interventions se produisent en Baltique pour soutenir l’indépendance des États baltes et de la Finlande[63].

Les années 1930 voient la répétition des crises en Europe, dont certaines entraînent des démonstrations navales de grande ampleur. La plus impressionnante intervient en 1935-1936 : le gros des moyens de la Royal Navy est concentré en Méditerranée et à Gibraltar pour faire fléchir Mussolini : le First Sea Lord explique qu’un tel envoi “would act as a deterrent to Mussolini”[64], c’est l’une des toutes premières occurrences militaires du concept de dissuasion. Double échec : l’Italie ne renonce pas à la conquête de l’Éthiopie et il ne reste plus grand-chose dans les eaux métropolitaines lorsque Hitler remilitarise la Rhénanie, en mars 1936, affaiblissant encore la capacité de réaction britannique. Tout de suite après éclate la guerre civile espagnole, qui se traduit par un engagement massif des marines européennes, pour des évacuations de ressortissants espagnols qui relèvent de la diplomatie humanitaire[65], des évacuations de nationaux ou à l’appui de l’un ou de l’autre belligérant[66] (l’Italie allant jusqu’à engager clandestinement des sous-marins contre les cargos soviétiques qui ravitaillent les républi­cains[67]) ou pour faire respecter le droit international (la conférence de Nyon organise un dispositif de lutte contre ces sous-marins “pirates”[68]).

La diplomatie de la canonnière, sous sa forme la plus primaire, n’est pas pour autant devenue caduque, les petits souverains du Moyen-Orient, notamment ceux du golfe Persique, en font encore l’expé­rience : encore en 1930, lorsque l’émir de Sharjah a l’audace de refuser le stationnement d’une barge de la Royal Air Force dans ses ports, la Grande-Bretagne réagit en envoyant un navire qui détruit sa flotte perlière. En 1933, le gouverneur de Djibouti craint une déstabilisation de la colonie par suite des incursions répétées de “bandes éthio­piennes”. La marine envoie d’abord deux petits bâtiments, les avisos Vimy et Diana, pour une mission en mer Rouge, puis le transport d’hydravions Commandant Teste, qui arrive à Djibouti le 5 mars et met en œuvre ses hydravions au-dessus du désert, avec des effets immé­diats : “Arrivée Commandant Teste, Ypres et troupes produit un effet moral considérable… Gouvernement Abyssinie a aussitôt fait transmet­tre gouverneur intentions amicales”[69].

Le déclin de la diplomatie de la canonnière

Après 1945, l’usage, même limité, de la force devient de plus en plus difficile, car les victimes n’hésitent plus à riposter : sir James Cable date le tournant de 1949, lorsque la frégate Amethyst, qui remonte le Yang Tse jusqu’à Nankin, où elle doit assurer la protection de l’ambassade britannique, se fait canonner par une batterie commu­niste : plusieurs fois touchée, obligée de s’échouer, elle parvient à se dégager et à rejoindre la haute mer ; mais plus aucun navire occidental n’essaiera de remonter les fleuves chinois[70]. Le droit international se montre de plus en plus hostile à la diplomatie de la canonnière. La Grande-Bretagne, en fait l’amère expérience dès 1949, lorsqu’elle est condamnée par la Cour internationale de justice pour avoir pénétré dans les eaux territoriales albanaises en vue de neutraliser un champ de mines posé clandestinement par le gouvernement communiste de Tirana (opération Retail) : la Cour n’admet pas l’argument de la légi­time défense[71]. De même, les États-Unis seront sévèrement condamnés, en 1986, pour leurs activités illicites contre le Nicaragua sandiniste[72]. Plus remarquable encore, la Cour a récemment renvoyé dos à dos les États-Unis et l’Iran dans l’affaire de la destruction des plates-formes pétrolières détruites par l’US Navy en 1987 : par une démarche assez tortueuse, elle a considéré que la preuve de la nationalité de la mine ayant endommagé le destroyer Samuel B. Roberts (fait à l’origine de l’action américaine) n’était pas apportée et, qu’en tout état de cause, la riposte était disproportionnée[73].

Nouvelles formes de la diplomatie navale

Cette double évolution, jointe à l’émergence d’un nouveau droit de la mer consacré par la IIIe convention des Nations unies sur le droit de la mer signée le 10 décembre 1982, a pu conduire certains observa­teurs à mettre en doute la pérennité de la diplomatie navale[74]. Craintes compréhensibles, en une période de profonde transformation du système international, mais démenties par la simple observation de l’actualité internationale : la diplomatie de la canonnière, dans sa forme “rustique”, est plutôt passée de mode, elle n’a pas pour autant disparu. La Chine, la Turquie, pour ne citer qu’elles, recourent volontiers aux démonstrations de force. Et le Mexique, en avril 1979, a effectué une manifestation que l’on croyait surannée, à savoir l’envoi d’une division navale, à bord de laquelle avait embarqué le président de la Répu­blique, pour prendre solennellement possession de l’île Clarion, à 1 100 km des côtes mexicaines[75]. Dans les années 1970-1980, les attaques de territoires, le plus souvent insulaires, n’ont pas manqué : Abou Moussa et les Tomb par l’Iran en 1971 ; Mbanié par le Gabon en 1972 ; les Paracels par la Chine en 1974 ; Chypre par la Turquie en 1974 ; le Timor oriental par l’Indonésie en 1975 ; les Spratleys par plusieurs riverains à partir de 1976 ; les Malouines par les Argentins en 1982 ; la Grenade par les États-Unis en 1983. Et cette diplomatie navale “traditionnelle” est rejointe (ou relayée) par des utilisations politiques, de l’instrument naval plus variées, plus complexes et au moins aussi nombreuses, sinon plus, avec la multiplication des conflits économiques (guerres de la morue entre l’Islande et la Grande-Bre­tagne, de l’anchois entre les riverains d’Amérique latine et les pays pra­tiquant la pêche lointaine… ; disputes innombrables sur la délimitation des zones économiques) et des crises régionales ou locales dans lesquelles l’instrument naval sert à manifester sa présence et à envoyer des signaux.

Loin de décliner, la diplomatie navale aurait plutôt tendance à proliférer et à “se démocratiser” comme l’a bien vu James Cable, pour des raisons à la fois techniques et politiques : techniques, avec la “diffusion de la puissance maritime” rendue effective par le missile, les patrouilleurs légers, les mines… qui ont donné une réelle capacité de nuisance aux marines les plus faibles dans les eaux côtières[76] ; politi­ques, dès lors que “les petits États non seulement peuvent causer da­vantage de dégâts en mer, mais en outre, ils sont souvent moins expo­sés qu’auparavant à des représailles”[77]. La conclusion est logi­que : “Nous pouvons raisonnablement espérer, même si nous ne pouvons pas en être certains, que la plupart des marins du monde effectueront leur carrière sans jamais recevoir l’ordre d’ouvrir le feu dans une guerre internationale. Ceci ne doit pas conduire à mettre en doute l’utilité de leurs fonctions. Dans les dernières décennies du vingtième siècle, il restera d’autres utilisations, plus fréquentes, des marines”[78].



