LA PENSÉE NAVALE SUÉDOISE APRÈS 1945

Lars Wedin

Après la Seconde Guerre mondiale, la Marine perdit sa « racine théorique » en se trouvant enfermée dans un cadre stratégique étroit et figé. Cependant, grâce à des circonstances particulières et à un renouvellement technique, elle retrouva un nouvel élan après plus de vingt années difficiles. Cet élan se traduisit par la redécouverte de la stratégie maritime classique.

Le cadre historique

La Suède était restée neutre pendant la Seconde Guerre mondiale, comme pendant la Première. Dans cette neutralité armée, la Flotte jouait une grande importance pour dissuader les tentatives d’invasion ainsi que pour la défense des approches maritimes et la navigation côtière. Cette importance était soulignée par le ministre de la Défense, M. Sköld, en mars 1945 : « En parlant de l’armée de Terre et de l’armée de l’Air, on pense qu’elles ont contribué au fait que la Suède s’est tenue à l’écart de la guerre. En parlant de la Flotte1, on sait que sans elle, nous n’aurions pas pu mener la politique de neutralité« 2.

En 1945, la montée en puissance décidée en 1942 était toujours en cours. Ainsi y avait-il en chantier deux croiseurs légers d’environ 8 000 tonnes et deux destroyers d’un type nouveau, plus puissants que ceux d’avant guerre3. La flotte existante se composait d’un croiseur, de dix destroyers, de 19 vedettes lance-torpilles, de 26 sous-marins ainsi que de forces légères. Enfin, il y avait encore trois cuirassés de la classe « Sverige » construits avant 19184. La Suède possédait une flotte relativement forte mais d’une conception d’avant-guerre. Il s’agissait donc d’introduire les nouvelles techniques qui avaient vu le jour chez les Alliés pendant la guerre. Cependant, la guerre étant terminée, il fallait diminuer les ressources consacrées la défense. L’importance de la Flotte, reconnue par beaucoup, fut rapidement été oubliée.

Cependant, le coup de Prague et la crise de Berlin montrèrent que le désarmement voulu n’était pas possible. De plus, le projet suédois d’une alliance nordique ayant échoué, la Suède choisit la politique de neutralité armée fondée sur une défense nationale forte. Grâce à cette évolution, la Flotte fut en mesure de maintenir une force respectable. Pendant les années 1950, encore six destroyers ainsi qu’un bon nombre de bâtiments légers furent mis en service, et le développement technique poussé était encouragé, notamment dans le domaine des missiles anti-navires. Les premiers essais de « torpilles de l’air » eurent lieu dès 1957 à partir d’un destroyer de type « Halland ».

Avant de poursuivre, il faut dire quelques mots sur la situation stratégique de la Suède pendant la guerre froide. La Scandinavie se trouvait prise entre l’Atlantique, maîtrisé par l’OTAN, et la grande masse terrestre dominée par l’Union soviétique. La Suède est le pays nordique le plus grand et elle possède le littoral baltique le plus étendu. Ainsi, le pays se trouvait dans une situation stratégiquement importante qui allait encore se renforcer tandis que l’URSS commençait à devenir une importante puissance navale. Le discours de 1945 du major général des armées, le général de corps d’armée Ehrensvärd, témoigne de la conscience de cette situation : « Nous sommes très éloignés de l’idylle malentendu des dernières années d’après-guerre. L’expression la plus simple, c’est que la Suède est devenue un État de frontière. Bien entendu, cela ne veut pas dire que nous nous trouvons nécessairement dans une situation d’opposition à l’une ou l’autre grande puissance« 5.

À l’époque de la guerre froide, on parla souvent de l’équilibre « nordique » entre la Norvège, le Danemark, la Finlande et la Suède. Les deux premiers étaient membres de l’OTAN. La Finlande était neutre mais sa politique de sécurité fut restreinte par le traité d’amitié et d’assistance avec l’URSS. La Suède fut « non-alignée afin de rester neutre en cas de guerre ». Cependant, on sait aujourd’hui que la Suède a entretenu des liens militaires importants avec l’OTAN, surtout avec les États-Unis, et que la neutralité n’était pas aussi sacro-sainte qu’on l’a prétendu. Cela s’explique par l’appréciation de la menace qui donnait la priorité presque absolue à une invasion russe. Une telle invasion pouvait survenir soit par la terre du grand nord, soit à travers la mer Baltique. On doit remarquer que cette appréciation est traditionnelle depuis la guerre de 1808-1809, quand la Suède a perdu la Finlande6.

Pour la Marine, la loi de programmation de 1958 fut une catastrophe. Elle privilégiait l’armée de l’Air au détriment de la Flotte. Cette décision fut prise, entre autres, sur fond d’un projet en cours d’arme nucléaire. La Marine fut contrainte d’annuler deux destroyers. Un nouveau plan naval fut arrêté : le « plan naval 60 », qui donnait la prépondérance à une flotte légère pour la défense contre une invasion. Le mot d’ordre fut : « plus petits mais plus nombreux ». Pour la défense des routes maritimes, le plan prévoyait la construction de frégates.

La loi de programmation de 1958 :
un tournant désastreux pour la Flotte

La loi de programmation de 1958 est remarquable à plus d’un titre. L’idée fondamentale que la défense serait si forte que même une grande puissance jugerait une attaque trop coûteuse par rapport aux bénéfices éventuels. Cependant, grâce à l’équilibre stratégique, l’une comme l’autre des deux alliances ne pourrait utiliser qu’une faible partie de ses forces contre la Suède neutre. Cette idée, la « doctrine marginale », devint un leitmotiv dans le débat politique à venir. Dans ces circonstances, l’objectif des forces armées était de frapper l’assaillant dès à l’extérieur du territoire ou de la côte suédoise – doctrine « la défense en profondeur ».

Dans ce cadre, le projet d’une arme nucléaire constituait un aspect important. Dans son étude pour la loi de programmation (ÖB 57), le commandant en chef avait exigé une telle arme7. Le chef de la Marine, l’amiral Ericson, restait sceptique :

Dans l’étude, on tire des conclusions d’une grande portée du comportement de l’ennemi sous la menace atomique. Dans les dix ans à venir, notre pays n’aura vraisemblablement pas d’armes atomiques, en tout cas trop peu pour que l’ennemi en soit fondamentalement influencé. De mon point de vue, l’appui par des armes atomiques sur le territoire suédois est peu sûr et sa valeur discutable, surtout au début d’une guerre. Les conclusions de l’étude ont une influence exagérée sur la composition de notre défense8.

Plusieurs raisons commandaient cette prise de position. D’abord, il y avait des doutes réels sur la valeur de ces armes pour la Suède et les conséquences vraisemblables pour la défense. De plus, l’arme nucléaire se situait plutôt dans la cadre d’une guerre mondiale brève où il y aurait peu de missions pour la Marine, pour la lutte anti-invasion ainsi que pour la protection des voies maritimes.

Dès son étude suivante – ÖB 62 -, le commandant en chef se montrait plus réticent. L’arme coûterait cher et plusieurs hommes politiques, notamment le ministre des Affaires étrangères, M. Undén, étaient contre. Il y avait donc un risque de déroute financière9. Dans la loi de programmation de 1968, le projet fut finalement abandonné.

Pour la Marine, l’effet le plus néfaste de la loi de 1958 fut la réduction de son enveloppe budgétaire. Celle-ci diminua de 18 à 13 % – un chiffre qui demeura malgré tous les changements techniques et stratégiques. Outre le projet d’arme nucléaire, la raison en était la prépondérance donnée à l’armée de l’Air. On pensait que des avions d’assaut seraient plus polyvalents que des bâtiments de surface. Aussi, dans cette logique, la menace aérienne devrait rendre difficiles des opérations avec des bâtiments de surface dans la Baltique. En conséquence, les croiseurs et les destroyers seraient progressivement restirés sans remplacement. Des bâtiments légers domineraient la Flotte. Ainsi, le nombre de bâtiments de surface serait réduit de 50 %10.

Parmi les effets de cette loi, il en est un qui allait avoir des conséquences particulièrement malheureuses. Le gouvernement avait jugé que les moyens de la Flotte ne devaient servir qu’à la défense anti-invasion et non à la défense des voies maritimes. Il fallait donc renforcer la défense économique (stockage de pétrole etc.)11. Plus tard, cela mena à la décision de 1972 d’abandonner la capacité de lutte anti-sous-marine. Il n’y eut plus alors besoin de bâtiments pour cette mission – nécessairement plus grands que ceux conçus pour une mission anti-invasion près de la côte. Il faut noter que la côte occidentale est la fenêtre vers l’Atlantique et le monde. Généralement, il y faut des bâtiments plus grands que sur la côte orientale qui mène vers l’ennemi probable – l’URSS.

Cependant, le projet d’abandonner des bâtiments plus lourds au profit de ceux plus légers n’allait pas à l’encontre de la vision du chef de la Marine. En effet, il était l’architecte de la flotte légère par son « plan naval 60 » (marinplan 60).

Le « plan naval 60 » : vers une flotte légère

Pour comprendre le débat qui va suivre, il est nécessaire de décrire la zone d’opérations principales des forces maritimes suédoises. La mer Baltique est peu profonde (60 mètres en moyenne) et étroite. Cela veut dire que le littoral suédois est beaucoup plus long que la distance qui le sépare de la côte soviétique – d’où découle la menace. La côte suédoise est également souvent protégée par des archipels avec d’innombrables îles et îlots. Ces archipels offrent à la Flotte des bases protégées et des points d’appui excellents. Ainsi, leur utilisation tactique se trouve au cœur de la pensée navale suédoise.

L’idée d’une flotte légère n’était pas nouvelle. Déjà, dans les années 1930, le capitaine de corvette Stig Ericson avait proposé une flotte centrée autour de croiseurs ou de grands destroyers au lieu des cuirassés lents qui étaient alors en discussion12. Vers la fin de la guerre, ce problème redevint d’actualité. Que fallait-il faire avec les trois anciens cuirassés « Sverige » qui avaient constitué le noyau dur de la Flotte pendant la guerre ? Devait-on les moderniser ou les mettre au rebut ? Les avis étaient très partagés13.

Ericson devint chef de la Marine en 1953 avec le grade de vice-amiral d’escadre et occupa ce poste jusqu’en 1961. À l’époque où il prit son commandement, il esquissa une flotte légère dans son journal. Elle serait composée de quatre escadres, chacune de quatre flottilles, avec un bâtiment de commandement (2 000 tonnes, artillerie à tir rapide, torpilles, lutte anti-sous-marine), 6 vedettes d’artillerie de 200 tonnes ainsi que 6 petites vedettes lance-torpilles14.

En 1955, l’amiral Ericson écrit :

Pour la Flotte, l’évolution mène aux unités légères, rapides et aptes à l’offensive, ainsi qu’à des sous-marins… Des armes sous-marines et des missiles auront un rôle de plus en plus prééminent dans la panoplie navale… Pour la défense des voies maritimes, il faut des bâtiments d’escorte15.

Cependant, quelle est la taille d’un bâtiment « léger » ? Les officiers étaient d’accord pour que la flotte de l’avenir soit apte à l’offensive mais, quant à la taille de ses bâtiments, les vues différaient d’un noyau important de destroyers type « Halland » (2 800 tonnes) à des bâtiments d’environ 300 tonnes16.

Le « plan naval 60 » fut remis au gouvernement en 1958. Il était fondé sur des analyses très approfondies de l’état-major de la Marine ; recherches opérationnelles et scientifiques, études de l’étranger, etc. Il sera déterminant dans l’évolution de la défense maritime des années 60. Dans ses mémoires, Ericson le décrit ainsi :

Le plan se basait sur le fait que la grande panique du blitzkrieg atomique est en train de s’atténuer… Des guerres limitées pourraient bien toucher la mer Baltique… Il avait également pris en compte le fait que les forces navales devaient être adaptées aux formes de guerre les plus diverses, c’est-à-dire aussi bien à la neutralité qu’à la préparation de guerre… Nous comprenions que la mission de la Marine était de permettre au pays de demeurer en dehors d’une guerre, de retarder le début d’une guerre inévitable le plus longtemps possible et, finalement, de tenir le plus longtemps possible. Ensuite, les conclusions pour résoudre ces problèmes ont été adoptées. En résumé, il faut redistribuer les moyens d’assaut entre un nombre plus grand d’unités plus petites – augmenter l’efficacité des sous-marins et diversifier leur missions – donner aux armes basées à terre le rayon d’action, la mobilité et l’endurance nécessaire – enfin, toujours garder en mémoire les notions de mobilité et d’endurance17.

La « vedette blindée canon » était une innovation du « plan naval 60 ». Sa conception découlait des sinistres expériences des ravages de la flotte russe dans les archipels suédois en 1721. Selon l’amiral Ericson, il fallait un bâtiment pour la lutte dans des eaux étroites et très peu profondes. Il s’agissait d’un bâtiment d’environ 100 tonnes, avec une artillerie à tir rapide et des missiles filo-guidés. Sa mission consistait à frapper des bâtiments de guerre et à assurer l’appui des forces terrestres comme des batteries de l’Artillerie côtière. Malheureusement, à cause de ces qualités elle devient une pomme de discorde entre la Flotte et l’Artillerie côtière. En conséquence, il faudra attendre vingt ans pour que la vedette-patrouilleur de type « Hugin » fasse son entrée dans la Marine18.

Cependant, la lutte contre une flotte amphibie ne constituait qu’une partie de la stratégie d’Ericson. L’autre était la protection des voies maritimes. Il fallait des bâtiments aptes à protéger les approches des plus grands ports de la côte occidentale.

Comme nous l’avons déjà vu, cette dernière partie de sa stratégie était peu comprise. Cela est difficile à saisir. Pendant la Seconde Guerre mondiale, la Marine avait été contrainte d’utiliser « tout ce qui flottait » afin de protéger ses approches maritimes ainsi que la navigation côtière. Maintenant, les leçons en étaient évidemment oubliées. Cela s’explique par la concentration totale de la doctrine suédoise sur la menace d’une invasion d’envergure19. En toile de fond, la primauté de l’armée de Terre était dépendante d’une telle menace. Comme l’armée était totalement dépendante d’une mobilisation pour sa capacité d’agir, elle n’avait que peu d’intérêt pour d’autres scénarios.

La primauté de l’armée de Terre fit que la Marine eut des difficultés à marquer des points auprès du ministre. « De plus, pendant les discussions régulières (entre le commandant en chef et le gouvernement) tous les problèmes militaires ont été présentés par deux généraux formés dans l’armée de Terre. » (À l’époque, le commandant en chef et le major général des armées appartenaient à l’armée de Terre)20.

Le « plan naval 60 » fut bien reçu par les autorités. On était d’accord pour réduire la taille des bâtiments tandis que l’augmentation de leur nombre était beaucoup plus douteuse. Le ministre de la Défense déclara : « C’est clair, on doit désormais suivre le plan naval 60 ; cependant, la difficulté est de trouver des crédits dans la mesure prescrite dans le plan« 21. L’avenir montrerait que c’était un jugement tout à fait juste. Certainement, les bâtiments devenaient plus petits, mais ils ne devenaient pas plus nombreux. En conséquence, le plan naval 60 resta une illusion parce que les objectifs quantitatifs ne furent jamais remplis22. Sur le plan tactique, la conséquence en était, que la mission anti-invasion devenait primordiale et que l’emploi des bâtiments se faisait de plus en plus près de la côte.

L’amiral Ericson est aussi le père de la tactique des bases navales. Par là, il ne s’agit plus des ports mais des vastes zones dans l’archipel où les moyens de soutien et de défense terrestre se trouvent dispersés. Là, les bâtiments sont camouflés et protégés contre la menace aérienne et de sabotage. Déjà vers la fin de la guerre, on avait commencé à discuter de la construction de tunnels afin d’y protéger les bâtiments. Ainsi, la base navale de Muskö, presque entièrement souterraine, fut inaugurée en 1969.

La négation de la stratégie navale.
La défense des années 1960-1980

Avant les intrusions sous-marines des années 1980, la défense en temps de paix n’était vue que comme une institution d’entraînement. L’alerte n’était pas un objectif en soi mais simplement un produit secondaire du système d’entraînement23. Pour leur capacité opérationnelle, l’armée de Terre et l’Artillerie côtière étaient totalement dépendantes d’une mobilisation. La Flotte n’avait qu’une faible partie de ses bâtiments en état opérationnel. L’idée que la défense se trouve soit en état de paix soit en état de guerre est une particularité suédoise. Dans le premier cas, l’entraînement (ce qu’on appelle « la production » aujourd’hui) constitue la priorité absolue ; dans le deuxième cas, c’est la guerre totale. Dans cette doctrine « noire et blanche », il n’y avait pas de place pour la gestion de crise.

La conséquence en était que la décision de mobiliser ou, du moins, d’améliorer l’état de préparation était primordiale. Ainsi, cette question se trouvait au cœur de la planification opérationnelle. Il y avait deux scénarios principaux d’invasion côtière, qui étaient conçus autour de l’idée que l’agresseur serait contraint à faire un choix entre deux alternatives : « l’attaque massive » ou « l’attaque surprise ».

Dans le premier cas, l’agresseur s’efforcerait d’avoir une nette supériorité par rapport aux forces suédoises. Comme cela prendrait du temps, il serait contraint de se battre contre une défense mobilisée et préparée. Alors, il lui serait nécessaire de faire des attaques préparatoires avant qu’il n’ose essayer de mettre ses troupes à terre, ce qui prendrait quelques semaines.

Dans le deuxième cas, l’agresseur jouerait sur la surprise et attaquerait avec moins de forces et après peu de préparations. Alors, la défense suédoise n’aurait pas le temps de se mobiliser pleinement avant que l’invasion ne soit lancée. Cependant, une « foudre dans un ciel clair » n’était pas jugée crédible. Il y aurait toujours, croyait-on, des avertissements pour que la défense puisse renforcer son état de préparation.

« L’attaque massive » était le scénario principal des années 1960. Puis, dans les années qui suivirent, la situation stratégique changea, avec la montée en puissance de la marine soviétique. Ainsi, l’importance stratégique de la zone nordique se renforçait. Dans ces circonstances, la préférence évolua lentement vers le scénario de « l’attaque de surprise ».

La doctrine politique prescrivait qu’une agression armée contre la Suède ne serait concevable que dans un conflit généralisé entre les deux alliances, l’une comme l’autre ne pourrait utiliser qu’une faible partie de ses moyens contre la Suède neutre – doctrine dite « marginale ».

Dans le scénario « d’attaque massive », le rôle de la Flotte devenait en premier lieu celui d’une « flotte en vie », c’est-à-dire de survivre aux assauts aériens préliminaires de l’ennemi24. L’attitude serait donc assez passive jusqu’au moment où l’invasion serait lancée. Alors, tous les efforts seraient concentrés contre la flotte amphibie selon la doctrine de « la défense en profondeur »25.

Ce système de défense signifiait l’emploi successif des moyens en s’efforçant d’exploiter les conditions géographiques de la Baltique. Au large – près de la côte de l’agresseur, c’est-à-dire le pacte de Varsovie -, se trouveraient des sous-marins. Avant que l’invasion proprement dite ne commence, leur mission consisterait à faire du renseignement et à répondre à la question « quand et par où viendra la force amphibie ? » Ils devraient aussi mouiller des mines dans les parages de l’ennemi. Quand l’invasion commencerait, ils devraient attaquer avec leurs torpilles. Puis, la flotte d’invasion aurait à subir les assauts de l’armée de l’Air. Enfin, protégée par des champs de mines et l’artillerie côtière, la « flottille de destroyers » mènerait l’attaque, si possible plusieurs fois. L’objectif principal de tous ces efforts serait de couler le plus grand nombre de bâtiments de transport et de chalands de débarquement. Après la mêlée résultant de cette action, l’ennemi s’emparerait d’un port ou d’une plage pour mettre ses forces à terre où il serait combattu par les forces terrestres.

Il est évident que ce scénario était envisagé pour des invasions du genre de celle de Normandie. En principe, il s’agit d’une seule bataille continue, entre les forces suédoises et le premier échelon de l’ennemi. Ainsi, il s’agit plutôt d’une doctrine tactique que stratégique. Au cours des années, elle se transforma en un dogme qui laissait peu de liberté pour la pensée navale stratégique. On en parlait souvent comme « la maudite flèche rouge ». Par ailleurs, elle formait un cadre commun, bien connu, pour des exercices innombrables et pour la formation tactique des officiers.

Les deux « flottilles de destroyers » constituaient l’arme principale de la Flotte. À l’époque, chacune d’elles contenait trois destroyers (un « Halland » et deux « Östergötland ») ainsi que cinq à six vedettes lance-torpilles (« Plejad » puis « Spica »). En général, le « Halland » se trouvait au centre, entouré par deux groupes constitués d’un « Östergötland » et de deux à trois vedettes. Au total, une flottille formait une ligne souple d’une longueur d’environ 10 km. La torpille filo-guidée était son arme principale. Comme son trajet prenait du temps et que la concentration du feu était primordiale, le commandant devait s’efforcer de tenir tous les bâtiments sur la même distance par rapport au gros de l’ennemi. De plus, il devait former sa flottille dans l’archipel de protection pour pouvoir former cette ligne rapidement après la sortie, c’est-à-dire face à l’ennemi. L’aptitude à faire des mouvements latéraux rapides et cachés dans l’archipel était donc une condition essentielle26.

En bref, la flottille devait commencer son attaque dans l’archipel où elle pouvait se sentir protégée des attaques aériennes ou des missiles anti-navires de l’ennemi. Là, pratiquant des activités de renseignement, elle attendait le moment propice pour l’attaque contre la flotte amphibie. Avant de partir, le « Halland » lançait ses missiles RBS 08, ce qui prenait du temps27. Puis, la flottille sortait de l’archipel en lançant des leurres électroniques afin de camoufler sa manœuvre. Ayant trouvé sa liberté de mouvement à l’extérieur de l’archipel, elle développait sa « ligne de bataille » et, à moins d’une vingtaine de kilomètres de l’ennemi, elle ouvrait le feu avec l’artillerie des trois destroyers. Les mouvements étaient commandés par les exigences techniques de l’artillerie du « Halland ». Ces destroyers avaient 4 pièces automatiques de 120 mm en deux tourelles jumelées et une cadence de 48 tirs/mn. Pour chaque pièce, il y avait deux magasins de 26 tirs chacun28. Quand il fallait changer de magasins dans la tourelle avant, la flottille virait, puis, en ouvrant le feu avec leurs deux tourelles, les destroyers lançaient leurs torpilles. En même temps, les vedettes lance-torpilles lançaient les leurs et viraient. Quand le magasin avant du « Halland » était vide, la flottille se retirait en faisant feu avec les tourelles arrière et en dirigeant les torpilles. Cette tactique complexe, exécutée près de la côte, était l’objet de très fréquents exercices et le résultat en était généralement une grande habilité.

L’assaut de la flottille devait être synchronisé avec celui des avions d’assaut armés de missiles air-mer et de roquettes.

En attendant le déclenchement de l’assaut amphibie, les forces navales devaient préparer ce qu’on appelait « le système d’opérations navales ». Les champs de mines en étaient une composante essentielle. Par eux, on s’efforçait d’ »élargir la côte » afin de barrer l’ennemi et de protéger ses propres forces. Par exemple, par une utilisation astucieuse, il est possible de transformer la zone située entre le littoral suédois et l’île de Gotland en « lac ». « Par des champs de mine combinés avec d’autres moyens de défense, nous sommes en mesure de construire les obstacles dont nous avons besoin pour gagner du temps. Par ces mêmes champs de mines, nous pouvons canaliser les mouvements de l’assaillant dans des zones géographiquement favorables pour la défense. Les parages étroits y prennent une importance particulière« 29. En conséquence, tous les bâtiments de guerre suédois ont des rails pour mouiller des mines.

La flotte de surface connaît surtout deux problèmes qui ne font que s’aggraver au cours des années soixante et soixante-dix. Il s’agit d’un manque en missiles anti-navires modernes pour les vedettes d’une part, et de la menace aérienne d’autre part.

Dès après la guerre, la Suède fit des essais de missiles anti-navire. Cependant, par manque de moyens, le développement en fut abandonné. Plus tard, la Marine acquit et fit convertir le CT-20 français, désormais baptisé RBS 08. Malheureusement, il était trop gros pour des vedettes. De plus, la procédure de tir étant très lente, et il n’était pas adapté à un duel tactique. Le manque de missiles pour les vedettes devint manifeste en 1967, quand les Égyptiens montrèrent ce qu’un missile soviétique pouvait faire contre un destroyer conventionnel. Or, en Baltique, les Soviétiques avaient beaucoup des vedettes OSA plus modernes que le célèbre Komar égyptien. Le problème s’aggrava encore avec la mise en service des corvettes Nanutchka, avec leurs SS-N-9, de sorte que les bâtiments suédois n’étaient plus au niveau pour un duel contre l’URSS.

La menace aérienne du futur fut le sujet de nombreuses études. Cependant, celles-ci prévoyaient que l’aéronavale soviétique suivrait les mêmes idées que la Suède (avions d’assaut armés de roquettes et de missiles air-mer comme le A-32 Lansen ou le AJ-37 Viggen). Ce ne fut pas le cas puisque l’aéronavale soviétique donna la priorité aux avions lourds pour la frappe contre les forces aéronavales américaines. Néanmoins, le résultat fut l’idée reçue selon laquelle les bâtiments de surface suédois ne pourraient pas mener des opérations à l’extérieur de la zone côtière. Le fait qu’ils s’équipèrent de systèmes antiaériens de plus en plus perfectionnés ne changea rien. La liberté de manœuvre opérationnelle se rétrécissait.

Pourtant, l’acquisition d’un missile suédois aurait été possible. Pendant les années 1970, il y eut de nombreux projets, tant suédois qu’étrangers, comme l’Exocet ou l’Otomat. Malgré l’accent mis sur ce problème par la Marine, aucun ne devait aboutir.

Sur le fond, le problème de la Flotte n’était pas simplement une question d’appréciation de menace mais un problème de stratégique : la stratégie navale n’était pas comprise. Toute la pensée stratégique suédoise s’articulait autour de la « défense en profondeur », devenue un dogme figé au sein duquel les armées de Terre et de l’Air auraient les rôles principaux. La première le faisait par tradition et à cause du service national – où faire servir les appelés s’il n’y a pas une grande armée ? La seconde était soutenue par une puissante et habile industrie aéronautique ainsi que par une très bonne aptitude à communiquer.

Au fond, l’origine du problème était une absence de discussion stratégique. Les états-majors privilégiaient les questions techniques de programmation. Le rapport coût/efficacité devint l’argument principal. Pour en juger, il fallait des scénarios de guerre bien décrits, ce qui mena à une vision stratégique figée. La planification économique – héritage néfaste des États-Unis et de McNamara – devint une obsession dans les armées. C’était le matériel existant et son remplacement qui déterminaient la doctrine navale plutôt que le contraire30.

L’absence de débat stratégique apparaît bien lorsqu’on entreprend le dépouillement de la revue de l’Académie royale de Marine, fondée en 1772, le Tidskrift i Sjöväsendet (TiS). La plupart des articles concernent des sujets techniques, d’organisation ou de programmation. Quand un auteur aborde un sujet stratégique, il s’agit des problèmes globaux comme la stratégie navale des États-Unis ou la montée en puissance de la flotte soviétique sur les océans.

On se trouve certainement là devant un vrai problème pour une petite marine côtière. Le débat naval international n’évoquait que la situation sur les océans et en mer du Nord. Presque personne n’écrivait sur le sujet des missions de la flotte soviétique dans la Baltique ou les autres mers étroites. On était encore loin de la doctrine « From the Sea » américaine d’aujourd’hui. En conséquence, il n’y avait pas de place à une influence l’étrangère qui aurait pu donner des idées et servir de source d’inspiration.

À titre d’exemple, en 1973, un groupe de réflexion de l’École supérieure de Guerre présenta une étude sur la stratégie de la présence navale. L’inspiration en était le livre très connu Gunboat Diplomacy de Sir James Cable. Le groupe fit une étude de fond et en tira plusieurs conclusions. Cependant, il n’y en avait pas une seule concernant la flotte suédoise. Par exemple, la présence navale ne fut perçue que comme une affaire des grandes puissances31. On peut remarquer que cette école est interarmées depuis 1961. Le fait que, surtout à l’époque, l’enseignement était largement dominé par l’armée de Terre est sans doute une explication du niveau lamentable du débat stratégique au sein de la Marine.

En revanche, on discuta souvent la situation matérielle. À l’occasion d’un colloque à l’Académie royale de la Marine en 1973, on constata que la situation matérielle s’aggravait sans cesse par rapport à la marine soviétique. On releva notamment le manque particulièrement inquiétant de missiles anti-navires. Les Soviétiques avaient déjà des missiles de la deuxième génération tandis que le RBS 08 suédois était démodé. Le besoin d’une capacité de commandement renforcée fut également évoqué : il fallait trouver un successeur pour les destroyers. Une corvette de 800 tonnes avec un armement polyvalent fut jugée comme la meilleure solution à ce besoin. Elle pourrait aussi répondre aux missions de protection maritime32. Malheureusement, il faudra attendre jusqu’en 1990 avant qu’un tel bâtiment voie le jour (le Göteborg).

La guerre du Kippour en 1973 fut un de ces rares exemples de batailles entre des flottes légères. Naturellement, elle devint le sujet de discussions et d’analyses. En somme, on pouvait en tirer des enseignements encourageants pour une flotte comme celle de la Suède – si toutefois l’on disposait de moyens de guerre électronique et de missiles. En outre, cette guerre montra l’importance des voies maritimes ouvertes. « Cette expérience – fondée sur l’observation de nombreuses guerres – doit aussi être une approche instructive pour nos propres politiciens et pour ces « experts militaires », qui considèrent que l’on peut protéger les voies maritimes par « d’autres moyens »… Beaucoup d’arguments plaident en faveur d’unités navales légères, de préférence en nombre élevé, armées des missiles anti-navire, comme solution pour aujourd’hui mais aussi pour l’avenir aux problèmes d’opérations navales« 33.

Enfin, en 1979, la Marine réussit à emporter la décision d’acquérir un nouveau missile anti-navire. Il s’agissait du Harpoon américain. Or, quelques jours avant la décision finale, le gouvernement tomba. Son successeur décida de renoncer au projet américain afin d’en développer un national (qui sera baptisé RBS 15). Après toutes les déceptions antérieures, presque personne dans la Marine ne crut à cette idée. Le moral tomba au plus bas depuis 1958.

Comme nous l’avons vu, la doctrine officielle n’envisageait que la menace d’une grande invasion. Dans ce cas, il devait y avoir un avertissement permettant des mesures préparatoires. « Par une organisation du renseignement ainsi que par des formes de décision souples, on doit être en mesure de prendre connaissance et d’utiliser des possibilités d’avertissement« 34. En conséquence, et d’une façon générale, il n’y eut que peu d’attention portée à l’alerte des forces. Ainsi, au cours des années 1970, la vie dans la Flotte se « civilisa » de plus en plus. Les horaires de travail furent réglés sur ceux des civils. On parla de la « flotte de paix », ou « flotte de huit à cinq (heures) ». L’esprit militaire tendit à disparaître. Les officiers ne tinrent plus à suivre l’évolution internationale de leur métier. À bord des bâtiments, on ne trouva plus de journaux ou de livres professionnels, et les officiers supérieurs n’encouragèrent que rarement des discussions professionnelles35.

Le tournant

Au cours des années 1970, l’importance stratégique de la zone nordique s’accrut sans cesse. Une des principales raisons en fut l’évolution technique des missiles de croisière. À partir des navires américains dans la mer de Norvège, ceux-ci étaient en mesure de traverser la Suède en route pour leurs cibles en URSS. La montée en puissance de la marine soviétique fut un autre facteur. La menace d’une attaque surprise se fit sentir graduellement. Les intrusions sous-marines, vraisemblablement soviétiques, dans les eaux territoriales suédoises parurent en être la preuve36. Ainsi, la loi de programmation de 1982 mit-elle l’accent sur la défense face à une attaque surprise37. Le rôle de la Marine s’accrut d’autant, celle-ci étant moins dépendante d’une mobilisation que l’armée de Terre.

En conséquence, l’année 1980 vit plusieurs changements décisifs dans la Marine. On accorda surtout plus d’attention à l’état de préparation. Ainsi la Marine abandonna-t-elle le système dit d’ »enveloppe de protection antimite »38. Celui-ci prévoyait le maintien de bâtiments, dont on n’avait pas besoin pour l’entraînement, sans équipage et sous une protection étanche afin de les protéger contre la corrosion. En théorie, cela devait permettre une mise en service rapide – mais, en pratique, ils ne fonctionnaient guère. Désormais, on devait maintenir ces bâtiments opérationnels avec un équipage réduit. Le bien-fondé de cette amélioration de l’état de préparation se tarda pas à se manifester, avec la crise de Pologne en 1980-81.

La crédibilité accrue du nouveau système de missiles RBS 15 fut un autre facteur important. Suivant un développement rapide, il entra en service dès 1985 sur les vedettes de type Norrköping modernisées39.

Cependant, le 12 mars 1980, un incident, dont l’importance ne fut pas immédiatement comprise, bouleversa la Marine. Déjà, depuis la guerre, on relevait des signes d’une activité sous-marine étrangère dans les eaux territoriales de la Suède. Il n’y avait jamais eu de preuves tangibles et la classe politique les rejetaient comme des fantaisies ayant pour but de voir donner plus d’argent à la Marine. Aussi la presse écrite les avait-elle appelés les « sous-marins budgétaires ».

Pourtant, ce jour-là, le destroyer Halland, dernier bâtiment disposant de moyens de lutte anti-sous-marine efficaces, entra en contact avec un sous-marin étranger au sud de Karlskrona (la base navale sud de la Suède). Cette fois, le sous-marin ne fit pas comme d’habitude, c’est-à-dire qu’il ne quitta pas immédiatement le territoire suédois, au contraire. Après une longue chasse, le destroyer largua une grenade anti-sous-marine et perdit le contact. Ce fut la première fois en 15 ans que la Marine utilisa de vraies armes40.

Dans les années qui suivirent, il y eut un grand nombre d’autres intrusions sous-marines. La plus fameuse fut celle du U-137 (« le Whiskey on the rocks ») soviétique, qui s’échoua dans une zone militaire près de Karlskrona. Ainsi, la lutte anti-sous-marine devint la mission prioritaire de la Marine. De 1982 jusqu’au début des années 1990, elle mena une véritable guerre contre ces sous-marins. En conséquence, la « flotte de paix » disparut et ce fut la fin du rythme de vie « de huit à cinq ». Une flotte d’alerte allait naître. Lentement d’abord, puis de façon accélérée, la Flotte acquit des moyens adaptés, inventa une tactique efficace et mit le système naval en fonction. Vers la fin des années 1980 – et la fin de la guerre froide ! – la Suède se dota d’une force anti-sous-marine bien entraînée et adaptée à la situation hydrographique très particulière de la Baltique et des archipels à faibles fonds. Comme il n’y avait pas d’autres marines connaissant les mêmes besoins, il fallait soi-même concevoir le matériel et la tactique nécessaires. Le progrès en moral et en état d’esprit fut considérable.

L’histoire de cette « guerre » est évidement d’un très grand intérêt. Cependant, elle concerne plutôt des aspects tactiques et techniques que des aspects stratégiques. Elle est aussi largement secrète. Il faut donc la tenir à l’écart de cet article même si elle en constitue un fond important.

En 1978, le vice-amiral d’escadre Rudberg fut nommé chef de la Marine. Il allait commander la Marine pendant ne « tournant », ces années « charnières ». Afin de donner un aperçu de l’évolution de la pensée au sein de sa marine, il paraît utile de donner quelques extraits de ses discours annuels à l’Académie de Marine.

Il nous faut une défense en profondeur qui soit à la hauteur des nouvelles possibilités de l’agresseur… Évidemment, une invasion navale nous frapperait sur notre côté le moins large – dans le sens est/ouest. Il faut donc créer la plus grande profondeur (opérationnelle) possible à l’extérieur de notre côte et sur le littoral. Il faut chercher des solutions facilitant l’affaiblissement de l’agresseur au moment où il s’est rassemblé dans les bateaux et dans les avions et avant qu’il ne soit à terre où il peut développer sa force et sa mobilité41.

Plus tard, il constata que de nouveaux moyens de transport, surtout des bâtiments Ro-Ro rapides, doteraient l’ennemi d’une capacité à décharger par des quais démolis et sous protection de l’archipel. « À mon avis, … des archipels et des golfes ayant des communications vers l’arrière-pays seront plus intéressants pour un agresseur, peut-être beaucoup plus que des plages ouvertes du style Normandie. » On peut remarquer que cela exigerait plus de souplesse de la part de la défense et, surtout, une aptitude renforcée à se battre dans les archipels. Cette évolution fut évidement positive pour la Marine.

Les nouveaux moyens exigèrent un renouvellement de la tactique. Des hélicoptères et des avions devaient fournir des renseignements aux vedettes lance-missiles afin d’éviter à celles-ci d’utiliser leurs radars et donc de se faire découvrir.

Des armes à long rayon d’action – en premier lieu des missiles – permettent l’utilisation parfaite de cette information par les unités. Il faut l’utiliser par des groupes dispersés et mobiles afin de produire une concentration des effets des armes sur la cible éloignée… La malédiction du faible – le duel sur les termes de l’adversaire – est compensée par l’aptitude à opposer une menace à l’ennemi quand il se trouve dans une situation sensible, menace qu’il ne peut pas négliger.

Dans son discours de 1980, il mit l’accent sur les nouvelles données stratégiques42 :

Pour la plupart des Suédois, la représentation du monde comporte une Suède qui sépare les blocs de puissance de l’OTAN et du Pacte de Varsovie. Or, le renforcement naval fondamental, qui a eu lieu autour du flanc nord de l’Europe, a complètement modifié cette situation. Le réarmement naval soviétique est la cause de ce changement dans notre région du monde, en Baltique ainsi qu’en mer de Norvège (l’Atlantique Nord). La Suède et la péninsule Scandinave se trouvent maintenant au centre d’une zone où les intérêts des blocs et des superpuissances se croisent à un degré antérieurement insoupçonné, où les frontières sont fluides dans une double sens et, ainsi, fortement instables.

Il apprécia également les nouvelles techniques de débarquement. Désormais, il y avait des bâtiments spéciaux pour la descente sur une côte ouverte ainsi que des bâtiments d’effet de surface et des grands bateaux Ro-Ro. Grâce à ces derniers, l’ennemi serait en mesure de faire un déchargement tactique très rapide par ses propres rampes sur des quais rasés. « Ainsi, les possibilités d’une attaque surprise directement du groupement de paix de l’agresseur se sont accrues de façon spectaculaire.« 

La loi de programmation de 1982 confirma la commande de deux corvettes Stockholm et Malmö43. Initialement, celles-ci étaient conçues comme des vedettes lance-missiles un peu plus grandes que les « Norrköping ». À cause des besoins nouveaux de lutte anti-sous-marine, elles furent construites comme des corvettes polyvalentes – un fort armement de surface ainsi que des sonars remorqués et des armes anti-sous-marines. Avec leurs 310 tonnes, elles marquèrent une rupture avec la tendance observée depuis vingt ans, à la diminution de la taille des bâtiments de surface. Pour la première fois depuis l’époque des destroyers, la Flotte posséda des bâtiments de combat en mesure de tenir la mer pendant plusieurs jours44. En suédois, ces bâtiments furent désignés comme des « corvettes côtières » pour des raisons politiques. La désignation « côtière » avait un connotation plus « politiquement correcte » – comme on dirait aujourd’hui – que des appellations comme « d’attaque » ou « lance-missiles ».

Dorénavant, les « deux flottilles de destroyers » allaient être remplacées par des « flottilles d’attaque de surface ». Chacune avait une division de six vedettes lance-missiles Norrköping et une de quatre Hugin. À l’une des deux s’ajoutent les deux Stockholm.

Avec les nouvelles armes à long rayon d’action – le RBS 15, les torpilles filo-guidées 613 des « Norrköping » et des « Stockholm » et le RBS 12 (la Penguin norvégienne) des « Hugin »45 – la flottille fut en mesure de couvrir une large partie de la Baltique. On privilégiait toujours la protection des archipels, mais, grâce aux moyens antiaériens efficaces et à une tactique de silence électronique, on fut désormais en mesure de répondre également à une menace de « l’autre côté » – c’est-à-dire jusqu’à la côte soviétique.

Une réévaluation de la menace aérienne contribua à l’optimisme naissant. Comme nous l’avons vu, on avait mené des études importantes sur la menace aérienne du futur. Dorénavant, on pouvait constater que l’aéronavale soviétique n’était pas conçue comme l’avaient envisagé les anciennes études prospectives. « (Ces études) se trouvent aujourd’hui exagérées, peut-être faites dix ans trop tôt. Des avions lourds avec de gros missiles sont conçus pour des cibles dans l’Atlantique et dans notre zone proche, les autres avions ont des possibilités limitées contre des cibles petites et rapides, surtout dans l’obscurité. Aujourd’hui, des missiles à partir de bâtiments de surface constituent la menace principale. Cependant, ici, notre attaque de surface a la capacité de faire jeu égal parce que ses moyens d’action au large se sont accrues« 46. L’évaluation antérieure de la menace aérienne était un cas typique de « jeu de miroir » par lequel on avait appliqué un logique suédoise à l’appréciation de l’évolution soviétique. De plus, les bâtiments modernes disposaient d’une défense antiaérienne très puissante.

Enfin, la flotte de surface avait une capacité permettant des manœuvres stratégiques. Mais, pour ce faire, il fallait aussi une pensée stratégique. Or, pendant la réorganisation de l’attaque de surface, la structure navale théorique était tombée dans l’oubli. « Ainsi, nous avions des bâtiments excellents avec des systèmes d’armes éminents, mais il y avait une confusion quant aux missions et aux notions fondamentales« 47.

Dès le début des années 1980, on peut observer une discussion tâtonnante autour des problèmes navals fondamentaux. L’un des premiers essais est un article du commandant Hägg, qui propose l’élaboration de règles de comportement pour des missions de paix et de neutralité48. Il faut rappeler que la stricte délimitation entre missions d’entraînement et de guerre avait entraîné une négligence quant à l’utilisation des forces dans des missions de crise. Mais la crise de Pologne en 1980-81 et les intrusions sous-marines conduisirent à une meilleure appréciation des possibilités de la Flotte comme outil politique.

Le discours de réception à l’Académie royale des Sciences militaires du commandant Tornberg, en 1984, est particulièrement édifiant49. Il s’appuyait sur la définition de la puissance maritime de Gorchkov : la puissance maritime est une partie intégrante des moyens politiques. « Nous ne parlons de la notion de puissance maritime qu’en traitant des superpuissances. Notre propre besoin d’une puissance maritime dans le cadre de la défense totale puis dans la politique de sécurité s’est effacé« 50. Sir Julian Corbett avait souligné que l’objectif de la guerre navale devait toujours être lié, directement ou indirectement, à la maîtrise de la mer ou à la prévention de cette maîtrise par l’ennemi. En revanche, « en Suède, nous nous sommes focalisés sur une planification stéréotypée contre une invasion côtière et nous avons oublié les facteurs majeurs de la guerre navale« 51.

Le commandant Tornberg rechercha un débat intellectuel libre et fertile afin de développer une pensée stratégique, surtout dans le domaine naval. De son point de vue, la connaissance des principes des opérations navales dans les états-majors interarmées était beaucoup trop restreinte. Aussi fallait-il un nombre accru d’officiers de marine travaillant avec ces questions navales, y compris placés à l’étranger52.

Quant à son propre programme, il constatait que les opérations navales suédoises devaient se fonder sur un comportement actif. Il fallait prendre l’initiative et mener des opérations pour obtenir la supériorité locale et temporaire par la surprise et par la vitesse. Face à un tel comportement, l’ennemi serait contraint à prendre des mesures défensives. Il aurait donc plus de difficulté à concentrer ses forces pour gagner la supériorité et mener des opérations offensives. La défense suédoise gagnerait ainsi du temps53.

Cet article marquait une rupture importante. C’était la première fois depuis des années qu’un officier, futur amiral, menait une telle réflexion en s’appuyant sur des grands penseurs navals. Pendant longtemps, personne n’avait osé dire que les opérations navales suédoises pourraient avoir une fin stratégique. D’où venaient ses idées et pour quelle raison étaient-elles proposées à ce moment ? Dans une interview, alors qu’il était devenu vice-amiral, Tornberg, indiquait qu’il y avait plusieurs raisons. Premièrement, la rupture avec une pensée plutôt technocratique était dans l’air du temps – « the great revival » aux États-Unis. Et Tornberg avait suivi le cours supérieur au Naval War College où il avait fait la connaissance de cette pensée navale qui n’existait plus dans l’enseignement suédois. Un deuxième facteur très important était la « crise des sous-marins ». Il fallait ancrer les mesures tactiques que la Marine prenait dans un cadre opérationnel. Mais c’était précisément ce cadre qui n’existait pas. Personne à l’extérieur de la Marine ne comprenait la pensée opérationnelle ni de l’envahisseur ni des marins suédois. Le troisième facteur était la nécessité de trouver un fondement stratégique pour la nouvelle tactique exigée par des armes d’un rayon d’action allongé comme le RBS 1554.

