Crier victoire

Les faits d’armes sont curieux à lire, racontés par les vainqueurs (ou soi-disant) et les vaincus. On n’a pas d’idée que la vérité puisse être d’une part et d’autre sans parler de la politique de la guerre qui travestit les faits dans un but disciplinaire, moral ou politique”

Charles Ardant du Picq, Études sur le Combat, 1868.

Étonnant concert des médias britanniques qui crient victoire. La presse, dite populaire, ronflant d’accents nationa­listes dignes de la guerre des Malouines annonce la “capitula­tion” de Milosevic. Certains réclament déjà la prochaine étape, traduire le criminel devant le Tribunal pénal international. “À Belgrade !” titre le Daily Mirror. Mais, suggèrent d’autres, le peuple serbe aura tôt fait de le liquider, comme les Roumains le firent de Ceaucescu. Peut-être. Mais contrairement au proverbe, nul n’est prophète dans le pays des autres.

En raison de la présence des médias, on pourrait croire que la fin d’une guerre est devenue transparente, irrémédiablement. L’expérience montre qu’il n’en est rien. Les médias sont incapa­bles à la fois de la présence et de la compétence analytique pour évaluer l’ampleur de la relation victoire-défaite.

La fin d’une guerre s’accompagne en fait d’une intensifi­cation du bruit dans l’information. La propagande est relancée avec une intensité égale, voire supérieure, à celle qui avait accompagné, pour le justifier, le début des hostilités.

Compte tenu des éléments assurés dont nous disposons aujourd’hui, la question de la victoire de l’Alliance se pose dans une double temporalité, de court et de long terme. La victoire et puis la paix.

En l’absence d’un désastre spectaculaire, rien n’est plus délicat que l’évaluation d’une victoire militaire.

À ce jour, au Kosovo, il n’existe encore aucun indice matériel d’une victoire de l’Alliance.

Qu’en est-il de la situation de l’armée serbe ? Quel est son degré d’affaiblissement ? Les chiffres de l’OTAN, quel qu’en soit l’optimisme, fortement corrigé par d’autres sources américaines, notamment les centres d’analyse de l’US Army, font état de la destruction d’un tiers des matériels lourds (chars, artillerie et aviation). Les pertes seraient de l’ordre de 1 500 hommes, selon les Serbes. Multipliant ce chiffre par trois, on obtiendrait 4 500 pour 40 000 hommes, supposés engagés au Kosovo, sur une armée d’au moins 90 000 hommes. On obtient alors un résultat de 10 % (pour les forces du Kosovo) et de 4, 5 % pour l’ensemble. Ce chiffre est élevé, au regard des critères militaires classiques. Il y a de quoi inquiéter un commandement militaire et engager fortement dans la voie de la négociation. Pour autant, on ne saurait parler de déroute. Le 26 mai, l’OTAN reconnaissait que les forces serbes étaient encore trop fortes pour envisager une offensive terrestre.

Le paradoxe de la stratégie aérienne est que son succès (ou son échec) demeure peu vérifiable. Certes, il y a bien l’évaluation des résultats des bombardements (ce que les Américains nom­ment damage assesment). Mais, outre le fait que les données recueillies sont encore d’une interprétation délicate, la communi­cation de ces résultats fait l’objet de grandes réserves (ne pas dire comment on a pu recueillir la donnée) et parfois on préférera la taire pour ne pas créer d’effets d’opinion publique négatifs. Difficile de dire, on bombarde pour la troisième fois la même cible sans résultats, etc.

Reste alors les manifestations tangibles du succès. Or le choix de n’engager aucune troupe au sol au contact de l’adver­saire créait l’impossibilité d’obtenir les preuves les plus tangibles du succès, puisque les soldats serbes n’avaient en face d’eux personne à qui se rendre.

Pour y voir plus clair, recourons à la méthode comparative. Souvenons-nous de deux épisodes de la guerre du Golfe.

Le premier était l’image des colonnes de prisonniers (dont le nombre était sans doute fortement exagéré). Il n’en demeure pas moins que c’est par milliers que l’on vit surgir des soldats irakiens épuisés, hébétés, brandissant les tracts de reddition lancés par les unités aériennes d’opérations psychologiques.