[1]     Jean-Nicolas Corvisier, “Écrire et maintenir la paix dans le monde grec antique”, dans Isabelle Clausel, “Il n’est de trésor au monde que de paix”, Hommes, lieux et instruments de pacification de l’Antiquité à nos jours, Cahiers du Boulonnais, Cycle d’études en pays boulonnais, vol. II, 2007, pp. 24.

[2]     Renseignement fourni par M. Pierre Laederich.

[3]     John Haywood, Dark Age Naval Power. A Reassessment of Frankish and Anglo-Saxon Seafaring Activity, Londres-New York, Routledge, 1991, p. 42.

[4]     Michel Reddé, Mare nostrum, Les infrastructures, le dispositif et l’histoire de la marine militaire sous l’empire romain, Rome, École française de Rome, 1986 et Jean Peyras, “La marine romaine, arme d’élite méconnue : logistique, opérations combinées, interventions au sol”, dans Jean-Pierre Bois (dir.), Dialogues militaires entre Anciens et Modernes, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2004.

[5]     Jean-Michel Rat, L’Éveil de la marine dans l’Angleterre du haut Moyen-Âge, Ville­neuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 1999, pp. 150-151.

[6]     On en trouve des descriptions dans l’histoire de Saint Olaf (renseignement fourni par M. François-Xavier Dillmann).

[7]     Archibald R. Lewis, Naval Power and Trade in the Mediterranean A.D. 500-1100, Princeton, Princeton University Press, 1951.

[8]     Jacques Dars, La Marine chinoise du xe au xive siècle, Paris, CFHM-Économica, 1992, p. 349.

[9]     Edward L. Dreyer, Zheng He, China and the Oceans in the Early Ming Dynasty 1405-1433, New York, Pearson, 2006.

[10]    Hervé Coutau-Bégarie, “L’autre moitié du monde. L’influence de la puissance maritime sur l’histoire de l’Orient”, dans Christian Buchet, Jean Meyer et Jean-Pierre Poussou (dir.), La Puissance maritime, Paris, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 2003.

[11]    Alain Tallon, “Diplomatie, réforme catholique et conscience nationale : la papauté au miroir de la monarchie française pendant les guerres de religion”, Annuaire-bulletin de la Société de l’histoire de France, 1999, p. 36.

[12]    R.C. Anderson, Naval Wars in the Baltic, 1552-1850, Londres, Francis Edwards, 1969.

[13]    Jeremy Black, “Introduction”, dans Jeremy Black and Philip Woodfine (eds), The British Navy and the Use of Naval Power in the Eighteenth Century, Leicester Univer­sity Press, 1988, p. 16.

[14]    L’utilisation politique de la Royal Navy durant la période 1763-1775 a été étudiée par Nicholas Tracy dans Navies, Deterrence and American Independence. Britain and Sea Power in the 1760s and 1770s, Vancouver, University of British Columbia Press, 1988, précédé par d’importants articles : “Parry of a threat to India 1768-1774”, Mariner’s Mirror, 59, 1973 ; “The gunboat diplomacy of the government of George Grenville: the Honduran, Turks Islands and Gambian Incidents”, Historical Journal, 17, 1974 ; “The Falkland Islands crisis of 1770 : use of naval force”, English Historical Review, 90, 1975.

[15]    Barry M. Gough, Distant Dominion. Britain and the Northwest Coast of North America 1579-1809, Vancouver-Londres, University of British Columbia Press, 1980, pp. 113-114.

[16]    Succès tactique, mais erreur politique à terme, car ces démonstrations brutales jettent le Danemark dans l’alliance française, jusqu’en 1814.

[17]    Jeremy Black, op. cit., p. 17.

[18]    Gérard Pelletier, Rome et la Révolution française, Rome, École française de Rome, 2004, p. 93.

[19]    Alain Blondy, “Malte, enjeu diplomatique européen au xviiie siècle”, dans Chris­tiane Villain-Gandossi, Louis Durteste et Salvino Busuttil (dir.), Méditerranée Mer ouverte, Malte, Fondation internationale, 1997, tome I, p. 116. Il ne s’agissait pas d’une simple intimidation, puisque les navires devaient appuyer un soulèvement.

[20]    Dan H. Andersen, “La politique danoise face aux États barbaresques (1600-1845)”, dans Gérard Le Bouedec et François Chappé (dir.), Pouvoirs et littoraux du xve au xxe siècle, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2000, pp. 246-247.

[21]    En 1803, la frégate Philadelphia s’échoue devant Tripoli et est capturée. Le lieute­nant de vaisseau Stephen Decatur parvient à pénétrer dans le port sur un ketch tripo­litain et à incendier la frégate. Renato Battista La Racine, “Le guerre degli Stati Uniti contro gli stati barbareschi (1801-1805 e 1816)”, Rivista Marittima, janvier 2008.

[22]    Philip Woodfine, “Ideas of naval power and the conflict with Spain 1737-1742”, dans Jeremy Black and Philip Woodfine (eds), op. cit., p. 78.

[23]    Idem.

[24]    Paul Kennedy, Stratégie et diplomatie 1870-1945, Paris, Économica, 1989.

[25]    Encore en 1816, un commandant britannique, qui a pénétré dans le port de Macao, est réprimandé et relevé de ses fonctions.

[26]    En attendant une étude comparative, cf. Geneviève Salkin-Laparra, Marins et diplomates, Vincennes, Service historique de la Marine, 1989.

[27]    Robert L. Scheina, Latin America. A Naval History 1810-1897, Annapolis, Naval Institute Press, 1987, p. 131.

[28]    Pour l’Angleterre, cf. les travaux pionniers de Gerald S. Graham, Great Britain in the Indian Ocean 1810-1850, Oxford, Oxford University Press, 1967 et The China Station. War and Diplomacy 1830-1860, Oxford, Clarendon Press, 1978. Pour les États-Unis, Robert Erwin Johnson, Far China Station. The U.S. Navy in Asian Waters 1800-1878, Annapolis, Naval Institute Press, 1979. Pour la France, Hervé Barbier, La Division navale d’Extrême-Orient, thèse, Université de Nantes, 2006. Ce ne sont que quelques jalons dans une littérature devenue abondante.

[29]      Accessoirement, le Magenta est le premier navire de la marine italienne à effectuer une circumnavigation.

[30]    Ezio Ferrante, “Marina e diplomazia”, Afari sociali internazionali, n° 1, 2000, p. 31-32.

[31]    Amiral Daveluy, Réminiscences, Paris, CFHM-Économica, 1992, tome I, pp. 163-168.

[32]    Michèle Battesti, La Marine de Napoléon III, Vincennes, Service historique de la Marine, 1997, tome 2, p. 896.

[33]    Michèle Battesti, “La bataille de Navarin, prélude à l’indépendance de la Grèce”, dans Français et Anglais en Méditerranée 1789-1830, IIIe Journées franco-britanni­ques d’histoire de la marine, Vincennes, Service historique de la Marine, 1990.

