Y A-T-IL UNE PENSÉE NAVALE DANS L’OCCIDENT MÉDIÉVAL ?

Philippe Richardot

 

Rares sont les études généralistes sur la guerre navale au Moyen Âge. Cet apparent manque d’intérêt pour la guerre navale est réparé par W.L. Rodgers1 dès 1940. Plus récemment, une vue d’ensemble est présentée par A.R. Lewis et T.J. Runyan2, et une perspective méditerranéenne par John H. Pryor3. Il est à signaler que tous ces auteurs sont américains et donc fils de la première puissance maritime du xxe siècle. Néanmoins, ces ouvrages s’occupent de la pratique mais pas de la pensée navale en elle-même. Celle-ci est d’ailleurs difficile à cerner au Moyen Âge.

L’approche théorique : Végèce

Le De Re Militari de Végèce a été écrit entre 386 et 388 et dédié à l’empereur Théodose Ier4. Ce traité d’art militaire romain est composé de quatre livres5. Le dernier traite de poliorcétique et comprend une annexe sur la guerre navale aux chapitres 31-46 : les præcepta belli navalis (« préceptes de la guerre navale »). Végèce commence par un historique rappelant que les Romains ont toujours eu une flotte bien équipée, répartie en deux escadres, l’une à Ravenne et l’autre à Misène, chacune dotée d’une légion, capables d’intervenir sur toute la Méditerranée (IV, 31). Chaque escadre était commandée par un préfet assisté de tribuns de cohortes, tandis que les navires de combat (liburnes) étaient commandés par des navarques (IV, 32). Les liburnes tirent leur nom de la Liburnie, province dalmate, et, depuis Actium, sont le modèle standard utilisé par les Romains (IV, 33). Végèce donne sommairement les principes de construction des liburnes et de la coupe des bois (IV, 34-36). Les liburnes ont de un à cinq rangs de rameurs. Des navires légers de vingt rameurs les pilotent et servent à la reconnaissance navale : ils sont camouflés (littéralement picati ou « peints ») en couleur vert océan (IV, 27). Végèce évoque les noms grecs et latins des douze vents marins connus (IV, 38). Connaître le régime des vents permet d’éviter les tempêtes et les mois de navigation (IV, 39). Végèce donne les signes avant-coureurs des tempêtes : l’observation des étoiles et de la Lune est recommandée (IV, 40). Il évoque d’après les Georgica de Virgile et les livres de Varron les autres signes annonciateurs : l’air, les nuages, les animaux (IV, 41). Le flux et le reflux sont des éléments qui aident ou desservent les navires et qui doivent être envisagés avant l’action (IV, 32). La connaissance des lieux, l’observation assidue par des vigies et la force musculaire des rameurs confèrent aux navires leurs yeux et leur bras. La victoire dépend de l’habileté manœuvrière du timonier et des bras des rameurs (IV, 43). Les armes navales, plus nombreuses que les armes terrestres, comportent des machines de trait utilisées dans les sièges. Végèce envisage le combat naval comme un duel d’artillerie. Le feu est le premier ennemi à combattre. Rien n’est si cruel qu’un combat naval où les hommes périssent dans les flammes ou dans les eaux. Porter une armure complète est rendu nécessaire, d’autant plus supportable que les troupes n’ont pas à se mouvoir. Des tours peuvent garnir les vaisseaux et toutes sortes de crocs, d’armes de jet, de pièces d’artillerie, de substances incendiaires (IV, 44). Le chapitre 45 est consacré aux manœuvres navales : embuscade, ordre de bataille en croissant pour envelopper l’adversaire, pousser l’ennemi vers les côtes pour limiter son élan et sa marge d’action. Le dernier chapitre (IV, 46) traite de l’abordage. Végèce recommande l’utilisation d’une poutre ferrée, sorte de bélier marin pour trouer le pont, de la faux pour couper les cordages, de la hache à double tranchant pour le même usage. Végèce finit par l’éloge de la flotte fluviale du Danube qui, d’après lui, montre un talent supérieur au passé.

Quelles leçons pour le Moyen Âge ? Les conditions générales de la navigation ne changent pas : des navires en bois mus par des voiles et/ou des rames. Végèce est l’oracle militaire de l’Occident entre le ve et le xve siècle mais garde encore une grande faveur au xvie siècle6. Les præcepta belli navalis participent de la fortune de l’auteur. Le savoir nautique de Végèce continue d’intéresser tout au long du Moyen Âge, bien que secondairement en regard du reste de son œuvre. La plus ancienne preuve d’un usage du De Re Militari concerne les préceptes de la guerre navale. Le manuscrit Vaticanus Reginensis Latinus 2077 de la Bibliothèque apostolique du Vatican date du viie siècle. Il s’agit d’un palimpseste où, par-dessus les Orationes de Cicéron aux folios 99V-100V, se trouve l’extrait ainsi intitulé : « Du Livre quatre de Publius Vegetius Renatus de la chose militaire au chapitre 39 après les préceptes de la guerre navale qui commencent plus haut au chapitre 31, entre autres et à cet endroit »7. En fait, l’extrait comprend les chapitres 38-40 de Végèce sur les noms des vents, les mois de navigation et les signes avant-coureurs de la tempête. Bède le Vénérable (672 ou 673-735), moine du monastère de Jarrow et grande figure de l’humanisme britannique du Haut Moyen Âge, cite dans son De Temporum Ratione (725) les conseils de Végèce pour couper le bois :

L’art de tous les architectes et l’usage quotidien affirment qu’il faut surtout observer de couper les arbres pour la construction des liburnes ou pour n’importe quelle construction publique, depuis le quinze de la Lune jusqu’au vingt-trois. Le bois coupé dans l’intervalle de ces huit jours se conserve parfaitement ; coupé dans tout autre temps, il est sujet à être mangé par les vers, et pourrit dans l’année même (Végèce, De Re Militari, IV, 35). Ils observent également de ne couper le bois qu’après le solstice d’été, c’est-à-dire après le mois de juillet et d’août jusqu’au calendes de janvier, parce que durant ces mois la sève ne donne plus et le bois en est plus sec et donc plus dur (Id., IV, 36)8.

Bède évoque plus loin d’après Végèce l’action de la Lune sur la mer9.

À partir du xiie siècle, on retrouve les passages de Végèce sur la navigation cités dans les traités politiques ou les encyclopédies (specula). Ainsi, Jean de Salisbury (v. 1115-1180), dans son Policraticus (1159), évoque certains préceptes de Végèce sur le recrutement et l’entraînement, mais aussi les considérations météorologiques sur les signes annonciateurs de la tempête. Le Speculum majus ou triplex de Vincent de Beauvais (v. 1190-1264), lecteur à l’abbaye de Royaumont, recopie intégralement Végèce sur l’art militaire et naval. Gilles de Rome ou Egidio Colonna (1243 ou 1247-1317), précepteur de Philippe le Bel, essaie d’imiter Jean de Salisbury et intègre Végèce dans le Livre III de son De regimine principum. À la fin d’une longue paraphrase, il rappelle les conseils de Végèce sur la coupe des bois, recommande de s’armer plus lourdement que sur terre et d’utiliser de l’huile incendiaire. Il préconise aussi l’usage de poutres ferrées pour crever le pont des navires, des faux pour scier les cordages. Philippe Éléphant, un clerc anglais qui enseigne à Toulouse vers 1355-1356, intègre dans son Ethica de conception aristotélicienne quatre chapitres sur l’art de la guerre inspirés de Végèce ; le dernier traite des guerres civiles et navales.

Au xve siècle, l’enseignement naval de Végèce n’est pas perdu. Christine de Pisan (v. 1364-1430), dans son Livre des fais d’armes et de chevalerie (1410), emprunte à Végèce ses préceptes sur la guerre navale et ne voit pas le parti d’une artillerie embarquée10. Plus expérimenté dans l’art de la guerre, Jean de Bueil (v. 1404-1477), chevalier accompli et amiral de France (1450), dans son traité d’éducation militaire intitulé Le Jouvencel (rédigé entre 1461 et 1468), plaque les règles de construction des navires et de navigation établies par Végèce :

Je vous veux parler du fait de la mer et premièrement de la façon des nefs et gallées [galères]. C’est à savoir que en mars ni en avril que les arbres ont grand abondance d’humeur [sève] ne doivent être les arbres coupés pour nefs faire, mais en juillet et en août lorsque l’humeur des arbres commence à sécher… A clouer les aiz [planches] des nefs valent mieux clous d’airain que de fer… Item, que ceux qui par mer veulent aller soit en armée ou en quelque autre affaire se doivent singulièrement pourvoir de bons mariniers experts et maîtres en cet office et qui sachent connaître tous les vents, tous les ports et passages, et bien sachent connaître en la terre et les signes et étoiles du ciel, les signes qui démontrent fortune de mer… Et soient tous maîtres de gouverner leurs voiles, tirer les cordes à point et lâcher, ancrer et désancrer, si le besoin est11.

L’importance de Végèce dans la formation du chef de guerre médiéval est à souligner12, encore plus dans la guerre sur mer qu’au sujet des opérations terrestres. En effet, les amiraux Jean de Vienne, originaire de Franche-Comté (région française la plus éloignée de la mer), ou Jean de Bueil, Tourangeau dont le parcours militaire évoque Du Guesclin, n’ont pas de culture maritime. Végèce leur fournit des connaissances techniques de base qui satisfont au commandement.

Mais ces informations techniques sont également reconnues par des ingénieurs italiens de la Renaissance comme Roberto Valturio de Rimini (?-ap. 1482). Il est l’auteur lui aussi d’un De re militari, imprimé en 1472 à Vérone et richement illustré, qui connaît un véritable succès d’édition entre 1483 et 155513. Il est l’un des auteurs les plus représentatifs de la culture technique de la Renaissance et ne voit pas d’inconvénient à reprendre ce qu’écrit Végèce sur les machines de siège ou la coupe des bois pour la construction navale14.