Sans doute inspiré par l’article de Tornberg, le commandant Hägg constatait à son tour – dans un article intitulé « La stratégie navale : une visite de retour » – que la stratégie navale n’avait pas été en débat depuis longtemps. Dans la bibliothèque de l’École Supérieure de Guerre suédoise, les livres de Corbett, Roskill et Cable n’ont pas été empruntés pendant des décennies. Puis l’auteur faisait un tour d’horizon en résumant, entre autres, Bacon, Castex, Corbett, Mahan, Brodie et Grenfell55.

Cependant, certains n’estimaient guère ce nouvel esprit audacieux au sein de la Flotte. Il était un danger pour la doctrine strictement interarmées dont la bataille terrestre constituait la pierre angulaire. L’ancien général de division Skoglund, personnage toujours très en vue dans le débat de défense suédois, se livra à une attaque sévère contre la pensée de Tornberg. Le débat suivant est instructif et il en faut donner quelques extraits.

Le sens de l’offensive et l’ardeur belliqueuse sont des éléments nécessaires chez toutes les parties de la défense avec ses systèmes d’armes et d’unités différentes. Or, il faut aussi du réalisme dans l’action. Quand les jeunes guerriers s’imaginent revenir au passé et commencent à parler de puissance maritime et de maîtrise de la mer, certes dans des formes limitées, contre la superpuissance, il y a là de quoi mettre en garde dans le plus grand intérêt de la Flotte et de son avenir56.

La réponse de Tornberg fut intitulée : « Il est temps de réfléchir et de développer d’une façon moderne les vérités stratégiques et tactiques« . Tornberg écrit que « Skoglund ne comprend pas la différence profonde entre la guerre sur terre et sur mer… Non, dans la guerre navale, il n’est question que d’une chose, c’est-à-dire la mer comme voie de communication« 57. Dans sa réplique, Skoglund critiquait l’idée même d’une stratégie navale : « Or, l’idée ou la tendance dans certains milieux des officiers navals de voir la Marine comme un système tournant presque sur soi-même sans une liaison forte avec la défense en général n’est pas sans danger« 58.

En même temps, l’évolution internationale donna plus de valeur à la mer Baltique ainsi qu’à la stratégie navale. L’exercice de l’OTAN en Baltique, BALTOPS-85, avec la participation du cuirassé Iowa, en fut un exemple parfait. Elle fut menée dans le cadre de la  » Maritime Strategy » américaine. À l’époque, elle fut très discutée. La conséquence en sembla de soudainement rendre le littoral baltique de l’URSS plus faible59. « Les petits États nordiques se sont tirés dans le champ constitué par des forces de la stratégie navale« 60.

En somme, on assista à une meilleure appréhension de l’importance des forces navales aussi bien dans le temps de paix que pour la gestion de crises. Le chef de la Marine l’exprima dans son discours de 1988.

La structure et l’activité de la Marine de l’avenir doivent être en mesure de répondre aux exigences nouvelles dès le temps de paix. Les forces navales ont un rôle de plus en plus dominant – dans la première ligne de la défense – qui n’est pas seulement lié à la protection contre des sous-marins. Par une présence régulière sur la mer, elles doivent inspirer le respect et avoir un effet dissuasif à l’égard des formes différentes de violations et d’autres comportements qui nous menacent 61.

Le développement des années 1980 est résumé dans ces lignes publiées par la revue de l’Académie de Marine :

Par la flottille d’attaque de surface, la flotte légère a été réalisée selon le Plan Naval 60. Son avantage majeur, c’est qu’elle est dorénavant une force en mesure d’être utilisée sur toute la zone maritime. On peut attaquer l’ennemi où et quand il présente une faiblesse. Le problème quant à son effet par rapport à sa vulnérabilité a entièrement trouvé des proportions raisonnables… Nous nous sommes éloignés de la vue restreinte où le transport amphibie était l’objectif principal. Si on peut rendre les transports de concentration plus difficiles ou impossibles par la contestation de la maîtrise de la mer, il n’y aura pas d’invasion 62.

Ironiquement, au moment même où la Marine est enfin dotée de moyens adaptés et où elle retrouve une pensée navale, tout le système international s’effondre avec la chute du mur de Berlin. Il faut alors trouver des stratégies nouvelles.

Conclusion

La Marine entra dans l’après-guerre avec une flotte récente mais aussi traditionnelle. La guerre froide et la politique de neutralité exigèrent une défense suédoise forte. La menace d’une invasion soviétique fut la priorité des armées. L’arme atomique parut bouleverser la stratégie. La menace aérienne déjà démontrée pendant la guerre sembla s’aggraver sans cesse. Dans ces circonstances, la flotte de surface rencontra des problèmes de crédibilité toujours accentués. Le Plan Naval 60 fut un effort sérieux pour relever ce défi. Cependant, même s’il fut approuvé en 1958, il ne fut mené à bien que 30 ans plus tard, dans un contexte bien différent.

Le plan fut fondé sur le caractère bipolaire de la guerre navale, c’est-à-dire la guerre d’escadres et la guerre des communications. Il s’appuya donc sur deux piliers. Le premier fut l’attaque de surface, avec des vedettes minuscules autour des bâtiments de commandement ainsi que des sous-marins. Le second mettait en jeu des frégates pour la protection maritime. Cependant, ce dernier ne put subsister au sein d’une défense exclusivement axée vers la défense anti-invasion. Il était trop facile d’en faire quelque chose de superflu par une simple manœuvre politique. Quand la mission de lutte anti-sous-marine ressuscita, en 1980, ce fut dans un contexte bien différent. Quant aux forces pour la lutte anti-surface, les bâtiments lourds furent certes remplacés par d’autres d’un tonnage plus faible, mais jamais dans le nombre envisagé. De plus, on ne put jamais acquérir les bâtiments de commandement prévus. Cependant, l’évolution technique fut favorable aux moyens toujours plus performants et moins encombrants.

Sur le plan technique, la Flotte des années 1960 et 1970 rencontra deux problèmes majeurs : la menace aérienne et l’absence d’un missile anti-navire performant. La première était probablement exagérée. À cette époque, l’URSS n’avait pas d’arme aéronavale conçue pour frapper des petits bâtiments dans la Baltique comme l’armée de l’Air suédoise. Quant au second, il est probablement une conséquence du premier. La Marine, ayant commencé le développement d’un missile anti-navire dès les années 1940, fut la première marine hors du Pacte de Varsovie à disposer d’un tel système opérationnel sur ses destroyers. Cependant, après le désastre de 1958, il fallut attendre presque 30 ans avant d’en voir un nouveau sur les vedettes.

Sans un missile moderne, les bâtiments de surface ne pouvaient pas affronter les navires soviétiques. Si l’on y ajoute la menace aérienne telle que perçue par les Suédois, la crédibilité de la Flotte était faible. Et, comme la doctrine militaire se bornait à ne traiter que d’une guerre totale, on ne vit pas l’importance des autres missions navales en temps de paix, de crise ou de neutralité. C’était un cercle vicieux.

Ce cercle se refléta sur le plan théorique. La planification opérationnelle se concentra sur la lutte anti-invasion – « la malédiction de la flèche rouge ». La planification fut également de plus en plus interarmées, c’est-à-dire dominée par l’armée de Terre. Le sujet même d’une stratégie navale n’exista plus au sein de l’École Supérieure de Guerre, intégrée de plus en plus à celles des autres armées. Comme la Suède n’était pas en mesure – sauf avec ses sous-marins – de frapper l’Union soviétique chez elle, il fallut attendre le commencement du transport amphibie – « la flèche rouge ». Comme cette action relevait plus de la tactique que de la stratégie, la stratégie disparut, au moins dans sa forme navale.

Dans cette situation de faiblesse, il n’y eut même plus de débat sur la stratégie navale, et ce pour plusieurs raisons. D’abord, l’absence d’intérêt pour la planification opérationnelle la rendait inutile. De plus, la base théorique disparut au sein des écoles. Ainsi, le débat international traita de problèmes de haute mer qui n’avaient que peu d’importance pratique pour la Suède, confinée dans la mer Baltique étroite. Finalement, on n’osa pas parce qu’une discussion ouverte au sein de la Marine aurait pu donner des arguments aux autres armées.

Tout cela changea grâce à trois facteurs. L’évolution internationale rendit la zone nordique de plus en plus intéressante sur le plan stratégique. La possibilité d’une attaque surprise donna une plus grande importance à la Flotte du fait de son meilleur état de préparation que l’armée de Terre.

Le deuxième facteur fut les intrusions sous-marines. Grâce à elles, la Marine redevint une force militaire opérationnelle, même en temps de paix. Pendant toute une décennie, ces opérations se trouvèrent au cœur même de l’intérêt du public. La lutte anti-sous-marine exigea des moyens adaptés – surtout des bâtiments plus grands avec des systèmes d’armement adaptés et une tenue de mer plus grande que la « poussière navale ».

Le troisième facteur fut l’acquisition d’un missile anti-navire rendant possible le duel avec des vedettes soviétiques.

Soudainement, la pensée stratégique ressuscita, conséquence des évolutions décrites ci-dessus, mais peut-être aussi d’une maturité lentement acquise.

Tableau 

Caractéristiques des bâtiments de guerre
mentionnés dans cet article

Type

Classe

Nbre

Lancé

Déplacement
(tonnes)

Vitesse
(nœuds)

Armement
principal

Cuirassé

Sverige

3

1918

7275

22

4×283

Croiseur

Tre Kronor

2

7650

7650

33

7×152, 6 torp

Destroyer

Halland

2

1952

2790

35

4×120, 8 torp, RBS 0863

 

Östergötland

4

1956

2044

35

4×120, 8 torp

Vedette

Plejad

12

1954

175

39

6 torp

 

Spica

4

1966

210

40

6 torp

 

Norrköping

12

1973

220

40

1×57, 6 torp, 8 RBS 15 après 1983

 

Hugin

16

1978

150

30

1×57, 6 RBS 12 (Penguin)

Corvette

Stockholm

2

1984

310

30

1×57, 6 torp, 8 RBS 15

 

Göteborg

4

1990

320

36

1×57, 6 torp, 8 RBS 15

________

Notes:

 

1 Depuis 1905, la Marine suédoise se compose de la Flotte et de l’Artillerie côtière.

2 Stig Ericson, Knopar på logglinan, Stockholm, Bonniers, 1966, p. 184.

3 Les deux croiseurs HMS Tre Kronor et HMS Göta Lejon étaient le résultat d’un long combat pour la deuxième division de cuirassés qui a commencé après la Grande Guerre. Cf. Lars Wedin, « La pensée navale suédoise dans l’entre-deux-guerres », dans L’évolution de la pensée navale IV, pp. 194-199.

4 Pour les caractéristiques des bâtiments, voir le tableau en fin d’article.

5 Cars, Skoglund och Zetterberg. Svensk försvarspolitik under efterkrigstiden, Stockholm, Probus, 1986, p. 22.

6 Cf. Lars Wedin, « Kjellén, la naissance de la géopolitique » et « Le débat naval en Suède de 1895 à 1910 », L’évolution de la pensée navale, V et VI.

7 Le commandant en chef est nommé « ÖB » (överbefälhavare) en suédois.

8 ÖB 57, cité dans Hans Zettermark, « Inflytande under ytan », The Royal Swedish Academy of War Sciences, Proceedings and Journal, n° 1, 1997, p. 150.

9 Ibid., p. 156.

10 Cars et al., pp. 28-31.

11 Ibid., pp. 32.-33.

12 « La pensée navale suédoise dans l’entre-deux-guerres », p. 197.

13 Ericson, 1966, p. 183.

14 Stellan Bojerud, « Krigserfarenheter, ekonomi och marint nytänkande. Lätt flotta 1945-1963 », Tidskrift i Sjöväsendet (TiS, revue de l’Académie Royale de la Marine), 1984/2, p. 95. Quand l’auteur était jeune officier, à la fin des années 60, il avait toujours en mémoire les petites vedettes lance-torpilles proposées par Ericson ; il a d’ailleurs commandé l’une d’elles, appelée « petit fracas » à cause de sa coque trop petite et fragile.

15 Stig Ericson, Kuling längs kusten, Stockholm, Bonniers, 1968.

16 Ibid., p. 44.

17 Ibid., pp. 120-122.

18 Göran Frisk, « Från jagarflottilj till ytattackflottilj och ubåtsjatstyrka », TiS, 1994/2, p. 8.

19 Göte Blom et Per Rudberg, Vår beredskap var den god ?, Karlskrona, Marinlitteraturföreningen, 1996, p. 32.

20 Ericson, 1968, p. 39.

21 Ibid., p. 123.

22 Bojerud, pp. 103 et 107.

23 Blom et Rudberg, p. 57.

24 Sur l’influence de l’amiral Colomb et la doctrine de « Fleet in Being » sur la Flotte suédoise, cf. « Le débat naval en Suède de 1895 à 1910 », dans L’évolution de la pensée navale VI.

25 Sauf avis contraire, la description suivante est tirée de l’expérience personnelle de l’auteur qui passa la plus grande partie des années soixante-dix à bord de destroyers ou de vedettes lance-torpilles/missiles.

26 Expérience personnelle et Frisk, pp. 83-102.

27 Ce missile, d’un rayon d’action de plus de 40 km, était le premier système anti-navire opérationnel en dehors du Pacte de Varsovie.

28 Les « Östergötland », plus petits, avaient une artillerie de 120 mm semi-automatique. Ils pouvaient donc tirer plus lentement mais continuellement.

29 Göte Blom, « Säkerhets- och försvarspolitiska följder av utökat svenskt territorialhav », TiS, 1975/2, p. 59.

30 Bojerud, pp. 103 et 107.

31 Arbetsgrupp MHS, « Kanonbåtsdiplomati – den militära närvaron som strategi », TiS, mars-avril 1973, pp. 102-115.

32 « Estradsamtal mellan ledamöterna Schuback, Gärdin och A Gustafsson », TiS, juillet-août 1973, pp. 265-277.

33 Cay Holmberg, « Kommentarer till föredrag av israels CM amiral Telem, Sjöoperativa lärdomar av Yom-Kippur-kriget », TiS, 1977/1, pp. 20-21. L’expression « d’autres moyens » est une allusion à la loi de programmation de 1972 par laquelle le gouvernement décide que la protection maritime se fera avec « des moyens autres que militaires » – c’est-à-dire qu’il n’y aurait plus de bâtiments avec une capacité anti-sous-marine.

34 Loi de programmation de 1972, cité dans Blom et Rudberg, p. 32.

35 Lars Wedin, « Sjöofficeren och facklitteraturen », TiS, 1976/1, pp. 11-12.

36 Mis à part le cas du fameux U-137 – « le Whisky on the rocks » – qui s’échoua dans l’archipel de Karlskrona en 1981, il n’y a jamais eu de preuves véritables de leur nationalité. Cependant, et selon toute vraisemblance, la plupart d’entre eux étaient soviétiques.

37 Cars et al., pp. 52-58.

38 Blom et Rudberg, p. 39.

39 Cf. L. Wedin, « Le RBS 15M : un missile suédois pour la lutte anti-surface », Bulletin de liaison de l’École Supérieure de Guerre Navale, n° 112, avril 1996, pp. VII et 1-9.

40 Hans von Hofsten, I kamp mot överheten, Stockholm, 1993, pp. 66-68. Hofsten était le commandant du Halland pendant cette bataille.

41 Per Rudberg, « Marinens problem idag och i morgon », TiS, 1979/2, pp. 47-49. C’était là son premier discours, en 1979.

42 Per Rudberg, « Försvaret. Marinen. Samhället », TiS, 1980/2, pp. 55-56.

43 Cars et al., p. 57.

44 On peut faire remarquer que cette tendance s’est maintenue. Les corvettes suivantes (les Göteborg) font 400 tonnes et le projet en cours (le Visby) pèsera 600 tonnes.

45 Le RBS 15 a une portée de plus de 70 km, le RBS 12 de plus de 25 km et la 613 entre 20 et 30 km.

46 Bengt Schuback, « Antalets betydelse », TiS, 1986/1, p. 15.

47 Frisk, p. 96.

48 Christer Hägg, « Handlingsregler för konfliktsituationer på fritt hav », TiS, 1983/1, pp. 41-48.

49 Le discours a été reproduit dans Claes Tornberg, « Sjömakt eller vanmakt », TiS, 1985/3, pp. 197-204.

50 Ibid., p. 197.

51 Ibid., p. 199.

52 Ibid., pp. 201-202.

53 Ibid., p. 199.

54 Interview du vice-amiral Tornberg, commandant du Collège Interarmées de Défense à Stockholm, 3 avril 1997.

55 Christer Hägg, « Marin strategi – ett återbesök », TiS, 1985/4, pp. 293-305.

56 Claës Skoglund, « Gemensam Grundsyn », TiS, 1985/1, pp. 67-68.

57 Claes Tornberg, « Det är dags att begrunda och modernt utveckla de strategiska och taktiska sanningarna », TiS, 1985/2, p. 162.

58 Claës Skoglund, « Gemensam grundsyn – slutreplik », TiS, 1986/1, p. 89.

59 Schuback, 1986, p. 12.

60 Mats Lindemalm, « USA’s nya « Maritime Strategy ». En presentation och analys », TiS, 1987/1, p. 43.

61 Bengt Schuback, « Marina stridskrafter – nödvändigt att utnyttja dem ännu bättre som säkerhetspolitiskt verktyg redan i fred », TiS, 1988/1, p. 15.

62 Frisk, p. 93.

63 RBS = missile anti-navire.  

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THALASSOPOLITIQUE. CARL SCHMITT ET LA MER

David Cumin

L’orsqu’il se tourne vers la mer, Carl Schmitt1 donne à son œuvre de droit international, (géo)politiquement inspirée, un nouveau point de départ et une nouvelle dimension. Il ne se contente pas en effet de désigner, à partir de 1937, un nouvel ennemi privilégié à la place de l’URSS, à savoir la puissance maritime anglo-saxonne2, mais il accède, à partir de la Seconde Guerre mondiale et au long des années 1950, à l’horizon océanique et planétaire du jus publicum europæum, discernant l’origine de la « révolution spatiale » des xvie et xviie siècles, c’est-à-dire l’acte inaugural de la modernité que fut la conquête des mers du globe3. Il commence par récuser l’assimilation britannique de la guerre sous-marine à des actes de piraterie et il finit, à partir de l’ »opposition » puis de la « distinction » terre/mer, par embrasser l’ensemble du nomos du droit des gens classique. Ce tournant vers la mer n’est pas qu’une manière « géopolitique » d’élucider l’antagonisme anglo-allemand ou l’avènement d’un nouvel ordre mondial ; il est également propice à une méditation « philosophico-historique » où sont polémiquement associés révolution industrielle, impérialisme anglais et universalisme juif4.

Cette orientation thématique, couronnée par l’opuscule Land und Meer en 1942, s’effectue dans un certain contexte biographique et historique, l’année 1937 marquant un tournant majeur.

Primo, après l’éviction consécutive à l’enquête du RSHA5, le juriste abandonne le champ du droit interne (où il occupait une position prééminente pour se consacrer presque exclusivement au droit international, acquérant au sein de la doctrine allemande une place de premier rang dans un domaine où il s’était déjà taillé une solide réputation6. À une époque où toute l’Europe voit venir un nouveau conflit, où les coalitions se dessinent et où les questions de politique étrangère prennent une importance cruciale, les écrits de Carl Schmitt sur le droit de la guerre et de la neutralité7, le « grand espace »8 ou l’opposition terre/mer9 s’inscrivent dans les nouvelles priorités du gouvernement du iiie Reich, non sans controverses doctrinales.

Secundo, l’Angleterre, ou plus généralement la puissance maritime anglo-américaine, devient l’objet des travaux et la cible des attaques du juriste, cependant qu’il ne souffle plus mot de l’Union soviétique, jusqu’alors ennemie principale désignée10. Pour lui, et au contraire de ce que pensent la plupart de ses collègues, le sens de la guerre mondiale n’est pas la destruction du communisme – il ne fait aucun écho au thème central du combat européen contre le « judéo-bolchevisme » -, mais l’avènement d’un nouvel ordre mondial (esquissé par le Pacte tripartite du 27 septembre 1940 entre Berlin, Rome et Tokyo), un Grossraumordnung, qui doit remplacer l’ordre ancien soutenu par la Grande-Bretagne, à laquelle succèdent les États-Unis.

En 1937, deux textes marquent le tournant de Carl Schmitt vers l’Angleterre et la mer : « Der Begriff der Piraterie » et « Totaler Feind, totaler Krieg, totaler Staat ».

Au moment de la conférence de Nyon et après les incidents dits de la « piraterie sous-marine » qui ont opposé l’Italie et l’URSS en Méditerranée, l’une soutenant Franco et l’autre le Front populaire, le juriste allemand s’élève contre la criminalisation de la guerre sous-marine, criminalisation qui reproduit l’argumentation du président Wilson au sujet de la guerre sous-marine allemande en 1917 – qualifiée de guerre menée « contre l’humanité », de la même manière que le pirate est déclaré « ennemi du genre humain » -, et qui est récusée comme étant une manœuvre de Londres pour garantir sa suprématie navale, menacée par le submersible. Pour Carl Schmitt, il est inadmissible de qualifier de « piraterie » n’importe quelle violation des règles du droit de la guerre maritime. C’est l’évolution technologique, avec l’apparition du sous-marin et de l’avion, qui pose de nouveaux problèmes à ce droit – le juriste le redira en 196311. La tentative anglaise de discriminer la méthode de combat sous-marine – en dénonçant comme « piraterie » toute irrégularité hostile sur mer – n’est qu’un vain jugement de valeur, dépourvu de fondement autre que politique, au regard des modifications stratégiques induites par le progrès technique – l’Allemagne s’est bel et bien servi du submersible contre la Grande-Bretagne pendant les deux guerres mondiales « comme d’une arme qui juxtapose à l’espace traditionnel de la stratégie maritime un autre espace imprévu »12.

Dans le second texte, l’ »ennemi total » n’est pas (ou plus) le bolchevisme russe, contrairement à ce qu’on aurait pu penser à la lecture des textes antérieurs à 1937, mais l’Angleterre ; apparaît le véritable antagonisme, systématisé en 1941-1942 : l’opposition entre l’idéal allemand du « soldat » et l’idéal anglais du « bourgeois »13, l’opposition élémentaire entre la terre et la mer, c’est-à-dire entre les conceptions allemandes et les conceptions anglaises du droit, de la guerre et de l’ennemi.

En 1938, c’est dans Der Leviathan in der Staatslehre des Thomas Hobbes¼ que Carl Schmitt aborde certaines réflexions fondamentales, pleinement développées en 1941-1942 : primo, l’idée « hobbesienne » de l’État s’est réalisée sur le continent européen, principalement en France et en Prusse, mais pas en Angleterre ; secundo, le peuple anglais ayant refusé la monarchie absolue au moment de la révolution puritaine, la Grande-Bretagne est devenue une puissance mondiale sans les institutions caractéristiques de l’État (constitution écrite, codification législative du droit, fonction publique, armée permanente), mais grâce à la flotte et au commerce ; tertio, le droit international anglo-saxon n’a pas retenu la conception continentale de l’État et de la guerre, mais il a développé, à partir de la guerre maritime et commerciale, ses propres concepts de guerre et d’ennemi, qui ne distinguent pas entre combattants et non-combattants, et qui sont les seuls véritables concepts « totaux ».

En 1941-1942, les mythes bibliques (tirés du Livre de Job) du Léviathan (l’animal marin géant) et de Béhémoth (l’animal terrestre géant) – inversés par Hobbes -, assortis d’allusions à la Kabbale et au « Banquet du Léviathan » d’Isaac Abravanel14, sont le fil conducteur des textes du juriste, plus ou moins influencés par la Geopolitik de Ratzel, consacrés à l’opposition de la terre et de la mer. Cette opposition, avatar de la distinction ami/ennemi, est érigée en système « gnostique » d’interprétation de l’histoire mondiale, en tant que lutte des puissances maritimes et des puissances continentales, lutte résumée par la formule, empruntée à l’amiral Castex, « la mer contre la terre ».

L’essentiel dans cette confrontation, plus mythique qu’historique – Carl Schmitt n’est pas sans ignorer que l’opposition terre/mer est en réalité une dialectique de la terre et de la mer, de la puissance aéronavale et aéroterrestre, mais cette opposition, « politique » et non pas « naturelle », a un sens spécifique en 1941-1942, car elle porte sur la « guerre maritime mondiale » entre l’Allemagne et les Anglo-Américains -, concerne le tournant de l’histoire anglaise, au moment de la « révolution spatiale » des xvie et xviie siècles, à l’époque de la conquête du Nouveau Monde et des guerres de religion, tournant fondamental, spécifique et unique au monde, dont le juriste reparlera dans le Nomos der Erde¼ de 1950 : la décision révolutionnaire d’un passage élémentaire vers une existence maritime. L’Angleterre étant devenue l’héritière de la conquête européenne des océans par les privateers, la domination maritime britannique a été le fait fondamental de l’histoire moderne, la clef de voûte du nomos de la Terre, global et océanique, du xviie au xixe siècles, reposant sur la distinction terre/mer. Carl Schmitt a été fasciné par « l’élan grandiose »15 de l’Angleterre élizabéthaine vers le grand large, dont le résultat, la révolution industrielle, a provoqué un bouleversement plus profond que la notion continentale d’État, née elle aussi au moment de la « révolution spatiale » propre à l’avènement de la modernité.

La France a choisi l’État souverain, la Grande-Bretagne la liberté des mers. Le juriste examine simultanément les deux orientations « existentielles » des deux rivales de l’Allemagne en Europe. Durant le second conflit mondial, il pense que l’État, tout comme la distinction terre/mer, sont désormais caducs : avec la nouvelle « révolution spatiale » du xxe siècle, l’ancien nomos de la Terre s’effondre en même temps que sont révolues la dimension étatique ainsi que l’hégémonie mondiale britannique et ses méthodes indirectes de domination ; c’est l’Allemagne qui est la matrice d’un ordre nouveau, fondé sur les concepts de Grossraum et de Reich.

Dans les années 1950, Carl Schmitt passe de l’opposition à la distinction terre/mer, en tant que pivot de « l’ordre spatial » du jus publicum europæum, dont il se veut le « dernier théoricien », et il introduit la dialectique terre/mer dans la guerre froide entre l’Est et l’Ouest16.

L’hostilité envers la puissance maritime anglo-saxonne

La théorie schmittienne du droit international, politiquement fondée, relève d’un « nationalisme en acte » 17 dominé par la question de l’ennemi18. Le juriste allemand balance son hostilité entre l’Est et l’Ouest : si, de 1923 à 1936, l’ennemie véritable, avec laquelle il n’existe même pas de communauté de droit des gens, c’est la Russie soviétique – encore que la France, la Grande-Bretagne puis les États-Unis soient également des adversaires du Reich -, de 1937 à 1944 (voire 1950), ce sont les Anglo-Américains qui semblent devenir les ennemis véritables – l’opposition entre puissances continentales et puissances maritimes correspondant à l’antagonisme de « deux mondes irréductibles de conceptions juridiques opposées » 19.

En 1936, l’année des « Fronts populaires », de la guerre civile espagnole et de la campagne des sanctions internationales contre l’Italie (après l’invasion de l’Éthiopie), le projet, longtemps caressé, d’une coalition européenne dirigée par l’Allemagne contre l’URSS avait fait place, du fait de l’hostilité persistante de Londres et de Paris, à la constitution du triangle Berlin-Rome-Tokyo, orienté aussi bien contre Moscou que contre les puissances occidentales.

Si la recherche de l’amitié italienne est une option partagée par Carl Schmitt et la Wilhelmstrasse, la question de l’ennemi désigné révèle à la fois la particularité de la position du juriste après 1937 et aussi une certaine interprétation de l’évolution de la politique étrangère allemande. En 1937, alors que l’OKW met l’accent sur le réarmement naval, Hitler souhaite intégrer la Grande-Bretagne à un bloc anticommuniste Allemagne-Italie-Japon-Pologne et jouer les tensions anglo-italiennes et anglo-japonaises pour peser sur Londres ; mais, après la crise de Munich, il ne croit plus à l’alliance britannique et la Grande-Bretagne apparaît comme une adversaire inconciliable, évolution confirmée après le coup de Prague de mars 1939. C’est cette orientation anti-anglaise que Carl Schmitt adoptera.

Mais, pour Hitler, si l’Angleterre devient l’adversaire principale, c’est parce qu’elle refuse de laisser à l’Allemagne « les mains libres à l’Est » : l’Union soviétique demeure l’ennemie irréductible, et la conquête d’un Lebensraum à l’Est l’objectif ultime (qui mobilisa 70 % de la Wehrmacht).

Le juriste garde le silence sur l’URSS, avant, pendant et après la période août 1939-juin 1941 : elle n’apparaît ni en tant qu’amie – il ne se réfère pas à l’idée haushoferienne d’un « bloc continental » Allemagne-Russie-Japon dirigé contre la domination mondiale anglo-saxonne – ni en tant qu’ennemie – lorsqu’il vient en France occupée, il n’appelle pas à une croisade européenne contre le bolchevisme, mais il s’en prend à la Grande-Bretagne20. Comment expliquer cette attitude21 ?

On peut émettre l’hypothèse suivante. L’Union soviétique ne saurait être une amie, mais l’Allemagne ne doit désigner et combattre qu’un seul ennemi – « n’est-ce pas un signe de déchirement intérieur d’avoir plus d’un seul ennemi réel ? » 22 ; et cet ennemi, pense Carl Schmitt, c’est décidément l’Angleterre, qui a refusé la main tendue par le Reich, qui lui a déclaré la guerre le 3 septembre 1939 – entraînant une France hésitante et appelant l’Amérique à sa rescousse -, qui refuse une domination allemande sur une Europe – alors qu’elle-même exerce une domination planétaire – ; l’URSS, elle, le 23 août 1939, avait accepté un modus vivendi avec l’Allemagne ainsi qu’un partage des zones d’influence en Europe orientale.

Certes, Barbarossa a mis aux prises deux ennemis absolus, mais le juriste désapprouve la guerre sur deux fronts : l’Allemagne aurait dû s’en tenir à la lutte contre l’Angleterre – la véritable rivale – et orienter ses efforts du côté de la mer – ce que n’a pas compris Hitler. Les textes de 1941-1942 n’exhortent-ils pas les Allemands à se tourner vers le grand large – la mer élève à la puissance mondiale, disait Ratzel – et à accéder à une vision océanique et planétaire de la stratégie, de la politique et du droit ? La bataille de l’Atlantique n’a-t-elle pas été aussi décisive que la campagne de Russie, les deux grands « fronts » de la Seconde Guerre mondiale ?

L’hostilité à l’encontre de la Grande-Bretagne et la succession de l’Empire britannique déterminent l’intérêt passionné que Carl Schmitt porte, en 1937-1944, à l’opposition terre/mer – en tant qu’allégorie, empruntée à Mackinder, de l’antagonisme entre l’Allemagne et l’Angleterre puis l’Amérique. Cet antagonisme, on le retrouve A) dans le contraste entre la guerre terrestre continentale et la guerre maritime anglaise, B) dans le conflit entre le Grossraumordnung et l’impérialisme anglo-saxon, C) dans l’opposition entre la souveraineté de l’État et les méthodes de l’indirect rule, D) dans la contradiction américaine entre la doctrine Monroe « authentique » et l’universalisme d’une puissance maritime mondiale. Enfin, E) la conquête britannique des mers, matrice de l’ère techno-industrielle, est associée à une réflexion – antijudaïque – sur le « sens de l’histoire ».

a) D’après Carl Schmitt, l’histoire européenne est dominée par le contraste entre la guerre sur terre et la guerre sur mer23.

Sur terre, l’État souverain est le sujet du droit international ; la guerre y est « juste » dès lors qu’elle est une guerre entre États détenteurs du jus belli ac pacis, livrée par des armées étatiques régulières s’affrontant en rase campagne ; les adversaires en présence sont des militaires, la population civile reste en dehors des hostilités et n’est pas traitée en ennemie aussi longtemps qu’elle ne participe pas aux combats.

À l’opposé, la guerre sur mer n’est pas une guerre entre militaires, une « relation d’État à État », parce qu’elle s’attaque au commerce et à l’économie de l’adversaire, et qu’elle considère comme ennemi non seulement l’adversaire en armes, mais aussi tout ressortissant de l’État belligérant, et même toute personne ou État neutre qui entretient des relations économiques avec lui ; les méthodes (« totales ») de la guerre maritime sont dirigées aussi bien contre les combattants que contre les non-combattants : le blocus frappe indistinctement l’ensemble de la population du territoire visé, et le droit de prise permet de s’emparer de la propriété privée de l’ennemi et même des neutres. La guerre maritime « anglaise » a ainsi forgé, imposé et entériné un système complet de droit international et des concepts spécifiques de guerre et d’ennemi : elle est « totale » au sens où elle est susceptible d’une hostilité totale, non seulement parce qu’elle rejette la distinction, propre à la guerre sur terre, entre combattants et non-combatttants, mais aussi parce qu’elle développe, pour le compte d’un impérialisme « libéral » et au nom d’une idéologie « humanitaire » ou d’une certaine « philosophie de l’histoire », une doctrine de la guerre « juste » qui assimile l’ennemi à un criminel et rompt l’égalité juridique et morale des belligérants24.

Ce dualisme fondamental du droit de la guerre, au double sens du jus ad bellum et du jus in bello, et par conséquent du droit des gens (celui-ci étant un jus belli ac pacis), procède de deux conceptions diamétralement opposées de l’ordre spatial, fermé sur terre (domaine des États souverains territorialement délimités), ouvert sur mer (espace unique et illimité « libre », staatsfrei). Pour Carl Schmitt, en 1941-1942, il n’y a pas un « droit international », mais « deux droits internationaux sans rapport entre eux » 25, ayant chacun sa propre conception du droit, de la guerre et de l’ennemi, et dont l’opposition reflète celle de deux univers politiques, juridiques et moraux, l’un privilégiant la puissance visible de l’État et l’autre, les méthodes indirectes de domination. « La terre et la mer sont devenues étrangères l’une à l’autre »26 : l’opposition entre l’esprit prussien et l’esprit anglais, systématisé par Spengler en 191927, a atteint son degré extrême d’intensité avec le conflit mondial. L’hostilité de Carl Schmitt à l’égard de la Grande-Bretagne est particulièrement nette lorsqu’il se tourne vers Ratzenhofer, le maître autrichien de la science militaire : celui-ci tire « une conclusion dont toute l’importance ne se manifeste qu’aujourd’hui [en 1941-1942]. Il dit en effet qu’une puissance maritime [l’Angleterre] qui ne respecte pas, sur mer, les biens des autres États, ne peut prétendre, après un débarquement éventuel, que la propriété et les biens possédés par ses citoyens soient respectés sur son propre sol » 28. Delenda Carthago est¼ 29

B) Avec le déclin – déjà diagnostiqué par Ratzel30 – de l’Empire britannique, c’est un nouveau nomos de la Terre qui s’annonce, un Grossraumordnung qui doit permettre à l’Allemagne de conserver sa puissance spirituelle face aux tenants du One World et qui est précisément dirigé contre un Commonwealth dispersé sur l’ensemble du globe. Pour Carl Schmitt, qui incorpore « l’analyse spatiale » (Raumforschung) à sa réflexion juridique, la reformulation, par la dynamique techno-économique, de la relation entre l’espace, le droit et la puissance politique, bref, la « révolution spatiale » du xxe siècle, signalée par les mutations technologiques et les conquêtes allemandes, impose un nouveau partage du monde et un nouvel ordre international fondé sur la notion d’Empire et opposé au concept périmé du droit interétatique aussi bien qu’à l’universalisme de l’International Law. La théorie du Grossraum, notion de géopolitique que le juriste transforme en principe de droit des gens, s’inspire de la « doctrine Monroe initiale » – c’est-à-dire la conception d’un grand espace délimité sous hégémonie à l’intérieur duquel est interdite l’ingérence des puissances étrangères à l’espace –31, laquelle est l’antithèse de la « doctrine de la sécurité des voies de communications » de l’Empire britannique.

Tandis qu’un âpre conflit oppose le Japon et les États-Unis en Asie orientale dans les années 1930, théâtre d’une lutte intellectuelle particulièrement intense autour de la doctrine Monroe – invoquée par Hitler pour la Mitteleuropa en avril 1939 -, un conflit tout aussi aigu met aux prises l’Italie et la Grande-Bretagne en Méditerranée. Le souci fondamental des Britanniques depuis 1919 est de contrecarrer la formation d’une Grande Italie eurafricaine qui pourrait menacer les routes de l’empire en Méditerranée en faisant de cette mer une sorte de « grand espace maritime » ; à l’inverse, les communications de Rome avec l’étranger gardent un caractère névralgique, car, en verrouillant Gibraltar, Malte et Suez, la Grande-Bretagne pourrait étrangler l’Italie alors que celle-ci n’a pas accès aux axes d’approvisionnements britanniques extérieurs à la Méditerranée. Le conflit anglo-italien révèle l’importance extrême que Londres accorde à la sécurité des lignes de communications maritimes : les Britanniques ne pensent pas en termes d’espaces mais en termes de routes et de voies de communications. Comme l’écrivait Ratzel, « l’histoire des puissances commerciales offre des cas typiques de politique non territoriale »32.

L’ethos juridique coordonné à un empire étendu dans le monde entier tend inévitablement à un type d’argumentation universaliste, justifiant une pratique d’intervention motivée par la configuration géographique du Commonwealth et par les intérêts du capitalisme anglo-saxon. Le « système de droit international des canaux, détroits et voies maritimes interocéaniques », relatif à Suez, Panama, Kiel, Gibraltar, Aden ou Singapour, élaboré par les Britanniques, ou encore les réserves ajoutées au pacte Briand-Kellogg par Chamberlain, selon lesquelles Londres conserve le droit d’user de la légitime défense en cas de menace sur la sécurité des Lignes de communications maritimes de l’empire, témoignent de la transformation en institution juridique d’un système de domination politique basé sur la liberté des communications et le droit d’intervention dans les espaces traversés par ces communications. Derrière l’argumentation anglaise apparaît la relation caractéristique entre l’International Law et les intérêts impérialistes d’une puissance maritime et marchande : exemple-type, souligne Carl Schmitt, de la coordination inévitable entre la façon de penser le droit des gens et une certaine forme d’existence politique « libérale ». Mais la division du globe en grands espaces imposée par une Allemagne disposant de l’avion et du sous-marin – qui remettent en cause la suprématie maritime britannique et transforment le rapport de l’homme à l’océan – pousse au démembrement d’un empire dispersé sur tous les continents, interférant dans les sphères d’influence des autres puissances, et dont l’existence est opposée au « sens (¼ ) de l’actuel conflit mondial » pour un nouvel ordonnancement géo-planétaire33, le Reich devant, « cette fois » 34, l’emporter sur la Grande-Bretagne35.

C) En optant pour la mer et en se détournant du continent, l’Angleterre, petite île située au nord-ouest de l’Europe, a instauré une suprématie mondiale fondée sur la domination des océans du globe, et est devenue le centre d’un empire planétaire qui a imposé à l’humanité ses propres conceptions du droit, de la civilisation et de l’éthique. Ayant opté pour l’élément marin, l’Angleterre, poursuit Carl Schmitt, n’est pas devenue un « État » – « l’Angleterre n’a pas de Constitution nationale, au sens d’un statut national de l’État anglais », écrit Maurice Hauriou36, car l’histoire anglaise est dominée depuis le xvie siècle par une prodigieuse expansion maritime, commerciale et coloniale. C’est parce que « le sens mythologique lui fait complètement défaut » 37 que Hobbes utilise l’image du Léviathan, l’animal marin géant, pour désigner une construction étatique qui ne s’est pas réalisée outre-Manche mais sur le continent européen ; c’est Béhémoth, l’animal terrestre géant, qu’il aurait dû prendre pour symbole de l’État, car l’État est un ordre lié à la terre et à la territorialité.

L’Angleterre exerce sa « souveraineté » sur le monde grâce à la « liberté » des mers qui lui permet de contrôler indirectement le commerce et l’économie. Si une hégémonie continentale paraît insupportable, on s’est habitué à la domination mondiale des océans et des marchés par les Britanniques. Cette domination s’appuie 1) sur les forces de la society, 2) sur les méthodes de l’indirect rule, et 3) elle repose sur un destin maritime permettant d’envisager le transfert de la métropole du Commonwealth de l’Angleterre vers d’autres parties du monde -ce que Carl Schmitt appelle : le « désamarrage » (Entankerung) de l’île.

1) L’Empire britannique n’est pas l’œuvre d’une organisation étatique et il ne constitue pas une organisation d’État(s) ; les conceptions valables sur le continent, les systèmes construits autour du concept d’ »État », ne peuvent ici trouver leur application. Ce sont des privateers (personnes faisant de la belligérance maritime une affaire privée), des compagnies commerciales ou des émigrants, qui ont créé cet empire d’outre-mer, sans, voire contre, l’ »État ». L’essentiel, du point de vue politique et « philosophico-historique », c’est que l’expansion anglaise a été celle des forces de la society, forces plus ou moins liées à la révolution puritaine qui ont cherché dans l’expansion maritime et coloniale un moyen d’échapper à l’État. Pour la vision du monde anglaise, l’État et la politique représentent le mal, tandis que la société et l’économie s’identifient au progrès. Cette interprétation du monde et de l’histoire, aboutissant au commerce et au marché « libres », c’est-à-dire affranchis de l’État, a pour « résultat concret (¼ ) de faire du capitalisme anglo-saxon le maître du monde » 38, en même temps que le garant de la paix mondiale, la suprématie économique des Anglo-Saxons les autorisant à mettre la guerre – c’est-à-dire tout perturbateur – « hors la loi ».

2) La structure de cet empire supporté par une society est à ce point spécifique qu’il est impossible, selon Carl Schmitt, de parler de « construction » ou de « constitution » pour qualifier les méthodes anglaises de domination, car ces notions sont trop liées à la terre et à la territorialité. Ce sont les voies-et-moyens de la puissance indirecte, de l’indirect rule, permettant de subvertir l’État, qui correspondent à la « souveraineté » anglaise, à l’action de la mer sur la terre. Aux xviiie, xixe et xxe siècles, l’Angleterre a ainsi utilisé les méthodes de la potestas indirecta – autrefois dénoncée par Hobbes – 39 non seulement outre-mer, mais aussi sur le continent européen. Le juriste allemand prend successivement l’exemple a) de la franc-maçonnerie, b) du constitutionnalisme libéral et c) de la Société des Nations.

a) Au xviiie siècle, les loges maçonniques, qui exerçaient depuis Londres leur action sur l’ensemble des capitales du continent, furent l’un des vecteurs par lesquels la Grande-Bretagne domina le monde : la puissance de ces sociétés secrètes – moyen d’influencer une opinion « publique » prétendue « libre » – expliqua largement le succès des écrits subversifs des philosophes des Lumières.

b) Au xixe siècle, ce furent les courants libéraux et constitutionnels qui devinrent les véhicules de l’influence anglaise chez les peuples européens. Du point de vue de la politique internationale, le constitutionnalisme signifiait que, dans l’État neutre libéral, l’économie et la presse (c’est-à-dire la formation de l’opinion publique) étaient des sphères indépendantes de l’État, qu’elles étaient affaires d’entrepreneurs privés qui se rencontraient, au-delà des frontières de l’État, sur un marché intenational « libre » et dans une presse internationale « libre » – en réalité dominés par la Grande-Bretagne.

c) Au xxe siècle, la Ligue de Genève, de 1919 à 1933, fut une tentative d’organisation universelle des méthodes indirectes de l’hégémonie anglaise ; les sanctions économiques et financières, la discrimination morale et l’état de guerre latents sous des apparences de paix furent les instruments d’une politique destinée à étrangler l’Allemagne, l’Italie et le Japon, les trois puissances désignées comme « agresseurs » car elles remettaient en cause le statu quo.

