ALLOCUTION  INTRODUCTIVE

M. le doyen Guy Pedroncini, Président du Comité National du Souvenir de Verdun

Messieurs et Mesdames les Parlementaires et les Élus, Messieurs les Officiers supérieurs,

Mes chers Collègues et Amis,

Mesdames, Messieurs,

 

            Au moment où s’ouvre un colloque passionnant sur l’apparition des armes nouvelles dans la Grande guerre, je voudrais remercier toutes celles et tous ceux qui en assurent la réussite.

            Je remercie les Ministres de la Défense et des Anciens combattants et victimes de guerre pour leur patronage et leur appui.

            Notre gratitude va au président Rémi Herment et à Monsieur le député-maire Arsène Lux.

            A ces remerciements j’ajoute de tout cœur ceux qui vont à tous les membres du Mémorial, en particulier au colonel Jean-Claude Farinet et à l’Institut d’Histoire des Conflits contemporains, en particulier au professeur Claude Carlier qui nous apporte son savoir faire d’organisateur chevronné de colloques ainsi que sa participation scientifique.

            Je remercie le Service historique de l’armée de Terre pour la participation de deux de ses officiers au colloque.

            Je voudrais également remercier Messieurs les repré-sentants des sociétés Aérospatiale, Dassault et Snecma qui sont des historiens de formation et d’ailleurs d’anciens étudiants du professeur Claude Carlier. Cette association du monde industriel et de l’université méritait d’être soulignée.

            Enfin, alors que les premiers essais des chars français ont eu lieu le 21 février 1916, comment le président du Comité national pour le souvenir de Verdun ne serait‑il pas heureux que ce colloque ait lieu à Verdun. Je regrette que le colonel Guilleminot n’ait pu se joindre à nous, et j’ai à vous demander d’excuser Madame Maurice Genevoix dont l’état de santé ne lui a pas permis de venir vous annoncer elle‑même une très heureuse nouvelle : l’Académie Française vient, à l’unanimité, d’accorder son éminent patronage à la Fondation « Le Souvenir de Verdun » qui assurera ce que j’appelle l’éter-nité humaine au Mémorial.

            En temps de guerre, la nécessité de vaincre devient la loi suprême. Toutes les forces des pays sont alors mobilisées, et, en particulier, l’imagination.

            Certes, les conflits sont préparés, mais ils réservent souvent des surprises. La Grande Guerre devait être brève et toute de mouvement. Or elle se révèle longue et se caractérise par une large immobilité des fronts en raison du phénomène plus ou moins dominant des tranchées.

            Comment s’adapter ? Comment retrouver le mouve-ment ? Comment abréger la guerre ?

            Dans n’importe quel conflit il faut s’adapter à ses réalités. D’abord avec les armes que l’on possède, ensuite avec celles que l’on invente ou que l’on perfectionne.

            Hors l’arme atomique et l’avion à réaction, la Grande Guerre voit apparaître des armes nouvelles qui dominent la guerre au XXe siècle.

            Les armes de 1914 cessent d’être adaptées à la guerre des tranchées : le rôle du fusil est réduit ‑ avant 1914, on évaluait souvent la puissance d’une armée au nombre de ses fusils ‑ la cavalerie est paralysée, le courage et l’élan des hommes sont vite impuissants face aux mitrailleuses qui ne s’enrayent pas. L’avion commence à peser sur le combat terrestre par le renseignement, et l’artillerie laisse apparaître ses limites : des millions d’obus, l’allongement de la portée de ses canons et des centaines de milliers de morts ‑ les années 1915 et 1916 sont les plus meurtrières de la guerre ‑ n’ont pas entraîné de modifications sensibles du front occidental. Faut‑il rappeler cette caricature allemande publiée par Demm : le messager du front qui arrive au GQG et annonce « La victoire est encore plus grande : ce n’est pas de 3,50 m mais de 3,54 m que nous avons avancé ».

            La bataille de Verdun est révélatrice des impasses de la guerre : le Trommelfeuer allemand n’a pas réussi pas à vaincre la résistance française, et les renforts en artillerie rétablissent l’équilibre, stabilisant le front. La bataille de Verdun est un écrasement sur place de l’infanterie et un gigantesque duel d’artillerie. Encore une fois, depuis octobre 1914, la guerre est dans une impasse tactique.

            Pourtant apparaissent des éléments nouveaux.

            La résistance de Verdun, de ses héroïques combattants, n’a pu être soutenue que grâce aux camions de la Voie Sacrée : le moteur devient un facteur de victoire.

            L’aviation commence à jouer un rôle non plus seulement de renseignement mais d’intervention dans la bataille terrestre : elle balaie le ciel de l’aviation adverse, elle éclaire le commandement et elle livre à Verdun la première bataille aérienne de l’histoire. Lorsque la fin de la bataille se dessine, deux notes de novembre 1916 laissent deviner le rôle que l’aviation jouera à l’avenir : non seulement le commandant du Groupe d’armées du Centre, le général Pétain, estime qu’elle peut permettre de revenir à la guerre de mouvement, mais il lui assigne comme objectif l’attaque en piqué à la bombe et à la mitrailleuse des troupes adverses démoralisées par ces attaques. Il est remarquable aussi que Verdun soit une bataille psychologique.

            Dans l’ombre également se prépare une nouvelle arme : les chars.

            D’abord baptisés tanks pour tromper l’ennemi ‑ c’est le nom des réservoirs d’eau du Deccan ‑ le secret qui entoure ses premiers pas ou ses premières chenilles n’est pas sans faire penser à ceux qui ont accompagné pendant la Deuxième Guerre mondiale l’apparition de l’aviation à réaction et surtout de la bombe atomique [1].  

            Les archives révèlent souvent d’importants secrets.  

            On avait aussi cherché une solution par les gaz. Leur emploi par les Allemands avait causé un effet de surprise, et la parade par les masques allait contraindre les belligérants à en imaginer de nouveaux aptes à franchir la barrière des masques. Le colonel Ferrandis nous exposera comment le Service de santé a fait face à cette arme nouvelle et redoutée.  

            Tandis que se déroule la bataille de Verdun, apparaît peu à peu, dans ses profondeurs, une autre guerre qui exigera une autre tactique. La guerre du moteur : le camion, le char, l’avion. Mais aussi le ravitaillement en pétrole, en essence. Apparaît également l’arme sous-marine. Là aussi est la surprise de la Grande Guerre. On attendait largement des affrontements spectaculaires entre les flottes des grands navires de ligne. On voit apparaître une guerre menée par les sous-marins : les pertes infligées par les sous-marins alle-mands atteignent le tonnage de la flotte britannique de com-merce de 1914. En pleine bataille de Verdun, le torpillage du Sussex où périt Enrique Granados rappelle soudain qu’au loin le sort de Verdun, comme celui de la guerre, se joue aussi sur et sous la mer.

            1916 voit peu à peu se dessiner la guerre nouvelle de 1917-1918 où la mobilité revient : les avions, les chars, les camions ouvrent la route à la victoire.

            C’est donc bien dans le cadre de Verdun que l’émer-gence des armes nouvelles devait être étudiée.

            Verdun réunit les deux formes de la Grande Guerre : celle de 1914-1916 et celle de 1917-1918.

            Il faut redire, sans que cela enlève rien aux autres batailles, que Verdun est le sommet, le tournant et le symbole de la Grande Guerre.

[1] Même si l’idée d’une arme atomique avait été évoquée lors de la séance du 4 octobre 1922 du Conseil supérieur de la guerre (Cf. Guy Pedroncini, Pétain, La victoire perdue, Perrin , 1995, p. 108).

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ALLOCUTION  INAUGURALE

M. Arsène Lux, Député-maire de Verdun

Monsieur le Doyen,

Mon Colonel,

Mesdames, Messieurs,

 

            Je voudrais d’abord vous dire combien je me félicite de vous accueillir et d’accueillir le colloque sur les armes nouvelles à Verdun. Je crois que c’est le meilleur site qui pouvait être choisi : Verdun et le Centre mondial de la paix, même si le titre peut apparaître un petit peu étonnant dans cette enceinte.

Tout le monde sait ici – je l’ai exprimé de longue date – ce qui se passe au sein de cette enceinte. C’est, bien sûr, le symbole du volontarisme de la paix universelle dans l’espace et dans le temps. Pour alimenter cette volonté, il faut pouvoir l’asseoir sur une détermination. Or, la détermination ne peut intervenir qu’à travers la connaissance de ce qui est à l’opposé de la paix autrement dit de la guerre. C’est d’ailleurs ce qui se passe dans ce sens depuis pratiquement sa création et comment pourrait-il en être autrement ?

            Je voudrais simplement et avec beaucoup de modestie vous dire ce que ce thème évoque dans mon esprit. En général lorsqu’on évoque la bataille de Verdun – quasiment toujours et à juste titre d’ailleurs – on parle de malchance pour l’homme, de ses souffrances dans la boue et le froid, dans la douleur.

            Il faut aussi rappeler ce qui a permis cette situation de drame et cette apocalypse : l’apparition sur le champ de bataille d’une incroyable concentration d’instruments de guerre.

            Je crois que les enseignements rejoignent la problématique de l’évolution des technologies. Après Verdun, les batailles n’ont jamais plus été les mêmes. Après Verdun, c’est la perception de l’humanité qui n’a plus été tout à fait la même. Je pense que l’on n’en a pas tiré immédiatement les enseignements.

            Je crois que c’est cette situation qu’il faut que nous ayons présent à l’esprit lorsque nous évoquons l’émergence des armes nouvelles.

            La guerre de 1914-1918, a été la volonté de la maîtrise du territoire. Pour maîtriser le territoire, il fallait d’abord détruire ceux qui le défendait. Les armes nouvelles devaient le permettre, c’est le pari qu’avait fait l’état-major allemand.

            Après les enseignements du premier conflit mondial, on est passé à l’idée du mouvement, la maîtrise par le mouvement, la maîtrise par l’occupation du terrain. Je rappelle simplement que nous avions, à ce moment-là, un colonel, Charles de Gaulle, qui avait développé l’idée qu’il fallait restructurer notre outil de défense pour lui donner précisément mouvement et rapidité. Il n’a pas été écouté, si bien qu’en 1940 nous avions pris, à nouveau, une guerre de retard.

            Je voudrais terminer en remerciant tous ceux qui ont pris l’initiative de ce colloque ainsi que tous ceux qui l’ont organisé. Je vous souhaite des échanges aussi fructueux que possible.

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LA PENSÉE NAVALE SUÉDOISE APRÈS 1945

Lars Wedin

Après la Seconde Guerre mondiale, la Marine perdit sa « racine théorique » en se trouvant enfermée dans un cadre stratégique étroit et figé. Cependant, grâce à des circonstances particulières et à un renouvellement technique, elle retrouva un nouvel élan après plus de vingt années difficiles. Cet élan se traduisit par la redécouverte de la stratégie maritime classique.

Le cadre historique

La Suède était restée neutre pendant la Seconde Guerre mondiale, comme pendant la Première. Dans cette neutralité armée, la Flotte jouait une grande importance pour dissuader les tentatives d’invasion ainsi que pour la défense des approches maritimes et la navigation côtière. Cette importance était soulignée par le ministre de la Défense, M. Sköld, en mars 1945 : « En parlant de l’armée de Terre et de l’armée de l’Air, on pense qu’elles ont contribué au fait que la Suède s’est tenue à l’écart de la guerre. En parlant de la Flotte1, on sait que sans elle, nous n’aurions pas pu mener la politique de neutralité« 2.

En 1945, la montée en puissance décidée en 1942 était toujours en cours. Ainsi y avait-il en chantier deux croiseurs légers d’environ 8 000 tonnes et deux destroyers d’un type nouveau, plus puissants que ceux d’avant guerre3. La flotte existante se composait d’un croiseur, de dix destroyers, de 19 vedettes lance-torpilles, de 26 sous-marins ainsi que de forces légères. Enfin, il y avait encore trois cuirassés de la classe « Sverige » construits avant 19184. La Suède possédait une flotte relativement forte mais d’une conception d’avant-guerre. Il s’agissait donc d’introduire les nouvelles techniques qui avaient vu le jour chez les Alliés pendant la guerre. Cependant, la guerre étant terminée, il fallait diminuer les ressources consacrées la défense. L’importance de la Flotte, reconnue par beaucoup, fut rapidement été oubliée.

Cependant, le coup de Prague et la crise de Berlin montrèrent que le désarmement voulu n’était pas possible. De plus, le projet suédois d’une alliance nordique ayant échoué, la Suède choisit la politique de neutralité armée fondée sur une défense nationale forte. Grâce à cette évolution, la Flotte fut en mesure de maintenir une force respectable. Pendant les années 1950, encore six destroyers ainsi qu’un bon nombre de bâtiments légers furent mis en service, et le développement technique poussé était encouragé, notamment dans le domaine des missiles anti-navires. Les premiers essais de « torpilles de l’air » eurent lieu dès 1957 à partir d’un destroyer de type « Halland ».

Avant de poursuivre, il faut dire quelques mots sur la situation stratégique de la Suède pendant la guerre froide. La Scandinavie se trouvait prise entre l’Atlantique, maîtrisé par l’OTAN, et la grande masse terrestre dominée par l’Union soviétique. La Suède est le pays nordique le plus grand et elle possède le littoral baltique le plus étendu. Ainsi, le pays se trouvait dans une situation stratégiquement importante qui allait encore se renforcer tandis que l’URSS commençait à devenir une importante puissance navale. Le discours de 1945 du major général des armées, le général de corps d’armée Ehrensvärd, témoigne de la conscience de cette situation : « Nous sommes très éloignés de l’idylle malentendu des dernières années d’après-guerre. L’expression la plus simple, c’est que la Suède est devenue un État de frontière. Bien entendu, cela ne veut pas dire que nous nous trouvons nécessairement dans une situation d’opposition à l’une ou l’autre grande puissance« 5.

À l’époque de la guerre froide, on parla souvent de l’équilibre « nordique » entre la Norvège, le Danemark, la Finlande et la Suède. Les deux premiers étaient membres de l’OTAN. La Finlande était neutre mais sa politique de sécurité fut restreinte par le traité d’amitié et d’assistance avec l’URSS. La Suède fut « non-alignée afin de rester neutre en cas de guerre ». Cependant, on sait aujourd’hui que la Suède a entretenu des liens militaires importants avec l’OTAN, surtout avec les États-Unis, et que la neutralité n’était pas aussi sacro-sainte qu’on l’a prétendu. Cela s’explique par l’appréciation de la menace qui donnait la priorité presque absolue à une invasion russe. Une telle invasion pouvait survenir soit par la terre du grand nord, soit à travers la mer Baltique. On doit remarquer que cette appréciation est traditionnelle depuis la guerre de 1808-1809, quand la Suède a perdu la Finlande6.

Pour la Marine, la loi de programmation de 1958 fut une catastrophe. Elle privilégiait l’armée de l’Air au détriment de la Flotte. Cette décision fut prise, entre autres, sur fond d’un projet en cours d’arme nucléaire. La Marine fut contrainte d’annuler deux destroyers. Un nouveau plan naval fut arrêté : le « plan naval 60 », qui donnait la prépondérance à une flotte légère pour la défense contre une invasion. Le mot d’ordre fut : « plus petits mais plus nombreux ». Pour la défense des routes maritimes, le plan prévoyait la construction de frégates.

La loi de programmation de 1958 :
un tournant désastreux pour la Flotte

La loi de programmation de 1958 est remarquable à plus d’un titre. L’idée fondamentale que la défense serait si forte que même une grande puissance jugerait une attaque trop coûteuse par rapport aux bénéfices éventuels. Cependant, grâce à l’équilibre stratégique, l’une comme l’autre des deux alliances ne pourrait utiliser qu’une faible partie de ses forces contre la Suède neutre. Cette idée, la « doctrine marginale », devint un leitmotiv dans le débat politique à venir. Dans ces circonstances, l’objectif des forces armées était de frapper l’assaillant dès à l’extérieur du territoire ou de la côte suédoise – doctrine « la défense en profondeur ».

Dans ce cadre, le projet d’une arme nucléaire constituait un aspect important. Dans son étude pour la loi de programmation (ÖB 57), le commandant en chef avait exigé une telle arme7. Le chef de la Marine, l’amiral Ericson, restait sceptique :

Dans l’étude, on tire des conclusions d’une grande portée du comportement de l’ennemi sous la menace atomique. Dans les dix ans à venir, notre pays n’aura vraisemblablement pas d’armes atomiques, en tout cas trop peu pour que l’ennemi en soit fondamentalement influencé. De mon point de vue, l’appui par des armes atomiques sur le territoire suédois est peu sûr et sa valeur discutable, surtout au début d’une guerre. Les conclusions de l’étude ont une influence exagérée sur la composition de notre défense8.

Plusieurs raisons commandaient cette prise de position. D’abord, il y avait des doutes réels sur la valeur de ces armes pour la Suède et les conséquences vraisemblables pour la défense. De plus, l’arme nucléaire se situait plutôt dans la cadre d’une guerre mondiale brève où il y aurait peu de missions pour la Marine, pour la lutte anti-invasion ainsi que pour la protection des voies maritimes.

Dès son étude suivante – ÖB 62 -, le commandant en chef se montrait plus réticent. L’arme coûterait cher et plusieurs hommes politiques, notamment le ministre des Affaires étrangères, M. Undén, étaient contre. Il y avait donc un risque de déroute financière9. Dans la loi de programmation de 1968, le projet fut finalement abandonné.

Pour la Marine, l’effet le plus néfaste de la loi de 1958 fut la réduction de son enveloppe budgétaire. Celle-ci diminua de 18 à 13 % – un chiffre qui demeura malgré tous les changements techniques et stratégiques. Outre le projet d’arme nucléaire, la raison en était la prépondérance donnée à l’armée de l’Air. On pensait que des avions d’assaut seraient plus polyvalents que des bâtiments de surface. Aussi, dans cette logique, la menace aérienne devrait rendre difficiles des opérations avec des bâtiments de surface dans la Baltique. En conséquence, les croiseurs et les destroyers seraient progressivement restirés sans remplacement. Des bâtiments légers domineraient la Flotte. Ainsi, le nombre de bâtiments de surface serait réduit de 50 %10.

Parmi les effets de cette loi, il en est un qui allait avoir des conséquences particulièrement malheureuses. Le gouvernement avait jugé que les moyens de la Flotte ne devaient servir qu’à la défense anti-invasion et non à la défense des voies maritimes. Il fallait donc renforcer la défense économique (stockage de pétrole etc.)11. Plus tard, cela mena à la décision de 1972 d’abandonner la capacité de lutte anti-sous-marine. Il n’y eut plus alors besoin de bâtiments pour cette mission – nécessairement plus grands que ceux conçus pour une mission anti-invasion près de la côte. Il faut noter que la côte occidentale est la fenêtre vers l’Atlantique et le monde. Généralement, il y faut des bâtiments plus grands que sur la côte orientale qui mène vers l’ennemi probable – l’URSS.

Cependant, le projet d’abandonner des bâtiments plus lourds au profit de ceux plus légers n’allait pas à l’encontre de la vision du chef de la Marine. En effet, il était l’architecte de la flotte légère par son « plan naval 60 » (marinplan 60).

Le « plan naval 60 » : vers une flotte légère

Pour comprendre le débat qui va suivre, il est nécessaire de décrire la zone d’opérations principales des forces maritimes suédoises. La mer Baltique est peu profonde (60 mètres en moyenne) et étroite. Cela veut dire que le littoral suédois est beaucoup plus long que la distance qui le sépare de la côte soviétique – d’où découle la menace. La côte suédoise est également souvent protégée par des archipels avec d’innombrables îles et îlots. Ces archipels offrent à la Flotte des bases protégées et des points d’appui excellents. Ainsi, leur utilisation tactique se trouve au cœur de la pensée navale suédoise.

L’idée d’une flotte légère n’était pas nouvelle. Déjà, dans les années 1930, le capitaine de corvette Stig Ericson avait proposé une flotte centrée autour de croiseurs ou de grands destroyers au lieu des cuirassés lents qui étaient alors en discussion12. Vers la fin de la guerre, ce problème redevint d’actualité. Que fallait-il faire avec les trois anciens cuirassés « Sverige » qui avaient constitué le noyau dur de la Flotte pendant la guerre ? Devait-on les moderniser ou les mettre au rebut ? Les avis étaient très partagés13.

Ericson devint chef de la Marine en 1953 avec le grade de vice-amiral d’escadre et occupa ce poste jusqu’en 1961. À l’époque où il prit son commandement, il esquissa une flotte légère dans son journal. Elle serait composée de quatre escadres, chacune de quatre flottilles, avec un bâtiment de commandement (2 000 tonnes, artillerie à tir rapide, torpilles, lutte anti-sous-marine), 6 vedettes d’artillerie de 200 tonnes ainsi que 6 petites vedettes lance-torpilles14.

En 1955, l’amiral Ericson écrit :

Pour la Flotte, l’évolution mène aux unités légères, rapides et aptes à l’offensive, ainsi qu’à des sous-marins… Des armes sous-marines et des missiles auront un rôle de plus en plus prééminent dans la panoplie navale… Pour la défense des voies maritimes, il faut des bâtiments d’escorte15.

Cependant, quelle est la taille d’un bâtiment « léger » ? Les officiers étaient d’accord pour que la flotte de l’avenir soit apte à l’offensive mais, quant à la taille de ses bâtiments, les vues différaient d’un noyau important de destroyers type « Halland » (2 800 tonnes) à des bâtiments d’environ 300 tonnes16.

Le « plan naval 60 » fut remis au gouvernement en 1958. Il était fondé sur des analyses très approfondies de l’état-major de la Marine ; recherches opérationnelles et scientifiques, études de l’étranger, etc. Il sera déterminant dans l’évolution de la défense maritime des années 60. Dans ses mémoires, Ericson le décrit ainsi :

Le plan se basait sur le fait que la grande panique du blitzkrieg atomique est en train de s’atténuer… Des guerres limitées pourraient bien toucher la mer Baltique… Il avait également pris en compte le fait que les forces navales devaient être adaptées aux formes de guerre les plus diverses, c’est-à-dire aussi bien à la neutralité qu’à la préparation de guerre… Nous comprenions que la mission de la Marine était de permettre au pays de demeurer en dehors d’une guerre, de retarder le début d’une guerre inévitable le plus longtemps possible et, finalement, de tenir le plus longtemps possible. Ensuite, les conclusions pour résoudre ces problèmes ont été adoptées. En résumé, il faut redistribuer les moyens d’assaut entre un nombre plus grand d’unités plus petites – augmenter l’efficacité des sous-marins et diversifier leur missions – donner aux armes basées à terre le rayon d’action, la mobilité et l’endurance nécessaire – enfin, toujours garder en mémoire les notions de mobilité et d’endurance17.

La « vedette blindée canon » était une innovation du « plan naval 60 ». Sa conception découlait des sinistres expériences des ravages de la flotte russe dans les archipels suédois en 1721. Selon l’amiral Ericson, il fallait un bâtiment pour la lutte dans des eaux étroites et très peu profondes. Il s’agissait d’un bâtiment d’environ 100 tonnes, avec une artillerie à tir rapide et des missiles filo-guidés. Sa mission consistait à frapper des bâtiments de guerre et à assurer l’appui des forces terrestres comme des batteries de l’Artillerie côtière. Malheureusement, à cause de ces qualités elle devient une pomme de discorde entre la Flotte et l’Artillerie côtière. En conséquence, il faudra attendre vingt ans pour que la vedette-patrouilleur de type « Hugin » fasse son entrée dans la Marine18.

Cependant, la lutte contre une flotte amphibie ne constituait qu’une partie de la stratégie d’Ericson. L’autre était la protection des voies maritimes. Il fallait des bâtiments aptes à protéger les approches des plus grands ports de la côte occidentale.

Comme nous l’avons déjà vu, cette dernière partie de sa stratégie était peu comprise. Cela est difficile à saisir. Pendant la Seconde Guerre mondiale, la Marine avait été contrainte d’utiliser « tout ce qui flottait » afin de protéger ses approches maritimes ainsi que la navigation côtière. Maintenant, les leçons en étaient évidemment oubliées. Cela s’explique par la concentration totale de la doctrine suédoise sur la menace d’une invasion d’envergure19. En toile de fond, la primauté de l’armée de Terre était dépendante d’une telle menace. Comme l’armée était totalement dépendante d’une mobilisation pour sa capacité d’agir, elle n’avait que peu d’intérêt pour d’autres scénarios.

La primauté de l’armée de Terre fit que la Marine eut des difficultés à marquer des points auprès du ministre. « De plus, pendant les discussions régulières (entre le commandant en chef et le gouvernement) tous les problèmes militaires ont été présentés par deux généraux formés dans l’armée de Terre. » (À l’époque, le commandant en chef et le major général des armées appartenaient à l’armée de Terre)20.

Le « plan naval 60 » fut bien reçu par les autorités. On était d’accord pour réduire la taille des bâtiments tandis que l’augmentation de leur nombre était beaucoup plus douteuse. Le ministre de la Défense déclara : « C’est clair, on doit désormais suivre le plan naval 60 ; cependant, la difficulté est de trouver des crédits dans la mesure prescrite dans le plan« 21. L’avenir montrerait que c’était un jugement tout à fait juste. Certainement, les bâtiments devenaient plus petits, mais ils ne devenaient pas plus nombreux. En conséquence, le plan naval 60 resta une illusion parce que les objectifs quantitatifs ne furent jamais remplis22. Sur le plan tactique, la conséquence en était, que la mission anti-invasion devenait primordiale et que l’emploi des bâtiments se faisait de plus en plus près de la côte.

L’amiral Ericson est aussi le père de la tactique des bases navales. Par là, il ne s’agit plus des ports mais des vastes zones dans l’archipel où les moyens de soutien et de défense terrestre se trouvent dispersés. Là, les bâtiments sont camouflés et protégés contre la menace aérienne et de sabotage. Déjà vers la fin de la guerre, on avait commencé à discuter de la construction de tunnels afin d’y protéger les bâtiments. Ainsi, la base navale de Muskö, presque entièrement souterraine, fut inaugurée en 1969.