En définitive, Végèce n’est pas un stratégiste, même s’il aborde la stratégie des moyens. Si le stratège, au sens étymologique, était celui qui plaçait des troupes (ou des navires), Végèce ne l’est qu’en ce sens. Il propose des techniques pour faire la guerre avec les moyens de son temps, mais n’aborde jamais la stratégie, c’est-à-dire le contingent. Végèce est donc plutôt un tacticien naval.

L’approche pragmatique : le rapport d’un conseiller du roi de France (1339)

Vers la fin du xiiie siècle et dans la première moitié du xive siècle, les rixes entre pêcheurs français et anglais sont endémiques et peuvent dégénérer en expéditions sur les ports ennemis, alors qu’officiellement la paix règne entre les deux royaumes ! Ces rivalités se sont poursuivies jusqu’au xve siècle, même après la « fin » historiographique de la guerre de Cent Ans, en 1453. Le compte rendu d’une enquête établie par Jehan Toustain, seigneur de Bléville, et Jehan de Monstirevillier, commissaires du roi, rapporte les méfaits causés en juin 1470 dans le pays de Caux par une flottille anglo-bourguignonne15. Cette piraterie côtière trouve son explication dans la rivalité économique.

Le seul exemple d’une réflexion de stratégie va dans ce sens, mais dépasse de loin le cadre de la piraterie côtière ou de la guerre de course. Il s’agit du rapport anonyme établi en 1339 par un conseiller du roi de France, alors Philippe VI de Valois, dans les premières années de la guerre de Cent Ans [Le texte a été adapté du moyen français] :

Il semble que le roi pourra battre la flotte d’Angleterre de trois façons.

La première, parce que le royaume d’Angleterre ne peut subsister sans sel : or ils doivent venir le chercher en Bretagne et en Poitou une fois par an ; ils le font vers mi-juillet et la mi-août. Si on avait à ce moment-là un bon et fort navire pour les attaquer quand ils sont chargés, on pourrait les battre, car un navire tout prêt peut en battre dix autres.

De la même façon, les Anglais doivent une fois par an aller chercher les vins de Gascogne et on pourrait agir de la même façon que ci-dessus.

Chaque année, le jour de la Saint-Michel [29 septembre], s’assemblent devant Guernesey à peu près 6 000 petits bateaux de pêcheurs venant de plusieurs pays ; parmi eux il y a bien près de 1 000 bateaux anglais, avec 15 hommes à bord. Ils portent tout le hareng qu’ils pêchent chaque jour à Guernesey. Si l’on investissait autant par mois que pour les navires des Guelfes et des Gibelins, on trouverait bien moyen de détruire les bateaux anglais et ainsi le roi d’Angleterre aurait perdu les gens qui l’aident pour sa marine, les bateaux ainsi que le profit que l’Angleterre tire de cette pêche qui est bien de 300 000 livres par an et plus. On pourrait même aller de cet endroit en Angleterre, pour faire plus de dégât encore que par la destruction des bateaux. De plus, si le comte de Hainaut se montrait hostile, on pourrait détruire des navires de son pays autant que des anglais ou des flamands, car ils viennent tous en même temps pour cette pêche. Et si le roi le voulait, on pourrait aller en Écosse, pour aider les Écossais dans le même voyage, ou bien encore en rêvenant par le Poitou, pour rencontrer la flotte anglaise et en pillant. Au cas où le roi voudrait qu’on prenne la décision d’aller à Guernesey, il faudrait qu’il le fît savoir avant la fin du mois d’août et qu’il donnât l’ordre de préparer les deniers et de les envoyer dans les 15 jours avant la fin de septembre.

Note : les navires des Gibelins avaient à l’origine commencé à se diriger à la fin de cette saison vers l’île de Jersey ; et ils l’auraient fait s’ils n’avaient changé leur direction avec tous leurs navires vides pour les ramener chargés de laines, dont le roi d’Angleterre a bien retiré 5 000 livres 16.

Ce projet de campagne navale n’est pas appliqué. Il intervient avant que les opérations militaires de la guerre de Cent Ans17 ne commencent réellement (chevauchée anglaise dans le Cambrésis en septembre 1339 où les deux camps évitent le combat). À ce stade, la maîtrise navale de la Manche conditionne le déroulement ultérieur du conflit, ce que l’auteur du rapport comprend bien, les états-majors respectifs aussi. L’année suivante (1340) voit le désastre de l’Écluse (ou Sluys) où la flotte française de la Manche est anéantie par les Anglais. Edouard III peut alors proclamer : « De cette façon la traversée de la mer sera désormais assurée pour notre fidèle peuple et de nombreux autres bénéfices vont nous échoir ainsi qu’à notre fidèle peuple« . Toutefois, même si les événements ont tourné autrement, le rapport de 1339 est exemplaire d’un raisonnement stratégique : détermination des objectifs, zones et calendrier des opérations, moyens et financement, pour finir exploitation à travers des objectifs secondaires (sédition écossaise ou destruction de la flotte anglaise du golfe de Gascogne). Fidèle à la tradition de stratégie indirecte des xive-xve siècles, ce rapport propose un blocus maritime complet de l’Angleterre. Les trois axes de ce blocus sont le sel de Bretagne (produit nécessaire pour conditionner le poisson et la viande), le vin (alors clairet et plus salubre que l’eau) et la flotte de pêche (cœur de la marine anglaise). La destruction des marins-pêcheurs anglais est le principal objectif de cette campagne à une époque où il n’existe pratiquement pas de marine régulière. Une fois atteint, cet objectif permettrait d’atteindre tous les autres. Par ailleurs, la culture maritime anglaise serait éradiquée pour de nombreuses années.

Ce rapport de 1339 intègre une vision géopolitique de son temps en évoquant les différents acteurs ennemis et alliés. Les ennemis sont les Anglais présents en Aquitaine ou Gascogne qu’ils abandonneront en 1453 avec la prise de Bordeaux. Leurs alliés, les Flamands, sont également nos ennemis. Déjà lors de la bataille de Bouvines (1214), ils étaient coalisés aux Anglais et à l’empereur d’Allemagne contre le royaume de France. La plaine des Flandres met Paris, cœur et capitale du royaume, à une semaine de marche d’une armée d’invasion, problématique que les rois de France jusqu’à Louis XIV, puis la République, essaieront de résoudre. Au début du xive siècle, Philippe le Bel avait bataillé dur pour soumettre les Flandres dont les villes marchandes fournissaient des milices nombreuses et déterminées. La sanglante défaite de Courtrai (1302), la bataille navale de Ziericksee et la victoire de Mons-en-Pévèle (1304) révèlent une guerre intense dont le rythme opérationnel dépasse largement celui de la guerre de Cent Ans (deux batailles rangées et une navale entre 1340 et 1356). Il faut donc envisager les Flamands comme des adversaires potentiels, ce que fait le conseiller anonyme dans son rapport de 1339.

Les alliés sont les Italiens et les Écossais. L’Italie n’est alors même pas une expression géographique. On parle de « Lombards » pour désigner les marchands florentins, génois, pisans ou milanais installés en France. D’ailleurs, le texte préfère donner une expression politique plutôt que géographique aux cités italiennes. Il évoque « Guelfes » et « Gibelins » ; les premiers étant les partisans du pape et les seconds ceux de l’empereur d’Allemagne, dans une guerre civile qui trouble les cités italiennes depuis la fin du xiie siècle. Par exemple, à Gênes, parmi les grandes dynasties marchandes, les Fieschi, les Grimaldi sont Guelfes tandis que les Doria et les Spinola sont Gibelins. Sous la plume du rapporteur de 1339, Guelfes et Gibelins ne sont qu’une expression générique pour désigner les marchands italiens. Ceux-ci, principaux bailleurs de fonds, marchands de draps, sont aussi les premiers transporteurs d’Occident. Pise, Venise et Gênes ont fourni la logistique navale des croisades contre de l’argent ou l’octroi de comptoirs. Il s’agit de puissances navales marchandes et mercenaires. Le Génois Renier Grimaldi, amiral du roi de France, remporte sur les Flamands une victoire navale à Ziericksee (1304). C’est encore un Génois, Benedetto Zaccaria, qui a organisé l’arsenal de Rouen et déterminé le programme des constructions navales pour Philippe le Bel. En 1340, des navires et des marins génois servent dans la marine du roi de France : on trouve 3 galères génoises aux ordres de Barbavera. Le reste de la marine de guerre française est composé de 28 nefs, 3 galères et plus de 100 à 300 navires civils réquisitionnés18. La participation génoise ressort bien plus du conseil technique que du nombre. L’auteur du rapport de 1339 trouve d’ailleurs le coût des navires et des équipages mercenaires trop élevé et suggère la construction de navires français en plus grand nombre. C’est peut-être un écho à Végèce qui trouvait les mercenaires trop coûteux (I, 28). Les Génois sont jugés comme des alliés coûteux et encombrants, voire peu efficaces ; plus tard, le revers subi par les arbalétriers génois à Crécy en 1346 confirmera cette vue. La note finale du rapport de 1339 laisse glisser un sous-entendu perfide contre les marchands de drap italiens qui importent de la laine anglaise pour une valeur annuelle de 5 000 livres : cette information suggère de les traiter en ennemis pour assurer le blocus de l’Angleterre, véritable objectif stratégique.

Les Écossais, qui ont victorieusement repoussé les Anglais à Bannockburn (1314), sont les alliés naturels des Français. Ils sont intégrés à la grande stratégie française jusqu’à Culloden (1746) où deux compagnies régulières soldées par le roi de France combattent à leurs côtés contre les Anglais. Dans le rapport de 1339, les Écossais interviennent dans la phase d’exploitation de la campagne navale pour prendre à revers le royaume d’Angleterre. Ce projet n’est pas abandonné. En 1385, Jean de Vienne, le meilleur amiral que connaît la France au Moyen Âge, lance le projet d’un débarquement en Angleterre combiné à une offensive écossaise. Sa flotte de 180 navires parvient à forcer le barrage des navires anglais et à les contraindre à couvrir la Tamise. Jean de Vienne débarque ses troupes à Dunbar et à Leith où il livre des armes aux Écossais. Pourtant, l’opération ne débouche pas à cause des réticences écossaises. Le seul résultat est d’avoir dissuadé le duc de Lancastre d’entreprendre une chevauchée à partir de l’Aquitaine. Au cours de l’Histoire, les Français, dans leur stratégie d’alliance de revers écossaise (ou irlandaise), ont toujours rencontré la déception.