Second épisode, la retraite des forces irakiennes du Koweit vers Bagdad offrit rapidement le spectacle indiscutable et vite dérangeant d’une hécatombe sur la route de Koweit City. La poursuite est ce moment de la bataille où l’on peut tailler l’ennemi en pièces pour l’affaiblir au point où il ne pourra plus se reconstituer. Elle est la clé de la victoire décisive, porteuse de l’affaiblissement politique de l’adversaire.

Considérons maintenant la manière dont se terminent les opérations militaires au Kosovo.

Nous les voyons précédées de longues tractations politiques, suivies par les nécessaires discussions “techniques” sur les innombrables détails de la translation des forces sur la zone des opérations. Car la manœuvre en retraite (opération parmi les plus délicates de la stratégie militaire) de la totalité des forces armées serbes du Kosovo ne relève pas de l’évidence.

L’Alliance a d’abord prétendu obtenir leur retrait comme préalable à la suspension des frappes aériennes de l’OTAN. Et là, cela ne va plus. Pour quitter le Kosovo les forces serbes doivent quitter leurs positions retranchées, se regrouper et utiliser les rares voies de communication vers le Nord. Faisant cela, elles se transforment en cibles idéales pour les avions de l’OTAN qui n’avaient pu jusqu’alors les débusquer. Aucun responsable mili­taire n’accepterait un tel scénario. Il faut bien que des aména­gements très concrets de repli sous conditions assortissent le calendrier général, faute de quoi personne ne sera disposé à l’appliquer. Les difficiles pourparlers militaires de Koumanovo du 6 juin entre les deux camps témoignent de l’importance de cet élément stratégique. Les modalités finales constituent, dans leur détail, un fidèle reflet du rapport des volontés et des forces existant.

 

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Un second système otanien verra-t-il le jour ?

En 1878, à la suite de la conférence de Berlin sur les Balkans, le chancelier Bismarck adoptait une nouvelle forme d’alliance qui prendra le nom de second système bismarckien.

Par rapport au premier “système”, cette alchimie subtile­ment complexe visait un même objectif : continuer à isoler diplomatiquement la France en ralliant à la Prusse l’Autriche-Hongrie et l’Empire russe dont les intérêts s’affrontaient en Europe orientale, sur fond de dépècement de l’Empire ottoman.

Au 50e anniversaire de son existence, l’Alliance atlantique passe, elle aussi, d’un système à un autre. Ce n’est pas la moin­dre ironie des bégaiements de l’Histoire que ce soient précisé­ment les Balkans qui servent de pierre angulaire au processus d’établissement de la validité et de la légitimité du nouveau système.

Du premier système otanien

La simplicité en était exemplaire. Elle a reposé, quarante années durant, sur l’existence d’une menace clairement identi­fiée, même si sa dimension faisait l’objet d’innombrables contro­verses. À la demande des États d’Europe occidentale, les États-Unis avaient jeté une tête de pont sur le continent de manière à contenir l’avancée de l’Union soviétique.

Bien qu’à dominante militaire, cette alliance a toujours comporté un habillage idéologique, jugé essentiel par les États-Unis, non sans raison. Ceci s’explique par le fait que l’idéalisme américain exige un discours sur les valeurs. À quoi s’ajoute l’efficacité des multiples liens culturels qui réduisent les diver­gences de vues. Plutôt rustiques dans leur approche diploma­tique initiale, les États-Unis ont appris à raviver leurs racines européennes, à mêler les fibres de l’histoire en des célébrations doucement unanimistes : avec les Britanniques, les Français, les Allemands, les Italiens, les Grecs et les Turcs. Progressivement, s’est mise en place une formidable machine militaire, dotée d’un appareil politico-administratif d’une ampleur jamais atteinte dans l’Histoire.

La disparition et du Pacte de Varsovie et de l’Union sovié­tique a posé brutalement la question de l’existence de cette orga­nisation. Certes elle ne demandait qu’à persévérer dans l’être. Encore fallait-il lui trouver les justes missions.

Or aucun des ajustements conservatoires effectués à partir de 1990 ne répondait à cette interrogation essentielle. C’est seulement aujourd’hui que le problème parvient à être mis à plat pour le long terme, mais sous contrainte de la guerre du Kosovo.