La négation de la stratégie navale.
La défense des années 1960-1980

Avant les intrusions sous-marines des années 1980, la défense en temps de paix n’était vue que comme une institution d’entraînement. L’alerte n’était pas un objectif en soi mais simplement un produit secondaire du système d’entraînement23. Pour leur capacité opérationnelle, l’armée de Terre et l’Artillerie côtière étaient totalement dépendantes d’une mobilisation. La Flotte n’avait qu’une faible partie de ses bâtiments en état opérationnel. L’idée que la défense se trouve soit en état de paix soit en état de guerre est une particularité suédoise. Dans le premier cas, l’entraînement (ce qu’on appelle « la production » aujourd’hui) constitue la priorité absolue ; dans le deuxième cas, c’est la guerre totale. Dans cette doctrine « noire et blanche », il n’y avait pas de place pour la gestion de crise.

La conséquence en était que la décision de mobiliser ou, du moins, d’améliorer l’état de préparation était primordiale. Ainsi, cette question se trouvait au cœur de la planification opérationnelle. Il y avait deux scénarios principaux d’invasion côtière, qui étaient conçus autour de l’idée que l’agresseur serait contraint à faire un choix entre deux alternatives : « l’attaque massive » ou « l’attaque surprise ».

Dans le premier cas, l’agresseur s’efforcerait d’avoir une nette supériorité par rapport aux forces suédoises. Comme cela prendrait du temps, il serait contraint de se battre contre une défense mobilisée et préparée. Alors, il lui serait nécessaire de faire des attaques préparatoires avant qu’il n’ose essayer de mettre ses troupes à terre, ce qui prendrait quelques semaines.

Dans le deuxième cas, l’agresseur jouerait sur la surprise et attaquerait avec moins de forces et après peu de préparations. Alors, la défense suédoise n’aurait pas le temps de se mobiliser pleinement avant que l’invasion ne soit lancée. Cependant, une « foudre dans un ciel clair » n’était pas jugée crédible. Il y aurait toujours, croyait-on, des avertissements pour que la défense puisse renforcer son état de préparation.

« L’attaque massive » était le scénario principal des années 1960. Puis, dans les années qui suivirent, la situation stratégique changea, avec la montée en puissance de la marine soviétique. Ainsi, l’importance stratégique de la zone nordique se renforçait. Dans ces circonstances, la préférence évolua lentement vers le scénario de « l’attaque de surprise ».

La doctrine politique prescrivait qu’une agression armée contre la Suède ne serait concevable que dans un conflit généralisé entre les deux alliances, l’une comme l’autre ne pourrait utiliser qu’une faible partie de ses moyens contre la Suède neutre – doctrine dite « marginale ».

Dans le scénario « d’attaque massive », le rôle de la Flotte devenait en premier lieu celui d’une « flotte en vie », c’est-à-dire de survivre aux assauts aériens préliminaires de l’ennemi24. L’attitude serait donc assez passive jusqu’au moment où l’invasion serait lancée. Alors, tous les efforts seraient concentrés contre la flotte amphibie selon la doctrine de « la défense en profondeur »25.

Ce système de défense signifiait l’emploi successif des moyens en s’efforçant d’exploiter les conditions géographiques de la Baltique. Au large – près de la côte de l’agresseur, c’est-à-dire le pacte de Varsovie -, se trouveraient des sous-marins. Avant que l’invasion proprement dite ne commence, leur mission consisterait à faire du renseignement et à répondre à la question « quand et par où viendra la force amphibie ? » Ils devraient aussi mouiller des mines dans les parages de l’ennemi. Quand l’invasion commencerait, ils devraient attaquer avec leurs torpilles. Puis, la flotte d’invasion aurait à subir les assauts de l’armée de l’Air. Enfin, protégée par des champs de mines et l’artillerie côtière, la « flottille de destroyers » mènerait l’attaque, si possible plusieurs fois. L’objectif principal de tous ces efforts serait de couler le plus grand nombre de bâtiments de transport et de chalands de débarquement. Après la mêlée résultant de cette action, l’ennemi s’emparerait d’un port ou d’une plage pour mettre ses forces à terre où il serait combattu par les forces terrestres.

Il est évident que ce scénario était envisagé pour des invasions du genre de celle de Normandie. En principe, il s’agit d’une seule bataille continue, entre les forces suédoises et le premier échelon de l’ennemi. Ainsi, il s’agit plutôt d’une doctrine tactique que stratégique. Au cours des années, elle se transforma en un dogme qui laissait peu de liberté pour la pensée navale stratégique. On en parlait souvent comme « la maudite flèche rouge ». Par ailleurs, elle formait un cadre commun, bien connu, pour des exercices innombrables et pour la formation tactique des officiers.

Les deux « flottilles de destroyers » constituaient l’arme principale de la Flotte. À l’époque, chacune d’elles contenait trois destroyers (un « Halland » et deux « Östergötland ») ainsi que cinq à six vedettes lance-torpilles (« Plejad » puis « Spica »). En général, le « Halland » se trouvait au centre, entouré par deux groupes constitués d’un « Östergötland » et de deux à trois vedettes. Au total, une flottille formait une ligne souple d’une longueur d’environ 10 km. La torpille filo-guidée était son arme principale. Comme son trajet prenait du temps et que la concentration du feu était primordiale, le commandant devait s’efforcer de tenir tous les bâtiments sur la même distance par rapport au gros de l’ennemi. De plus, il devait former sa flottille dans l’archipel de protection pour pouvoir former cette ligne rapidement après la sortie, c’est-à-dire face à l’ennemi. L’aptitude à faire des mouvements latéraux rapides et cachés dans l’archipel était donc une condition essentielle26.

En bref, la flottille devait commencer son attaque dans l’archipel où elle pouvait se sentir protégée des attaques aériennes ou des missiles anti-navires de l’ennemi. Là, pratiquant des activités de renseignement, elle attendait le moment propice pour l’attaque contre la flotte amphibie. Avant de partir, le « Halland » lançait ses missiles RBS 08, ce qui prenait du temps27. Puis, la flottille sortait de l’archipel en lançant des leurres électroniques afin de camoufler sa manœuvre. Ayant trouvé sa liberté de mouvement à l’extérieur de l’archipel, elle développait sa « ligne de bataille » et, à moins d’une vingtaine de kilomètres de l’ennemi, elle ouvrait le feu avec l’artillerie des trois destroyers. Les mouvements étaient commandés par les exigences techniques de l’artillerie du « Halland ». Ces destroyers avaient 4 pièces automatiques de 120 mm en deux tourelles jumelées et une cadence de 48 tirs/mn. Pour chaque pièce, il y avait deux magasins de 26 tirs chacun28. Quand il fallait changer de magasins dans la tourelle avant, la flottille virait, puis, en ouvrant le feu avec leurs deux tourelles, les destroyers lançaient leurs torpilles. En même temps, les vedettes lance-torpilles lançaient les leurs et viraient. Quand le magasin avant du « Halland » était vide, la flottille se retirait en faisant feu avec les tourelles arrière et en dirigeant les torpilles. Cette tactique complexe, exécutée près de la côte, était l’objet de très fréquents exercices et le résultat en était généralement une grande habilité.

L’assaut de la flottille devait être synchronisé avec celui des avions d’assaut armés de missiles air-mer et de roquettes.

En attendant le déclenchement de l’assaut amphibie, les forces navales devaient préparer ce qu’on appelait « le système d’opérations navales ». Les champs de mines en étaient une composante essentielle. Par eux, on s’efforçait d’ »élargir la côte » afin de barrer l’ennemi et de protéger ses propres forces. Par exemple, par une utilisation astucieuse, il est possible de transformer la zone située entre le littoral suédois et l’île de Gotland en « lac ». « Par des champs de mine combinés avec d’autres moyens de défense, nous sommes en mesure de construire les obstacles dont nous avons besoin pour gagner du temps. Par ces mêmes champs de mines, nous pouvons canaliser les mouvements de l’assaillant dans des zones géographiquement favorables pour la défense. Les parages étroits y prennent une importance particulière« 29. En conséquence, tous les bâtiments de guerre suédois ont des rails pour mouiller des mines.

La flotte de surface connaît surtout deux problèmes qui ne font que s’aggraver au cours des années soixante et soixante-dix. Il s’agit d’un manque en missiles anti-navires modernes pour les vedettes d’une part, et de la menace aérienne d’autre part.

Dès après la guerre, la Suède fit des essais de missiles anti-navire. Cependant, par manque de moyens, le développement en fut abandonné. Plus tard, la Marine acquit et fit convertir le CT-20 français, désormais baptisé RBS 08. Malheureusement, il était trop gros pour des vedettes. De plus, la procédure de tir étant très lente, et il n’était pas adapté à un duel tactique. Le manque de missiles pour les vedettes devint manifeste en 1967, quand les Égyptiens montrèrent ce qu’un missile soviétique pouvait faire contre un destroyer conventionnel. Or, en Baltique, les Soviétiques avaient beaucoup des vedettes OSA plus modernes que le célèbre Komar égyptien. Le problème s’aggrava encore avec la mise en service des corvettes Nanutchka, avec leurs SS-N-9, de sorte que les bâtiments suédois n’étaient plus au niveau pour un duel contre l’URSS.

La menace aérienne du futur fut le sujet de nombreuses études. Cependant, celles-ci prévoyaient que l’aéronavale soviétique suivrait les mêmes idées que la Suède (avions d’assaut armés de roquettes et de missiles air-mer comme le A-32 Lansen ou le AJ-37 Viggen). Ce ne fut pas le cas puisque l’aéronavale soviétique donna la priorité aux avions lourds pour la frappe contre les forces aéronavales américaines. Néanmoins, le résultat fut l’idée reçue selon laquelle les bâtiments de surface suédois ne pourraient pas mener des opérations à l’extérieur de la zone côtière. Le fait qu’ils s’équipèrent de systèmes antiaériens de plus en plus perfectionnés ne changea rien. La liberté de manœuvre opérationnelle se rétrécissait.

Pourtant, l’acquisition d’un missile suédois aurait été possible. Pendant les années 1970, il y eut de nombreux projets, tant suédois qu’étrangers, comme l’Exocet ou l’Otomat. Malgré l’accent mis sur ce problème par la Marine, aucun ne devait aboutir.

Sur le fond, le problème de la Flotte n’était pas simplement une question d’appréciation de menace mais un problème de stratégique : la stratégie navale n’était pas comprise. Toute la pensée stratégique suédoise s’articulait autour de la « défense en profondeur », devenue un dogme figé au sein duquel les armées de Terre et de l’Air auraient les rôles principaux. La première le faisait par tradition et à cause du service national – où faire servir les appelés s’il n’y a pas une grande armée ? La seconde était soutenue par une puissante et habile industrie aéronautique ainsi que par une très bonne aptitude à communiquer.

Au fond, l’origine du problème était une absence de discussion stratégique. Les états-majors privilégiaient les questions techniques de programmation. Le rapport coût/efficacité devint l’argument principal. Pour en juger, il fallait des scénarios de guerre bien décrits, ce qui mena à une vision stratégique figée. La planification économique – héritage néfaste des États-Unis et de McNamara – devint une obsession dans les armées. C’était le matériel existant et son remplacement qui déterminaient la doctrine navale plutôt que le contraire30.

L’absence de débat stratégique apparaît bien lorsqu’on entreprend le dépouillement de la revue de l’Académie royale de Marine, fondée en 1772, le Tidskrift i Sjöväsendet (TiS). La plupart des articles concernent des sujets techniques, d’organisation ou de programmation. Quand un auteur aborde un sujet stratégique, il s’agit des problèmes globaux comme la stratégie navale des États-Unis ou la montée en puissance de la flotte soviétique sur les océans.

On se trouve certainement là devant un vrai problème pour une petite marine côtière. Le débat naval international n’évoquait que la situation sur les océans et en mer du Nord. Presque personne n’écrivait sur le sujet des missions de la flotte soviétique dans la Baltique ou les autres mers étroites. On était encore loin de la doctrine « From the Sea » américaine d’aujourd’hui. En conséquence, il n’y avait pas de place à une influence l’étrangère qui aurait pu donner des idées et servir de source d’inspiration.

À titre d’exemple, en 1973, un groupe de réflexion de l’École supérieure de Guerre présenta une étude sur la stratégie de la présence navale. L’inspiration en était le livre très connu Gunboat Diplomacy de Sir James Cable. Le groupe fit une étude de fond et en tira plusieurs conclusions. Cependant, il n’y en avait pas une seule concernant la flotte suédoise. Par exemple, la présence navale ne fut perçue que comme une affaire des grandes puissances31. On peut remarquer que cette école est interarmées depuis 1961. Le fait que, surtout à l’époque, l’enseignement était largement dominé par l’armée de Terre est sans doute une explication du niveau lamentable du débat stratégique au sein de la Marine.

En revanche, on discuta souvent la situation matérielle. À l’occasion d’un colloque à l’Académie royale de la Marine en 1973, on constata que la situation matérielle s’aggravait sans cesse par rapport à la marine soviétique. On releva notamment le manque particulièrement inquiétant de missiles anti-navires. Les Soviétiques avaient déjà des missiles de la deuxième génération tandis que le RBS 08 suédois était démodé. Le besoin d’une capacité de commandement renforcée fut également évoqué : il fallait trouver un successeur pour les destroyers. Une corvette de 800 tonnes avec un armement polyvalent fut jugée comme la meilleure solution à ce besoin. Elle pourrait aussi répondre aux missions de protection maritime32. Malheureusement, il faudra attendre jusqu’en 1990 avant qu’un tel bâtiment voie le jour (le Göteborg).

La guerre du Kippour en 1973 fut un de ces rares exemples de batailles entre des flottes légères. Naturellement, elle devint le sujet de discussions et d’analyses. En somme, on pouvait en tirer des enseignements encourageants pour une flotte comme celle de la Suède – si toutefois l’on disposait de moyens de guerre électronique et de missiles. En outre, cette guerre montra l’importance des voies maritimes ouvertes. « Cette expérience – fondée sur l’observation de nombreuses guerres – doit aussi être une approche instructive pour nos propres politiciens et pour ces « experts militaires », qui considèrent que l’on peut protéger les voies maritimes par « d’autres moyens »… Beaucoup d’arguments plaident en faveur d’unités navales légères, de préférence en nombre élevé, armées des missiles anti-navire, comme solution pour aujourd’hui mais aussi pour l’avenir aux problèmes d’opérations navales« 33.

Enfin, en 1979, la Marine réussit à emporter la décision d’acquérir un nouveau missile anti-navire. Il s’agissait du Harpoon américain. Or, quelques jours avant la décision finale, le gouvernement tomba. Son successeur décida de renoncer au projet américain afin d’en développer un national (qui sera baptisé RBS 15). Après toutes les déceptions antérieures, presque personne dans la Marine ne crut à cette idée. Le moral tomba au plus bas depuis 1958.

Comme nous l’avons vu, la doctrine officielle n’envisageait que la menace d’une grande invasion. Dans ce cas, il devait y avoir un avertissement permettant des mesures préparatoires. « Par une organisation du renseignement ainsi que par des formes de décision souples, on doit être en mesure de prendre connaissance et d’utiliser des possibilités d’avertissement« 34. En conséquence, et d’une façon générale, il n’y eut que peu d’attention portée à l’alerte des forces. Ainsi, au cours des années 1970, la vie dans la Flotte se « civilisa » de plus en plus. Les horaires de travail furent réglés sur ceux des civils. On parla de la « flotte de paix », ou « flotte de huit à cinq (heures) ». L’esprit militaire tendit à disparaître. Les officiers ne tinrent plus à suivre l’évolution internationale de leur métier. À bord des bâtiments, on ne trouva plus de journaux ou de livres professionnels, et les officiers supérieurs n’encouragèrent que rarement des discussions professionnelles35.

Le tournant

Au cours des années 1970, l’importance stratégique de la zone nordique s’accrut sans cesse. Une des principales raisons en fut l’évolution technique des missiles de croisière. À partir des navires américains dans la mer de Norvège, ceux-ci étaient en mesure de traverser la Suède en route pour leurs cibles en URSS. La montée en puissance de la marine soviétique fut un autre facteur. La menace d’une attaque surprise se fit sentir graduellement. Les intrusions sous-marines, vraisemblablement soviétiques, dans les eaux territoriales suédoises parurent en être la preuve36. Ainsi, la loi de programmation de 1982 mit-elle l’accent sur la défense face à une attaque surprise37. Le rôle de la Marine s’accrut d’autant, celle-ci étant moins dépendante d’une mobilisation que l’armée de Terre.

En conséquence, l’année 1980 vit plusieurs changements décisifs dans la Marine. On accorda surtout plus d’attention à l’état de préparation. Ainsi la Marine abandonna-t-elle le système dit d’ »enveloppe de protection antimite »38. Celui-ci prévoyait le maintien de bâtiments, dont on n’avait pas besoin pour l’entraînement, sans équipage et sous une protection étanche afin de les protéger contre la corrosion. En théorie, cela devait permettre une mise en service rapide – mais, en pratique, ils ne fonctionnaient guère. Désormais, on devait maintenir ces bâtiments opérationnels avec un équipage réduit. Le bien-fondé de cette amélioration de l’état de préparation se tarda pas à se manifester, avec la crise de Pologne en 1980-81.

La crédibilité accrue du nouveau système de missiles RBS 15 fut un autre facteur important. Suivant un développement rapide, il entra en service dès 1985 sur les vedettes de type Norrköping modernisées39.

Cependant, le 12 mars 1980, un incident, dont l’importance ne fut pas immédiatement comprise, bouleversa la Marine. Déjà, depuis la guerre, on relevait des signes d’une activité sous-marine étrangère dans les eaux territoriales de la Suède. Il n’y avait jamais eu de preuves tangibles et la classe politique les rejetaient comme des fantaisies ayant pour but de voir donner plus d’argent à la Marine. Aussi la presse écrite les avait-elle appelés les « sous-marins budgétaires ».

Pourtant, ce jour-là, le destroyer Halland, dernier bâtiment disposant de moyens de lutte anti-sous-marine efficaces, entra en contact avec un sous-marin étranger au sud de Karlskrona (la base navale sud de la Suède). Cette fois, le sous-marin ne fit pas comme d’habitude, c’est-à-dire qu’il ne quitta pas immédiatement le territoire suédois, au contraire. Après une longue chasse, le destroyer largua une grenade anti-sous-marine et perdit le contact. Ce fut la première fois en 15 ans que la Marine utilisa de vraies armes40.

Dans les années qui suivirent, il y eut un grand nombre d’autres intrusions sous-marines. La plus fameuse fut celle du U-137 (« le Whiskey on the rocks ») soviétique, qui s’échoua dans une zone militaire près de Karlskrona. Ainsi, la lutte anti-sous-marine devint la mission prioritaire de la Marine. De 1982 jusqu’au début des années 1990, elle mena une véritable guerre contre ces sous-marins. En conséquence, la « flotte de paix » disparut et ce fut la fin du rythme de vie « de huit à cinq ». Une flotte d’alerte allait naître. Lentement d’abord, puis de façon accélérée, la Flotte acquit des moyens adaptés, inventa une tactique efficace et mit le système naval en fonction. Vers la fin des années 1980 – et la fin de la guerre froide ! – la Suède se dota d’une force anti-sous-marine bien entraînée et adaptée à la situation hydrographique très particulière de la Baltique et des archipels à faibles fonds. Comme il n’y avait pas d’autres marines connaissant les mêmes besoins, il fallait soi-même concevoir le matériel et la tactique nécessaires. Le progrès en moral et en état d’esprit fut considérable.

L’histoire de cette « guerre » est évidement d’un très grand intérêt. Cependant, elle concerne plutôt des aspects tactiques et techniques que des aspects stratégiques. Elle est aussi largement secrète. Il faut donc la tenir à l’écart de cet article même si elle en constitue un fond important.

En 1978, le vice-amiral d’escadre Rudberg fut nommé chef de la Marine. Il allait commander la Marine pendant ne « tournant », ces années « charnières ». Afin de donner un aperçu de l’évolution de la pensée au sein de sa marine, il paraît utile de donner quelques extraits de ses discours annuels à l’Académie de Marine.

Il nous faut une défense en profondeur qui soit à la hauteur des nouvelles possibilités de l’agresseur… Évidemment, une invasion navale nous frapperait sur notre côté le moins large – dans le sens est/ouest. Il faut donc créer la plus grande profondeur (opérationnelle) possible à l’extérieur de notre côte et sur le littoral. Il faut chercher des solutions facilitant l’affaiblissement de l’agresseur au moment où il s’est rassemblé dans les bateaux et dans les avions et avant qu’il ne soit à terre où il peut développer sa force et sa mobilité41.

Plus tard, il constata que de nouveaux moyens de transport, surtout des bâtiments Ro-Ro rapides, doteraient l’ennemi d’une capacité à décharger par des quais démolis et sous protection de l’archipel. « À mon avis, … des archipels et des golfes ayant des communications vers l’arrière-pays seront plus intéressants pour un agresseur, peut-être beaucoup plus que des plages ouvertes du style Normandie. » On peut remarquer que cela exigerait plus de souplesse de la part de la défense et, surtout, une aptitude renforcée à se battre dans les archipels. Cette évolution fut évidement positive pour la Marine.

Les nouveaux moyens exigèrent un renouvellement de la tactique. Des hélicoptères et des avions devaient fournir des renseignements aux vedettes lance-missiles afin d’éviter à celles-ci d’utiliser leurs radars et donc de se faire découvrir.

Des armes à long rayon d’action – en premier lieu des missiles – permettent l’utilisation parfaite de cette information par les unités. Il faut l’utiliser par des groupes dispersés et mobiles afin de produire une concentration des effets des armes sur la cible éloignée… La malédiction du faible – le duel sur les termes de l’adversaire – est compensée par l’aptitude à opposer une menace à l’ennemi quand il se trouve dans une situation sensible, menace qu’il ne peut pas négliger.

Dans son discours de 1980, il mit l’accent sur les nouvelles données stratégiques42 :

Pour la plupart des Suédois, la représentation du monde comporte une Suède qui sépare les blocs de puissance de l’OTAN et du Pacte de Varsovie. Or, le renforcement naval fondamental, qui a eu lieu autour du flanc nord de l’Europe, a complètement modifié cette situation. Le réarmement naval soviétique est la cause de ce changement dans notre région du monde, en Baltique ainsi qu’en mer de Norvège (l’Atlantique Nord). La Suède et la péninsule Scandinave se trouvent maintenant au centre d’une zone où les intérêts des blocs et des superpuissances se croisent à un degré antérieurement insoupçonné, où les frontières sont fluides dans une double sens et, ainsi, fortement instables.

Il apprécia également les nouvelles techniques de débarquement. Désormais, il y avait des bâtiments spéciaux pour la descente sur une côte ouverte ainsi que des bâtiments d’effet de surface et des grands bateaux Ro-Ro. Grâce à ces derniers, l’ennemi serait en mesure de faire un déchargement tactique très rapide par ses propres rampes sur des quais rasés. « Ainsi, les possibilités d’une attaque surprise directement du groupement de paix de l’agresseur se sont accrues de façon spectaculaire.« 

La loi de programmation de 1982 confirma la commande de deux corvettes Stockholm et Malmö43. Initialement, celles-ci étaient conçues comme des vedettes lance-missiles un peu plus grandes que les « Norrköping ». À cause des besoins nouveaux de lutte anti-sous-marine, elles furent construites comme des corvettes polyvalentes – un fort armement de surface ainsi que des sonars remorqués et des armes anti-sous-marines. Avec leurs 310 tonnes, elles marquèrent une rupture avec la tendance observée depuis vingt ans, à la diminution de la taille des bâtiments de surface. Pour la première fois depuis l’époque des destroyers, la Flotte posséda des bâtiments de combat en mesure de tenir la mer pendant plusieurs jours44. En suédois, ces bâtiments furent désignés comme des « corvettes côtières » pour des raisons politiques. La désignation « côtière » avait un connotation plus « politiquement correcte » – comme on dirait aujourd’hui – que des appellations comme « d’attaque » ou « lance-missiles ».

Dorénavant, les « deux flottilles de destroyers » allaient être remplacées par des « flottilles d’attaque de surface ». Chacune avait une division de six vedettes lance-missiles Norrköping et une de quatre Hugin. À l’une des deux s’ajoutent les deux Stockholm.

Avec les nouvelles armes à long rayon d’action – le RBS 15, les torpilles filo-guidées 613 des « Norrköping » et des « Stockholm » et le RBS 12 (la Penguin norvégienne) des « Hugin »45 – la flottille fut en mesure de couvrir une large partie de la Baltique. On privilégiait toujours la protection des archipels, mais, grâce aux moyens antiaériens efficaces et à une tactique de silence électronique, on fut désormais en mesure de répondre également à une menace de « l’autre côté » – c’est-à-dire jusqu’à la côte soviétique.

Une réévaluation de la menace aérienne contribua à l’optimisme naissant. Comme nous l’avons vu, on avait mené des études importantes sur la menace aérienne du futur. Dorénavant, on pouvait constater que l’aéronavale soviétique n’était pas conçue comme l’avaient envisagé les anciennes études prospectives. « (Ces études) se trouvent aujourd’hui exagérées, peut-être faites dix ans trop tôt. Des avions lourds avec de gros missiles sont conçus pour des cibles dans l’Atlantique et dans notre zone proche, les autres avions ont des possibilités limitées contre des cibles petites et rapides, surtout dans l’obscurité. Aujourd’hui, des missiles à partir de bâtiments de surface constituent la menace principale. Cependant, ici, notre attaque de surface a la capacité de faire jeu égal parce que ses moyens d’action au large se sont accrues« 46. L’évaluation antérieure de la menace aérienne était un cas typique de « jeu de miroir » par lequel on avait appliqué un logique suédoise à l’appréciation de l’évolution soviétique. De plus, les bâtiments modernes disposaient d’une défense antiaérienne très puissante.