En définitive, ce plan de 1339 est le pendant naval de la stratégie terrestre de chevauchée où le potentiel économique et les populations civiles de l’adversaire sont visés. Néanmoins, ce plan est original dans ses présupposés, car il suggère d’agir à une très vaste échelle sur un océan et deux mers pour soumettre une nation toute entière par un blocus. Il révèle une pensée stratégique qui maîtrise le temps, l’espace et l’économie. Son côté visionnaire explique certainement sa non-application. Historiquement, il garde une grande originalité : c’est la première théorisation d’une stratégie de blocus. Il faudra attendre le blocus continental de Napoléon ou la guerre sous-marine à outrance allemande des deux guerres mondiales pour retrouver une vision comparable. Par ailleurs, le concept de destruction massive et totale d’un potentiel économique ennemi – ici la marine de pêche – ne se retrouvera qu’avec Vauban et la Jeune École.

Il y a bien une pensée navale dans l’Occident du Moyen Âge. Celle-ci ne s’écrit et ne se théorise qu’à travers Végèce, auteur romain. La culture technique du Moyen Âge ne se transmet que très rarement par l’écrit et continue de se référer à la sagesse éternelle de l’Antiquité. Cette référence et cette révérence à l’Antiquité ne sont pas serviles, il suffit de voir une cathédrale gothique pour s’en persuader. Le Moyen Âge est empirique alors que l’Antiquité romaine est pratique, normative, avec le goût du code. Satisfait des normes romaines – celles de Végèce – qu’il adapte à son temps, le stratège médiéval n’est pas un théoricien. Il a besoin de cas concrets pour exercer sa réflexion et part de la réalité, non d’un modèle. La stratégie navale au Moyen Âge reste « un art tout d’exécution »…

P.S. L’étude de la pensée navale au Moyen Âge reste un océan à découvrir. Des documents restent à étudier et la synthèse reste à faire. En 1339, trois ecclésiastiques anglais dont Adam de Murimuth ont rédigé un traité sur « la supériorité maritime », le Fasciculus de Superioritate Maris. Ils y traitent de la piraterie contre les Français et les Flamands, discutent des pouvoirs de l’amiral et argumentent les droits du roi d’Angleterre à la souveraineté des mers19.

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Notes:

 

1 W.L. Rodger, Naval Warfare under Oars, 4th to 16th Centuries, Annapolis, 1940, rééd. 1967 et 1990.

2 A.R. Lewis et T.J. Runyan, European Naval and Maritime History, 300-1500, Bloomington, 1985.

3 J.H. Pryor, Geography, Technology, and War. Studies in the Maritime History of the Mediterranean, 649-1571, Cambridge, 1988.

4 Ph. Richardot, « La datation du De Re militari de Végèce », Latomus, t. 57, fascicule 1, 1998, pp. 136-147.

5 Végèce, Flavii Vegetii Renati Epitoma rei militaris, éd. K. Lang, Leipzig, Teubner, 1869, éd. reprise 1885, réimpr. Stuttgart, 1967.

6 Ph. Richardot, « L’influence du De Re Militari de Végèce sur la pensée militaire du xvie siècle », Stratégique, 60, 1996, pp. 7-28.

7 f.99V : Ex libro quarto Publi Vegati [sic] Renati de re militari in tiyulo XXXVIIII post præcepta belli naualis, quæ incipiunt a titulo supra scripti libri XXXI, inter cetera et ad locum.

8 Bède le Vénérable, De Temporum Ratione, 28, éd. par C.W. Jones, Cambridge (Mass.), 1943, pp. 231-232.

9 Ibid., 29, pp. 232-233.

10 Christine de Pisan, Livre des fais d’armes et de chevalerie, Paris, impr. par A. Vérard, 1488, II, 39-40.

11 A. Jal, Archéologie navale, Paris, 1840, t. II, pp. 288-294.

12 Ph. Richardot, Végèce et la culture militaire au Moyen Âge, ve-xve siècles, Économica, Paris, 1998, pp. 101-183.

13 Ph. Richardot, « Les éditions d’auteurs militaires antiques aux xve-xvie siècles », Stratégique, 68, 1998, pp. 75-101.

14 Roberto Valturio, Les Douze livres de Robert Valturin touchant la discipline militaire, translatez de langue latine en françoyse par Loys Meigret, Paris, impr. par C. Perier, 1555, f.38-39V, 156, 177V.

15 Texte édité par H. Arbois de Jubainville, dans Mémoires de la Société des Antiquaires de Normandie, 3e série, III, t. 23, Ire partie, 1858, pp. 11-13.

16 Ce document a été édité par M. Jusselin, « Comment la France se préparait à la guerre de Cent Ans », Bibliothèque de l’École des Chartes, 1912, t. 73, pp. 209-236. Réédité et adapté par G. Brunel, E. Lalou et alii, Sources d’histoire médiévale, ixe-milieu du xive siècle, Paris, Larousse, 1992, pp. 765-766.

17 Sur la guerre de Cent Ans, E. Perroy, La guerre de Cent Ans, Paris, Gallimard, 1945.

18 Sur la marine française au Bas Moyen Âge, A. Chazelas-Merlin, Documents relatifs au Clos des galées de Rouen et aux armées de la mer du roi de France de 1293 à 1418, éd. du CTHS, Bibliothèque nationale, Paris, 1977-1979, 2 vols. ; Ph. Contamine, « L’État capétien en quête d’une force navale », Histoire militaire de la France, PUF, Paris, 1992, pp. 107-123.

19 Manuscrit Londres, PRO, Chancery Miscellanea, C47/14/15. Cf. Th. I. Runyan, « Naval Logistics in the Late Middle Ages : The Example of the Hundred Year’s War », in J.A. Lynn, Feeding Mars. Logistics in Western Warfare from the Middle Ages to the Present, San Francisco-Oxford-Boulder, Westview Press, 1993, pp. 79-100

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ARCHEOLOGIE DE LA PENSEE NAVALE. VERS LA FIN

Hervé Coutau-Bégarie

L’enquête sur l’histoire de la pensée navale tend vers sa fin. Non point que le champ d’investigation ait été entièrement exploré, il s’en faut de beaucoup. La raison de cet arrêt prochain est beaucoup plus prosaïque : le réservoir très limité de chercheurs dans cette branche spécifique de l’histoire navale est, pour une période indéterminée, à peu près épuisé. Rares, en effet, sont ceux qui s’intéressent à la théorie stratégique et tactique navale, même si la situation est incontestablement meilleure qu’elle ne l’était il y a quelques années. Le septième volume sera donc suivi par un tome VIII et dernier, qui présentera quelques ultimes études, ainsi qu’un index général et un premier essai de bilan.

Ce tome répond à la même logique que les précédents, à savoir qu’il regroupe des études portant sur des auteurs et des problèmes divers, sans qu’il faille chercher une quelconque unité chronologique ou thématique. Les problèmes qui sont abordés sont donc très variés.

Le Moyen Âge

Philippe Richardot pose la question de l’existence d’une pensée navale dans l’Occident médiéval. Il prend la suite de l’étude du commandant Pagès sur la pensée navale romaine qui était parue dans le tome III, et on notera que, comme lui, son étude se présente sous une forme interrogative. De la même manière que nous n’avons plus que des traces fragmentaires d’une pensée navale romaine qui a dû être constituée, nous n’avons que des bribes insignifiantes d’une réflexion navale durant le Moyen Âge. Mais, là, il ne s’agit pas uniquement des pertes dues à l’usure des temps. L’époque médiévale a connu, en ce domaine comme dans beaucoup d’autres, une incontestable régression et la littérature navale a été embryonnaire. On n’en trouve pratiquement aucune trace durant le Haut Moyen Âge, et ce n’est qu’à partir du xiiie et du xive siècle que l’on commence à voir s’esquisser une réflexion militaire un peu élaborée, qui restera loin du niveau atteint durant l’Antiquité. Philippe Richardot, dans un livre récent 1, a montré à quel point la culture militaire médiévale découlait presque exclusivement d’un auteur unique – Végèce -, infiniment plus copié et commenté que Frontin. Il élargit ici sa réflexion au domaine naval, avec la même conclusion : c’est également Végèce qui est la source quasiment unique de la réflexion dans ce domaine durant les derniers siècles du Moyen Âge.

Cette faiblesse de la production livresque ne signifie pas pour autant que le Moyen Âge ait été incapable de la moindre réflexion stratégique. Contre cette idée reçue, qui a cours depuis le xixe siècle, plusieurs travaux ont montré que certaines campagnes de la guerre de Cent Ans relevaient d’une conception stratégique élaborée. La guerre sur mer ne fait pas exception à la règle et l’on peut deviner, à travers les maigres indications dont nous disposons, quelques plans de campagnes navales préparés avec une certaine envergure. Mais les moyens techniques sont faibles. Ce ne sont plus les grandes flottes de galères de l’Antiquité, mais des navires marchands plus ou moins adaptés, de sorte que le combat naval est redevenu très largement un combat terrestre qui se déroule sur l’eau. Philippe Richardot analyse un exemple de plan stratégique qui, d’ailleurs, ne sera pas réalisé. Alors que le volume était pratiquement achevé, il a retrouvé la trace d’un autre plan, qui mériterait une étude semblable. Mais il ne s’agit que de cas isolés et sans grande postérité. On notera, cependant, que, dès le Moyen Âge, la dualité de la guerre sur mer, avec la dimension militaire mais également la dimension économique, était déjà perçue.

Il resterait maintenant à explorer le champ en friche du xve siècle. On sait qu’il y eut, durant la phase finale de la guerre de Cent Ans, une controverse entre Français et Anglais sur la domination des mers. Adam de Moleyns, évêque de Chichester, proclamait les droits de l’Angleterre à la souveraineté des mers dans le Lybelle of Englishe Policye écrit vers 1436. En 1455, l’auteur anonyme du Débat sur le héraut d’armes lui répondait en affirmant les droits de la France à la domination maritime. Il y aurait peut-être également des trouvailles à faire du côté de l’Espagne, où la pensée militaire s’est développée plus tôt qu’ailleurs.