[34]    Cf., entre autres, C.I. Hamilton, Anglo-French Naval Rivalry 1840-1870, Oxford, Clarendon Press, 1993 et John C.K. Daly, Russian Seapower and “the Eastern Ques­tion”, Annapolis, Naval Institute Press, 1991.

[35]    John B. Hattendorf, “The Bombardement of Acre, 1840 : a case study in the use of naval force for deterrence”, dans Les Empires en guerre et paix 1793-1860. IIe Journées franco-anglaises d’histoire de la marine, Vincennes, Service historique de la Marine, 1990.

[36]    Instructions du commandant d’une frégate envoyée en Crète, lors de l’insurrection de 1841, citées dans Patrick Louvier, “La Marine française et la sécurité des Chrétiens du Levant au xixe siècle (1815-1878)”, Chronique d’histoire maritime, n° 57-58, décembre 2004-mars 2005, p. 38.

[37]    Michèle Battesti, op. cit., tome 2, p. 897.

[38]    Jean Avenel, La Campagne du Mexique (1862-1867), Paris, Économica, 1996.

[39]    Ronald Spector, “Roosevelt, the Navy and the Venezuelan Controversy 1902-1903”, American Neptune, 1972 et Holger H. Herwig, Politics of Frustration : The United States in German Naval Planning 1898-1914, Boston, Little Brown, 1976, pp. 76-80.

[40]    Robert L. Scheina, op. cit., pp. 45-52.

[41]    Robert L. Scheina, op. cit., p. 56. Le même scenario se reproduira en 1893 au Brésil, lors de la révolte de la marine brésilienne.

[42]    Les États-Unis ne restent pas autant inactifs. Ils renforcent leur station, qui va compter jusqu’à 42 unités. Le secrétaire à la Marine Long prescrit à son commandant de profiter de la crise pour obtenir une base bien placée. Lorsque l’affaire s’ébruite, les Japonais font acidement remarquer que ce projet contrevient au principe d’intégrité territoriale de la Chine énoncé par le secrétaire d’État Hay quelques mois plus tôt. Il faut y renoncer.

[43]    Raymond Bourgerie, Pierre Lesouef, La Guerre des Boxers (1900-1901), Paris, Économica, 1998.

[44]    Évoquée dans la thèse citée de Hervé Barbier.

[45]    Bernard Semmel, Liberalism and Naval Strategy. Ideology, Interest and Sea Power during the Pax Britannica, Boston, Allen and Unwin, 1986, p. 34.

[46]    Patrick Louvier, La Puissance navale et militaire britannique en Méditerranée 1840-1871, Vincennes, Service historique de la Défense, 2006.

[47]    Théodore Ropp, The Developpment of a Modern Navy. French Naval Policy 1871-1904, Annapolis, Naval Institute Press, 1987, p. 192-195.

[48]    Théodore Ropp, op. cit., p.295.

[49]    En témoigne l’article de William Laird Clowes, l’un des chroniqueurs navals les plus en vue, dans le Times du 31 octobre 1893, “Toulon and the French Mediterranean Fleet”, qui relance l’épouvantail de la menace française en Méditerranée.

[50]    Pierre Milza, Français et Italiens au tournant du siècle, Rome-Paris, École fran­çaise de Rome – de Boccard, 1982.

[51]    Theodore Ropp, op. cit., p. 338.

[52]      Richard D. Challener, Admirals, Generals and American Foreign Policy 1898-1914, Princeton, Princeton University Press, 1973, pp. 258-261.

[53]    Cette affirmation est pour le moins contestable, car l’Admiralty avait développé un art consommé de la manipulation de la presse et de l’opinion visant à susciter des “paniques navales” (navy scares) lorsque le Cabinet ne lui accordait pas les crédits qu’elle réclamait.

[54]    Theodore Ropp, op. cit., p. 241.

[55]    Theodore Ropp, op. cit., p. 243.

[56]    Cf. Jean-Claude Allain, Agadir 1911, Paris, Publications de la Sorbonne, 1976.

[57]    Milan N. Vego, Austro-Hungarian Naval Policy 1904-1914, Londres-Portland, Frank Cass. 1996, pp. 51-53.

[58]    Paul G. Halpern, The Mediteranean Naval Situation 1908-1914, Cambridge, Harvard University Press, 1971.

[59]    Cf. Paul G. Halpern, The Mediterranean Naval Situation, op. cit.

[60]    Mariano Gabriele, Giuliano Friz, La Flotta como strumento di politica nei primi decenni dello stato unitario italiano, et La Politica navale italiana dal 1885 al 1915, Rome, Ufficio storico della marina militare, 1982. Également, sur l’affaire tunisienne, Mariano Gabriele, Marina e diplomazia a metà ottocento, Rome, Rivista marittima, 1996.

[61]    La théorie navale rend bien compte de cet appauvrissement. Mahan et ses épigones ne s’intéressent qu’à la bataille décisive. Même Corbett, de loin le plus perspicace, inscrit sa distinction entre major strategy et minor strategy dans le seul contexte de la guerre.

[62]    Georges Scelle, Précis du droit des gens, Paris, Sirey, deuxième partie, 1934, p. 31.

[63]    Jean-David Avenel, Interventions alliées pendant la guerre civile russe 1918-1920, Paris, Économica, 2004.

[64]    Arthur J. Marder, “The Royal Navy and the Ethiopian Crisis of 1935-1936”, dans son recueil From Dardannelles to Oran. Studies on the Royal Navy in War and Peace, Oxford, Oxford University Press, 1974, p. 68.

[65]    Sir James Cable, “Naval Humanitarianism”, International Relations, XI-4, avril 1993.

[66]    Claude Huan, “La marine allemande dans la guerre d’Espagne”, Historia, n° 487, juillet 1987.

[67]    Patrizio Rapalino, La Regia Marina in Spagna 1936-1939, Milan, Mursia, 2007.

[68]    René de Lachadenède, La Marine française et la guerre d’Espagne, Vincennes, Service historique de la Marine, 1993.

[69]    Rapport du contre-amiral Joubert, cité dans Arnaud Prudhomme, “Mission express à Djibouti”, Cols bleus, n° 2648, 15 février 2003, p. 29.

[70]    James Cable, The Political Influence of Naval Force in History, Londres, Macmillan, 1998, p. 154.

[71]    Arrêt du 4 avril 1949, Royaume-Uni contre Albanie, affaire du détroit de Corfou.

[72]    Arrêt du 27 juin 1986, Nicaragua contre États-Unis d’Amérique, Affaire des acti­vités militaires et paramilitaires au Nicaragua et contre celui-ci.

[73]    Arrêt du 6 novembre 2003, République islamique d’Iran contre États-Unis d’Amé­rique, Affaire des plates-formes pétrolières. Cf. Pierre d’Argent, “Du commerce à l’emploi de la force : l’affaire des plates-formes pétrolières (arrêt sur le fond)”, Annuai­re français de droit international, 2003.