Enfin, la flotte de surface avait une capacité permettant des manœuvres stratégiques. Mais, pour ce faire, il fallait aussi une pensée stratégique. Or, pendant la réorganisation de l’attaque de surface, la structure navale théorique était tombée dans l’oubli. « Ainsi, nous avions des bâtiments excellents avec des systèmes d’armes éminents, mais il y avait une confusion quant aux missions et aux notions fondamentales« 47.

Dès le début des années 1980, on peut observer une discussion tâtonnante autour des problèmes navals fondamentaux. L’un des premiers essais est un article du commandant Hägg, qui propose l’élaboration de règles de comportement pour des missions de paix et de neutralité48. Il faut rappeler que la stricte délimitation entre missions d’entraînement et de guerre avait entraîné une négligence quant à l’utilisation des forces dans des missions de crise. Mais la crise de Pologne en 1980-81 et les intrusions sous-marines conduisirent à une meilleure appréciation des possibilités de la Flotte comme outil politique.

Le discours de réception à l’Académie royale des Sciences militaires du commandant Tornberg, en 1984, est particulièrement édifiant49. Il s’appuyait sur la définition de la puissance maritime de Gorchkov : la puissance maritime est une partie intégrante des moyens politiques. « Nous ne parlons de la notion de puissance maritime qu’en traitant des superpuissances. Notre propre besoin d’une puissance maritime dans le cadre de la défense totale puis dans la politique de sécurité s’est effacé« 50. Sir Julian Corbett avait souligné que l’objectif de la guerre navale devait toujours être lié, directement ou indirectement, à la maîtrise de la mer ou à la prévention de cette maîtrise par l’ennemi. En revanche, « en Suède, nous nous sommes focalisés sur une planification stéréotypée contre une invasion côtière et nous avons oublié les facteurs majeurs de la guerre navale« 51.

Le commandant Tornberg rechercha un débat intellectuel libre et fertile afin de développer une pensée stratégique, surtout dans le domaine naval. De son point de vue, la connaissance des principes des opérations navales dans les états-majors interarmées était beaucoup trop restreinte. Aussi fallait-il un nombre accru d’officiers de marine travaillant avec ces questions navales, y compris placés à l’étranger52.

Quant à son propre programme, il constatait que les opérations navales suédoises devaient se fonder sur un comportement actif. Il fallait prendre l’initiative et mener des opérations pour obtenir la supériorité locale et temporaire par la surprise et par la vitesse. Face à un tel comportement, l’ennemi serait contraint à prendre des mesures défensives. Il aurait donc plus de difficulté à concentrer ses forces pour gagner la supériorité et mener des opérations offensives. La défense suédoise gagnerait ainsi du temps53.

Cet article marquait une rupture importante. C’était la première fois depuis des années qu’un officier, futur amiral, menait une telle réflexion en s’appuyant sur des grands penseurs navals. Pendant longtemps, personne n’avait osé dire que les opérations navales suédoises pourraient avoir une fin stratégique. D’où venaient ses idées et pour quelle raison étaient-elles proposées à ce moment ? Dans une interview, alors qu’il était devenu vice-amiral, Tornberg, indiquait qu’il y avait plusieurs raisons. Premièrement, la rupture avec une pensée plutôt technocratique était dans l’air du temps – « the great revival » aux États-Unis. Et Tornberg avait suivi le cours supérieur au Naval War College où il avait fait la connaissance de cette pensée navale qui n’existait plus dans l’enseignement suédois. Un deuxième facteur très important était la « crise des sous-marins ». Il fallait ancrer les mesures tactiques que la Marine prenait dans un cadre opérationnel. Mais c’était précisément ce cadre qui n’existait pas. Personne à l’extérieur de la Marine ne comprenait la pensée opérationnelle ni de l’envahisseur ni des marins suédois. Le troisième facteur était la nécessité de trouver un fondement stratégique pour la nouvelle tactique exigée par des armes d’un rayon d’action allongé comme le RBS 1554.

Sans doute inspiré par l’article de Tornberg, le commandant Hägg constatait à son tour – dans un article intitulé « La stratégie navale : une visite de retour » – que la stratégie navale n’avait pas été en débat depuis longtemps. Dans la bibliothèque de l’École Supérieure de Guerre suédoise, les livres de Corbett, Roskill et Cable n’ont pas été empruntés pendant des décennies. Puis l’auteur faisait un tour d’horizon en résumant, entre autres, Bacon, Castex, Corbett, Mahan, Brodie et Grenfell55.

Cependant, certains n’estimaient guère ce nouvel esprit audacieux au sein de la Flotte. Il était un danger pour la doctrine strictement interarmées dont la bataille terrestre constituait la pierre angulaire. L’ancien général de division Skoglund, personnage toujours très en vue dans le débat de défense suédois, se livra à une attaque sévère contre la pensée de Tornberg. Le débat suivant est instructif et il en faut donner quelques extraits.

Le sens de l’offensive et l’ardeur belliqueuse sont des éléments nécessaires chez toutes les parties de la défense avec ses systèmes d’armes et d’unités différentes. Or, il faut aussi du réalisme dans l’action. Quand les jeunes guerriers s’imaginent revenir au passé et commencent à parler de puissance maritime et de maîtrise de la mer, certes dans des formes limitées, contre la superpuissance, il y a là de quoi mettre en garde dans le plus grand intérêt de la Flotte et de son avenir56.

La réponse de Tornberg fut intitulée : « Il est temps de réfléchir et de développer d’une façon moderne les vérités stratégiques et tactiques« . Tornberg écrit que « Skoglund ne comprend pas la différence profonde entre la guerre sur terre et sur mer… Non, dans la guerre navale, il n’est question que d’une chose, c’est-à-dire la mer comme voie de communication« 57. Dans sa réplique, Skoglund critiquait l’idée même d’une stratégie navale : « Or, l’idée ou la tendance dans certains milieux des officiers navals de voir la Marine comme un système tournant presque sur soi-même sans une liaison forte avec la défense en général n’est pas sans danger« 58.

En même temps, l’évolution internationale donna plus de valeur à la mer Baltique ainsi qu’à la stratégie navale. L’exercice de l’OTAN en Baltique, BALTOPS-85, avec la participation du cuirassé Iowa, en fut un exemple parfait. Elle fut menée dans le cadre de la  » Maritime Strategy » américaine. À l’époque, elle fut très discutée. La conséquence en sembla de soudainement rendre le littoral baltique de l’URSS plus faible59. « Les petits États nordiques se sont tirés dans le champ constitué par des forces de la stratégie navale« 60.

En somme, on assista à une meilleure appréhension de l’importance des forces navales aussi bien dans le temps de paix que pour la gestion de crises. Le chef de la Marine l’exprima dans son discours de 1988.

La structure et l’activité de la Marine de l’avenir doivent être en mesure de répondre aux exigences nouvelles dès le temps de paix. Les forces navales ont un rôle de plus en plus dominant – dans la première ligne de la défense – qui n’est pas seulement lié à la protection contre des sous-marins. Par une présence régulière sur la mer, elles doivent inspirer le respect et avoir un effet dissuasif à l’égard des formes différentes de violations et d’autres comportements qui nous menacent 61.

Le développement des années 1980 est résumé dans ces lignes publiées par la revue de l’Académie de Marine :

Par la flottille d’attaque de surface, la flotte légère a été réalisée selon le Plan Naval 60. Son avantage majeur, c’est qu’elle est dorénavant une force en mesure d’être utilisée sur toute la zone maritime. On peut attaquer l’ennemi où et quand il présente une faiblesse. Le problème quant à son effet par rapport à sa vulnérabilité a entièrement trouvé des proportions raisonnables… Nous nous sommes éloignés de la vue restreinte où le transport amphibie était l’objectif principal. Si on peut rendre les transports de concentration plus difficiles ou impossibles par la contestation de la maîtrise de la mer, il n’y aura pas d’invasion 62.

Ironiquement, au moment même où la Marine est enfin dotée de moyens adaptés et où elle retrouve une pensée navale, tout le système international s’effondre avec la chute du mur de Berlin. Il faut alors trouver des stratégies nouvelles.

Conclusion

La Marine entra dans l’après-guerre avec une flotte récente mais aussi traditionnelle. La guerre froide et la politique de neutralité exigèrent une défense suédoise forte. La menace d’une invasion soviétique fut la priorité des armées. L’arme atomique parut bouleverser la stratégie. La menace aérienne déjà démontrée pendant la guerre sembla s’aggraver sans cesse. Dans ces circonstances, la flotte de surface rencontra des problèmes de crédibilité toujours accentués. Le Plan Naval 60 fut un effort sérieux pour relever ce défi. Cependant, même s’il fut approuvé en 1958, il ne fut mené à bien que 30 ans plus tard, dans un contexte bien différent.

Le plan fut fondé sur le caractère bipolaire de la guerre navale, c’est-à-dire la guerre d’escadres et la guerre des communications. Il s’appuya donc sur deux piliers. Le premier fut l’attaque de surface, avec des vedettes minuscules autour des bâtiments de commandement ainsi que des sous-marins. Le second mettait en jeu des frégates pour la protection maritime. Cependant, ce dernier ne put subsister au sein d’une défense exclusivement axée vers la défense anti-invasion. Il était trop facile d’en faire quelque chose de superflu par une simple manœuvre politique. Quand la mission de lutte anti-sous-marine ressuscita, en 1980, ce fut dans un contexte bien différent. Quant aux forces pour la lutte anti-surface, les bâtiments lourds furent certes remplacés par d’autres d’un tonnage plus faible, mais jamais dans le nombre envisagé. De plus, on ne put jamais acquérir les bâtiments de commandement prévus. Cependant, l’évolution technique fut favorable aux moyens toujours plus performants et moins encombrants.

Sur le plan technique, la Flotte des années 1960 et 1970 rencontra deux problèmes majeurs : la menace aérienne et l’absence d’un missile anti-navire performant. La première était probablement exagérée. À cette époque, l’URSS n’avait pas d’arme aéronavale conçue pour frapper des petits bâtiments dans la Baltique comme l’armée de l’Air suédoise. Quant au second, il est probablement une conséquence du premier. La Marine, ayant commencé le développement d’un missile anti-navire dès les années 1940, fut la première marine hors du Pacte de Varsovie à disposer d’un tel système opérationnel sur ses destroyers. Cependant, après le désastre de 1958, il fallut attendre presque 30 ans avant d’en voir un nouveau sur les vedettes.

Sans un missile moderne, les bâtiments de surface ne pouvaient pas affronter les navires soviétiques. Si l’on y ajoute la menace aérienne telle que perçue par les Suédois, la crédibilité de la Flotte était faible. Et, comme la doctrine militaire se bornait à ne traiter que d’une guerre totale, on ne vit pas l’importance des autres missions navales en temps de paix, de crise ou de neutralité. C’était un cercle vicieux.

Ce cercle se refléta sur le plan théorique. La planification opérationnelle se concentra sur la lutte anti-invasion – « la malédiction de la flèche rouge ». La planification fut également de plus en plus interarmées, c’est-à-dire dominée par l’armée de Terre. Le sujet même d’une stratégie navale n’exista plus au sein de l’École Supérieure de Guerre, intégrée de plus en plus à celles des autres armées. Comme la Suède n’était pas en mesure – sauf avec ses sous-marins – de frapper l’Union soviétique chez elle, il fallut attendre le commencement du transport amphibie – « la flèche rouge ». Comme cette action relevait plus de la tactique que de la stratégie, la stratégie disparut, au moins dans sa forme navale.

Dans cette situation de faiblesse, il n’y eut même plus de débat sur la stratégie navale, et ce pour plusieurs raisons. D’abord, l’absence d’intérêt pour la planification opérationnelle la rendait inutile. De plus, la base théorique disparut au sein des écoles. Ainsi, le débat international traita de problèmes de haute mer qui n’avaient que peu d’importance pratique pour la Suède, confinée dans la mer Baltique étroite. Finalement, on n’osa pas parce qu’une discussion ouverte au sein de la Marine aurait pu donner des arguments aux autres armées.

Tout cela changea grâce à trois facteurs. L’évolution internationale rendit la zone nordique de plus en plus intéressante sur le plan stratégique. La possibilité d’une attaque surprise donna une plus grande importance à la Flotte du fait de son meilleur état de préparation que l’armée de Terre.

Le deuxième facteur fut les intrusions sous-marines. Grâce à elles, la Marine redevint une force militaire opérationnelle, même en temps de paix. Pendant toute une décennie, ces opérations se trouvèrent au cœur même de l’intérêt du public. La lutte anti-sous-marine exigea des moyens adaptés – surtout des bâtiments plus grands avec des systèmes d’armement adaptés et une tenue de mer plus grande que la « poussière navale ».

Le troisième facteur fut l’acquisition d’un missile anti-navire rendant possible le duel avec des vedettes soviétiques.

Soudainement, la pensée stratégique ressuscita, conséquence des évolutions décrites ci-dessus, mais peut-être aussi d’une maturité lentement acquise.

Tableau 

Caractéristiques des bâtiments de guerre
mentionnés dans cet article

Type

Classe

Nbre

Lancé

Déplacement
(tonnes)

Vitesse
(nœuds)

Armement
principal

Cuirassé

Sverige

3

1918

7275

22

4×283

Croiseur

Tre Kronor

2

7650

7650

33

7×152, 6 torp

Destroyer

Halland

2

1952

2790

35

4×120, 8 torp, RBS 0863

 

Östergötland

4

1956

2044

35

4×120, 8 torp

Vedette

Plejad

12

1954

175

39

6 torp

 

Spica

4

1966

210

40

6 torp

 

Norrköping

12

1973

220

40

1×57, 6 torp, 8 RBS 15 après 1983

 

Hugin

16

1978

150

30

1×57, 6 RBS 12 (Penguin)

Corvette

Stockholm

2

1984

310

30

1×57, 6 torp, 8 RBS 15

 

Göteborg

4

1990

320

36

1×57, 6 torp, 8 RBS 15

________

Notes:

 

1 Depuis 1905, la Marine suédoise se compose de la Flotte et de l’Artillerie côtière.

2 Stig Ericson, Knopar på logglinan, Stockholm, Bonniers, 1966, p. 184.

3 Les deux croiseurs HMS Tre Kronor et HMS Göta Lejon étaient le résultat d’un long combat pour la deuxième division de cuirassés qui a commencé après la Grande Guerre. Cf. Lars Wedin, « La pensée navale suédoise dans l’entre-deux-guerres », dans L’évolution de la pensée navale IV, pp. 194-199.

4 Pour les caractéristiques des bâtiments, voir le tableau en fin d’article.

5 Cars, Skoglund och Zetterberg. Svensk försvarspolitik under efterkrigstiden, Stockholm, Probus, 1986, p. 22.

6 Cf. Lars Wedin, « Kjellén, la naissance de la géopolitique » et « Le débat naval en Suède de 1895 à 1910 », L’évolution de la pensée navale, V et VI.

7 Le commandant en chef est nommé « ÖB » (överbefälhavare) en suédois.

8 ÖB 57, cité dans Hans Zettermark, « Inflytande under ytan », The Royal Swedish Academy of War Sciences, Proceedings and Journal, n° 1, 1997, p. 150.

9 Ibid., p. 156.

10 Cars et al., pp. 28-31.

11 Ibid., pp. 32.-33.

12 « La pensée navale suédoise dans l’entre-deux-guerres », p. 197.

13 Ericson, 1966, p. 183.

14 Stellan Bojerud, « Krigserfarenheter, ekonomi och marint nytänkande. Lätt flotta 1945-1963 », Tidskrift i Sjöväsendet (TiS, revue de l’Académie Royale de la Marine), 1984/2, p. 95. Quand l’auteur était jeune officier, à la fin des années 60, il avait toujours en mémoire les petites vedettes lance-torpilles proposées par Ericson ; il a d’ailleurs commandé l’une d’elles, appelée « petit fracas » à cause de sa coque trop petite et fragile.

15 Stig Ericson, Kuling längs kusten, Stockholm, Bonniers, 1968.

16 Ibid., p. 44.

17 Ibid., pp. 120-122.

18 Göran Frisk, « Från jagarflottilj till ytattackflottilj och ubåtsjatstyrka », TiS, 1994/2, p. 8.

19 Göte Blom et Per Rudberg, Vår beredskap var den god ?, Karlskrona, Marinlitteraturföreningen, 1996, p. 32.

20 Ericson, 1968, p. 39.

21 Ibid., p. 123.

22 Bojerud, pp. 103 et 107.

23 Blom et Rudberg, p. 57.

24 Sur l’influence de l’amiral Colomb et la doctrine de « Fleet in Being » sur la Flotte suédoise, cf. « Le débat naval en Suède de 1895 à 1910 », dans L’évolution de la pensée navale VI.

25 Sauf avis contraire, la description suivante est tirée de l’expérience personnelle de l’auteur qui passa la plus grande partie des années soixante-dix à bord de destroyers ou de vedettes lance-torpilles/missiles.

26 Expérience personnelle et Frisk, pp. 83-102.

27 Ce missile, d’un rayon d’action de plus de 40 km, était le premier système anti-navire opérationnel en dehors du Pacte de Varsovie.

28 Les « Östergötland », plus petits, avaient une artillerie de 120 mm semi-automatique. Ils pouvaient donc tirer plus lentement mais continuellement.

29 Göte Blom, « Säkerhets- och försvarspolitiska följder av utökat svenskt territorialhav », TiS, 1975/2, p. 59.

30 Bojerud, pp. 103 et 107.

31 Arbetsgrupp MHS, « Kanonbåtsdiplomati – den militära närvaron som strategi », TiS, mars-avril 1973, pp. 102-115.

32 « Estradsamtal mellan ledamöterna Schuback, Gärdin och A Gustafsson », TiS, juillet-août 1973, pp. 265-277.

33 Cay Holmberg, « Kommentarer till föredrag av israels CM amiral Telem, Sjöoperativa lärdomar av Yom-Kippur-kriget », TiS, 1977/1, pp. 20-21. L’expression « d’autres moyens » est une allusion à la loi de programmation de 1972 par laquelle le gouvernement décide que la protection maritime se fera avec « des moyens autres que militaires » – c’est-à-dire qu’il n’y aurait plus de bâtiments avec une capacité anti-sous-marine.

34 Loi de programmation de 1972, cité dans Blom et Rudberg, p. 32.

35 Lars Wedin, « Sjöofficeren och facklitteraturen », TiS, 1976/1, pp. 11-12.

36 Mis à part le cas du fameux U-137 – « le Whisky on the rocks » – qui s’échoua dans l’archipel de Karlskrona en 1981, il n’y a jamais eu de preuves véritables de leur nationalité. Cependant, et selon toute vraisemblance, la plupart d’entre eux étaient soviétiques.

37 Cars et al., pp. 52-58.

38 Blom et Rudberg, p. 39.

39 Cf. L. Wedin, « Le RBS 15M : un missile suédois pour la lutte anti-surface », Bulletin de liaison de l’École Supérieure de Guerre Navale, n° 112, avril 1996, pp. VII et 1-9.

40 Hans von Hofsten, I kamp mot överheten, Stockholm, 1993, pp. 66-68. Hofsten était le commandant du Halland pendant cette bataille.

41 Per Rudberg, « Marinens problem idag och i morgon », TiS, 1979/2, pp. 47-49. C’était là son premier discours, en 1979.

42 Per Rudberg, « Försvaret. Marinen. Samhället », TiS, 1980/2, pp. 55-56.

43 Cars et al., p. 57.

44 On peut faire remarquer que cette tendance s’est maintenue. Les corvettes suivantes (les Göteborg) font 400 tonnes et le projet en cours (le Visby) pèsera 600 tonnes.

45 Le RBS 15 a une portée de plus de 70 km, le RBS 12 de plus de 25 km et la 613 entre 20 et 30 km.

46 Bengt Schuback, « Antalets betydelse », TiS, 1986/1, p. 15.

47 Frisk, p. 96.

48 Christer Hägg, « Handlingsregler för konfliktsituationer på fritt hav », TiS, 1983/1, pp. 41-48.

49 Le discours a été reproduit dans Claes Tornberg, « Sjömakt eller vanmakt », TiS, 1985/3, pp. 197-204.

50 Ibid., p. 197.

51 Ibid., p. 199.

52 Ibid., pp. 201-202.

53 Ibid., p. 199.

54 Interview du vice-amiral Tornberg, commandant du Collège Interarmées de Défense à Stockholm, 3 avril 1997.

55 Christer Hägg, « Marin strategi – ett återbesök », TiS, 1985/4, pp. 293-305.

56 Claës Skoglund, « Gemensam Grundsyn », TiS, 1985/1, pp. 67-68.

57 Claes Tornberg, « Det är dags att begrunda och modernt utveckla de strategiska och taktiska sanningarna », TiS, 1985/2, p. 162.

58 Claës Skoglund, « Gemensam grundsyn – slutreplik », TiS, 1986/1, p. 89.

59 Schuback, 1986, p. 12.

60 Mats Lindemalm, « USA’s nya « Maritime Strategy ». En presentation och analys », TiS, 1987/1, p. 43.

61 Bengt Schuback, « Marina stridskrafter – nödvändigt att utnyttja dem ännu bättre som säkerhetspolitiskt verktyg redan i fred », TiS, 1988/1, p. 15.

62 Frisk, p. 93.

63 RBS = missile anti-navire.  

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THALASSOPOLITIQUE. CARL SCHMITT ET LA MER

David Cumin

L’orsqu’il se tourne vers la mer, Carl Schmitt1 donne à son œuvre de droit international, (géo)politiquement inspirée, un nouveau point de départ et une nouvelle dimension. Il ne se contente pas en effet de désigner, à partir de 1937, un nouvel ennemi privilégié à la place de l’URSS, à savoir la puissance maritime anglo-saxonne2, mais il accède, à partir de la Seconde Guerre mondiale et au long des années 1950, à l’horizon océanique et planétaire du jus publicum europæum, discernant l’origine de la « révolution spatiale » des xvie et xviie siècles, c’est-à-dire l’acte inaugural de la modernité que fut la conquête des mers du globe3. Il commence par récuser l’assimilation britannique de la guerre sous-marine à des actes de piraterie et il finit, à partir de l’ »opposition » puis de la « distinction » terre/mer, par embrasser l’ensemble du nomos du droit des gens classique. Ce tournant vers la mer n’est pas qu’une manière « géopolitique » d’élucider l’antagonisme anglo-allemand ou l’avènement d’un nouvel ordre mondial ; il est également propice à une méditation « philosophico-historique » où sont polémiquement associés révolution industrielle, impérialisme anglais et universalisme juif4.

Cette orientation thématique, couronnée par l’opuscule Land und Meer en 1942, s’effectue dans un certain contexte biographique et historique, l’année 1937 marquant un tournant majeur.

Primo, après l’éviction consécutive à l’enquête du RSHA5, le juriste abandonne le champ du droit interne (où il occupait une position prééminente pour se consacrer presque exclusivement au droit international, acquérant au sein de la doctrine allemande une place de premier rang dans un domaine où il s’était déjà taillé une solide réputation6. À une époque où toute l’Europe voit venir un nouveau conflit, où les coalitions se dessinent et où les questions de politique étrangère prennent une importance cruciale, les écrits de Carl Schmitt sur le droit de la guerre et de la neutralité7, le « grand espace »8 ou l’opposition terre/mer9 s’inscrivent dans les nouvelles priorités du gouvernement du iiie Reich, non sans controverses doctrinales.

Secundo, l’Angleterre, ou plus généralement la puissance maritime anglo-américaine, devient l’objet des travaux et la cible des attaques du juriste, cependant qu’il ne souffle plus mot de l’Union soviétique, jusqu’alors ennemie principale désignée10. Pour lui, et au contraire de ce que pensent la plupart de ses collègues, le sens de la guerre mondiale n’est pas la destruction du communisme – il ne fait aucun écho au thème central du combat européen contre le « judéo-bolchevisme » -, mais l’avènement d’un nouvel ordre mondial (esquissé par le Pacte tripartite du 27 septembre 1940 entre Berlin, Rome et Tokyo), un Grossraumordnung, qui doit remplacer l’ordre ancien soutenu par la Grande-Bretagne, à laquelle succèdent les États-Unis.

En 1937, deux textes marquent le tournant de Carl Schmitt vers l’Angleterre et la mer : « Der Begriff der Piraterie » et « Totaler Feind, totaler Krieg, totaler Staat ».

Au moment de la conférence de Nyon et après les incidents dits de la « piraterie sous-marine » qui ont opposé l’Italie et l’URSS en Méditerranée, l’une soutenant Franco et l’autre le Front populaire, le juriste allemand s’élève contre la criminalisation de la guerre sous-marine, criminalisation qui reproduit l’argumentation du président Wilson au sujet de la guerre sous-marine allemande en 1917 – qualifiée de guerre menée « contre l’humanité », de la même manière que le pirate est déclaré « ennemi du genre humain » -, et qui est récusée comme étant une manœuvre de Londres pour garantir sa suprématie navale, menacée par le submersible. Pour Carl Schmitt, il est inadmissible de qualifier de « piraterie » n’importe quelle violation des règles du droit de la guerre maritime. C’est l’évolution technologique, avec l’apparition du sous-marin et de l’avion, qui pose de nouveaux problèmes à ce droit – le juriste le redira en 196311. La tentative anglaise de discriminer la méthode de combat sous-marine – en dénonçant comme « piraterie » toute irrégularité hostile sur mer – n’est qu’un vain jugement de valeur, dépourvu de fondement autre que politique, au regard des modifications stratégiques induites par le progrès technique – l’Allemagne s’est bel et bien servi du submersible contre la Grande-Bretagne pendant les deux guerres mondiales « comme d’une arme qui juxtapose à l’espace traditionnel de la stratégie maritime un autre espace imprévu »12.

Dans le second texte, l’ »ennemi total » n’est pas (ou plus) le bolchevisme russe, contrairement à ce qu’on aurait pu penser à la lecture des textes antérieurs à 1937, mais l’Angleterre ; apparaît le véritable antagonisme, systématisé en 1941-1942 : l’opposition entre l’idéal allemand du « soldat » et l’idéal anglais du « bourgeois »13, l’opposition élémentaire entre la terre et la mer, c’est-à-dire entre les conceptions allemandes et les conceptions anglaises du droit, de la guerre et de l’ennemi.