Le xixe siècle

Les études suivantes sont relatives au xixe siècle, période beaucoup plus proche de nous et néanmoins très mal connue. La production stratégique y a été peu abondante jusqu’aux années 1870. En revanche, le débat tactique n’a cessé de faire rage durant tout le siècle. Il a fallu, en effet, imaginer de nouvelles tactiques pour cette invention extraordinaire qu’étaient les navires à vapeur. La France a eu, en ce domaine, une production théorique intense correspondant à son engouement pour ces nouvelles techniques, alors que la Grande-Bretagne, en tant que puissance maritime dominante peu désireuse de remettre en cause le statu quo, se montrait beaucoup plus réservée.

La rupture provoquée par la vapeur n’a pas été la seule. Une autre innovation d’importance presque égale a été le passage des coques en bois aux coques en fer. Il en a résulté une relance de la lutte éternelle entre l’épée et le bouclier, représentés ici par l’obus et la cuirasse. Au milieu du siècle, l’artillerie s’est révélée à peu près impuissante face à des coques en fer très résistantes. D’où l’engouement temporaire pour le choc, au moyen de béliers et d’éperons. Engouement accentué par la faiblesse de l’expérience disponible. À la différence du xviiie siècle, le xixe siècle n’a connu pratiquement aucune grande bataille navale après Navarin (1827). Ce n’est qu’en 1866 que s’est produit un engagement, au demeurant de faible importance, avec la bataille de Lissa, dans laquelle l’amiral autrichien Tegethoff a battu l’amiral italien Persano par une tactique offensive fondée sur la recherche de l’éperonnage, recherche couronnée de succès avec la destruction du cuirassé Re d’Italia. L’expérience a ainsi validé les propositions théoriques et il en a résulté une vogue de l’éperon qui a perduré jusqu’à la fin du siècle, alors même que l’artillerie, à partir des années 1870, connaissait elle aussi de grands progrès qui allaient bientôt restaurer son ancienne suprématie, comme on le verrait aux batailles du Yalou (1894) et de Tsoushima (1905). Michel Depeyre fait revivre un aspect de ce débat qui mérite de sortir de l’ombre.

Étienne Taillemite, qui avait, dans un tome précédent, étudié la haute figure de l’amiral Grivel, s’intéresse ici à celles des amiraux Bouët-Willaumez et Penhoat. Le premier est passé à la postérité pour sa condamnation du mot de stratégie, qui, disait-il, «  n’a pas grand sens sur mer« . Au-delà de cette condamnation sommaire, il s’est cependant élevé au dessus de la simple conduite du combat pour poser le problème général de la conduite d’une campagne – problème que nous appellerions aujourd’hui opératif mais qui, à l’époque, était véritablement stratégique. De même, Penhoat se livre à des considérations prudentes et raisonnées sur la composition de la flotte française. Tous deux étaient adeptes de la méthode historique et Étienne Taillemite les qualifie de « pré-mahaniens français« . Mahan ne manquera pas d’emprunter nombre de ses idées aux théoriciens et historiens français, notamment Chabaud-Arnault, comme le montrera Martin Motte dans le tome VIII.

Jean-Jacques Langendorff fait revivre un penseur naval pour le moins inattendu, puisqu’il est de nationalité suisse, mais au service de la marine hollandaise. Sa Darstellung der Marine fait la synthèse d’une expérience bien remplie durant les guerres de la Révolution et de l’Empire. Bien qu’il soit aujourd’hui largement oublié, il mérite néanmoins d’être rappelé, car il constitue une contribution non négligeable dans le désert intellectuel qui caractérise paradoxalement la période de la Révolution et de l’Empire. Désert que l’on pourrait quelque peu remplir avec des auteurs espagnols marginalisés, comme José Solano, ce qui ne signifie pas nécessairement qu’ils soient dépourvus d’intérêt.

Jean-Marie Ruiz revient sur la figure emblématique de Mahan. Celui-ci avait déjà été abordé dans le tome V, par André Vigarié, qui avait présenté les grandes lignes de ses conceptions stratégiques. L’approche de Jean-Marie Ruiz est différente. Il s’intéresse aux conceptions géopolitiques de Mahan et à l’environnement dans lequel elles ont été conçues. On sait que Mahan a été le héraut de l’impérialisme américain. Il en a aussi été le produit, et son prodigieux succès tient pour une large part à ce qu’il s’inscrivait dans la grande tradition du réalisme politique anglo-saxon, à sa systématisation et à sa justification d’un sentiment diffus largement répandu dans les élites sociales. Ce genre d’approche était peu pratiquée par l’histoire militaire et navale traditionnelle. Elle est cependant indispensable pour bien comprendre la formation des idées et évaluer leur réception dans l’opinion, puisque la pensée stratégique est tournée vers l’action, destinée à permettre la mise en œuvre et la diffusion d’une doctrine et non pas conçue comme un simple savoir spéculatif.

Une doctrine nationale : le cas grec

Ioannis Loucas présente une synthèse de la doctrine navale grecque depuis l’indépendance, en 1830, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Les auteurs grecs ne sont pas connus en dehors de leur pays, l’obstacle linguistique étant à peu près insurmontable : le grec ne fait malheureusement plus partie des langues de communication internationale. Pour autant, ce genre d’étude de pensées navales abusivement qualifiées de secondaires est indispensable. D’une part, pour mesurer l’audience réelle des classiques qui ne sont reçus que dans la mesure où ils répondent aux attentes spécifiques du pays concerné : les auteurs français sont très lus et l’influence des théories de la Jeune École se fera sentir à travers la mission de l’amiral Fournier, alors que Mahan ne sera vraiment « découvert » que dans les années 1960. D’autre part, pour montrer les aspirations, les réalisations et les contradictions de pays qui aspirent à la puissance navale sans toujours en avoir les moyens. Comme au Portugal (qui mériterait une étude particulière) ou en Suède, le débat est vif entre partisans des cuirassés et adeptes des bâtiments légers (les seconds triomphant souvent pour de simples raisons financières). La marine de guerre hellénique n’existera véritablement que plusieurs décennies après l’indépendance, l’État est trop faible pour se doter d’une véritable marine. Elle finira cependant par exister, grâce à la volonté politique de certains gouvernants. Elle a vu son bien-fondé définitivement assis après les succès remportés par l’amiral Kondouriotis au début du xxe siècle, contre une flotte turque en pleine décadence2. Mais les partisans de la puissance navale ont su jouer de la dimension économique propre à la Grèce, avec l’importance de sa marine marchande et de sa structure géopolitique, avec ses territoires insulaires et sa dépendance à l’égard de la mer. Les caractéristiques spécifiques de l’État grec ont intelligemment été mises en valeur, même si la réalisation a constamment été entravée par le manque de moyens.

Le débat naval après 1945

Les contributions suivantes sont relatives à la pensée navale italienne et à la pensée navale suédoise après la Seconde Guerre mondiale. L’ère des classiques de la stratégie maritime théorique semble close. Les auteurs ne sont plus que des commentateurs ou des analystes, et l’on ne peut guère citer d’écrivain des années 1950 à 1960 qui soit parvenu à une notoriété internationale. Il faudra attendre les années 1970 pour que s’amorce un renouveau autour de quelques œuvres marquantes, dont la plus importante est certainement celle de sir James Cable sur la diplomatie navale, à laquelle on peut ajouter la nouvelle classification des missions des marines suggérée par l’amiral Zumwalt et systématisée par l’amiral Turner dans un article célèbre. Cela ne signifie pas pour autant que les années 50 ou 60 aient été un désert intellectuel. François Géré avait déjà montré, dans le tome II, que le débat était resté vif en France sous la ive République. Il en va de même en Italie et en Suède.

L’Italie doit affronter un contexte difficile, celui du relèvement après la défaite et de la justification d’une politique navale après une performance très décevante durant la guerre. Un certain nombre d’auteurs s’y emploient avec acharnement. Les résultats ne se feront sentir que dans le long terme, mais ils aboutiront quand même à la grande loi navale de 1975 qui marque la véritable renaissance de la marine italienne.

En Suède, le problème se présente différemment. La tendance est à la réduction globale des budgets de la défense et donc des moyens de la marine. Celle-ci est particulièrement visée alors que l’aviation, considérée comme le véritable bouclier de la neutralité, jouit d’un traitement plus favorisé. Il s’ensuit un débat extrêmement vif sur le statut de la marine : faut-il garder ou non des grands bâtiments de surface ou faut-il, au contraire, faire résolument le choix des bâtiments légers lance-missiles auxquels les caractéristiques particulières du théâtre Baltique offrent des possibilités non négligeables ? Beaucoup d’officiers s’opposent évidemment à l’abandon des croiseurs et des destroyers. Mais la marine n’est pas monolithe et c’est le chef de la marine lui-même, l’amiral Ericson, qui jette les bases du tournant vers les bâtiments légers lance-missiles, avec le Plan naval 60, dont la réalisation n’interviendra que des décennies plus tard après une crise matérielle et surtout morale profonde. Aujourd’hui, le renouveau est réel, sur tous les plans, et le choix du Plan naval 60 paraît non seulement raisonnable, mais même inéluctable. Les bâtiments légers (aux patrouilleurs succèdent des corvettes « furtives ») et les sous-marins (la Suède est en pointe dans le domaine des propulsions anaérobies) ont rendu à la marine suédoise une efficacité réelle et reconnue, alors que la contrainte financière ne lui aurait pas permis de maintenir une flotte moderne de grands bâtiments. Le commodore Lars Wedin, de l’Académie royale des sciences navales, montre qu’un pays aux ressources limitées peut choisir un modèle adapté à son environnement et à ses capacités. Ce n’est pas qu’une question de moyens, une doctrine cohérente est nécessaire.