[74]    Par exemple, Elizabeth Young, “New laws for old navies : military implications of the law of the sea”, Survival, novembre-décembre 1974 ; Peter Nailor, “A new envi­ronment for navies”, dans Geoffrey Till (ed.), Maritime Strategy and the Nuclear Age, New York, St Martin Press, 2e éd. 1984, pp. 163-164.

[75]    Charles Rousseau, “Chronique des faits internationaux”, Revue générale de droit international public, 1979, p. 408. À vrai dire, personne ne songeait à contester au Mexique la possession de cette île, mais deux précautions valent mieux qu’une, d’au­tant que le Mexique a gardé un amer souvenir d’un arbitrage du roi d’Italie en 1931, à propos de Clipperton.

[76]    James Cable, “The diffusion of maritime power”, 1982, repris dans son recueil Diplomacy at Sea, Londres, Macmillan, 1985.

[77]    James Cable, “Conflict at Sea”, Naval Review, avril 1986, p. 107.

[78]    James Cable, Navies in Violent Peace, Londres-New York, Macmillan Press, 1989, p. 31.

Publié dans Uncategorized | Commentaires fermés sur Chapitre Premier. Histoire de la diplomatie navale

Introduction

L’une des principales transformations du système stratégique contemporain est la fin de la distinction tranchée entre la guerre et la paix, pour des raisons multiples. Elles sont d’abord juridiques, avec la fin du droit à la guerre pour les États, auxquels la charte des Nations unies ne reconnaît plus que le droit à la légitime défense. Elles sont aussi politiques, avec la multiplication d’états intermédiaires entre la paix et la guerre que l’on a appelé “paix-guerre” (Beaufre) dès 1939, puis guerre froide à l’époque de l’affrontement planétaire américano-soviétique, que l’on appelle aujourd’hui crises dans le nouvel environ­nement stratégique. Elles sont enfin, et probablement surtout, techni­ques, avec l’avènement de l’arme nucléaire qui a introduit une mutation fondamentale : l’impossibilité d’un conflit majeur volontairement planifié a suscité en contrepartie une instabilité accrue au niveau inférieur : l’instrument militaire est constamment appelé à intervenir, tant dans un but de dissuasion que d’action.
Plusieurs appellations ont été proposées pour rendre compte des actions engendrées par ces crises. Dès le début des années 1960, on s’est mis à parler de diplomatie de la puissance, de diplomatie d’intimi­dation, de diplomatie coercitive, de diplomatie militaire… Sur un registre différent, les Britanniques, en 1998, dans la Strategic Defence Review, ont introduit le concept de Defence Diplomacy, entendu comme la participation des forces armées à la politique extérieure de l’État en dehors de tout emploi de la force. Ce concept a été repris simultané­ment en Espagne, par la Revision estrategica de la Defensa 2003, et en France, par la loi de programmation militaire 2003-2008 qui lui donne une portée plus large, en la définissant comme “la partici­pation des forces armées aux actions de la diplomatie française”. Au-delà des différentes appellations, on retrouve la même idée de combi­naison d’une logique d’influence, caractéristique de la diplomatie, et d’une logique de puissance, caractéristique de la stratégie. Plus que jamais, les forces armées sont appelées à être des instruments de politique étrangère. Constamment sollicitées pour des actions qui ne sont plus seulement militaires, mais désormais civilo-militaires, elles mettent en œuvre une panoplie complète de moyens, avec une échelle de menace ou d’emploi de la force de plus en plus complexe et subtile.À vrai dire, ce n’est pas une nouveauté absolue. L’utilisation politique des forces armées est aussi vieille que les forces armées permanentes elles-mêmes. La diplomatie navale a une histoire très ancienne et très riche. Cette dimension politique est intrinsèquement liée aux marines, dont l’une des missions est de montrer le pavillon. Les fonctions de la marine en temps de paix sont nettement plus importantes que celles de l’armée de terre parce que sa flexibilité est incomparablement plus grande, comme le notait déjà l’amiral Chasse­loup-Laubat sous le Second Empire : “L’action maritime, quel que soit le plus ou moins de succès, n’entraîne guère après elle que les conséquences que le Gouvernement peut vouloir en faire sortir[1]. Mais, pendant très longtemps, on n’y a porté qu’une attention très réduite. La raison d’être des forces armées est, en effet, de faire la guerre. C’est dans cette optique guerrière qu’elles ont toujours été étudiées par les stratégistes et les tacticiens jusqu’à la seconde guerre mondiale. La doctrine n’avait pas d’autre finalité que de préparer la guerre future. La diplomatie navale n’était qu’un sous-produit, généralement réservé à des destinataires sous-développés, plus pittoresque que stratégiquement important. Les crises étaient certes nombreuses, mais elles n’étaient envisagées que sous l’angle du risque de guerre et ce travers a encore été accentué par Mahan et ses successeurs. On aboutissait ainsi à ce paradoxe, justement relevé par Ken Booth, que l’on disposait de beaucoup d’instruments, avec le développement de la stratégie nucléaire, pour penser l’utilisation presque inconcevable des armes les plus terrifiantes, et de très peu d’instruments pour penser les utilisations très diverses de la puissance navale moderne[2]. Ce n’est que très récemment que les analystes ont pris conscience de cette dimension politique et ont commencé à l’étudier en tant que composante de premier plan des fonctions des forces navales contemporaines.

Une découverte récente

Le grand fondateur a été l’ambassadeur britannique sir James Cable, avec son livre pionnier Gunboat Diplomacy, publié en 1971 par l’International Institute for Strategic Studies[3]. Il fait œuvre, à la fois, théorique, en proposant des catégories sur lesquelles nous reviendrons, et historique, en réunissant un corpus de 133 exemples de 1919 à 1970.

Edward N. Luttwak explore la voie ainsi ouverte dans une plaquette publiée en 1974, The Political Uses of Sea Power. Comme tous les continuateurs, il commence par critiquer le pionnier. Les catégories de Cable “mélangent les critères fonctionnel et d’intensité. En conséquence elles sont plus utiles à des fins de description que d’analyse”[4]. Il s’attache donc à proposer une nouvelle typologie des applications de la puissance navale à partir du concept de suasion, censé combiner la dissuasion et la persuasion. La suasion peut être mise en œuvre par n’importe quelle force armée, elle peut être latente, résultant de déploiements de routine ou non liés à une crise spécifique, ou active, résultant d’une action ou d’un signal délibéré. La suasion latente peut être en mode dissuasif ou en mode coopératif (supportive) ; la suasion active peut être coopérative ou coercitive avec, dans ce dernier cas, un but négatif (la dissuasion) ou un but positif (la persua­sion). Ce petit essai a rencontré une large audience, encore accentuée par l’immense succès du livre publié par Luttwak deux ans plus tard, The Grand Strategy of the Roman Empire. Il a le grand mérite d’attirer l’attention sur la dimension permanente de la diplomatie navale, alors que Cable se focalisait plutôt sur les manifestations de crise. Il témoi­gne d’un renversement de perspective : alors que Cable, diplomate de profession, adoptait une démarche résolument empirique, historico-descriptive, Luttwak, politiste de formation, se place d’emblée sur le plan théorique en transposant aux affaires navales des catégories et des concepts forgés par Thomas Schelling pour la stratégie nucléaire. Son livre a donc été utile, même si le pseudo-concept de suasion ne lui a pas survécu.