3) Parce qu’elle a choisi un destin maritime et qu’elle a édifié un Commonwealth disséminé aux quatre coins du globe, la Grande-Bretagne n’est plus que le centre – mobile – d’un empire mondial thalassocratique, dont le siège peut se transporter au-delà des mers. L’idée d’un tel déplacement n’est pas apparue pour la première fois en 1939-1941, « même si la situation désespérée de l’Angleterre lui donne un regain d’intérêt et d’actualité » 40, mais elle a été exposée, dès 1847, par Disraéli lui-même, le fondateur de l’Empire des Indes, qui envisageait explicitement de transférer de Londres vers Delhi la capitale de l’Empire britannique. Reine des océans, l’île d’Angleterre ne fait plus partie de l’Europe et sa destinée n’est plus liée à celle de l’Europe, conclut le juriste : elle a désormais rejoint l’Amérique41.

D) Pour Carl Schmitt, le sens de la guerre mondiale, en tant que « première guerre d’organisation de l’espace planétaire » 42, ne s’acquiert pas dans la lutte contre la Russie de Staline, mais dans la lutte contre l’Amérique de Roosevelt. Aussi s’attache-t-il 1) à démontrer la « trahison » de l’esprit de la doctrine Monroe par l’idéologie de l’impérialisme, 2) à élucider la signification historique de l’entrée en guerre des États-Unis en 1941, 3) à souligner la « contradiction » entre le principe « grand spatial » de ladite doctrine et la prétention à succéder à l’Empire britannique.

1) Le juriste allemand a vu dans la doctrine Monroe la préfiguration du Grossraumordnung : elle constitue la première déclaration de l’histoire du droit des gens qui pose le double principe du grand espace et de l’exclusion des puissances étrangères à cet espace, dans lequel la puissance hégémonique veille à l’intégrité et à l’indépendance des États sur la base de leur homogénéité politique (droit d’intervention délimité).

Mais la doctrine a connu un développement dialectique : elle a d’abord servi, avec l’appui de la Grande-Bretagne, à mettre le continent américain à l’abri des interventions des monarchies européennes de la Sainte Alliance et à faire de Washington le champion du régime républicain établi dans le Nouveau Monde, puis à soumettre les États de l’hémisphère occidental à l’hégémonie nord-américaine, enfin, combinée avec le pacte Kellogg et la doctrine Stimson – qui réserve aux États-Unis le droit de reconnaître ou pas les changements politiques ou territoriaux et, partant, le droit d’intervenir ou pas dans le monde entier -, à justifier l’ingérence, le droit de regard et les initiatives de « police » des États-Unis dans le reste du globe, bref, à légitimer la prétention de Washington au rôle d’arbitre international.

L’évolution de la doctrine Monroe procède de la relation spécifique entre l’impérialisme économique et l’universalisme politico-juridique impulsés par Th. Roosevelt, Wilson et F.D. Roosevelt, qui métamorphosèrent un principe de délimitation des espaces en une doctrine d’intervention mondiale et d’universalisation des conflits au nom de l’idéologie de la démocratie libérale et des conceptions s’y rattachant, liberté des mers, libre échange, commerce et marché « libres », autant de vecteurs de l’hégémonie anglo-saxonne. D’une conception panaméricaine, la doctrine Monroe est finalement devenue le paravent d’une idéologie supranationale et d’une politique d’ingérence, et l’instrument de la pénétration du capitalisme anglo-saxon sur les marchés d’Europe et d’Asie – la doctrine de 1823 se faisant en 1915 « politique de la porte ouverte » en Chine face aux prétentions du Japon.

2) L’article de 1942 : « Beschleuniger wider Willen oder : Problematik der westlichen Hemisphäre », est une sorte de mise au point sur l’entrée des États-Unis dans le conflit mondial après l’attaque japonaise sur Pearl Harbor et la déclaration de guerre de l’Axe43.

D’après Carl Schmitt, qui entend conjurer l’idée répandue selon laquelle le potentiel militaro-économique et a fortiori l’intervention militaire des États-Unis suffiraient à décider de l’issue des hostilités, Washington a l’ambition d’assurer la succession de l’Empire britannique afin de maintenir l’hégémonie mondiale anglo-saxonne, projet qui était celui de l’amiral Mahan. Sur la base de la communauté de langue, de culture et d’idéal politique, cet auteur envisageait une « réunification » des puissances anglo-américaines afin de reconduire la suprématie maritime anglo-saxonne : il appartient à l’Amérique – « la plus grande île », adaptée aux dimensions planétaires modernes, ouverte sur l’Atlantique et le Pacifique – de prendre le relais d’une Angleterre ayant amorcé son déclin. Disraéli songeait à déplacer le siège de l’Empire de Londres à Delhi ; Mahan, lui, souhaite une translatio imperii – scellée par Churchill et Roosevelt à travers la Charte de l’Atlantique de 1941 – de la Grande-Bretagne vers les États-Unis.

L’amiral américain entend sauvegarder l’héritage anglais dans un contexte radicalement nouveau, qui voit s’effondrer les rapports traditionnels entre la terre et la mer ; il a pressenti les formidables mutations spatiales du xxe siècle, dues au développement technique et industriel, mais sa pensée, observe Carl Schmitt, reste dominée par les idéaux et les schémas anciens hérités de la puissance britannique : marché mondial libre, commerce libre et liberté des mers, lesquels confèrent aux Anglo-Saxons « le plus fabuleux de tous les monopoles, celui des gardiens de la liberté de la Terre entière »44. Sa doctrine exprime un souci conservateur de sécurité géopolitique qui ne saurait résister au « sens ordonnateur et unificateur »45 d’une guerre mondiale précisément dirigée contre l’universalisme anglo-américain, et dont le caractère exceptionnel tient à ce qu’elle ouvre la voie à un ordre planétaire de grands espaces, qui met fin à la domination maritime mondiale anglo-saxonne.

3) Les États-Unis peuvent-ils amener la décision dans cette guerre d’organisation de l’espace du globe ? Sur le plan militaire, au moment où écrit le juriste (avril 1942), le Japon a incontestablement remporté une série de victoires sur les Anglo-Américains et montré « la force irrésistible de l’idée moderne de grand espace »46. L’Amérique est condamnée à la défaite car a) elle est déchirée par ses « contradictions intérieures », b) et elle se heurte au « sens de l’histoire ».

a) Washington voudrait jouer sur les deux tableaux : celui des grands espaces (dans l’hémisphère occidental) et celui de l’universalisme (en héritant de la suprématie maritime anglaise) ; il voudrait succéder à l’Empire britannique tout en gardant la haute main sur le continent américain. Cette absence de décision, illustrée par la contradiction grandissante entre la doctrine Monroe et les intérêts du capitalisme mondial, ou encore par l’hésitation entre l’absence officielle et la présence effective (en Europe après 1919), la neutralité et l’intervention (de 1935 à 1941), ne pourra éviter aux États-Unis d’être confrontés à « l’alternative mondiale qui appelle aux engagements ultimes et aux sacrifices extrêmes »47 : Grossraum ou universalisme ?

b) En devenant le légataire de Londres, Washington s’est soumis à la logique qui a régi l’existence politique de « l’ancien Empire britannique » : celui-ci a assumé depuis un siècle le rôle de « grand retardateur de la marche de l’histoire », le rôle de Kat-echon 48, et il s’y est trouvé comme enchaîné. L’Amérique deviendra-t-elle un catéchonte ? Non, car elle entend rester à l’avant-garde de la nouveauté et de l’avenir, demeurer le « Nouveau Monde » par opposition à la vieille Europe « jetée à la poubelle de l’histoire » 49 ; c’est pourquoi Roosevelt aura le destin d’un « accélérateur involontaire ». En 1942, le sens de l’histoire – problématique qui est au cœur des préoccupations schmittiennes à l’époque – semble encore favorable à l’Allemagne : celle-ci est porteuse d’un nouveau nomos de la Terre, tandis que les puissances anglo-saxonnes, confrontées à une « révolution spatiale » qui rend caduque leur domination maritime, tentent de freiner le cours « inexorable »50 des événements51.

E) Grande puissance maritime, l’Angleterre fut aussi la grande puissance industrielle, devançant toutes les autres nations : la révolution industrielle a été impulsée outre-Manche, car la révolution industrielle, écrit Carl Schmitt à la suite de Hegel52, est coordonnée à une existence maritime, laquelle a un tout autre rapport à la technique que l’existence terrestre53. Le machinisme est la conséquence de la décision anglaise de se tourner vers le grand large. L’Angleterre maritime a été ainsi à l’origine du saut ultérieur vers la totale « dé-localisation » ou « dé-territorialisation » de la technique moderne, dont le présage fut, selon le juriste, l’Utopie – terme hautement significatif – de Thomas More, livre prophétique rédigé en 1516 annonçant, avec « une conception nouvelle et fantastique de l’espace »54, la formidable possibilité d’une abolition de toute « territorialité », livre qui préfigure l’ère industrielle « a-topique » amorcée en Angleterre au xviiie siècle55, ère du progrès technique propice aux « utopies intellectuelles sur fond de paradis terrestres »56.

Le « secret » de la domination mondiale britannique, c’est qu’elle s’allia à l’idéal du One World  57, c’est-à-dire à la philosophie de l’histoire axée sur la foi dans le progrès d’une humanité civilisée. Carl Schmitt associe la conquête des océans à une « philosophie gnostique »58 où il pose la question hégélienne du sens ultime de l’histoire. L’Angleterre et le judaïsme – qui s’unissent dans la figure de Disraéli, laquelle fascinait le juriste – sont au centre de cette problématique. La symbiose qui a correspondu à « l’esprit du monde » (Hegel) et à la « philosophie de l’histoire » (Marx) a été la combinaison de l’impérialisme britannique et de l’universalisme juif, déclarait Carl Schmitt au jeune Nicolas Sombart : la puissance maritime anglo-saxonne – qui s’identifie au droit, à la civilisation et à l’humanité – et la vision juive d’un État universel – qui correspond à l’ambition « mondialiste » d’un peuple « apatride » et « cosmopolite »- se sont imbriquées pour former un projet englobant le monde entier, projet en accord avec le sens supposé du « progrès » et qui désigne l’Allemagne, mise hors la loi et hors l’humanité, comme un obstacle à éliminer – la guerre trouvant sa justification dans le sens supposé de l’histoire59.

L’avènement d’un nomos océanique et global de la Terre

Après la Seconde Guerre mondiale et l’administration interalliée de l’Allemagne (1945-1949), les travaux de Carl Schmitt sur l’Angleterre et la mer, et plus généralement son oeuvre antérieure de droit international, sont intégrés à la vaste « rétrospective historique (¼ ) du jus publicum europæum »60 qui fait l’objet du Nomos der Erde, ainsi qu’à ses textes sur l’ordre mondial et la guerre froide.

Dans la situation d’un « vaincu » 61, interrogé à Nuremberg62, exclu de l’Université, contraint à la méditation solitaire et au plaidoyer pro domo 63, le juriste allemand ne désigne plus explicitement d’ennemi, mais son éloge du jus publicum europæum – où il passe de l’opposition à la distinction terre/mer, où il écarte les concepts d’ »État total », de Grossraum et de Reich, où il souligne les notions d’État et d’équilibre européen – est un moyen détourné de disculper l’Allemagne et d’accuser les Alliés, principalement les Américains, d’avoir déchaîné, au nom de la « guerre juste », une guerre totale qui a sapé le jus in bello et détruit le droit des gens européen64.

A) La « révolution spatiale » des xvie et xviie siècles, au moment des Grandes Découvertes, de la conquête du Nouveau Monde et des guerres de religion, puis B) le triomphe du principe de la liberté des mers, par opposition à la souveraineté de l’État, principe imposé par la Grande-Bretagne, héritière de l’élan marin des peuples protestants, ont permis C) la fondation d’un nouveau nomos de la Terre, celui du jus publicum europæum, remis en question par D) la nouvelle « révolution spatiale » du xxe siècle, qui voit E) le conflit Est/Ouest succéder au conflit entre l’Allemagne et les Anglo-Saxons.

A) L’idée centrale de Carl Schmitt, développée dans Land und Meer 65, est que les conceptions que se font les peuples de la politique, du droit, de la guerre, sont enracinées dans les modalités de leur relation à l’espace. Les grandes césures de l’histoire font apparaître des formes, échelles et dimensions nouvelles de la configuration politique, en même temps qu’une nouvelle conscience du monde, pouvant aller jusqu’à une modification de la structure même de la notion et de la perception de l’espace. On peut alors parler de « révolution spatiale » : « Là se trouve le véritable noyau de la mutation globale, politique, économique et culturelle qui s’effectue alors » 66.

La transformation la plus profonde et la plus lourde de conséquences de l’histoire universelle, sur laquelle le juriste revient constamment, a coïncidé avec les Grandes Découvertes des xvie et xviie siècles, qui engendrèrent un « nouveau monde » au sens le plus audacieux du terme : cette première révolution authentique de l’espace, à l’échelle planétaire, bouleversa la conscience globale des peuples européens, puis de toute l’humanité. La découverte de nouveaux horizons et la reconnaissance du globe terrestre entraînèrent une révolution spirituelle dans la conception de l’univers, mutation proprement métaphysique qui accompagna l’extension géographique du monde connu. La gigantesque redistribution territoriale consécutive à l’expansion maritime de l’Europe n’est que l’aspect le plus tangible du changement que suggère l’expression « révolution spatiale » : le « rationalisme occidental » ou l’avènement de la « modernité » relève de ce tournant, qui correspondit, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, à une mesure scientifique de la Terre entière.

La « révolution spatiale » des xvie et xviie siècles se traduisit par une formidable appropriation coloniale, car l’ère des « découvertes » fut en réalité l’ère des conquêtes européennes : traitant les territoires des peuples indigènes en res nullius, Portugais, Espagnols, Français, Néerlandais et Anglais s’affrontèrent pour le partage des nouveaux espaces outre-mer – les Allemands, eux, regrette Carl Schmitt, furent écartés de cette conquête et entraînés de l’extérieur dans l’affrontement mondial des puissances conquérantes, catholiques ou protestantes, de l’Ouest européen, le vieux Reich s’engonçant dans ses divisions confessionnelles et kleinstaatlich. Les conflits entre Européens, d’autant plus intenses que la lutte pour la possession des terres nouvelles était aussi une lutte entre la Réforme et la Contre-Réforme – les puissances protestantes mais aussi la France contestant les titres, concessions et lignes de partage accordés à Madrid et Lisbonne par le pape à Tordesillas -, s’effacent pourtant devant ce fait fondamental : « La commune conquête européenne du Nouveau Monde »67. Chacun des conquérants invoqua sa mission chrétienne puis, au xixe siècle, sa mission civilisatrice : ces justifications de l’acquisition territoriale sont à l’origine du droit des gens classique, fondé sur la distinction entre peuples européens-chrétiens, formant une « famille de nations », et peuples non-européens et non-chrétiens, exclus de la communauté juridique internationale et non pas sujets, mais objets du droit des gens68.

B) Les écumeurs des mers, baleiniers69, pirates huguenots, « gueux de mer » néerlandais, flibustiers et boucaniers de la Jamaïque et des Caraïbes, corsaires britanniques, formèrent l’avant-garde de l’élan des peuples européens vers les océans, au moment de la découverte puis de la conquête du Nouveau Monde.

Leur épopée, maritime mais aussi technique – c’est l’époque où apparaît le grand voilier pourvu de vergues et armé de canons, qui inaugure un âge nouveau de la navigation et du combat naval -, a été d’une extraordinaire ampleur, souligne le juriste allemand : ils furent les agents historiques de la grande décision en faveur de la mer. Dans une période de transition du droit de la belligérance où la guerre n’était pas encore considérée comme l’affaire exclusive de l’État, les privateers, ayant tous un ennemi commun – l’Espagne catholique – participèrent à un grand front de l’histoire universelle, celui du protestantisme mondial d’alors contre le catholicisme mondial d’alors ; ils acquirent une importance considérable en portant les premiers coups à la puissance maritime et au monopole commercial espagnols. Leur époque héroïque, de 1550 à 1713, soit du début de la lutte des puissances protestantes contre l’Espagne jusqu’à la paix d’Utrecht, marqua ainsi l’émergence de l’élément marin dans l’histoire mondiale.

Les guerres de religion, dans le contexte de la conquête du globe, prirent leur véritable dimension à la lumière de l’opposition qui apparut alors : l’opposition de la terre et de la mer, qui révéla les « antagonismes profonds » et les « véritables relations ami/ennemi »70. La distinction ami/ennemi qui servit de pivot à l’ensemble de la politique mondiale fut le conflit tranché entre jésuitisme (hispanique) et calvinisme (anglo-néerlandais) -bien qu’elle constituât le berceau de la Réforme, l’Allemagne, divisée entre catholiques et luthériens, ne prit pas parti dans ce conflit, pas plus que la France, qui neutralisa ses clivages confessionnels par une « laïcisation » du droit et de l’État71. Reprenant l’idée de Max Weber ou de Spengler, Carl Schmitt voit une complicité géopolitique entre le calvinisme institué et les énergies maritimes européennes, lesquelles trouvèrent une assise spirituelle dans la doctrine de la prédestination : les fronts religieux de l’époque portant en eux l’antagonisme de forces élémentaires, le calvinisme fut la nouvelle religion agonale, la foi adaptée à l’élan marin, c’est pourquoi elle devint la confession des Huguenots, des insurgés néerlandais et des puritains anglais, ponctuant leur percée maritime.

La redistribution de l’espace du globe a aussi concerné la mer et non seulement la terre : la conquête britannique des océans a formé la clef de voûte du premier ordonnancement planétaire de l’espace, dont le principe central fut la distinction entre la terre et la mer.

Comment la Grande-Betagne est-elle devenue maîtresse des océans ? C’est dans la seconde moitié du xvie siècle que les Anglais, bien après les Portugais, les Espagnols, les Français ou les Néerlandais – qui demeurèrent longtemps les leaders incontestés de la construction navale et de la navigation -, se hissent au niveau de leurs concurrents. La reine Elizabeth apparaît comme l’instigatrice de l’expansion maritime anglaise – c’est elle qui engagea la lutte contre l’Espagne, qui encouragea la course et qui accorda les privilèges à la Compagnie des Indes -, et c’est sous son règne que l’Angleterre devint un pays riche où confluait le butin légendaire des corsaires. Ce ne sont pourtant pas les souverains anglais des xvie et xviie siècles – guère conscients de la révolution planétaire qui se déroule, ni du tournant historique vers la mer – mais les privateers, et eux seuls, souligne Carl Schmitt, qui parvinrent à la décision en faveur de l’élément marin et qui réalisèrent la vieille prophétie anglaise du xiiie siècle, que le juriste aime citer : « Les enfants du Lion se transformeront en enfants de la mer ». Ce sont eux qui, après avoir contribué à la défaite de Madrid, permirent à l’Angleterre de surclasser tous ses rivaux, Français ou Néerlandais, dans le combat décisif pour la maîtrise des océans.

Le Portugal, l’Espagne, la France ou les Pays-Bas conservèrent ou acquirent de vastes empires coloniaux, mais ils perdirent le contrôle des mers et des lignes de communications maritimes, détenu par Londres. Si l’Angleterre l’a emporté, c’est parce que, à un moment où il fallait choisir entre la terre et la mer -alternative qui « ne s’était jamais posée dans l’histoire universelle avec cette profondeur dans l’opposition », car pour la première fois, cette opposition n’apparaissait plus sous l’aspect de la lutte pour une mer intérieure, mais dans l’horizon océanique et planétaire du globe72 -, elle a « transposé toute son existence collective de la terre à la mer » 73. A contrario, la Hollande dut renoncer à l’expansion ultramarine pour se défendre sur terre contre Louis XIV. La France ne suivit pas le grand élan maritime des Huguenots, elle resta un pays romain et, en prenant parti pour le catholicisme et l’État souverain, elle choisit par là même la terre contre la mer, choix confirmé lorsque le roi congédia Colbert, puis lors des longues luttes coloniales du xviiie siècle contre l’Angleterre à l’issue desquelles la France, menacée sur le continent, perdit les Indes et le Canada. Quant à l’Allemagne, son potentiel hérité de la Hanse disparut dans les guerres de religion et dans la misère politique du vieil Empire.

L’Angleterre a choisi le grand large, mais cette décision n’en fut pas moins longue et hésitante. À cet égard, la question cruciale fut celle de la liberté des mers. Carl Schmitt en donne le résumé suivant.

Dans la longue controverse sur l’ouverture ou la fermeture des mers – la séculaire « guerre des livres », comme l’appelle Ernest Nys74 -, les auteurs d’outre-Manche combattirent généralement des deux côtés, d’une part en faisant valoir à leur profit, contre les prétentions au monopole affichées par les Portugais et les Espagnols, le principe de la liberté des mers et du commerce (le liberum commercium déjà défendu par Vitoria ou Vasquez Menchaca), d’autre part en revendiquant, contre les Français et les Néerlandais, les mers voisines et adjacentes comme un dominium anglais. Grotius a été considéré comme le pionnier de la liberté des océans, en raison du chapitre « Mare liberum » qu’il inséra dans son traité sur le droit de prise – écrit en 1605, il ne parut qu’en 1868 ! – rédigé à la demande de la Compagnie hollandaise des Indes, jusqu’à ce que la révision opérée dans les milieux jus-internationalistes au tournant du xxe siècle75 montre la dette de ce prétendu « fondateur » du droit des gens à l’égard de Gentili ou des scolastiques espagnols. De fait, le résultat auquel aboutit le principe de la liberté des mers, après 1713, est très différent de l’image qu’en donne Grotius en 1605. Son opuscule dut sa célébrité, par contre-coup, au Mare clausum de Selden, ouvrage écrit en 1618 et loué par la plupart des Anglais de l’époque, par les Stuart comme par Cromwell, qui s’intéressaient principalement aux narrow seas (Manche, mer du Nord, golfe de Gascogne) et qui étaient loin d’envisager l’île comme la métropole d’un empire maritime mondial. Le premier auteur qui ait remarqué la contradiction entre ces perspectives traditionnelles et l’évolution vers une « souveraineté des océans » exercée au nom de la liberté des mers fut Philip Meadows : ses Observations concerning the Dominion and Sovereignty of the Seas, parues en 1689, révèlent la nouvelle conception qui s’imposa après le traité d’Utrecht. Pufendorff, dès 1672, avait distingué les grands océans des mers intérieures auxquelles se référait le droit civil d’inspiration romaniste d’alors, qui considérait encore la mer comme une res communis. Le Néerlandais Bynkershoeck, en 1703, fit prévaloir à propos de la souveraineté territoriale de l’État riverain la doctrine ubi finitur armorum vis qui rapprochait en quelque sorte Grotius et Selen : la haute mer n’est à personne, la mer proche est à l’État côtier, la limite est celle de la portée des canons ; il en restait à une perception orientée de la terre vers la mer, c’est-à-dire qu’au contraire des Anglais, il n’envisageait pas de fixer l’ordre du monde à partir et du point de vue de la mer. Enfin, Galiani, en 1782, établit définitivement la règle des trois milles marins. Ce chiffre a marqué la conscience collective car, pour les défenseurs de la liberté des mers, du libre commerce et de la libre belligérance maritime, il pose le principe de la distinction d’un ordre terrestre et d’un ordre maritime – battue en brèche par l’évolution technologique. La conservation de la zone des trois milles est « la bouée de secours positiviste » d’une puissance maritime anglo-saxonne qui n’admet pas que soit remis en cause le principe spatial de son ordre mondial76.

Le triomphe du principe de la liberté des mers fut le résultat de la décision anglaise en faveur des océans, décision qui transforma la nature même de l’île d’Angleterre. Arguer du caractère insulaire du peuple anglais ne signifie en soi pas grand-chose : l’Angleterre était déjà une île à l’époque de César, de Guillaume le Conquérant ou de Jeanne d’Arc et, jusqu’aux xvie-xviie siècles, la conscience « insulaire » demeurait profondément « terrienne », comme l’illustrent les sceaux anglais du moyen âge, semblables à ceux des pays du continent et ne montrant aucun attribut relatif à la mer. L’île, considérée comme un territoire abrité par la mer comme une citadelle par ses douves, était pensée du point de vue de la terre, et le sentiment insulaire se rattachait d’une façon absolue au sol et à la territorialité. La « révolution fondamentale de l’essence politico-historique de l’île »77, c’est que désormais la terre serait vue depuis la mer – et non plus l’inverse -, et qu’une « Meeresbild » (« mentalité maritime ») se substituerait à l’ »Erdbild » (« mentalité terrienne »). Cette façon de concevoir le monde du point de vue du grand large montre qu’une virtualité géographique s’est muée en réalité politique, laquelle s’est imposée au droit des gens européen, et que l’Angleterre est devenue une partie de l’océan, un authentique « Léviathan » – non pas au sens de Hobbes, mais au vrai sens mythologique de l’animal géant symbole de l’élément marin. La pensée des peuples du continent européen cherche à trouver l’ordre de la mer à partir de la terre : « Nous sommes des gens de la terre, (¼ ) nous ne pouvons (¼ ) pas comprendre ce que cela signifie : la mer libre » 78. Mais l’homme peut choisir le grand large pour cadre de son existence, et essayer de dominer la terre et d’ordonner le monde à partir de la mer. Exemple extrême de cette Meeresbild, qui donne un véritable aperçu de « mythologie maritime » : les mots de Burke sur l’Espagne, « baleine échouée sur les côtes européennes » ; de ce point de vue déterminé par la mer, c’est d’un « globe maritime » qu’il faudrait parler, et non plus d’un « globe terrestre » 79. Erdbild contre Meeresbild, telle est donc « l’opposition fondamentale », selon Carl Schmitt, d’où découlent deux conceptions antinomiques des choses. Que l’ordre de la terre soit fixé à partir du grand large, voilà « ce qu’un peuple maritime souverain entend véritablement par liberté des mers » 80.

À la liberté des mers s’oppose la souveraineté de l’État : c’est également au xvie siècle, à l’époque où commence la lutte pour établir un nouveau nomos du globe, qu’apparaît la notion d’État, conception « territoriale » du statut politique et de l’ordre public liée à l’histoire européenne du xvie au xxe siècles – le jus publicum europæum étant un droit spécifiquement interétatique81.

L’État souverain fixe les nouvelles conceptions de l’ordre dans l’espace – avec la notion typique de la frontière linéaire82 -, d’abord sur le continent européen – en disloquant le Saint Empire – puis dans le monde entier – l’État se transformant de concept historique en notion générale appliquée à toutes les unités politiques et à toutes les époques. Cet État, ancré dans une représentation spatiale spécifique, est une réalité propre à la terre et au sol, puisqu’il est essentiellement « souveraineté territoriale »83 ; cette réalité ne concerne pas l’autre partie de l’espace planétaire, beaucoup plus vaste, qu’est la haute mer. C’est de ce côté qu’apparut l’antithèse de la conception étatique de l’espace, fermée et délimitée : la mer est libre, c’est-à-dire libre d’État, libre pour le commerce comme pour la guerre. Tandis que l’ordre continental implique la subdivision en territoires étatiques, la mer, elle, ignorant divisions et appropriations, ne connaît pas de souveraineté et n’appartient à personne – « en réalité, elle n’appartient qu’à un seul pays : l’Angleterre » 84.

C) Avec l’analyse du concept nomos – en tant qu’ordre spatial dont l’acte inaugural suppose une appropriation et une répartition territoriales d’envergure85 -, Carl Schmitt a ouvert la possibilité de comprendre l’événement fondamental de l’histoire du droit des gens européen, après la fin de la Respublica christiana 86 : la conquête de l’orbis terrarum, processus qui posa le problème jusqu’alors inconnu de l’organisation de l’espace de l’ensemble de la Terre par le droit international et qui détermina pendant quatre siècles la structure du droit des gens européen.

Le nomos de la Terre du jus publicum europæum, du xviie au xixe siècles, est à la fois européocentrique et global. Il repose sur une double distinction et un double équilibre : distinction entre la terre et la mer, entre l’Europe et le reste du monde ; équilibre entre la terre et la mer, entre les États du continent européen.

Le principe fondamental et spécifique du nouveau droit des gens, c’est la séparation entre l’espace de la terre ferme et l’espace de la mer libre, qui possèdent chacun leurs propres concepts de guerre et d’ennemi, distinction qui a été, en même temps que s’imposait pour la première fois un nomos de la Terre entière (incluant les océans), le fondement universel du droit international. C’est l’Angleterre, maîtresse des mers, qui fut à la fois le maillon des deux organisations terrestre et maritime de l’espace global, et la garante de l’équilibre des États sur le continent européen, d’où la situation exceptionnelle de l’île au sein du jus publicum europæum. Pivot de l’espace océanique libre et de l’ordre global européocentré, l’Angleterre fut un pays of Europe, not in Europe – Carl Schmitt reprend, en 1950, ses analyses de 1941-1942 sur le principe de la liberté des mers et le tournant de la Grande-Bretagne vers une existence maritime. La distinction terre/mer permit l’équilibre continental des puissances européennes – dont Londres était l’arbitre – mais favorisa la suprématie océanique anglaise : ce qui facilite l’équilibre sur terre, à savoir les souverainetés et les frontières, étant absent sur mer, espace spécifique qui favorise le libre jeu des forces, il n’y a par conséquent pas de limite à l’ouverture du champ maritime de la guerre, tend à se conclure dans le sens de l’hégémonie ou du monopole.

Si la mer est libre, la terre, par contre, est divisée en différents statuts territoriaux. L’ordre du jus publicum europæum reposait sur la distinction entre l’espace des États européens et l’espace – ouvert à la conquête européenne – des peuples non-européens et non-chrétiens, et sur la différence entre la guerre européenne – la guerre terrestre interétatique limitée entre belligérants égaux en droits – et la guerre coloniale. À la fin du xixe siècle, au moment de l’apogée de la domination de l’Europe, cinq statuts du sol de la terre ferme se détachent : le territoire étatique (européen), le pays exotique avec extraterritorialité des Européens, le protectorat, la colonie, la terre librement occupable. La colonie constitue une institution essentielle de l’ancien droit international : chaque puissance européenne a son espace d’expansion outre-mer, l’exclusion du partage colonial marquant une sorte de disqualification87. En Europe même, l’ordre spatial et politique repose sur l’équilibre des États, équilibre qui était lui-même le fondement spatial et politique de la limitation de la guerre, laquelle ne devait pas aboutir à une rupture de la balance of power ; celle-ci était garantie par le concert des grandes puissances, dont l’Angleterre, exerçant en corps leur droit de statuer sur les situations internationales critiques (changements politiques ou territoriaux) et de réviser les traités88.

D) De Waterloo à la Première Guerre mondiale, l’hégémonie incontestée de la Grande-Bretagne traversa tout le xixe siècle. Mais l’évolution des techniques et des armements a fini par détruire les conditions qui avaient permis la conquête et la domination britanniques des mers – comme l’écrit Carl Schmitt en termes mythiques : le « Léviathan », jusqu’alors « poisson », devint « machine », et la machine s’intercala entre l’élément marin et l’existence humaine, remplaçant la « lutte impitoyable contre (cet) élément » par « l’assurance d’un trafic maritime moderne et technicisé » 89. L’apparition du cuirassé, de l’avion, du sous-marin et du porte-avions transforma de fond en comble le rapport de l’homme à l’océan, cependant que l’aéronautique, bouleversant la guerre et le droit de la guerre, marquait la conquête d’une troisième dimension englobant la terre et la mer, rendant caducs l’ancienne distinction – base du lien entre suprématie maritime et suprématie mondiale – et donc l’ancien nomos du globe.

La vraie modernité du xxe siècle, selon le juriste, c’est qu’il connaît une « révolution spatiale » analogue à celle que connut le xvie : les mutations technologiques – les nouvelles techniques d’armements, de transports et de communications faisant triompher de nouvelles conceptions, échelles et dimensions spatio-temporelles, et partant de nouvelles configurations de l’ordre et du droit et de nouvelles possibilités de domination humaine – et les événements politico-militaires – les redistributions politiques et territoriales consécutives aux guerres mondiales, aux révolutions puis à la décolonisation – signalent l’avènement d’un nouveau nomos de la Terre. En 1941-1942, l’Allemagne, pense Carl Schmitt, porte cette « nouvelle révolution de l’espace » et doit imposer, à la place de l’ancien ordre et des anciennes valeurs, « un ordre nouveau (¼ ) qui (¼ ) dépasse l’opposition ancienne entre la terre et la mer »90. Après la guerre, dans un autre contexte, il maintient son analyse sur la caducité de l’ancien nomos et l’émergence d’un nouveau : l’industrialisation a bouleversé la relation de l’homme au monde ; plus particulièrement, la domination « englobante » de l’espace aérien -la terre et la mer « subissent désormais la loi de l’air et du feu », l’air et le feu étant les nouveaux éléments de l’activité humaine91 – a radicalement modifié l’ordonnancement du droit des gens et du pouvoir politique92 ; le conflit Est/Ouest, enfin, a imposé un nouvel ordre planétaire93.

E) Carl Schmitt introduit la dialectique terre/mer dans la guerre froide94, guerre froide qu’il inscrit – avec la décolonisation, la conquête du cosmos et l’industrie des pays en voie de développement – dans la problématique du nomos du globe. En 1955, écrit-il, le monde « se scinde en deux moitiés : l’une orientale, l’autre occidentale, (tel est) le partage actuel de la Terre » 95 ; en 1962, il révisera son propos : l’essentiel n’est pas la division Est/Ouest, mais la division Nord/Sud96.

L’Est et l’Ouest sont des points cardinaux indéfinis spatialement, car si la Terre a un pôle nord et un pôle sud, elle n’a pas de pôle est ni de pôle ouest. Derrière cette opposition géographique, se dessine une opposition élémentaire, celle entre la terre (l’Est) et la mer (l’Ouest) – l’antagonisme entre l’Allemagne et l’Angleterre a fait place à l’antagonisme entre l’URSS et les États-Unis.

De quel côté se trouve le juriste cette fois, du côté de la terre ou de la mer ? Prend-il la même position que Goethe en 1812 ? Ce dernier, dit-il, était favorable à Napoléon, il était pour la terre et contre la mer, et il espérait que l’Angleterre serait vaincue par la France. Carl Schmitt, qui considère dans les années 1950 que l’Europe et, en son centre, l’Allemagne sont prises dans un « étau » entre l’Est et l’Ouest97, serait-il plus anti-américain qu’anti-soviétique ? Dans la Theorie des Partisanen, il confirmera l’orientation anticommuniste de sa pensée98. Au contraire du conflit soviéto-américain, les guerres de la Grande-Bretagne contre la France napoléonienne n’obéissaient pas au schéma de la double opposition terre/mer et Est/Ouest : les États-Unis, à l’époque, étaient les alliés de Paris et les adversaires de Londres, et l’Occident s’identifiait au continent et non pas au grand large.

En certains moments de tension extrême, observe le juriste en 1955, l’hostilité entre les peuples devient opposition des éléments. En 1959, soucieux d’éviter toute équivoque, il précise son propos : le clivage planétaire Est/Ouest ne se réduit pas à une opposition élémentaire de la terre et de la mer, car, en tant que nature, les éléments ne sont capables d’aucune tension historique dans le sens d’une hostilité politique (ce n’est pas la nature, mais quelque chose de spécifique à l’homme, de plus que « naturel », qui provoque la tension politique) ; lorsque les conflits atteignent une certaine intensité, les hommes se livrent des guerres continentales et maritimes de part et d’autre, chaque puissance étant forcée de suivre l’adversaire dans l’autre élément. En 1941-1942, désirant systématiser l’antagonisme entre l’Angleterre et l’Allemagne, Carl Schmitt ne retenait de l’œuvre de l’amiral Castex que la formule : « la mer contre la terre » ; en 1959, c’est la dialectique castexienne de la terre et de la mer qu’il souligne, avec l’importance qu’elle accorde aux moyens amphibies et aériens99.

La guerre froide entre l’Union soviétique et les États-Unis pose de manière cruciale la question d’un nouveau nomos de la Terre, lequel pourrait prendre trois formes, selon le juriste allemand : 1) celle de l’unité du monde, 2) celle d’une hégémonie maritime et aérienne américaine, 3) celle d’un équilibre des grands espaces.

1) Du point de vue de la « pensée technique » propre au libéralisme comme au marxisme, le dualisme Est/Ouest n’est qu’un stade transitoire vers l’unité du genre humain ; le vainqueur du conflit pour un nouveau nomos deviendrait le maître du monde ; il « prendrait, partagerait et exploiterait » (Nehmen, Teilen, Weiden) selon ses plans et ses idées la planète entière, terre, mer, air. Mais la technique moderne ne pouvant surmonter la nature humaine, c’est-à-dire l’inéluctabilité de l’hostilité100, cette première possibilité s’avère utopique, d’autant plus que le monde n’est et ne sera pas complètement inclus dans la (« fausse ») alternative Est/Ouest et qu’il existera toujours des tierces puissances ou « troisièmes facteurs ».

2) Les disciples de Mahan envisagent de maintenir la structure de l’ancien nomos en l’adaptant aux conditions modernes : la domination maritime de la Grande-Bretagne serait transférée aux États-Unis – « la plus grande île » -, qui deviendraient le nouvel arbitre mondial en conjuguant suprématie navale et aérienne (projet qui avait motivé, on l’a vu, l’entrée en guerre de Washington contre l’Axe).

3) Une « troisième voie » s’offre, qui est celle de Carl Schmitt (dès 1939) : un équilibre pluriel de grands espaces ordonnés et autonomes qui réaliseraient entre eux un nouvel ordre planétaire et un nouveau droit des gens101

 

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Notes:

 

1 Sur la biographie et, surtout, l’œuvre de cet auteur, cf. ma thèse de doctorat en droit public et analyse politique, La pensée de Carl Schmitt (1888-1985), en cinq parties : Biographie politique et intellectuelle, Philosophie du droit, Droit constitutionnel, Théorie de l’État et science politique, Droit international.

2 Cf. « Totaler Feind, totaler Krieg, totaler Staat » (1937), « Der Begriff der Piraterie » (1937), in Positionen und Begriffe [PuB] im Kampf mit Weimar, Genf, Versailles, 1923-1939, Hambourg, Hanseatische Verlagsanstalt, 1940 (recueil de 36 textes), pp. 235-239 et 240-243 ; « Il Leviatano nella dottrina dello Stato di Thomas Hobbes¼ « , trad. de Der Leviathan in der Staatslehre des Thomas Hobbes¼ (1938), in Scritti su Thomas Hobbes, Milan, Giuffré, 1986, préf. C. Galli, recueil et trad. italienne des cinq textes de Carl Schmitt sur Hobbes parus entre 1937 et 1965, pp. 61-143 ; Völkerrechtliche Grossraumordnung¼ , Berlin-Vienne-Leipzig, Deutscher Verlag, 1939-1942 ; « La Mer contre la Terre », trad. de « Das Meer gegen das Land » (1941), « Souveraineté de l’État et liberté des mers », trad. de « Staatliche Souveränität und freies Meer » (1941), « Accélérateurs involontaires, ou la problématique de l’hémisphère occidental », trad. de « Beschleuniger wider Willen oder : Problematik der westlichen Hemisphäre » (1942), « La formation de l’esprit français par les légistes », trad. de « Die Formung des französichen Geistes durch den Legisten » (1942), in Du politique. « Légalité et légitimité » et autres essais, Puiseaux, Pardès, 1990, préf. A. de Benoîst (recueil de 15 textes de 1919 à 1952), pp. 137-142, 143-168, 169-176, 177-210 ; Terre et Mer. Un point de vue sur l’histoire mondiale, Paris, Labyrinthe, 1985, préf. et postf. de J. Freund, trad. de Land und Meer. Eine weltgeschichte Betrachtung (1942) ; « Die letzte globale Linie », in Egmont Zechlin (hrsg) : Völker und Meere. Aufsätze und Vorträge, Wiesbaden, O. Harrassowitz, 1944, pp. 342-349.

3 Cf. Völkerrechtliche Grossraumordnung¼ , op. cit. ; Terre et Mer¼ , op. cit. ; El nomos de la tierra en el derecho de gentes del jus publicum europæum, Madrid, Centro de Estudios Constitucionales, 1979, trad. espagnole de Der Nomos der Erde im Völkerrecht des Jus Publicum Europæum (1950) ; « Le nouveau ‘nomos’ de la Terre », Krisis, n° 10-11, 1992, pp. 165-169, trad. de « Der neue Nomos der Erde » (1955) ; « Die geschichtliche Struktur des heutigen Weltgegensatzes von Ost und West. Bemerkungen zu Ernst Jüngers Schrift ‘Der Gordische Konten’ », in Armin Mohler (hrsg) : Freundschaftliche Begegnungen. Festschrift für Ernst Jünger zum 60. Geburstag, Francfort, V. Klostermann, 1955, pp. 135-167 ; Hamlet ou Hécube¼ , Paris, L’Arche, 1992, trad. de Hamlet oder Hekuba¼ , Dusseldorf-Cologne, E. Diederichs, 1956 ; « Die planetarische Spannung zwischen Ost und West und der Gegensatz von Land und Meer », in Piet Tommissen (éd.), Schmittiana III, Bruxelles, 1991, pp. 19-44, trad. allemande de « La tension planetaria entre Oriente y Occidente y la oposicion entre tierra y mar » (1959).

4 Sur la question de la judéophobie ou de l’antisémitisme du juriste allemand, thème allusif et disséminé dans l’ensemble de l’œuvre, cf. notamment les conversations que Nicolas Sombart rapporte dans sa Chronique d’une jeunesse berlinoise, Paris, Quai Voltaire, 1992, « Promenades avec Carl Schmitt », pp. 303-336 ; Raphaël Gross, « Carl Schmitts ‘Nomos’ und die ‘Juden’ », Merkur, mai 1993, pp. 410-420.

5 Sicherheitsdienst des RFSS SD Hauptamt (1936), Archives fédérales de Coblence, R58/550.

6 Cf. sous Weimar, les textes consacrés à la Rhénanie : « Die Rheinlande als Objekt internationaler Politik » (1925), « Der status quo und der Friede » (1925), « Völkerrechtliche Probleme im Rheingebiet » (1928), in PuB, op. cit., pp. 26-33, 33-42 et 97-128, « Die politische Lage der entmilitarisierten Rheinlande », Abendland, V, 1929, pp. 307-311 ; ceux consacrés à la Société des Nations : Die Kernfrage des Völkerbundes, Berlin, F. Dümmler, 1926, « La Société des Nations et l’Europe », trad. de « Der Völkerbund und Europa » (1928), in Du politique¼ , op. cit., pp. 19-29 ; ou ceux consacrés à l’impérialisme américain : « Les formes de l’impérialisme en droit international moderne », trad. de « Völkerrechtliche Formen des modernen Imperialismus » (1932), in Du politique¼ , op. cit., pp. 81-100 ; puis, de 1933 à 1936, « Gleichberechtigung und Völkerrecht », Völkischer Beobachter, 21 juillet 1934, p. 1 ; Nationalsozialismus und Völkerrecht, Berlin, Junker u. Dünnhaupt, 1934 ; « Sowjet-Union und Genfer Völkerbund », Völkerbund und Völkerrecht, août 1934, pp. 263-268 ; « Ueber die innere Logik der Allgemeinpakte auf Gegenseitigkeit » (1935), « Die siebente Wandlung der Genfer Völkerbundes. Eine völkerrechtliche Folge der Vernichtung Abessiniens » (1936), in PuB, op. cit., pp. 204-209 et 210-213 ; « Sprengung der Locarno-Gemeinschaft durch Einschaltung der Sowjets », Deutsche Juristen-Zeitung, XLI, 6, 15 mars 1936, pp. 337-341 ; « Die nationalsozialistische Gesetzgebung und der Vorbehalt des ‘ordre public’ im internationalen Privatrecht », Zeitschrift der Akademie für Deutsches Recht, III, 4, 1936, pp. 204-211, textes dans lesquels le juriste-militant du IIIe Reich mêle combat pour « l’égalité des droits » – thème central de la diplomatie et de la doctrine allemandes dans une période dominée par la question de la restauration de la souveraineté militaire du Reich -, critique de l’École de Vienne (Kelsen, Verdross), de la SDN et du concept de sécurité collective, et invocation de la « communauté européenne » dont l’Allemagne nationale-socialiste fait partie au contraire de la Russie soviétique.

7 Cf. Die Wendung zum diskriminierenden Kriegsbegriff, Berlin, Duncker u. Humblot, 1988 (1938) ; « Das neue Vae Neutris ! » (1938), « Völkerrechtliche Neutralität und völkische Totalität » (1938), in PuB, op. cit., pp. 251-254 et 255-260 ; « Neutralité et neutralisations¼ « , trad. de « Neutralität und Neutralisierungen¼  » (1939), in Du politique¼ , op. cit., pp. 101-126.