Le premier système otanien était un outil au service d’une stratégie de dissuasion qui s’appuyait sur la présence des armes nucléaires. La fin de la guerre froide marque une mutation de l’ordre stratégique. Les buts deviennent positifs et la stratégie suppose l’engagement réel des forces. Cette mutation était délicate. Elle s’impose aujourd’hui sur un mode tragique qui ne constitue une surprise que pour les bureaucraties sourdes et aveugles, dont la langue reste de bois. Depuis 1991, on connais­sait les risques. En 1995, on les a contenus. En 1999, l’Alliance, ayant voulu agir réellement pour la première fois de son exis­tence (il y a cependant une répétition bosniaque qui semble avoir conduit à des comparaisons erronées en matière de stratégie notamment), se voit soudainement confrontée à la justification de son existence et de son efficacité.

Les fondements d’un second système otanien

En l’absence d’ennemi et de menace prévisibles pour le long terme, le second système otanien ne peut plus reposer sur une convergence d’intérêts négatifs. Comment trouver une commu­nauté de buts positifs ? Comment dix-huit États européens, parmi lesquels certains entretiennent de très mauvaises rela­tions (la Grèce et la Turquie notamment), peuvent-ils se mettre en phase avec les États-Unis ? En passant un compromis très général rendu possible par le fait que, dans l’immédiat, aucun intérêt vital n’est directement mis en cause. Car ni les territoires ni les habitants des États de l’Alliance ne sont aujourd’hui menacés. La Bosnie et le Kosovo restent des guerres optionnelles. L’engagement s’effectue donc sur la base d’un choix, fait au nom d’une certaine conception de l’ordre du monde, reposant sur certaines valeurs. Terrain risqué, parce que non contraint pas la nécessité. Cette liberté de choix crée une dimension vertigi­neuse : à quoi bon ? Or la guerre, acte physique produisant des effets tangibles, renvoie le décideur à la question de la légitimité de sa décision, dès lors qu’apparaissent les premiers coûts, tant humains que matériels.

Le premier système otanien était justifié par la faiblesse de l’Europe occidentale face à la puissance soviétique. Le second s’explique par une défaillance d’Europe. Défaillance qui s’analyse à trois niveaux.

L’incapacité à trouver un dénominateur d’intérêt commun assez puissant pour déterminer des objectifs identiques de politique extérieure. Chaque État européen entend conserver ses “affaires mondiales”. Les “petits États” peuvent avoir de loin­tains desseins qui ne visent pas au grandiose (regardez les Pays-Bas ou l’Espagne qui garde sa vision du monde et sa capacité très originale à faire entendre sa langue, etc.) Les États-Unis ont d’ailleurs parfaitement compris comment gérer cette mosaïque de visions historiques et d’intérêts divergents sur la planète.

Deuxième niveau, un reste de méfiance, plus ou moins sourde, que l’on s’efforce pourtant de ne pas déclarer pour éviter de mettre en péril l’Europe commerciale, financière, économique et monétaire. Mais le non-dit accumulé ne permet pas de faire progresser ce qui ne peut et ne veut avancer de concert.

Défaillance enfin, liée au refus de fait de consentir les sacri­fices financiers nécessaires pour se doter d’une organisation de défense commune. Les budgets sont en décroissance générale en Europe (alors qu’ils ont repris leur progression aux États-Unis) au nom de la paix retrouvée. L’argument de l’inutile duplication des moyens est devenu le maître-mot puisque cela existe à l’OTAN, pourquoi recréer la même chose ailleurs ? Précisément pour pouvoir s’en servir quand on le veut et comme on l’entend. Telle est la problématique de fonds du second système otanien.

Dans le contexte ainsi posé, que représente donc aujourd’hui la présence des États-Unis pour les États d’Europe ?

c’est disposer d’un prestataire de moyens militaires de haut niveau, mais de coût très élevé.

c’est un facteur tranquillisant par rapport aux inquié­tudes rémanentes à l’égard d’un réveil de la puissance russe.

c’est recourir aux bons offices d’une grande puissance qui tient le rôle de honest broker, (“honnête courtier” disait déjà, de lui-même, Bismarck) qui apaise les méfiances réciproques que peuvent nourrir certains États les uns à l’égard des autres, quand il ne s’agit pas d’une franche hostilité. Cette situation conviendrait en somme assez bien à tout le monde. L’Alliance constituerait le moins mauvais des dénominateur commun pour la sécurité de l’Europe. Le problème vient de ce que pour d’évidentes raisons géopolitiques, les États-Unis considèrent la sécurité de l’Europe selon un prisme très différent.