À peu près au même moment, le vice-amiral Stansfield Turner publie un article appelé à devenir un classique : “Missions of the US Navy” érige, en effet, la présence en fonction stratégique, à égalité avec la dissuasion, la maîtrise des mers et la projection de puissance[5]. Le bref essai du marin aura plus d’échos au sein de la profession que tous les écrits des théoriciens.

Le balancier ramène ensuite le sujet de l’autre côté de l’Atlan­tique, avec l’essai plus substantiel de Ken Booth, jeune politiste de l’Université du Pays de Galles à Aberystwyth, Navies and Foreign Policy, paru en 1977[6]. L’auteur essaie de présenter un panorama global des fonctions des marines qu’il regroupe en trois grandes catégories :

  • militaires : dissuasion nucléaire stratégique ; dissuasion et défense conventionnelles ; dissuasion et défense “étendues” (extended), visant à protéger les ressortissants et les intérêts à l’étranger et en haute mer ; maintien de l’ordre international en général et à la mer en particulier, avec la défense du droit de la mer mais aussi d’éventuelles revendications.
  • politiques : missions de police, mais aussi de politique inté­rieure : contribution à la construction de l’État-nation, à sa stabilité interne et à son développement.
  • diplomatiques : elles se déclinent en trois volets : 1. négocia­tion en position de force, avec les traditionnelles démonstra­tions navales ; 2. manipulation, pour modifier les comporte­ments des autres acteurs ; 3. prestige, qui résulte à la fois d’actions spécifiques comme les visites, mais surtout des capacités et du comportement de la marine.

Comme Luttwak, Booth est extrêmement sensible à la théorie. Là où Cable se situait encore dans une logique traditionnelle de force, Booth raisonne en termes de signaux : un déploiement naval est moins effectué pour recourir à la force que pour adresser un signal destiné à produire un effet psychologique chez le récepteur. Booth se montre également attentif à la dimension juridique, à laquelle il consacre, quelques années plus tard, un deuxième ouvrage, Law, Force and Diplomacy at Sea, paru en 1985, dans lequel il adopte une position ambivalente : d’un côté, il affirme que le temps de la diplomatie de la canonnière est révolu ; de l’autre, il estime que la multiplication des frontières maritimes, à la fois légales et psychologiques, peut donner une nouvelle signification aux déploiements navals[7].

Booth ne reviendra plus sur son sujet initial, puisqu’il va aban­donner le réalisme, ce courant jusqu’alors dominant dans la science des relations internationales qui place au premier plan l’usage ou la menace de la force par les États, pour se tourner vers les nouveaux paradigmes de la sécurité humaine et du constructivisme qui délaissent les approches traditionnelles, politico-militaires, au profit d’approches sociétales et globales. Comme Luttwak va, lui aussi, délaisser le sujet, celui-ci va redevenir l’apanage de sir James Cable, qui va refondre son maître-livre en 1979, puis en 1991[8], en intégrant les conséquences de la disparition de la menace soviétique, et le compléter par plusieurs travaux importants, parmi lesquels il faut principalement citer un recueil d’articles, Diplomacy at Sea, paru en 1984 ; un essai sur Britain’s Naval Future, publié en 1983 mais écrit juste avant le déclenchement de la guerre des Malouines ; un essai débordant du cadre de la diplomatie navale, sur les nouvelles fonctions des marines, Navies in Violent Peace, paru en 1989 ; et enfin un ultime ouvrage de synthèse, The Political Influence of Naval Force in History, paru en 1998[9]. Il meurt en 2001, laissant derrière lui une œuvre qui en fait, sans aucun doute, le plus important de tous les penseurs navals de la deuxième moitié du vingtième siècle. Il a créé un genre nouveau[10] et a obligé les analystes à penser la stratégie autrement, à ne plus limiter leur perspective à la préparation d’une guerre de haute intensité de plus en plus hypothétique.

Cable, à défaut d’avoir un véritable successeur, aura des disci­ples dans plusieurs pays. Curieusement assez peu en Grande-Bretagne, où il sera souvent cité, mais sans réussir à créer une école. Diplomate de carrière, tard venu à l’écriture, il est quelque peu resté en marge de la petite communauté des analystes navals, qui lui a préféré un auteur plus conventionnel comme l’amiral Richard Hill : Geoffrey Till le qualifie ainsi de minor classic[11], compliment pour le moins ambigu. Une plus grande attention lui sera accordée en Inde, pays qui a expé­rimenté concrètement la diplomatie de la canonnière durant sa guerre avec le Pakistan en 1971, lorsque les États-Unis ont fait pénétrer dans l’océan Indien le groupe du porte-avions Enterprise. L’amiral Kohli insiste sur cette dimension dans son livre Sea Power in the Indian Ocean, paru en 1979. Il sera suivi par des épigones, de faible impor­tance théorique, mais qui témoignent de la sensibilité du sujet dans le sous-continent indien. On trouve aussi quelques disciples exotiques, dont le plus important est le capitaine de vaisseau Paulo Lafayette Pinto, de la marine du Brésil[12]. Mais il s’agit finalement de peu de choses. L’Europe qui est, avec bien sûr les États-Unis, le foyer d’acti­vation de la diplomatie navale, n’y consacre qu’une très faible attention doctrinale ou académique. La contribution la plus importante vient d’Allemagne, avec le gros ouvrage collectif dirigé par Dieter Mahncke et Hans-Peter Schwarz, Seemacht und Aussenpolitik, paru en 1974. Malgré son titre, plutôt réducteur, il s’agit d’un panorama global des missions des marines dans le monde contemporain, la Kannonen­bootdiplomatie n’occupant qu’une place réduite. Mais cette première incursion, impressionnante, restera sans suite. La France ne montrera guère plus d’empressement[13], en dehors de quelques travaux dispersés de l’auteur de ces lignes et d’une étude de cas, en tous points remar­quable, de Jean-Marc Balencie sur la diplomatie navale française dans l’océan Indien, malheureusement restée inédite.

Le constat de carence majeur concerne les pays anglo-saxons, créateurs du genre avec les travaux de Cable et de ses successeurs immédiats et les plus intéressés par leur puissance maritime. En fait, il n’y aura pas d’école britannique ou américaine de la diplomatie navale, en dehors des études sur la diplomatie navale soviétique suscitées par Michael MccGwire au début des années 1970 et continuées par le Center for Naval Analyses, avec la magnifique enquête dirigée par Bradford Dismukes et James McConnell sur la diplomatie navale soviétique dans le tiers monde[14], qui restera, elle aussi, sans suite : l’état-major de l’US Navy refuse de financer une recherche sur la décennie 1977-1986 qui ferait apparaître trop crûment le déclin de la présence navale soviétique et donc enlèverait à la marine son plus puissant argument lors des discussions budgétaires au Congrès. La principale lacune concerne évidemment la diplomatie navale améri­caine, pour laquelle on ne dispose que d’une grande enquête interar­mées, avec de solides études de cas, mais ancienne et limitée à un trop petit nombre d’opérations[15], et une chronologie “sèche”, plus complète, mais peu utilisable en l’état, chaque opération se limitant à un résumé en quelques lignes[16].