8 Cf. les éd. successives de Völkerrechtliche Grossraumordnung¼ , op. cit., qui intègrent un certain nombre de textes.

9 Cf. les textes cités dans la note 2.

10 Cf. Die Kernfrage des Völkerbundes, op. cit. ; Nationalsozialismus und Völkerrecht, op. cit. ; « Sowjet-Union und Genfer Völkerbund », art. cit. ; « Sprengung der Locarno-Gemeinschaft durch Einschaltung der Sowjets », art. cit. ; « Die nationalsozialistische Gesetzgebung und der Vorbehalt des ‘ordre public’ im internationalen Privatrecht », art. cit. ; mais aussi les textes de théorie du droit, de droit constitutionnel ou de science politique dans lesquels apparaît l’orientation contre-révolutionnaire et antimarxiste de la pensée schmittienne, notamment Théologie politique, Paris, Gallimard NRF, 1988, préf. J.L. Schlegel, trad. de Politischer Theologie. Vier Kapitel zur Lehre von der Souveränität (1922, 1934) et de Politische Theologie II. Die Legende von der Erledigung jeder Politischen Theologie (1969) ; Cattolicesimo romano e forma politica, Milan, Giuffré, 1986, préf. C. Galli, trad. italienne de Römischer Katholizismus und politische Form (1923) ; « Donoso Cortes in Berlin, 1849 » (1927), « Der unbekannte Donoso Cortes » (1929), in PuB, op. cit., pp. 75-85 et 115-120 ; Hugo Preuss. Sein Staatsbegriff und seine Stellung in der deutschen Staatslehre, Tübingen, J.C.B. Mohr, 1930 ; Legalität und Legitimität, Berlin, Duncker u. Humblot, 1988 (1932) ; « Ein Jahr deutsche Politik. Rückblick vom 20. juli 1932. Von Papen über Schleicher zum ersten deutschen Volkskanzler Adolf Hitler », Westdeutscher Beobachter, 9, 176, 23 juillet 1933, p. 1.

11 Cf. Théorie du partisan, publié avec La notion de politique (et quatre autres textes de 1929, 1931, 1938, 1950), Paris, Calmann-Lévy, 1972, préf. J. Freund, pp. 281-285, trad. respective de Theorie des Partisanen (1963) et de la version de 1932 rééd. en 1963 de Der Begriff des Politischen (d’autres versions sont parues en 1927, 1928 et 1933).

12 Théorie du partisan, op. cit., p. 285.

13 Sur l’antithèse du « soldat » et du « bourgeois », cf. Staatsgefüge und Zusammenbruch des Zweiten Reiches. Der Sieg des Bürgers über den Soldaten, Hambourg, Hanseatische Verlagsanstalt, 1934.

14 D’après le juriste allemand, il y a deux interprétations du Léviathan : l’allégorie chrétienne des Pères de l’Église et le mythe hébraïque des rabbins. La première dépeint un monstre marin ferré par Dieu, grâce à « l’appât » du Christ en croix ; la Bête a été domptée grâce au martyre du Fils : trompée par l’apparence humaine de Jésus, elle a cru pouvoir engloutir l’homme-Dieu, ce qui a permis de la capturer. Le mythe judaïque est tout différent : l’Ancien Testament met aux prises Léviathan et Béhémoth, symboles des puissances païennes (maritimes ou continentales) hostiles aux Juifs, et la Kabbale (notamment Abravanel) complète ce tableau en affirmant que les deux créatures s’entretuent, cependant que les Israélites assistent au combat puis consomment la chair des deux protagonistes (« Il Leviatano¼ « , in op. cit., pp. 65-72 ; « La Mer contre la Terre », art. cit., p. 137 ; Terre et Mer¼ , op. cit., pp. 23-24). L’idée à laquelle Carl Schmitt fait allusion, entre 1938 et 1942, est transparente : les Juifs tirent les ficelles du conflit entre l’Angleterre et l’Allemagne.

15 Hamlet ou Hécube¼ , op. cit., p. 108.

16 Cf. les textes cités dans les notes 2 et 3.

17 Selon l’expression d’Olivier Beaud, préf. à Théorie de la Constitution, Paris, PUF, 1993, p. 108, trad. de Verfassungslehre (1928).

18 Sur ce point, cf. principalement La notion de politique, op. cit., et les différentes versions de Der Begriff des Politischen ; « Die Ära der integralen Politik », in Schmittiana III, op. cit., pp. 11-16, trad. allemande de « L’era della politica integrale » (1936) ; « Totaler Feind, totaler Krieg, totaler Staat », art. cit. ; « Du rapport entre les concepts de guerre et d’ennemi », corollaire II à La notion de politique, op. cit., pp. 165-176, trad. de « Ueber das Verhältnis der Begriffe Krieg und Feind » (1938) ; Théorie du partisan, op. cit.

19 « Souveraineté de l’État et liberté des mers », art. cit., p. 151.

20 Cf. « La formation de l’esprit français par les légistes », art. cit., pp. 204 et 207 (initialement publié dans la revue Deutschland-Frankreich), ainsi que les deux conférences prononcées à l’Institut allemand de Paris : « La Mer contre la Terre », op. cit., « Souveraineté de l’État et liberté des mers », op. cit. (initialement parus, l’un dans les Cahiers franco-allemands, l’autre dans Quelques aspects du droit allemand, chez F. Sorlot).

21 L’accès à la correspondance et aux archives de Carl Schmitt à Dusseldorf permettrait sans doute d’apporter des éléments de réponse plus précis et plus sûrs.

22 Théorie du partisan, op. cit., p. 300.

23 Sur ce droit, cf. Raoul Genet, Précis de droit maritime pour le temps de guerre, Paris, E. Muller, 1939, 2 vol.

24 Sur la problématique du bellum justum, cf. La notion de politique, op. cit. ; Die Wendung zum diskriminierenden Kriegsbegriff, op. cit. ; « Neutralité et neutralisations¼ « , art. cit. ; El nomos de la tierra¼ , op. cit. ; Théorie du partisan, op. cit.

25 « Souveraineté de l’État et liberté des mers », op. cit., p. 150.

26 « La Mer contre la Terre », op. cit., p. 140.

27 Cf. Prussianité et socialisme, Paris, Acte Sud, 1986, pp. 53-59.

28 « Souveraineté de l’État et liberté des mers », op. cit., p. 164.

29 Cf. « Totaler Feind, totaler Krieg, totaler Staat », op. cit., pp. 235-237 ; « La Mer contre la Terre », op. cit., pp. 137-141 ; « Souveraineté de l’État et liberté des mers », op. cit., pp. 143-168.

30 Cf. La géographie politique. Les concepts fondamentaux, Paris, Fayard, 1987, recueil de textes choisis par F. Ewald, préf. M. Korinmann, pp. 38-45, 173-187 ; Michel Korinmann : Quand l’Allemagne pensait le monde. Grandeur et décadence d’une géopolitique, Paris, Fayard, 1990, pp. 63-84.

31 Sur les différentes interprétations schmittiennes de la doctrine Monroe, cf. Die Kernfrage des Völkerbundes, op. cit., pp. 72-74 ; « Les formes de l’impérialisme en droit international moderne », art. cit., pp. 82-84 ; « Grand espace contre universalisme », in Du politique¼ , op. cit., pp. 127-136, trad. de « Grossraum gegen Universalismus » (1939), intégré dans Völkerrechtliche Grossraumordnung¼ , op. cit.

32 F. Ratzel, op. cit., p. 77.

33 « Accélérateurs involontaires, ou la problématique de l’hémisphère occidental », art. cit., p. 171.

34 « Souveraineté de l’État et liberté des mers », op. cit., p. 168.

35 Cf. « Grand espace contre universalisme », art. cit., pp. 127-136 ; Völkerrechtliche Grossraumordnung¼ , op. cit., pp. 5-30, 50-67 ; Jean-Louis Feuerbach, « La théorie du Grossraum chez Carl Schmitt », in Helmuth Quaritsch (hrsg), Complexio oppositorum. Über Carl Schmitt, Berlin, Duncker u. Humblot, 1988, pp. 401-418.

36 Précis de droit constitutionnel, Paris, Sirey, 1929 (1923), pp. 222-232.

37 « Souveraineté de l’État et liberté des mers », op. cit., p. 161.

38 Ibid., p. 165.

39 Sur la dénonciation schmittienne des « pouvoirs indirects », cf. principalement « Il Leviatano¼ « , op. cit. ; « Führung und Hegemonie », Schmollers Jahrbuch, LXIII, 5, 1939, pp. 513-520 ; « Völkerrechtliche Neutralität und völkische Totalität », art. cit. ; « Neutralité et neutralisations¼ « , op. cit. ; « Entretien sur le pouvoir », Commentaire, n° 32, 1985-1986, pp. 1113-1120, trad. partielle de Gespräch über die Macht und den Zugang zum Machthaber (1954).

40 « La Mer contre la Terre », op. cit., p. 140.

41 Cf. « Totaler Feind, totaler Krieg, totaler Staat », op. cit., pp. 238-239 ; « Die zwei grossen ‘Dualismen’ des heutigen Rechtssystems¼ « , in PuB, op. cit., pp. 261-270 ; « La Mer contre la Terre », op. cit., pp. 137-141 ; « Souveraineté de l’État et liberté des mers », op. cit., pp. 143-168.

42 « Accélérateurs involontaires¼ « , op. cit., p. 171.

43 Deux raisons ont poussé Hitler à déclarer la guerre, conformément aux engagements du Pacte tripartite : primo, l’insistance de la Kriegsmarine à déclencher une guerre maritime vigoureuse contre les Anglo-Américains, en liaison avec le Japon ; secundo, l’hostilité réelle de l’Amérique de Roosevelt -passée de la non-belligérance partiale en faveur de la France et de la Grande-Bretagne à la « guerre non déclarée » contre l’Allemagne, au fil de l’évolution d’une trompeuse législation sur la neutralité, de 1935 à 1941 – et la révélation, à l’initiative du groupe isolationniste au Sénat, du Victory Program, qui montre que les États-Unis se préparent à une guerre totale contre l’Axe (Philippe Masson, Histoire de l’armée allemande 1939-1945, Paris, Perrin, 1994, pp. 189-190).

44 « Accélérateurs involontaires¼ « , op. cit., p. 171.

45 Ibid.

46 Ibid.

47 Ibid., p. 174.

48 Ibid. Sur la notion de Kat-echon ou catéchonte, tirée de la Deuxième Épître aux Thessaloniciens de Saint Paul dans le Nouveau Testament (2,6), cf. « Drei Möglichkeiten eines christlichen Geschichtsbildes », Universitas, V, 8, 1950, pp. 927-931 (paru sous le titre : « Drei stufen historischer Sinngebung »), « L’unité du monde » I et II, trad. de « La unidad del mundo » (1951) et de « Die Einheit der Welt » (1952), in Du politique¼ , op. cit., pp. 225-236 et 237-249.

49 « Accélérateurs involontaires¼ « , op. cit., p. 172.

50 Terre et Mer¼ , op. cit., p. 89.

51 Cf. « Les formes de l’impérialisme en droit international moderne », op. cit., pp. 81-100 ; « Grand espace contre universalisme », op. cit., pp. 127-136 ; « Accélérateurs involontaires¼ « , op. cit., pp. 169-175 ; Terre et Mer¼ , op. cit., pp. 84-86. Après la défaite, les choses s’inverseront : c’est l’Allemagne qui sera considérée comme un Kat-echon, et c’est Hitler qui apparaîtra comme le plus grand « accélérateur involontaire » de l’histoire.

52 Le juriste a pris l’option de « porter à leur point de parfait développement herméneutique pour l’intelligence de l’univers technique et industriel d’aujourd’hui les paragraphes 247 et 248 des Principes de la philosophie du droit de Hegel, qui en sont le germe dans l’histoire des idées », la réflexion marxiste ayant développé, quant à elle, les paragraphes 245 et 246 (Théorie du partisan, op. cit., pp. 290 et 317 ; cf. aussi El nomos de la tierra¼ , op. cit., p. 25).

53 L’analyse de Fernand Braudel s’accorde avec celle de Hegel ou de Carl Schmitt : le grand commerce maritime est l’impulsion fondamentale du capitalisme (cf. Civilisation matérielle, économie, capitalisme, xve-xviiie siècles, tome 3 : Le temps du monde, Paris, Armand Colin, 1979, pp. 302-303, 477-478 et 497-502).

54 « Souveraineté de l’État et liberté des mers », op. cit., p. 154.

55 El nomos de la tierra¼ , op. cit., pp. 49, 209-211.

56 Terre et Mer¼ , op. cit., p. 84.

57 Sur le « cauchemar », dixit Carl Schmitt, de « l’unité du monde », cf. les deux textes cités in Du politique¼ , op. cit., ainsi que Theodor Däublers ‘Nordlicht’¼ « , Berlin, Duncker u. Humblot, 1990 (1916), La notion de politique, op. cit. ; « Nehmen/Teilen/Weiden¼ « , in Ernst Forsthoff, Rechtsstaatlichkeit und Sozialstaatlichkeit. Aufsätze und Essays, Darmstadt, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 1968 (1953), pp. 95-113 ; « Le nouveau ‘nomos’ de la Terre », art. cit. ; « The Legal World Revolution », Telos, n° 72, pp. 73-89, trad. américaine de « Die legale Weltrevolution » (1978).

58 N. Sombart, op. cit., p. 311.

59 Cf. Staatsgefüge und Zusammenbruch des Zweiten Reiches¼ , op. cit., p. 15 ; « Totaler Feind, totaler Krieg, totaler Staat », op. cit., pp. 238-239 ; « Souveraineté de l’État et liberté des mers », op. cit., pp. 150-151 ; Terre et Mer¼ , op. cit., pp. 81-84 ; El nomos de la tierra¼ , op. cit., pp. 49 et 209-211 ; « Drei Möglichkeiten eines christlichen Geschichtbildes », art. cit., p. 927 ; N. Sombart, op. cit., pp. 311-333.

60 Préf. de 1963 à La notion de politique, op. cit., pp. 53-54.

61 C’est ainsi qu’il qualifie Tocqueville dans un texte inclus dans son volume autobiographique, Ex captivitate salus, Cologne, Greven, 1950, « Historiographie existentielle : Alexis de Tocqueville », trad. de « Existentielle Geschichtsschreibung : Alexis de Tocqueville » (1950), in Du politique¼ , op. cit., pp. 211-214.

62 Cf. « Interrogation of Carl Schmitt by Robert Kempner », Telos, n° 72, été 1987, Special Issue. Carl Schmitt : Enemy or Foe ?, New York, pp. 97-129.

63 Carl Schmitt est l’auteur, après 1945, d’une œuvre de « recueillement » mais aussi d’ »impénitence » (pour reprendre l’expression de Joseph Rovan à propos d’Ernst von Salomon, préf. à Le questionnaire, Paris, Gallimard NRF, 1982 (1951), p. IX).

64 Cf. principalement El nomos de la tierra¼ , op. cit. ; Théorie du partisan, op. cit.

65 Pp. 51-62 de la trad. française, op. cit.

66 Ibid., p. 52. Le savant en donne trois exemples : les conquêtes d’Alexandre le Grand, l’Empire romain du ier siècle après J.-C., les croisades médiévales.

67 Ibid., p. 66.

68 Cf. « La Mer contre la Terre », op. cit., pp. 137-141 ; « Souveraineté de l’État et liberté des mers », op. cit., pp. 143-168 ; Terre et Mer¼ , op. cit., pp. 51-67.

69 C’est un hymne « à la gloire de la baleine et de ses chasseurs » que lance Carl Schmitt, s’inspirant de Michelet et de Melville, au début de Terre et Mer¼ (op. cit., pp. 32-36).

70 Ibid., p. 69.

71 Cf. « Souveraineté de l’État et liberté des mers », op. cit. ; « La formation de l’esprit français par les légistes », op. cit. ; El nomos de la tierra¼ , op. cit.

72 « Souveraineté de l’État et liberté des mers », op. cit., p. 152.

73 Terre et Mer¼ , op. cit., pp. 50-51.

74 Cf. Les origines du droit international, Bruxelles-Paris, A. Castaigne/ Thorin & Fils, 1894, pp. 379-386.

75 Ce qu’on a appelé la « bataille [académique et patriotique] des fondateurs » du droit des gens (cf. Peter Haggenmacher, « La place de Francisco de Vitoria parmi les fondateurs du droit international », in Actualité de la pensée juridique de Francisco de Vitoria, Journées d’études organisées par le Centre Charles de Visscher pour le droit international, les 5-6 décembre 1986, Bruxelles, Bruylant, 1988, pp. 27-80).

76 El nomos de la tierra¼ , op. cit., pp. 216-218. La Convention sur le droit de la mer signée à Montego Bay le 10 décembre 1982 a étendu la souveraineté de l’État côtier à 12 milles marins, plus une zone économique exclusive (ZEE) de 188 milles au-delà de la limite extérieure, d’où le bouleversement des principes anciens (en témoigne l’abondante littérature juridique) et l’annexion par les États de vastes espaces marins (cf. Hérodote, n° 32, 1/1984, « Géopolitiques de la mer »).

77 Terre et Mer¼ , op. cit., p. 78.

78 In N. Sombart, op. cit., p. 312 ; « La Mer contre la Terre », op. cit., p. 138.

79 « La Mer contre la Terre », op. cit., p. 140 ; « Souveraineté de l’État et liberté des mers », op. cit., p. 162 ; Terre et Mer¼ , op. cit., p. 79.

80 « Souveraineté de l’État et liberté des mers », op. cit., p. 162.

81 Sur l’État et le caractère interétatique du droit des gens européen (qui n’exclut pas les institutions transnationales), cf. principalement Théorie de la Constitution, op. cit. ; « Éthique de l’État et État pluraliste », trad. de « Staatsethik und pluralistischer Staat » (1930), in Parlementarisme et démocratie, Paris, Seuil, 1988, préf. P. Pasquino (recueil de 6 textes de 1923 à 1931), pp. 129-150 ; Hugo Preuss¼ , op. cit. ; La notion de politique, op. cit. ; Scritti su Thomas Hobbes, op. cit. (en français, « L’État comme mécanisme chez Hobbes et Descartes », Les Temps modenes, 1991, pp. 1-14, trad. de « Der Staats als Mechanismus bei Hobbes und Descartes », 1937) ; « Souveraineté de l’État et liberté des mers », op. cit. ; « La formation de l’esprit français par les légistes », op. cit. ; El nomos de la tierra¼ , op. cit. ; Hamlet ou Hécube¼ , op. cit.

82 Cf. Michel Foucher, Fronts et frontières. Un tour du monde géopolitique, Paris, Fayard, 1988.

83 Cf. « Souveraineté de l’État et liberté des mers », op. cit., pp. 145-150 ; El nomos de la tierra¼ , op. cit., p. 150 ; O. Beaud : La puissance de l’État, Paris, PUF, 1994, pp. 121-125. Plus largement, Carl Schmitt, à l’encontre d’une pensée juridique étrangère à l’espace (celle de Kelsen ou de Scelle), entend montrer la relation fondamentale entre l’ordre (Ordnung) et le lieu (Ortung), entre le droit (Recht) et l’espace (Raum) ; cf. Völkerrechtliche Grossraumordnung¼ , op. cit. ; Terre et Mer¼ , op. cit. ; El nomos de la tierra¼ , op. cit. ; « Nehmen/ Teilen/Weiden¼ « , art. cit.

84 Terre et Mer¼ , op. cit., p. 74. Cf. « La mer contre la Terre », op. cit., pp. 137-141 ; « Souveraineté de l’État et liberté des mers », op. cit., pp. 143-168 ; Terre et Mer¼ , op. cit., pp. 17-80.

85 Terre et Mer¼ , op. cit., pp. 62-63.

86 Cf. El nomos de la tierra¼ , op. cit., pp. 33-47.

87 Pendant et après la Seconde Guerre mondiale, Carl Schmitt exprime le dépit allemand de ne pas avoir acquis et conservé (après 1919) un empire colonial (centre-africain) digne de ce nom (cf. Völkerrechtliche Grosssraumordnung¼ , op. cit., pp. 54-59 ; El nomos de la tierra¼ , op. cit., pp. 268-269).

88 Cf. El nomos de la tierra¼ , op. cit., pp. 24-25, 202-220 et 407-418 ; « Le nouveau ‘nomos’ de la Terre », op. cit., pp. 165-169.

89 Terre et Mer¼ , op. cit., p. 83.

90 « Souveraineté de l’État et liberté des mers », op. cit., p. 168.

91 Terre et Mer¼ , op. cit., p. 88 ; Raymond Aron : Paix et Guerre entre les nations, Paris, Calmann-Lévy, 1984 (1962), p. 214.

92 Sur la « dimension aérienne », cf. Die Wendung zum diskriminierenden Kriegsberiff, op. cit., p. 43 ; Terre et Mer¼ , op. cit., pp. 89-90 ; El nomos de la tierra¼ , op. cit., pp. 24-25 et 418-428 ; « Le nouveau ‘nomos’ de la Terre », op. cit., pp. 168-169 ; Théorie du partisan, op. cit., pp. 281-282.

93 Cf. Volkerrechtliche Grossraumordnung¼ , op. cit., pp. 59-67 ; « La Mer contre la Terre », op. cit., pp. 141-142 ; « Souveraineté de l’État et liberté des mers », op. cit., pp. 148 et 168 ; « La formation de l’esprit français par les légistes », op. cit., p. 210 ; Terre et Mer¼ , op. cit., pp. 80-90 ; El nomos de la tierra¼ , op. cit., pp. 210-220 ; « Le nouveau ‘nomos’ de la Terre », op. cit., pp. 165-169.

94 Sur la guerre froide, cf. « L’unité du monde » I et II, op. cit. ; « Nehmen/ Teilen/Weiden¼ « , op. cit. ; « Le nouveau ‘nomos’ de la Terre », op. cit. ; « Die planetarische Spannung zwischen Ost und West und der Gegensatz von Land und Meer », art. cit. ; « Die Ordnung der Welt nach dem Zweiten Weltkrieg », Schmittiana II, pp. 11-30, trad. allemande de « El orden del mundo despuès la Segunda Guerra mundial » (1962) ; Théorie du partisan, op. cit. ; « The Legal World Revolution », art. cit. Sur la correspondance entre l’antagonisme russo-américain et la confrontation puissance continentale/ puissance maritime, cf. Hervé Coutau-Bégarie, « Pour une analyse historique et géopolitique de la puissance maritime », Hérodote, n° 32, pp. 67-74.

95 « Le nouveau ‘nomos’ de la Terre », op. cit., p. 165.

96 « Die Ordnung der Welt nach dem Zweiten Weltkrieg », art. cit., pp. 12-27.

97 Pour parler comme Heidegger.

98 En essayant implicitement de réhabiliter l’armée allemande confrontée aux partisans russes.

99 « Die planetarische Spannung¼ « , op. cit., pp. 20-40. Sur Castex, cf. H. Coutau-Bégarie, art. cit., pp. 66-67 ; La puissance maritime. Castex et la stratégie navale, Paris, Fayard, 1985, « La dialectique castexienne de la terre et de la mer », pp. 219-248.

100 Sur ce thème, cf. principalement La notion de politique, op. cit., ainsi que Heinrich Meier, Carl Schmitt, Léo Strauss et la notion de politique. Un dialogue entre absents, Paris, Commentaire/Julliard, 1990.

101 Cf. « L’unité du monde » I et II, op. cit., pp. 225-236 et 237-249 ; « Le nouveau ‘nomos’ de la Terre », op. cit., pp. 165-169 ; « Die planetarische Spannung¼ « , op. cit., pp. 20-40 ; « Die Ordnung der Welt¼ « , op. cit., pp. 12-27.

 

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LA PENSÉE NAVALE ITALIENNE APRÈS 1945

Ezio Ferrante

 

La désastreuse issue de la guerre et les polémiques passionnées relatives à sa conduite politico-militaire qui s’ensuivirent, le changement radical dans les relations internationales et le profond bouleversement de la « volonté de puissance » nationale domine le contexte au sein duquel se meut la pensée navale italienne dans l’immédiat après-Seconde Guerre mondiale. Les vicissitudes dramatiques du conflit, avec la double défaite infligée par les ex-ennemis anglo-américains et les ex-alliés allemands, seront vécues pendant longtemps comme le syndrome de la « fin de l’identité militaro-nationale du système du pays lui-même », et entraîneront un désintérêt pour les problèmes militaires.

Les nouveaux scénarios de la stratégie

Dans un contexte que même la presse américaine de l’époque n’hésitait pas à décrire, avec autant de réalisme que de manque d’égards, comme « l’effondrement de l’Italie en tant que puissance mondiale », dans un monde qui ne semble plus être le leur, réapparaissent timidement en uniforme de la marine, les plus éminents représentants de la pensée navale des décennies précédentes que sont Romeo Bernotti, Oscar di Giamberardino et Giuseppe Fioravanzo ; ils sont des « revenants » à leur façon, comme aurait dit Victor Emmanuel III, car ils appartenaient respectivement aux classes 1877, 1881, 1891. Leurs œuvres critiques en matière de stratégie navale avaient eu, en leur temps, un large écho international1 et maintenant, dans leur analyse rénovée, ils se risquent à interpréter les nouvelles dimensions de la stratégie mondiale. Leur engagement critique s’oriente donc dans deux directions bien précises : d’une part, selon une approche historique approfondie, il tend à illustrer et vérifier les événements de la récente guerre navale italienne2, tandis que, d’autre part, il essaie de redéfinir progressivement la signification d’une stratégie navale. « Dans cet après-guerre sombre, confus et plein de lassitude », Giamberardino, dans Il prossimo conflitto mondiale3, émet l’opinion que « la riposte anglo-américaine prévisible à l’invasion de l’Occident par les Russes serait celle d’une formidable manœuvre stratégique en tenaille, navale et aérienne, depuis la Baltique jusqu’à la mer Noire, de façon à étrangler le colosse moscovite par une offensive aérienne dans la région de l’Oural, séparant ainsi l’Europe de l’Asie ». Du fait de la situation des puissances occidentales en possession de la maîtrise de la mer, l’opposition navale soviétique ne pourra s’exercer que dans des limites étroites, le long de ses côtes, en se bornant à n’utiliser que des sous-marins et des croiseurs corsaires sur les autres théâtres d’opération. En d’autres termes, « la guerre russo-anglo-américaine du point de vue stratégique se présente comme la lutte entre la terre et la mer dans l’immensité des steppes et l’immensité de la mer, (alors que) l’ours moscovite (avec sa première offensive terrestre qui lui aurait permis d’occuper l’Allemagne et l’Italie) ne pourrait que s’arrêter sur les côtes et attendre que la baleine anglo-américaine vienne vers lui avec ce que nous pouvons appeler aujourd’hui power projection ashore, (si bien que,) comme l’océan des mers est sous l’empire des navires et des avions, l’océan des terres pourrait être sous celui des énormes escadres de puissants appareils aériens en tant que masse principale d’attaque, (en vue d’acquérir la maîtrise de l’air) ».

Ce facile enthousiasme à la Douhet est rapidement refuté et tempéré par Giambenardino4 qui précise : « Toute conception particulière et indépendante de chacune des trois forces armées doit être considérée comme révolue et arbitraire (¼ ). La conception d’une guerre aérienne indépendante qui ne se ferait pas en étroite collaboration avec les manœuvres stratégiques de l’armée et de la marine » doit être écartée pour respecter le principe de concentration des efforts5.

Dans l’immédiat après-guerre, les penseurs navals italiens, dans le sillage de leurs « précédentes professions de foi », adoptent donc les principes théoriques de la guerre intégrale et, en conséquence, ceux de la géographie stratégique intégrale6 estimant erroné le caractère décisif de la guerre aérienne7.

À propos de la remise sur le tapis de cette brûlante question, Bernotti se montre plus en retrait que dans l’essai Questa crisi mondiale8 et réexamine le problème en partant de son fondement historique pour en analyser les futurs développements :

La supposition qui voudrait que l’aéronautique ait le pouvoir d’apporter toute seule la victoire était fondée sur l’interprétation unilatérale des résultats de la Seconde Guerre mondiale, attribuant au bombardement aérien l’importance d’un facteur décisif ; par conséquent, supposant a fortiori que cela serait censé être certain, même dans la guerre atomique. Il est sans doute vrai que, dans la Seconde Guerre mondiale, le bombardement stratégique fut l’un des éléments du succès, mais il serait très exagéré de le considérer comme l’unique facteur déterminant. (…) La Seconde Guerre mondiale fut totale et intégrale, menée intensément sur des fronts terrestres continentaux et d’outre-mer, comme aussi sur mer contre les lignes de communication. (…) La guerre du futur sera essentiellement comme celle du passé : une lutte entre les forces armées dans leurs multiples formes ; tout particulièrement, la stratégie de l’Occident dépendra de la liberté avec laquelle on utilisera les mers. L’hégémonie en Méditerranée aura plus que jamais une importance fondamentale pour la défense européenne. Il reste évidemment le recours aux armes nucléaires qui ne peuvent ni défendre, ni vaincre, seulement détruire. En fait, ce recours est la solution militaire absolue.

Mais la véritable importance de l’œuvre de Bernotti réside, au-delà de son approche générale, dans l’accent mis sur la politique italienne de défense au lendemain de la signature du Pacte Atlantique : « le point de vue national doit passer après le point de vue européen, à son tour subordonné au point de vue mondial, dans le cadre du Pacte Atlantique et de la Communauté européenne de Défense (CED)« 9. Les problèmes particuliers de défense des nations indépendantes doivent être considérés dans le contexte plus large de la situation générale politico-stratégique. À l’époque de la guerre froide, « guerre virtuelle avec un risque constant de dérapage vers la guerre totale« , il est nécessaire pour l’Italie de présenter un programme d’idées sans se mettre en vedette, mais aussi sans adopter une attitude de renoncement ; dans ce programme la Marine doit d’abord se soucier de, «  défense du trafic maritime dans les eaux nationales en accord avec les obligations de l’OTAN« .

L’atlantisme s’affirme comme l’axe de la stratégie navale italienne, et fait naître en Italie un débat critique tournant essentiellement autour de la stratégie des moyens (mise en accord des moyens techniques avec les objectifs politico-stratégiques) et dans lequel la solution du problème aéro-maritime national prend soudain un relief particulier.

Les termes de ce dernier problème sont exposés d’une façon particulièrement claire par Bernotti : la persistance de la législation des années vingt, axée sur le monopole de l’armée de l’Air sur tous les aéronefs, entraîne la disparition de fait d’une quelconque stratégie intégrée au niveau des interforces, tant nationales qu’internationales (de nos jours, au niveau « joint » plutôt que « combined« ). Cela se passa de cette façon dans la Seconde Guerre mondiale et cela aura aussi lieu dans le conflit futur, auquel l’Italie participera dans le contexte des engagements atlantiques10. D’où l’exigence absolue de mettre sur le tapis la question importante du porte-avions, écartée en 1923, tardivement reprise en 1941 et tout simplement oubliée dans l’après-Seconde Guerre mondiale, alors que l’aviation embarquée est l’unique arme capable d’assurer l’indispensable appui aérien dans le combat naval. À cause des thèses de Douhet, la flotte italienne est contrainte d’opérer sans aviation, la possession de cette arme essentielle lui est interdite. Bernotti Cette constatation rappelle à Bernotti la remarque pleine de justesse de l’amiral Castex : « Dans le même ordre d’idées, pourquoi ne pas admettre qu’il est aussi logique d’interdire l’artillerie à la Marine ?« . L’illustre amiral conclut par ces mots : « La thèse de Douhet sombre dans l’enfantillage« 11.

Le débat technico-opérationnel, repris avec vigueur en particulier par Bernotti, sur la nécessité de créer une aviation navale, sera destiné à se prolonger durant les trois décennies suivantes par toute une série de travaux critiques (parmi lesquels citons en particulier, pour sa valeur documentaire et celle de ses propositions, l’essai des amiraux Mario Angelotti et Ubaldo Bernini)12. La conclusion sera en faveur de la Marine, après diverses propositions depuis la constitution de groupes d’hélicoptères jusqu’à l’idée du croiseur porte-aéronefs Garibaldi ; la loi du 26 janvier 1989 prévoit enfin l’acquisition d’une composante aérienne à aile fixe par la marine.

Le débat sur l’aviation navale, loin des controverses théoriques qui avaient caractérisé, dans la période d’avant-guerre, la polémique entre maîtrise de la mer et maîtrise de l’air, se situe dans un plus vaste contexte, celui de la stratégie des moyens, tourné vers le renouvellement de la flotte italienne en fonction de ses missions opérationnelles au sein de l’Alliance Atlantique qui provoque l’intérêt des analystes navals dans la période d’après la Deuxième Guerre mondiale, une fois surmontées les conditions contraignantes imposées à la Marine par le traité de paix. En cas de conflit, la mission de la marine italienne concernera essentiellement le contrôle des zones maritimes qui lui sont désignées ainsi que la défense des communications maritimes en liaison avec les forces navales alliées. Donc, un plan simple, direct, qui n’admet pas, dans la réalité de la confrontation bipolaire du moment et des constantes restrictions budgétaires des programmes navals, de « déséquilibres financiers » d’aucune sorte ; à la rigueur, il serait question de vérifier les limites et les possibilités réelles de ce plan d’une façon réaliste et concrète par une analyse des fins et des moyens.

C’est ce que, par exemple, se propose de faire l’amiral Virgilio Spigai dans son essai Il problema navale italiano13, dans lequel il fustige la politique navale à courte vue du moment conçoit, d’une manière simpliste, la flotte comme un simple et pur moyen de défense en cas de conflit au lieu de ce qu’elle devrait être : « un instrument de la plus grande efficacité à utiliser dans toutes les occasions, que ce soit en paix comme en guerre » ; cette politique ne se soucie même pas d’assurer avec un budget de misère l’existence d’une flotte de défense crédible.

Quant au coefficient de protection (rapport qui doit toujours être fait entre le déplacement total de la flotte de guerre et le tonnage global de la flotte marchande), il est de 0,1 et, suivant l’analyse de l’auteur, le plus faible de toute l’histoire nationale.

Par ailleurs, le niveau de l’armement de l’Italie, dans tous les secteurs, est incroyablement modeste et, comme l’observe avec peine l’amiral, « modeste au point que si tous les pays étaient armés comme nous, on ne risquerait pas d’avoir la guerre« . Étant donné la réalité des relations internationales et les engagements souscrits par l’Italie, l’unique issue pour une saine politique navale « sera celle qui consistera à la planifier au moyen d’un organe adéquat permanent et à traduire en lois le coefficient de protection » considéré comme indispensable pour assurer la crédibilité sur mer de la nation elle-même.

L’essai de Spigai, avec son ardeur polémique profonde et sa réserve dans la forme14, acquiert un intérêt particulier par son ouverture vers une série de cahiers de doléances15 des analystes navals à propos de la nécessité de conserver la cohésion de la flotte à un niveau indispensable pour qu’elle remplisse ses missions fonctionnelles (en réalité 105 000 tonnes de déplacement au lieu des 210 000 tonnes prévus par Spigai) ; elle trouvera sa concrétisation politico-financière avec la loi navale pluriannuelle de 1975 (avec l’engagement de mille milliards par décennie) qui a défini jusqu’à nos jours, au cours desquels un débat similaire s’est inévitablement rouvert, le rythme des constructions navales militaires en Italie. L’attention des critiques navals est constamment attirée par les grands thèmes de l’énergie nucléaire et par ses applications au domaine naval, dans une série de contributions plus orientées vers l’information que vers des propositions, comme le prouvent toute une suite d’interventions16 à ce sujet.

En revanche, la réédition de l’ouvrage célèbre de l’amiral di Giamberardino, Arte della guerra in mare17, incluant une « refonte totale imposée par l’âge nucléaire« , conduira l’auteur, du point de vue de la stratégie globale, à tirer des conclusions opérationnelles quant à un conflit futur ;

Si les destructions initiales provoquées par l’offensive aérienne russe et par la contre-offensive de l’OTAN en réponse aux premières, malgré leur atrocité, n’ont pas amené la fin du conflit, il serait alors bon d’envisager d’autres opérations avec la totalité des forces terrestres et navales dans une stratégie vraiment cohérente appliquée aux grands espaces, non pas pour foudroyer d’un coup l’ennemi mais pour mener contre lui une action probablement de longue durée. Alors, ce serait la puissance navale qui jouerait le rôle de facteur de durée, l’élément de cohésion étroite de la puissance militaire de l’Occident (…). Il serait facile de prévoir aussi une autre colossale bataille anti-sous-marine de longue durée dans l’Atlantique, comme celle de la dernière guerre, avec des prolongements en Méditerranée, en mer Rouge, dans l’océan Indien et dans le Pacifique ; en somme dans toutes les mers du monde.

C’est un scénario dont Giamberardino ne néglige pas de tirer des leçons dans des termes théoriques :

Pour la première fois, la théorie de Mahan sur le facteur économique déterminant de la puissance maritime n’a pas la même valeur pour les deux adversaires (…) ; c’est d’une part, pour l’un, la capacité et la force de dominer la mer, tandis que l’autre peut à peine tenter de l’empêcher sans qu’il lui soit possible de le remplacer dans son domaine ; d’autre part, c’est l’avantage de celui qui est presque inattaquable vu l’étendue de son propre territoire (sinon par l’offensive aérienne stratégique appuyée énergiquement par les porte-avions et les unités lance-missiles), il n’a pas les dispositions et la nécessité pressante du grand commerce maritime.

Dans l’analyse des caractères de la guerre future, Giamberardino fait une large place aux inévitables « surprises » techniques et opérationnelles, mais aussi à celles de nature plus spécialement politique : il affirme que c’est davantage de l’effondrement de la résistance de l’homme que pourra venir la fin des hostilités ; ce n’est pas une nouveauté, car déjà Clausewitz disait : « La guerre, étant une des activités de l’homme, est entièrement fondée sur la faiblesse humaine et dirigée contre cette dernière« . Mais lequel des deux adversaires ressentira le plus facilement l’écroulement moral ?18

Le débat culturel naval

Comme nous avons pu le constater dans ce rapide examen, les analystes italiens envisageaient le « problème naval » à l’époque de la guerre froide essentiellement en termes de défense, selon le couple binaire stratégie des moyens (obtention selon un plan préétabli, des hommes et des moyens nécessaires à la poursuite de l’objectif militaire), stratégie opérationnelle (planification, coordination et emploi des moyens mis à disposition selon des modalités tactiques convenant à la poursuite des objectifs préétablis). Néanmoins, général, on ne négligeait pas la dimension proprement théorique axée sur la redéfinition de la signification et du contenu des études stratégiques. C’est encore une fois Bernotti qui, dans son article « La strategia come studio »19, pose clairement le problème. Si l’on admet que « les principes fondamentaux de la stratégie sont de simples vérités évidentes qui subsistent bien que nous puissions changer les moyens militaires ; de tels principes immuables constituent – selon Castex – un bagage très léger » pour qui se propose la difficile tâche de fixer les critères d’exécution de la conduite de la guerre. Il sera nécessaire au chercheur (à qui on demande d’avoir des connaissances techniques, autant qu’intellectuelles ou spirituelles) de partir toujours de « tels axiome et postulats, de données qui déterminent ce qu’est la guerre, en raisonnant scientifiquement et avec une méthode déductive et inductive, mais aussi avec l’Histoire pour guide en mettant en rapport les moyens avec les objectifs et précisant un ensemble de critères généraux appropriés aux conditions de chaque époque« .

Il ne faut pas penser que le secours des études historiques à l’étude de la stratégie aurait perdu toute utilité pratique, car la critique historique représente toujours « l’élément stimulant de l’imagination en ce quelle développe la capacité de concevoir et de s’orienter face aux nouvelles possibilités de l’époque dans laquelle nous vivons« .

L’époque contemporaine est caractérisée par l’interdépendance et l’interpénétration des problèmes politiques et militaires : « Les considérations stratégiques ont une influence sur la politique du temps de paix et inversement ; même en période de guerre chaude, la politique continue à exercer son influence sur la stratégie » ; par l’interdépendance dans les trois champs d’action air, terre, mer ; par l’interpénétration entre tactique et stratégie à cause de l’augmentation des rayons d’action des armes. En d’autres termes, selon Bernotti, la guerre doit être considérée dans son ensemble !

La méthodologie proposée par Bernotti (analyse théorique du problème stratégique sur des bases historiques) représente le difficile banc d’essai des chercheurs italiens qui, le plus souvent, préfèrent axer leurs recherches sur la critique historique tout court20, apprenant tout au plus à commenter et à discuter les aspects théoriques en accord avec ce qui apparaît (ou se découvre ou se redécouvre) original au niveau international dans cette « globalisation de la culture » qui finit par caractériser toujours plus le monde contemporain.

Par exemple, commentant les travaux du général Beaufre21, le capitaine de vaisseau Flamigni, professeur adjoint de stratégie à l’Institut de guerre navale de Livourne (le premier institut de formation de la marine italienne créé par Bernotti en 1921), affirme avec force et avec des accents dignes de Bernotti que la stratégie est « une philosophie qui fournit une méthode de pensée nécessaire à la définition du problème politique et à la solution (par les stratégies partielles) du problème lui-même » ; il souligne en particulier ce qu’ont de fonctionnel les études historiques grâce à l’étude de la stratégie, à condition que celle-ci ne soit pas « l’unique élément d’étude« . Il faut qu’on se mette à faire des études stratégiques dans les divers « domaines qui ont de l’intérêt » : politique, économique, diplomatique, etc. En d’autres termes, il s’agit de considérer la stratégie militaire non seulement dans une optique de moyens, mais aussi dans un contexte général de stratégie totale, selon la propre terminologie du général Beaufre. Il affirme ensuite22 que la stratégie « est un tout qu’on ne peut scinder et qui englobe toutes les capacités potentielles de l’État« . La stratégie globale est faite de stratégies partielles selon les moyens employés (militaires, économiques, techniques, psychologiques, idéologiques et sociaux) « qui peuvent exister s’ils sont étudiés un à un, mais qui ne doivent pas être isolés du contexte général« .

Pour Flamigni, la stratégie militaire est l’ »art du commandant en chef militaire dans sa double fonction de conseiller militaire du pouvoir politique et de commandant des forces militaires« . Sa première fonction est donc la formulation de la stratégie globale, pour fournir au pouvoir politique les solutions militaires appropriées pour satisfaire aux objectifs politiques. Sa deuxième fonction, secondaire, est autant la préparation des moyens (stratégie des moyens) que la planification, la coordination et la conduite des opérations (stratégie opérationnelle). Une brillante synthèse qui, en un certain sens, prélude aux interventions publiques des plus hautes autorités navales, au niveau du chef d’état-major, qu’on observe constamment à partir du milieu des années quatre vingt, à l’occasion des sessions du Centro Alti Studi Difesa, l’institut de niveau le plus élevé en matière de formation nationale interarmes, sessions régulièrement signalées dans la Rivista Marittima23. C’est la référence fondamentale sur les coordonnées d’action politico-stratégique de la Marine, en face de quoi les interventions de quelques officiers de réserve ou plus rarement de chercheurs civils n’ont pu, tout au plus, que proposer de simples commentaires ou suggestions à titre personnel. Dans l’analyse des rapports de « la pensée du chef », Basil Liddell Hart n’avait-il pas écrit que « le chef ne raisonne pas seulement en termes de stratégie, mais aussi de  » grande stratégie « , c’est-à-dire qu’il raisonne à un niveau supérieur, là où les actions politiques et militaires se conjuguent« 24 ?

Théoriquement, le référant idéologique est constitué essentiellement par la théorie de Mahan, laquelle, en Italie, a toujours eu du succès malgré les inconvénients inévitables dus aux traductions tardives25. C’est un Mahan non pas interprété littéralement mais « revisité » en fonction des exigences prévisibles de la guerre froide sur mer où la « maîtrise de la mer » n’a pas son caractère de prééminence et n’est pas déterminante. La mission mahaniennne se manifeste par le maintien du libre usage des voies de communications maritimes permettant la circulation des approvisionnements et le passage des renforts venant des États-Unis et destinés aux théâtres d’opérations d’Europe et de Méditerranée. Et cela dans un contexte où le concept stratégique ne dépend plus, comme à l’époque de Mahan, de l’affrontement direct entre un certain nombre de navires armés de la même façon, pouvant être utilisés en un lieu déterminé et à un moment donné, mais essentiellement de la supériorité de concentration de systèmes d’armes appropriés, interdisant à l’adversaire de faire de même26.

De grands personnages aujourd’hui disparus ont dominé la scène culturelle de la période d’avant-guerre et, comme nous avons essayé de le montrer, ont aussi joué un rôle de premier plan dans l’immédiat après-guerre ; il s’agit de Giamberardino, Bernotti et Fioravanzo (disparus respectivement en 1960, 1974 et 1975). Dans le domaine de la critique historique, on « redécouvre » progressivement la tradition et la pensée militaire et navale italienne que les événements dramatiques de la guerre avaient peu à peu chassées de la mémoire27.