En 1938, c’est dans Der Leviathan in der Staatslehre des Thomas Hobbes¼ que Carl Schmitt aborde certaines réflexions fondamentales, pleinement développées en 1941-1942 : primo, l’idée « hobbesienne » de l’État s’est réalisée sur le continent européen, principalement en France et en Prusse, mais pas en Angleterre ; secundo, le peuple anglais ayant refusé la monarchie absolue au moment de la révolution puritaine, la Grande-Bretagne est devenue une puissance mondiale sans les institutions caractéristiques de l’État (constitution écrite, codification législative du droit, fonction publique, armée permanente), mais grâce à la flotte et au commerce ; tertio, le droit international anglo-saxon n’a pas retenu la conception continentale de l’État et de la guerre, mais il a développé, à partir de la guerre maritime et commerciale, ses propres concepts de guerre et d’ennemi, qui ne distinguent pas entre combattants et non-combattants, et qui sont les seuls véritables concepts « totaux ».

En 1941-1942, les mythes bibliques (tirés du Livre de Job) du Léviathan (l’animal marin géant) et de Béhémoth (l’animal terrestre géant) – inversés par Hobbes -, assortis d’allusions à la Kabbale et au « Banquet du Léviathan » d’Isaac Abravanel14, sont le fil conducteur des textes du juriste, plus ou moins influencés par la Geopolitik de Ratzel, consacrés à l’opposition de la terre et de la mer. Cette opposition, avatar de la distinction ami/ennemi, est érigée en système « gnostique » d’interprétation de l’histoire mondiale, en tant que lutte des puissances maritimes et des puissances continentales, lutte résumée par la formule, empruntée à l’amiral Castex, « la mer contre la terre ».

L’essentiel dans cette confrontation, plus mythique qu’historique – Carl Schmitt n’est pas sans ignorer que l’opposition terre/mer est en réalité une dialectique de la terre et de la mer, de la puissance aéronavale et aéroterrestre, mais cette opposition, « politique » et non pas « naturelle », a un sens spécifique en 1941-1942, car elle porte sur la « guerre maritime mondiale » entre l’Allemagne et les Anglo-Américains -, concerne le tournant de l’histoire anglaise, au moment de la « révolution spatiale » des xvie et xviie siècles, à l’époque de la conquête du Nouveau Monde et des guerres de religion, tournant fondamental, spécifique et unique au monde, dont le juriste reparlera dans le Nomos der Erde¼ de 1950 : la décision révolutionnaire d’un passage élémentaire vers une existence maritime. L’Angleterre étant devenue l’héritière de la conquête européenne des océans par les privateers, la domination maritime britannique a été le fait fondamental de l’histoire moderne, la clef de voûte du nomos de la Terre, global et océanique, du xviie au xixe siècles, reposant sur la distinction terre/mer. Carl Schmitt a été fasciné par « l’élan grandiose »15 de l’Angleterre élizabéthaine vers le grand large, dont le résultat, la révolution industrielle, a provoqué un bouleversement plus profond que la notion continentale d’État, née elle aussi au moment de la « révolution spatiale » propre à l’avènement de la modernité.

La France a choisi l’État souverain, la Grande-Bretagne la liberté des mers. Le juriste examine simultanément les deux orientations « existentielles » des deux rivales de l’Allemagne en Europe. Durant le second conflit mondial, il pense que l’État, tout comme la distinction terre/mer, sont désormais caducs : avec la nouvelle « révolution spatiale » du xxe siècle, l’ancien nomos de la Terre s’effondre en même temps que sont révolues la dimension étatique ainsi que l’hégémonie mondiale britannique et ses méthodes indirectes de domination ; c’est l’Allemagne qui est la matrice d’un ordre nouveau, fondé sur les concepts de Grossraum et de Reich.

Dans les années 1950, Carl Schmitt passe de l’opposition à la distinction terre/mer, en tant que pivot de « l’ordre spatial » du jus publicum europæum, dont il se veut le « dernier théoricien », et il introduit la dialectique terre/mer dans la guerre froide entre l’Est et l’Ouest16.

L’hostilité envers la puissance maritime anglo-saxonne

La théorie schmittienne du droit international, politiquement fondée, relève d’un « nationalisme en acte » 17 dominé par la question de l’ennemi18. Le juriste allemand balance son hostilité entre l’Est et l’Ouest : si, de 1923 à 1936, l’ennemie véritable, avec laquelle il n’existe même pas de communauté de droit des gens, c’est la Russie soviétique – encore que la France, la Grande-Bretagne puis les États-Unis soient également des adversaires du Reich -, de 1937 à 1944 (voire 1950), ce sont les Anglo-Américains qui semblent devenir les ennemis véritables – l’opposition entre puissances continentales et puissances maritimes correspondant à l’antagonisme de « deux mondes irréductibles de conceptions juridiques opposées » 19.

En 1936, l’année des « Fronts populaires », de la guerre civile espagnole et de la campagne des sanctions internationales contre l’Italie (après l’invasion de l’Éthiopie), le projet, longtemps caressé, d’une coalition européenne dirigée par l’Allemagne contre l’URSS avait fait place, du fait de l’hostilité persistante de Londres et de Paris, à la constitution du triangle Berlin-Rome-Tokyo, orienté aussi bien contre Moscou que contre les puissances occidentales.

Si la recherche de l’amitié italienne est une option partagée par Carl Schmitt et la Wilhelmstrasse, la question de l’ennemi désigné révèle à la fois la particularité de la position du juriste après 1937 et aussi une certaine interprétation de l’évolution de la politique étrangère allemande. En 1937, alors que l’OKW met l’accent sur le réarmement naval, Hitler souhaite intégrer la Grande-Bretagne à un bloc anticommuniste Allemagne-Italie-Japon-Pologne et jouer les tensions anglo-italiennes et anglo-japonaises pour peser sur Londres ; mais, après la crise de Munich, il ne croit plus à l’alliance britannique et la Grande-Bretagne apparaît comme une adversaire inconciliable, évolution confirmée après le coup de Prague de mars 1939. C’est cette orientation anti-anglaise que Carl Schmitt adoptera.

Mais, pour Hitler, si l’Angleterre devient l’adversaire principale, c’est parce qu’elle refuse de laisser à l’Allemagne « les mains libres à l’Est » : l’Union soviétique demeure l’ennemie irréductible, et la conquête d’un Lebensraum à l’Est l’objectif ultime (qui mobilisa 70 % de la Wehrmacht).

Le juriste garde le silence sur l’URSS, avant, pendant et après la période août 1939-juin 1941 : elle n’apparaît ni en tant qu’amie – il ne se réfère pas à l’idée haushoferienne d’un « bloc continental » Allemagne-Russie-Japon dirigé contre la domination mondiale anglo-saxonne – ni en tant qu’ennemie – lorsqu’il vient en France occupée, il n’appelle pas à une croisade européenne contre le bolchevisme, mais il s’en prend à la Grande-Bretagne20. Comment expliquer cette attitude21 ?

On peut émettre l’hypothèse suivante. L’Union soviétique ne saurait être une amie, mais l’Allemagne ne doit désigner et combattre qu’un seul ennemi – « n’est-ce pas un signe de déchirement intérieur d’avoir plus d’un seul ennemi réel ? » 22 ; et cet ennemi, pense Carl Schmitt, c’est décidément l’Angleterre, qui a refusé la main tendue par le Reich, qui lui a déclaré la guerre le 3 septembre 1939 – entraînant une France hésitante et appelant l’Amérique à sa rescousse -, qui refuse une domination allemande sur une Europe – alors qu’elle-même exerce une domination planétaire – ; l’URSS, elle, le 23 août 1939, avait accepté un modus vivendi avec l’Allemagne ainsi qu’un partage des zones d’influence en Europe orientale.

Certes, Barbarossa a mis aux prises deux ennemis absolus, mais le juriste désapprouve la guerre sur deux fronts : l’Allemagne aurait dû s’en tenir à la lutte contre l’Angleterre – la véritable rivale – et orienter ses efforts du côté de la mer – ce que n’a pas compris Hitler. Les textes de 1941-1942 n’exhortent-ils pas les Allemands à se tourner vers le grand large – la mer élève à la puissance mondiale, disait Ratzel – et à accéder à une vision océanique et planétaire de la stratégie, de la politique et du droit ? La bataille de l’Atlantique n’a-t-elle pas été aussi décisive que la campagne de Russie, les deux grands « fronts » de la Seconde Guerre mondiale ?

L’hostilité à l’encontre de la Grande-Bretagne et la succession de l’Empire britannique déterminent l’intérêt passionné que Carl Schmitt porte, en 1937-1944, à l’opposition terre/mer – en tant qu’allégorie, empruntée à Mackinder, de l’antagonisme entre l’Allemagne et l’Angleterre puis l’Amérique. Cet antagonisme, on le retrouve A) dans le contraste entre la guerre terrestre continentale et la guerre maritime anglaise, B) dans le conflit entre le Grossraumordnung et l’impérialisme anglo-saxon, C) dans l’opposition entre la souveraineté de l’État et les méthodes de l’indirect rule, D) dans la contradiction américaine entre la doctrine Monroe « authentique » et l’universalisme d’une puissance maritime mondiale. Enfin, E) la conquête britannique des mers, matrice de l’ère techno-industrielle, est associée à une réflexion – antijudaïque – sur le « sens de l’histoire ».

a) D’après Carl Schmitt, l’histoire européenne est dominée par le contraste entre la guerre sur terre et la guerre sur mer23.

Sur terre, l’État souverain est le sujet du droit international ; la guerre y est « juste » dès lors qu’elle est une guerre entre États détenteurs du jus belli ac pacis, livrée par des armées étatiques régulières s’affrontant en rase campagne ; les adversaires en présence sont des militaires, la population civile reste en dehors des hostilités et n’est pas traitée en ennemie aussi longtemps qu’elle ne participe pas aux combats.

À l’opposé, la guerre sur mer n’est pas une guerre entre militaires, une « relation d’État à État », parce qu’elle s’attaque au commerce et à l’économie de l’adversaire, et qu’elle considère comme ennemi non seulement l’adversaire en armes, mais aussi tout ressortissant de l’État belligérant, et même toute personne ou État neutre qui entretient des relations économiques avec lui ; les méthodes (« totales ») de la guerre maritime sont dirigées aussi bien contre les combattants que contre les non-combattants : le blocus frappe indistinctement l’ensemble de la population du territoire visé, et le droit de prise permet de s’emparer de la propriété privée de l’ennemi et même des neutres. La guerre maritime « anglaise » a ainsi forgé, imposé et entériné un système complet de droit international et des concepts spécifiques de guerre et d’ennemi : elle est « totale » au sens où elle est susceptible d’une hostilité totale, non seulement parce qu’elle rejette la distinction, propre à la guerre sur terre, entre combattants et non-combatttants, mais aussi parce qu’elle développe, pour le compte d’un impérialisme « libéral » et au nom d’une idéologie « humanitaire » ou d’une certaine « philosophie de l’histoire », une doctrine de la guerre « juste » qui assimile l’ennemi à un criminel et rompt l’égalité juridique et morale des belligérants24.

Ce dualisme fondamental du droit de la guerre, au double sens du jus ad bellum et du jus in bello, et par conséquent du droit des gens (celui-ci étant un jus belli ac pacis), procède de deux conceptions diamétralement opposées de l’ordre spatial, fermé sur terre (domaine des États souverains territorialement délimités), ouvert sur mer (espace unique et illimité « libre », staatsfrei). Pour Carl Schmitt, en 1941-1942, il n’y a pas un « droit international », mais « deux droits internationaux sans rapport entre eux » 25, ayant chacun sa propre conception du droit, de la guerre et de l’ennemi, et dont l’opposition reflète celle de deux univers politiques, juridiques et moraux, l’un privilégiant la puissance visible de l’État et l’autre, les méthodes indirectes de domination. « La terre et la mer sont devenues étrangères l’une à l’autre »26 : l’opposition entre l’esprit prussien et l’esprit anglais, systématisé par Spengler en 191927, a atteint son degré extrême d’intensité avec le conflit mondial. L’hostilité de Carl Schmitt à l’égard de la Grande-Bretagne est particulièrement nette lorsqu’il se tourne vers Ratzenhofer, le maître autrichien de la science militaire : celui-ci tire « une conclusion dont toute l’importance ne se manifeste qu’aujourd’hui [en 1941-1942]. Il dit en effet qu’une puissance maritime [l’Angleterre] qui ne respecte pas, sur mer, les biens des autres États, ne peut prétendre, après un débarquement éventuel, que la propriété et les biens possédés par ses citoyens soient respectés sur son propre sol » 28. Delenda Carthago est¼ 29

B) Avec le déclin – déjà diagnostiqué par Ratzel30 – de l’Empire britannique, c’est un nouveau nomos de la Terre qui s’annonce, un Grossraumordnung qui doit permettre à l’Allemagne de conserver sa puissance spirituelle face aux tenants du One World et qui est précisément dirigé contre un Commonwealth dispersé sur l’ensemble du globe. Pour Carl Schmitt, qui incorpore « l’analyse spatiale » (Raumforschung) à sa réflexion juridique, la reformulation, par la dynamique techno-économique, de la relation entre l’espace, le droit et la puissance politique, bref, la « révolution spatiale » du xxe siècle, signalée par les mutations technologiques et les conquêtes allemandes, impose un nouveau partage du monde et un nouvel ordre international fondé sur la notion d’Empire et opposé au concept périmé du droit interétatique aussi bien qu’à l’universalisme de l’International Law. La théorie du Grossraum, notion de géopolitique que le juriste transforme en principe de droit des gens, s’inspire de la « doctrine Monroe initiale » – c’est-à-dire la conception d’un grand espace délimité sous hégémonie à l’intérieur duquel est interdite l’ingérence des puissances étrangères à l’espace –31, laquelle est l’antithèse de la « doctrine de la sécurité des voies de communications » de l’Empire britannique.

Tandis qu’un âpre conflit oppose le Japon et les États-Unis en Asie orientale dans les années 1930, théâtre d’une lutte intellectuelle particulièrement intense autour de la doctrine Monroe – invoquée par Hitler pour la Mitteleuropa en avril 1939 -, un conflit tout aussi aigu met aux prises l’Italie et la Grande-Bretagne en Méditerranée. Le souci fondamental des Britanniques depuis 1919 est de contrecarrer la formation d’une Grande Italie eurafricaine qui pourrait menacer les routes de l’empire en Méditerranée en faisant de cette mer une sorte de « grand espace maritime » ; à l’inverse, les communications de Rome avec l’étranger gardent un caractère névralgique, car, en verrouillant Gibraltar, Malte et Suez, la Grande-Bretagne pourrait étrangler l’Italie alors que celle-ci n’a pas accès aux axes d’approvisionnements britanniques extérieurs à la Méditerranée. Le conflit anglo-italien révèle l’importance extrême que Londres accorde à la sécurité des lignes de communications maritimes : les Britanniques ne pensent pas en termes d’espaces mais en termes de routes et de voies de communications. Comme l’écrivait Ratzel, « l’histoire des puissances commerciales offre des cas typiques de politique non territoriale »32.

L’ethos juridique coordonné à un empire étendu dans le monde entier tend inévitablement à un type d’argumentation universaliste, justifiant une pratique d’intervention motivée par la configuration géographique du Commonwealth et par les intérêts du capitalisme anglo-saxon. Le « système de droit international des canaux, détroits et voies maritimes interocéaniques », relatif à Suez, Panama, Kiel, Gibraltar, Aden ou Singapour, élaboré par les Britanniques, ou encore les réserves ajoutées au pacte Briand-Kellogg par Chamberlain, selon lesquelles Londres conserve le droit d’user de la légitime défense en cas de menace sur la sécurité des Lignes de communications maritimes de l’empire, témoignent de la transformation en institution juridique d’un système de domination politique basé sur la liberté des communications et le droit d’intervention dans les espaces traversés par ces communications. Derrière l’argumentation anglaise apparaît la relation caractéristique entre l’International Law et les intérêts impérialistes d’une puissance maritime et marchande : exemple-type, souligne Carl Schmitt, de la coordination inévitable entre la façon de penser le droit des gens et une certaine forme d’existence politique « libérale ». Mais la division du globe en grands espaces imposée par une Allemagne disposant de l’avion et du sous-marin – qui remettent en cause la suprématie maritime britannique et transforment le rapport de l’homme à l’océan – pousse au démembrement d’un empire dispersé sur tous les continents, interférant dans les sphères d’influence des autres puissances, et dont l’existence est opposée au « sens (¼ ) de l’actuel conflit mondial » pour un nouvel ordonnancement géo-planétaire33, le Reich devant, « cette fois » 34, l’emporter sur la Grande-Bretagne35.

C) En optant pour la mer et en se détournant du continent, l’Angleterre, petite île située au nord-ouest de l’Europe, a instauré une suprématie mondiale fondée sur la domination des océans du globe, et est devenue le centre d’un empire planétaire qui a imposé à l’humanité ses propres conceptions du droit, de la civilisation et de l’éthique. Ayant opté pour l’élément marin, l’Angleterre, poursuit Carl Schmitt, n’est pas devenue un « État » – « l’Angleterre n’a pas de Constitution nationale, au sens d’un statut national de l’État anglais », écrit Maurice Hauriou36, car l’histoire anglaise est dominée depuis le xvie siècle par une prodigieuse expansion maritime, commerciale et coloniale. C’est parce que « le sens mythologique lui fait complètement défaut » 37 que Hobbes utilise l’image du Léviathan, l’animal marin géant, pour désigner une construction étatique qui ne s’est pas réalisée outre-Manche mais sur le continent européen ; c’est Béhémoth, l’animal terrestre géant, qu’il aurait dû prendre pour symbole de l’État, car l’État est un ordre lié à la terre et à la territorialité.

L’Angleterre exerce sa « souveraineté » sur le monde grâce à la « liberté » des mers qui lui permet de contrôler indirectement le commerce et l’économie. Si une hégémonie continentale paraît insupportable, on s’est habitué à la domination mondiale des océans et des marchés par les Britanniques. Cette domination s’appuie 1) sur les forces de la society, 2) sur les méthodes de l’indirect rule, et 3) elle repose sur un destin maritime permettant d’envisager le transfert de la métropole du Commonwealth de l’Angleterre vers d’autres parties du monde -ce que Carl Schmitt appelle : le « désamarrage » (Entankerung) de l’île.

1) L’Empire britannique n’est pas l’œuvre d’une organisation étatique et il ne constitue pas une organisation d’État(s) ; les conceptions valables sur le continent, les systèmes construits autour du concept d’ »État », ne peuvent ici trouver leur application. Ce sont des privateers (personnes faisant de la belligérance maritime une affaire privée), des compagnies commerciales ou des émigrants, qui ont créé cet empire d’outre-mer, sans, voire contre, l’ »État ». L’essentiel, du point de vue politique et « philosophico-historique », c’est que l’expansion anglaise a été celle des forces de la society, forces plus ou moins liées à la révolution puritaine qui ont cherché dans l’expansion maritime et coloniale un moyen d’échapper à l’État. Pour la vision du monde anglaise, l’État et la politique représentent le mal, tandis que la société et l’économie s’identifient au progrès. Cette interprétation du monde et de l’histoire, aboutissant au commerce et au marché « libres », c’est-à-dire affranchis de l’État, a pour « résultat concret (¼ ) de faire du capitalisme anglo-saxon le maître du monde » 38, en même temps que le garant de la paix mondiale, la suprématie économique des Anglo-Saxons les autorisant à mettre la guerre – c’est-à-dire tout perturbateur – « hors la loi ».

2) La structure de cet empire supporté par une society est à ce point spécifique qu’il est impossible, selon Carl Schmitt, de parler de « construction » ou de « constitution » pour qualifier les méthodes anglaises de domination, car ces notions sont trop liées à la terre et à la territorialité. Ce sont les voies-et-moyens de la puissance indirecte, de l’indirect rule, permettant de subvertir l’État, qui correspondent à la « souveraineté » anglaise, à l’action de la mer sur la terre. Aux xviiie, xixe et xxe siècles, l’Angleterre a ainsi utilisé les méthodes de la potestas indirecta – autrefois dénoncée par Hobbes – 39 non seulement outre-mer, mais aussi sur le continent européen. Le juriste allemand prend successivement l’exemple a) de la franc-maçonnerie, b) du constitutionnalisme libéral et c) de la Société des Nations.

a) Au xviiie siècle, les loges maçonniques, qui exerçaient depuis Londres leur action sur l’ensemble des capitales du continent, furent l’un des vecteurs par lesquels la Grande-Bretagne domina le monde : la puissance de ces sociétés secrètes – moyen d’influencer une opinion « publique » prétendue « libre » – expliqua largement le succès des écrits subversifs des philosophes des Lumières.

b) Au xixe siècle, ce furent les courants libéraux et constitutionnels qui devinrent les véhicules de l’influence anglaise chez les peuples européens. Du point de vue de la politique internationale, le constitutionnalisme signifiait que, dans l’État neutre libéral, l’économie et la presse (c’est-à-dire la formation de l’opinion publique) étaient des sphères indépendantes de l’État, qu’elles étaient affaires d’entrepreneurs privés qui se rencontraient, au-delà des frontières de l’État, sur un marché intenational « libre » et dans une presse internationale « libre » – en réalité dominés par la Grande-Bretagne.

c) Au xxe siècle, la Ligue de Genève, de 1919 à 1933, fut une tentative d’organisation universelle des méthodes indirectes de l’hégémonie anglaise ; les sanctions économiques et financières, la discrimination morale et l’état de guerre latents sous des apparences de paix furent les instruments d’une politique destinée à étrangler l’Allemagne, l’Italie et le Japon, les trois puissances désignées comme « agresseurs » car elles remettaient en cause le statu quo.

3) Parce qu’elle a choisi un destin maritime et qu’elle a édifié un Commonwealth disséminé aux quatre coins du globe, la Grande-Bretagne n’est plus que le centre – mobile – d’un empire mondial thalassocratique, dont le siège peut se transporter au-delà des mers. L’idée d’un tel déplacement n’est pas apparue pour la première fois en 1939-1941, « même si la situation désespérée de l’Angleterre lui donne un regain d’intérêt et d’actualité » 40, mais elle a été exposée, dès 1847, par Disraéli lui-même, le fondateur de l’Empire des Indes, qui envisageait explicitement de transférer de Londres vers Delhi la capitale de l’Empire britannique. Reine des océans, l’île d’Angleterre ne fait plus partie de l’Europe et sa destinée n’est plus liée à celle de l’Europe, conclut le juriste : elle a désormais rejoint l’Amérique41.

D) Pour Carl Schmitt, le sens de la guerre mondiale, en tant que « première guerre d’organisation de l’espace planétaire » 42, ne s’acquiert pas dans la lutte contre la Russie de Staline, mais dans la lutte contre l’Amérique de Roosevelt. Aussi s’attache-t-il 1) à démontrer la « trahison » de l’esprit de la doctrine Monroe par l’idéologie de l’impérialisme, 2) à élucider la signification historique de l’entrée en guerre des États-Unis en 1941, 3) à souligner la « contradiction » entre le principe « grand spatial » de ladite doctrine et la prétention à succéder à l’Empire britannique.

1) Le juriste allemand a vu dans la doctrine Monroe la préfiguration du Grossraumordnung : elle constitue la première déclaration de l’histoire du droit des gens qui pose le double principe du grand espace et de l’exclusion des puissances étrangères à cet espace, dans lequel la puissance hégémonique veille à l’intégrité et à l’indépendance des États sur la base de leur homogénéité politique (droit d’intervention délimité).

Mais la doctrine a connu un développement dialectique : elle a d’abord servi, avec l’appui de la Grande-Bretagne, à mettre le continent américain à l’abri des interventions des monarchies européennes de la Sainte Alliance et à faire de Washington le champion du régime républicain établi dans le Nouveau Monde, puis à soumettre les États de l’hémisphère occidental à l’hégémonie nord-américaine, enfin, combinée avec le pacte Kellogg et la doctrine Stimson – qui réserve aux États-Unis le droit de reconnaître ou pas les changements politiques ou territoriaux et, partant, le droit d’intervenir ou pas dans le monde entier -, à justifier l’ingérence, le droit de regard et les initiatives de « police » des États-Unis dans le reste du globe, bref, à légitimer la prétention de Washington au rôle d’arbitre international.

L’évolution de la doctrine Monroe procède de la relation spécifique entre l’impérialisme économique et l’universalisme politico-juridique impulsés par Th. Roosevelt, Wilson et F.D. Roosevelt, qui métamorphosèrent un principe de délimitation des espaces en une doctrine d’intervention mondiale et d’universalisation des conflits au nom de l’idéologie de la démocratie libérale et des conceptions s’y rattachant, liberté des mers, libre échange, commerce et marché « libres », autant de vecteurs de l’hégémonie anglo-saxonne. D’une conception panaméricaine, la doctrine Monroe est finalement devenue le paravent d’une idéologie supranationale et d’une politique d’ingérence, et l’instrument de la pénétration du capitalisme anglo-saxon sur les marchés d’Europe et d’Asie – la doctrine de 1823 se faisant en 1915 « politique de la porte ouverte » en Chine face aux prétentions du Japon.

2) L’article de 1942 : « Beschleuniger wider Willen oder : Problematik der westlichen Hemisphäre », est une sorte de mise au point sur l’entrée des États-Unis dans le conflit mondial après l’attaque japonaise sur Pearl Harbor et la déclaration de guerre de l’Axe43.