La géopolitique maritime

Enfin, David Cumin évoque l’apport de Carl Schmitt à la géopolitique maritime, qui a fait l’objet du tome V de cette série. L’œuvre du grand juriste et philosophe politique allemand revient en force après des décennies de purgatoire liées à ses compromissions avec le régime national-socialiste. Au-delà de ses engagements condamnables, il a été un penseur d’une incontestable puissance, qui a su ouvrir des perspectives très riches sur les grands empires maritimes et poser, en termes renouvelés, le duel entre la terre et la mer placé par Mahan et l’école anglo-saxonne au cœur de la question géopolitique. Il écrivait dans un but précis, à savoir la critique de la domination maritime anglo-saxonne. Comme chez Mahan, les développements théoriques sont largement asservis aux préoccupations du moment. Mais on y trouve des éléments utilisables, une fois débarrassés de leur dimension idéologique. L’historien s’intéresse au doctrinaire, témoin et reflet de l’esprit du temps, le stratégiste privilégie le théoricien, qui a su analyser les fondements et les invariants de la stratégie.

________

Notes:

 

1 Philippe Richardot, Végèce et la culture militaire au Moyen Âge (ve-xve siècles), Paris, ISC-Économica, 1998.

2 Cf. Jacques Thobie, « L’empire ottoman à la veille de la Grande Guerre : une non-puissance ? », dans La Moyenne puissance au xxe siècle, Paris, Institut d’Histoire des Conflits Contemporains, 1988, pp. 33-35.

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Conclusion

If we should have to fight, we should be prepared to do so from the neck up instead of from the neck down.

Jimmy Doolittle

À travers la brève histoire de la puissance aérienne,  stratèges et théoriciens ont débattu pour savoir si le meilleur emploi de cette nou­velle force résidait dans ses rôles et missions indépendants ou bien dans ses missions auxiliaires[1]. Les partisans des missions indépen­dantes ont vu l’arme aérienne  comme fondamentalement stratégique et offensive. Ils ont envisagé l’emploi efficace des forces aériennes contre les nœuds-clefs de l’ennemi, loin dans la profondeur de son territoire – une forme de chirurgie aérienne dirigée contre ces centres nerveux et ces connexions qui sont cruciaux pour la résistance ennemi. Dans leur plaidoirie passion­née, ils ont employé le langage habituel de la paralysie  stratégique.

Encouragés par les évolutions et les révolutions des techno­logies aérospatiales, certains essayèrent de présenter la para­lysie  stratégique comme étant “une stratégie du présent pour la puissance aérienne ” [2]. Pourtant, bien qu’elle connaisse un renouveau consécutivement à Desert Storm , l’idée de paralyser son adversaire existait depuis un certain temps. Le dessein non létal de vouloir rendre l’adversaire impuissant (par opposition à détruire ou user l’ennemi) a jailli assez énergiquement des tranchées carnivores de la Première Guerre mondiale.  La pre­mière guerre à laquelle la puissance aérienne participa fut une des plus sanglantes et insensées de l’histoire de l’humanité. Il ne fut pas surprenant alors, que les aviateurs vétérans de cette guerre entendent l’appel stratégique demandant de “pen­ser paralysie, non tuerie” [3]. Deux aviateurs de l’époque moderne, John Boyd et John Warden, ont également pensé paralysie stratégique.

Boyd, comme je l’ai expliqué, réfléchit sur les processus et recherche une paralysie  psychologique. Il parle de retourner l’adversaire dans lui-même en opérant à l’intérieur de sa boucle d’observation – orientation – décision – action (OODA).  Cela fragi­lise les relations vers l’extérieur que l’adversaire possède avec son environnement et, de ce fait, le force à adopter une attitude de repli sur lui-même. Cette focalisation sur lui-même crée nécessai­rement des déphasages entre le monde réel et la perception qu’en a l’adversaire. Dans l’environnement agressif de la guerre, la confusion initiale et le désordre dégénèrent vers un état de dissolution interne qui provoque l’effondrement de la volonté de résister. Pour éviter cette dissolution, Boyd propose le processus de “déstructuration et création”, une forme de gymnastique intellectuelle permettant, au cœur de la bataille, de construire plus rapidement des stratégies plus précises. Sa théorie du conflit est clausewitzienne, car elle est philosophique, mettant l’accent sur les aspects mentaux et moraux du conflit, et considérant important d’enseigner au combattant la manière de penser – c’est-à-dire l’instruction du génie de la guerre .

Warden présente une théorie de l’attaque stratégique  qui s’intéresse aux formes et recherche une paralysie  physique. Elle défend des attaques parallèles sur les cinq cercles  stratégiques de l’ennemi, du central vers le périphérique, avec une priorité non négociable à la mouche de la direction nationale. L’analyse permanente de ces cercles par les stratèges aériens permettra d’identifier les centres de gravité , inclus dans un seul cercle ou partagés par plusieurs, dont la frappe entraînera rapidement une paralysie partielle ou totale du système ennemi. La théorie de Warden est jominienne, car pratique, mettant l’accent sur les aspects physiques du conflit, et considérant comme important d’enseigner au combattant comment agir, c’est-à-dire l’instruc­tion des principes de la guerre .

Les idées de Boyd et Warden se complètent et, ensemble, ont aidé à l’avènement de l’ère de la paralysie  stratégique obte­nue par la guerre de la conduite des opérations.  Ce type géné­rique de guerre devrait rester prédominant durant l’Âge de l’infor­mation, avec des variations possibles sur la nature et la façon dont seront choisies les cibles. Si elle est exacte, la recher­che de la paralysie stratégique par l’intermédiaire de la guerre de la conduite des opérations,  défendue par Boyd et Warden, a des implications sur la façon de s’organiser, de s’équiper et d’em­ployer au mieux les forces aériennes de demain.

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En ce qui concerne l’organisation, la disparition des struc­tures de gestion de l’information  de niveau intermédiaire est prévue par John Warden et souhaitée par John Boyd. Dans une série d’articles provocateurs sur les systèmes C2, Gary Vincent  est favorable à l’adoption du principe de “commandement  centra­lisé – exécution et contrôle décentralisés” en lieu et place de l’actuelle doctrine de l’USAF  “contrôle centralisé – exécution décentralisée”[4]. Pour ce faire, il propose un système C2 qui reprendrait l’architecture “massivement parallèle” des ordina­teurs modernes. Pour expliquer cela grossièrement : l’accélé­ration du traitement de l’information dans les ordinateurs “massivement parallèles” est obtenue par le remplacement des traditionnels et gros processeur central et mémoire par des processeurs plus petits qui utilisent de la mémoire distribuée pour travailler simultanément et en coopération sur une tâche assignée. Dans un système C2 massivement parallèle,

l’unité de commandement  n’élabore pas des ordres explicites mais, à la place, identifie les objectifs de la mission et l’axe d’effort principal¼ Par l’intermédiaire d’un seul réseau de données, les chefs de Groupes d’Action de Base (Basic Action Unit, BAU) ont alors accès au modèle du champ de bataille (ou Big Picture), dont ils extraient les informations nécessaires pour atteindre leurs objectifs. Les Groupes d’Action de Base bénéficient d’une grande latitude dans la conduite de leur mission. La cohérence est assurée car toutes les unités partagent une doctrine commune, un but commun et la même perception de la situation (qui est également mise à jour par les Groupes)¼ Au lieu d’attendre que les ordres cheminent à travers les niveaux intermédiaires, chaque Groupe extraira le contenu de sa mission à partir du modèle commun, et agira en conséquence [5].

Vincent  définit une cybernétique “massivement parallèle” pour le commandement  et le contrôle ; c’est un modèle du type “résolution partagée d’un problème” et qui reflète à la fois le concept allemand d’Auftragstaktik et le système de “décentrali­sation avec topsight” des cybercombattants[6]. Sans la “big picture” fourni par topsight, la décentralisation pourrait très bien se dissoudre dans le chaos. Avec topsight, une organisation décentralisée fonctionne “à la limite du chaos”, en système reconnu comme complexe mais hautement adaptatif. Ainsi que l’observe Roger Lewin  :

Une partie de l’attrait pour le bord du chaos vient de l’optimisation des capacités de calcul, que le système soit un automate unicellulaire ou une espèce biologique évoluant parmi d’autres en tant qu’élément d’une communauté écologique complexe. Au bord du chaos des cerveaux plus gros se développent [7].

Et de plus gros cerveaux seraient bien utiles dans l’am­biance évolutive et complexe de la guerre.

Équiper ses forces de manière à pouvoir rester “à l’intérieur de la boucle” des adversaires potentiels doit se faire en cherchant à minimiser la durée de transfert des informations en prove­nance des “capteurs” (plates-formes de recueil du renseigne­ment) vers les “tireurs” (plates-formes délivrant l’armement). Les “complexes de reconnaissance et d’attaque” visent précisément à cela, en fusionnant les capteurs et les tireurs, soit physiquement, soit électroniquement. Théoriquement, ce maria­ge de la donnée avec la munition devrait fournir la précision et la vitesse que plusieurs visionnaires, tels que John Warden, consi­dèrent être la clef du succès dans les conflits du XXIe siècle[8]. Le “complexe de reconnaissance et d’attaque” augmente la dépen­dance du “tireur” vis-à-vis du “capteur”, cette dépendance a été une faiblesse stratégique, opérative et tactique depuis l’époque de Sun Zi . Supprimer les yeux et les oreilles de l’archer influe toujours sur la précision de la flèche. Cette dépendance vis-à-vis de l’information  devrait davantage s’affirmer comme une force et moins comme une vulnérabilité au fur et à mesure que le délai restant à l’ennemi pour réagir diminue rapidement[9].

Comme le temps se contracte de plus en plus dans les “hyperguerres” de l’âge de l’information , l’utilisation préventive de la force pourrait devenir une condition obligatoire pour obtenir la victoire. Les américains sont très mal à l’aise avec ce type d’action depuis un certain jour de décembre 1941. Bien que le milieu militaire américain exalte l’initiative et place la surprise parmi ses grands principes de guerre, son commandant en chef à l’époque qualifiait l’attaque de Pearl Harbor  d’infa­mante. Durant la crise des missiles de Cuba,  le frère – et confident – du Président rejetait l’hypothèse de raids aériens préventifs sur les sites de missiles nucléaires de l’île, en rappelant le souvenir des attaques analogues de l’empire nippon.