Autant dire que le bilan global est maigre. Il existe des études dispersées[17], nullement négligeables, mais manifestement insuffisantes par rapport à l’ampleur et à l’intérêt du domaine. Il y a un embryon de théorisation, qui différencie la diplomatie navale de ses consoeurs aérienne ou terrestre, mais il faudrait le reprendre pour y intégrer toutes les modifications intervenues depuis la fin de la guerre froide, avec le passage de plus en plus marqué aux opérations de maintien de la paix sous toutes ses formes. Or le secteur naval est celui qui a suscité le moins d’intérêt parmi les analystes du maintien de la paix : on ne peut guère citer que les travaux de Michael Pugh[18]. Sur un plan quantitatif, nous manquons cruellement de données qui permettraient une étude comparative pour évaluer le poids respectif des uns et des autres. Il y a là un vaste chantier qui devrait susciter une attention plus soutenue, tant de la part des analystes, qui cherchent à comprendre les mutations de la force dans le système stratégique contemporain, que des praticiens, qui se privent stupidement d’un moyen de légitimation de leur existence et de leurs demandes.

On peut dire qu’aujourd’hui, la diplomatie navale est un concept encore émergent, dont les applications ont été étudiées, mais de manière encore insuffisante et fragmentaire. Le principal problème est désormais sa prise en compte dans les réflexions générales sur la stratégie navale.

On notera au passage que le bilan est encore plus négatif pour la diplomatie militaire terrestre ou la diplomatie aérienne. Ces deux concepts ne sont d’ailleurs presque jamais employés et on ne peut guère citer de tentative de théorisation digne de ce nom. Les utilisations politiques de l’instrument aérien, particulièrement abondantes durant les trois dernières décennies, ont rarement été étudiées en tant que telles, en dehors de quelques annotations ou études furtives dispersées ça et là[19]. La diplomatie aérienne attend encore son James Cable. Pourtant, l’utilisation de l’arme aérienne à des fins à la fois politiques et militaires a commencé dès l’entre-deux-guerres, dans les empires coloniaux. Elle avait fait l’objet d’une première tentative de théorisa­tion, restée sans lendemain, avec l’air control des auteurs britanniques, transposition évidente du sea control des théoriciens navals[20]. Les auteurs aériens se sont plutôt orientés dans une direction différente, celle de la théorisation d’un degré d’emploi de la force armée inter­médiaire entre la dissuasion et l’action qu’ils ont appelé coercition. Ce genre d’étude a commencé dans les années 1970 aux États-Unis, il est dominé aujourd’hui par l’ouvrage du politiste américain Robert Pape, Bombing to Win[21].

Il faudrait se livrer à une étude comparative des diverses composantes de la diplomatie militaire : terrestre, navale et aérienne. Souvent présentées comme concurrentes, pour des motifs corporatistes, celles-ci sont, en réalité, complémentaires. La stratégie contemporaine est trop complexe pour qu’elle puisse être intégralement assurée par une seule armée, aussi perfectionnée et efficace soit-elle. Les qualités principales sont nettement différentes : la force aérienne assure la rapidité de la réaction, sous réserve des contraintes politiques souvent pesantes, alors que la force navale assure la durée, plus difficile à obtenir avec des forces aériennes en l’absence de prépositionnement ou de facilités. La force terrestre assure l’engagement massif à terre, qui est souvent le seul moyen d’assurer le contrôle des territoires et des populations, notamment dans les conflits asymétriques qui sont le lot le plus fréquent de ce xxie siècle commençant. La deuxième guerre du Liban, à l’été 2006, en a apporté une nouvelle et bien inutile confirmation.

Cette réflexion devrait être replacée dans une perspective histo­rique pour confronter des expériences très diverses, préalable indis­pensable à l’élaboration de typologies compréhensives, comme disait Max Weber, et fonctionnelles, la comparaison entre les différentes armées étant le seul moyen de mieux comprendre cette utilisation poli­tique des forces armées dans leur ensemble. Il s’agit là d’une recherche immense, probablement encore prématurée, tant les matériaux sont dispersés : la littérature est massivement anglo-saxonne, encore que l’on puisse trouver des échantillons intéressants dans d’autres langues qui ne restent inconnus que par suite de l’obstacle languistique.

Le présent essai a un double but :

  • progresser dans le sens d’une théorie globale de l’utilisation politique de la force armée, par un effort de réflexion sur des concepts encore en gestation ;
  • faire ressortir l’importance décisive, et pourtant méconnue, de la diplomatie militaire dans le statut international d’un pays et dans le statut de ses forces armées. Toutes ces utilisations politiques sont au cœur des missions des forces armées contemporaines et contribuent grandement à leur légitimité. L’effort de recherche empirique est évidemment centré sur la France, assorti de points de comparaison.

Une inconnue française ?

Ouvrons ici une parenthèse pour essayer de fournir des éléments de réponse à une question décisive : si la diplomatie navale française est si abondante et importante, pourquoi est-elle si mal connue ?[22] Faut-il y voir, comme le pensent un certain nombre de marins, un signe de cette mentalité bleu horizon ou kaki qui ferait des Français d’incurables terriens, les yeux rivés sur la ligne des Vosges et la frontière de l’Est ? Il faudrait en finir avec ce lieu commun, qui relève largement du mythe. La France a un passé naval considérable et celui-ci n’est ni le résultat d’accidents successifs, ni le fait d’une petite élite à l’esprit maritime qui aurait constamment dû batailler contre l’esprit continental des Français. Chaque fois que la France a dû mettre de l’argent dans sa marine, elle l’a mis, et même en quantité considérable : de 1880 à 1914, elle a dépensé autant d’argent pour sa marine que l’Allemagne. Si, en 1914, elle avait une marine inférieure à celle de son ennemi, il y avait des causes autres que financières et que l’incurable étroitesse d’esprit des députés du Centre ou de l’Est[23]. En fait, la discontinuité de l’histoire maritime française ne fait que refléter le caractère heurté de l’histoire de la France elle-même.