D’après Carl Schmitt, qui entend conjurer l’idée répandue selon laquelle le potentiel militaro-économique et a fortiori l’intervention militaire des États-Unis suffiraient à décider de l’issue des hostilités, Washington a l’ambition d’assurer la succession de l’Empire britannique afin de maintenir l’hégémonie mondiale anglo-saxonne, projet qui était celui de l’amiral Mahan. Sur la base de la communauté de langue, de culture et d’idéal politique, cet auteur envisageait une « réunification » des puissances anglo-américaines afin de reconduire la suprématie maritime anglo-saxonne : il appartient à l’Amérique – « la plus grande île », adaptée aux dimensions planétaires modernes, ouverte sur l’Atlantique et le Pacifique – de prendre le relais d’une Angleterre ayant amorcé son déclin. Disraéli songeait à déplacer le siège de l’Empire de Londres à Delhi ; Mahan, lui, souhaite une translatio imperii – scellée par Churchill et Roosevelt à travers la Charte de l’Atlantique de 1941 – de la Grande-Bretagne vers les États-Unis.

L’amiral américain entend sauvegarder l’héritage anglais dans un contexte radicalement nouveau, qui voit s’effondrer les rapports traditionnels entre la terre et la mer ; il a pressenti les formidables mutations spatiales du xxe siècle, dues au développement technique et industriel, mais sa pensée, observe Carl Schmitt, reste dominée par les idéaux et les schémas anciens hérités de la puissance britannique : marché mondial libre, commerce libre et liberté des mers, lesquels confèrent aux Anglo-Saxons « le plus fabuleux de tous les monopoles, celui des gardiens de la liberté de la Terre entière »44. Sa doctrine exprime un souci conservateur de sécurité géopolitique qui ne saurait résister au « sens ordonnateur et unificateur »45 d’une guerre mondiale précisément dirigée contre l’universalisme anglo-américain, et dont le caractère exceptionnel tient à ce qu’elle ouvre la voie à un ordre planétaire de grands espaces, qui met fin à la domination maritime mondiale anglo-saxonne.

3) Les États-Unis peuvent-ils amener la décision dans cette guerre d’organisation de l’espace du globe ? Sur le plan militaire, au moment où écrit le juriste (avril 1942), le Japon a incontestablement remporté une série de victoires sur les Anglo-Américains et montré « la force irrésistible de l’idée moderne de grand espace »46. L’Amérique est condamnée à la défaite car a) elle est déchirée par ses « contradictions intérieures », b) et elle se heurte au « sens de l’histoire ».

a) Washington voudrait jouer sur les deux tableaux : celui des grands espaces (dans l’hémisphère occidental) et celui de l’universalisme (en héritant de la suprématie maritime anglaise) ; il voudrait succéder à l’Empire britannique tout en gardant la haute main sur le continent américain. Cette absence de décision, illustrée par la contradiction grandissante entre la doctrine Monroe et les intérêts du capitalisme mondial, ou encore par l’hésitation entre l’absence officielle et la présence effective (en Europe après 1919), la neutralité et l’intervention (de 1935 à 1941), ne pourra éviter aux États-Unis d’être confrontés à « l’alternative mondiale qui appelle aux engagements ultimes et aux sacrifices extrêmes »47 : Grossraum ou universalisme ?

b) En devenant le légataire de Londres, Washington s’est soumis à la logique qui a régi l’existence politique de « l’ancien Empire britannique » : celui-ci a assumé depuis un siècle le rôle de « grand retardateur de la marche de l’histoire », le rôle de Kat-echon 48, et il s’y est trouvé comme enchaîné. L’Amérique deviendra-t-elle un catéchonte ? Non, car elle entend rester à l’avant-garde de la nouveauté et de l’avenir, demeurer le « Nouveau Monde » par opposition à la vieille Europe « jetée à la poubelle de l’histoire » 49 ; c’est pourquoi Roosevelt aura le destin d’un « accélérateur involontaire ». En 1942, le sens de l’histoire – problématique qui est au cœur des préoccupations schmittiennes à l’époque – semble encore favorable à l’Allemagne : celle-ci est porteuse d’un nouveau nomos de la Terre, tandis que les puissances anglo-saxonnes, confrontées à une « révolution spatiale » qui rend caduque leur domination maritime, tentent de freiner le cours « inexorable »50 des événements51.

E) Grande puissance maritime, l’Angleterre fut aussi la grande puissance industrielle, devançant toutes les autres nations : la révolution industrielle a été impulsée outre-Manche, car la révolution industrielle, écrit Carl Schmitt à la suite de Hegel52, est coordonnée à une existence maritime, laquelle a un tout autre rapport à la technique que l’existence terrestre53. Le machinisme est la conséquence de la décision anglaise de se tourner vers le grand large. L’Angleterre maritime a été ainsi à l’origine du saut ultérieur vers la totale « dé-localisation » ou « dé-territorialisation » de la technique moderne, dont le présage fut, selon le juriste, l’Utopie – terme hautement significatif – de Thomas More, livre prophétique rédigé en 1516 annonçant, avec « une conception nouvelle et fantastique de l’espace »54, la formidable possibilité d’une abolition de toute « territorialité », livre qui préfigure l’ère industrielle « a-topique » amorcée en Angleterre au xviiie siècle55, ère du progrès technique propice aux « utopies intellectuelles sur fond de paradis terrestres »56.

Le « secret » de la domination mondiale britannique, c’est qu’elle s’allia à l’idéal du One World  57, c’est-à-dire à la philosophie de l’histoire axée sur la foi dans le progrès d’une humanité civilisée. Carl Schmitt associe la conquête des océans à une « philosophie gnostique »58 où il pose la question hégélienne du sens ultime de l’histoire. L’Angleterre et le judaïsme – qui s’unissent dans la figure de Disraéli, laquelle fascinait le juriste – sont au centre de cette problématique. La symbiose qui a correspondu à « l’esprit du monde » (Hegel) et à la « philosophie de l’histoire » (Marx) a été la combinaison de l’impérialisme britannique et de l’universalisme juif, déclarait Carl Schmitt au jeune Nicolas Sombart : la puissance maritime anglo-saxonne – qui s’identifie au droit, à la civilisation et à l’humanité – et la vision juive d’un État universel – qui correspond à l’ambition « mondialiste » d’un peuple « apatride » et « cosmopolite »- se sont imbriquées pour former un projet englobant le monde entier, projet en accord avec le sens supposé du « progrès » et qui désigne l’Allemagne, mise hors la loi et hors l’humanité, comme un obstacle à éliminer – la guerre trouvant sa justification dans le sens supposé de l’histoire59.

L’avènement d’un nomos océanique et global de la Terre

Après la Seconde Guerre mondiale et l’administration interalliée de l’Allemagne (1945-1949), les travaux de Carl Schmitt sur l’Angleterre et la mer, et plus généralement son oeuvre antérieure de droit international, sont intégrés à la vaste « rétrospective historique (¼ ) du jus publicum europæum »60 qui fait l’objet du Nomos der Erde, ainsi qu’à ses textes sur l’ordre mondial et la guerre froide.

Dans la situation d’un « vaincu » 61, interrogé à Nuremberg62, exclu de l’Université, contraint à la méditation solitaire et au plaidoyer pro domo 63, le juriste allemand ne désigne plus explicitement d’ennemi, mais son éloge du jus publicum europæum – où il passe de l’opposition à la distinction terre/mer, où il écarte les concepts d’ »État total », de Grossraum et de Reich, où il souligne les notions d’État et d’équilibre européen – est un moyen détourné de disculper l’Allemagne et d’accuser les Alliés, principalement les Américains, d’avoir déchaîné, au nom de la « guerre juste », une guerre totale qui a sapé le jus in bello et détruit le droit des gens européen64.

A) La « révolution spatiale » des xvie et xviie siècles, au moment des Grandes Découvertes, de la conquête du Nouveau Monde et des guerres de religion, puis B) le triomphe du principe de la liberté des mers, par opposition à la souveraineté de l’État, principe imposé par la Grande-Bretagne, héritière de l’élan marin des peuples protestants, ont permis C) la fondation d’un nouveau nomos de la Terre, celui du jus publicum europæum, remis en question par D) la nouvelle « révolution spatiale » du xxe siècle, qui voit E) le conflit Est/Ouest succéder au conflit entre l’Allemagne et les Anglo-Saxons.

A) L’idée centrale de Carl Schmitt, développée dans Land und Meer 65, est que les conceptions que se font les peuples de la politique, du droit, de la guerre, sont enracinées dans les modalités de leur relation à l’espace. Les grandes césures de l’histoire font apparaître des formes, échelles et dimensions nouvelles de la configuration politique, en même temps qu’une nouvelle conscience du monde, pouvant aller jusqu’à une modification de la structure même de la notion et de la perception de l’espace. On peut alors parler de « révolution spatiale » : « Là se trouve le véritable noyau de la mutation globale, politique, économique et culturelle qui s’effectue alors » 66.

La transformation la plus profonde et la plus lourde de conséquences de l’histoire universelle, sur laquelle le juriste revient constamment, a coïncidé avec les Grandes Découvertes des xvie et xviie siècles, qui engendrèrent un « nouveau monde » au sens le plus audacieux du terme : cette première révolution authentique de l’espace, à l’échelle planétaire, bouleversa la conscience globale des peuples européens, puis de toute l’humanité. La découverte de nouveaux horizons et la reconnaissance du globe terrestre entraînèrent une révolution spirituelle dans la conception de l’univers, mutation proprement métaphysique qui accompagna l’extension géographique du monde connu. La gigantesque redistribution territoriale consécutive à l’expansion maritime de l’Europe n’est que l’aspect le plus tangible du changement que suggère l’expression « révolution spatiale » : le « rationalisme occidental » ou l’avènement de la « modernité » relève de ce tournant, qui correspondit, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, à une mesure scientifique de la Terre entière.

La « révolution spatiale » des xvie et xviie siècles se traduisit par une formidable appropriation coloniale, car l’ère des « découvertes » fut en réalité l’ère des conquêtes européennes : traitant les territoires des peuples indigènes en res nullius, Portugais, Espagnols, Français, Néerlandais et Anglais s’affrontèrent pour le partage des nouveaux espaces outre-mer – les Allemands, eux, regrette Carl Schmitt, furent écartés de cette conquête et entraînés de l’extérieur dans l’affrontement mondial des puissances conquérantes, catholiques ou protestantes, de l’Ouest européen, le vieux Reich s’engonçant dans ses divisions confessionnelles et kleinstaatlich. Les conflits entre Européens, d’autant plus intenses que la lutte pour la possession des terres nouvelles était aussi une lutte entre la Réforme et la Contre-Réforme – les puissances protestantes mais aussi la France contestant les titres, concessions et lignes de partage accordés à Madrid et Lisbonne par le pape à Tordesillas -, s’effacent pourtant devant ce fait fondamental : « La commune conquête européenne du Nouveau Monde »67. Chacun des conquérants invoqua sa mission chrétienne puis, au xixe siècle, sa mission civilisatrice : ces justifications de l’acquisition territoriale sont à l’origine du droit des gens classique, fondé sur la distinction entre peuples européens-chrétiens, formant une « famille de nations », et peuples non-européens et non-chrétiens, exclus de la communauté juridique internationale et non pas sujets, mais objets du droit des gens68.

B) Les écumeurs des mers, baleiniers69, pirates huguenots, « gueux de mer » néerlandais, flibustiers et boucaniers de la Jamaïque et des Caraïbes, corsaires britanniques, formèrent l’avant-garde de l’élan des peuples européens vers les océans, au moment de la découverte puis de la conquête du Nouveau Monde.

Leur épopée, maritime mais aussi technique – c’est l’époque où apparaît le grand voilier pourvu de vergues et armé de canons, qui inaugure un âge nouveau de la navigation et du combat naval -, a été d’une extraordinaire ampleur, souligne le juriste allemand : ils furent les agents historiques de la grande décision en faveur de la mer. Dans une période de transition du droit de la belligérance où la guerre n’était pas encore considérée comme l’affaire exclusive de l’État, les privateers, ayant tous un ennemi commun – l’Espagne catholique – participèrent à un grand front de l’histoire universelle, celui du protestantisme mondial d’alors contre le catholicisme mondial d’alors ; ils acquirent une importance considérable en portant les premiers coups à la puissance maritime et au monopole commercial espagnols. Leur époque héroïque, de 1550 à 1713, soit du début de la lutte des puissances protestantes contre l’Espagne jusqu’à la paix d’Utrecht, marqua ainsi l’émergence de l’élément marin dans l’histoire mondiale.

Les guerres de religion, dans le contexte de la conquête du globe, prirent leur véritable dimension à la lumière de l’opposition qui apparut alors : l’opposition de la terre et de la mer, qui révéla les « antagonismes profonds » et les « véritables relations ami/ennemi »70. La distinction ami/ennemi qui servit de pivot à l’ensemble de la politique mondiale fut le conflit tranché entre jésuitisme (hispanique) et calvinisme (anglo-néerlandais) -bien qu’elle constituât le berceau de la Réforme, l’Allemagne, divisée entre catholiques et luthériens, ne prit pas parti dans ce conflit, pas plus que la France, qui neutralisa ses clivages confessionnels par une « laïcisation » du droit et de l’État71. Reprenant l’idée de Max Weber ou de Spengler, Carl Schmitt voit une complicité géopolitique entre le calvinisme institué et les énergies maritimes européennes, lesquelles trouvèrent une assise spirituelle dans la doctrine de la prédestination : les fronts religieux de l’époque portant en eux l’antagonisme de forces élémentaires, le calvinisme fut la nouvelle religion agonale, la foi adaptée à l’élan marin, c’est pourquoi elle devint la confession des Huguenots, des insurgés néerlandais et des puritains anglais, ponctuant leur percée maritime.

La redistribution de l’espace du globe a aussi concerné la mer et non seulement la terre : la conquête britannique des océans a formé la clef de voûte du premier ordonnancement planétaire de l’espace, dont le principe central fut la distinction entre la terre et la mer.

Comment la Grande-Betagne est-elle devenue maîtresse des océans ? C’est dans la seconde moitié du xvie siècle que les Anglais, bien après les Portugais, les Espagnols, les Français ou les Néerlandais – qui demeurèrent longtemps les leaders incontestés de la construction navale et de la navigation -, se hissent au niveau de leurs concurrents. La reine Elizabeth apparaît comme l’instigatrice de l’expansion maritime anglaise – c’est elle qui engagea la lutte contre l’Espagne, qui encouragea la course et qui accorda les privilèges à la Compagnie des Indes -, et c’est sous son règne que l’Angleterre devint un pays riche où confluait le butin légendaire des corsaires. Ce ne sont pourtant pas les souverains anglais des xvie et xviie siècles – guère conscients de la révolution planétaire qui se déroule, ni du tournant historique vers la mer – mais les privateers, et eux seuls, souligne Carl Schmitt, qui parvinrent à la décision en faveur de l’élément marin et qui réalisèrent la vieille prophétie anglaise du xiiie siècle, que le juriste aime citer : « Les enfants du Lion se transformeront en enfants de la mer ». Ce sont eux qui, après avoir contribué à la défaite de Madrid, permirent à l’Angleterre de surclasser tous ses rivaux, Français ou Néerlandais, dans le combat décisif pour la maîtrise des océans.

Le Portugal, l’Espagne, la France ou les Pays-Bas conservèrent ou acquirent de vastes empires coloniaux, mais ils perdirent le contrôle des mers et des lignes de communications maritimes, détenu par Londres. Si l’Angleterre l’a emporté, c’est parce que, à un moment où il fallait choisir entre la terre et la mer -alternative qui « ne s’était jamais posée dans l’histoire universelle avec cette profondeur dans l’opposition », car pour la première fois, cette opposition n’apparaissait plus sous l’aspect de la lutte pour une mer intérieure, mais dans l’horizon océanique et planétaire du globe72 -, elle a « transposé toute son existence collective de la terre à la mer » 73. A contrario, la Hollande dut renoncer à l’expansion ultramarine pour se défendre sur terre contre Louis XIV. La France ne suivit pas le grand élan maritime des Huguenots, elle resta un pays romain et, en prenant parti pour le catholicisme et l’État souverain, elle choisit par là même la terre contre la mer, choix confirmé lorsque le roi congédia Colbert, puis lors des longues luttes coloniales du xviiie siècle contre l’Angleterre à l’issue desquelles la France, menacée sur le continent, perdit les Indes et le Canada. Quant à l’Allemagne, son potentiel hérité de la Hanse disparut dans les guerres de religion et dans la misère politique du vieil Empire.

L’Angleterre a choisi le grand large, mais cette décision n’en fut pas moins longue et hésitante. À cet égard, la question cruciale fut celle de la liberté des mers. Carl Schmitt en donne le résumé suivant.

Dans la longue controverse sur l’ouverture ou la fermeture des mers – la séculaire « guerre des livres », comme l’appelle Ernest Nys74 -, les auteurs d’outre-Manche combattirent généralement des deux côtés, d’une part en faisant valoir à leur profit, contre les prétentions au monopole affichées par les Portugais et les Espagnols, le principe de la liberté des mers et du commerce (le liberum commercium déjà défendu par Vitoria ou Vasquez Menchaca), d’autre part en revendiquant, contre les Français et les Néerlandais, les mers voisines et adjacentes comme un dominium anglais. Grotius a été considéré comme le pionnier de la liberté des océans, en raison du chapitre « Mare liberum » qu’il inséra dans son traité sur le droit de prise – écrit en 1605, il ne parut qu’en 1868 ! – rédigé à la demande de la Compagnie hollandaise des Indes, jusqu’à ce que la révision opérée dans les milieux jus-internationalistes au tournant du xxe siècle75 montre la dette de ce prétendu « fondateur » du droit des gens à l’égard de Gentili ou des scolastiques espagnols. De fait, le résultat auquel aboutit le principe de la liberté des mers, après 1713, est très différent de l’image qu’en donne Grotius en 1605. Son opuscule dut sa célébrité, par contre-coup, au Mare clausum de Selden, ouvrage écrit en 1618 et loué par la plupart des Anglais de l’époque, par les Stuart comme par Cromwell, qui s’intéressaient principalement aux narrow seas (Manche, mer du Nord, golfe de Gascogne) et qui étaient loin d’envisager l’île comme la métropole d’un empire maritime mondial. Le premier auteur qui ait remarqué la contradiction entre ces perspectives traditionnelles et l’évolution vers une « souveraineté des océans » exercée au nom de la liberté des mers fut Philip Meadows : ses Observations concerning the Dominion and Sovereignty of the Seas, parues en 1689, révèlent la nouvelle conception qui s’imposa après le traité d’Utrecht. Pufendorff, dès 1672, avait distingué les grands océans des mers intérieures auxquelles se référait le droit civil d’inspiration romaniste d’alors, qui considérait encore la mer comme une res communis. Le Néerlandais Bynkershoeck, en 1703, fit prévaloir à propos de la souveraineté territoriale de l’État riverain la doctrine ubi finitur armorum vis qui rapprochait en quelque sorte Grotius et Selen : la haute mer n’est à personne, la mer proche est à l’État côtier, la limite est celle de la portée des canons ; il en restait à une perception orientée de la terre vers la mer, c’est-à-dire qu’au contraire des Anglais, il n’envisageait pas de fixer l’ordre du monde à partir et du point de vue de la mer. Enfin, Galiani, en 1782, établit définitivement la règle des trois milles marins. Ce chiffre a marqué la conscience collective car, pour les défenseurs de la liberté des mers, du libre commerce et de la libre belligérance maritime, il pose le principe de la distinction d’un ordre terrestre et d’un ordre maritime – battue en brèche par l’évolution technologique. La conservation de la zone des trois milles est « la bouée de secours positiviste » d’une puissance maritime anglo-saxonne qui n’admet pas que soit remis en cause le principe spatial de son ordre mondial76.

Le triomphe du principe de la liberté des mers fut le résultat de la décision anglaise en faveur des océans, décision qui transforma la nature même de l’île d’Angleterre. Arguer du caractère insulaire du peuple anglais ne signifie en soi pas grand-chose : l’Angleterre était déjà une île à l’époque de César, de Guillaume le Conquérant ou de Jeanne d’Arc et, jusqu’aux xvie-xviie siècles, la conscience « insulaire » demeurait profondément « terrienne », comme l’illustrent les sceaux anglais du moyen âge, semblables à ceux des pays du continent et ne montrant aucun attribut relatif à la mer. L’île, considérée comme un territoire abrité par la mer comme une citadelle par ses douves, était pensée du point de vue de la terre, et le sentiment insulaire se rattachait d’une façon absolue au sol et à la territorialité. La « révolution fondamentale de l’essence politico-historique de l’île »77, c’est que désormais la terre serait vue depuis la mer – et non plus l’inverse -, et qu’une « Meeresbild » (« mentalité maritime ») se substituerait à l’ »Erdbild » (« mentalité terrienne »). Cette façon de concevoir le monde du point de vue du grand large montre qu’une virtualité géographique s’est muée en réalité politique, laquelle s’est imposée au droit des gens européen, et que l’Angleterre est devenue une partie de l’océan, un authentique « Léviathan » – non pas au sens de Hobbes, mais au vrai sens mythologique de l’animal géant symbole de l’élément marin. La pensée des peuples du continent européen cherche à trouver l’ordre de la mer à partir de la terre : « Nous sommes des gens de la terre, (¼ ) nous ne pouvons (¼ ) pas comprendre ce que cela signifie : la mer libre » 78. Mais l’homme peut choisir le grand large pour cadre de son existence, et essayer de dominer la terre et d’ordonner le monde à partir de la mer. Exemple extrême de cette Meeresbild, qui donne un véritable aperçu de « mythologie maritime » : les mots de Burke sur l’Espagne, « baleine échouée sur les côtes européennes » ; de ce point de vue déterminé par la mer, c’est d’un « globe maritime » qu’il faudrait parler, et non plus d’un « globe terrestre » 79. Erdbild contre Meeresbild, telle est donc « l’opposition fondamentale », selon Carl Schmitt, d’où découlent deux conceptions antinomiques des choses. Que l’ordre de la terre soit fixé à partir du grand large, voilà « ce qu’un peuple maritime souverain entend véritablement par liberté des mers » 80.

À la liberté des mers s’oppose la souveraineté de l’État : c’est également au xvie siècle, à l’époque où commence la lutte pour établir un nouveau nomos du globe, qu’apparaît la notion d’État, conception « territoriale » du statut politique et de l’ordre public liée à l’histoire européenne du xvie au xxe siècles – le jus publicum europæum étant un droit spécifiquement interétatique81.

L’État souverain fixe les nouvelles conceptions de l’ordre dans l’espace – avec la notion typique de la frontière linéaire82 -, d’abord sur le continent européen – en disloquant le Saint Empire – puis dans le monde entier – l’État se transformant de concept historique en notion générale appliquée à toutes les unités politiques et à toutes les époques. Cet État, ancré dans une représentation spatiale spécifique, est une réalité propre à la terre et au sol, puisqu’il est essentiellement « souveraineté territoriale »83 ; cette réalité ne concerne pas l’autre partie de l’espace planétaire, beaucoup plus vaste, qu’est la haute mer. C’est de ce côté qu’apparut l’antithèse de la conception étatique de l’espace, fermée et délimitée : la mer est libre, c’est-à-dire libre d’État, libre pour le commerce comme pour la guerre. Tandis que l’ordre continental implique la subdivision en territoires étatiques, la mer, elle, ignorant divisions et appropriations, ne connaît pas de souveraineté et n’appartient à personne – « en réalité, elle n’appartient qu’à un seul pays : l’Angleterre » 84.

C) Avec l’analyse du concept nomos – en tant qu’ordre spatial dont l’acte inaugural suppose une appropriation et une répartition territoriales d’envergure85 -, Carl Schmitt a ouvert la possibilité de comprendre l’événement fondamental de l’histoire du droit des gens européen, après la fin de la Respublica christiana 86 : la conquête de l’orbis terrarum, processus qui posa le problème jusqu’alors inconnu de l’organisation de l’espace de l’ensemble de la Terre par le droit international et qui détermina pendant quatre siècles la structure du droit des gens européen.

Le nomos de la Terre du jus publicum europæum, du xviie au xixe siècles, est à la fois européocentrique et global. Il repose sur une double distinction et un double équilibre : distinction entre la terre et la mer, entre l’Europe et le reste du monde ; équilibre entre la terre et la mer, entre les États du continent européen.

Le principe fondamental et spécifique du nouveau droit des gens, c’est la séparation entre l’espace de la terre ferme et l’espace de la mer libre, qui possèdent chacun leurs propres concepts de guerre et d’ennemi, distinction qui a été, en même temps que s’imposait pour la première fois un nomos de la Terre entière (incluant les océans), le fondement universel du droit international. C’est l’Angleterre, maîtresse des mers, qui fut à la fois le maillon des deux organisations terrestre et maritime de l’espace global, et la garante de l’équilibre des États sur le continent européen, d’où la situation exceptionnelle de l’île au sein du jus publicum europæum. Pivot de l’espace océanique libre et de l’ordre global européocentré, l’Angleterre fut un pays of Europe, not in Europe – Carl Schmitt reprend, en 1950, ses analyses de 1941-1942 sur le principe de la liberté des mers et le tournant de la Grande-Bretagne vers une existence maritime. La distinction terre/mer permit l’équilibre continental des puissances européennes – dont Londres était l’arbitre – mais favorisa la suprématie océanique anglaise : ce qui facilite l’équilibre sur terre, à savoir les souverainetés et les frontières, étant absent sur mer, espace spécifique qui favorise le libre jeu des forces, il n’y a par conséquent pas de limite à l’ouverture du champ maritime de la guerre, tend à se conclure dans le sens de l’hégémonie ou du monopole.

Si la mer est libre, la terre, par contre, est divisée en différents statuts territoriaux. L’ordre du jus publicum europæum reposait sur la distinction entre l’espace des États européens et l’espace – ouvert à la conquête européenne – des peuples non-européens et non-chrétiens, et sur la différence entre la guerre européenne – la guerre terrestre interétatique limitée entre belligérants égaux en droits – et la guerre coloniale. À la fin du xixe siècle, au moment de l’apogée de la domination de l’Europe, cinq statuts du sol de la terre ferme se détachent : le territoire étatique (européen), le pays exotique avec extraterritorialité des Européens, le protectorat, la colonie, la terre librement occupable. La colonie constitue une institution essentielle de l’ancien droit international : chaque puissance européenne a son espace d’expansion outre-mer, l’exclusion du partage colonial marquant une sorte de disqualification87. En Europe même, l’ordre spatial et politique repose sur l’équilibre des États, équilibre qui était lui-même le fondement spatial et politique de la limitation de la guerre, laquelle ne devait pas aboutir à une rupture de la balance of power ; celle-ci était garantie par le concert des grandes puissances, dont l’Angleterre, exerçant en corps leur droit de statuer sur les situations internationales critiques (changements politiques ou territoriaux) et de réviser les traités88.