Dans la conscience américaine, l’action préventive est mora­lement une mauvaise façon de faire. Cependant, si le contrôle immédiat du milieu aérospatial et du spectre électronique est la condition sine qua non pour les succès militaires futurs, alors ceux qui aspirent à ces victoires devront peut-être sacrifier les hauteurs morales afin de posséder les hauteurs de l’information .

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L’entrée dans le prochain millénaire sera caractérisée par des budgets militaires en diminution. Alors que le format des forces armées américaines se réduit, l’efficacité et la sûreté seront toujours au cœur du dilemme de la défense. Nous devons choisir sagement, en gardant toujours à l’esprit l’avertissement formulé par Alvin et Heidi Toffler  pour qui les guerres de types première et deuxième vague ne disparaîtront pas à l’époque des conflits du type troisième vague. Si les technologies du XXIe siècle permettent de réaliser des armements non létaux (répon­dant aux besoins de ce courant de pensée), alors les théories de la paralysie  stratégique de John Boyd et John Warden pour­raient servir de guide pour élaborer des opérations efficaces et sûres tant à l’intérieur des boucles que des cercles des adver­saires menaçant nos intérêts nationaux, qu’ils soient de la première, deuxième ou troisième vague.

[1]        Le lieutenant-colonel Mark Clodfelter distingue les types d’utilisation de la puissance aérienne  suivants : direct ou indirect, indépendant ou auxiliaire. Les applications directes (létales) comprennent le bombardement stratégique,  l’interdiction  et l’appui rapproché. Les applications indirectes (non létales) comptent parmi elles le transport, le ravitaillement en vol et la reconnaissance. Les applications indépendantes visent des objectifs diffé­rents de ceux recherchés par les forces de surface du champ de bataille. Les missions auxiliaires sont en support direct des opérations de surface du champ de bataille. School of Advanced Airpower Studies Course 631, notes du cours.

[2]        Par exemple, voir l’essai du major Jason Barlow , “Strategic Paralysis : An Air Power Strategy for the Present”, Airpower Journal 7, n° 4 hiver 1993, pp. 4-15.

[3]        Basil H. Liddell Hart , Strategy, Londres, Faber and Faber, 1954 ; réimpression, New York Penguin Books, 1991, p. 212.

[4]        AFM 1-1, vol. 1, Basic Aréospace Doctrine of the United States Air Force, vol. 1, Washington, D.C., US Government Printing Office, 1992.

[5]        Lt Gary A. Vincent , “a New Approach to Command and Control : The Cybernetic Design”, Airpower Journal 7, n° 2, été 1993, pp. 8, 18.

[6]        Topsight n’est rien d’autre que la “compréhension centralisée de la Big Picture qui améliore la gestion de la complexité”. John Arquilla  et David Ronfeldt , “Cyberwar  is Coming”, RAND Corporation  Study P-7791, Air University Library, document n° M-U 30352-16 n° 7791, pp. 6-7.

[7]        Roger Lewin , Complexity : Life at the Edge of Chaos, New York, MacMillan Publishing Co., 1992, p. 149.

[8]        Warden cite deux conditions sine qua non pour gagner dans un type de conflit parallèle : la précision et la vitesse. John A. Warden, “War in 2020”, conférence, Spacecast 2020, Air War College , 29 septembre 1993. Alvin et Heidi Toffler  citent également ces attributs parmi les clefs du succès lors des guerres de la “troisième vague” dans “War, Wealth and a New Era in History”, World Monitor 4, n° 5, mai 1991, p. 52.

[9]        Il est intéressant de noter que, alors que Warden défendrait le concept de “complexes de reconnaissance et de frappe” en raison de la précision et de la vitesse, ces plates-formes rendraient en fait le cercle de la direction nationale de moins en moins critique pour le succès des opérations mili­taires. Ce qui pourrait apparaître comme cibles cruciales pourrait être les liaisons entre les cercles, celles qui globalement comprennent le “boulon de l’information ” comme l’appelle Warden.

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Chapitre V. Boyd, Warden et l’évolution de la théorie de la puissance aérienne  

La façon dont les hommes créent de la richesse et la façon dont ils font la guerre sont inextricablement mêlées¼ On n’a pas encore pleinement réalisé que la grande époque de l’industrialisme est derrière nous. Les mécanismes de base permettant de créer de la richesse sont en train d’être bouleversés – et la guerre, comme d’habitude, subit une mutation en parallèle.

Alvin et Heidi Toffler ,
“War, Wealth, and a New Era in History”,
World Monitor

Vers le milieu du XXe siècle, le monde moderne amorça une lente métamorphose, le faisant passer d’une société industrielle à une société de l’information . Cette transfiguration se poursuit aujourd’hui, alimentée par les percées continuelles réalisées dans les domaines des ordinateurs et des communications. Il est intéressant de noter, comme le suggère notre exergue, que les méthodes de la guerre aérienne  semblent vouloir changer parallèlement. John Boyd et John Warden sont des personnages de transition dans cette évolution de la théorie de la puissance aérienne  stratégique. Alors que la paralysie  reste en toile de fond de toute pensée relative à ce sujet durant le XXe siècle, la trans­formation théorique dont Boyd et Warden sont les représentants fait passer d’une guerre visant l’économie par attaque des capacités industrielles à une guerre s’attaquant à la conduite des opérations  par un choix d’objectifs liés à l’information. il convient maintenant de présenter une étude plus détaillée de cette évolu­tion, dans le domaine de la théorie sur la paralysie stratégique.

Le passé : Paralysie par attaque de l’industrie dans une guerre visant l’économie     

Durant la première moitié du premier siècle de l’histoire de la puissance aérienne , les doctrines aériennes stratégiques qui se développèrent tant en Grande-Bretagne  qu’aux États-Unis  étaient façonnées par la théorie de la paralysie  stratégique. Elles étaient également marquées par la conviction que la meilleure manière d’obtenir cette mise hors d’état de fonctionner d’une nation et de ses forces armées se trouvait être l’attaque directe du potentiel économique soutenant son effort de guerre .

La doctrine du bombardement stratégique  de la Royal Air Force  (RAF) traduit la personnalité de son chef entre les années 1919 et 1928, l’Air Marshal Sir Hugh Trenchard . Le but déclaré de la politique aérienne de Trenchard était de provoquer la désintégration et l’effondrement de l’économie de guerre de l’ennemi. À la fin des dix années passées à la tête de la RAF, dans un mémorandum adressé à ses alter ego des autres armées, il formule la déclaration sans doute la plus claire sur ses convictions relatives à la guerre aérienne . Trenchard y propose la mission de guerre suivante pour la RAF : “L’objectif de la Royal Air Force est de casser les moyens de résistance de l’ennemi en attaquant les objectifs les mieux adaptés à cette finalité”. Il poursuit en caractérisant ces objectifs comme étant les “centres vitaux ” de l’ennemi en matière de production, de transport et de communication, et constituant la source de son effort de guerre [1].

Trenchard  met en lumière les effets de telles attaques sur le moral ennemi, affirmant qu’elles “terroriseraient les travailleurs (hommes et femmes) des usines de munitions, à tel point qu’ils ne viendraient plus travailler, que les dockers abandonneraient le chargement des bateaux de munitions par peur d’une attaque aérienne sur le quai ou l’usine concernée” [2]. Ainsi, la politique aérienne stratégique britannique avait-elle une double nature, se concentrant sur la destruction des capacités et de la volonté de l’ennemi à résister. Elle recherchait la paralysie  stratégique générée par le bouleversement psychologique et la terreur, résultats de la désorganisation et de l’effondrement économique.

Pendant ce temps, aux États-Unis , l’Air Corps Tactical School  (ACTS) conduisit le développement de la doctrine améri­caine du bombardement stratégique.  Ce développement fut, bien sûr, influencé par les “sermons” de William Mitchell,  mais égale­ment par les idées d’un vétéran de la Première Guerre mondiale , le colonel Edgar Gorrell . En tant que chef de l’Air Service Technical Section du corps expéditionnaire américain en France  (AEF), Gorrell était responsable du programme stratégique aérien de la Première Guerre mondiale. Après la guerre, Gorrell écrivait : “l’objet du bombardement stratégique est de larguer des bombes, du ciel, sur les centres commerciaux et les lignes de communications, en des quantités telles qu’elles réduiront à l’état de ruines les points visés et interrompront les approvisionnements indispensables à une armée déployée” [3]. Il continuait en comparant les forces armées ennemies à un foret de perceuse ; la “pointe” de l’armée reste efficace tant que la “tige” des infra­structures de soutien reste intacte. Cassez la “tige” et le foret devient inutile.

Les instructeurs de l’ACTS améliorèrent les idées de Gorrell  sur la guerre économique, transformant la “tige du foret” en un réseau industriel aux mailles fines, nécessitant l’emploi du bom­bardement de précision pour le dénouer[4]. L’ACTS ne minimisa pas les effets potentiellement incapacitants découlant d’un tel bombar­dement de précision, en particulier la baisse de moral consécutive aux privations et restrictions. Toutefois, leur principal centre d’intérêt (au moins vis-à-vis du public) était d’abord la paralysie  physique induite par l’attaque précise de l’industrie, par opposition à l’accent mis par les Britanniques sur la paralysie physique et psychologique que l’on pouvait attendre du bombardement des zones économiques.

Les deux versions de cette guerre visant l’économie à travers des attaques aériennes stratégiques seraient spectaculairement testées après que les raids éclairs effectués par l’Allemagne  sur la Pologne  et la France  eurent ouvert la Seconde Guerre mondiale .

Le présent : Paralysie par la guerre du C2

La fin de la Seconde Guerre mondiale  coïncide avec l’aube de l’Âge de l’information . Comme le soutiennent Heidi et Alvin Toffler , cette révolution de l’information est une réplique de la révolution industrielle de la fin du XIXe et du début du XXe siècle ; elle transformera autant la façon de faire la guerre que les processus de création de la richesse. Alors que la notion de paralysie  stratégique obtenue par la guerre visant l’économie n’était pas encore totalement éliminée, une nouvelle forme de guerre cherchant à frapper l’adversaire d’incapacité  s’annonçait très prometteuse : la guerre de la conduite des opérations , visant les systèmes de commandement  et de traitement de l’information de l’ennemi[5].