Au seuil du troisième millénaire

D’une façon qui aurait sans doute beaucoup plu à Sun Zi – le célèbre maître de la stratégie de l’ancienne Chine28 -, la troisième guerre mondiale a été gagnée sans avoir à être livrée. Dans son brillant et satirique pamphlet au titre provocateur : La Vittoria dell’Italia nella terza guerra mondiale, le diplomate Ludovico Incisa di Camerata29 montre que l’Italie va s’imposer dans cette guerre. Malgré la politique extérieure italienne calquée sur une politique intérieure déficiente, avec les rôles que lui a confiés l’OTAN, d’abord celui de la défense de son flanc sud dont elle a le commandement (qui est aussi l’objectif final de l’ultime tentative de l’URSS voulant étendre sa domination sur tout l’Occident), puis sa décision d’installer à Comiso, en Sicile, des missiles intermédiaires Cruise et Pershing. Cette dernière démarche était un défi à la politique soviétique qui recherchait à bâtir un équilibre militaire européen en sa faveur, lequel aurait entraîné l’autofinlandisation de l’Europe. L’Italie, en fait, avait contribué à déjouer définitivement la menace soviétique et, en conséquence, se trouvant parmi les vainqueurs de la guerre froide, aurait, à titre de récompense, « récupéré une position géopolitique privilégiée » dans le contexte méditerranéen.

En réalité, le théâtre méditerranéen, une fois évacuées les idées velléitaires maximalistes liées au souvenir du Mare Nostrum que Mahan appelle « Manifest destiny of Italy« , n’a jamais été oublié par la stratégie navale italienne, et surtout pas dans les heures les plus difficiles des premiers temps de l’après-guerre30. Tout au plus, il avait été pensé essentiellement en termes de défense et avec l’idée de contenir l’adversaire, déterminé particulièrement par la confrontation bipolaire dans laquelle la conflagration s’étendait « du haut vers le bas »31. Dans le monde de la post-guerre froide, la région méditerranéenne (la soi-disant Méditerranée au sens large) dans laquelle les flottes soviétique et américaine ont cessé de s’affronter, est, en revanche, repensée dans une optique de sécurité collective à l’enseigne de la coopération internationale.

L’Italie, « puissance moyenne régionale ayant des intérêts économiques mondiaux », dans le passage d’une conception statique à une conception dynamique de la politique de défense et dans une synergie favorable entre les trois politiques extérieure, économico-commerciale et sécuritaire, tend à se doter d’une présence internationale appropriée, « en premier lieu, précisément, dans sa zone géopolitique (la Méditerranée au sens large) ; mais aussi là où cela s’avère nécessaire pour des raisons valides de politique internationale, aussi hors de cette zone, pour le maintien de la paix et de la stabilité internationale ainsi que pour des raisons de caractère humanitaire« 32.

Un tel contexte implique un renouvellement, conceptuel et opérationnel, des moyens navals eux-mêmes, des programmes d’opérations dont les éléments sont encore une fois formulés dans toute une série d’interventions directes du chef d’état-major de la Marine33. C’est une fois arrivé à ce point capital qu’on peut penser une « nouvelle » stratégie navale qui tendra à donner une plus grande flexibilité et une capacité de projection plus forte aux moyens militaires interforces appuyant depuis la mer les des éléments interforces à terre.

Naturellement, la « maîtrise par la mer » ne doit pas se comprendre comme « fonction de coopération collatérale ou temporaire », comme elle pouvait l’être dans la guerre intégrale ; au contraire, exercer la « maîtrise par la mer » est la « véritable combinaison des efforts déployés dans tous les théâtres d’opérations (depuis les systèmes de contrôle jusqu’à la guerre électronique, depuis l’artillerie jusqu’à la force amphibie, depuis l’aéronef embarqué jusqu’au missile mer-sol), pour contrôler depuis la mer les opérations conduites à terre« .

À une époque fortement marquée par l’indiscutable thalassocratie occidentale, cette formulation de la doctrine navale officielle de la marine italienne, implique avec la superposition de la « maîtrise par la mer » à la traditionnelle « maîtrise de la mer », un changement radical du cadre général de référence théorique ; la référence à Mahan est rendue caduque par la découverte de la doctrine de sir Julian Corbett. Ce n’est pas un hasard si son œuvre, Some Principles of Maritime Strategy, datant de 1911, a été traduite en italien en 1995 par l’Ufficio Storico della Marina. D’autre part, le fait de reconnaître la Méditerranée au sens large comme zone essentielle d’intérêt national ouvre la voie au renouveau des études de géopolitique et de relations internationales34 ; alors que la « géopolitique du passé avait essentiellement un caractère spatial et physique, privilégiant les éléments tels que la distance, l’importance, les ressources naturelles et la position géographique, la nouvelle géopolitique, elle, englobe l’économie, les structures productrices, sociales et culturelles, la psychologie des peuples, la démographie et les perspectives mondiales telles que l’écologie et le développement« 35.

Tandis que l’Italie, avec le triple « cercle concentrique » de sa propre politique extérieure (atlantique, européenne, méditerranéenne), cherche à redéfinir son rôle géopolitique dans le nouvel ordre mondial, encore insaisissable et en devenir, mettant en avant les engagements internationaux de « peace-keeper » et les devoirs de « constabulary » confiés aux forces navales par les institutions du nouveau droit de la mer, on ne peut qu’exprimer le vœu d’une reprise « originale » de la pensée navale nationale qui ne sera plus fondée tout court36 sur la stratégie des moyens et sur la stratégie opérationnelle ; elle ne serait pas non plus une forme adultérée des autres théories qui s’expriment essentiellement sous la forme de commentaires et de propagande critique. « J’ai passé toute ma vie à tenter de découvrir ce qu’il y avait de l’autre côté de la colline ! » Cette pensée « métaphorique » du duc de Wellington pourrait être le soutien indispensable des analystes navals de l’avenir, à la recherche d’une méthode originale pour essayer de voir « derrière la colline », c’est-à-dire derrière le rideau des événements et des faits transitoires.

 

 

 

 

 

 

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Notes:

 

1 Je ne peux que renvoyer à mes essais et, en particulier, à « Il pensiero stratogico navale in Italia », Rivista Marittima (qui sera dorénavant notée RM), supplément n° II/1988, et à « La pensée navale italienne entre les deux guerres », dans Hervé Coutau-Bégarie (dir.), L’évolution de la pensée navale VI, pp. 153-177.

2 En particulier, rappelons les écrits de l’amiral Fioravanzo publiés dans le recueil La Marina nella seconda guerra mondiale de l’Ufficio Storico della Marina Militate, dont l’amiral était le directeur. Le azioni navali nel Mediterraneo (1959-1960, 2 vol.) ; La Marina dall’8 settembre 1943 alla fine del conflitto (1962) ; La difesa del traffico con l’Africa settentrionale (1964) ; Il conflitto (1972-1975-1978, 3 vol.) ; enfin, nous pouvons rappeler Storia del pensiero tatico navale (1973). En ce qui concerne Bernotti, signalons La guerra sui mari nel conflitto mondiale, Livourne, Tirrena, 1947-1950, 3 vol., et Storia della guerra nel Mediterraneo, Rome, Vito Blanco, 1960. Di Giamberardino a écrit La Marina nella traiedia nezionale, Rome, Danesi, 1947, ainsi que la série d’articles sur les transports d’approvisionnement de l’Afrique du Nord, dans RM, nos 1, 2 et 3 de 1948.

3 Rome, Danesi, 1947.

4 Dans « Strategia dei Grandi Spazi », RM, n° 4, 1948, pp. 5-11.

5 À propos de cette polémique, voir mon « Giulio Douhet e i pensatori navale », dans La figura e l’opera di G. Douhet. Atti dei Convegno, Caserta, Società di Storia Patria di Terra di Lavoro, 1988, pp. 245-257.

6 Analysée par Fioravanzo dans Il Mare et la Strategia dei Grandi Spazi, Livourne, Istituto di Guerra Marittima, 1955-1956, dans lequel il expose les fondements d’une géographie stratégique intégrale « conditionnant, en temps de paix, la politique internationale et la préparation des forces pour soutenir cette politique et, en temps de guerre, la conduite des opérations« .

7 Fioravanzo lui-même, commentant, dans la RM, nos 8 et 9, 1954, l’ouvrage de A. de Seversky (Air Power : Key to Survival, trad. italienne 1953), reconnaît le changement d’époque que le second conflit mondial a entraîné dans la puissance aérienne : « un temps intégrant complètement les puissances maritime et terrestre« , se trouvant être maintenant « l’arme destructrice par excellence » avec des fonctions décisives si, selon lui, on complète le célèbre « bombardement stratégique » par des « opérations de troupes aéroportées ».

8 Livourne, Tirrena, 1954.

9 Sur le débat italien avec la CED, en particulier, rappelons F. Marenco, « Communità europea di difesa : mera utopia o grosso affare per tutti gli europei ? », RM, nos 7 et 8, 1970.

10 « Si la puissance maritime s’est transformé en puissance aéromaritime, il s’ensuit qu’une Marine sans une aviation propre ne peut être efficace. C’est une vérité qui coule de source, que tout le monde reconnaît, mais l’Italie feint de l’ignorer et de ne pas vouloir la comprendre. Le fait que l’Italie ne trouve pas l’issue pour sortir de cette situation chronique… interdit aux alliés de faire confiance à notre nation ; ils ne viennent pas à notre aide au moment où nous nous réarmons, même si notre politique militaire est globalement rationnelle. » op. cit., pp. l37-138.

11 Bernotti, p. 131, reprend la citation de Castex tirée de l’article « La pure doctrine », Revue des forces aériennes françaises, XII, 1948.

12 Il problema aeronavale italiano. Aspetto storici e attuali, Livourne, Belforte, 1981.

13 Rome, Vito Bianco, 1963. Du même auteur, voir aussi « I fronti del potere navale », RM, n° 2, 1960.

14 « En hommage à la parfaite neutralité politique des forces armées italiennes, cet ouvrage est absolument apolitique. Il ne s’occupe pas de politique au sens que l’on donne couramment en Italie à ce mot : partitisme ou philopartitisme avec une certaine tendance à l’idée de parti. » (ibid., p. 7).

15 En français dans le texte (ndt).

16 Nous rappelons, toujours à titre d’exemple, L. Musumeci, « L’énergie atomica e il potere marittimo » ; R. Bernotti, « Conseguenze strategiche dell’era nucleare », et S. Roccotelli, « La propulsione nucleare oggi », parus respectivement dans RM nos 5 et 6, 1954, n° 12, 1965, et nos 11 et 12, 1971. Y ajouter, sur les accords nucléaires secrets franco-italiens, la contribution récente d’Achille Albonetti, « Storia segreta della bomba atomica italiana ed europea », Limes. Rivista italiana di geopolitica, 1998-2, pp. 157-171.

17 Rome, Ministère de la Défense-Marine, 1958 ; les deux précédentes éditions remontent aux années 1937 et 1938 par l’Ufficio Storico della Marina.

18 Pour une analyse plus détaillée, voir « Caratteristiche della possibile guerra futura » (pp. 52-58), dans lequel on développe les concepts déjà abordés dans Il prossimo conflitto mondiale ; il s’insère dans la ligne de pensée qui a, par la suite, été celle de personnages aussi notables que B.H. Liddell Hart, John Hackett, Shelford Bidwell – dont les œuvres traduites en italien ont bénéficié d’une vaste diffusion (respectivement : La prossima guerra, La terza guerra mondiale, Una storia futura, La terza guerra mondiale, Milan, 1960 et 1979, Rome, 1981).

19 RM, n° 3, 1960, pp. 5-12.

20 En français dans le texte (ndt).

21 «  » Appunti su introduzione alla Strategia  » du général A. Beaufre », RM n° 12, 1970 ; le texte du général français date de 1965 (Paris, Colin) et a été traduit en italien l’année suivante (Bologne, Il Mulino, 1966). Voir en outre le travail de A. Flamigni et M. Calttich, « A proposito di  » Appunti su introduzione alla Strategia  » del générale Beaufre », RM, n° 3, 1971.

22 Dans l’article « Che coss’e la Strategia ? », RM, n° 7, 1984.

23 Voir mon essai « La Rivista Marittima dalla fondazione ai nostri giorni. La stora, gli autori, le idee », supplément à la Revue Marittima, n° 7, 1986, pp. 101-sq.

24 La prossima guerra, op. cit. , p. 21.

25 Du corpus des œuvres mahaniennes, n’ont été traduits que récemment en italien : L’influenza del potere marittimo sulla storia (1660-1783), Rome, Ufficio Storico della Marina, 1994 ; L’importanza del potere marittimo per gli interessi degli Stati Uniti, Rome, Forum di Relazioni Internazionale, 1996 ; Strategia navale, Rome, Forum di Relazioni Internazionale, 1997, avec une intéressante introduction de l’amiral Fernando Sanfelice di Monteforte. L’amiral Castex a eu une certaine influence, mais n’a pas été traduit, jusqu’au travail en cours sous la direction de l’amiral Vezio Vascotto, les deux premiers tomes des Théories étant parus sous le titre Teorie strategiche, Rome, Forum di Relazioni Internazionale, 1999.

26 Signalons les travaux de P.P. Ramoino, Il Pensiero di Mahan e la sua influenza nella storia del pensiero strategico, Livourne, IGM, 1982, et de A. Flamigni, « Alcune considerazioni sui potere marittimo », RM, n° 12, 1989, et Evoluzione del potere marittimo nella storia, Livourne, IGM, 1992.

27 Je renvoie à mes essais : « Il Potere marittimo. Evoluzione ideologico en Italia (1861-1939) » et « Il pensiero strategico navale in Italia », suppléments à la Revista Marittima, n° 10, 1982 et n° 11, 1988, « Potere marittimo », dans Storia militare d’Italia (1796 1975), Rome, Editalia, 1990, pp. 189-204 et « Giulio Rocco, précurseur oublié », dans Hervé Coutau-Bégarie (dir.), L’évolution de la pensée navale III, pp. 85-96 ; P.P. Ramoino, Alcune note sul Pensiero strategico del Machiavelli, Alcune note sul Pensiero di Clausewitz, Qualque nota sul Pensiero di Jomini, Livourne, IGM, 1982 et 1988 ; A. Flamigni, « Appunti su Clausewitz », RM, n° 10, 1982.

28 C’est le penseur militaire le plus traduit en Italie. Parmi les plus récentes éditions de l’Arte della Guerra, rappelons celles de Thomas Cleary (Rome, Ubaldini, 1990), Riccardo Fracasso (Rome, Newton Compton, 1994) et Leonardo Vittorio Arena (Milan, Rizzoli, 1997). On souhaiterait que les œuvres de Mahan, de Castex et de Corbett aient le même succès !

29 Bari, Laterza, 1996.

30 Je renvoie mes essais : « Il Mediterraneo nei primi anni Cinquanta : problemi di politica e strategia navale », dans E. di Nolfo, R.H. Rainero et B. Vigezzi (ed.), L’Italia e la politica di potenza in Europa (1950-1960), Settimo Milanese, Marzorati, 1992, et « Il Mediterraneo nella Coscienza nazionale », supplément à la Revista Marittima, n° 6, 1987.

31 Dans le sens où « les diverses nations se situent par rapport aux deux superpuissances en tant que pays alliés, satellites, clients, neutres, non alignés (et) les leaders d’un pays pouvaient faire un tel choix basé sur des considérations de sécurité, sur des calculs d’équilibre des pouvoirs ou sur leurs préférences idéologiques« , ainsi que le note bien Samuel B. Huntington, dans Lo scontro delle Civiltà e il nuovo ordine mondiale, véritable best-seller international traduit en 23 langues, qui a provoqué en Italie un vaste débat critique (trad. italienne Milan, Rizzoli, 1997).

32 « Un cadre qui, à partir du Liban en 1982, passe par l’opération Desert Storm en 91, la mission Airone au nord de l’Irak, la mission Pellicano en Albanie en 1991-1993, la mission Ibis en Somalie en 1992 et 1994, la mission Albatros au Mozambique de 1993 à 1994, les missions IFOR et SFOR en Bosnie en novembre 1995 et, pour finir, l’opération ALBA (en 1997) qui a vu la participation de 50 000 de nos soldats, marins et aviateurs… où pour la première fois l’Italie a assumé le rôle de pays guide dans une coalition multinationale européenne« . Amiral Guido Venturoni, « L’adattamento dell’Alleanza atlantica nel contesto evolutivo della sicurezza europea », conférence à l’Istituto Alti Studi Difesa, 26 juin 1997.

33 En particulier, rappelons les Rapports annuels sur l’état de la Marine militaire italienne (à partir de 1993), moyen de communication externe entre la Marine et l’opinion publique, « une mise au point traditionnelle dans le panorama toujours plus riche de l’information sur des thèmes de sécurité« , comme l’a défini l’amiral Angelo Mariani, chef d’état-major général de 1994 à 1998, compte rendu objectif de ce qui est arrivé dans l’année précédente, inséré dans un contexte de réflexions qui tendent à rendre compréhensible la liaison entre l’activité des forces armées et la représentation la plus générale de la politique étrangère et de sécurité.

34 A. Flamigni, « Rinascita delle Geopolitica », Rivista Militare, n° 4, 1992 ; A. Flamigni et Carlo Jean, « Ancora sulla geopolitica », RM, n° 7, 1993, ; Carlo Maria Santoro, « La geopolitica del Mediterraneo », Affari Esteri, n° 109, hiver 1996 ; Carlo Jean, « La rivoluzione geopolitica del dopoguerra fredda », Affari Esteri, n° 113, hiver 1997.

35 « Un renouveau de la pensée géopolitique, considéré non pas comme une recherche du « sens » de l’histoire ou comme une prédiction du futur, mais comme une enquête sur l’influence de l’air du temps sur les décisions politiques apparaît de la plus grande importance pour la réalisation des intérêts nationaux et des lignes générales de l’action provenant du développement en vue de les matérialiser« , comme l’affirme avec force le général Carlo Jean dans son article « La riscoperta della geopolitica », RM, nos°7 et 8, 1992 ; du même auteur, voir aussi Geopolitica, Bari, Laterza, 1995.

36 En français dans le texte (ndt).

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LA PENSÉE NAVALE GRECQUE CONTEMPORAINE

Ioannis Loucas

Observations préliminaires

L’État grec moderne, qui est né de la lutte pour l’indépendance contre l’Empire ottoman (1821-1830), s’est fermement orienté vers la notion de « géostratégie maritime » dans le cadre de laquelle la délimitation entre les marines « marchande » et « militaire » est restée floue durant de nombreuses années, en dépit de l’existence d’une « flotte de guerre » à côté de la marine « marchande ». L’objectif de la géostratégie grecque consistait en la « maîtrise de la mer » et le fer de lance n’en était pas seulement la flotte de guerre mais aussi la flotte marchande, laquelle a presque toujours été incluse dans le cadre du « plan militaire » pour la maîtrise de la mer Égée. C’est la raison pour laquelle, jusqu’en 1947, la flotte marchande et la marine militaire relevaient de la même autorité, le ministère de la Marine, lequel était très souvent en relations conflictuelles avec le ministère des Armées. Par ailleurs, jusqu’en 1909 les forces navales étaient dépourvues d’un état-major général de la marine ; leur commandement relevait de trois centres différents, eux aussi fréquemment en conflit, à savoir le ministre de la Marine, son supérieur le Premier ministre et le Roi, chef des forces armées. Ainsi, l’établissement d’une stratégie purement navale fondée sur une « pensée navale » était de facto impossible : jusqu’au milieu du xxe siècle, l’action de la marine de guerre était principalement déterminée d’une part, par le jeu politique (qui dépendait directement des facteurs internationaux) et, de l’autre, par la personnalité du commandant de la flotte et des officiers supérieurs de la marine, dont toute l’action se limitait forcément au domaine opérationnel et tactique.

Cette situation se reflète d’une manière indirecte dans le champ de la recherche sur les questions navales, laquelle fut limitée, jusqu’à la fin de la guerre froide, à trois axes fondamentaux : a) les questions de force navale avec, pour noyau central, l’importance de la mer pour l’hellénisme, b) les questions d’histoire navale dans leur aspect purement événementiel, afin de mettre en valeur tantôt les grands moments du passé naval grec (par exemple les guerres Médiques, l’Athènes classique, Byzance, la guerre de 1821), tantôt « les grandes personnalités », principalement les amiraux et les chefs navals (par exemple Thémistocle, Andreas Miaoulis, Pavlos Koundouriotis), c) les questions de tactique navale et d’opérations militaires en relation avec les nouveaux systèmes d’armement et leurs applications dans le combat sur mer. Il semble que les études sur des questions ayant trait à la stratégie navale proprement dite furent terra incognita pour les chercheurs grecs. Telle est la situation que révèlent les articles publiés dans l’organe de la marine de guerre grecque Naftiki Epitheorissi (« Revue maritime »), édité depuis 1917 jusqu’à aujourd’hui. En effet, elle a été inaugurée par une étude sur les liens entre l’hellénisme et la mer, entendus au sens le plus général et culturel du terme, tandis que la première étude à aborder la stratégie ne paraîtra que huit ans plus tard et ne concernera même pas la réalité grecque : ce sera la traduction d’un article du capitaine de frégate britannique A. Talbot sur la stratégie navale britannique. C’est en 1937 que paraît la première étude au contenu purement stratégique signée par un officier de la marine de guerre grecque, mais de nouveau elle ne concerne pas uniquement la Grèce mais d’une manière générale les pays désignés comme « puissances plus faibles ». L’année suivante, on « découvrira » la relation entre la géographie et la maîtrise des mers, tandis que les lecteurs de la revue devront attendre 1959 pour lire pour la première fois les termes « géopolitique » et « géostratégie », grâce à la traduction d’une étude de l’amiral français Lepotier. Finalement, et ce sera encore une « première », c’est en 1962 que la pensée de A. Mahan fera l’objet d’une étude et d’une présentation au public grec, par l’officier de marine M. Simpsas, qui est aussi l’auteur d’une histoire officielle de la marine de guerre grecque de l’Antiquité à la guerre de 1821.

On observe une autre particularité de la pensée navale grecque : les plus grands protagonistes de l’histoire navale grecque moderne et contemporaine (comme le chef de la flotte pendant la guerre de 1821, A. Miaoulis, et le chef de la flotte des brûlots, K. Kanaris, ainsi que le commandant de la flotte des guerres Balkaniques de 1912-1913, P. Koundouriotis) n’ont rédigé aucune étude navale, pas même leurs mémoires, absorbés qu’ils étaient par la politique à laquelle ils se vouèrent, une fois leur mission militaire accomplie.

Après la Seconde guerre mondiale apparaît une pléiade d’officiers supérieurs – dont certains arriveront jusqu’au poste de chef de l’état-major général de la marine – qui se distinguent par leurs écrits, principalement consacrés à l’histoire navale, déclinée selon le mode conceptuel de Ranke, où l’accent est tout particulièrement mis sur le domaine tactique et opérationnel ainsi que sur le progrès technique de la marine de guerre. Ces observations valent aussi, dans les grandes lignes, pour les professeurs d’histoire de l’Académie Navale (Skholi Naftikôn Dokimôn – S.N.D., littéralement École d’Aspirants de Marine) depuis le très productif Constantin Rados du début du siècle jusqu’à Constantin Varfis au début de la décennie 1990. En ce qui concerne l’École Navale de Guerre (Naftiki Skholi Polemou – N.S.P.), fondée en 1925, elle ne parviendra pas non plus à échapper à cette situation, en dépit des loyaux efforts consentis de temps à autre par certains de ses officiers d’état-major et de ses professeurs pour instituer un enseignement systématique de la pensée navale.

C’est au début des années 1990 qu’apparaît un changement, grâce à la collaboration étroite des écoles de la marine de guerre avec l’Institut de Relations Internationales de l’Université Pandeion des sciences politiques et sociales d’Athènes d’une part, et de l’autre, grâce à la revalorisation de l’École de Guerre qui s’est opérée à partir de 1995, faisant de celle-ci une institution supérieure de niveau universitaire spécialisée dans les questions de l’art et de la stratégie navals. Cette École est l’organe compétent de l’État grec pour tracer une stratégie navale nationale. Le renforcement de l’encadrement de l’École Navale de Guerre, par des officiers qui ont reçu un supplément de formation (une sorte de troisième cycle) au Naval War College des États-Unis, et par des professeurs et des chercheurs de l’Institut de Relations Internationales (Institouto Diethnôn Skheseôn – I.DI.S.), dans un contexte de tension prolongée des relations gréco-turques dans la mer Égée, a eu pour résultats l’augmentation des études sur la stratégie navales helléniques et plus généralement occidentale, et la formulation de la « doctrine de l’espace unique de défense », laquelle, pour la première fois réunit sous un « parapluie » stratégique unique les mers Ionienne, Égée et Méditerranée orientale (Chypre).

Avec ces données, une question se pose à juste titre : dans quelle direction le chercheur qui désire étudier la doctrine et la stratégie navales de l’État grec moderne, que ce soit dans le cadre de la problématique générale concernant la géostratégie maritime ou indépendamment de cette problématique, doit-il se tourner ? En fait, la recherche doit être engagée dans trois voies parallèles : a) l’œuvre et la pensée – ou l’une des deux – de certains hommes politiques grecs et principalement de ceux dans le programme politique desquels la force navale constituait une partie clairement distincte (par exemple le chef de la révolution de 1821, Alexandre Ypsilanti, et l’artisan de la Grande Grèce, Eleuthérios Venizélos), b) les rares écrits des officiers de la marine de guerre tant qu’ils étaient à des grades subalternes et que la marine de guerre les intéressait plus que la politique (par exemple Periklis Argyropoulos), c) les programmes navals de l’État grec, lesquels malheureusement sont perçus d’après les événements, au lieu d’être connus sous leur aspect théorique et dans leur formulation. Et cela parce que, comme l’écrivait aussi en 1952 le vice-amiral D. Oikonomou,

jusqu’à la fin des années d’avant-guerre et en fait jusqu’à la constitution du Service historique de la Marine auquel on a rattaché le Service des archives, les documents essentiels que sont les mémoires et les décisions concernant la politique navale du pays n’ont pas été conservés ; la non conservation de ces documents précieux et le rejet de toute correspondance en général, de nature essentielle comme courante, dans des dépôts, sans aucun classement systématique et même presque sans surveillance, ont rendu concrètement impossible la recherche et la découverte de ces éléments indispensables à la reconstitution historique du développement et des différentes phases, du point de vue de l’organisation, de notre Marine royale. Si l’on y ajoute la destruction des archives pendant la prise, par les occupants, des édifices de la marine et les installations des envahisseurs, on conclut à l’impossibilité absolue, tout au moins pour les époques les plus anciennes, de rechercher les données importantes en vue de la reconstitution de l’histoire du développement de la Marine royale.

Cet auteur souligne, comme exemple caractéristique de cette situation, que, durant l’occupation allemande, le décret du roi Georges Ier, par lequel le grade d’amiral de la Marine grecque avait été conféré au roi Edouard d’Angleterre à l’occasion de sa visite en Grèce, a été utilisé comme papier d’emballage par quelque maraîcher « et est ainsi devenu propriété d’un acheteur privé« 1.

La Révolution grecque de 1821 et la création
de l’État grec moderne

Les racines de la révolution de 1821 contre la domination ottomane se trouvent en 1774 lorsque, avec le traité de Kaïnardji, la Porte non seulement autorise la libre traversée des Détroits par les navires russes mais encore accorde aux sujets grecs du Sultan le droit de hisser des drapeaux grecs aux mâts de leurs bateaux. Dans un laps de temps extrêmement court, la vie économique fleurit soudainement dans les régions littorales et les îles du sud de la péninsule balkanique, entraînant la création et le développement d’une classe de marins négociants grecs qui va axer sur le commerce maritime les secteurs de l’artisanat et de la production agricole. Ainsi, au début du xixe siècle sera créé un marché aux caractéristiques capitalistes, pour ce qui est de son fonctionnement interne et du développement des grands centres urbains, marché contrôlé par les Grecs, bien que l’élément grec soit obligé d’opérer dans la périphérie du centre capitaliste européen, et de subir les conséquences de la concurrence déloyale des « capitulations » ottomanes à l’avantage des grandes puissances navales occidentales. Les guerres napoléoniennes contribueront à faire de cette classe de marins négociants le tronc à partir duquel l’hellénisme se ravivera : les propriétaires de bateaux qui ont armé ceux-ci de canons pour tenir tête aux pirates qui écument la Méditerranée vont rompre systématiquement le blocus anglo-autrichien des ports français, recueillant d’énormes bénéfices mais aussi une expérience inestimable de la mer et de la guerre sur mer2. En même temps, le contact systématique des marins négociants grecs avec la réalité française, en relation, avec l’œuvre d’intellectuels grecs établis à Paris (principalement Adamante Coraïs), va contribuer au développement des Lumières dans l’espace grec sous domination turque, renforçant la fermentation idéologique dans les milieux de la bourgeoisie grecque en vue d’un État national grec libre. En 1814, de cette classe de marchands-marins, surgiront les quatre patriotes, Skouphas, Xanthos, Tsakalof et Anagnostopoulos, fondateurs de l’organisation secrète révolutionnaire patriotique, « Société Amicale », à la tête de laquelle se retrouvera finalement le général grec de l’armée russe, le prince Alexandre Ypsilanti (1819).

Les membres de la Société Amicale augmenteront à un rythme très rapide, venant principalement des rangs des marchands et des capitaines des bateaux de commerce : dans les ports où ils relâchaient, ils communiquaient à d’autre le « secret national ». Quand la rébellion du Pacha de Jannina Ali (1820), qui retenait en Épire les troupes turques de Roumélie et de Morée, eut été considérée par Ypsilanti et son état-major comme le moment propice pour déclencher la révolution grecque, la stratégie du mouvement avait déjà été définie : sur la terre ferme, Ypsilanti pénétrerait par la frontière septentrionale de l’Empire ottoman, invitant les Roumains, les Bulgares et les Serbes à se révolter pour « leur patrie », tandis que la révolution se déclarerait dans le Sud grec. Sur mer, la flotte marchande grecque armée de canons, interviendrait immédiatement – sa capacité opérationnelle s’élevant à environ 206 bateaux avec 4 000 bouches à feu et 15 000 hommes – tandis que, simultanément, on entreprendrait d’incendier la flotte ottomane dans le port militaire de Constantinople3.

La déclaration de guerre, que Ypsilanti adressera d’Ismaïlia aux capitaines de la mer Égée le 1er septembre 1820, donne un aperçu complet de la conception géopolitique que la « Société Amicale » s’était forgée de la situation en Méditerranée, et cette conception relève tant de l’approche géoéconomique que du préalable géostratégique que celle-ci requiert. Elle contient un élément étonnant : pour les patriotes grecs, jusqu’à ce moment (que l’on situe entre les Congrès de Troppau et de Laybach de l’Alliance des Cinq), le principal ennemi n’est pas le Sultan et son armée, mais le commerce anglais qui (grâce aux capitulations dont il bénéficiait de la part du sultan ainsi que grâce soutien diplomatique que l’Angleterre apportait à l’Empire ottoman) « menaçait » la prospérité des Grecs et visait à les « assujettir », comme elle l’avait fait de tous les autres peuples de l’Europe4 :

L’Angleterre, cette puissance assoiffée de domination et misanthrope, enflée d’un amour-propre porté au plus haut degré, s’efforce de manière la plus variée, non seulement de poser des milliers d’obstacles sur la voie de nos heureux progrès, mais encore de nous anéantir complètement. Ce gouvernement détestable vise à acquérir la maîtrise des mers (« thalassocratie »), à arracher à l’Europe tout le commerce, et par conséquent, en appauvrissant le monde entier, à conquérir la suprématie, et comme du haut de son trône, à commander aux destinées des nations. (¼ ) Que les flottes danoise, hollandaise et espagnole injustement rapaces en temps de paix nous enseignent donc ce à quoi nous aussi devons nous attendre de la part de cette cour [d’Angleterre]. Les prémices des desseins malveillants et perfides de celle-ci, nous les voyons déjà sous les couleurs les plus vives dans l’Heptanèse. Oui, ô capitaines grecs, au temps de la paix la plus profonde, sans respecter les traités et les serments, elles veulent tenter de s’emparer avidement de vos bateaux, de les brûler, ou sous divers prétextes de les confisquer et portant ainsi à notre nation cette meurtrissure fatale, de nous priver de toutes les formes de l’industrie et de nous laisser pour héritage la servitude éternelle et la misère.

Vers la fin du texte, la déclaration indique clairement les préparatifs militaires des forces navales grecques, pour que, lorsque le signal de la révolution serait donné, tous les bateaux grecs dispersés en mers Égée, Ionienne et ailleurs soient opérationnels5 :

Dès que vous aurez lu la présente proclamation, efforcez-vous de munir vos bateaux, petits ou grands, de toutes les munitions militaires que vous pourrez réunir, de la poudre, des canons, des projectiles, etc. À partir d’aujourd’hui, quoique règne la paix dans toutes les contrées, veillez à ne pas accomplir isolés le moindre voyage, mais soyez toujours regroupés, à huit ou dix bateaux, de sorte que si la nécessité s’en présente, vous puissiez résister à l’ennemi et ne pas en devenir facilement la proie. Que chaque capitaine considère dorénavant comme de son devoir le plus sacré d’être à tout instant prêt à courir à l’aide de ses compatriotes qui seraient en danger, soit dans les ports, soit en haute mer, parce que dans le cas contraire il sera poursuivi devant le tribunal le plus sacré, celui de la totalité de la nation comme traître infâme à la patrie.

Dans la dernière déclaration que Ypsilanti enverra à tout le peuple grec invité à se révolter le jour où il annoncera officiellement la révolution en franchissant le Prut (24 février 1821), il précisera clairement que le champ des opérations militaires à venir était délimité d’un point de vue géographique par l’environnement marin et d’un point de vue géostratégique par la puissance maritime de l’hellénisme6 :

À l’appel de notre trompette, toutes les côtes des mers Ionienne et Égée voudront résonner et répondre. Les bateaux grecs, lesquels en temps de paix savent faire le commerce, et combattre, voudront répandre dans tous les ports du tyran (sc. du Sultan) par le feu et l’épée, l’horreur et la mort.

Les opérations militaires de Ypsilanti dans les Principautés danubiennes ne réussiront que dans la mesure où le Sultan sera contraint d’envoyer sur la frontière russe un grand nombre de troupes, permettant ainsi au mouvement insurrectionnel de se développer plus aisément dans le Sud grec ; mais les propriétaires de bateaux, les capitaines et les marins grecs répondront d’une seule voix à l’appel de la Société Amicale et ils conduiront les opérations suivantes :

a) acquérir la maîtrise de la mer en Égée de manière à empêcher le transport par mer de troupes ottomanes vers le Sud grec et à forcer celles-ci à emprunter la voie terrestre qui donnait l’avantage tactique aux Grecs (en raison des passages et des cols étroits entre les montagnes abruptes, familiers aux Grecs, rebelles klephtes et armatoles),

b) bloquer les postes ottomans dans les villes côtières de Roumélie et de Morée,

c) assurer la cohésion et l’assistance des forces terrestres grecques,

d) ravitailler sans entraves en vivres et en munitions les régions révoltées,

e) maintenir les communications avec la Méditerranée centrale et occidentale.

Comme on l’a dit plus haut, la flotte grecque était constituée approximativement de 200 navires marchands armés, mais leur puissance de feu était infiniment plus réduite que celle de la flotte ottomane. Les plus grands bateaux grecs étaient le trois-mâts de Tombazis avec 20 canons de calibre 12, le trois-mâts de Lalekhi avec 18 canons de calibres 18 et 15 et le deux-mâts de Miaoulis avec 18 canons de calibre 12. En face, la flotte ottomane était constituée de 15 grands vaisseaux de ligne (un de 130 canons, un de 125, deux de 122, quatre de 84 et sept de 74) ainsi que de 18 unités plus petites (quatre 52 canons, quatre 44, six 24, quatre 16 ou moins)7. Les célèbres brûlots (bourlota) constitueront l’arme de frappe essentielle ; c’est avec eux que seront gagnés presque tous les affrontements critiques avec l’adversaire, mais la situation deviendra difficile pour les Grecs à partir de 1824, lorsqu’Ibrahim apparaîtra dans les mers grecques à la tête de la flotte égyptienne, jusqu’à ce qu’en 1827, les flottes unies de l’Angleterre, de la France et de la Russie couleront les forces navales turco-égyptiennes à Navarin.

La force de la puissance maritime grecque de l’époque, entraînait en même temps son incapacité à élaborer une stratégie navale achevée dont elle pourrait se servir, comme multiplicateur au niveau du projet politique et des relations internationales : le combat sur mer reposait sur chacun des propriétaires qui y prenait part « avec son bateau, ses équipages et son escarcelle » ; il en résultait une énorme faiblesse d’organisation qui a coûté des catastrophes. Le gouvernement révolutionnaire central devait prendre en compte, dans la préparation de chaque opération, le champ des équilibres politiques avec les armateurs, dont les avis sur les priorités ne concordaient pas toujours, parce qu’ils provenaient de différentes îles de la mer Égée dont le degré de voisinage avec les côtes ottomanes de l’Asie mineure différait d’un cas à l’autre et où les problèmes sociaux étaient pressants. Les armateurs prenant une part active au gouvernement révolutionnaire, l’élaboration d’un plan unique pour le maintien de la maîtrise de la mer s’avérait irréalisable. Un fait est caractéristique de ce climat : il fut impossible de contourner les ambitions et les points de vue personnels de tous les armateurs et de faire le choix d’un ministre de la Marine, de sorte que, au lieu d’un ministère de la Marine, c’est une « commission ministérielle de trois membres pour la Marine » qui fut constituée, avec la participation d’un représentant de l’île d’Hydra, d’un de Spetses et d’un de Psara8.

Pour résoudre le problème d’une manière radicale, l’Assemblée nationale décidera finalement que le pouvoir central achètera les bateaux des particuliers pour les besoins des opérations navales et paiera les salaires des équipages tandis que, parallèlement, après l’apparition de la flotte d’Ibrahim sur le théâtre des opérations, et grâce à un emprunt anglais (1824), la première « flotte nationale grecque de guerre » s’enrichira de nouveaux vaisseaux purement de guerre, comme la frégate Hellas et les corvettes à roues à aubes Karteria (« Persévérance ») et Epikhirissis (« Entreprise »). La création officielle d’une « flotte de guerre nationale » a lieu avec le vote du 5 avril 1827 de l’Assemblée nationale grecque. Celle-ci affirme que cette flotte ne constituait pas le moyen de garantir seulement la maîtrise de la mer mais celle de tout l’espace grec, y compris des territoires de la terre ferme :

La troisième Assemblée nationale des Grecs, considérant que l’État grec a absolument besoin d’une flotte nationale pour défendre et garantir ses droits sacrés en mer, considérant que, après s’être protégé de tout danger venant de la mer, immanquablement il est assuré du côté de la terre, décide : que soit constituée une flotte nationale9.

Cette conception désormais officiellement formulée, selon laquelle la géostratégie maritime repose sur la force navale, ne favorisera cependant pas le développement autonome d’un réflexion sur la force navale et sur la stratégie navale parce que l’hellénisme, durant les premières années de son existence désormais indépendante – confirmée par le Protocole de Londres du 3 février 1830 – va être confronté à des problèmes économiques et politiques tels que pour pouvoir survivre dans l’environnement international de l’époque, il sera contraint de ne pas différencier stratégiquement la marine marchande de la marine de guerre. Au niveau institutionnel, cette identification de la force maritime et de la stratégie nationale se manifestera même dans les buts que se donne l’Académie Navale (S.N.D.). Le décret fondateur de l’Académie en question, créée en 1845 par le ministre de la Marine, Constantin Kanaris, qui avait été le chef de la flotte des brûlots pendant la lutte pour l’indépendance, affirmait cette vision, «  nous voyons notre puissance maritime constituée d’une part d’hommes bien entraînés aux choses de la mer et aux navires de guerre, et d’autre part, des gens de mer consacrés au commerce, informés comme il convient dans leurs travaux« .

La « Grande idée » et la géostratégie maritime

Le nouvel État grec (que les grandes puissances autorisèrent à intégrer seulement le Péloponnèse, la Roumélie jusqu’à la ligne golfe d’Ambracie-golfe Pagasétique, les Sporades et les Cyclades) devait faire face à des problèmes tragiques qui mettaient en danger sa survie même. D’un point de vue politique, l’assassinat du gouverneur de la Grèce, Jean Capodistrias (1828-1831), ancien ministre des Affaires étrangères du tsar, sera à l’origine d’une période d’anarchie à laquelle le nouveau chef de l’État, le roi Otton, de la dynastie bavaroise des Wittelsbach, va mettre un terme avec beaucoup de difficultés ; Otton gouvernera jusqu’en 1843 sans Constitution, à la tête d’un régime autoritaire10. D’un point de vue social, il devait surtout faire face à un peuple grec épuisé : aux métayers, aux propriétaires de bateaux ruinés, aux milliers de combattants sur mer et sur la terre ferme qui attendaient à présent de la patrie qu’elle les « paie en retour » pour la liberté qu’ils lui avaient offerte. Mais les finances de l’État étaient dans une situation déplorable, l’infrastructure agricole avait été entièrement détruite et la marine marchande n’était plus que le pâle reflet de ce qu’elle avait été avant la révolution. Ce secteur, les pertes énormes subies durant la lutte pour l’indépendance, était de plus en plus confronté à un problème nouveau : le remplacement progressif des bateaux à voiles par les bateaux à vapeur, qu’il était impossible pour la Grèce de construire et qu’il lui fallait acquérir à l’étranger. Mais le plus grand problème que le roi rencontrait était la profonde division de la scène politique grecque en trois partis, l’un anglophile, l’autre francophile et le troisième russophile, avec des orientations géopolitiques différentes, propres à chacun.

Le parti « anglais » était le représentant de la politique anglaise sur la Question d’Orient et essayait de détourer les Grecs de la vision nationale de libérer leurs compatriotes non délivrés de la Grèce du Centre et du Nord, de la mer Égée, de Constantinople, d’Asie mineure et de Chypre (vision qui mettait en danger la doctrine anglaise de l’intégrité de l’Empire ottoman) par le biais d’un point de vue réaliste : la Grèce devait d’abord créer un État moderne pour ensuite penser à poursuivre la guerre contre le Sultan. Le parti « russe » avait une politique hésitante, pris qu’il était entre une conception profondément chrétienne orthodoxe et une répulsion naturelle pour tout ce qui était « occidental », refusant ainsi une forte politique antiturque, si celle-ci devait s’appuyer, dans le domaine international, sur les puissances occidentales et particulièrement sur la France, que les russophiles considéraient comme un « instrument du papisme ». Enfin, diamétralement opposé à « l’anglais », le parti « français » défendrait le point de vue que la modernisation de l’État était impossible dans les limites géographiques étroites que celui-ci avait alors. C’est le parti français qui va fonder tout le programme de la politique nationale qui restera dans l’histoire comme la « Grande idée ».

La paternité du terme « Grande idée » appartient au chef du parti « français », Jean Colettis, ancien ambassadeur à Paris et ami du Président du Conseil français Guizot, qui a été le premier Premier ministre élu par le peuple (encore que les procédures nu furent pas irréprochables) dans le premier Parlement constitué après la sédition de l’armée et du peuple le 3 septembre 1843 contre le roi Otton qui fut ainsi été contraint de donner une Constitution à l’État grec. Le 26 janvier 1844, dans un discours devant le Parlement, Colettis désigna comme « Grande idée » le projet stratégique de libérer du joug turc tous les territoires sis sur le pourtour de la mer Égée et des Détroits, qui étaient habités par des populations grecques et liés, depuis l’Antiquité, à l’histoire de l’hellénisme11. Toutefois, la réalisation d’un tel objectif supposait de pouvoir faire face aux mêmes problèmes, au fond, que ceux auxquels avait été confronté l’hellénisme notamment pendant la révolution de 1821, à la différence essentielle que, maintenant, il ne disposait plus de la force économique de sa marine ni de la force militaire des canons des bateaux de la flotte de 1821. Selon Otton, qui suivait une politique de restriction des dépenses publiques, il était prématuré de renforcer la marine marchande, d’autant plus que les communications maritimes de l’État grec étaient assurées par l’Autrichien Lloyd, par lequel s’enrichissait la tante d’Otton, l’archiduchesse d’Autriche-Hongrie Sophie. En ce qui concerne la flotte de guerre rudimentaire, pour le roi, ses missions devaient se limiter a) à assurer la police côtière et b) à couvrir divers besoins des services publics.