Aujourd’hui encore, les Français sont capables de comprendre les enjeux maritimes, si ceux-ci leur sont clairement expliqués. Cela relève bien sûr, en premier lieu, de la responsabilité du pouvoir politique. Mais la marine a, elle aussi, un rôle à jouer. C’est à elle de fournir des renseignements sur ce qu’elle fait. Le contraste est étonnant entre la marine française, qui a pour tradition de donner le moins de renseignements possible sur ses activités opérationnelles, héritage d’une culture du secret devenue obsolète, et la marine américaine qui, dès qu’elle fait la moindre opération, s’empresse de la faire connaître, avec une autosatisfaction qui confine parfois au ridicule[24]. Nous n’avons pas pour la marine française, loin de là, l’équivalent du livre d’Eric Grove, remarquable histoire de la politique maritime britannique depuis 1945[25], ni même les parfaites petites synthèses réalisées sur la marine italienne[26]. Ce n’est pas parce qu’il n’y a pas de chercheur qui ne voudrait pas s’attaquer au problème, c’est parce que l’information est très difficile à réunir.

Mais le problème n’est ni spécifiquement français, ni spécifique­ment maritime. Malgré les études de Luttwak, de George, de Blechman et Kaplan, de Dismukes et McConnell, la doctrine américaine ne s’inté­resse que médiocrement à la diplomatie militaire. Certains y verront une manifestation de la culture stratégique américaine tournée vers le règlement militaire du conflit plus que vers les aspects politiques ; d’autres une focalisation de cette même pensée stratégique sur les aspects techniques au détriment de la complexité politique, sur la guerre rêvée au détriment des conflits réels, asymétriques (jusqu’au dur réveil que constitue l’Irak). Les deux propositions sont vraies. Mais le même désintérêt s’observe dans d’autres pays. Pour nous en tenir à la France, comment ne pas noter que la reconnaissance officielle des opérations extérieures n’est intervenue que très tardivement, avec la loi de programmation militaire 1984-1988 ?[27] Une explication, probable­ment déterminante, tient à la réticence de l’institution militaire à mettre en avant des opérations de police internationale ou de sauvetage de ressortissants qui l’éloignent de ce qu’elle estime être le cœur de sa mission, la préparation aux opérations de haute intensité, à la guerre réglée[28] ; dans le cas de la marine, la protection des communications maritimes et la projection de puissance “lourde”. Selon James Cable, “les amiraux étaient plus préoccupés par la menace la plus grave que par la menace la plus probable”[29]. Sous-jacente à cette réticence, transparaît la crainte que le pouvoir politique n’en tire la conclusion que des moyens rustiques suffisent. Même si la tentation peut s’em­parer de quelques candidats pressés (en vertu de l’équation simpliste, encore entendue dans une campagne électorale récente : un porte-avions = tant d’écoles), une telle objection est infondée.

À l’heure où toute stratégie doit être justifiée, où beaucoup s’interrogent sur l’utilité de moyens hauturiers, surtout lorsqu’ils sont aussi coûteux qu’un porte-avions, la connaissance du bilan réel de la diplomatie navale française s’inscrit dans une stratégie déclaratoire qui est dorénavant une composante à part entière de la stratégie contem­poraine[30]. La doctrine ne peut plus borner son horizon à une hypothé­tique guerre future, elle doit désormais intégrer les opérations de toute nature qui constituent le lot quotidien des forces militaires, sauvegarde maritime et diplomatie navale dans le cas de la marine. Mais il est bien entendu que celles-ci ne représentent qu’une partie du spectre, très étendu, des missions de la stratégie navale contemporaine[31]. La prise en compte de toutes ces dimensions est le défi majeur auquel est con­frontée la théorie stratégique navale en ce début du troisième millé­naire, avec des conséquences tout à fait concrètes dans la définition d’une stratégie et le choix d’un modèle de marine.

 


[1]        Cité dans C.I. Hamilton, Anglo-French Naval Rivalry 1840-1870, Oxford, Claren­don Press, 1993, pp. 287-288.

[2]     Ken Booth, Navies and Foreign Policy, New York, Meier & Holmes, 1979, p. 10.

[3]     Sir James Cable, Gunboat Diplomacy, Londres, Chatto and Windus, 1971 ; traduc­tion espagnole (en Argentine) 1977.

[4]     Edward N. Luttwak, The Political Uses of Sea Power, Baltimore – Londres, The Johns Hopkins University Press, 1974, p. 3.

[5]     Stansfield Turner, “Missions of the US Navy”, Naval War College Review, janvier-février 1974.

[6]     Ken Booth, Navies and Foreign Policy, Londres, Croom Helm, 1977 ; traductions espagnole 1980, portugaise 1979-1982, dans la Revista maritima brasileira.

[7]     Law, Force and Diplomacy at Sea, Londres, George Allen and Unwin, 1985; traduction portugaise 1989.

[8]     Gunboat Diplomacy 1919-1979, Londres, MacMillan, 1979, réimpr. 1985, 1986 ; 3e éd. Gunboat Diplomacy, 1919-1991, Londres, MacMillan, 1994.

[9]     Diplomacy at Sea (recueil d’articles), Londres, MacMillan, 1985 ; Navies in Violent Peace, Londres, MacMillan, 1989 ; The Political Influence of Naval Force in History, Londres, MacMillan, 1998.

[10]    Bien entendu, on peut lui trouver des précurseurs, qui avaient entrevu la question. Le plus important est Laurence Martin, The Sea in Modern Strategy, 1967. Mais Cable est bien le premier à l’avoir systématisée.

[11]    Geoffrey Till, Sea Power. A Guide for the Twenty-First Century, Londres-Portland, Frank Cass, 2004, p. 273.

[12]    Paulo Lafayette Pinto, O Emprego do poder naval en tempo de paz, Rio de Janeiro, Serviço de documentaçao da marinha, 1989 ; 2e éd. 1995.

[13]    Il est significatif qu’aucun livre de James Cable n’ait été traduit en français (ce n’est pas faute d’avoir essayé). Seuls trois articles ont pu être traduits : “L’avenir de la diplomatie navale”, Stratégique, 48, 1990-4 ; “Une stratégie maritime sur mesure” et “Hors zone mais sous contrôle”, tous deux dans Hervé Coutau-Bégarie (dir.), La Lutte pour l’empire de la mer, Paris, ISC-Économica, 1995.

[14]    Bradford Dismukes and James McConnell (eds), Soviet Naval Diplomacy, New York, Pergamon, 1979.

[15]    Barry M. Blechman and Stephen S. Kaplan (eds), Force Without War. U.S. Armed Forces as a Political Instrument, Washington, The Brookings Institution, 1978 ; mise à jour dans Philip D. Zelikow, “Force Without War 1975-1982”, The Journal of Strategic Studies, 7-1, mars 1984.

[16]    Adam B. Siegel, The Use of Naval Forces in the Post-War Era : U.S. Navy and U.S. Marine Corps Crisis Response Activity 1946-1990, Center for Naval Analyses, CRM 90-246, février 1991.

[17]    Je n’ai pu consulter Charles D. Allen, The Uses of Navies in Peacetime, Washington, American Enterprise Institute, 1980.

[18]    Michael Pugh (ed.) Maritime Security and Peacekeeping, Manchester, Manchester University Press, 1994.

[19]    À signaler particulièrement : David R. Mets, Land-Based Air Power in Third World Crises, Maxwell AFB, Air University, 1986.

[20]    Cf. Basil Liddell Hart, La Guerre moderne, Paris, Éditions de la Nouvelle Revue Critique, 1934, qui consacre un chapitre à l’air control.