D) De Waterloo à la Première Guerre mondiale, l’hégémonie incontestée de la Grande-Bretagne traversa tout le xixe siècle. Mais l’évolution des techniques et des armements a fini par détruire les conditions qui avaient permis la conquête et la domination britanniques des mers – comme l’écrit Carl Schmitt en termes mythiques : le « Léviathan », jusqu’alors « poisson », devint « machine », et la machine s’intercala entre l’élément marin et l’existence humaine, remplaçant la « lutte impitoyable contre (cet) élément » par « l’assurance d’un trafic maritime moderne et technicisé » 89. L’apparition du cuirassé, de l’avion, du sous-marin et du porte-avions transforma de fond en comble le rapport de l’homme à l’océan, cependant que l’aéronautique, bouleversant la guerre et le droit de la guerre, marquait la conquête d’une troisième dimension englobant la terre et la mer, rendant caducs l’ancienne distinction – base du lien entre suprématie maritime et suprématie mondiale – et donc l’ancien nomos du globe.

La vraie modernité du xxe siècle, selon le juriste, c’est qu’il connaît une « révolution spatiale » analogue à celle que connut le xvie : les mutations technologiques – les nouvelles techniques d’armements, de transports et de communications faisant triompher de nouvelles conceptions, échelles et dimensions spatio-temporelles, et partant de nouvelles configurations de l’ordre et du droit et de nouvelles possibilités de domination humaine – et les événements politico-militaires – les redistributions politiques et territoriales consécutives aux guerres mondiales, aux révolutions puis à la décolonisation – signalent l’avènement d’un nouveau nomos de la Terre. En 1941-1942, l’Allemagne, pense Carl Schmitt, porte cette « nouvelle révolution de l’espace » et doit imposer, à la place de l’ancien ordre et des anciennes valeurs, « un ordre nouveau (¼ ) qui (¼ ) dépasse l’opposition ancienne entre la terre et la mer »90. Après la guerre, dans un autre contexte, il maintient son analyse sur la caducité de l’ancien nomos et l’émergence d’un nouveau : l’industrialisation a bouleversé la relation de l’homme au monde ; plus particulièrement, la domination « englobante » de l’espace aérien -la terre et la mer « subissent désormais la loi de l’air et du feu », l’air et le feu étant les nouveaux éléments de l’activité humaine91 – a radicalement modifié l’ordonnancement du droit des gens et du pouvoir politique92 ; le conflit Est/Ouest, enfin, a imposé un nouvel ordre planétaire93.

E) Carl Schmitt introduit la dialectique terre/mer dans la guerre froide94, guerre froide qu’il inscrit – avec la décolonisation, la conquête du cosmos et l’industrie des pays en voie de développement – dans la problématique du nomos du globe. En 1955, écrit-il, le monde « se scinde en deux moitiés : l’une orientale, l’autre occidentale, (tel est) le partage actuel de la Terre » 95 ; en 1962, il révisera son propos : l’essentiel n’est pas la division Est/Ouest, mais la division Nord/Sud96.

L’Est et l’Ouest sont des points cardinaux indéfinis spatialement, car si la Terre a un pôle nord et un pôle sud, elle n’a pas de pôle est ni de pôle ouest. Derrière cette opposition géographique, se dessine une opposition élémentaire, celle entre la terre (l’Est) et la mer (l’Ouest) – l’antagonisme entre l’Allemagne et l’Angleterre a fait place à l’antagonisme entre l’URSS et les États-Unis.

De quel côté se trouve le juriste cette fois, du côté de la terre ou de la mer ? Prend-il la même position que Goethe en 1812 ? Ce dernier, dit-il, était favorable à Napoléon, il était pour la terre et contre la mer, et il espérait que l’Angleterre serait vaincue par la France. Carl Schmitt, qui considère dans les années 1950 que l’Europe et, en son centre, l’Allemagne sont prises dans un « étau » entre l’Est et l’Ouest97, serait-il plus anti-américain qu’anti-soviétique ? Dans la Theorie des Partisanen, il confirmera l’orientation anticommuniste de sa pensée98. Au contraire du conflit soviéto-américain, les guerres de la Grande-Bretagne contre la France napoléonienne n’obéissaient pas au schéma de la double opposition terre/mer et Est/Ouest : les États-Unis, à l’époque, étaient les alliés de Paris et les adversaires de Londres, et l’Occident s’identifiait au continent et non pas au grand large.

En certains moments de tension extrême, observe le juriste en 1955, l’hostilité entre les peuples devient opposition des éléments. En 1959, soucieux d’éviter toute équivoque, il précise son propos : le clivage planétaire Est/Ouest ne se réduit pas à une opposition élémentaire de la terre et de la mer, car, en tant que nature, les éléments ne sont capables d’aucune tension historique dans le sens d’une hostilité politique (ce n’est pas la nature, mais quelque chose de spécifique à l’homme, de plus que « naturel », qui provoque la tension politique) ; lorsque les conflits atteignent une certaine intensité, les hommes se livrent des guerres continentales et maritimes de part et d’autre, chaque puissance étant forcée de suivre l’adversaire dans l’autre élément. En 1941-1942, désirant systématiser l’antagonisme entre l’Angleterre et l’Allemagne, Carl Schmitt ne retenait de l’œuvre de l’amiral Castex que la formule : « la mer contre la terre » ; en 1959, c’est la dialectique castexienne de la terre et de la mer qu’il souligne, avec l’importance qu’elle accorde aux moyens amphibies et aériens99.

La guerre froide entre l’Union soviétique et les États-Unis pose de manière cruciale la question d’un nouveau nomos de la Terre, lequel pourrait prendre trois formes, selon le juriste allemand : 1) celle de l’unité du monde, 2) celle d’une hégémonie maritime et aérienne américaine, 3) celle d’un équilibre des grands espaces.

1) Du point de vue de la « pensée technique » propre au libéralisme comme au marxisme, le dualisme Est/Ouest n’est qu’un stade transitoire vers l’unité du genre humain ; le vainqueur du conflit pour un nouveau nomos deviendrait le maître du monde ; il « prendrait, partagerait et exploiterait » (Nehmen, Teilen, Weiden) selon ses plans et ses idées la planète entière, terre, mer, air. Mais la technique moderne ne pouvant surmonter la nature humaine, c’est-à-dire l’inéluctabilité de l’hostilité100, cette première possibilité s’avère utopique, d’autant plus que le monde n’est et ne sera pas complètement inclus dans la (« fausse ») alternative Est/Ouest et qu’il existera toujours des tierces puissances ou « troisièmes facteurs ».

2) Les disciples de Mahan envisagent de maintenir la structure de l’ancien nomos en l’adaptant aux conditions modernes : la domination maritime de la Grande-Bretagne serait transférée aux États-Unis – « la plus grande île » -, qui deviendraient le nouvel arbitre mondial en conjuguant suprématie navale et aérienne (projet qui avait motivé, on l’a vu, l’entrée en guerre de Washington contre l’Axe).

3) Une « troisième voie » s’offre, qui est celle de Carl Schmitt (dès 1939) : un équilibre pluriel de grands espaces ordonnés et autonomes qui réaliseraient entre eux un nouvel ordre planétaire et un nouveau droit des gens101

 

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Notes:

 

1 Sur la biographie et, surtout, l’œuvre de cet auteur, cf. ma thèse de doctorat en droit public et analyse politique, La pensée de Carl Schmitt (1888-1985), en cinq parties : Biographie politique et intellectuelle, Philosophie du droit, Droit constitutionnel, Théorie de l’État et science politique, Droit international.

2 Cf. « Totaler Feind, totaler Krieg, totaler Staat » (1937), « Der Begriff der Piraterie » (1937), in Positionen und Begriffe [PuB] im Kampf mit Weimar, Genf, Versailles, 1923-1939, Hambourg, Hanseatische Verlagsanstalt, 1940 (recueil de 36 textes), pp. 235-239 et 240-243 ; « Il Leviatano nella dottrina dello Stato di Thomas Hobbes¼ « , trad. de Der Leviathan in der Staatslehre des Thomas Hobbes¼ (1938), in Scritti su Thomas Hobbes, Milan, Giuffré, 1986, préf. C. Galli, recueil et trad. italienne des cinq textes de Carl Schmitt sur Hobbes parus entre 1937 et 1965, pp. 61-143 ; Völkerrechtliche Grossraumordnung¼ , Berlin-Vienne-Leipzig, Deutscher Verlag, 1939-1942 ; « La Mer contre la Terre », trad. de « Das Meer gegen das Land » (1941), « Souveraineté de l’État et liberté des mers », trad. de « Staatliche Souveränität und freies Meer » (1941), « Accélérateurs involontaires, ou la problématique de l’hémisphère occidental », trad. de « Beschleuniger wider Willen oder : Problematik der westlichen Hemisphäre » (1942), « La formation de l’esprit français par les légistes », trad. de « Die Formung des französichen Geistes durch den Legisten » (1942), in Du politique. « Légalité et légitimité » et autres essais, Puiseaux, Pardès, 1990, préf. A. de Benoîst (recueil de 15 textes de 1919 à 1952), pp. 137-142, 143-168, 169-176, 177-210 ; Terre et Mer. Un point de vue sur l’histoire mondiale, Paris, Labyrinthe, 1985, préf. et postf. de J. Freund, trad. de Land und Meer. Eine weltgeschichte Betrachtung (1942) ; « Die letzte globale Linie », in Egmont Zechlin (hrsg) : Völker und Meere. Aufsätze und Vorträge, Wiesbaden, O. Harrassowitz, 1944, pp. 342-349.

3 Cf. Völkerrechtliche Grossraumordnung¼ , op. cit. ; Terre et Mer¼ , op. cit. ; El nomos de la tierra en el derecho de gentes del jus publicum europæum, Madrid, Centro de Estudios Constitucionales, 1979, trad. espagnole de Der Nomos der Erde im Völkerrecht des Jus Publicum Europæum (1950) ; « Le nouveau ‘nomos’ de la Terre », Krisis, n° 10-11, 1992, pp. 165-169, trad. de « Der neue Nomos der Erde » (1955) ; « Die geschichtliche Struktur des heutigen Weltgegensatzes von Ost und West. Bemerkungen zu Ernst Jüngers Schrift ‘Der Gordische Konten’ », in Armin Mohler (hrsg) : Freundschaftliche Begegnungen. Festschrift für Ernst Jünger zum 60. Geburstag, Francfort, V. Klostermann, 1955, pp. 135-167 ; Hamlet ou Hécube¼ , Paris, L’Arche, 1992, trad. de Hamlet oder Hekuba¼ , Dusseldorf-Cologne, E. Diederichs, 1956 ; « Die planetarische Spannung zwischen Ost und West und der Gegensatz von Land und Meer », in Piet Tommissen (éd.), Schmittiana III, Bruxelles, 1991, pp. 19-44, trad. allemande de « La tension planetaria entre Oriente y Occidente y la oposicion entre tierra y mar » (1959).

4 Sur la question de la judéophobie ou de l’antisémitisme du juriste allemand, thème allusif et disséminé dans l’ensemble de l’œuvre, cf. notamment les conversations que Nicolas Sombart rapporte dans sa Chronique d’une jeunesse berlinoise, Paris, Quai Voltaire, 1992, « Promenades avec Carl Schmitt », pp. 303-336 ; Raphaël Gross, « Carl Schmitts ‘Nomos’ und die ‘Juden’ », Merkur, mai 1993, pp. 410-420.

5 Sicherheitsdienst des RFSS SD Hauptamt (1936), Archives fédérales de Coblence, R58/550.

6 Cf. sous Weimar, les textes consacrés à la Rhénanie : « Die Rheinlande als Objekt internationaler Politik » (1925), « Der status quo und der Friede » (1925), « Völkerrechtliche Probleme im Rheingebiet » (1928), in PuB, op. cit., pp. 26-33, 33-42 et 97-128, « Die politische Lage der entmilitarisierten Rheinlande », Abendland, V, 1929, pp. 307-311 ; ceux consacrés à la Société des Nations : Die Kernfrage des Völkerbundes, Berlin, F. Dümmler, 1926, « La Société des Nations et l’Europe », trad. de « Der Völkerbund und Europa » (1928), in Du politique¼ , op. cit., pp. 19-29 ; ou ceux consacrés à l’impérialisme américain : « Les formes de l’impérialisme en droit international moderne », trad. de « Völkerrechtliche Formen des modernen Imperialismus » (1932), in Du politique¼ , op. cit., pp. 81-100 ; puis, de 1933 à 1936, « Gleichberechtigung und Völkerrecht », Völkischer Beobachter, 21 juillet 1934, p. 1 ; Nationalsozialismus und Völkerrecht, Berlin, Junker u. Dünnhaupt, 1934 ; « Sowjet-Union und Genfer Völkerbund », Völkerbund und Völkerrecht, août 1934, pp. 263-268 ; « Ueber die innere Logik der Allgemeinpakte auf Gegenseitigkeit » (1935), « Die siebente Wandlung der Genfer Völkerbundes. Eine völkerrechtliche Folge der Vernichtung Abessiniens » (1936), in PuB, op. cit., pp. 204-209 et 210-213 ; « Sprengung der Locarno-Gemeinschaft durch Einschaltung der Sowjets », Deutsche Juristen-Zeitung, XLI, 6, 15 mars 1936, pp. 337-341 ; « Die nationalsozialistische Gesetzgebung und der Vorbehalt des ‘ordre public’ im internationalen Privatrecht », Zeitschrift der Akademie für Deutsches Recht, III, 4, 1936, pp. 204-211, textes dans lesquels le juriste-militant du IIIe Reich mêle combat pour « l’égalité des droits » – thème central de la diplomatie et de la doctrine allemandes dans une période dominée par la question de la restauration de la souveraineté militaire du Reich -, critique de l’École de Vienne (Kelsen, Verdross), de la SDN et du concept de sécurité collective, et invocation de la « communauté européenne » dont l’Allemagne nationale-socialiste fait partie au contraire de la Russie soviétique.

7 Cf. Die Wendung zum diskriminierenden Kriegsbegriff, Berlin, Duncker u. Humblot, 1988 (1938) ; « Das neue Vae Neutris ! » (1938), « Völkerrechtliche Neutralität und völkische Totalität » (1938), in PuB, op. cit., pp. 251-254 et 255-260 ; « Neutralité et neutralisations¼ « , trad. de « Neutralität und Neutralisierungen¼  » (1939), in Du politique¼ , op. cit., pp. 101-126.

8 Cf. les éd. successives de Völkerrechtliche Grossraumordnung¼ , op. cit., qui intègrent un certain nombre de textes.

9 Cf. les textes cités dans la note 2.

10 Cf. Die Kernfrage des Völkerbundes, op. cit. ; Nationalsozialismus und Völkerrecht, op. cit. ; « Sowjet-Union und Genfer Völkerbund », art. cit. ; « Sprengung der Locarno-Gemeinschaft durch Einschaltung der Sowjets », art. cit. ; « Die nationalsozialistische Gesetzgebung und der Vorbehalt des ‘ordre public’ im internationalen Privatrecht », art. cit. ; mais aussi les textes de théorie du droit, de droit constitutionnel ou de science politique dans lesquels apparaît l’orientation contre-révolutionnaire et antimarxiste de la pensée schmittienne, notamment Théologie politique, Paris, Gallimard NRF, 1988, préf. J.L. Schlegel, trad. de Politischer Theologie. Vier Kapitel zur Lehre von der Souveränität (1922, 1934) et de Politische Theologie II. Die Legende von der Erledigung jeder Politischen Theologie (1969) ; Cattolicesimo romano e forma politica, Milan, Giuffré, 1986, préf. C. Galli, trad. italienne de Römischer Katholizismus und politische Form (1923) ; « Donoso Cortes in Berlin, 1849 » (1927), « Der unbekannte Donoso Cortes » (1929), in PuB, op. cit., pp. 75-85 et 115-120 ; Hugo Preuss. Sein Staatsbegriff und seine Stellung in der deutschen Staatslehre, Tübingen, J.C.B. Mohr, 1930 ; Legalität und Legitimität, Berlin, Duncker u. Humblot, 1988 (1932) ; « Ein Jahr deutsche Politik. Rückblick vom 20. juli 1932. Von Papen über Schleicher zum ersten deutschen Volkskanzler Adolf Hitler », Westdeutscher Beobachter, 9, 176, 23 juillet 1933, p. 1.

11 Cf. Théorie du partisan, publié avec La notion de politique (et quatre autres textes de 1929, 1931, 1938, 1950), Paris, Calmann-Lévy, 1972, préf. J. Freund, pp. 281-285, trad. respective de Theorie des Partisanen (1963) et de la version de 1932 rééd. en 1963 de Der Begriff des Politischen (d’autres versions sont parues en 1927, 1928 et 1933).

12 Théorie du partisan, op. cit., p. 285.

13 Sur l’antithèse du « soldat » et du « bourgeois », cf. Staatsgefüge und Zusammenbruch des Zweiten Reiches. Der Sieg des Bürgers über den Soldaten, Hambourg, Hanseatische Verlagsanstalt, 1934.

14 D’après le juriste allemand, il y a deux interprétations du Léviathan : l’allégorie chrétienne des Pères de l’Église et le mythe hébraïque des rabbins. La première dépeint un monstre marin ferré par Dieu, grâce à « l’appât » du Christ en croix ; la Bête a été domptée grâce au martyre du Fils : trompée par l’apparence humaine de Jésus, elle a cru pouvoir engloutir l’homme-Dieu, ce qui a permis de la capturer. Le mythe judaïque est tout différent : l’Ancien Testament met aux prises Léviathan et Béhémoth, symboles des puissances païennes (maritimes ou continentales) hostiles aux Juifs, et la Kabbale (notamment Abravanel) complète ce tableau en affirmant que les deux créatures s’entretuent, cependant que les Israélites assistent au combat puis consomment la chair des deux protagonistes (« Il Leviatano¼ « , in op. cit., pp. 65-72 ; « La Mer contre la Terre », art. cit., p. 137 ; Terre et Mer¼ , op. cit., pp. 23-24). L’idée à laquelle Carl Schmitt fait allusion, entre 1938 et 1942, est transparente : les Juifs tirent les ficelles du conflit entre l’Angleterre et l’Allemagne.

15 Hamlet ou Hécube¼ , op. cit., p. 108.

16 Cf. les textes cités dans les notes 2 et 3.

17 Selon l’expression d’Olivier Beaud, préf. à Théorie de la Constitution, Paris, PUF, 1993, p. 108, trad. de Verfassungslehre (1928).

18 Sur ce point, cf. principalement La notion de politique, op. cit., et les différentes versions de Der Begriff des Politischen ; « Die Ära der integralen Politik », in Schmittiana III, op. cit., pp. 11-16, trad. allemande de « L’era della politica integrale » (1936) ; « Totaler Feind, totaler Krieg, totaler Staat », art. cit. ; « Du rapport entre les concepts de guerre et d’ennemi », corollaire II à La notion de politique, op. cit., pp. 165-176, trad. de « Ueber das Verhältnis der Begriffe Krieg und Feind » (1938) ; Théorie du partisan, op. cit.

19 « Souveraineté de l’État et liberté des mers », art. cit., p. 151.

20 Cf. « La formation de l’esprit français par les légistes », art. cit., pp. 204 et 207 (initialement publié dans la revue Deutschland-Frankreich), ainsi que les deux conférences prononcées à l’Institut allemand de Paris : « La Mer contre la Terre », op. cit., « Souveraineté de l’État et liberté des mers », op. cit. (initialement parus, l’un dans les Cahiers franco-allemands, l’autre dans Quelques aspects du droit allemand, chez F. Sorlot).

21 L’accès à la correspondance et aux archives de Carl Schmitt à Dusseldorf permettrait sans doute d’apporter des éléments de réponse plus précis et plus sûrs.

22 Théorie du partisan, op. cit., p. 300.

23 Sur ce droit, cf. Raoul Genet, Précis de droit maritime pour le temps de guerre, Paris, E. Muller, 1939, 2 vol.

24 Sur la problématique du bellum justum, cf. La notion de politique, op. cit. ; Die Wendung zum diskriminierenden Kriegsbegriff, op. cit. ; « Neutralité et neutralisations¼ « , art. cit. ; El nomos de la tierra¼ , op. cit. ; Théorie du partisan, op. cit.

25 « Souveraineté de l’État et liberté des mers », op. cit., p. 150.

26 « La Mer contre la Terre », op. cit., p. 140.

27 Cf. Prussianité et socialisme, Paris, Acte Sud, 1986, pp. 53-59.

28 « Souveraineté de l’État et liberté des mers », op. cit., p. 164.

29 Cf. « Totaler Feind, totaler Krieg, totaler Staat », op. cit., pp. 235-237 ; « La Mer contre la Terre », op. cit., pp. 137-141 ; « Souveraineté de l’État et liberté des mers », op. cit., pp. 143-168.

30 Cf. La géographie politique. Les concepts fondamentaux, Paris, Fayard, 1987, recueil de textes choisis par F. Ewald, préf. M. Korinmann, pp. 38-45, 173-187 ; Michel Korinmann : Quand l’Allemagne pensait le monde. Grandeur et décadence d’une géopolitique, Paris, Fayard, 1990, pp. 63-84.

31 Sur les différentes interprétations schmittiennes de la doctrine Monroe, cf. Die Kernfrage des Völkerbundes, op. cit., pp. 72-74 ; « Les formes de l’impérialisme en droit international moderne », art. cit., pp. 82-84 ; « Grand espace contre universalisme », in Du politique¼ , op. cit., pp. 127-136, trad. de « Grossraum gegen Universalismus » (1939), intégré dans Völkerrechtliche Grossraumordnung¼ , op. cit.

32 F. Ratzel, op. cit., p. 77.

33 « Accélérateurs involontaires, ou la problématique de l’hémisphère occidental », art. cit., p. 171.

34 « Souveraineté de l’État et liberté des mers », op. cit., p. 168.

35 Cf. « Grand espace contre universalisme », art. cit., pp. 127-136 ; Völkerrechtliche Grossraumordnung¼ , op. cit., pp. 5-30, 50-67 ; Jean-Louis Feuerbach, « La théorie du Grossraum chez Carl Schmitt », in Helmuth Quaritsch (hrsg), Complexio oppositorum. Über Carl Schmitt, Berlin, Duncker u. Humblot, 1988, pp. 401-418.

36 Précis de droit constitutionnel, Paris, Sirey, 1929 (1923), pp. 222-232.

37 « Souveraineté de l’État et liberté des mers », op. cit., p. 161.

38 Ibid., p. 165.

39 Sur la dénonciation schmittienne des « pouvoirs indirects », cf. principalement « Il Leviatano¼ « , op. cit. ; « Führung und Hegemonie », Schmollers Jahrbuch, LXIII, 5, 1939, pp. 513-520 ; « Völkerrechtliche Neutralität und völkische Totalität », art. cit. ; « Neutralité et neutralisations¼ « , op. cit. ; « Entretien sur le pouvoir », Commentaire, n° 32, 1985-1986, pp. 1113-1120, trad. partielle de Gespräch über die Macht und den Zugang zum Machthaber (1954).

40 « La Mer contre la Terre », op. cit., p. 140.

41 Cf. « Totaler Feind, totaler Krieg, totaler Staat », op. cit., pp. 238-239 ; « Die zwei grossen ‘Dualismen’ des heutigen Rechtssystems¼ « , in PuB, op. cit., pp. 261-270 ; « La Mer contre la Terre », op. cit., pp. 137-141 ; « Souveraineté de l’État et liberté des mers », op. cit., pp. 143-168.

42 « Accélérateurs involontaires¼ « , op. cit., p. 171.

43 Deux raisons ont poussé Hitler à déclarer la guerre, conformément aux engagements du Pacte tripartite : primo, l’insistance de la Kriegsmarine à déclencher une guerre maritime vigoureuse contre les Anglo-Américains, en liaison avec le Japon ; secundo, l’hostilité réelle de l’Amérique de Roosevelt -passée de la non-belligérance partiale en faveur de la France et de la Grande-Bretagne à la « guerre non déclarée » contre l’Allemagne, au fil de l’évolution d’une trompeuse législation sur la neutralité, de 1935 à 1941 – et la révélation, à l’initiative du groupe isolationniste au Sénat, du Victory Program, qui montre que les États-Unis se préparent à une guerre totale contre l’Axe (Philippe Masson, Histoire de l’armée allemande 1939-1945, Paris, Perrin, 1994, pp. 189-190).

44 « Accélérateurs involontaires¼ « , op. cit., p. 171.

45 Ibid.

46 Ibid.

47 Ibid., p. 174.

48 Ibid. Sur la notion de Kat-echon ou catéchonte, tirée de la Deuxième Épître aux Thessaloniciens de Saint Paul dans le Nouveau Testament (2,6), cf. « Drei Möglichkeiten eines christlichen Geschichtsbildes », Universitas, V, 8, 1950, pp. 927-931 (paru sous le titre : « Drei stufen historischer Sinngebung »), « L’unité du monde » I et II, trad. de « La unidad del mundo » (1951) et de « Die Einheit der Welt » (1952), in Du politique¼ , op. cit., pp. 225-236 et 237-249.

49 « Accélérateurs involontaires¼ « , op. cit., p. 172.

50 Terre et Mer¼ , op. cit., p. 89.

51 Cf. « Les formes de l’impérialisme en droit international moderne », op. cit., pp. 81-100 ; « Grand espace contre universalisme », op. cit., pp. 127-136 ; « Accélérateurs involontaires¼ « , op. cit., pp. 169-175 ; Terre et Mer¼ , op. cit., pp. 84-86. Après la défaite, les choses s’inverseront : c’est l’Allemagne qui sera considérée comme un Kat-echon, et c’est Hitler qui apparaîtra comme le plus grand « accélérateur involontaire » de l’histoire.