C’est seulement quelques mois après la déclaration historique de Jean Colettis sur « la Grande idée » que vont germer les prémisses d’une réflexion sérieuse sur la puissance navale du pays, toujours en rapport avec la géostratégie maritime. Le premier témoignage consigné sur la question est un Mémoire sur la Marine royale publié à la fin de 1844 et rédigé par quatre jeunes lieutenants de vaisseau, descendants des amiraux et héros de batailles navales de la révolution nationale : A.A. Miaoulis, G. Zokhios, D.G. Sakhtouris et N.A. Miaoulis. Ils partent de l’attitude contradictoire du gouvernement grec qui ne procède pas à la création d’une flotte de guerre mais emploie un grand nombre d’officiers de marine (politique qui présentait le bénéfice pratique de réduire ainsi le nombre de marins désespérés qui se tournaient vers la piraterie pour survivre) : selon ce mémoire, à cette époque, la flotte grecque était seulement constituée d’une vingtaine de vaisseaux (dont 2 corvettes, 3 goélettes et 10 canonnières) mais employait 404 officiers supérieurs et généraux, alors qu’à la même époque la marine de guerre américaine comptait 496 officiers de grades équivalents ! Selon les auteurs du mémoire, le gouvernement grec devait ou dissoudre la marine de guerre, vendre les quelques vaisseaux et licencier les officiers sans affectation, ce qui bien sûr eût été une attitude antinationale, ou former immédiatement une force navale puissante, en se rendant à l’évidence12 :

Il ne fait aucun doute que l’armée de mer est incomparablement plus forte que l’armée de terre, parce que le fantassin ressemble au lion qui ne peut courir et chasser que dans les bois des alentours. La force du marin, en revanche, comme le vol de l’aigle, gagne en étendue et relie l’une à l’autre les deux extrémités de la Terre. En outre, il existe encore de nombreuses autres raisons pour lesquelles la Grèce doit développer sa puissance sur mer. Premièrement, de par notre place géographique et la configuration naturelle du territoire mêmes, nous sommes contraints d’armer une flotte et nous voudrons le faire, si nous faisons preuve de raison. Car qui d’autre, si ce n’est une armée d’hommes rompus au combat sur mer, saurait protéger nos ports, nos côtes, nos îles ? Et dans le port du Pirée, les ennemis savent pénétrer impunément, si une nouvelle Paralos, une nouvelle Salaminia ne croisaient au large pour leur en empêcher l’entrée. Car ce siège du royaume est accessible et aisément abordable, et les ennemis pourraient même camper librement devant les nouveaux palais grecs, tant que nous serons privés de flotte. Deuxièmement, la Grèce n’est encore qu’une terre déserte et inhabitée, et c’est pourquoi il est naturellement impossible, pour l’instant tout au moins, de constituer une armée de fantassins qui puissent garder le territoire et combattre hors des frontières. Au contraire, il y a une foule de Grecs, marins d’origine, de sorte que nous pouvons grâce à eux armer une flotte bien gréée. Troisièmement, la marine marchande et la marine de guerre se soutiennent l’une l’autre. Tandis que celle-là vivifie la marine de guerre, en complétant et formant ses équipages, celle-ci guide et surveille la marine marchande, empêchant et prévenant simultanément tout détournement de cette dernière. En d’autres termes, ces deux flottes jumelles sont étroitement, fraternellement, liées, de sorte que la paralysie de l’une entraîne la mort de l’autre. Si nous désirons donc le développement et le progrès de la marine marchande, il faut nous soucier aussi de la marine de guerre, nous devons organiser une flotte de combattants sur mer.

Selon les jeunes lieutenants de vaisseau, la flotte dont avait besoin l’État grec pour garantir sa puissance maritime devait être constituée de six bricks à 16 canons et de 6 à 10 canons, de 2 corvettes blindées à 26 canons et de 4 à 18 canons ainsi que de 10 bateaux mus à la vapeur, d’une puissance de 200 chevaux. Les canons des 18 voiliers devaient être des pièces d’artillerie de calibre 32, tandis que ceux des vapeurs, « les plus gros possible« . Les auteurs du mémoire présentaient leur proposition comme réaliste, étant donné que « l’armement et l’entretien de vaisseaux de dimensions et d’une force importantes tels que les trois-mâts, les deux-mâts et les frégates, exigent aussi des dépenses exorbitantes et des combattants en nombre incalculable » dont l’État grec ne disposait pas. Ils reconnaissaient évidemment que « l’ennemi naturel« , identifié à « tous ceux qui reconnaissent la mission divine de Mahomet« , disposait de trois-mâts et de frégates en grand nombre, mais, grâce aux bricks et aux corvettes, à la force ennemie « nous pouvons opposer l’art et la vitesse, deux avantages importants, notables et difficiles à surpasser ou à égaler« . D’ailleurs, « contre les Turcs, nous estimons que les Grecs, si l’on excepte les brûlots, imitent les Français (qui préfèrent l’abordage à toute autre forme de combat naval), et sont capables d’entreprendre avec succès le système du combat d’abordage. C’est pourquoi les équipages de la flotte grecque doivent être forts, soit forts en hommes, et plus encore, bien entraînés à l’usage des armes blanches« .

Nous ignorons quel a été l’accueil que l’État grec a réservé au Mémoire, et même s’il a été adopté par J. Colettis. La mort de ce dernier, survenue en 1847, n’aurait pas permis de réaliser ne fût-ce qu’une petite partie de ce programme naval dont l’exécution nécessitait, de l’estimation même des auteurs du Mémoire, près de vingt années ! Par ailleurs, immédiatement après le décès du « père » de la Grande idée, celle-ci devint l’objet d’une attaque systématique venant du parti « russe », lequel, en excellents termes avec le patriarcat œcuménique de Constantinople placé sous « protection russe », comprenait qu’une extension du territoire grec au détriment du territoire ottoman signifiait soustraction de terres relevant de la juridiction du patriarche œcuménique et leur intégration dans la sphère de l’Église dite autocéphale de Grèce, rendue indépendante du patriarcat en 1833. La série d’articles parus dans l’organe de presse officiel du parti « russe », le quotidien Le Siècle, est révélatrice de la réaction du parti en question vis-à-vis de la Grande idée. On y soutenait que cette idéologie n’était pas née dans l’esprit de Colettis mais qu’elle était le produit d’un plan ourdi par les Français « papistes » qui cherchaient à dissoudre l’orthodoxie13 !

La vérité est que le milieu français a réellement contribué à la constitution de cette Grande idée (comme d’ailleurs il avait contribué aussi à l’élaboration du mouvement des Lumières grecques qui a abouti à 1821). Certes non pas comme le soutenaient les orthodoxes fanatiques du parti « russe ». Mais il s’était établi des rapports entre la Grèce et le foyer des idées « modernes » en vigueur en France, qui suggéraient une nouvelle conception de l’ordre mondial à travers l’application d’une géostratégie maritime internationale : le cercle de Saint-Simon, d’où sortiront les technocrates mais aussi les intellectuels qui imaginent une nouvelle Europe reposant sur les banques, l’industrie et le commerce maritime et qui vont mettre en route le percement des isthmes de Suez et de Panama, transformant ainsi radicalement les données géopolitiques du xixe siècle. Grâce à Colettis, la Grèce a pu prendre part à ce mouvement. En effet, dès 1832, l’homme politique grec avait été à l’origine d’une tentative d’établissement dans l’État grec d’un groupe de Français disciples de Saint-Simon dont le chef, passionné de l’Antiquité grecque, G. Eichtal, avait été affecté au « Bureau d’économie politique »14. La recherche ne s’est pas encore occupée d’une manière satisfaisante de ce sujet mais, d’après les événements qui suivront, on peut penser que le cercle des Grecs défenseurs de la Grande idée qui adopteront l’hypothèse sur l’avenir de Colettis agira sous l’inspiration des idées fondamentales du saint-simonisme, s’appuiera sur le capital bancaire pour acquérir la force maritime et s’orientera géopolitiquement vers la Crète placée encore sous le joug ottoman, vers la route maritime vers Suez.

Le porte-drapeau de la Grande idée depuis la décennie de 1840 jusqu’à la fin du xixe siècle sera Marcos Renieris, qui avait fait ses études en France et qui, en 1841, publiera, d’abord en italien puis en grec, son Essai de philosophie de l’histoire dans lequel il abordera la Question d’Orient sous l’angle de vue suivant : le contrôle de l’espace égéen par la Grèce garantit à l’Europe une protection totale aussi bien de l’espace russoslave que de l’espace asiatique, et lui permettra de s’imposer à ceux-ci. Épris de la pensée de Coraïs et ressentant comme lui l’identité grecque comme une identité authentiquement européenne, Renieris et ses collaborateurs, qui comptaient tous parmi les membres les plus brillants de la société grecque d’alors, réagiront à la politique suivie par Otton pendant la guerre de Crimée, condamneront l’engagement de la Grèce aux côtés de la Russie et, avec leur revue francophone Le Spectateur d’Orient (« Paratiritis tis Anatolis ») ils propageront la solution simultanée de la Question d’Orient et la réalisation de la Grande idée grecque en regroupant dans le même camp la Grèce, la France et l’Angleterre. Parallèlement, Renieris, de son double poste de professeur à la Faculté de droit de l’Université d’Athènes et de sous-directeur de la Banque nationale de Grèce, mènera un combat afin que la banque grecque puisse contribuer à la création d’une compagnie de navigation à vapeur pour le transport de passagers qui garantirait le contrôle des transports et des communications dans les mers grecques, et servirait de fer de lance dans la stratégie nationale en vue de la libération de la Grèce et des autres îles grecques encore sous le joug ottoman15.

La Compagnie grecque de Navigation à vapeur (« Etairia Ellinikis Atmoploïas ») sera finalement fondée en 1855, après que le blocus du Pirée par la flotte franco-anglaise aura convaincu Otton de l’inanité de sa politique anti-occidentale et l’aura détaché du parti « russe » pour se tourner vers les Grecs authentiques tenants de la Grande idée. L’article 5 de la loi CCLXXXI qui fonde la Compagnie prouvait le double rôle que celle-ci allait jouer, civil et militaire, en permettant « l’assimilation des paquebots à vapeur de la Compagnie aux bâtiments militaires, et la jouissance par ceux-là des mêmes droits dont jouissaient ceux-ci« . Le siège social de la Compagnie était fixé dans l’île des Cyclades Syros, qui se trouve à égale distance du Pirée et de la Crète.

Au fond, la solution ainsi donnée à la revendication nationale – à savoir la réacquisition de la maîtrise des mers dans la mer Égée et la continuation du combat de libération – était une solution politique : cédant à la pression venant de l’initiative privée qui voulait allier l’économie à la stratégie, Otton n’était plus directement dans l’obligation, vis-à-vis des milieux patriotes grecs, de créer une flotte militaire qui grèverait aussi le Trésor public et provoquerait éventuellement la réaction de l’Angleterre qui désirait le maintien de l’intégrité de l’Empire ottoman, et envisageait négativement l’éventuel percement de Suez qui provoquerait d’énormes bouleversements dans le champ géopolitique international.

Jusqu’en 1864, la Compagnie grecque de Navigation à vapeur, financée avec prodigalité par la Banque nationale, aura fait l’acquisition de onze bateaux à vapeur d’une capacité totale de 5 838 t. C’est avec ces navires, qui seront en dernière minute équipés d’hommes de la marine de guerre et armés de pièces d’artillerie légère pour les besoins des opérations militaires, que le Comité pour la Crète (« Kritiki Epitropi »), présidé par Renieris, organisera la grande révolution crétoise de 1866-1869 qui va se déclencher au moment précis où le percement de Suez sera imminent. La révolution crétoise de 1866-1869 aura, dans sa première phase, l’appui de l’empereur français Napoléon III et, jusqu’à la fin, le soutien inconditionnel de Victor Hugo qui en appellera même aux États-Unis pour renforcer la lutte patriotique grecque.

La suite des opérations, en rapport avec les développements diplomatiques, va cependant prouver à l’évidence que le contrôle militaire de la mer Égée ne pouvait être obtenu avec des paquebots à vapeur armés. Ainsi l’État grec (qui entre-temps aura eu pour roi Georges Ier, de la dynastie danoise des Glucksbourg (1863-1913), auquel l’Angleterre aura offert en cadeau les îles Ioniennes) sera-t-il contraint d’envisager sérieusement la question de la création d’une flotte de guerre capable de se mesurer à celle de l’Empire ottoman. Les premières commandes de bâtiments de guerre de ligne seront déjà passées pendant la révolution crétoise : la canonnière cuirassée Vassilefs Georgios [« Roi Georges »] et la corvette cuirassée Vassilissa Olga [« Reine Olga »]. Dans les années qui suivront, la tentative la plus systématique sur la question aura lieu dans la décennie 1880, lorsque la Grèce aura incorporé la Thessalie et Arta que le Congrès de Berlin (1878) lui aura adjugés. Ce changement d’attitude de l’État grec tient aussi au fait d’avoir compris le tournant progressif que prenait la diplomatie anglaise envers le facteur ottoman qu’elle voyait, après la guerre russo-turque de 1877-1878, incapable de réfréner les efforts de « l’ours russe » pour descendre en Égée et en Méditerranée.

Le Premier ministre Charilaos Trikoupis, qui, à l’égal du roi Georges, suivait une politique anglophile, décida la réorganisation radicale des forces armées grecques, mû par le désir de soustraire la Grande idée aux sociétés patriotiques et institutions financières pour la confier tout entière à l’État. Georges consentit à cette politique qu’il définit clairement dans un discours prononcé à Syros, siège de la Compagnie grecque de Navigation à vapeur, le 23 avril 1889. Il met l’accent sur l’importance de la « cohésion navale » de la nation pour le succès des objectifs intérieurs et extérieurs de l’État16. Parallèlement, Trikoupis procède à la constitution d’une puissante flotte navale, dont il confie l’organisation à une mission française dirigée par l’amiral Lejeune, moyennant l’achat de trois cuirassés de 4 800 tonnes armés de pièces d’artillerie de 27 (Ydra, Spetses, Psara) aux chantiers navals de Cherbourg. De la sorte, à l’époque de la guerre gréco-turque de 1897 (qui éclatera un an après la mort de Renieris mais aussi de Trikoupis), la marine de guerre grecque sera de loin supérieure à l’ottomane mais l’anarchie de sa structure administrative, qui résultait de l’absence d’un état-major général de la Marine et du fonctionnement simultané de trois centres de décision (la maison royale, le Premier ministre, le ministre de la Marine), ne lui permettront pas de mettre en valeur sa puissance réelle, si ce n’est dans le débarquement de sections militaires en Crète, où se poursuivait le combat de libération.

La « Grande idée » et la flotte de guerre

Le passage du xixe au xxe siècle a été très fructueux pour le transport par mer de marchandises et de personnes, mais aussi très dangereux pour l’avenir de la marine de guerre grecque. La marine marchande ayant surmonté les problèmes engendrés par la transition de la navigation à voile à celle à vapeur, avait commencé à s’imposer comme l’une des plus prospères du monde : dans le domaine du transport de passagers en mer Égée, la Compagnie grecque de Navigation à vapeur va être dissoute mais dix nouvelles compagnies vont apparaître ; vers 1900, la flotte marchande grecque disposera de 139 bateaux à vapeur d’une capacité de 178 137 tonnes, et, en 1907, le premier transatlantique grec Moraïtis entreprendra ses voyages vers les États-Unis17.

Cependant, la marine de guerre subissait les assauts systématiques d’une grande partie du monde politique et de celui des affaires, qui nourrissaient simultanément des sentiments turcophiles et anti-bulgares. Ce groupe s’était constitué déjà dans la seconde moitié du xixe siècle et était dirigé par des banquiers grecs de Constantinople (comme A. Syggros, St. Skouloudis et G. Zografos qui était aussi le banquier personnel du Sultan) qui s’opposaient à la Grande idée dont la réalisation mutilerait l’espace ottoman et réduirait le champ de ses activités économiques18. Au départ, ce groupe agissait assez à couvert, en essayant d’affaiblir la Banque nationale de Grèce et de dissoudre la Compagnie grecque de Navigation à vapeur19. Par la suite, cependant, elle a commencé à soutenir ouvertement une politique d’union « gréco-turque » en tirant parti de l’apparition du nationalisme bulgare qui menaçait autant le territoire ottoman de la Macédoine et de la Thrace que l’élément grec qui habitait sur ce sol. Certains représentants politiques de ce camp, comme le député Georges Typaldos-Iakovatos, en arrivèrent même à préconiser, à la tribune du Parlement, la coopération gréco-turque contre les Bulgares et la dissolution de la marine de guerre grecque20 : cette dernière proposition visait à assurer le maintien de la domination ottomane dans la mer Égée et le transfert des budgets attribués jusqu’alors à la flotte de guerre à l’armée de Terre qui était indispensable pour affronter les Bulgares en Macédoine. Ce groupe avait de puissants appuis dans le milieu du patriarcat œcuménique de Constantinople qui était opposé aussi bien à la Grande idée – dont la réalisation entraînerait une nouvelle contraction de sa sphère d’influence administrative – qu’au nationalisme bulgare qui, à partir de 1872, avait provoqué la séparation de l’Église bulgare du patriarcat : c’est pourquoi le Saint-Synode du patriarcat condamnera la foi en la conscience nationale comme une hérésie21.

Pour sa part, le roi Georges, qui conservait ses sentiments anglophiles, n’envisageait pas favorablement le camp des turcophiles, lequel, pendant la guerre russo-turque de 1878, en était arrivé au point de proposer à l’Angleterre, par l’intermédiaire du banquier G. Zografos, l’abdication du roi grec et l’incorporation du royaume de Grèce dans l’Empire ottoman sur le modèle austro-hongrois de la « double monarchie »22. Mais Londres ne voyait pas non plus avec sympathie ce mouvement, et son attitude envers les hommes politiques grecs turcophiles se durcit, surtout à partir du moment où le iie Reich allemand commençait à s’infiltrer de plus en plus dans l’Empire ottoman, auquel il avait aussi proposé la construction du célèbre « Bagdadbahn » et affirmait, avec le célèbre programme naval d’Alfred von Tirpitz (à partir de 1897), sa décision de disputer à l’Angleterre sa maîtrise mondiale des mers. En ce début du xxe siècle, Georges, outre son alignement sur la politique anglaise, avait une seconde raison, très personnelle, non seulement de ne pas soutenir le camp « turcophile » de Grèce mais encore d’affermir le programme de la Grande idée : c’est grâce à ce programme qu’à partir de 1898 la Crète avait eu pour haut-commissaire son fils cadet, qui portait le même nom, Georges, que le roi de Grèce rêvait un jour d’installer sur le trône d’un État crétois souverain. Dans une telle hypothèse, la maîtrise de la mer Égée était une nécessité absolue pour la Grèce de sorte que l’État du prince royal ait dans l’environnement maritime de la Méditerranée orientale un puissant allié.

Bon connaisseur des affaires de la marine où il avait servi pendant la guerre de 1897, le prince Georges rédigea en 1904 un rapport circonstancié sur la réorganisation de la marine de guerre grecque qui constitue la première proposition d’un programme naval grec pour le xxe siècle23. Le but de ce rapport était de mettre l’accent sur la nécessité de créer une flotte moderne, mais aussi de déterminer clairement sa force au regard des nouvelles idées de l’époque, qui venaient principalement de la célèbre « Jeune École » française, concernant l’utilité et les possibilités de la torpille. La Grèce a été l’un des premiers pays à s’être munie de torpilleurs : elle en avait 17 pendant la guerre de 1897, qui composaient une flottille notable à la tête de laquelle se trouvait le prince Georges. Il semble cependant que leur achat reposait plus sur leur bas prix par rapport à celui des bâtiments de gros tonnage que sur une appréciation réelle de leurs qualités et sur la confiance qu’on avait dans celles-ci. En 1904, cependant, le roi Georges décida d’accorder de larges crédits à la Marine pour créer une flotte d’une grande puissance de feu, et le prince Georges, qui avait l’expérience des torpilleurs, tentait de proposer un programme naval au gouvernement grec.

Dans son rapport, rédigé en tant que haut-commissaire en Crète (placée sous la protection des grandes puissances), le prince Georges établit clairement que les données économiques du pays ne lui permettront jamais de créer une flotte équivalente à celles des grandes puissances, mais qu’elles peuvent parfaitement couvrir les besoins correspondant à un conflit frontal avec la flotte ottomane et faire de la marine de guerre grecque un allié fidèle des puissances navales de l’Occident :

La Grèce d’aujourd’hui, quelles que soient les dépenses qu’elle consente, ne sera jamais capable de s’opposer à la flotte de quelque grande puissance que ce soit. La flotte contre laquelle il lui est possible d’opérer dans l’avenir est unique (l’ottomane), de sorte que toute pensée et toute préoccupation se borne à la constitution d’une puissance suffisante et adaptée pour tenir contre elle seule. Si nous parvenons à réaliser cela et à être en possession d’une telle flotte et par conséquent maîtres de la mer, alors je pense que la question de l’importance que la Grèce va acquérir en mer, dans le cas d’une coopération avec celle d’un autre État, s’en trouve du même coup résolue.

Ensuite, après une analyse succincte des possibilités et des capacités de chaque type de bâtiments, et sans négliger l’importance des cuirassés qu’il tenait pour un élément fondamental de toute flotte, il propose comme solution les contre-torpilleurs, qui étaient en effet les bâtiments les plus utiles au cas où lui-même serait installé chef d’un État crétois souverain et où son État nécessiterait le soutien militaire immédiat du royaume de Grèce :

Puisque les contre-torpilleurs sont capables d’exécuter simultanément ce à quoi ils sont destinés mais aussi de remplir la fonction des torpilleurs, et être utiles à notre flotte, de beaucoup supérieure à ces derniers, grâce surtout à leur vitesse, ce sont là les bâtiments absolument indispensables à notre flotte. À la suite de ces réflexions, je conclus que nous avons besoin de six cuirassés et d’un nombre illimité de contre-torpilleurs, en tout cas d’au moins 18. Nous avons déjà trois cuirassés [Hydra, Spetses, Psara achetés par Trikoupis], il nous reste donc à en construire trois autres constituera ainsi que 18 contre-torpilleurs.

Le rapport du prince Georges sera l’exposé fondamental adressé au ministre de la Marine par une commission spéciale présidée par lui-même et composée de 11 officiers supérieurs, commission qui décidera que le type le plus approprié et le plus économique de cuirassé pour la flotte grecque était celui du cuirassé autrichien Monarch mais armé de pièces d’artillerie de calibre moyen et d’un blindage semblable à celui du cuirassé suédois Oscar II, tandis que, pour les contre-torpilleurs, le modèle de référence proposé est celui sorti des chantiers navals de Schichau, d’un déplacement de 325 tonnes et d’une vitesse de 30 nœuds.

Toutefois, pour des raisons inconnues, probablement parce qu’en 1905 son fils va perdre son titre de haut-commissaire en Crète, le roi Georges ne procède pas à la réalisation immédiate de ce programme mais s’adresse à son ami personnel le résident du Conseil français Clemenceau qui lui enverra comme conseiller l’amiral Ernest Fournier, tenant enthousiaste de l’école de la torpille, qui avait aussi organisé la défense des côtes françaises. Fournier proposera d’axer la force navale grecque sur la nouvelle arme de l’époque, le sous-marin, et il demandera à Georges de créer l’infrastructure appropriée pour construire d’abord 10 sous-marins qui, avec 4 croiseurs légers de grande vitesse et 12 contre-torpilleurs rapides que le gouvernement grec achèterait, donneraient à la flotte grecque la suprématie militaire en mer Égée. Toutefois, une somme de 60 millions de francs était nécessaire à la réalisation de ce programme, ce qui interdisait à la Grèce d’acquérir ne fût-ce qu’un seul cuirassé du dernier modèle24.

Le plan Fournier va soulever immédiatement les réactions de la majorité des officiers grecs et l’un d’entre eux, qui avait de bonnes connaissances sur les questions de puissance maritime et avait fait de brillantes études en Angleterre et en France, le jeune enseigne de vaisseau de 1re classe Periklis Argyropoulos, publiera en 1907 la première étude circonstanciée sur l’histoire de la marine de guerre grecque, la doctrine navale, la force navale et les armements navals. Cette étude de 334 pages intitulée Le programme naval de la Grèce a été rédigée par Argyropoulos en 1905 en guise de « réponse » au programme naval du prince Georges, mais il semble que l’auteur en a fait connaître le contenu probablement par des copies, sans vouloir la publier officiellement. Et cela peut-être pour ne pas provoquer de frictions dans ses relations avec le Palais, car, comme la suite le montrera, il était pour la création d’une flotte purement offensive, et ainsi donc en désaccord avec la pensée fondamentale de Georges sur les contre-torpilleurs. Quand il vit que le Plan Fournier interdisait encore plus sûrement la création d’une telle flotte, Argyropoulos décida de publier son mémoire aux éditions Hestia (l’une des plus importants du pays). Cet ouvrage sera utilisé par la suite, et pour de nombreuses années, comme manuel fondamental sur les questions navales, par des générations d’officiers subalternes, supérieurs et généraux de la marine de guerre, parmi lesquels l’amiral des guerres balkaniques Pavlos Koundouriotis25.

Dans l’introduction de son étude, Argyropoulos fait une analyse de la puissance maritime qu’il présente comme étroitement liée à la question de la marine marchande et porte une accusation virulente contre tous les gouvernements grecs qui n’avaient pas pris conscience, d’après lui, de l’importance de la flotte armée pour la géostratégie maritime de la nation grecque :

Sans marine, nous ne pouvons ni profiter de la paix, ni soutenir la guerre. Ce principe n’a malheureusement pas servi d’évangile à ceux qui avaient l’honneur, pendant cette longue période depuis la constitution du royaume, de diriger la destinée de notre patrie. (¼ ) Jamais, il est vrai, la Grèce officielle n’a saisi l’ampleur de l’importance de l’État maritime, qui est étroitement liée à la marine marchande, cette artère de notre richesse nationale. Notre patrie a connu, par le passé, une prospérité sociale, politique et militaire parce qu’elle avait conscience des avantages de sa position géographique, qui ont préparé son histoire. Pourtant, paradoxalement, dès que s’est effectué le rétablissement politique de ce petit coin qui représentait tant de parties asservies communiquant avec la métropole uniquement par la mer, l’histoire et ses enseignements ont été négligés comme si notre position sur le globe terrestre s’était modifiée. La Grèce officielle a suivi inconsidérément une voie contraire à celle que son intérêt lui indiquait. Elle a tenté de devenir une puissance continentale sans revenus suffisants, que seul le commerce maritime, par un soutien sérieux et sincère de l’État, pouvait lui procurer. Mais ce manque d’intérêt suffisant de l’État pour la mer porteuse de richesses n’a jamais été partagé par la nation. Nous sommes pour notre part convaincu qu’elle a observé dernièrement avec indignation que certains, heureusement peu nombreux, ont tenté de défendre des idées envenimant l’amour justifié des Grecs pour cet élément qui leur est cher, la mer. Cet amour n’émane pas d’un simple sentiment platonique ou des souvenirs d’une ancienne gloire, mais de cette arrière-pensée, fondée sur cet instinct qui pousse les peuples à l’élection de la voie la meilleure qui les mène à la richesse nationale, de ce qui fonde la grandeur nationale. (¼ ) L’amour que portent les Grecs à l’étendue liquide découle particulièrement de la pensée que, grâce à la navigation et au commerce, nos pères, de par le passé, se sont enrichis ; que, par eux, ils ont maintenu des contacts avec le monde entier, par eux ils livrèrent à l’Europe les richesses des Indes et de l’Amérique ; que par cette voie-là, la prospérité commerciale de Venise a procuré à cette République une prépondérance militaire dans toute la Méditerranée ; que par la mer, nos ancêtres ont prospéré préparant notre renaissance nationale. Les Grecs savent de l’histoire des nations que là où pointe le début du déclin maritime, le déclin commercial, politique et militaire ne se fait pas attendre. Ainsi le courant qui défend la marine est-il dû à un simple sentiment d’autoconservation, qui est une loi naturelle pour les hommes et pour les nations qui recherchent le progrès en ce monde.

Argyropoulos s’exprime avec force contre le camp turcophile, lequel, en présentant le danger bulgare comme le plus important rompt avec la stratégie traditionnelle de la Grande idée qui posait pour ennemi numéro un de la Grèce l’Empire ottoman, et « par des cris convulsifs réclame la condamnation de la marine« . Argyropoulos trouve matière dans divers quotidiens qui défendaient le dilemme « ou l’armée contre les Bulgares ou la flotte contre les Turcs », en utilisant les arguments suivants : « Puisque ni la France ni l’Angleterre ne sont capables de réussir une organisation complète simultanément sur terre et sur mer, ce serait ridicule de demander cela à la pauvre Grèce« , et « Entre deux nécessités, il n’est possible de remédier qu’à une seule« . Les positions du jeune enseigne de vaisseau de 1re classe attestent une connaissance approfondie de la réalité géostratégique tant grecque qu’internationale :

L’Angleterre n’a jamais essayé de former et de développer de cette manière sa marine et son armée de terre, parce que cela s’opposerait au plan qu’elle s’est tracé. Le programme militaire de tout État définit la supériorité des forces de l’infanterie sur celles de la marine et inversement. Il se fonde sur sa politique étrangère et la suit. L’Angleterre en tant qu’île n’a jamais songé à développer de manière équivalente ces deux branches de l’armée, la politique qu’elle s’est tracée étant la suprématie sur la mer, la défense sur terre de son territoire et la conservation de son armée de débarquement en vue de guerres coloniales. La France, qui est, à l’instar de la Grèce, une péninsule, est obligée d’étendre ses efforts pour renforcer parallèlement ses forces maritimes et continentales. Elle se différencie de la Grèce en ce qu’elle est en contact direct avec son ennemi déclaré, l’Allemagne. Tandis que la Grèce, selon l’opinion formulée que son ennemi est la Bulgarie, n’a pas de frontières communes avec la Bulgarie, mais bien avec la Turquie et avant que nous n’arrivions à la deuxième étape selon laquelle le sort de la Grèce se jouerait aux portes de Monastir [Bitola] sur la Morichova, de Peristeri et de Bitsi, il nous faut franchir nécessairement la première étape, durant laquelle de nombreux et graves événements se produiront avant que nous n’affrontions officiellement nos nouveaux voisins.

La conclusion d’Argyropoulos est que ceux qui posent le problème en ces termes : « La flotte vise à une action contre la Turquie et notre ennemi n’est pas la Turquie mais la Bulgarie » ignorent la double importance de la flotte, morale et réelle :

La flotte a une importance morale et réelle qu’elle offre à la patrie. Morale, parce que nous sommes en mesure de rechercher une entente sérieuse et sincère avec une grande puissance, puisque nous possédons quelque chose à offrir. Réelle, parce que par la flotte, en cas de conflit généralisé, avec au moins les frontières assurées par notre armée proportionnée à nos forces mais bien organisée, nous offre le champ d’action le plus large le long de la côte macédonienne par la prise de villes et de certains points stratégiques.

Argyropoulos procède ensuite à une comparaison systématique de la flotte grecque avec l’ottomane ainsi qu’à une analyse mesurée des enseignements des opérations navales de la guerre russo-japonaise de 1905, qui avaient démontré la supériorité des cuirassés et la faiblesse de la torpille. Ainsi, il passe au point le plus discuté, c’est-à-dire au programme naval que présentait la Commission dirigée par le prince Georges, commission qui, nous l’avons vu, concluait : « Nous avons besoin de 6 cuirassés et d’un nombre illimité de contre-torpilleurs » :

L’opinion ainsi formulée révèle la pensée que la Commission, par le nombre illimité de contre-torpilleurs qu’elle demande, cherche non pas à compléter la seule et incontestable puissance principale, qui est celle des cuirassés, mais à la remplacer. Cela est contraire au principe selon lequel, dans une guerre navale, le plus fort veut être en position de faire un usage supérieur et le plus approprié de ses torpilleurs. Et que la torpille, qui est l’arme du plus faible, ne peut pas suppléer à la faiblesse des flottes principales. La flotte la plus puissante est celle qui accorde la plus grande importance à la constitution de la puissance principale des cuirassés. Il serait incontestablement heureux si les sommes consacrées à notre flotte nationale nous permettaient de faire l’acquisition supplémentaire d’un grand nombre de contre-torpilleurs, qui ajouteraient à la puissance de notre force navale. Mais puisque cela ne peut être réalisé, nous avons malheureusement le devoir de rechercher avec une précision toute mathématique le plus grand résultat du point de vue de la force, au lieu du moindre prix. Considérant cela, nous nous bornons à reconnaître le plus petit rapport accepté pour la constitution d’une flotte, un contre-torpilleur pour un cuirassé, estimant comme sine qua non l’existence de six contre-torpilleurs à employer selon les circonstances, soit dans une action commune à toute la flotte, soit dans l’exécution de certaines fonctions. De ce fait, l’acquisition supplémentaire de douze contre-torpilleurs tout au plus est ce que conseille la nécessité et ce que nous permettent nos moyens financiers.

Argyropoulos se servira des enseignements de la guerre russo-japonaise pour s’en prendre aussi au Plan Fournier, présentant comme erronée la conception française d’une priorité de protection des côtes – conception qui met en doute le principe que « dans l’attaque réside la défense » : « Les Russes n’ont pas su défendre les côtes de la Mandchourie malgré la présence de leurs torpilleurs. Et, au contraire, les côtes japonaises n’ont pas été attaquées, alors qu’elles étaient privées de défense mobile« . La conclusion générale d’Argyropoulos concernant la stratégie est la suivante :

La guerre (sur mer) est un drame en plusieurs actes. Le premier acte vise toujours à l’acquisition de la maîtrise de la mer, et demande la présence et la concentration en vue d’une attaque de toutes les forces. Le deuxième se déroule le long des côtes ennemies. Les actes suivants concernent les incidents qui surviennent dans le cours de la guerre.

La pensée d’Argyropoulos trouvera son plus ardent défenseur à l’intérieur du Palais en la personne même du prince Georges qui, précisément l’année où circulera l’ouvrage du jeune enseigne de vaisseau 1re classe, soumettra au gouvernement une deuxième étude intitulée Sur la composition et la manière de bâtir nos forces navales. À l’occasion du Programme de l’amiral Fournier26. Dans cet ouvrage, le prince Georges s’appuiera sur l’axiome que « la maîtrise de la mer, nous pouvons sûrement l’acquérir uniquement à l’aide d’une flotte qui possède à la fois forces et volume, et non assurément au moyen de sous-marins, de plongée ou seulement transporteurs de torpilles« . Et il proposera un plan de stratégie purement offensive où il essaiera de démontrer l’importance de la flotte cuirassée et en relations avec les opérations sur la terre ferme :

Pour pouvoir soutenir des débarquements ou occuper des îles qui n’auraient qu’une petite fortification ou pour bombarder des sites fortifiés, nous avons absolument besoin d’une flotte munie d’un blindage et d’une artillerie puissante ; parce que si l’on suppose pour un instant que notre flotte est constituée des bâtiments légers décrits dans le programme de l’amiral Fournier, que les submersibles sont effectivement invincibles, et que grâce à eux nous obtiendra la maîtrise de la mer qui nous est si indispensable, en quoi cette maîtrise nous profitera-t-elle, puisqu’à chaque instant notre infanterie sera contrainte de se battre contre un ennemi beaucoup plus fort, puisque la flotte, à cause de sa composition inappropriée et insuffisante, ne saura secourir notre infanterie éreintée, pendant qu’elle exécute les opérations sus-mentionnées, par exemple poursuivre l’offensive ? Faut-il nécessairement que la guerre s’arrête à ce point-là ? La guerre, selon nous, à cause de nos intérêts, doit être offensive, parce que nous voulons conquérir du territoire et cette conquête ne s’obtient que par l’offensive. Mais notre infanterie, fût-elle dans les conditions les plus favorables, sera incapable de soutenir l’offensive pour une longue durée, parce que tôt ou tard elle affrontera des forces plus puissantes et elle sera contrainte en conséquence de se limiter à une guerre défensive. Elle rendra alors à la patrie le plus grand service si elle parvient à arrêter l’ennemi et à s’assurer qu’il ne progressera pas. Nous n’avons pas le droit d’exiger de notre armée un plus grand succès que celui-là, dans les circonstances telles qu’elles ont été définies plus haut. Cependant, avec ce succès, le but de la guerre n’est pas atteint, et de même le besoin de poursuivre par l’offensive n’existera plus. Ce sera le moment où elle dépendra de l’existence d’une cuirasse et d’une puissante artillerie dans la marine. Sans cela, nous nous trouverons certainement dans le plus grand embarras.

Georges procède à une analyse des données stratégiques que présuppose la maîtrise des mers, pour aboutir de nouveau à la conclusion que les cuirassés sont le modèle le plus approprié pour la marine grecque :

Le maintien de la maîtrise de la mer sera l’alpha et l’oméga de toute l’action de notre flotte. En l’acquérant, nous serons maîtres de nos mouvements et de nos opérations, mais sans elle non seulement toute action de notre part dépendra nécessairement des attaques, des vexations et des désirs de l’ennemi, mais aussi notre guerre sur mer ne servira aucunement nos intérêts et nos vues, elle aura des résultats tels que la défense passive. (¼ ) La part essentielle d’une puissance navale est constituée des cuirassés, parce que ceux-ci sont les instruments exclusifs du combat ainsi que des opérations navales. Tout autre rang de vaisseaux sert ceux-là et constitue leurs accessoires, par conséquent une flotte ayant pour but l’offensive et voulant avoir la maîtrise de la mer, comme il en est de nous pour les raisons que nous avons exposées en détails ci-dessus, ne saurait avoir d’assise si les cuirassés ne constituent pas sa base.

La proposition définitive de Georges sera très différente de celle de son Mémoire de 1904, prévoyant encore moins de contre-torpilleurs que n’en prévoyait la proposition d’Argyropoulos :

a) achat de trois nouveaux cuirassés,

b) achat de dix nouveaux contre-torpilleurs,

c) transformation des trois vieux cuirassés de la décennie de 1890.

Ce programme, sur lequel pouvait parfaitement reposer la stratégie offensive de la Grande idée étant donné qu’à cette époque la flotte ottomane était constituée seulement de onze cuirassés et croiseurs et de douze torpilleurs, ce programme donc demandait une dépense totale de l’ordre de 65 millions, soit à peine 5 millions de plus que la dépense prévue pour le « plan de défense Fournier ». Et c’est pour celui-là que va finalement opter l’État grec, lequel obtiendra enfin en 1907 un état-major général de la Marine, situation à laquelle aura aussi contribué le changement radical opéré sur la scène politique de l’Empire ottoman avec la prise du pouvoir par les Jeunes Turcs.

« La Grèce des deux continents et des cinq mers »

En 1908, le pouvoir dans l’Empire ottoman est pris par les Jeunes Turcs qui, après la perte de la Bosnie-Herzégovine qu’annexe l’Autriche-Hongrie, l’indépendance complète de la Bulgarie et la proclamation des Crétois sur « l’union » avec la Grèce, lancent un grand programme naval qu’ils vont intensifier après la guerre italo-turque de 191127.

Bien que l’amiral anglais Williams, qui avait été invité par les Jeunes Turcs à réorganiser la flotte ottomane et qui ne perdait pas des yeux un seul instant l’étroite relation germano-turque, fût de l’avis que la Turquie avait besoin d’une flotte simplement « supérieure » à la grecque, l’état-major turc désirait une flotte : a) qui donnerait à la Turquie la possibilité de coopérer avec d’éventuels alliés en Méditerranée orientale, b) qui lui permettrait de contrôler les tentatives des grandes puissances pour élargir leurs objectifs économiques et politiques dans la région, c) et qui la rendrait capable de faire front efficacement aux programmes navals des puissances ennemies et principalement de la Grèce. Pour la réalisation de ces objectifs, l’état-major général turc estimait nécessaire d’acheter 6 sous-marins, 4 croiseurs de reconnaissance, 20 contre-torpilleurs, 6 sous-marins, 2 poseurs de mines, 1 bâtiment de réparation, 1 d’instruction, et une grande cale/dock flottant. Une telle flotte permettrait à l’Empire ottoman de réaliser les objectifs suivants en mer Égée et en mer Noire :

a) éviter que la Crète ne dépende d’une autre grande puissance et principalement de la Grèce ;

b) réduire les espoirs des Grecs que les autres puissances ne fournisse une aide économique ou d’une toute autre nature aussi bien à la lutte des Crétois qu’à la réalisation à plus large échelle de la Grande idée ;

c) réduire la possibilité de pressions en mer Noire dans le cas d’une guerre avec la Bulgarie ;

d) contribuer à soutenir les intérêts économiques et militaires turcs dans la mer Noire et en Asie mineure ;

e) rendre les côtes adriatiques et ioniennes plus sûres en cas d’attaque28.

Entre-temps, en Grèce survenait un changement politique qui allait avoir des conséquences positives sur la restructuration non seulement des forces armées mais aussi sur l’appareil de l’État lui-même : en 1909, dans la caserne de Goudi à Athènes, 2 000 officiers subalternes, des journalistes, des intellectuels et des bourgeois vont déclencher un mouvement qui obligera le roi Georges à rénover la scène politique du pays en écartant le chef du camp turcophile, D. Rallis, et celui du camp anti-bulgare, G. Théotokis, qui constituaient « l’univers des vieux partis politiques » et conservaient des relations étroites avec les Jeunes Turcs, et appeler à Athènes le chef des Crétois révoltés Eleuthérios Venizélos. En collaboration avec le chef des socio-démocrates, Alexandros Papanastasiou, auteur d’une étude sociologique intitulée Le nationalisme où la Grande idée trouvait de solides fondements scientifiques, Venizélos fondera le parti des Libéraux (« Komma tôn Fileleftherôn ») et occupera le fauteuil de Premier ministre en 1910. Les jeunes officiers qui avaient déclenché ces événements à Goudi doteront littéralement Venizélos d’un cuirassé, le Georges Avérof, baptisé du nom d’un Grec d’Égypte qui avait légué par testament à l’État grec une somme pour l’achat de ce bâtiment, de 9 965 tonnes avec 4 canons d’un calibre de 23,4 cm et 8 de 19 cm.

Lorsque Venizélos arrive à Athènes, il n’a pas encore clarifié s’il était pour un « État grec non-mixte » comme l’exigeait le programme idéologique de la Grande idée, ou s’il accepterait la solution d’une « union gréco-turque » que facilitait la politique libérale suivie par les Jeunes Turcs jusqu’en 1910 et qui donnait la possibilité aux Grecs de l’Empire ottoman de conserver leur grande puissance économique29. Finalement, il choisira la première solution et cette décision a dû être influencée par les facteurs suivants : a) le durcissement progressif de l’attitude des Jeunes Turcs envers les Grecs de l’Empire ottoman, b) l’ascendant exercé sur lui par Papanastasiou qui était un loyal défenseur de « l’idéal occidental », c) la coopération de la Serbie et de la Bulgarie dans une alliance offensive contre l’Empire ottoman. Ainsi, Venizélos prendra conscience que la politique la plus réaliste est la constitution de puissantes forces armées dans le but de prendre part à un « front chrétien » commun contre le Sultan. Pour la réalisation de ce but, le Premier ministre grec intensifiera les armements de l’armée de Terre et de la marine de guerre, assignant l’organisation de la première à une mission française dirigée par le général Eydoux et celle de la deuxième à une mission anglaise conduite par trouvait l’amiral Tufnell. En 1912, par l’entremise du journaliste anglais J.-D. Bourchier qui entretenait des relations étroites avec l’Intelligence Service et le Foreign Office, Venizélos signera le Pacte de collaboration militaire avec la Bulgarie (Ligue balkanique) et ainsi la Grèce participera aux guerres balkaniques qui éclateront au mois de novembre de la même année30.

Quand éclate la première guerre balkanique, ni la Grèce ni l’Empire ottoman n’auront eu le temps de prendre livraison des unités qu’ils avaient commandées aux chantiers navals européens. Ainsi, le cuirassé Avérof sera la principale unité de choc de la flotte grecque qui comprendra aussi un sous-marin acheté à la France ainsi que quatre avions de combat du type « Henri Farman » de 50 chevaux, permettant ainsi à ces deux « nouvelles armes » d’être utilisées pour la première fois au monde dans les opérations militaires en mer Égée. Le vaisseau amiral de la flotte ottomane31 sera inférieur à l’Avérof et ainsi l’amiral grec Pavlos Koundouriotis réussira à réaliser aisément sa mission qui comportait les objectifs suivants :

a) conserver la suprématie dans toute la mer Égée ;

b) soutenir les opérations de l’infanterie sur les côtes de la mer Égée et sur celles de la mer Ionienne (théâtre des opérations de l’Épire) ;

c) libérer les îles de la mer Égée.