John Boyd est un théoricien contemporain qui se consacre à l’étude de la paralysie  résultant de la guerre de la conduite des opérations[6] . Plus spécifiquement, il se concentre sur la désorien­tation de l’esprit du commandement  ennemi provoquée par la désorganisation du processus par lequel il exerce le contrôle et le commandement. Boyd représente ce processus par la boucle OODA [7]. Comme nous l’avons vu, la victoire s’obtient en s’assurant un avantage temporel sur l’ennemi vis-à-vis de la durée de réalisation d’un cycle de la boucle OODA ; finalement, cela provoque la paralysie psychologique du mécanisme de prise de décision et d’action de l’ennemi.

Plus qu’un cycle décrivant un mécanisme de direction, le modèle OODA  décrit le processus de recueil, d’analyse et de diffusion de l’information.  En ce sens, Boyd révèle clairement l’influence de Sun Zi  sur sa réflexion, soulignant l’importance de l’infor­mation dans l’obtention de la victoire. Il attribue le succès à la rapidité de parcours et à la précision du cycle de décision des chefs, aux niveaux stratégique, opératif et tactique. Celui qui a le meilleur contrôle du flux d’information peut observer, orien­ter, décider et agir de façon plus opportune et mieux appropriée et, par là-même, manœuvrer à l’intérieur de la boucle OODA de l’adversaire. Ce contrôle donne l’opportunité de paralyser et/ou d’exploiter les moyens d’information de l’ennemi tout en proté­geant les siens propres.

De la même manière, John Warden plaide pour la réalisa­tion de la paralysie  stratégique par l’intermédiaire d’une guerre de la conduite des opérations  basée sur l’attaque du comman­dement . Cependant, à la différence de la théorie de Boyd centrée sur les processus, celle de Warden se concentre sur les formes que prend l’exercice du commandement et du contrôle. La cible dans son modèle des cinq cercles,  le pouvoir, est décrite par euphémisme comme le cerveau et ses informations en prove­nance des sens. Si une “balle dans la tête” n’est pas directement envisageable pour des raisons politiques et pratiques, une atta­que indirecte peut être aussi efficace (destruction, perturbation et/ou exploitation des canaux d’information  et de contrôle du cerveau).

Warden reconnaît également l’importance de la gestion de l’information  dans l’efficacité de fonctionnement du système ennemi[8]. Il suppose que les cinq cercles  stratégiques puissent être retenus par un “boulon d’information”. Ce boulon main­tiendrait les cercles en place et, en cas de destruction, les composants à l’intérieur des cercles pourraient échapper à tout contrôle[9]. Ceci suggère que les liens informatifs entre les cercles pourraient bien constituer le paramètre permettant de démolir tout le système ennemi.

Ensemble, Boyd et Warden ont transformé la théorie de la paralysie  stratégique dans ses aspects relatifs à la puissance aérienne  stratégique conventionnelle[10]. Ils ont déplacé les cen­tres d’intérêt, de l’industrie soutenant la guerre vers le comman­dement  soutenant la guerre, de la guerre de l’économie vers la guerre du contrôle . Cependant, Boyd et Warden ne représentent qu’une étape. Comme beaucoup de visionnaires le prédisent, la révolution de l’information  continuera à peser sur la manière dont les gouvernements et leurs forces militaires conduiront la guerre.

Le futur : Paralysie par la guerre du contrôle  
et attaque de l’information

L’Air Marshal Sir John Slessor  écrivit : “S’il existe une attitude plus dangereuse que de supposer que la prochaine guerre se déroulera juste comme la dernière, c’est d’imaginer qu’elle sera tellement différente que nous pouvons nous permettre d’ignorer toutes les leçons de la précédente” [11]. L’une des plus importantes leçons tirées de l’usage stratégique de la puissance aérienne  durant la guerre du golfe Persique en 1991 fut l’efficacité de la domination de l’information [12]. En détruisant les yeux, les oreilles et la bouche de l’Irak,  et en utilisant les plates-formes de recueil de données – de surface ou spatiales -, les forces de la Coalition ont rapidement établi une forme de “supériorité de l’information” qui a peut-être été aussi décisive que la maîtrise plus tradition­nelle de l’espace aérien. La dépendance croissante des matériels de guerre à l’égard d’un traitement efficace de l’information continuera de créer des possibilités pour empêcher, désorganiser, manipuler le recueil, l’analyse et la diffusion des informations du champ de bataille[13]. Il n’est donc pas insensé de suggérer que les guerres futures puissent ressembler à Desert Storm  au moins dans un domaine important : la recherche de la domination de l’informa­tion, aux niveaux stratégique et opératif, via le contrôle de la “datasphère” de l’environnement de combat[14].

John Arquilla  et David Ronfeldt , de la RAND Corporation , ont créé, pour ces futures batailles visant la domination de l’information , le terme de “cyberwar ” [15]. Ils le définissent ainsi :

Cyberwar  se réfère à la préparation à la conduite, et à la conduite d’opérations militaires selon des principes liés à l’information . Cela veut dire désorganiser, si ce n’est détruire, les systèmes d’information et de communication sur lesquels se base l’adversaire pour se “connaître” lui-même : qui il est, où il est, ce qu’il peut faire, quand et pourquoi il se bat, quelle menace contrer en premier, etc. Cela signifie tout connaître d’un adversaire tout en l’empêchant de nous connaître. Cela veut dire faire pencher “l’équilibre de l’information et de la connais­sance” en notre faveur, tout spécialement si l’équilibre des forces ne l’est pas. Cela signifie utiliser la connais­sance afin de dépenser moins de capital et de travail [16].

D’une manière très concrète, Arquilla  et Ronfeldt  parlent de provoquer la paralysie  stratégique en attaquant (physiquement et/ou électroniquement) les centres de gravité  critiques traitant de l’information , voire leurs connexions ou nœuds principaux de connexion.

Les progrès futurs dans les technologies du C4I  (Command, Control, Communications, Computers and Intelligence) et leur intégration aux plates-formes de tir promettent un accroisse­ment radical du rythme de la guerre au XXIe siècle[17]. Les boucles OODA  amies et ennemies vont “se resserrer” énormément au fur et à mesure que le recueil, l’analyse, la diffusion et l’exploitation des informations du champ de bataille ne nécessiteront plus des jours mais des minutes. En conséquence, le contrôle de la “datasphère” recevra la plus haute priorité au cours de la plupart, si ce n’est la totalité, des futurs conflits puisque “empêcher la collecte ou la diffusion de l’information  (de laquelle les « tireurs » seront extrêmement dépendants pour réussir leurs attaques) équivaudra à la destruction de la plate-forme elle-même” [18]. Obtenir la maîtrise de l’information sera la clef de la victoire militaire, puisque cela permettra à la fois de rester correctement orienté et de désorienter l’ennemi. Dans ce sens, il est possible de disposer d’avantages relatifs au niveau de la vitesse d’exécution et de la précision du cycle OODA.

La révolution de l’information  n’aura peut-être pas sur le processus de prise de décision l’impact décrit par Boyd ; elle menace par contre de modifier fondamentalement la forme du système ennemi décrit par Warden dans le modèle des cinq cercles . Ainsi que le font astucieusement remarquer Arquilla  et Ronfeldt,  cette nouvelle révolution est à deux dimensions : l’une technologique et l’autre organisationnelle. “La révolution de l’information traduit les progrès de l’information numérique, des technologies de communication et des innovations qui en décou­lent pour la théorie du management et de l’organi­sation. De nombreux changements se produisent concernant le recueil, l’archivage, le traitement, la communication et la présentation de l’information, ainsi que sur la manière de structurer les organi­sations pour bénéficier de tous les avantages de cette explosion de l’information” [19].

Dans son best-seller Megatrends, édité en 1982, John Naisbitt  prévoyait précisément pour le domaine de l’organisation les tendances qui accompagneraient le passage d’une société industrielle à une société d’information.  La centralisation céderait sa place à la décentralisation et les hiérarchies seraient remplacées par des réseaux[20]. Alors qu’elles apparaissent actuel­lement dans le monde des affaires, ces tendances produisent ce que Naisbitt appelle “un transfert de pouvoir du vertical vers l’horizontal[21]. Alors que le contrôle et le processus de prise de décision stratégique se décentralisent, la coopération horizontale entre agents et agences semi-indépendants devient plus vitale que le commandement  du haut vers le bas pour le fonction­nement efficace du système.

Concernant les opérations de combat, George Orr  définit deux styles de commandement  opposés qui correspondent à ces deux courants économiques.

Le modèle de commandement  par contrôle hiérarchique tente de faire de la totalité des forces (ou la totalité du système national) une extension du commandant (souligné par moi)… L’accent est mis sur la hiérarchie des connexions, sur la collecte globale de l’information,  sur la transmission vers les échelons supérieurs d’informations obtenues locale­ment et sur la gestion centralisée de l’ensemble de la bataille.

Le style “partage de la solution d’un problème” décrit de son côté la mission de contrôle du commandant comme limitée au pilotage d’un effort coopératif de résolution de problèmes. L’accent est mis, dans ce style, sur un fonc­tionnement autonome à tous niveaux, sur le dévelop­pement d’architectures et de systèmes distribués, sur le travail en réseau permettant de partager les éléments indispensables à la détection et à la solution de conflits possibles, et sur un processus éclaté de prise de déci­sion [22].