[21]    Robert A. Pape, Bombing to Win. Air Power and Coercion in War, Ithaca, Cornell University Press, 1996, en cours de traduction en français.

[22]    Le travail est en cours : le Service historique de la Défense, section Marine, a entrepris un historique des opérations extérieures de la marine, à partir de la base de données élaborée par le Collège Interarmées de Défense.

[23]    On doit maintenant renvoyer à la thèse majeure de Martin Motte, Une éducation géostratégique. La pensée navale française de la Jeune École à 1914, Paris, CFHM-ISC-Économica, 2004.

[24]    L’évacuation de l’ambassade américaine à Mogadiscio, en 1991, avait donné lieu à un article de 30 pages dans les US Naval Institute Proceedings : on avait l’impression d’une affaire conçue au plus haut niveau, qui avait nécessité des trésors d’intelligence et de courage. Il n’y avait pourtant pas de quoi crier à l’exploit.

[25]    Eric Grove, Vanguard to Trident. British Naval Policy since World War II, Londres, The Bodley Head, 1987.

[26]    Michele Cosentino, Dalla lege navale al terzo millenio. La Marina Militare dal 1975 al 2000, Rome, Rivista marittima (supplément), octobre 2000.

[27]    Jérôme de Lespinois, L’Armée de terre française. De la défense du sanctuaire à la projection, tome II 1981-1996, Paris, L’Harmattan, 2001, p. 432.

[28]    Cet argument est rarement exprimé aussi directement mais il affleure souvent, en France comme ailleurs. C’est une justification de ce type qu’avance Condoleeza Rice, alors conseiller à la sécurité nationale, pour expliquer la réticence des États-Unis à s’engager dans des opérations de maintien de la paix : “Les États-Unis sont la seule puissance capable de conduire une démonstration dans le Golfe, de mettre sur pied l’ensemble de forces nécessaire à la protection de l’Arabie saoudite et de désamorcer une crise dans le détroit de Taïwan. Un maintien de la paix intensif (extended peace­keeping) nous détourne de notre disponibilité pour ces missions globales”. Cité dans Katsumi Iskizuka, “Japan’s Policy towards UN Peacekeeping Operations”, Internatio­nal Peacekeeping, 12-1, printemps 2005, pp. 66-67.

[29]    James Cable, “Gunboat Diplomacy and the Conventional Wisdom”, Naval Review, juillet 1982, p. 174.

[30]    La stratégie contemporaine s’organise en triptyque : stratégie des moyens – straté­gie opérationnelle –, stratégie déclaratoire. Cf. Hervé Coutau-Bégarie, Traité de straté­gie, Paris, ISC-Économica, 6e éd., 2008, pp. 509 et 529.

[31]    Cf. Hervé Coutau-Bégarie, L’Océan globalisé, Paris, ISC-Économica, 2007.

Publié dans Uncategorized | Commentaires fermés sur Introduction

Les femmes et la guerre. De l’antiquité à 1918

Marion Trévisi et Philippe Nivet (Dir.)

 

Commander cet ouvrage

Actes du colloque d’Amiens
(15 – 16 novembre 2007)
Publié avec le concours du
Centre d’histoire des Sociétés, des Sciences
et des Conflits de l’Université de Picardie

Si les femmes ne semblent pas à première vue les plus concernées par les guerres, sauf en tant que victimes, l’historiographie a montré, depuis une dizaine d’années, qu’en réalité les femmes n’étaient pas absentes des armées, ni des pays ou villes en guerre. Si leur participation aux faits de guerre est moins évidente que celle des hommes, cela ne signifie pas qu’elles soient totalement écartées des conflits. C’est pour combler une lacune dans l’historiographie française des guerres que le Centre d’histoire des sociétés, des sciences et des conflits de l’Université de Picardie a organisé un colloque à Amiens en novembre 2007 sur le rôle et l’implication des femmes dans les guerres depuis l’Antiquité jusqu’à 1918. Grâce à une vingtaine de contributions s’attachant aussi bien aux représentations qu’aux réalités des femmes dans les guerres, trois axes d’analyse sont apparus : le premier est celui de la participation active des femmes aux conflits comme combattantes (réelles ou fantas­mées) ; le deuxième s’attache à cerner les femmes aux « marges » des conflits (espionnes, intermédiaires ou suiveuses d’armées), et enfin le dernier décrit les femmes subissant les conséquences des guerres.

Table des matières

Les auteurs

Introduction
Marion Trévisi et Philippe Nivet

Artémise d’Halicarnasse ou la valeur d’une femme dans la bataille
de Salamine
Geneviève Hoffmann

Reines et princesses au combat dans les Royaumes de Macédoine,
d’Épire et d’Illyrie, ive-iiie siècles avant notre ère
Nadine Bernard

Le rêve des amazones La renaissance de la figure de l’amazone
au xixe siècle chez Johann Jakob Bachofen et Leopold von Sacher-Masoch
Julie Mazaleigue

Une femme en guerre : l’iconographie de Judith au château d’Ancy-le-Franc
Marie Houllemare

La femme comme butin de guerre à la fin de l’Antiquité et au début du Moyen Âge
Sylvie Joye

Jeanne d’Arc et la guerre, dans le procès de condamnation
Xavier Hélary

La femme espionne, originalité d’une figure de la guerre et du Renseignement au Moyen Âge. Étude du cas italien (xiie-xive siècles)
Aude Cirier

Négocier la paix : Mahaut, comtesse d’Artois face à la révolte de la noblesse artésienne (1315-1319)
Christelle Balouzat-Loubet

Les femmes et la croisade contre le catharisme : actes de résistance ?
Gwendoline Hancke

Les « armes de mon sexe ». Solidarités nobiliaires et engagement féminin au temps des guerres de Religion
Nicolas Le Roux

Viols et guerres au xvie siècle, un état des lieux
Stéphanie Gaudillat Cautela

Les suiveuses des armées françaises de l’époque moderne jusqu’au début du xixe siècle
Marion Trévisi

Les femmes et la guerre pendant la Révolution française, entre faits et représentations
Dominique Godineau et Amandine Hamon

Les hospitalières face à la guerre, entre découragement et héroïsme (xviie-xixe siècle)
Marie-Claude Dinet-Lecomte

Les femmes dans la France occupée (1914-1918)
Philippe Nivet

Marie Masquelier, une jeune femme à Lille dans la Grande Guerre
David Bellamy

Les religieuses dans la Grande Guerre
Nadine-Josette Chaline

L’espionnage féminin ou un nouvel héroïsme au combat en 1914-1918
Olivier Forcade

Mères et filles dans la Grande Guerre : les métamorphoses de la figure maternelle dans les expériences enfantines du conflit
Manon Pignot

« Faire avec » la distance : la femme et son couple pendant la première guerre mondiale
Clémentine Vidal-Naquet

Publié dans Uncategorized | Commentaires fermés sur Les femmes et la guerre. De l’antiquité à 1918