Koundouriotis n’avait aucune formation théorique particulière sur les questions de stratégie et de tactique, d’autant qu’il ne connaissait aucune langue étrangère. Toutefois, il avait lu avec attention les ouvrages rédigés en grec sur la force navale et plus particulièrement l’œuvre de P. Argyropoulos32. Parallèlement, en tant que descendant des combattants sur mer de la révolution de 1821, il conservait un net penchant pour la « guerre offensive », comme il le prouvera par ses actions dans les combats d’Elli et de Limnos par lesquels il forcera la flotte ottomane à s’enfermer dans les Détroits, et assurera la « maîtrise de la mer » que revendiquaient dans leurs écrits aussi bien le prince Georges qu’Argyropoulos.

Cette étude traitant de la pensée navale de l’État grec et non des conflits navals et de leur analyse tactique/opérationnelle, nous ne nous attarderons pas sur les combats des guerres balkaniques. En ce qui concerne la Première guerre mondiale, qui, pour les Balkans, n’est que l’élargissement des conflits de la période de 1912-1913, il nous faudra souligner le déplacement de la problématique autour de la « géostratégie maritime » à travers une telle conjonction d’événements qui va entraîner une division nationale qui va prendre les dimensions d’un conflit interne.

À la suite de l’assassinat du roi Georges par un « malade mental » dans la ville de Salonique libérée par l’armée grecque en 1913, son fils Constantin Ier lui succédera sur le trône : gendre de l’empereur germanique Guillaume II, contrairement à son père, il alliait une aversion profonde pour le modèle libéral franco-anglais à une dévotion toute mystique aux principes de « la force terrestre » comme celle de l’antique Sparte et celle de l’empire byzantin : l’élection de ces deux modèles historiques lui avait été insufflée, le premier, par le titre de « duc de Sparte » que lui avait conféré le Parlement grec à sa naissance, et le deuxième, par son maître et professeur de byzantinologie à l’Université d’Athènes, Spyridon Lambros33. Dès qu’éclate la guerre mondiale, Constantin va tenter d’entraîner la Grèce aux côtés de la Triple Alliance, mais, lorsqu’il se rendra à l’évidence qu’une telle entreprise était impossible, il adoptera, avec une obstination jamais vue, une politique de « stricte neutralité ». Il entrera ainsi en conflit avec le Premier ministre Venizélos qui recherchait ses modèles dans la Grèce classique et plus particulièrement dans l’Athènes navale : sa lecture préférée était Thucydide (qu’il traduira d’ailleurs en grec moderne) qui lui a inspiré son point de vue géopolitique que l’avenir du pays était sur mer et, par conséquent, aux côtés des puissances navales traditionnelles que sont la France et l’Angleterre.

En 1915, Constantin soutenu par les représentants du camp « turcophile » et plus particulièrement l’ex-banquier de Constantinople Stéphane Skouloudis34, destitue par coup de force Venizélos du poste de Premier ministre. Venizélos quitte Athènes et fonde son propre « État » en Grèce du Nord, où il ouvre déjà le « Front macédonien », avec Salonique pour capitale. En 1917, grâce aux flottes de l’Angleterre et de la France, Constantin est forcé de quitter le pays cependant que Venizélos rentre en triomphateur à Athènes et déclare officiellement la guerre à la Triple Alliance. En 1920, le traité de Sèvres concrétise finalement la Grande Grèce en créant une « Grèce des deux continents et des cinq mers ». Dès 1919, une escadre de la flotte grecque a mouillé dans le port de Constantinople tandis que d’autres unités ont débarqué des sections de l’infanterie grecque à Smyrne pour assurer la maîtrise grecque de l’Asie mineure.

Le premier soin de Venizélos, influencé par la stratégie des Athéniens contre les Spartiates durant la guerre du Péloponnèse telle que l’a décrite Thucydide35, est d’ordonner la fortification de Smyrne au moyen de gigantesques travaux, de manière que la maîtrise de l’Asie mineure soit assurée par la puissante flotte militaire grecque36.

Toutefois, le plan de Venizélos ne sera jamais réalisé : aux élections de 1920, le parti libéral perd le pouvoir devant une opposition unie qui fera reposer sa victoire sur des messages populistes et démagogiques et qui, en dépit de l’avis contraire de Paris et de Londres, ramènera sur le trône le roi Constantin. Ce dernier adopte une stratégie diamétralement opposée à celle de Venizélos. Non seulement il abandonne les projets de fortification de Smyrne, mais encore il ordonne l’avance de l’infanterie grecque jusqu’à Ankara, la capitale du chef de la résistance nationale des Turcs, Mustafa Kemal (qui prendra à partir de 1925 le nom d’Atatürk). Avec seulement 120 000 hommes, Constantin et l’état-major tenteront d’appliquer les nouveaux principes d’une « stratégie terrestre offensive » dans la région du Désert Salé, abandonnés par les Alliés de l’Entente cordiale, livrant bataille sur un territoire aux populations hostiles, dans l’impossibilité d’adapter à la tactique de guérilla de Kemal les divisions se déplaçant avec difficulté, et, finalement, appliquant pendant onze mois (de septembre 1921 à août 1922) la tactique des tranchées sur un front long de centaines de kilomètres au cœur de l’Anatolie (Eskisehir – Kütahya – Afyonkarahisar) ! La catastrophe de Smyrne et l’asservissement de l’hellénisme de Smyrne en septembre 1922 n’étaient que la suite normale de cette stratégie si irraisonnée. Une fois arrivé en Italie où les officiers grecs l’ont poussé à se réfugier après que le front fût tombé, le roi Constantin aura désormais tout le loisir de méditer les erreurs qu’il avait pu commettre.

La mer et le « danger venant du nord »

Avec le traité gréco-turc de Lausanne (1923) que négociera Venizélos qui rentrera au pays après la catastrophe d’Asie mineure, la Grèce obtient les frontières qu’elle a conservées jusqu’à aujourd’hui (sauf le Dodécanèse déjà occupé par l’Italie qui sera cependant obligée de le céder à l’État grec après la Seconde Guerre mondiale). De l’autre côté de la mer Égée, l’Empire ottoman est dissous et la République de Turquie est fondée, laquelle fait le pari de se transformer en un « État de type occidental ». Les chefs des deux États, Venizélos et Atatürk, devant la masse de problèmes auxquels ils devaient faire face à l’intérieur du pays, mais comprenant très tôt l’ascension de l’impérialisme de l’Italie (qui avait déjà un point d’appui en mer Égée) après la montée au pouvoir de Mussolini, décident de conclure un traité d’amitié gréco-turque (1930) qui repose sur la réduction réciproque des armements navals37. Ils formulent même un vœu : l’union future des deux pays dans une espèce de confédération, en adoptant ainsi cette vieille idée du camp politique « turcophile » de Grèce, que Venizélos, nous l’avons vu, n’excluait pas avant 190938.

En 1936, avec le coup d’État du roi Georges II, anglophile comme Georges Ier, c’est un pouvoir dictatorial qui est institué dans le pays, à la tête duquel se trouve le général Ioannis Metaxas, ami intime et officier d’état-major du roi Constantin, fervent défenseur de l’idée d’union gréco-turque39. Dans ces conditions, il était non seulement impossible que germe la moindre pensée navale, mais la marine de guerre elle-même, dont les cadres nourrissaient généralement des conceptions démocratiques et libérales, risquait de retomber dans le rôle qu’elle avait eu jusqu’à la fin du xixe siècle lorsque sa mission était de garder les côtes et de satisfaire aux besoins des services publics. Ce qui la sauva, c’étaient les nuages noirs de la guerre qui s’amoncelaient à l’horizon (en 1933, Hitler avait fondé le iiie Reich) et qui obligeaient le pays à maintenir un niveau d’armements navals. D’un autre côté cependant, le rapprochement progressif entre la Bulgarie et l’Allemagne entraînait l’adoption par Metaxas du dogme du « danger venant du nord » et donnait une priorité à la fortification des frontières gréco-bulgares (la « Ligne Metaxas »). Metaxas exprimait même le point de vue que le pays était totalement incapable de mener une guerre « contre la supériorité navale de l’Italie« 40.

Il est surprenant de constater que, en dépit de ses sentiments germanophiles, qui provenaient de sa vieille amitié avec Constantin, de sa scolarité à l’Académie militaire de Berlin ainsi que du respect profond que lui inspirait l’œuvre d’Hitler, le dictateur grec maintenait vivace la conception géopolitique grecque traditionnelle selon laquelle « la place naturelle » du pays était du côté des puissances navales européennes. La déclaration prononcée devant le Haut Conseil Naval de l’état-major général de la Marine en octobre 1936, quelques mois à peine après sa prise du pouvoir, est significative41 :

Ce que je vais vous dire, vous ne le communiquerez à personne. Je prévois une guerre entre les blocs anglais et allemand. Une guerre plus terrible que la première. Je ferai tout mon possible pour ne pas engager la Grèce dans cette guerre, mais cela sera malheureusement impossible. Et je le répète à nouveau, et cela, surtout, ne doit pas sortir de cette salle, il est inutile de vous dire que notre position dans ce conflit sera aux côtés de l’Angleterre.

Il se montrera encore plus précis au cours d’une rencontre spéciale avec les propriétaires et les chefs des rédactions de la presse grecque à l’état-major général des forces armées le 30 octobre 1940, deux jours après le déclenchement de la guerre italo-grecque42 :

Moi, Messieurs, comme je vous l’ai suffisamment expliqué, j’ai maintenu jusqu’à aujourd’hui la politique du regretté roi Constantin, c’est-à-dire une politique de stricte neutralité. J’ai tout fait pour tenir la Grèce loin du conflit de ces colosses. Déjà, après l’attaque injustifiée de l’Italie, la politique que je suis est celle du regretté Venizélos. Parce que c’est la politique qui identifie la Grèce à la destinée de la puissance pour laquelle la mer est depuis toujours, comme elle l’est aussi pour la Grèce, non l’obstacle qui sépare, mais l’avenue liquide qui relie. Certes, dans notre histoire récente, nous n’avions pas seulement des motifs et des prétextes de reconnaissance envers l’Angleterre dont, la politique d’après-guerre, principalement de ces dernières années, est d’ailleurs une politique de très grande responsabilité historique. Mais ses responsabilités, l’Angleterre les prend aujourd’hui avec la fière détermination d’un grand peuple, qui sauve la liberté du monde et de la civilisation. Pour la Grèce, l’Angleterre est l’amie naturelle et à plusieurs reprises elle s’est montrée une protectrice, parfois même la seule protectrice. La victoire sera, et ne peut être que la sienne. Ce sera la victoire du monde anglo-saxon, en face duquel l’Allemagne, puisqu’elle n’a pas su atteindre jusqu’à maintenant un résultat définitif, est condamnée à être écrasée.

L’orientation géopolitique de Metaxas résultait d’une compréhension parfaite de la valeur de la force navale, bien qu’il ne l’ait pas considérée comme une composante indispensable de la stratégie grecque. Le discours qu’il a prononcé devant les ouvriers du chantier naval du Pirée, le 6 décembre 1939, éclaire ses idées43 :

Notre patrie, la Grèce, n’est pas une portion de terre ferme entourée par la mer, notre patrie est une mer parsemée d’îles et entourée de terre ferme. Cela seul vous permet de comprendre quelle importance a pour nous la mer. La mer est notre vie et c’est pourquoi notre histoire est remplie d’exploits sur mer, d’exploits de guerre, de piraterie, si vous voulez, mais toute notre vie appartient à la mer et c’est pourquoi je suis sûr qu’aussi dur que soit votre travail, aussi dangereux soit-il, il y a toujours eu un amour de la mer qui vous a attiré à tel point que je suis sûr que vous laisseriez les gains et les facilités d’une vie meilleure, uniquement pour vous jeter dans les bras de la mer. Certes, les difficultés que nous rencontrons sont grandes et elles ont toujours été présentes dans notre histoire, parce que si nous sommes des gens de la mer, d’un côté, nous sommes aussi, de l’autre, attachés à la terre ferme. Un grand homme politique du passé, précisément sur cette terre où nous parlons, nous aussi maintenant, s’est adressé aux Athéniens ; tout en poussant les Athéniens qui avaient alors la plus grande force navale à se battre contre les Spartiates qui étaient la plus grande force terrestre, tout en leur expliquant les raisons pour lesquelles ils sortiront vainqueurs de cette guerre, il leur a dit une chose et a formulé des réserves : « Si l’Attique était une île, nous serions invincibles ». Mais l’Attique n’est pas une île et elle a été vaincue. De même nous, à présent, quoique nous vivions de la mer, quoique nous vivons en mer, si grands que soient nos exploits en mer, nous dirons toujours que la Grèce n’est pas uniquement une île. C’est pourquoi nous devons toujours avoir en tête la terre ferme, parce qu’elle protège tous nos centres maritimes et qu’elle garantit l’œuvre du marin.

Metaxas comprend donc parfaitement que l’identité maritime est un élément structurel de l’élément grec, puisqu’il reconnaît que c’est l’élément marin qui détermine la relation entre la réalité géographique et l’activité humaine, mais au fond il se situe sur la même longueur d’ondes que la pensée du roi Constantin qui demeurait fidèle au modèle terrestre de Sparte : sa critique à l’égard de Périclès, dont il ne mentionne même pas le nom, se bornant à la périphrase « un grand homme politique du passé« , est aussi une critique de la pensée stratégique de l’Athènes navale, qui fondait sa puissance sur ses navires de guerre. En même temps, c’est une appréciation indirecte de la Sparte « terrestre » qui a ébranlé la suprématie athénienne et a réussi à la vaincre dans son élément, sur mer.

Durant la Seconde Guerre mondiale, la mission de la marine de guerre ne correspondra pas à l’importance que Metaxas attachait à la puissance maritime dans le champ géopolitique en choisissant finalement le camp anglo-saxon, à la dépréciation du « modèle naval » comme fer de lance de la géostratégie de l’État grec. La mission « principale » de la marine de guerre grecque fut la protection des transports militaires, rôle correspondant à celui qu’avait réservé Alcibiade à la marine d’Athènes pendant l’expédition de Sicile lorsqu’il se servit de la force navale de sa ville pour soutenir une opération essentiellement « terrestre »44. D’ailleurs, la marine de guerre ne pouvait pas être utilisée comme « arme d’attaque », puisque le pays, respectant les dispositions du traité gréco-turc de 1930, n’avait plus une marine aussi performante qu’elle l’était avant l’expédition d’Asie mineure.

 

 

 

 

 

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Notes:

 

1 Amiral D. Oikonomou, « S.A.R. le prince Georges, amiral et le programme naval du pays », Naftiki Epitheorissi (« Revue Maritime »), 231, mars-avril 1952, pp. 101-138, plus spécialement p. 101.

2 V. Kremmydas, Introduction à l’histoire de la société néo-hellénique, Athènes, Exantas, 1988.

3 M. Simpsas, La marine dans l’histoire des Hellènes, Athènes, état-major de la Marine hellénique, 1982, vol. III, pp. 205-206.

4 Ioannis Loucas, La signification de 1821 et la force navale de l’hellénisme, Athènes, Papazissis, 1996, pp. 17-18.

5 Ioannis Loucas, op. cit., pp. 19-20.

6 Ioannis Loucas, op. cit., pp. 30-32.

7 Ch. Papassotiriou, La Lutte pour l’indépendance grecque, Athènes, Sideris, 1996, p. 97.

8 M. Simpsas, op. cit., pp. 216-217.

9 Ibid., p. 214.

10 J. Petropoulos, Politics and Statecraft in the Kingdom of Greece, Princeton, Princeton University Press, 1968.

11 E. Skopetea, Le « Royaume Originel » et la Grande idée, Athènes, Polytypo, 1988, p. 257.

12 Le texte entier fut publié, pour la première fois dans Naftiki Epitheorissi, 111-112, novembre-décembre 1931, pp. 459-472, 709-714, et 113, janvier 1933, pp. 42-87.

13 Ch. A. Frazee, The Orthodox Church and Independent Greece. 1821-1852, Cambridge, Cambridge University Press, 1969, p. 169.

14 P. Noutsos, La pensée socialiste en Grèce, Athènes, Gnossi, 1995, vol. I, p. 37.

15 Ioannis Loucas, « La géostratégie de la Grande idée », Polemos kai Historia (« Guerre et histoire »), 3, novembre-décembre 1996, pp. 13-19.

16 P. Argyropoulos, Le programme naval de la Grèce, Athènes, Hestia, 1907, p. 1.

17 V. Kardassis, De la voile à la vapeur, Athènes, Fondation culturelle et technologique de la Banque hellénique de développement économique, 1993.

18 Ioannis Loucas, op. cit., pp. 16-18.

19 G. Dertilis, La question des banques. 1871-1873, Athènes, Fondation culturelle de la Banque nationale hellénique, 1989.

20 G. Metallinos, Politique et théologie : idéologie et action de l’homme politique radical Georges Typaldos-Iakovatos – 1813-1882, Katerini, Tertios, 1990, pp. 167-169.

21 J. Meyendorff, L’héritage byzantin dans l’Église orthodoxe, Athènes, Armos, 1990, p. 281.

22 Foreign Office 424/73 Layard (Constantinople) to Salisbury (London) 961, 31 juillet 1878 et Salisbury to Layard 954, 13 août 1878.

23 Ce rapport du prince Georges ne fut publié qu’en 1952 par l’amiral D. Oikonomou dans la revue Naftiki Epitheorissi, vol. 231, pp. 107-114.

24 Sur la question, cf. entre autres D. Oikonomou, op. cit., pp. 104-106.

25 Cf. supra, note 16.

26 Cette étude du prince Georges fut également publiée pour la première fois par l’amiral D. Oikonomou, op. cit., pp. 115-138.

27 Sur la flotte des Jeunes Turcs, cf. entre autres P.G. Halpern, The Mediterranean Naval Situation. 1908-1914, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 1971, pp. 314-323.

28 P.G. Halpern, op. cit., p. 319.

29 C. Svolopoulos, « Eleftherios Venizélos et les dilemmes de la politique étrangère de la Grèce lors de la crise balkanique de 1908 », Balkan Studies, 25, 1984, pp. 485-489.

30 Lady Crogam, The Life of J.D. Bourchier, Londres, 1925, p. 136.

31 B. Langensipen et A. Gülerwürz, The Ottoman Steam Navy. 1818-1923, Annapolis, Naval Institute, 1995, pp. 18-27.

32 Dans ses Mémoires, publiés en 1997 (Athènes, Arsenidis, p. 42), P. Argyropoulos affirme que l’amiral P. Koundouriotis lui avait confié avoir lu, pendant les opérations navales des guerres balkaniques, son livre sur le « Programme naval ».

33 G. Ventiris, La Grèce de 1910-1920, Athènes, Ikaros, 1970, vol. I, pp. 143-148.

34 D. Kitsikis, Histoire comparée de la Grèce et de la Turquie au xxe siècle, Athènes, Hestia, 1990, pp. 143-145.

35 Thucydide, I, 141-144.

36 T. Moumtzis, La catastrophe d’Asie mineure et l’hellénisme micrasiatique, Thessalonique, 1984, pp. 16-19.

37 I. Anastasiadou, Venizélos et le traité d’amitié gréco-turque de 1930, Athènes, Philippotis, 1982.

38 D. Kitsikis, op. cit., p. 339.

39 I. Metaxas, Le Calendrier, Athènes, Govostis, s.d., vol. IV.1, p. 274.

40 I. Metaxas, op. cit., pp. 77-81, mercredi 31 janvier 1933.

41 I. Metaxas, op. cit., pp. 246-247.

42 I. Metaxas, Discours et pensées, Athènes, Govostis, vol. II, s.d., pp. 357-362.

43 I. Metaxas, op. cit., pp. 219-223.

44 Jean Pagès, « La pensée navale athénienne aux ve et vie siècles avant J.-C »., dans Hervé Coutau-Bégarie (dir.), L’évolution de la pensée navale, Paris, FEDN, 1990.

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IDÉOLOGIE ET TRADITION CHEZ MAHAN

Jean-Marie Ruiz

 

Ce que la postérité retient avant tout d’Alfred Mahan, c’est la conclusion de son célèbre ouvrage The Influence of Sea Power upon History, dans lequel il analyse de manière systématique le rôle de la puissance maritime dans le devenir des États européens postérieurement aux traités de Westphalie².

La maîtrise des mers, nous dit-il, a joué un rôle essentiel dans l’histoire moderne, et a souvent dicté l’issue et désigné le vainqueur de la lutte pour la survie et la prospérité que se sont livré les États. Ce faisant, Mahan apporta une contribution importante à l’étude émergente des rapports entre la géographie et la politique, tout en se gardant de tout déterminisme – bien que la maîtrise des mers puisse être facilitée par la situation géographique d’un État, il ne fait pas de celle-ci un élément nécessairement déterminant parce que la puissance navale d’un pays dépend plus encore de la volonté et des choix de ses dirigeants :

La situation géographique des États-Unis et sa puissance intrinsèque sont un avantage indéniable, mais cet avantage n’est d’aucune utilité s’il existe une grande infériorité dans l’organisation de la force brute, laquelle demeure le dernier argument des républiques aussi bien que des rois 2.

Par ailleurs, considérée dans son ensemble, l’œuvre de Mahan – une dizaine d’ouvrages et plusieurs dizaines d’articles – ne se réduit pas à la seule géopolitique, même définie au sens large, et porte non seulement sur l’histoire et la théorie navales mais aussi sur l’actualité politique et les relations internationales de son époque. Chez lui, l’étude historique et la théorie des relations internationales ne font qu’un car sa recherche n’a pas pour but de révéler les différents aspects ou les détails de l’histoire politique de l’Europe moderne mais, comme jadis chez Thucydide, de la rendre intelligible en fournissant une clé de compréhension rationnelle de son déroulement et en montrant pourquoi certains États ont prévalu. « Ici comme dans tous ses écrits, déclare Mahan dans l’introduction d’un ouvrage destiné à tirer des leçons de la guerre de 1892 avec l’Espagne, le but de l’auteur fut de présenter son sujet de telle manière qu’il soit investi de l’intérêt rationnel qui s’attache à l’exposition claire des liens de cause à effet, tels qu’ils sont dévoilés dans une série d’événements« 3. « Bien qu’il y ait une certaine exaltation à partager, par une narration vivante, les émotions de ceux qui ont joué un rôle dans quelque action particulièrement audacieuse, écrit encore Mahan peu de temps après avoir publié sa célèbre biographie de Nelson, la fascination n’égale pas celle de l’intellect, au fur et à mesure qu’il retrace pour la première fois la longue séquence des faits successifs débouchant sur leurs résultats nécessaires, ou les causes apparemment éloignées convergeant vers un but commun¼ « 4.

C’est donc parce que la maîtrise des mers – le rôle de la mer dans la prépondérance politique – fournit la clé de compréhension des relations interétatiques de l’Europe moderne qu’elle intéresse Mahan au plus haut point. À défaut de déterminisme, elle permet d’introduire l’élément rationnel indispensable à tout historien et explique en grande partie son désir de voir les États-Unis de son époque s’engager dans la compétition internationale pour la suprématie navale. Il serait toutefois erroné de considérer sa quête rationaliste comme dénuée de toute idéologie. Mahan était un homme de son temps et celui-ci était justement dominé par de puissants courants idéologiques. De fait, c’est aussi sur une certaine vision de l’histoire – elle même forgée à partir de présupposés et de valeurs propres à l’époque et à l’environnement américain – que repose son interprétation des relations internationales et son désir de voir les États-Unis devenir une puissance maritime. C’est par conséquent cet ensemble de présupposés qu’il faut aussi découvrir pour comprendre la révolution dans la théorie et la politique navales des États-Unis dont Mahan est à l’origine.

Du malthusianisme à l’impérialisme

Quels sont-ils ? L’Amérique de la fin du xixe siècle est imprégnée des mêmes courants de pensée politique et sociale que l’Europe, et Mahan réussit parfaitement à réconcilier des doctrines aussi diverses que le malthusianisme ou la machtpolitik allemande avec la tradition américaine. La conception qu’il se faisait des relations internationales peut être qualifiée de malthusienne, dans la mesure où la démographie lui paraît avoir des conséquences déterminantes sur ses deux principales préoccupations : les relations interétatiques et l’histoire politique. « Le commerce de notre époque a élevé des enfants et nourri des populations qui se tournent maintenant vers leur mère pour lui réclamer du pain. Nous sommes trop à l’étroit ici, trouve-nous de la place où nous pourrons vendre davantage« , écrit-il, avant de conclure sur ces mots :

La recherche de marchés pour la production d’un nombre toujours croissant d’individus est le plus important problème politique de notre époque, que l’on cherche à solutionner par des méthodes commerciales et politiques, dont l’essence est tellement combative, offensive et défensive, qu’une action militaire directe n’en serait qu’un développement, une conséquence directe 5.

Si Mahan se bornait à reconnaître l’existence d’une lutte pour la survie ayant pour origine une insuffisance des moyens de subsistance (ou, ce qui revenait selon lui au même à l’époque industrielle, de marchés accessibles) par rapport au taux de population, on le considérerait avant tout comme un disciple de Malthus. Mais tel n’est pas le cas, d’une part parce qu’il pense que la nature de l’homme n’est pas pour rien dans la lutte pour la survie6, et d’autre part parce que, à l’instar de Darwin, il tire des conséquences plutôt positives de cette lutte. S’il ne doute pas qu’elle caractérise l’essence des relations internationales7, il n’en est pas moins persuadé que ce sera le plus adapté qui survivra – ou, en tout état de cause, la nation dotée du plus grand « génie »8 de par le processus de sélection naturelle, dont il admet l’inexorable existence. L’originalité de Mahan, parmi les autres adeptes du darwinisme social, consiste à reconnaître à l’homme la liberté d’échapper à la cruauté inhérente au processus de sélection naturelle en arrivant aux mêmes objectifs tout en écartant ses méthodes, c’est-à-dire par une reconnaissance mutuelle des différentes puissances et par le respect de leurs sphères d’influence. Cela lui semblait être la meilleure solution pour mettre un terme à la rivalité de l’Europe en Asie :

Nous sommes confrontés à l’imminente dissolution d’un ou de plusieurs organismes, ou au réajustement de leurs membres, dont le résultat sera solide et durable dans la mesure où l’existence et la force des facteurs naturels seront reconnues comme il convient, ou bien établiront d’elles-mêmes un équilibre, permettant à chacun de trouver la place qui lui revient par le processus de sélection naturelle. Cependant, comme l’expression de sélection naturelle l’implique, une telle lutte engendre des conflits et des souffrances qui pourraient être évitées, au moins en partie, par l’estimation rationnelle des forces en jeu, et en reproduisant approximativement l’ajustement naturel par les méthodes artificielles de consultations et d’arrangements, qui paraissent mieux adaptées à notre époque 9.

Cet étrange rapprochement entre les méthodes diplomatiques et la sélection naturelle indique assez bien la conception que son auteur se faisait de la Chine, puisque celle-ci ne disposait que de peu de « facteurs naturels » pour revendiquer un droit de regard ou de parole sur l’avenir de son propre territoire. Dans son sentiment que la domination du plus fort – en l’occurrence de l’Europe – est légitime, Mahan est semblable aux autres darwinistes sociaux. Si les puissances européennes ont pu prendre possession de la Chine, c’est que cette dernière était rentrée dans un processus de décadence qui rendait son démembrement inévitable, « car, une fois privée de vie, une carcasse ne peut être utilisée qu’en étant disséquée ou en servant de nourriture ; l’arrivée des aigles est une loi naturelle, dont il est vain de se plaindre« 10. De toute façon, la reconnaissance de cette loi naturelle supposait la méconnaissance de ce qui est considéré par beaucoup comme un droit naturel mais qui n’était pour Mahan qu’une « invention » : le droit de préemption ou d’occupation de terres que les habitants n’ont « ni l’intention ni la capacité politique d’utiliser« , et qui sont par conséquent « inexploitées ou imparfaitement exploitées« 11. Les pays sous-développés n’ayant ni la capacité ni l’énergie pour se régénérer et sortir du déclin, la seule question pertinente était de savoir quelle puissance extérieure gagnerait le droit de les administrer, étant entendu que la meilleure solution consistait à accorder ce droit à celle qui disposait de la plus grande puissance dans la région concernée, de façon à reproduire au mieux le processus de sélection naturelle12. D’où la nécessité, pour les États-Unis, de se doter d’une marine de guerre qui soit à la hauteur de ses ambitions et de ses intérêts en Asie.

Ces réflexions ne sont pas incompatibles avec le respect de sphères d’influence et d’un équilibre des puissances européennes en Asie et ailleurs, pour peu qu’on les interprète à la lumière du sentiment qu’une lutte pour la survie entre l’Orient et l’Occident était d’ores et déjà engagée, et que celui qui l’emporterait dominerait le monde13. Le conflit armé entre la Russie et le Japon dont il venait d’être le témoin lui paraissait être un épisode particulier de cet affrontement global, dans la perspective duquel l’Occident devait non seulement serrer les rangs et éviter tout ce qui pouvait affaiblir ses sociétés14, mais aussi s’efforcer de propager ses valeurs. C’est à cet égard que Mahan peut être taxé d’impérialiste – lui qui ne préconisait pourtant pas l’établissement d’un empire – et qu’il nous apparaît comme un personnage tout à fait représentatif de son époque. De la supériorité de la civilisation, des institutions, des valeurs et des techniques occidentales, Mahan ne doute pas, mais ce qui suscite son inquiétude et l’amène à douter de la capacité du monde civilisé à prévaloir est que le nombre est du côté des barbares. Pour surmonter ce handicap et prévaloir dans la lutte pour la survie, l’Occident ne peut que suivre la voie tracée par la Grande-Bretagne en s’efforçant d’inculquer ses valeurs :

La grande tâche que la chrétienté civilisée doit maintenant accomplir, la grande mission qu’elle doit remplir si elle ne veut pas périr, consiste à recevoir en son sein et à élever à ses propres idéaux les civilisations différentes et anciennes qui l’entourent et la surpassent numériquement – les civilisations à la tête desquelles se trouvent la Chine, l’Inde et le Japon. Cela, pour ne citer que la plus frappante de ses manifestations, est certainement la mission que la Grande-Bretagne, l’épée toujours à la main, a accomplie en Inde 15.

Tel est aussi le sens de l’engagement de Mahan en faveur du développement de la puissance navale des États-Unis : s’assurer les débouchés commerciaux qui permettront de nourrir une population toujours croissante, prendre part dans la confrontation globale entre l’Asie et l’Occident, propager au-delà du continent américain les valeurs chrétiennes.

De la valorisation de la puissance à celle de la guerre

Que ces objectifs requièrent la puissance ou suscitent des conflits ne posait par ailleurs aucun problème de conscience à Mahan, qui, à l’instar des philosophes allemands de son époque, a, au contraire, tendance à les légitimer. En faveur de la puissance – sous toutes ses formes mais surtout militaire -, Mahan avance deux types d’arguments. Le premier consiste à faire valoir son caractère naturel, en alléguant d’une part qu’elle trouve son fondement dans le droit naturel de conservation et que la volonté de puissance était inhérente à la vie humaine16, d’autre part que le niveau d’armement et de puissance d’une nation est le reflet proportionnel de ses « forces naturelles« 17. Un deuxième argument consiste ensuite à insister sur ses multiples fonctions, sur son utilité et sur son caractère normatif. « La force, écrit Mahan, est l’instrument qui a permis aux idées de hisser l’Europe à son niveau actuel, et elle continue de soutenir nos systèmes politiques, qu’ils soient nationaux ou internationaux, ainsi que notre organisation sociale« 18.

Instrument privilégié de l’organisation sociale, la puissance est par là même le principal maître d’œuvre de l’action politique : sans elle, l’État se trouverait dépourvu de moyens pour assurer la plupart de ses fonctions essentielles, qu’il s’agisse du maintien de la sécurité intérieure et extérieure19 ou de la mise en œuvre et du succès de la diplomatie. En son temps, Mahan était en effet bien placé, de par ses connaissances sur le rôle de la puissance maritime dans l’histoire des États modernes, pour affirmer qu’ »une flotte de navires de guerre britanniques est le meilleur négociateur de l’Europe« 20, ou encore que « le maintien d’une ligne politique telle que la doctrine Monroe repose nécessairement sur la diplomatie et sur son instrument, l’armement« 21. Partant du principe que « tout homme et tout État n’est indépendant que dans la mesure où il peut se défendre par lui-même« 22, Mahan voit aussi dans la puissance le seul moyen d’assurer l’indépendance et la dignité des États-Unis, lesquelles dépendent en grande partie de leur capacité à réparer la moindre injure23. Enfin, si une des tâches de l’État est bien, comme il le pense, de pourvoir à la prospérité de sa nation, alors c’est en utilisant sa puissance pour ouvrir des marchés à son commerce qu’il s’en acquitte le plus efficacement. Pour illustrer cette vérité, Mahan rappelle que « chaque étape de l’ouverture de la Chine au commerce fut obtenue par des pressions » et que la prospérité de l’Allemagne, « enfermée dans un étroit territoire« , repose sur sa capacité militaire à créer des débouchés pour ses industries24.

Que ce soit pour accomplir leur mission dans le monde ou simplement pour faire face aux responsabilités qui sont les leurs vis-à-vis de leur peuple, les États-Unis pouvaient d’autant moins se dérober que, pour Mahan, la puissance a une origine divine :

La puissance, la force, est une faculté de la vie nationale, un des talents conférés par Dieu. Comme toute autre dotation d’une organisation complexe, elle doit être placée sous le contrôle d’un intellect éclairé et d’un cœur droit, mais elle ne peut pas plus qu’une autre être abjurée avec légèreté et insouciance, sans encourir la responsabilité de celui qui enterre ce qui lui avait été confié pour être utilisé. Et cette obligation de soutenir le bien, par la force si nécessaire, bien que commune à tous les États, s’impose particulièrement aux plus grands d’entre eux, proportionnellement à leurs moyens. On demande beaucoup à ceux à qui l’on donne beaucoup 25.

Conscient de la part du hasard ou des accidents ayant présidé à la prépondérance britannique, et ayant écarté toute possibilité que cette prépondérance puisse être dépourvue de toute finalité26, Mahan rejoint les philosophes allemands dans leur conception téléologique et dialectique d’une histoire dans laquelle se réalise la raison divine. « Sans la participation active de l’homme, Dieu lui-même n’est pas impuissant, mais il est dépourvu de l’instrument par lequel il désire œuvrer« , écrit-il27. Or, le propre de la civilisation chrétienne étant à ses yeux l’efficacité, elle ne peut se résoudre à laisser l’inefficacité et la stagnation triompher dans les pays sous-développés et dispose de deux moyens distincts mais complémentaires pour y remédier : les idées et la force. Pour un État chrétien, l’antinomie idées/action correspond à peu près à la séparation de l’Église et de l’État, le missionnaire étant le représentant de la première tout comme l’armement celui du deuxième28. Mahan en arrive donc à une conclusion tout à fait similaire à celle des théoriciens de la Machtpolitik : c’est en grande partie grâce à la puissance que le monde progresse. La comparaison ne s’arrête d’ailleurs pas là puisque son œuvre abonde en réflexions attestant de la valeur qu’il accordait à la puissance, particulièrement dans son aspect militaire. Mahan illustre par exemple amplement l’adage « qui veut la paix prépare la guerre », en affirmant que c’est l’absence de préparation militaire qui précipita les États-Unis dans la guerre de 1812 contre la Grande-Bretagne, ou encore que le haut niveau d’armement de l’Europe de son temps était ce qui y garantissait la paix29. Mais la puissance militaire avait, selon lui, d’autres vertus : elle permettait de résoudre les conflits sans même avoir recours à la guerre, et donnait les moyens à un État de mener une politique juste et raisonnable en le mettant à l’abri des pressions extérieures30. « De la force organisée dépend le bouclier à l’abri duquel les mouvements de paix avancent en toute tranquillité ; [¼ ] La force organisée est à la loi et à la bienveillance ce que le corps est à l’esprit, c’est-à-dire un instrument« 31. En bref, sans la puissance, point de paix ni de progrès, souligne l’amiral, en faisant valoir dans un langage qui paraît aujourd’hui étrange que l’œuvre civilisatrice dans les colonies repose sur la coercition de ceux-là même qui en bénéficient32 ou encore que, dans un monde imparfait, le bien ne triomphe que par la force :

Nous ne vivons pas dans un monde parfait, et nous ne devrions pas espérer affronter des situations imparfaites avec des méthodes parfaites. Nous devons acquérir le temps et l’endurance par cet arbitre grossier et imparfait, mais nullement ignoble, qu’est la force – potentielle et organisée – qui jusqu’à présent a été et continue à être à l’origine des plus grands biens qu’ait connus l’histoire contrastée de l’humanité 33.

Sous-jacent à cet éloge de la puissance est celui des États modernes, dont l’élaboration constitue le point de départ des recherches historiques de Mahan et qui y sont présentés comme la condition sine qua non de la puissance et de l’essor de la civilisation européenne34. Ce qui nous amène naturellement à nous interroger sur son opinion sur la fragmentation du système international instauré par l’avènement des États. Lorsqu’il s’exprime sur ce point, on ne peut que constater là encore une similarité frappante avec la pensée allemande :

Ce n’est que lorsque la puissance d’un État ou de celui qui le gouverne, le symbole de son efficacité, devient incontestée, de par l’épuisement ou la lâcheté d’autres nations, que l’efficacité nationale, n’étant soumise à aucune compétition, a tendance à sombrer dans l’abus et la décadence comme toute autre puissance incontrôlée. Rome et Carthage, Louis XIV, Napoléon, sont des exemples familiers. Après Trafalgar, la Grande-Bretagne fut une illustration de la même puissance incontestée sur les mers, mais elle fut sauvée de la décadence par la nécessité de s’opposer aux puissances continentales européennes 35.

De même :

Sur la rivalité des nations, sur l’accentuation des différences, sur le conflit des ambitions, repose la préservation de l’esprit martial qui seul est capable d’en finir une fois pour toutes avec les forces de destruction qui, de l’intérieur et de l’extérieur, menacent d’anéantir tout ce que nous avons acquis pendant des siècles 36.

C’est donc parce que la rivalité inhérente à la pluralité étatique préservait les vertus martiales, que Mahan tenait pour cardinales pour la survie de la civilisation européenne, qu’il la considérait comme nécessaire37. Les vertus martiales ajoutées à l’organisation et l’efficacité étaient les atouts de l’Occident, tandis que le nombre, la masse et la brutalité constituaient ceux des peuples non industrialisés. Mahan pensait même que la compétition entre les États européens renforçait leur capacité d’assimilation des autres peuples, se référant probablement à l’activité des missionnaires dans les colonies38. Son raisonnement rejoint finalement le manichéisme de l’idéalisme allemand opposant l’esprit martial – synonyme d’idéalisme et de progrès – au pacifisme, qu’il associe lui aussi au matérialisme et à la décadence. D’où une certaine inquiétude sur le sort des États-Unis et de l’Europe, dont la richesse, le luxe et l’abondance lui paraissaient plutôt un handicap dans un environnement international désormais caractérisé par la lutte pour la survie39. Dans l’état actuel des choses, il n’y avait pas lieu de s’alarmer parce que « dans sa providence, Dieu fit en sorte que l’immense accroissement de prospérité, de luxe mental et physique, apporté par ce siècle soit contrebalancé par ce qui est stigmatisé sous le nom de  » militarisme « , qui a fait de l’Europe un immense camp de soldats prêts à la guerre« 40. Mahan ne doutait pas que la disparition ou même l’affaiblissement de ce militarisme sous les assauts du pacifisme entraînerait le déclin et la chute de l’Europe.

Si la puissance, les vertus martiales, la pluralité des États et leurs rivalités nous sont présentées comme des atouts, qu’en est-il des guerres, qui peuvent légitimement être considérées comme leur prolongement logique ? Là encore, l’opinion de Mahan est typique d’une époque antérieure à la Première Guerre mondiale : non seulement elles sont moins fréquentes que dans le passé, nous dit-il, mais elles « ont le caractère d’un excès occasionnel, dont on se remet facilement« 41. En conséquence, se félicite-t-il, l’esprit militariste et la propension à se battre sont plus répandus que jamais. Loin de dire que la guerre est un mal nécessaire, Mahan a plutôt tendance à la présenter comme un bien, nécessaire lui aussi et dans tous les sens du mot. D’une part parce que, selon ses propres mots, « le conflit est la condition de toute vie, matérielle et spirituelle« 42, et d’autre part parce que les guerres sont un instrument dont les hommes et les chefs d’État ne pourraient se passer sans se perdre ou sans abandonner leur mission. Sous l’influence de Clausewitz et de Jomini, Mahan n’hésite pas à présenter la guerre comme la continuation de la politique par d’autres moyens43. Il en est ainsi, dit-il, parce que la politique doit souvent opter pour l’opportunisme et le choix du moindre mal – la guerre permettant de prévenir des maux plus grands encore – et que le recours aux armes est parfois le seul moyen de trancher des différences légitimes entre des nations qui n’ont ni les mêmes valeurs, ni le même degré de civilisation, ni les mêmes intérêts44.

Mais, bien plus typique de l’idéologie de son époque est son sentiment que la guerre permet aux hommes – gouvernants et gouvernés – de maîtriser des forces qui les dépassent, à commencer par les mouvements de population que Mahan tient, comme nous l’avons déjà vu, pour le principal facteur constitutif de l’histoire, et qu’il nous dépeint comme « des forces naturelles qui, par leur origine et leur puissance, existent indépendamment de l’homme« 45. De ce point de vue, le recours à la guerre témoigne d’une volonté rationnelle de l’homme de s’opposer à l’irrationnel, ou encore – pour revenir à un raisonnement plus conforme à la tendance hégélienne de la pensée de son époque – d’une volonté divine de faire triompher le rationnel par le recours à l’irrationnel. Les références à cette dialectique et les arguments tendant à montrer que la guerre sert des objectifs à caractère normatif ne manquent pas dans son œuvre. C’est par la guerre, nous dit Mahan, que progresse l’unification politique des États – elle-même le prélude à la paix -, soit parce que son établissement ou son maintien requiert souvent la force, soit parce que c’est par l’opposition armée à d’autres entités politiques que se forge la cohésion de nations de plus en plus grandes :

L’issue de la guerre civile aux États-Unis, l’unification de l’Italie, le nouvel empire allemand, la force croissante de l’idée d’une Fédération impériale en Grande-Bretagne, tout cela illustre la tendance de l’humanité à se rassembler au sein de groupes plus grands qui, dans les exemples qui viennent d’être cités, a donné lieu à des combinaisons politiques plus ou moins formelles et clairement définies. Dans l’impulsion et l’établissement de chacune de ces étapes, la guerre a joué un rôle de premier plan. C’est la guerre qui a préservé notre Union. C’est la guerre qui a réalisé l’unité politique de l’Italie et apporté aux Allemands cette conformité dans les sentiments et les intérêts reconnus qui constitue le fondement de leur empire et en garantit la pérennité [¼ ].

La guerre est certainement un très grand mal – si ce n’est le plus grand, du moins un des plus grands – pour l’humanité. Pourtant, on doit reconnaître que, [¼ ] dans l’espace de deux ans, deux guerres ont eu lieu, dont l’objectif vertueux ne pouvait être atteint par des méthodes plus douces46.

Ce qui fait dire finalement à Mahan que la guerre est un instrument conféré par Dieu pour que les hommes réunis dans une société luttent contre le mal et fassent triompher le bien. De ce point de vue, elle peut non seulement être réconciliée avec les enseignements chrétiens, mais, au même titre que la puissance, en constitue le bras séculier et le principal garant47.

De la physique aux relations internationales

Un ultime exemple de la légitimation de la guerre chez Mahan pourrait aussi illustrer son penchant à emprunter des concepts tirés des sciences physiques. La guerre, écrit-il, « s’accompagne d’un immense gaspillage d’énergie et de matière. Il en est de même de la vapeur, et pourtant elle est actuellement le plus grand élément moteur dans le monde. Il faut sans aucun doute économiser le plus possible, en améliorant le procédé, et réduire la fréquence des guerres effectives par toutes les mesures possibles, mais simultanément et corrélativement, il faut la rendre plus efficace, et par conséquent s’efforcer de gaspiller moins de temps et d’énergie« 48. Dans cette réflexion, nous retrouvons un style qui se retrouve chez d’autres américains de son époque, tels Brooks Adams, Henry Powers ou même Theodore Roosevelt.