Bien que Orr  reconnaisse que des arguments puissent venir en soutien de l’un ou l’autre des deux camps, il conclut ainsi ses recherches : “Un système C3I dessiné pour exploiter la nature stochastique du combat et les forces des unités américaines com­battantes (ingéniosité, initiative et esprit de corps) est le mieux équipé vis-à-vis de la réalité de la guerre et du tempérament américain” [23]. Alors que Orr et (sur ce point) John Boyd soutien­nent fermement la décentralisation et l’introduction du travail en réseau au sein des forces armées des États-Unis,  ces ten­dances organisationnelles ne sont certainement pas des axiomes chez nous comme ailleurs. Comme l’envisage Alvin Toffler , des “trois grandes” organisations politique, économique et militaire, la troisième sera la dernière à évoluer d’une structure de pouvoir verticale vers une structure horizontale, en raison de son affinité particulière avec les institutions hiérarchiques. Cependant, de récents ajustements hiérarchiques au sein du monde militaire américain, introduits par le “management de qualité totale”, produisent les changements du monde des affaires et suggèrent que, même si l’institution militaire est la dernière à évoluer, le changement aura bien lieu.

Si un changement dans la répartition de la puissance militaire intervient à l’échelle planétaire, la direction nationale au centre de la cible des cinq cercles  de John Warden perdra de son importance dans le fonctionnement du système. D’un autre côté, le passage d’une répartition verticale des pouvoirs vers une autre horizontale, avec l’importance de la “solution éclatée des problèmes” [24], donnera une réelle consistance à la notion de centres de gravité  non-coopératifs, développée par John Boyd. La guerre de la conduite des opérations,  basée sur l’attaque des coopérations horizontales, pourrait très bien se substituer à la guerre de la conduite des opérations,  basée sur l’attaque des architectures verticales de commandement , devenant ainsi la “stratégie de choix” permettant d’obtenir la paralysie  au XXIe siècle.

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Cependant, comme Alvin et Heidi Toffler  le signalent, toutes les guerres futures ne seront pas exclusivement du type “troisième vague”, ou du type guerre de l’information . Cela signifie que les guerres de types “première vague” alias agraire, “deuxième vague” alias industrielle, ne disparaîtront pas avec l’avènement de l’âge de l’information. Au contraire, voici ce que nous observerons :

Chaque conflit majeur sera identifié par une combinai­son caractéristique de ces différentes formes de guerre. Chaque guerre ou bataille aura sa propre “forme de vague”, correspondant à la manière dont les trois types de conflits se combinent. (Poussant le raisonnement plus loin, il se peut que chaque armée, voire même chaque arme de chaque armée, possède sa propre “signature”, son mélange particulier de première, deu­xième et troisième vague ou forme de guerre) [25].

Ainsi, alors que l’avenir de la théorie de la paralysie  stratégique se trouve peut-être dans le concept de la guerre de la conduite des opérations  introduit par John Boyd et John Warden, les plans réels permettant de mettre l’ennemi hors d’état d’opérer seront peut-être des “combinaisons caractéris­tiques” des trois types de paralysie abordés dans cette partie – guerre de l’économie par l’attaque des cibles industrielles, guerre de la conduite des opérations  par attaque des structures verti­cales de commandement , et guerre du contrôle  par attaque sur les structures horizontales d’information .

[1]        Cité dans Charles Webster et Noble Frankland, The Strategic Air offensive Against Germany 1939-45, Londres, Her Majesty’s Stationery Office, 1961, vol. 4, p. 72.

[2]        Ibid., p. 73. Trenchard  condamna “le bombardement aveugle d’une ville dans le but unique de terroriser la population civile”. Ceci dit, il se concentra fortement sur les effets sur le moral du bombardement stratégique . Les minutes d’une réunion qu’il présida en juillet 1923 le citent déclarant que “la politique consistant à frapper la France  et à la  faire crier avant que nous le fassions (était) plus vitale que n’importe quoi d’autre”, p. 67. De même, un mémorandum de l’état-major de l’air datant de 1924 déclare succinctement que l’emploi correct de la RAF  serait de “bombarder dès le début de la guerre les objectifs militaires situés dans des zones peuplées, avec le but d’obtenir un résultat décisif grâce à l’effet sur le moral que de telles attaques produiront, et grâce à la dislocation profonde de la vie normale du pays”. Voir Air Staff Mémo 11A, mars 1924, AIR 9-8.

[3]        Colonel Edgar S. Gorrell , “Gorrell : Strategical Bombardment”, dans Maurer Maurer (ed), The US Air Service in WWI, Washington, D.C., US Government Printing Office, 1978, vol. 2, p. 143.

[4]        On doit noter que la doctrine du bombardement stratégique  de l’ACTS n’était pas la doctrine officielle du ministère de la Guerre, présentée dans le TR 440-15, Emploi des Forces Aériennes de l’Armée. Cependant, malgré un accueil mitigé par l’Army General Staff, le principe défendu par l’école – “bombardement de jour, de précision, à haute altitude” du maillage indus­triel de l’ennemi – servit de base aux plans aériens américains durant la Seconde Guerre mondiale , et est largement reconnue comme la doctrine aérienne stratégique définitive des américains durant l’entre-deux guerres.

[5]        Cette notion de guerre de la conduite des opérations  suppose bien sûr que l’ennemi possède un système de gouvernement développé, identifiable et vulnérable, ainsi qu’un processus de traitement de l’information  dont il dépend pour la conduite de ses affaires.

[6]        Ainsi que le souligne Alan Campen : “En fait, l’Union soviétique en vint à effectuer une planification  formelle sur les cibles de commandement  et de la conduite des opérations  il y a au moins vingt ans, quand elle adopta le Combat-Radio-Électronique (REC, Radio-Électronic-Combat) comme doctri­ne officielle, et mit sur pied des forces dont la mission était de mettre en œuvre le concept d’attaques physiques et électroniques sur les systèmes de commande­ment et de contrôle de l’ennemi”. Voir Alan D. Campen, The First Informa­tion War, Fairfax, Va, AFCEA International Press, 1992, p. 21, note 6.

[7]        Dans son briefing “Organic Design for Command and Control”, Boyd déclare précisément que la boucle OODA  est, dans sa nature profonde, une boucle de commandement  et de contrôle, p. 26.

[8]        Warden déclare que la précision, la vitesse, la furtivité et la gestion de l’information  sont les ingrédients essentiels de la guerre parallèle. John A. Warden, “War in 2020”, conférence lors de l’étude Spacecast 2020, Air War College , 29 septembre 1993.

[9]        Interview de Warden, 23 février 1994.

[10]       Comme on l’a déjà vu, l’applicabilité de leurs idées aux conflits non conventionnels est discutable, même si elle ne doit pas être rejetée en bloc.

[11]       John C. Slessor , Air Power and Armies, Londres, Oxford University Press, 1936.

[12]       Andrew Krepinevich définit la “domination de l’information ” comme la compréhension comparativement supérieure des structures politiques, économiques, militaires et sociales de l’ennemi. Il soutient que l’opération décisive au cours des futures guerres pourrait être d’établir cette domination de l’information. Voir Andrew Krepinevich, “The Military-Technical Revolu­tion”, étude pour l’Office of Net Assessment OSD, Washington, D.C., automne 1992, p. 22.

[13]       Nos adversaires potentiels diffèrent nettement les uns des autres dans leur dépendance vis-à-vis des technologies modernes de l’infor­mation . Il est donc nécessaire d’adapter proportionnellement le niveau de viabilité d’une hypothèse de paralysie  résultant d’une guerre du contrôle  basée sur l’attaque de l’information.

[14]       En fait, l’édition la plus récente du Joint Publication 1, Joint Warfare of the US Armed Forces, codifie l’emploi de technologies avancées dans le but d’établir un “différentiel d’information ” avantageux. Il y est écrit : “La campagne interarmées doit exploiter pleinement le différentiel d’information, c’est-à-dire la supériorité dans l’accès et l’emploi efficace de l’information que procure à nos forces les technologies avancées ; ceci est valable aux niveaux stratégique, opérationnel et tactique”, p. 57. La National Defense University à Fort McNair, D.C., a ouvert la School of Information Warfare and Strategy en août 1994. Le cursus, long de dix mois, est consacré aux progrès des technologies de l’information, et à la manière dont ils interviennent dans la définition des objectifs de sécurité nationale et le développement de la stratégie militaire.

[15]       Pour l’origine de ce mot, voir supra, note 2 de l’introduction.

[16]       John Arquilla  et David Ronfeldt,  “Cyberwar  is Coming”, RAND Corpo­ration  Study P-7791, Air University Library, Document n° M-U 30352-16 n° 7791, p. 6.

[17]       Cette affirmation n’implique pas que toutes les futures guerres soient des guerres de l’information  hyper-rapides et hi-tech. Je suis d’accord avec le point de vue de Alvin et Heidi Toffler, selon  lesquels l’avènement de la guerre de l’information n’élimine pas les autres formes de conflit. Cependant, en général, les progrès des technologies de l’information entraîneront une accélération du rythme interne de la guerre durant le XXIe siècle, à des degrés variables suivant les capacités technologiques des adversaires.

[18]       Major James L. Rodgers, “Future Warfare and the Space Campaign”, thèse, Air Command and Staff College , Air Campaign Course Research Projects, AY1993-94, p. 116.

[19]       Arquilla  et Ronfeldt , op. cit., p. 2. Souligné par moi.

[20]       John Naisbitt , Megatrends, New York, Warner Books, 1982, pp. 1-2.

[21]       Ibid., p. 204.

[22]       Major George E. Orr , Combat Operations C3I : Fundamentals and Interactions, Maxwell AFB, Alabama, Air University Press, 1983, pp. 87-88.

[23]       Ibid., p. 90.

[24]       Ibid., pp. 41-42. “La résolution partagée d’un problème est un processus par lequel la solution s’obtient par la coopération de nombreuses personnes (généralement physiquement séparées). La vraie résolution partagée d’un problème doit être distinguée de la résolu­tion centralisée avec exécution délocalisée d’un problème. Dans le cas du partage, aucun des participants n’a accès à la totalité des informations qui seront utilisées pour obtenir la solution définitive. Les problèmes essentiels résident dans la décomposition des problèmes, dans la coopération à instaurer entre les éléments concourant à la solution, dans la gestion des communications et dans l’adaptation dyna­mique des paramètres du problème en réponse aux évolutions de la situation”.

[25]       Alvin et Heidi Toffler , “War, Wealth, and a New Era in History”, World Monitor 4,  n° 5, mai 1991, p. 52. Le passage souligné l’est par moi.

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