52 Le juriste a pris l’option de « porter à leur point de parfait développement herméneutique pour l’intelligence de l’univers technique et industriel d’aujourd’hui les paragraphes 247 et 248 des Principes de la philosophie du droit de Hegel, qui en sont le germe dans l’histoire des idées », la réflexion marxiste ayant développé, quant à elle, les paragraphes 245 et 246 (Théorie du partisan, op. cit., pp. 290 et 317 ; cf. aussi El nomos de la tierra¼ , op. cit., p. 25).

53 L’analyse de Fernand Braudel s’accorde avec celle de Hegel ou de Carl Schmitt : le grand commerce maritime est l’impulsion fondamentale du capitalisme (cf. Civilisation matérielle, économie, capitalisme, xve-xviiie siècles, tome 3 : Le temps du monde, Paris, Armand Colin, 1979, pp. 302-303, 477-478 et 497-502).

54 « Souveraineté de l’État et liberté des mers », op. cit., p. 154.

55 El nomos de la tierra¼ , op. cit., pp. 49, 209-211.

56 Terre et Mer¼ , op. cit., p. 84.

57 Sur le « cauchemar », dixit Carl Schmitt, de « l’unité du monde », cf. les deux textes cités in Du politique¼ , op. cit., ainsi que Theodor Däublers ‘Nordlicht’¼ « , Berlin, Duncker u. Humblot, 1990 (1916), La notion de politique, op. cit. ; « Nehmen/Teilen/Weiden¼ « , in Ernst Forsthoff, Rechtsstaatlichkeit und Sozialstaatlichkeit. Aufsätze und Essays, Darmstadt, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 1968 (1953), pp. 95-113 ; « Le nouveau ‘nomos’ de la Terre », art. cit. ; « The Legal World Revolution », Telos, n° 72, pp. 73-89, trad. américaine de « Die legale Weltrevolution » (1978).

58 N. Sombart, op. cit., p. 311.

59 Cf. Staatsgefüge und Zusammenbruch des Zweiten Reiches¼ , op. cit., p. 15 ; « Totaler Feind, totaler Krieg, totaler Staat », op. cit., pp. 238-239 ; « Souveraineté de l’État et liberté des mers », op. cit., pp. 150-151 ; Terre et Mer¼ , op. cit., pp. 81-84 ; El nomos de la tierra¼ , op. cit., pp. 49 et 209-211 ; « Drei Möglichkeiten eines christlichen Geschichtbildes », art. cit., p. 927 ; N. Sombart, op. cit., pp. 311-333.

60 Préf. de 1963 à La notion de politique, op. cit., pp. 53-54.

61 C’est ainsi qu’il qualifie Tocqueville dans un texte inclus dans son volume autobiographique, Ex captivitate salus, Cologne, Greven, 1950, « Historiographie existentielle : Alexis de Tocqueville », trad. de « Existentielle Geschichtsschreibung : Alexis de Tocqueville » (1950), in Du politique¼ , op. cit., pp. 211-214.

62 Cf. « Interrogation of Carl Schmitt by Robert Kempner », Telos, n° 72, été 1987, Special Issue. Carl Schmitt : Enemy or Foe ?, New York, pp. 97-129.

63 Carl Schmitt est l’auteur, après 1945, d’une œuvre de « recueillement » mais aussi d’ »impénitence » (pour reprendre l’expression de Joseph Rovan à propos d’Ernst von Salomon, préf. à Le questionnaire, Paris, Gallimard NRF, 1982 (1951), p. IX).

64 Cf. principalement El nomos de la tierra¼ , op. cit. ; Théorie du partisan, op. cit.

65 Pp. 51-62 de la trad. française, op. cit.

66 Ibid., p. 52. Le savant en donne trois exemples : les conquêtes d’Alexandre le Grand, l’Empire romain du ier siècle après J.-C., les croisades médiévales.

67 Ibid., p. 66.

68 Cf. « La Mer contre la Terre », op. cit., pp. 137-141 ; « Souveraineté de l’État et liberté des mers », op. cit., pp. 143-168 ; Terre et Mer¼ , op. cit., pp. 51-67.

69 C’est un hymne « à la gloire de la baleine et de ses chasseurs » que lance Carl Schmitt, s’inspirant de Michelet et de Melville, au début de Terre et Mer¼ (op. cit., pp. 32-36).

70 Ibid., p. 69.

71 Cf. « Souveraineté de l’État et liberté des mers », op. cit. ; « La formation de l’esprit français par les légistes », op. cit. ; El nomos de la tierra¼ , op. cit.

72 « Souveraineté de l’État et liberté des mers », op. cit., p. 152.

73 Terre et Mer¼ , op. cit., pp. 50-51.

74 Cf. Les origines du droit international, Bruxelles-Paris, A. Castaigne/ Thorin & Fils, 1894, pp. 379-386.

75 Ce qu’on a appelé la « bataille [académique et patriotique] des fondateurs » du droit des gens (cf. Peter Haggenmacher, « La place de Francisco de Vitoria parmi les fondateurs du droit international », in Actualité de la pensée juridique de Francisco de Vitoria, Journées d’études organisées par le Centre Charles de Visscher pour le droit international, les 5-6 décembre 1986, Bruxelles, Bruylant, 1988, pp. 27-80).

76 El nomos de la tierra¼ , op. cit., pp. 216-218. La Convention sur le droit de la mer signée à Montego Bay le 10 décembre 1982 a étendu la souveraineté de l’État côtier à 12 milles marins, plus une zone économique exclusive (ZEE) de 188 milles au-delà de la limite extérieure, d’où le bouleversement des principes anciens (en témoigne l’abondante littérature juridique) et l’annexion par les États de vastes espaces marins (cf. Hérodote, n° 32, 1/1984, « Géopolitiques de la mer »).

77 Terre et Mer¼ , op. cit., p. 78.

78 In N. Sombart, op. cit., p. 312 ; « La Mer contre la Terre », op. cit., p. 138.

79 « La Mer contre la Terre », op. cit., p. 140 ; « Souveraineté de l’État et liberté des mers », op. cit., p. 162 ; Terre et Mer¼ , op. cit., p. 79.

80 « Souveraineté de l’État et liberté des mers », op. cit., p. 162.

81 Sur l’État et le caractère interétatique du droit des gens européen (qui n’exclut pas les institutions transnationales), cf. principalement Théorie de la Constitution, op. cit. ; « Éthique de l’État et État pluraliste », trad. de « Staatsethik und pluralistischer Staat » (1930), in Parlementarisme et démocratie, Paris, Seuil, 1988, préf. P. Pasquino (recueil de 6 textes de 1923 à 1931), pp. 129-150 ; Hugo Preuss¼ , op. cit. ; La notion de politique, op. cit. ; Scritti su Thomas Hobbes, op. cit. (en français, « L’État comme mécanisme chez Hobbes et Descartes », Les Temps modenes, 1991, pp. 1-14, trad. de « Der Staats als Mechanismus bei Hobbes und Descartes », 1937) ; « Souveraineté de l’État et liberté des mers », op. cit. ; « La formation de l’esprit français par les légistes », op. cit. ; El nomos de la tierra¼ , op. cit. ; Hamlet ou Hécube¼ , op. cit.

82 Cf. Michel Foucher, Fronts et frontières. Un tour du monde géopolitique, Paris, Fayard, 1988.

83 Cf. « Souveraineté de l’État et liberté des mers », op. cit., pp. 145-150 ; El nomos de la tierra¼ , op. cit., p. 150 ; O. Beaud : La puissance de l’État, Paris, PUF, 1994, pp. 121-125. Plus largement, Carl Schmitt, à l’encontre d’une pensée juridique étrangère à l’espace (celle de Kelsen ou de Scelle), entend montrer la relation fondamentale entre l’ordre (Ordnung) et le lieu (Ortung), entre le droit (Recht) et l’espace (Raum) ; cf. Völkerrechtliche Grossraumordnung¼ , op. cit. ; Terre et Mer¼ , op. cit. ; El nomos de la tierra¼ , op. cit. ; « Nehmen/ Teilen/Weiden¼ « , art. cit.

84 Terre et Mer¼ , op. cit., p. 74. Cf. « La mer contre la Terre », op. cit., pp. 137-141 ; « Souveraineté de l’État et liberté des mers », op. cit., pp. 143-168 ; Terre et Mer¼ , op. cit., pp. 17-80.

85 Terre et Mer¼ , op. cit., pp. 62-63.

86 Cf. El nomos de la tierra¼ , op. cit., pp. 33-47.

87 Pendant et après la Seconde Guerre mondiale, Carl Schmitt exprime le dépit allemand de ne pas avoir acquis et conservé (après 1919) un empire colonial (centre-africain) digne de ce nom (cf. Völkerrechtliche Grosssraumordnung¼ , op. cit., pp. 54-59 ; El nomos de la tierra¼ , op. cit., pp. 268-269).

88 Cf. El nomos de la tierra¼ , op. cit., pp. 24-25, 202-220 et 407-418 ; « Le nouveau ‘nomos’ de la Terre », op. cit., pp. 165-169.

89 Terre et Mer¼ , op. cit., p. 83.

90 « Souveraineté de l’État et liberté des mers », op. cit., p. 168.

91 Terre et Mer¼ , op. cit., p. 88 ; Raymond Aron : Paix et Guerre entre les nations, Paris, Calmann-Lévy, 1984 (1962), p. 214.

92 Sur la « dimension aérienne », cf. Die Wendung zum diskriminierenden Kriegsberiff, op. cit., p. 43 ; Terre et Mer¼ , op. cit., pp. 89-90 ; El nomos de la tierra¼ , op. cit., pp. 24-25 et 418-428 ; « Le nouveau ‘nomos’ de la Terre », op. cit., pp. 168-169 ; Théorie du partisan, op. cit., pp. 281-282.

93 Cf. Volkerrechtliche Grossraumordnung¼ , op. cit., pp. 59-67 ; « La Mer contre la Terre », op. cit., pp. 141-142 ; « Souveraineté de l’État et liberté des mers », op. cit., pp. 148 et 168 ; « La formation de l’esprit français par les légistes », op. cit., p. 210 ; Terre et Mer¼ , op. cit., pp. 80-90 ; El nomos de la tierra¼ , op. cit., pp. 210-220 ; « Le nouveau ‘nomos’ de la Terre », op. cit., pp. 165-169.

94 Sur la guerre froide, cf. « L’unité du monde » I et II, op. cit. ; « Nehmen/ Teilen/Weiden¼ « , op. cit. ; « Le nouveau ‘nomos’ de la Terre », op. cit. ; « Die planetarische Spannung zwischen Ost und West und der Gegensatz von Land und Meer », art. cit. ; « Die Ordnung der Welt nach dem Zweiten Weltkrieg », Schmittiana II, pp. 11-30, trad. allemande de « El orden del mundo despuès la Segunda Guerra mundial » (1962) ; Théorie du partisan, op. cit. ; « The Legal World Revolution », art. cit. Sur la correspondance entre l’antagonisme russo-américain et la confrontation puissance continentale/ puissance maritime, cf. Hervé Coutau-Bégarie, « Pour une analyse historique et géopolitique de la puissance maritime », Hérodote, n° 32, pp. 67-74.

95 « Le nouveau ‘nomos’ de la Terre », op. cit., p. 165.

96 « Die Ordnung der Welt nach dem Zweiten Weltkrieg », art. cit., pp. 12-27.

97 Pour parler comme Heidegger.

98 En essayant implicitement de réhabiliter l’armée allemande confrontée aux partisans russes.

99 « Die planetarische Spannung¼ « , op. cit., pp. 20-40. Sur Castex, cf. H. Coutau-Bégarie, art. cit., pp. 66-67 ; La puissance maritime. Castex et la stratégie navale, Paris, Fayard, 1985, « La dialectique castexienne de la terre et de la mer », pp. 219-248.

100 Sur ce thème, cf. principalement La notion de politique, op. cit., ainsi que Heinrich Meier, Carl Schmitt, Léo Strauss et la notion de politique. Un dialogue entre absents, Paris, Commentaire/Julliard, 1990.

101 Cf. « L’unité du monde » I et II, op. cit., pp. 225-236 et 237-249 ; « Le nouveau ‘nomos’ de la Terre », op. cit., pp. 165-169 ; « Die planetarische Spannung¼ « , op. cit., pp. 20-40 ; « Die Ordnung der Welt¼ « , op. cit., pp. 12-27.

 

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LA PENSÉE NAVALE ITALIENNE APRÈS 1945

Ezio Ferrante

 

La désastreuse issue de la guerre et les polémiques passionnées relatives à sa conduite politico-militaire qui s’ensuivirent, le changement radical dans les relations internationales et le profond bouleversement de la « volonté de puissance » nationale domine le contexte au sein duquel se meut la pensée navale italienne dans l’immédiat après-Seconde Guerre mondiale. Les vicissitudes dramatiques du conflit, avec la double défaite infligée par les ex-ennemis anglo-américains et les ex-alliés allemands, seront vécues pendant longtemps comme le syndrome de la « fin de l’identité militaro-nationale du système du pays lui-même », et entraîneront un désintérêt pour les problèmes militaires.

Les nouveaux scénarios de la stratégie

Dans un contexte que même la presse américaine de l’époque n’hésitait pas à décrire, avec autant de réalisme que de manque d’égards, comme « l’effondrement de l’Italie en tant que puissance mondiale », dans un monde qui ne semble plus être le leur, réapparaissent timidement en uniforme de la marine, les plus éminents représentants de la pensée navale des décennies précédentes que sont Romeo Bernotti, Oscar di Giamberardino et Giuseppe Fioravanzo ; ils sont des « revenants » à leur façon, comme aurait dit Victor Emmanuel III, car ils appartenaient respectivement aux classes 1877, 1881, 1891. Leurs œuvres critiques en matière de stratégie navale avaient eu, en leur temps, un large écho international1 et maintenant, dans leur analyse rénovée, ils se risquent à interpréter les nouvelles dimensions de la stratégie mondiale. Leur engagement critique s’oriente donc dans deux directions bien précises : d’une part, selon une approche historique approfondie, il tend à illustrer et vérifier les événements de la récente guerre navale italienne2, tandis que, d’autre part, il essaie de redéfinir progressivement la signification d’une stratégie navale. « Dans cet après-guerre sombre, confus et plein de lassitude », Giamberardino, dans Il prossimo conflitto mondiale3, émet l’opinion que « la riposte anglo-américaine prévisible à l’invasion de l’Occident par les Russes serait celle d’une formidable manœuvre stratégique en tenaille, navale et aérienne, depuis la Baltique jusqu’à la mer Noire, de façon à étrangler le colosse moscovite par une offensive aérienne dans la région de l’Oural, séparant ainsi l’Europe de l’Asie ». Du fait de la situation des puissances occidentales en possession de la maîtrise de la mer, l’opposition navale soviétique ne pourra s’exercer que dans des limites étroites, le long de ses côtes, en se bornant à n’utiliser que des sous-marins et des croiseurs corsaires sur les autres théâtres d’opération. En d’autres termes, « la guerre russo-anglo-américaine du point de vue stratégique se présente comme la lutte entre la terre et la mer dans l’immensité des steppes et l’immensité de la mer, (alors que) l’ours moscovite (avec sa première offensive terrestre qui lui aurait permis d’occuper l’Allemagne et l’Italie) ne pourrait que s’arrêter sur les côtes et attendre que la baleine anglo-américaine vienne vers lui avec ce que nous pouvons appeler aujourd’hui power projection ashore, (si bien que,) comme l’océan des mers est sous l’empire des navires et des avions, l’océan des terres pourrait être sous celui des énormes escadres de puissants appareils aériens en tant que masse principale d’attaque, (en vue d’acquérir la maîtrise de l’air) ».

Ce facile enthousiasme à la Douhet est rapidement refuté et tempéré par Giambenardino4 qui précise : « Toute conception particulière et indépendante de chacune des trois forces armées doit être considérée comme révolue et arbitraire (¼ ). La conception d’une guerre aérienne indépendante qui ne se ferait pas en étroite collaboration avec les manœuvres stratégiques de l’armée et de la marine » doit être écartée pour respecter le principe de concentration des efforts5.

Dans l’immédiat après-guerre, les penseurs navals italiens, dans le sillage de leurs « précédentes professions de foi », adoptent donc les principes théoriques de la guerre intégrale et, en conséquence, ceux de la géographie stratégique intégrale6 estimant erroné le caractère décisif de la guerre aérienne7.

À propos de la remise sur le tapis de cette brûlante question, Bernotti se montre plus en retrait que dans l’essai Questa crisi mondiale8 et réexamine le problème en partant de son fondement historique pour en analyser les futurs développements :

La supposition qui voudrait que l’aéronautique ait le pouvoir d’apporter toute seule la victoire était fondée sur l’interprétation unilatérale des résultats de la Seconde Guerre mondiale, attribuant au bombardement aérien l’importance d’un facteur décisif ; par conséquent, supposant a fortiori que cela serait censé être certain, même dans la guerre atomique. Il est sans doute vrai que, dans la Seconde Guerre mondiale, le bombardement stratégique fut l’un des éléments du succès, mais il serait très exagéré de le considérer comme l’unique facteur déterminant. (…) La Seconde Guerre mondiale fut totale et intégrale, menée intensément sur des fronts terrestres continentaux et d’outre-mer, comme aussi sur mer contre les lignes de communication. (…) La guerre du futur sera essentiellement comme celle du passé : une lutte entre les forces armées dans leurs multiples formes ; tout particulièrement, la stratégie de l’Occident dépendra de la liberté avec laquelle on utilisera les mers. L’hégémonie en Méditerranée aura plus que jamais une importance fondamentale pour la défense européenne. Il reste évidemment le recours aux armes nucléaires qui ne peuvent ni défendre, ni vaincre, seulement détruire. En fait, ce recours est la solution militaire absolue.

Mais la véritable importance de l’œuvre de Bernotti réside, au-delà de son approche générale, dans l’accent mis sur la politique italienne de défense au lendemain de la signature du Pacte Atlantique : « le point de vue national doit passer après le point de vue européen, à son tour subordonné au point de vue mondial, dans le cadre du Pacte Atlantique et de la Communauté européenne de Défense (CED)« 9. Les problèmes particuliers de défense des nations indépendantes doivent être considérés dans le contexte plus large de la situation générale politico-stratégique. À l’époque de la guerre froide, « guerre virtuelle avec un risque constant de dérapage vers la guerre totale« , il est nécessaire pour l’Italie de présenter un programme d’idées sans se mettre en vedette, mais aussi sans adopter une attitude de renoncement ; dans ce programme la Marine doit d’abord se soucier de, «  défense du trafic maritime dans les eaux nationales en accord avec les obligations de l’OTAN« .

L’atlantisme s’affirme comme l’axe de la stratégie navale italienne, et fait naître en Italie un débat critique tournant essentiellement autour de la stratégie des moyens (mise en accord des moyens techniques avec les objectifs politico-stratégiques) et dans lequel la solution du problème aéro-maritime national prend soudain un relief particulier.

Les termes de ce dernier problème sont exposés d’une façon particulièrement claire par Bernotti : la persistance de la législation des années vingt, axée sur le monopole de l’armée de l’Air sur tous les aéronefs, entraîne la disparition de fait d’une quelconque stratégie intégrée au niveau des interforces, tant nationales qu’internationales (de nos jours, au niveau « joint » plutôt que « combined« ). Cela se passa de cette façon dans la Seconde Guerre mondiale et cela aura aussi lieu dans le conflit futur, auquel l’Italie participera dans le contexte des engagements atlantiques10. D’où l’exigence absolue de mettre sur le tapis la question importante du porte-avions, écartée en 1923, tardivement reprise en 1941 et tout simplement oubliée dans l’après-Seconde Guerre mondiale, alors que l’aviation embarquée est l’unique arme capable d’assurer l’indispensable appui aérien dans le combat naval. À cause des thèses de Douhet, la flotte italienne est contrainte d’opérer sans aviation, la possession de cette arme essentielle lui est interdite. Bernotti Cette constatation rappelle à Bernotti la remarque pleine de justesse de l’amiral Castex : « Dans le même ordre d’idées, pourquoi ne pas admettre qu’il est aussi logique d’interdire l’artillerie à la Marine ?« . L’illustre amiral conclut par ces mots : « La thèse de Douhet sombre dans l’enfantillage« 11.

Le débat technico-opérationnel, repris avec vigueur en particulier par Bernotti, sur la nécessité de créer une aviation navale, sera destiné à se prolonger durant les trois décennies suivantes par toute une série de travaux critiques (parmi lesquels citons en particulier, pour sa valeur documentaire et celle de ses propositions, l’essai des amiraux Mario Angelotti et Ubaldo Bernini)12. La conclusion sera en faveur de la Marine, après diverses propositions depuis la constitution de groupes d’hélicoptères jusqu’à l’idée du croiseur porte-aéronefs Garibaldi ; la loi du 26 janvier 1989 prévoit enfin l’acquisition d’une composante aérienne à aile fixe par la marine.

Le débat sur l’aviation navale, loin des controverses théoriques qui avaient caractérisé, dans la période d’avant-guerre, la polémique entre maîtrise de la mer et maîtrise de l’air, se situe dans un plus vaste contexte, celui de la stratégie des moyens, tourné vers le renouvellement de la flotte italienne en fonction de ses missions opérationnelles au sein de l’Alliance Atlantique qui provoque l’intérêt des analystes navals dans la période d’après la Deuxième Guerre mondiale, une fois surmontées les conditions contraignantes imposées à la Marine par le traité de paix. En cas de conflit, la mission de la marine italienne concernera essentiellement le contrôle des zones maritimes qui lui sont désignées ainsi que la défense des communications maritimes en liaison avec les forces navales alliées. Donc, un plan simple, direct, qui n’admet pas, dans la réalité de la confrontation bipolaire du moment et des constantes restrictions budgétaires des programmes navals, de « déséquilibres financiers » d’aucune sorte ; à la rigueur, il serait question de vérifier les limites et les possibilités réelles de ce plan d’une façon réaliste et concrète par une analyse des fins et des moyens.

C’est ce que, par exemple, se propose de faire l’amiral Virgilio Spigai dans son essai Il problema navale italiano13, dans lequel il fustige la politique navale à courte vue du moment conçoit, d’une manière simpliste, la flotte comme un simple et pur moyen de défense en cas de conflit au lieu de ce qu’elle devrait être : « un instrument de la plus grande efficacité à utiliser dans toutes les occasions, que ce soit en paix comme en guerre » ; cette politique ne se soucie même pas d’assurer avec un budget de misère l’existence d’une flotte de défense crédible.

Quant au coefficient de protection (rapport qui doit toujours être fait entre le déplacement total de la flotte de guerre et le tonnage global de la flotte marchande), il est de 0,1 et, suivant l’analyse de l’auteur, le plus faible de toute l’histoire nationale.

Par ailleurs, le niveau de l’armement de l’Italie, dans tous les secteurs, est incroyablement modeste et, comme l’observe avec peine l’amiral, « modeste au point que si tous les pays étaient armés comme nous, on ne risquerait pas d’avoir la guerre« . Étant donné la réalité des relations internationales et les engagements souscrits par l’Italie, l’unique issue pour une saine politique navale « sera celle qui consistera à la planifier au moyen d’un organe adéquat permanent et à traduire en lois le coefficient de protection » considéré comme indispensable pour assurer la crédibilité sur mer de la nation elle-même.

L’essai de Spigai, avec son ardeur polémique profonde et sa réserve dans la forme14, acquiert un intérêt particulier par son ouverture vers une série de cahiers de doléances15 des analystes navals à propos de la nécessité de conserver la cohésion de la flotte à un niveau indispensable pour qu’elle remplisse ses missions fonctionnelles (en réalité 105 000 tonnes de déplacement au lieu des 210 000 tonnes prévus par Spigai) ; elle trouvera sa concrétisation politico-financière avec la loi navale pluriannuelle de 1975 (avec l’engagement de mille milliards par décennie) qui a défini jusqu’à nos jours, au cours desquels un débat similaire s’est inévitablement rouvert, le rythme des constructions navales militaires en Italie. L’attention des critiques navals est constamment attirée par les grands thèmes de l’énergie nucléaire et par ses applications au domaine naval, dans une série de contributions plus orientées vers l’information que vers des propositions, comme le prouvent toute une suite d’interventions16 à ce sujet.

En revanche, la réédition de l’ouvrage célèbre de l’amiral di Giamberardino, Arte della guerra in mare17, incluant une « refonte totale imposée par l’âge nucléaire« , conduira l’auteur, du point de vue de la stratégie globale, à tirer des conclusions opérationnelles quant à un conflit futur ;

Si les destructions initiales provoquées par l’offensive aérienne russe et par la contre-offensive de l’OTAN en réponse aux premières, malgré leur atrocité, n’ont pas amené la fin du conflit, il serait alors bon d’envisager d’autres opérations avec la totalité des forces terrestres et navales dans une stratégie vraiment cohérente appliquée aux grands espaces, non pas pour foudroyer d’un coup l’ennemi mais pour mener contre lui une action probablement de longue durée. Alors, ce serait la puissance navale qui jouerait le rôle de facteur de durée, l’élément de cohésion étroite de la puissance militaire de l’Occident (…). Il serait facile de prévoir aussi une autre colossale bataille anti-sous-marine de longue durée dans l’Atlantique, comme celle de la dernière guerre, avec des prolongements en Méditerranée, en mer Rouge, dans l’océan Indien et dans le Pacifique ; en somme dans toutes les mers du monde.

C’est un scénario dont Giamberardino ne néglige pas de tirer des leçons dans des termes théoriques :

Pour la première fois, la théorie de Mahan sur le facteur économique déterminant de la puissance maritime n’a pas la même valeur pour les deux adversaires (…) ; c’est d’une part, pour l’un, la capacité et la force de dominer la mer, tandis que l’autre peut à peine tenter de l’empêcher sans qu’il lui soit possible de le remplacer dans son domaine ; d’autre part, c’est l’avantage de celui qui est presque inattaquable vu l’étendue de son propre territoire (sinon par l’offensive aérienne stratégique appuyée énergiquement par les porte-avions et les unités lance-missiles), il n’a pas les dispositions et la nécessité pressante du grand commerce maritime.