À l’instar de ces auteurs, Mahan utilise en effet un raisonnement volontiers scientifique pour corroborer ou compléter des théories malthusiennes, darwinistes et hégéliennes des relations internationales. La géographie a certes sa place dans l’ensemble des éléments déterminant selon lui la politique d’un État, mais, lorsqu’il s’agit d’expliquer « le mouvement du monde vers l’avant« , de déterminer « sa vitesse et sa direction« , il se réfère aussi à des « conditions physiques«  dépassant la géographie et à des « caractéristiques raciales« 49. Sa conception de l’histoire est trop dynamique pour reposer exclusivement sur la géopolitique, surtout si celle-ci est perçu comme un déterminant constant et invariable. Comme Brooks Adams ou Henry Powers50, Mahan explique la rivalité interétatique et la compétition acharnée pour les marchés dont il était témoin par la situation de paix et de prospérité en Europe, la subséquente hausse de sa natalité et l’accumulation d’énergie en quête d’exutoire que cette situation a créées51. Bien qu’il n’attribue pas une origine cosmique à cette énergie, sa conception des relations internationales est par ailleurs extrêmement proche de celle qui est articulée par Adams dans America’s Economic Supremacy et The Law of Civilization and Decay. Mahan et Adams véhiculent les mêmes images des sphères qui s’étendent jusqu’à ce qu’elles se touchent les unes les autres, emportées dans un mouvement dont la vitesse est proportionnelle à la masse et à l’énergie du peuple en question, et qui se dirigent vers là où la résistance est la moindre, c’est-à-dire les régions inexploitées et encore vulnérables comme la Chine52. Il sont également d’accord sur le fait que la proximité des États, des nations ou de rivaux dans une région donnée – qui semble à Mahan caractéristique de son époque – engendre inéluctablement des conflits d’une gravité proportionnelle à la masse et à l’énergie opposées par les belligérants53.

C’est notamment en fonction de cette analyse que Mahan réaffirma la nécessité pour les États-Unis de se regrouper, par affinité de race et d’intérêts, avec les puissances occidentales et maritimes. Un rapprochement avec la Grande-Bretagne lui paraissait non seulement souhaitable mais possible, en dépit de leur rivalité, parce qu’ils n’étaient pas en contact direct et qu’ils possédaient chacun une sphère d’influence distincte et étaient par conséquent en mesure de se concentrer sur leurs intérêts communs54. Quels étaient-ils ? Il faut d’abord rappeler que Mahan pensait que l’Occident et l’Asie étaient engagés dans une lutte pour la survie, et que la deuxième lui paraissait détenir l’avantage du nombre, et donc de la masse55. Pour arrêter le mouvement expansif d’une Asie entraînée par le poids de sa population et retarder son contact avec l’Occident, il suffisait de consulter l’histoire et de se munir d’un manuel de physique élémentaire : « L’histoire montre qu’il y a toujours un élément d’agressivité dans une telle avancée, qui ne peut être limitée que par l’opposition d’une force. C’est ainsi que peut être instaurée une balance, un équilibre, dont le maintien a toujours été et continue d’être l’angoissante préoccupation des hommes d’État européens« 56. D’où l’urgence, pour ceux dont les intérêts sont similaires, c’est-à-dire pour les puissances maritimes, voire teutoniques, d’unir leurs forces pour parvenir à contrebalancer celle de l’Asie, car aucune n’est en mesure de le faire séparément57. Mahan ne préconisait pas une alliance formelle, ni même un engagement, mais une coopération fondée sur la prise de conscience d’intérêts communs à préserver un équilibre entre puissances maritimes et continentales jadis assuré par la Grande-Bretagne et la Russie, mais qui se trouvait maintenant menacé au détriment de la première58.

Cette utilisation des théories de physique n’est certes pas l’apanage des penseurs politiques de cette époque, surtout lorsqu’il s’agit de définir la notion d’équilibre des puissances. Mais il est intéressant de remarquer que c’est moins pour sa capacité à garantir la paix que pour celle de maintenir une multiplicité d’États et leur rivalité que Mahan vante les mérites de l’équilibre des puissances. C’est par ses liens avec l’idéologie darwiniste et la philosophie de l’histoire allemande, par la volonté des utilisateurs d’unir les connaissances scientifiques dans une grande synthèse, qu’elle devient emblématique de son environnement ou, ce qui revient au même, par l’utilisation de la science à des fins de valorisation de la puissance et du conflit. Aucune autre citation de Mahan n’illustre mieux cette tendance que cette réflexion succincte et laconique : « L’insatisfaction prend aisément la forme de l’agression pour utiliser un mot fort apprécié par ceux qui désapprouvent tout mouvement vers l’avant des nations« 59.

L’héritage de la tradition fédéraliste60

Le fait que Mahan soit un homme de son temps ayant pleinement souscrit aux courants de pensée dominants de son époque ne doit pas occulter la place de la tradition américaine dans le développement de sa pensée. Mahan lui-même se concevait comme héritier et disciple des Pères fondateurs, en dépit du tournant décisif que l’idéogie décrite précédemment représentait par rapport à la philosophie des Lumières dans laquelle s’inscrivent les fondements des institutions et de la théorie politique des États-Unis. C’est en ce qui concerne la conception des relations internationales que l’amiral reconnaît le plus sa dette envers les Pères de la nation. « Il est aussi vrai maintenant que lorsque Washington l’a écrit, et il sera toujours vrai, écrit-il, qu’il est vain d’attendre des nations qu’elles agissent de façon cohérente selon un autre motif que l’intérêt« 61. Ailleurs, c’est une autre formule washingtonienne qu’il reprend à son compte : « Les sympathies des nations fluctuent en fonction de leurs intérêts ou des événements qui passent, et leurs intentions varient en conséquence« 62. Également réminiscent de la façon de penser et de s’exprimer des Fédéralistes est l’exhortation, adressée à ses concitoyens, « d’accepter franchement l’intérêt pour ce qu’il est, c’est-à-dire comme le motif adéquat«  de la politique63. « Il en résulte, écrit-il encore d’une manière que n’auraient pas renié les théoriciens politiques du xviiie siècle, que l’étude des intérêts, des intérêts internationaux, est, pour les hommes d’État, la condition d’une politique éclairée (« sound« ) et prévoyante. Cela requiert une connaissance approfondie des faits contemporains et une capacité à les analyser« 64.

De ce premier constat éminemment fédéraliste consistant à faire de l’intérêt le principal motif de la politique et l’objet d’étude privilégié des chefs d’État, Mahan en déduit un deuxième, tout aussi fédéraliste : l’intérêt aliène ou rapproche les États. Il va sans dire que, dans la plupart des cas, c’est la première affirmation qui est juste : « La divergence d’intérêts génère le conflit« 65. Mais on peut aussi dire, a contrario, que « l’intérêt est la fondation de tout« , que la convergence d’intérêts rapproche des États ou des nations et rend possible leur coopération et parfois même leur unification, dès lors que ces intérêts communs sont durables et sont compris de part et d’autre66. Ici, Mahan rend implicitement hommage aux architectes de l’Union fédérale pour avoir justement compris que « la proximité géographique est source de conflits entre nations«  et pour s’être efforcé à la fois d’unir les États confédérés et contigus américains et de contribuer à éloigner les États européens du Nouveau Monde67.

C’est, paradoxalement, en réaffirmant ce principe cardinal de la tradition réaliste américaine – la pluralité étatique à l’intérieur d’un espace géographique restreint entraîne la guerre, il faut donc l’éradiquer – que Mahan marque à la fois son attachement à la tradition fédéraliste et explique sa volonté de s’en détacher : « La mer, qui constitue maintenant comme toujours le grand moyen de communication entre les nations, peut être traversée avec une rapidité et une certitude qui ont minimisé les distances. Des événements qui, dans d’autres conditions, auraient été distants et de peu d’intérêt, se déroulent maintenant à nos portes et nous touchent de près. La proximité est, comme on l’a fait remarquer, une source abondante de friction politique, or la proximité caractérise notre époque« 68. Ce qui revient à dire que l’isolationnisme, même au sens que Washington donnait à ce terme, n’est plus possible, ni même d’ailleurs souhaitable, au regard du nouveau statut des États-Unis.

C’est donc à la fois de par l’évolution des États-Unis et le changement dans le contexte extérieur que l’exhortation à l’isolationnisme lui paraissait désormais obsolète69. Mahan n’éprouve aucune difficulté à prôner une rupture avec certaines maximes fédéralistes, en dépit des nombreuses affinités théoriques et de son admiration à leur égard, parce qu’il considère qu’il faut sans cesse adapter les institutions et la politique au contexte et à la réalité du moment. « La situation différente dans laquelle se trouvent les États-Unis aujourd’hui par rapport au début du siècle illustre de façon appropriée combien il est nécessaire d’éviter d’accepter implicitement les précédents, cristallisés dans des maximes, et de se prévaloir de principes restaurés qui justifièrent, entièrement ou en partie, la politique d’une génération, mais dont l’application peut conduire à adopter une ligne de conduite très différente à une époque ultérieure« 70. Ce n’est donc pas des maximes elles-mêmes mais de l’interprétation et de l’application que les Fédéralistes et certains de leurs successeurs avaient été amenés à faire dans les circonstances qui étaient les leurs dont Mahan souhaite se débarrasser.

Ce sont en fait les deux principales conclusions auxquelles les fondateurs des États-Unis étaient arrivés qu’il juge dépassées parce qu’inadaptées, à savoir d’une part qu’il convenait d’éviter le plus possible tout contact avec l’Europe, d’autre part que l’expansion de la République fédérale devait être limitée, au plus, au continent nord-américain. L’isolation convenait certes à « l’enfance des États-Unis«  et était nécessaire au « développement de son individualité« , mais il était impossible et irresponsable de prétendre demeurer dans une éternelle adolescence et de refuser d’assumer sa part de responsabilité pour, aux côtés de l’Europe, préserver la civilisation71. Quant aux « limites à l’expansion, imposées par la sagesse politique de ses ancêtres« , la République fédérale devait admettre qu’elles avaient « cessé d’être applicables à sa propre situation actuelle et à celle du monde« 72.

Les deux arguments se trouvaient d’ailleurs imbriqués : si l’isolation était désormais impossible, alors la sécurité passait par l’expansion. Baignés par les deux océans les plus fréquentés du monde, comment les États-Unis pourraient-ils en effet se protéger si ce n’est en contrôlant les principales routes maritimes ? Et comment le feraient-ils sans acquérir des « positions«  stratégiques, sans lesquelles aucun contrôle n’est possible ? Mahan lui-même aurait-il donc dévoilé en vain le rôle fondamental des possessions stratégiques de la Grande-Bretagne dans sa maîtrise des mers ? Lorsque les États-Unis se trouvèrent confrontés au débat sur l’opportunité d’annexer les territoires espagnols d’outre-mer à l’issue de leur victoire en 1898, le professeur-commandant73 reprit sa plume pour rappeler au public américain les principales conclusions de ses recherches :

Partons de cette vérité fondamentale, attestée par l’histoire, que la maîtrise des mers, tout spécialement le long des grandes lignes tracées par l’intérêt national ou le commerce national, est le plus important des éléments purement matériels qui constituent la puissance et la prospérité des nations. Il en est ainsi parce que la mer est le meilleur moyen de communication du monde. De cela découle nécessairement le principe que, en tant que corollaire de cette maîtrise, il est impératif de prendre possession, quand cela peut être fait légitimement, de toutes positions maritimes contribuant à s’assurer la maîtrise des mers 74.

Mahan insista également, dans le même article, sur l’importance cruciale des bases d’approvisionnement en charbon : « Car le combustible est le sang de la guerre navale moderne ; il est la nourriture du navire ; sans lui, les monstres modernes des eaux profondes meurent d’inanition. Il est par conséquent lié aux plus importantes considérations de la stratégie navale« 75.

S’il est vrai que son plaidoyer en faveur de l’acquisition de territoires outre-mer et, plus généralement, son intérêt pour le monde maritime l’éloignent de la première génération de Fédéralistes, Mahan se situe néanmoins clairement dans la lignée de leurs successeurs. Au lendemain de la guerre de 1812 avec l’Angleterre, les premiers partisans du système américain 76, dont Henry Clay et John Quincy Adams étaient les champions, avaient été baptisés « néofédéralistes », parce que les mesures qu’ils préconisaient – protection douanière, aménagement d’un réseau de transport intérieur et établissement d’un système bancaire centralisé – avaient été énoncées par Alexander Hamilton à partir de 1790 dans ses différents Rapports 77. Convaincus que les États-Unis pouvaient s’étendre sans mettre leurs institutions en péril, Clay et Adams rêvaient déjà, dès les années 1820, d’un territoire fédéral compact s’étendant jusqu’au Pacifique. Quelques années plus tard, au sein de la deuxième génération de néofédéralistes, se trouvait William Seward qui, à beaucoup d’égards, préfigurait les idées de Mahan. Tout aussi déterminé à mettre en œuvre le système américain mais aussi à repousser les limites continentales qui lui avaient été assignées, Seward éprouvait, dès 1840, la même fascination pour « l’empire des mers », la même prise de conscience précoce que la maîtrise des mers et l’hégémonie commerciale passaient par la possession de bases navales78.

Loin d’être superficielles ou accidentelles, les convergences entre Mahan et la tradition fédéraliste procèdent d’une philosophie politique analogue, dont on peut relever deux caractéristiques. La première est la primauté que Mahan accordait aux considérations politiques et sa volonté d’y subordonner l’économie. Comme il a été dit, Mahan pensait que les sociétés avaient été instaurées par l’homme pour mieux pourvoir à ses besoins élémentaires et à sa sécurité. Or, les ressources économiques et le commerce d’un État constituent le principal instrument par lequel il pourra s’acquitter de sa mission, c’est-à-dire procurer un avantage à son peuple. Comment le pourrait-il si, trahissant ses citoyens, il ouvrait l’économie nationale au reste du monde79 ? En fait, la protection douanière appartient à ce point à l’essence de l’État que tous, sans exception, l’ont adoptée, comme l’affirmait Mahan en précisant, à la façon des économistes politiques du système américain, que « la politique tant vantée du libre-échange de la Grande-Bretagne ne repose que sur un simple calcul pour l’avantage« 80. Autrement dit, le libre-échange lui-même peut être un outil adapté à la situation de certains États, mais, en tant que principe, il doit être rejeté parce qu’il induit une « trop grande apathie de la part du gouvernement dans les affaires commerciales« 81.

Il va sans dire que cette conception du commerce en tant qu’instrument politique destiné à avantager un État au détriment d’un autre s’inscrit en faux contre la prétention d’en faire un vecteur de paix internationale. Loin d’être en marge de la politique, le commerce est pour Mahan, le problème politique majeur de son époque, parce qu’ »il engendre le conflit, favorise des ambitions et des dissensions qui débouchent souvent sur des collisions armées« 82. Lorsque Mahan défend avec vigueur la politique de la « porte ouverte » en Chine, ce n’est pas pour des raisons en soi commerciales mais politiques et de sécurité, conformément à l’importance qu’il attribuait à l’expansion commerciale pour la sécurité de la nation. D’où il s’ensuit que le primat du politique sur l’économie débouche sur le primat des considérations de sécurité et de politique étrangère, lequel constitue également l’une des principales caractéristiques des Fédéralistes et de leurs successeurs83.

Fidèle à cette tradition et très au fait des motifs ayant guidé les Pères fondateurs, Mahan attribue à ce primat l’élaboration de la République fédérale, et plus généralement celle de toutes les fédérations :

C’est dans le domaine des relations extérieures que sont le plus visibles les avantages d’une fédération, laquelle n’est pas sans inconvénient sur le plan intérieur. Témoignant d’une prise de conscience d’un changement décisif dans les conditions extérieures, c’est vers celles-ci qu’elle est particulièrement tournée. Elle fait face au monde, et voit que pour réussir elle doit se montrer unie. C’est pour cela qu’elle cherche un moyen, un instrument par lequel l’union puisse être établie et maintenue. Dans ce but, elle doit accepter de supporter les sacrifices intérieurs, les concessions inévitables à l’indépendance individuelle, et le fardeau de dépenses supplémentaires. L’une et l’autre de ces concessions se verront de toute façon récompensées 84.

Puisque la fédération est, par excellence, le type même de l’État structuré pour la primauté de la politique étrangère, et que les fédérations sont presque toutes de grands États, les petits États sont, a contrario, les moins adaptés à cette primauté, et par conséquent les plus exposés. Mahan ne pense pas pour autant qu’ils soient plus prospères ou plus heureux. Ce qui les caractérise surtout, c’est leur vulnérabilité et leur dépendance vis-à-vis de l’équilibre des puissances et des grandes puissances, qui ne prennent en compte que leurs propres intérêts pour décider du sort des plus petites nations85. Plus que le type de régime et d’institutions d’un État, c’est donc en définitive sa taille et sa puissance – l’une et l’autre étant liées – qui comptent surtout aux yeux de Mahan, parce qu’elles déterminent principalement sa capacité à faire face au monde extérieur. Si les gouvernements représentatifs en sont souvent, selon lui, moins capables que d’autres, ce n’est pas par un défaut inhérent à la démocratie, mais parce que leurs lois et leurs institutions ne sont pas, le plus souvent, élaborées et révisées en fonction du contexte extérieur86. Les démocraties ont, par exemple, la fâcheuse tendance de ne pas déterminer leur budget militaire en fonction du contexte international, ou de le faire trop tard.

Même lorsque la taille et les ressources des armées sont évaluées en fonction du monde extérieur, il convient, nous dit encore Mahan, de ne pas se tromper de critères : « Une nation désireuse de se doter d’une organisation militaire ou navale adéquate à ses besoins doit commencer par prendre en considération, non pas la plus grande armée ou marine du monde, dans le but de rivaliser avec elle, mais ce qui constitue dans le statut politique du monde – non seulement dans les intérêts matériaux mais aussi dans l’humeur des nations – une source raisonnable, bien qu’éloignée, de difficultés qui ne sont susceptibles d’être résolues que par la guerre« 87. Et l’amiral de conclure, en des termes tout à fait lockiens ou hamiltoniens, sur la nécessité de prendre pour critère le cas extrême : « Ce n’est pas le plus probable des dangers, mais le plus redoutable (« formidable« ), qui doit être choisi pour mesurer le degré de précaution militaire sur lequel les préparations militaires devront désormais être fondées« 88.

Mahan arrive à cette conclusion de la même façon que Locke, les Fédéralistes et des économistes politiques partisans du système américain comme Willard Phillips y étaient arrivés89 : étant donné que ce sont les circonstances extérieures qui déterminent la puissance militaire appropriée d’une nation et que ces circonstances sont imprévisibles, il convient de se tenir prêt à affronter la pire des éventualités. Ce raisonnement est sous-jacent à son hostilité à l’encontre d’une proposition de la Russie visant à réduire la taille des flottes de guerre des plus grandes puissances maritimes, en 1899. Dans un manuscrit non publié adressé à l’auteur de la proposition, Mahan fait valoir que « les conditions qui justifient la nécessité d’une marine de guerre et président à son développement ont, durant l’année précédente [1898], tellement changé pour les États-Unis qu’il est impossible de prévoir avec certitude le degré de force navale nécessaire pour y faire face« 90. Il s’agissait là d’une occasion de réaffirmer le principe qu’il tenait pour cardinal dans la politique navale des États-Unis, à savoir que « la composition et la taille d’une marine de guerre n’ont rien à voir avec la politique intérieure et doivent être déterminées dans le cadre des affaires étrangères« 91.

Cette affirmation, ainsi que son insistance sur la nécessité de constamment adapter la politique et la capacité militaires à un contexte imprévisible, semblent militer en faveur d’une prépondérance de l’exécutif sur le législatif dans ces domaines. Mais Mahan prône plutôt une prise de décision collective réunissant tous ceux qui, dans l’exécutif comme dans le législatif et même au-delà, sont compétents en matière de politique étrangère. « La décision appartient spécifiquement et surtout à ceux qui ont la responsabilité de mener la politique internationale du pays« , écrit-il92. Le législatif a son rôle parce que « l’étude non seulement de la force navale actuelle des autres États, mais aussi de l’humeur et de l’ambition de leur peuple et de leurs gouvernants ne devrait pas seulement revenir au département d’État, mais aussi aux comités des affaires étrangères« . Il faut cependant que ses multiples comités qui sont liés d’une façon ou d’une autre à la politique étrangère se regroupent, de façon à ne pas favoriser les décisions antagonistes et incohérentes93. De même, la coopération entre les différents ministères concernés est essentielle, car « la séparation des différentes branches coordonnées du gouvernement n’est nulle part plus désastreuse que dans le domaine des affaires étrangères« 94. Ce que Mahan propose finalement pour adapter les institutions des États-Unis au primat de la politique étrangère, c’est la création d’un organisme regroupant « non seulement les pouvoirs civil et militaire, mais aussi l’exécutif et le législatif afin de parvenir à une décision réfléchie et harmonieuse«  émanant de tous ceux qui sont compétents dans le domaine, et qui servirait de fondement à la préparation militaire et navale du pays95.

Cet organisme ressemblerait, admet-il, au Comité de la Défense britannique, mais, dans un régime démocratique, les solutions pour adapter les institutions au contexte international actuel sont nécessairement limitées. Or, si Mahan conçoit une adaptation de ce régime, il exclut sa remise en question : sa pensée est, comme nous venons de le voir, profondément enracinée dans la tradition politique républicaine et fédérale de son pays, à une époque où le respect des maximes énoncées par les Pères fondateurs commençait à porter ses fruits et où, pour le moins en Amérique, la supériorité des institutions de la République fédérale n’était plus à prouver. Ce qui garantit le succès de l’amiral, c’est justement sa capacité à concilier cette tradition avec les courants idéologiques de son époque en une grande synthèse, et ceci à un moment clé de l’histoire des États-Unis. Car, en dépit des préjugés idéologiques sur lesquels il se fondait, le diagnostic de Mahan sur les relations internationales de son temps et sur les dangers que leur évolution présentait pour les États-Unis était juste : la disparition de l’équilibre européen et l’essor de l’Allemagne ; la volonté de celle-ci d’en finir avec la suprématie de la Grande-Bretagne sur les mers ; l’évolution technologique qui réduisait considérablement les distances terrestres et maritimes tout en rendant les armements bien plus redoutables ; la course internationale aux marchés et aux bases navales partout dans le monde ; l’essor du Japon et l’extension considérable de la Russie en Asie. Tout cela remettait bel et bien en cause les conditions de sécurité dont les États-Unis avaient joui depuis la fin de la guerre de 1812.

Le rôle que joua Mahan pour adapter son pays à ces bouleversements est à bien des égards remarquable, car il s’employa tout autant à éduquer le peuple sur les réalités et les périls internationaux – tâche à la fois nécessaire dans une république et terriblement difficile dans une nation traditionnellement isolationniste – qu’à conseiller les responsables politiques, auprès desquels son influence fut loin d’être négligeable96. À tous, il préconisa l’étude des relations internationales pour dissiper ce qu’il considérait comme des illusions, quelquefois spécifiques au peuple américain. « La certitude que la guerre, en tant que facteur inévitable dans l’histoire, appartient au passé, est un préjugé commun qui disparaîtra lorsque les hommes étudieront les relations internationales dans leur globalité« , peut-on lire dans un de ses ouvrages consacré à la guerre97. Ailleurs, ce sont les illusions sur le lien supposé entre la paix dont ont joui les États-Unis durant le xixe siècle et leur absence de l’échiquier international ou leur faible niveau d’armement, que Mahan entendait dissiper par des arguments qui, postérieurement à la Seconde Guerre mondiale, deviendraient un leitmotiv chez certains théoriciens comme Hans Morgenthau, George Kennan ou encore Henry Kissinger : « Notre propre impunité ne résulte pas de notre faiblesse, mais du peu d’importance que revêtaient les points de litige aux yeux de nos rivaux, si on les compare à leurs intérêts plus immédiats chez eux« 98. Autant d’affirmations qui, à l’époque des Pères fondateurs, seraient passées pour des lieux communs tant elles reflétaient la réalité quotidienne, mais qu’il s’agissait maintenant de rappeler après plus d’un demi-siècle de sécurité vis-à-vis des puissances étrangères, en s’appuyant désormais sur l’étude des relations internationales.

Ce que Mahan voulait par dessus tout faire comprendre aux Américains, c’est que la puissance d’un État est un instrument qui doit être mis au service de ses intérêts nationaux. Aussi s’évertua-t-il à définir ces derniers et à conférer légitimité et clarté à une expression qu’une majorité de ses compatriotes ignorait ou dédaignait. Or, selon lui, la situation géographique de l’Amérique du nord, baignée par les deux mers les plus fréquentées du monde, indiquait clairement qu’il était de l’intérêt des États-Unis de devenir une puissance maritime de première catégorie, c’est-à-dire de se doter des moyens nécessaires pour contrôler les routes maritimes. Les deux contributions essentielles de Mahan à la définition de l’intérêt national américain furent, d’une part, d’offrir, outre son enseignement sur la nécessité de bâtir une puissance navale et d’acquérir des bases, une vision hiérarchisée des intérêts américains dans le monde, et de définir des zones prioritaires ; il fut, en quelque sorte, le premier à fournir une « stratégie politique de l’Amérique dans le monde », pour reprendre le titre d’un ouvrage essentiel pour la pérennité des idées de Mahan99. D’autre part, le rôle de Mahan dans la société et la politique américaine, en tant qu’intellectuel publiciste guidant à la fois l’opinion publique et les responsables politiques, n’est pas sans rappeler celui de George Kennan, le diplomate-scholar qui passe pour être le Père de la stratégie du containment et qui tenta lui aussi de susciter chez ses concitoyens un intérêt pour les relations internationales et l’histoire et de corriger leurs préjugés100.

 

 

 

 

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Notes:

 

1 Cf. Alfred Mahan, The Influence of Sea Power upon History, Boston, Little Brown, 1890.

2 Ibid., p. 325.

3 Alfred Mahan, Lessons of the War with Spain, Freeport, New York, Books for Libraries Press, 1899, p. 15.

4 Ibid., p. 13. On trouvera une réflexion similaire p. 11.

5 Cf. « Considerations Concerning the Disposition of Navies », in Alfred Mahan, The Interest of America in Sea Power, Boston, Little Brown, 1898, p. 345.

6 La conception que se faisait Mahan de la nature humaine sera examinée dans le paragraphe suivant.

7 Sur ce point, on se référera notamment à « The United States Looking Outward », in The Interest of America in Sea Power, op. cit., p. 18 : « Tout autour de nous n’est que conflit,  » la lutte pour la survie « ,  » la course de la vie « , sont des expressions tellement familières que nous ne percevons leur sens qu’en nous y arrêtant pour y réfléchir. Partout, les nations sont montées les unes contre les autres, la nôtre non moins que les autres« .

8 Cf. « A Twentieth Century Outlook », in The Interest of America in Sea Power, op. cit., p. 252, où Mahan parle de la survie du plus adapté, ainsi que « Preparedness for Naval War », in The Interest of America in Sea Power, op. cit., p. 164, où il écrit que les pays en expansion « portent la marque du génie national« .

9 Alfred Mahan, The Problem of Asia, Boston, Little Brown, 1905, p. 46.

10 Ibid., p. 15.

11 Cf. « The Place of Force in International Relations », in Alfred Mahan, Armaments and Arbitration, New York, Harper & Bro., 1912, pp. 113-116. On trouvera une réflexion similaire, mais appliquée à la région du golfe Persique, dans « The Persian Gulf and International Relations », in Alfred Mahan, Retrospect and Prospect, Boston, Little Brown, 1902, p. 221. Dans un autre ouvrage, Mahan impute au sous-développement d’une grande partie de la Terre le regain de colonialisme. Cf. « Preparedness for Naval War », in The Interest of America in Sea Power, op. cit., p. 168.

12 On se référera par exemple à The Problem of Asia, op. cit., p. 74.

13 On pourra se reporter par exemple à « A Twentieth Century Outlook », in The Interest of America in Sea Power, op. cit., p. 243 : « Nous sommes au début d’une période durant laquelle la question de savoir quelle civilisation – occidentale ou orientale – dominera le monde et déterminera son avenir sera définitivement réglée, même si le dénouement peut être plus ou moins long« .

14 En ce qui concerne son interprétation de la guerre russo-japonaise, cf. The Interest of America in International Conditions, Boston, Little Brown, 1915, p. 127. Quant à ses réflexions sur le besoin de stabilité intérieure des sociétés occidentales pour faire face au défi extérieur – qui préfigurent de nombreux discours tenus lors de la guerre froide – on se reportera à son article « The Great Illusion », in Armaments and Arbitration, op. cit., p. 142, où il dénonce les efforts des socialistes pour substituer les frontières de classes à celles des nations, laissant ainsi l’Europe et l’Amérique « affaiblies pour la collision entre les civilisations européenne et asiatique« .

15 « A Twentieth Century Outlook », in The Interest of America in Sea Power, op. cit., p. 243.

16 Cf. « Preparedness for Naval War », in The Interest of America in Sea Power, op. cit., p. 164, ainsi que Armements and Arbitration, op. cit., p. 82.

17 « Du point de vue de l’auteur, l’armement représente la somme des forces naturelles inhérentes à toute communauté« , écrit Mahan dans Armaments and Arbitration, op. cit., p. 11.

18 The Problem of Asia, op. cit., p. 122.

19 Cf. « The Future in Relation to American Naval Power », in The Interest of America in Sea Power, op. cit., p. 140.

20 Mahan cité par William Puleston, Mahan, new Haven, p. 179.

21 Armements and Arbitration, op. cit., p. 81.

22 The Problem of Asia, op. cit., p. 177.

23 Voir par exemple The Problem of Asia, op. cit., p. 182, et « The Isthmus and Sea Power », in The Interest of America in Sea Power, op. cit., p. 101.

24 En ce qui concerne l’Allemagne, voir Armaments and Arbitration, op. cit., p. 32. Pour ce qui est de la Chine, voir The Problem of Asia, op. cit., p. 169.

25 Alfred Mahan, « The Moral Aspects of War », in Some Reflected Aspects of War, Boston, Little Brown, 1907, p. 47.

26 Cf. « Strategic Features of the Caribbean Sea and the Gulf of Mexico », in The Interest of America in Sea Power, op. cit., pp. 307-308 : « On se demande si des incidents si éloignés dans le temps et dans l’espace, tendant tous vers le même but – la prépondérance maritime de la Grande-Bretagne – peuvent n’être que des accidents, ou sont simplement le reflet d’une volonté personnelle agissant depuis toujours, avec une intention délibérée et consécutive, à des fins non encore discernées« . Mahan se réfère aussi à la « mission » de la Grande-Bretagne dans « The Isthmus and Sea Power », in The Interest of America in sea Power, op. cit., p. 73.

27 Cf. « War from the Christian Standpoint », in Some Reflected Aspects of War, op. cit., p. 117.

28 Ibid., p. 119.

29 Pour son commentaire sur la guerre de 1812, ainsi que pour son appréciation du rôle de la préparation militaire dans la paix en général, voir « The Future in Relation to American Naval Power », in The Interest of America in Sea Power, op. cit., pp. 145 et 157. Pour son interprétation de la paix en Europe, voir « Preparedness for Naval War », in The Interest of America in Sea Power, op. cit., p. 183.

30 Sur le premier point, voir « The Deficiences of Law as an Instrument of International Adjustment », in Armaments and Arbitration, op. cit., p. 84. Sur le second, voir « Preparedness for Naval War », op. cit., p. 171 : « Le facteur politique qui a longtemps prévalu et reste essentiel pour promouvoir la politique la plus juste et l’influence la plus raisonnable est la puissance militaire« .

31 « The Practical Aspect of War », in Some Reflected Aspects of War, op. cit., p. 89.

32 Cf. « A Twentieth century outlook », in The Interest of America in Sea Power, op. cit., p. 256.

33 Ibid., p. 244.

34 Voir notamment « Relations between the East and the West », in Alfred Mahan, The Interest of America in International Conditions, Boston, Little Brown, 1915, p. 139, où Mahan attribue la sécurité de l’Europe vis-à-vis des envahisseurs orientaux à la « consolidation des nationalités » européennes.

35 « The Deficiences of Law as an Instrument of Internationa1 Adjustment », in Armaments and Arbitration, op. cit., p. 86.

36 « Possibilities for an Anglo-American Reunion », in The Interest of America in Sea Power, op. cit., p. 122.

37 Ibid. Mahan va jusqu’à affirmer que rien ne serait plus dangereux pour la « civilisation européenne » qu’une paix perpétuelle.

38 Cf. Armaments and Arbitration, op. cit., pp. 9-10.

39 Cf. « A Twentieth Century Outlook , in The Interest of America in Sea Power, op. cit., p. 223.

40 Ibid., p. 264.

41 Ibid., p. 233.

42 Ibid., p. 267.

43 Cf. Philip Crowl, « Alfred Thayer Mahan, the Naval Historian », in Peter Paret (ed.), Makers of Modern, Princeton, Princeton University Press, 1985, p. 461. Mahan reprend l’argumentation de Clausewitz dans « Preparedness for Naval War », in The Interest of America in Sea Power, p. 177.

44 En ce qui concerne la conception de la guerre comme le choix d’un moindre mal, voir « The Future in Relation to American Naval Power », in The Interest of America in Sea Power, op. cit., p. 140, ainsi que « The Practical Aspect of War », in Some Reflected Aspects of War, op. cit., p. 92. En ce qui concerne son opinion que la guerre est inhérente à la pluralité de valeurs, voir « A Twentieth Century Outlook, in The Interest of America in Sea Power, op. cit., pp. 245 et 266, où Mahan envisage la guerre comme un moyen de propager la civilisation occidentale. Il semble toutefois penser que, même entre nations de même culture, des différences légitimes peuvent conduire à la guerre : « Il n’est pas rare que chacun des deux camps fasse valoir des considérations de justice, réelles ou réellement perçues comme telles, qui les encouragent à ne pas céder« . Cf. « Preparedness for Naval War », in The Interest of America in Sea Power, op. cit., p. 177.

45 « The Practical Aspect of War », in Some Reflected Aspects of War, p. 92.

46 The Problem of Asia, op. cit., pp. 141-142. Pour une réflexion similaire, enrichie d’arguments illustrant l’importance des considérations de politique étrangère dans sa conception du nationalisme, on pourra se rapporter à « Relations between the East and the West », in The Interest of America in International Conditions, op. cit., pp. 173-175, où Mahan compare la situation de l’Allemagne de son époque à celle des États-Unis antérieurement à la guerre de 1812, qu’il présente comme le catalyseur du nationalisme américain : « En ce qui concerne l’union, la situation actuelle de l’Allemagne ressemble à celle des États-Unis de 1789 à 1812. [¼ ] Il fallut la guerre de 1812 et la subséquente concentration de la pensée sur un objectif extérieur commun et unique pour que se développe le sentiment national, la dévotion à un idéal – l’union – et non pas à l’intérêt matériel qui avait été à l’origine de la Constitution et avait facilité son adoption. [¼ ] Il en est de même pour la confédération allemande [¼ ] fondée sur l’orgueil de la situation internationale à laquelle est parvenue une Allemagne unie, situation qui tranche avec les siècles de faiblesse occasionnée par la désunion, et avec l’intervention et l’oppression étrangères humiliantes que cette désunion avait permis« .

47 Cf. Some Reflected Aspects of War, op. cit., pp. vii-viii (préface).

48 « The Practical Aspect of War », in Some Reflected Aspects of War, op. cit., pp. 89.

49 Cf. The Problem of Asia, op. cit., p. V (préface).

50 En ce qui concerne Brooks Adams, voir The Law of Civilization and Decay, New York, Vintage Books, 1955, et America’s Economic Supremacy, New York, Macmillan, 1900 ; pour Henry Powers, voir « The War as a Suggestion of Manifest Destiny », Annals of the American Academy of Political and Social Science, septembre 1898, 12-4, pp. 173-192 (cf. pp. 175-176), ainsi que « The Ethics of Expansion », International Journal of Ethics, juillet 1900, 10-3, pp. 288-306 (cf. pp. 303-304).

51 Cf. « The Place of Force in International Relations », in Armaments and Arbitration, op. cit., pp. 115-117.

52 Cf. « The Persian Gulf and International Relations », in Retrospect and Prospect, op. cit., p. 228 ; « The Great Illusion », in Armaments and Arbitration, op. cit., pp. 8 et 113 ; The Problem of Asia, op. cit., p. 18.

53 Cf. « Possibilities of an Anglo-American Reunion », in The Interest of America in Sea Power, op. cit., p. 125 : « Lorsque, comme cela arrive fréquemment sur les continents, les membres de ces groupes sont géographiquement proches les uns des autres, la proximité elle-même semble, tels des pôles électriques similaires, engendrer un phénomène de répulsion qui fait des différends politiques la règle et des combinaisons politiques l’exception«  ; Armaments and Arbitration, op. cit., p. 9 : « L’élan, qui détermine la force de l’impact dans une collision, dépend de la masse et de la vitesse« .

54 Cf. « Possibilities of an Anglo-American Reunion », in The Interest of America in Sea Power, op. cit., p. 125.

55 Cf. Armaments and Arbitration, op. cit., p. 9 : « Dans le cas présent, la masse est du côté des non-Européens. L’équivalent de la vitesse, l’énergie, est du côté de l’Europe, y compris de son rejeton l’Amérique« .

56 « Relations between the East and the West », in The Interest of America in International Conditions, op. cit., p. 166.

57 Cf. The Problem of Asia, op. cit., p. 179. Mahan se réfère parfois aux nations teutones, dans lesquelles il englobe l’Allemagne, la Grande-Bretagne et les États-Unis, pour préconiser une coopération entre ces pays. Voir par exemple The Problem of Asia, op. cit., p. 104.

58 Ibid., p. 104, ainsi que « The Persian Gulf and International Relations », in Retrospect and Prospect, op. cit., p. 240, où Mahan présente la Russie et la Grande-Bretagne comme les deux piliers fondamentaux de l’équilibre des puissances global et écrit qu’il ne serait pas de l’intérêt des autres États de le perturber s’il ne l’était déjà.

59 The Problem of Asia, op. cit., p. 43.

60 Je me réfère ici non seulement au Parti fédéraliste américain, dont George Washington, Alexander Hamilton et John Adams sont les plus représentatifs, mais également à leur successeurs, qui assurèrent la pérennité de leurs maximes.

61 « The Origin and Character of Present International Groupings in Europe », op. cit., pp. 80-81. On trouvera une citation similaire dans The Problem of Asia, op. cit., p. 187.

62 Armaments and Arbitration, op. cit., p. 28.

63 « Hawaii and Our Future Sea Power », in The Interest of America in Sea Power, op. cit., p. 51.

64 « The Origin and Character of Present International Groupings in Europe », in The Interest of America in International Conditions, op. cit., p. 81.

65 The Problem of Asia, op. cit., p. 110.

66 Pour le rôle de l’intérêt dans l’unification politique, voir « Motives to Imperial Federation », in Retrospect and Prospect, op. cit., p. 119. Pour le lien entre intérêt et coopération, voir The Problem of Asia, op. cit., p. 58 : « Une coopération efficace entre les nations dépend de la nécessité créée par un intérêt commun ; par conséquent, plus la compréhension de cet intérêt et de la situation du moment est bonne et répandue, plus certaine et plus durable sera la coopération« .

67 Cf. The Problem of Asia, op. cit., p. 14, ainsi que « The Future in Relation to American Naval Power », in The Interest of America in Sea Power, op. cit., p. 142.

68 « The Future in Relation to American Naval Power », op. cit., p. 148.

69 Ibid., p. 146.

70 Ibid., p. 142. En ce qui concerne la nécessité d’adapter les lois, y compris la Constitution, au contexte, voir « The Isthmus and Sea Power », in The Interest of America in Sea Power, op. cit., p. 97, ainsi que « Law and International Arbitration », in Armaments and Arbitration, op. cit., p. 98. Nous aurons par ailleurs l’occasion, ci-après, de commenter l’opinion de Mahan sur l’adaptation des lois et des institutions à la primauté de la politique étrangère.

71 Voir « Possibilities of an Anglo-American Reunion », in The Interest of America in Sea Power, op. cit., p. 123.

72 « The Isthmus and Sea Power », in The Interest of America in Sea Power, op. cit., p. 71.

73 Mahan ne fut promu amiral que vers la fin de sa vie, et était encore captain lorsqu’il prit sa retraite.

74 « Hawaii and Our Future Sea Power », in The Interest of America in Sea Power, op. cit., p. 52.

75 Ibid, p. 26.

76 Pour plus de détails sur la notion de système américain, on se reportera à Merrill Peterson, The Great Triumvirate, Webster, Clay & Calhoun, New York, Oxford University Press, 1987, p. 68, ainsi qu’à Joao Normano, The Spirit of American Economics, New York, John Day Company, 1943.

77 Cf. Jacob Cooke (ed.), The Reports of Alexander Hamilton, New York, Harper & Row, 1964.

78 C’est William Seward qui persuada le président Johnson d’aborder le sujet dans son message annuel de 1867 et qui est, par conséquent, à l’origine du traité conclu avec le Danemark pour l’acquisition des îles Saint John et Saint Thomas (cf. James Richardson, Messages and Papers of the Presidents, 1789-1799, Washington, Government Printing Office, 1897, tome VI, p. 580.

79 War from the Christian Standpoint », in Some Neglected Aspects of War, op. cit., p. 107, où Mahan résume son exposé par ces mots : « La protection n’est que l’usage de la force, du pouvoir qu’a la nation, et qui est reconnu par la loi, de procurer un avantage commercial« .

80 « The Present Predominance of Germany in Europe – Its Foundations and Tendencies », in The Interest of America in International Conditions, op. cit., p. 84.

81 « The Persian Gulf and International Relations », in Retrospect and Prospect, op. cit., p. 26.

82 « Considerations Concerning the Disposition of Navies », in Retrospect and Prospect, op. cit., p. 145.

83 En ce qui concerne le rôle des questions de sécurité dans la pensée fédéraliste, voir Nathan Tarcov, « The Federalists and Anti-Federalists on Foreign Affairs », Teaching Political Science, 14-6, automne 1986, pp. 38-45, ainsi que Frederick Marks, Independance on Trial, Baton Rouge, Louisiana State University Press, 1973.

84 « Motives to Imperial Federation », in Retrospect and Prospect, op. cit., p. 129.

85 Voir « The Great Illusion », in Armements and Arbitration, op. cit., p. 145.

86 Voir « The Future in Relation to American Naval Power », in The Interest of America in Sea Power, op. cit., p. 158. Mahan écrit qu’en dépit de leur plus grande instabilité et du manque de cohérence qui caractérise souvent leur politique, les démocraties sont dotées d’un « instinct » politique qui compense ces défauts. Par ailleurs, après avoir posé la question de savoir si les régimes autocratiques étaient les mieux adaptés au primat de la politique étrangère, il déclare que, sauf dans des circonstances exceptionnelles, l’avis de plusieurs hommes est toujours préférable à celui d’un seul (dans « The Deficiencies of Law as an Instrument of International Adjustments », in Puleston, Mahan, op. cit., p. 74-75).

87 « Preparedness for Naval War », in The Interest of America in Sea Power, op. cit., p. 178.

88 Ibid, p. 179.

89 cf. Willard Phillips, Manual of Political Economy, Boston, Hilliard, Gray, Little & Wilkins, 1828.

90 Mahan cité par Puleston, Mahan, op. cit., p. 209.

91 « Navies as International Factors », in Armaments and Arbitration, op. cit., p. 62.

92 Ibid, p. 69.

93 Ibid, pp. 69-71.

94 Ibid, p. 71.

95 Ibid, p. 76.

96 Cf. Puleston, Mahan, op. cit., pp. 470-472. Il n’est pas exagéré de dire que nombre de responsables politiques étaient ses disciples, à commencer par les ministres de la marine qui se succédèrent de 1889 à 1897. Sa correspondance privée avec Theodore Roosevelt et Henry Cabot Lodge indique clairement l’emprise que sa capacité de rationalisation produisait sur des hommes politiques pourtant très éduqués qui, bien qu’ayant leurs propres idées, utilisaient ses arguments au Congrès pour assurer l’adoption de leurs projets de lois. Il faut enfin signaler que Mahan se vit confier, à deux reprises, des missions étroitement liées à la politique, en tant que membre du Comité de la guerre navale durant la guerre de 1898, puis l’année suivante en tant que délégué officiel à la première Conférence de La Haye.

97 Some Reflected Aspects of War, op. cit., p. xvii (préface).

98 « The Isthmus and Sea Power », in The Interest of America in Sea Power, op. cit., pp. 98-104.

99 Cf. Nicholas Spykman, America’s Strategy in World Politics, New York, Harcourt, Brace & Company, 1942.

100 Kennan se montra très préoccupé par les conséquences des mouvements gauchistes et pacifistes sur la politique étrangère américaine après la seconde guerre mondiale, particulièrement durant la guerre du Viêt-nam, et il essaya de les convaincre, par le dialogue, du caractère erroné de leur point de vue. Voir notamment George Kennan, Democracy and the Student Left, Boston, Little Brown, 1968, ainsi que Mayers, George Kennan and the Dilemmas of US Foreign Policy, op. cit , pp. 124, 318 et 283-286.

 

 

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