Dans l’analyse des caractères de la guerre future, Giamberardino fait une large place aux inévitables « surprises » techniques et opérationnelles, mais aussi à celles de nature plus spécialement politique : il affirme que c’est davantage de l’effondrement de la résistance de l’homme que pourra venir la fin des hostilités ; ce n’est pas une nouveauté, car déjà Clausewitz disait : « La guerre, étant une des activités de l’homme, est entièrement fondée sur la faiblesse humaine et dirigée contre cette dernière« . Mais lequel des deux adversaires ressentira le plus facilement l’écroulement moral ?18

Le débat culturel naval

Comme nous avons pu le constater dans ce rapide examen, les analystes italiens envisageaient le « problème naval » à l’époque de la guerre froide essentiellement en termes de défense, selon le couple binaire stratégie des moyens (obtention selon un plan préétabli, des hommes et des moyens nécessaires à la poursuite de l’objectif militaire), stratégie opérationnelle (planification, coordination et emploi des moyens mis à disposition selon des modalités tactiques convenant à la poursuite des objectifs préétablis). Néanmoins, général, on ne négligeait pas la dimension proprement théorique axée sur la redéfinition de la signification et du contenu des études stratégiques. C’est encore une fois Bernotti qui, dans son article « La strategia come studio »19, pose clairement le problème. Si l’on admet que « les principes fondamentaux de la stratégie sont de simples vérités évidentes qui subsistent bien que nous puissions changer les moyens militaires ; de tels principes immuables constituent – selon Castex – un bagage très léger » pour qui se propose la difficile tâche de fixer les critères d’exécution de la conduite de la guerre. Il sera nécessaire au chercheur (à qui on demande d’avoir des connaissances techniques, autant qu’intellectuelles ou spirituelles) de partir toujours de « tels axiome et postulats, de données qui déterminent ce qu’est la guerre, en raisonnant scientifiquement et avec une méthode déductive et inductive, mais aussi avec l’Histoire pour guide en mettant en rapport les moyens avec les objectifs et précisant un ensemble de critères généraux appropriés aux conditions de chaque époque« .

Il ne faut pas penser que le secours des études historiques à l’étude de la stratégie aurait perdu toute utilité pratique, car la critique historique représente toujours « l’élément stimulant de l’imagination en ce quelle développe la capacité de concevoir et de s’orienter face aux nouvelles possibilités de l’époque dans laquelle nous vivons« .

L’époque contemporaine est caractérisée par l’interdépendance et l’interpénétration des problèmes politiques et militaires : « Les considérations stratégiques ont une influence sur la politique du temps de paix et inversement ; même en période de guerre chaude, la politique continue à exercer son influence sur la stratégie » ; par l’interdépendance dans les trois champs d’action air, terre, mer ; par l’interpénétration entre tactique et stratégie à cause de l’augmentation des rayons d’action des armes. En d’autres termes, selon Bernotti, la guerre doit être considérée dans son ensemble !

La méthodologie proposée par Bernotti (analyse théorique du problème stratégique sur des bases historiques) représente le difficile banc d’essai des chercheurs italiens qui, le plus souvent, préfèrent axer leurs recherches sur la critique historique tout court20, apprenant tout au plus à commenter et à discuter les aspects théoriques en accord avec ce qui apparaît (ou se découvre ou se redécouvre) original au niveau international dans cette « globalisation de la culture » qui finit par caractériser toujours plus le monde contemporain.

Par exemple, commentant les travaux du général Beaufre21, le capitaine de vaisseau Flamigni, professeur adjoint de stratégie à l’Institut de guerre navale de Livourne (le premier institut de formation de la marine italienne créé par Bernotti en 1921), affirme avec force et avec des accents dignes de Bernotti que la stratégie est « une philosophie qui fournit une méthode de pensée nécessaire à la définition du problème politique et à la solution (par les stratégies partielles) du problème lui-même » ; il souligne en particulier ce qu’ont de fonctionnel les études historiques grâce à l’étude de la stratégie, à condition que celle-ci ne soit pas « l’unique élément d’étude« . Il faut qu’on se mette à faire des études stratégiques dans les divers « domaines qui ont de l’intérêt » : politique, économique, diplomatique, etc. En d’autres termes, il s’agit de considérer la stratégie militaire non seulement dans une optique de moyens, mais aussi dans un contexte général de stratégie totale, selon la propre terminologie du général Beaufre. Il affirme ensuite22 que la stratégie « est un tout qu’on ne peut scinder et qui englobe toutes les capacités potentielles de l’État« . La stratégie globale est faite de stratégies partielles selon les moyens employés (militaires, économiques, techniques, psychologiques, idéologiques et sociaux) « qui peuvent exister s’ils sont étudiés un à un, mais qui ne doivent pas être isolés du contexte général« .

Pour Flamigni, la stratégie militaire est l’ »art du commandant en chef militaire dans sa double fonction de conseiller militaire du pouvoir politique et de commandant des forces militaires« . Sa première fonction est donc la formulation de la stratégie globale, pour fournir au pouvoir politique les solutions militaires appropriées pour satisfaire aux objectifs politiques. Sa deuxième fonction, secondaire, est autant la préparation des moyens (stratégie des moyens) que la planification, la coordination et la conduite des opérations (stratégie opérationnelle). Une brillante synthèse qui, en un certain sens, prélude aux interventions publiques des plus hautes autorités navales, au niveau du chef d’état-major, qu’on observe constamment à partir du milieu des années quatre vingt, à l’occasion des sessions du Centro Alti Studi Difesa, l’institut de niveau le plus élevé en matière de formation nationale interarmes, sessions régulièrement signalées dans la Rivista Marittima23. C’est la référence fondamentale sur les coordonnées d’action politico-stratégique de la Marine, en face de quoi les interventions de quelques officiers de réserve ou plus rarement de chercheurs civils n’ont pu, tout au plus, que proposer de simples commentaires ou suggestions à titre personnel. Dans l’analyse des rapports de « la pensée du chef », Basil Liddell Hart n’avait-il pas écrit que « le chef ne raisonne pas seulement en termes de stratégie, mais aussi de  » grande stratégie « , c’est-à-dire qu’il raisonne à un niveau supérieur, là où les actions politiques et militaires se conjuguent« 24 ?

Théoriquement, le référant idéologique est constitué essentiellement par la théorie de Mahan, laquelle, en Italie, a toujours eu du succès malgré les inconvénients inévitables dus aux traductions tardives25. C’est un Mahan non pas interprété littéralement mais « revisité » en fonction des exigences prévisibles de la guerre froide sur mer où la « maîtrise de la mer » n’a pas son caractère de prééminence et n’est pas déterminante. La mission mahaniennne se manifeste par le maintien du libre usage des voies de communications maritimes permettant la circulation des approvisionnements et le passage des renforts venant des États-Unis et destinés aux théâtres d’opérations d’Europe et de Méditerranée. Et cela dans un contexte où le concept stratégique ne dépend plus, comme à l’époque de Mahan, de l’affrontement direct entre un certain nombre de navires armés de la même façon, pouvant être utilisés en un lieu déterminé et à un moment donné, mais essentiellement de la supériorité de concentration de systèmes d’armes appropriés, interdisant à l’adversaire de faire de même26.

De grands personnages aujourd’hui disparus ont dominé la scène culturelle de la période d’avant-guerre et, comme nous avons essayé de le montrer, ont aussi joué un rôle de premier plan dans l’immédiat après-guerre ; il s’agit de Giamberardino, Bernotti et Fioravanzo (disparus respectivement en 1960, 1974 et 1975). Dans le domaine de la critique historique, on « redécouvre » progressivement la tradition et la pensée militaire et navale italienne que les événements dramatiques de la guerre avaient peu à peu chassées de la mémoire27.

Au seuil du troisième millénaire

D’une façon qui aurait sans doute beaucoup plu à Sun Zi – le célèbre maître de la stratégie de l’ancienne Chine28 -, la troisième guerre mondiale a été gagnée sans avoir à être livrée. Dans son brillant et satirique pamphlet au titre provocateur : La Vittoria dell’Italia nella terza guerra mondiale, le diplomate Ludovico Incisa di Camerata29 montre que l’Italie va s’imposer dans cette guerre. Malgré la politique extérieure italienne calquée sur une politique intérieure déficiente, avec les rôles que lui a confiés l’OTAN, d’abord celui de la défense de son flanc sud dont elle a le commandement (qui est aussi l’objectif final de l’ultime tentative de l’URSS voulant étendre sa domination sur tout l’Occident), puis sa décision d’installer à Comiso, en Sicile, des missiles intermédiaires Cruise et Pershing. Cette dernière démarche était un défi à la politique soviétique qui recherchait à bâtir un équilibre militaire européen en sa faveur, lequel aurait entraîné l’autofinlandisation de l’Europe. L’Italie, en fait, avait contribué à déjouer définitivement la menace soviétique et, en conséquence, se trouvant parmi les vainqueurs de la guerre froide, aurait, à titre de récompense, « récupéré une position géopolitique privilégiée » dans le contexte méditerranéen.

En réalité, le théâtre méditerranéen, une fois évacuées les idées velléitaires maximalistes liées au souvenir du Mare Nostrum que Mahan appelle « Manifest destiny of Italy« , n’a jamais été oublié par la stratégie navale italienne, et surtout pas dans les heures les plus difficiles des premiers temps de l’après-guerre30. Tout au plus, il avait été pensé essentiellement en termes de défense et avec l’idée de contenir l’adversaire, déterminé particulièrement par la confrontation bipolaire dans laquelle la conflagration s’étendait « du haut vers le bas »31. Dans le monde de la post-guerre froide, la région méditerranéenne (la soi-disant Méditerranée au sens large) dans laquelle les flottes soviétique et américaine ont cessé de s’affronter, est, en revanche, repensée dans une optique de sécurité collective à l’enseigne de la coopération internationale.

L’Italie, « puissance moyenne régionale ayant des intérêts économiques mondiaux », dans le passage d’une conception statique à une conception dynamique de la politique de défense et dans une synergie favorable entre les trois politiques extérieure, économico-commerciale et sécuritaire, tend à se doter d’une présence internationale appropriée, « en premier lieu, précisément, dans sa zone géopolitique (la Méditerranée au sens large) ; mais aussi là où cela s’avère nécessaire pour des raisons valides de politique internationale, aussi hors de cette zone, pour le maintien de la paix et de la stabilité internationale ainsi que pour des raisons de caractère humanitaire« 32.

Un tel contexte implique un renouvellement, conceptuel et opérationnel, des moyens navals eux-mêmes, des programmes d’opérations dont les éléments sont encore une fois formulés dans toute une série d’interventions directes du chef d’état-major de la Marine33. C’est une fois arrivé à ce point capital qu’on peut penser une « nouvelle » stratégie navale qui tendra à donner une plus grande flexibilité et une capacité de projection plus forte aux moyens militaires interforces appuyant depuis la mer les des éléments interforces à terre.

Naturellement, la « maîtrise par la mer » ne doit pas se comprendre comme « fonction de coopération collatérale ou temporaire », comme elle pouvait l’être dans la guerre intégrale ; au contraire, exercer la « maîtrise par la mer » est la « véritable combinaison des efforts déployés dans tous les théâtres d’opérations (depuis les systèmes de contrôle jusqu’à la guerre électronique, depuis l’artillerie jusqu’à la force amphibie, depuis l’aéronef embarqué jusqu’au missile mer-sol), pour contrôler depuis la mer les opérations conduites à terre« .

À une époque fortement marquée par l’indiscutable thalassocratie occidentale, cette formulation de la doctrine navale officielle de la marine italienne, implique avec la superposition de la « maîtrise par la mer » à la traditionnelle « maîtrise de la mer », un changement radical du cadre général de référence théorique ; la référence à Mahan est rendue caduque par la découverte de la doctrine de sir Julian Corbett. Ce n’est pas un hasard si son œuvre, Some Principles of Maritime Strategy, datant de 1911, a été traduite en italien en 1995 par l’Ufficio Storico della Marina. D’autre part, le fait de reconnaître la Méditerranée au sens large comme zone essentielle d’intérêt national ouvre la voie au renouveau des études de géopolitique et de relations internationales34 ; alors que la « géopolitique du passé avait essentiellement un caractère spatial et physique, privilégiant les éléments tels que la distance, l’importance, les ressources naturelles et la position géographique, la nouvelle géopolitique, elle, englobe l’économie, les structures productrices, sociales et culturelles, la psychologie des peuples, la démographie et les perspectives mondiales telles que l’écologie et le développement« 35.

Tandis que l’Italie, avec le triple « cercle concentrique » de sa propre politique extérieure (atlantique, européenne, méditerranéenne), cherche à redéfinir son rôle géopolitique dans le nouvel ordre mondial, encore insaisissable et en devenir, mettant en avant les engagements internationaux de « peace-keeper » et les devoirs de « constabulary » confiés aux forces navales par les institutions du nouveau droit de la mer, on ne peut qu’exprimer le vœu d’une reprise « originale » de la pensée navale nationale qui ne sera plus fondée tout court36 sur la stratégie des moyens et sur la stratégie opérationnelle ; elle ne serait pas non plus une forme adultérée des autres théories qui s’expriment essentiellement sous la forme de commentaires et de propagande critique. « J’ai passé toute ma vie à tenter de découvrir ce qu’il y avait de l’autre côté de la colline ! » Cette pensée « métaphorique » du duc de Wellington pourrait être le soutien indispensable des analystes navals de l’avenir, à la recherche d’une méthode originale pour essayer de voir « derrière la colline », c’est-à-dire derrière le rideau des événements et des faits transitoires.

 

 

 

 

 

 

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Notes:

 

1 Je ne peux que renvoyer à mes essais et, en particulier, à « Il pensiero stratogico navale in Italia », Rivista Marittima (qui sera dorénavant notée RM), supplément n° II/1988, et à « La pensée navale italienne entre les deux guerres », dans Hervé Coutau-Bégarie (dir.), L’évolution de la pensée navale VI, pp. 153-177.

2 En particulier, rappelons les écrits de l’amiral Fioravanzo publiés dans le recueil La Marina nella seconda guerra mondiale de l’Ufficio Storico della Marina Militate, dont l’amiral était le directeur. Le azioni navali nel Mediterraneo (1959-1960, 2 vol.) ; La Marina dall’8 settembre 1943 alla fine del conflitto (1962) ; La difesa del traffico con l’Africa settentrionale (1964) ; Il conflitto (1972-1975-1978, 3 vol.) ; enfin, nous pouvons rappeler Storia del pensiero tatico navale (1973). En ce qui concerne Bernotti, signalons La guerra sui mari nel conflitto mondiale, Livourne, Tirrena, 1947-1950, 3 vol., et Storia della guerra nel Mediterraneo, Rome, Vito Blanco, 1960. Di Giamberardino a écrit La Marina nella traiedia nezionale, Rome, Danesi, 1947, ainsi que la série d’articles sur les transports d’approvisionnement de l’Afrique du Nord, dans RM, nos 1, 2 et 3 de 1948.

3 Rome, Danesi, 1947.

4 Dans « Strategia dei Grandi Spazi », RM, n° 4, 1948, pp. 5-11.

5 À propos de cette polémique, voir mon « Giulio Douhet e i pensatori navale », dans La figura e l’opera di G. Douhet. Atti dei Convegno, Caserta, Società di Storia Patria di Terra di Lavoro, 1988, pp. 245-257.

6 Analysée par Fioravanzo dans Il Mare et la Strategia dei Grandi Spazi, Livourne, Istituto di Guerra Marittima, 1955-1956, dans lequel il expose les fondements d’une géographie stratégique intégrale « conditionnant, en temps de paix, la politique internationale et la préparation des forces pour soutenir cette politique et, en temps de guerre, la conduite des opérations« .

7 Fioravanzo lui-même, commentant, dans la RM, nos 8 et 9, 1954, l’ouvrage de A. de Seversky (Air Power : Key to Survival, trad. italienne 1953), reconnaît le changement d’époque que le second conflit mondial a entraîné dans la puissance aérienne : « un temps intégrant complètement les puissances maritime et terrestre« , se trouvant être maintenant « l’arme destructrice par excellence » avec des fonctions décisives si, selon lui, on complète le célèbre « bombardement stratégique » par des « opérations de troupes aéroportées ».

8 Livourne, Tirrena, 1954.

9 Sur le débat italien avec la CED, en particulier, rappelons F. Marenco, « Communità europea di difesa : mera utopia o grosso affare per tutti gli europei ? », RM, nos 7 et 8, 1970.

10 « Si la puissance maritime s’est transformé en puissance aéromaritime, il s’ensuit qu’une Marine sans une aviation propre ne peut être efficace. C’est une vérité qui coule de source, que tout le monde reconnaît, mais l’Italie feint de l’ignorer et de ne pas vouloir la comprendre. Le fait que l’Italie ne trouve pas l’issue pour sortir de cette situation chronique… interdit aux alliés de faire confiance à notre nation ; ils ne viennent pas à notre aide au moment où nous nous réarmons, même si notre politique militaire est globalement rationnelle. » op. cit., pp. l37-138.

11 Bernotti, p. 131, reprend la citation de Castex tirée de l’article « La pure doctrine », Revue des forces aériennes françaises, XII, 1948.

12 Il problema aeronavale italiano. Aspetto storici e attuali, Livourne, Belforte, 1981.

13 Rome, Vito Bianco, 1963. Du même auteur, voir aussi « I fronti del potere navale », RM, n° 2, 1960.

14 « En hommage à la parfaite neutralité politique des forces armées italiennes, cet ouvrage est absolument apolitique. Il ne s’occupe pas de politique au sens que l’on donne couramment en Italie à ce mot : partitisme ou philopartitisme avec une certaine tendance à l’idée de parti. » (ibid., p. 7).

15 En français dans le texte (ndt).

16 Nous rappelons, toujours à titre d’exemple, L. Musumeci, « L’énergie atomica e il potere marittimo » ; R. Bernotti, « Conseguenze strategiche dell’era nucleare », et S. Roccotelli, « La propulsione nucleare oggi », parus respectivement dans RM nos 5 et 6, 1954, n° 12, 1965, et nos 11 et 12, 1971. Y ajouter, sur les accords nucléaires secrets franco-italiens, la contribution récente d’Achille Albonetti, « Storia segreta della bomba atomica italiana ed europea », Limes. Rivista italiana di geopolitica, 1998-2, pp. 157-171.

17 Rome, Ministère de la Défense-Marine, 1958 ; les deux précédentes éditions remontent aux années 1937 et 1938 par l’Ufficio Storico della Marina.

18 Pour une analyse plus détaillée, voir « Caratteristiche della possibile guerra futura » (pp. 52-58), dans lequel on développe les concepts déjà abordés dans Il prossimo conflitto mondiale ; il s’insère dans la ligne de pensée qui a, par la suite, été celle de personnages aussi notables que B.H. Liddell Hart, John Hackett, Shelford Bidwell – dont les œuvres traduites en italien ont bénéficié d’une vaste diffusion (respectivement : La prossima guerra, La terza guerra mondiale, Una storia futura, La terza guerra mondiale, Milan, 1960 et 1979, Rome, 1981).

19 RM, n° 3, 1960, pp. 5-12.

20 En français dans le texte (ndt).

21 «  » Appunti su introduzione alla Strategia  » du général A. Beaufre », RM n° 12, 1970 ; le texte du général français date de 1965 (Paris, Colin) et a été traduit en italien l’année suivante (Bologne, Il Mulino, 1966). Voir en outre le travail de A. Flamigni et M. Calttich, « A proposito di  » Appunti su introduzione alla Strategia  » del générale Beaufre », RM, n° 3, 1971.

22 Dans l’article « Che coss’e la Strategia ? », RM, n° 7, 1984.

23 Voir mon essai « La Rivista Marittima dalla fondazione ai nostri giorni. La stora, gli autori, le idee », supplément à la Revue Marittima, n° 7, 1986, pp. 101-sq.

24 La prossima guerra, op. cit. , p. 21.

25 Du corpus des œuvres mahaniennes, n’ont été traduits que récemment en italien : L’influenza del potere marittimo sulla storia (1660-1783), Rome, Ufficio Storico della Marina, 1994 ; L’importanza del potere marittimo per gli interessi degli Stati Uniti, Rome, Forum di Relazioni Internazionale, 1996 ; Strategia navale, Rome, Forum di Relazioni Internazionale, 1997, avec une intéressante introduction de l’amiral Fernando Sanfelice di Monteforte. L’amiral Castex a eu une certaine influence, mais n’a pas été traduit, jusqu’au travail en cours sous la direction de l’amiral Vezio Vascotto, les deux premiers tomes des Théories étant parus sous le titre Teorie strategiche, Rome, Forum di Relazioni Internazionale, 1999.

26 Signalons les travaux de P.P. Ramoino, Il Pensiero di Mahan e la sua influenza nella storia del pensiero strategico, Livourne, IGM, 1982, et de A. Flamigni, « Alcune considerazioni sui potere marittimo », RM, n° 12, 1989, et Evoluzione del potere marittimo nella storia, Livourne, IGM, 1992.

27 Je renvoie à mes essais : « Il Potere marittimo. Evoluzione ideologico en Italia (1861-1939) » et « Il pensiero strategico navale in Italia », suppléments à la Revista Marittima, n° 10, 1982 et n° 11, 1988, « Potere marittimo », dans Storia militare d’Italia (1796 1975), Rome, Editalia, 1990, pp. 189-204 et « Giulio Rocco, précurseur oublié », dans Hervé Coutau-Bégarie (dir.), L’évolution de la pensée navale III, pp. 85-96 ; P.P. Ramoino, Alcune note sul Pensiero strategico del Machiavelli, Alcune note sul Pensiero di Clausewitz, Qualque nota sul Pensiero di Jomini, Livourne, IGM, 1982 et 1988 ; A. Flamigni, « Appunti su Clausewitz », RM, n° 10, 1982.

28 C’est le penseur militaire le plus traduit en Italie. Parmi les plus récentes éditions de l’Arte della Guerra, rappelons celles de Thomas Cleary (Rome, Ubaldini, 1990), Riccardo Fracasso (Rome, Newton Compton, 1994) et Leonardo Vittorio Arena (Milan, Rizzoli, 1997). On souhaiterait que les œuvres de Mahan, de Castex et de Corbett aient le même succès !

29 Bari, Laterza, 1996.

30 Je renvoie mes essais : « Il Mediterraneo nei primi anni Cinquanta : problemi di politica e strategia navale », dans E. di Nolfo, R.H. Rainero et B. Vigezzi (ed.), L’Italia e la politica di potenza in Europa (1950-1960), Settimo Milanese, Marzorati, 1992, et « Il Mediterraneo nella Coscienza nazionale », supplément à la Revista Marittima, n° 6, 1987.

31 Dans le sens où « les diverses nations se situent par rapport aux deux superpuissances en tant que pays alliés, satellites, clients, neutres, non alignés (et) les leaders d’un pays pouvaient faire un tel choix basé sur des considérations de sécurité, sur des calculs d’équilibre des pouvoirs ou sur leurs préférences idéologiques« , ainsi que le note bien Samuel B. Huntington, dans Lo scontro delle Civiltà e il nuovo ordine mondiale, véritable best-seller international traduit en 23 langues, qui a provoqué en Italie un vaste débat critique (trad. italienne Milan, Rizzoli, 1997).

32 « Un cadre qui, à partir du Liban en 1982, passe par l’opération Desert Storm en 91, la mission Airone au nord de l’Irak, la mission Pellicano en Albanie en 1991-1993, la mission Ibis en Somalie en 1992 et 1994, la mission Albatros au Mozambique de 1993 à 1994, les missions IFOR et SFOR en Bosnie en novembre 1995 et, pour finir, l’opération ALBA (en 1997) qui a vu la participation de 50 000 de nos soldats, marins et aviateurs… où pour la première fois l’Italie a assumé le rôle de pays guide dans une coalition multinationale européenne« . Amiral Guido Venturoni, « L’adattamento dell’Alleanza atlantica nel contesto evolutivo della sicurezza europea », conférence à l’Istituto Alti Studi Difesa, 26 juin 1997.

33 En particulier, rappelons les Rapports annuels sur l’état de la Marine militaire italienne (à partir de 1993), moyen de communication externe entre la Marine et l’opinion publique, « une mise au point traditionnelle dans le panorama toujours plus riche de l’information sur des thèmes de sécurité« , comme l’a défini l’amiral Angelo Mariani, chef d’état-major général de 1994 à 1998, compte rendu objectif de ce qui est arrivé dans l’année précédente, inséré dans un contexte de réflexions qui tendent à rendre compréhensible la liaison entre l’activité des forces armées et la représentation la plus générale de la politique étrangère et de sécurité.

34 A. Flamigni, « Rinascita delle Geopolitica », Rivista Militare, n° 4, 1992 ; A. Flamigni et Carlo Jean, « Ancora sulla geopolitica », RM, n° 7, 1993, ; Carlo Maria Santoro, « La geopolitica del Mediterraneo », Affari Esteri, n° 109, hiver 1996 ; Carlo Jean, « La rivoluzione geopolitica del dopoguerra fredda », Affari Esteri, n° 113, hiver 1997.

35 « Un renouveau de la pensée géopolitique, considéré non pas comme une recherche du « sens » de l’histoire ou comme une prédiction du futur, mais comme une enquête sur l’influence de l’air du temps sur les décisions politiques apparaît de la plus grande importance pour la réalisation des intérêts nationaux et des lignes générales de l’action provenant du développement en vue de les matérialiser« , comme l’affirme avec force le général Carlo Jean dans son article « La riscoperta della geopolitica », RM, nos°7 et 8, 1992 ; du même auteur, voir aussi Geopolitica, Bari, Laterza, 1995.

36 En français dans le texte (ndt).

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