En regard, que représente l’enjeu Europe pour les États-Unis ?

À travers l’Alliance, les États-Unis restent solidement ancrés en Europe occidentale et centrale.

Ils poussent leur influence de plus en plus loin à l’Est. Nul ne peut plus contester, malgré les discours d’huile et de miel, que la Russie voie reculer sa sphère d’influence plus profondément qu’elle n’a jamais été depuis Pierre Ier (de Russie, pas de Serbie).

Les États-Unis disposent d’une tête de pont militaire pour se projeter vers la zone d’intérêt vital du Golfe persique. La présence de la Turquie dans l’Alliance constitue une contradic­tion majeure dont on n’est pas prêt de voir la résolution.

Enfin, ils cherchent à utiliser l’Alliance atlantique pour soutenir leurs intérêts lointains jusqu’à la Corée et au Japon. Étirement extrême de la puissance que suggère le développement des moyens satellitaires, des vecteurs balistiques, de tout ce qui “mondialise” la sécurité ou l’insécurité.

Encore ce terme mondial doit-il être corrigé. Une partie du monde n’intéresse pas les États-Unis. Les récents efforts du président Clinton en direction de l’Afrique ont beaucoup ému les Français. Cela ne signifie pas pour autant que les États-Unis entendent se substituer à la régulation française. Il s’agit plutôt de rendre l’Afrique à la liberté du marché, avec pour consé­quences un déchaînement incontrôlable des factions. Et qui voudra se donner la peine et les moyens de tempérer les excès du chaos sera bienvenu.

Pourquoi le second système otanien a-t-il tant de mal à naître ?

Le pilier européen au sein de l’Alliance fut, de tout temps, une formule magique à laquelle chacun pouvait adhérer dès lors que l’on se gardait d’en préciser la nature exacte, les modes de financement, les chaînes de commandement et les procédures de conduite opérationnelle. Dès lors que la France envisageait, atti­rée par l’Allemagne ainsi que par la force des choses, de réinté­grer l’ensemble des structures militaires, elle a entrepris de poser les bonnes questions, en particulier qui a voix prépon­dérante pour définir les finalités du second système ?

Dans le premier c’étaient les États-Unis. Tout le monde l’acceptait parce que les États européens l’avaient réclamé.

Aujourd’hui, les Européens veulent une Alliance d’abord mise au service de leur continent. Ceci suppose effectivement un “rééquilibrage” des responsabilités entre États-Unis et Union européenne. Ainsi le débat s’était-il engagé dès la disparition du Pacte de Varsovie et l’émergence presque simultanée de très graves et très prévisibles difficultés dans les Balkans.

Une célébration manquée

Les cérémonies du 50e anniversaire devaient apporter une solution “conceptuellement correcte” aux problèmes ainsi posés. La réunion de Washington des 22-24 avril avait trois objectifs :

prendre acte de l’élargissement (République tchèque, Hongrie, Pologne) tout en déclarant que la porte restait ouverte.

célébrer le nouveau rôle de l’OTAN. Certes la célébration a été ratée, pour autant ce ne fut pas un conseil de guerre comme la presse l’annonçait.

adopter un nouveau concept stratégique fondé sur la notion de “crise”.

Compte tenu des piètres résultats de l’OTAN en RFY, cette rencontre aurait pu être l’occasion d’un pénible exercice où l’on aurait vu chacun des alliés rejeter sur l’autre l’évidente erreur stratégique commise en mars. Mais toute coalition a deux objectifs : atteindre ses buts et rester soudée. Faute de réussite militaire, on s’est employé, d’un commun accord, à minimiser les divergences, en se déclarant uni autour d’un nouveau document.

Chacun aura néanmoins profité de l’occasion pour pousser ses pions, un peu comme si de rien n’était, et pour faire valoir “sa” conception de l’Alliance, le Kosovo servant de justificatif aussi bien dans un sens que dans un autre.

Le nouveau concept stratégique

Il en résulte un nouveau concept stratégique de compromis, fort long (65 paragraphes), rédigé en termes si ambivalents que chacun peut y trouver l’expression de ses vœux.

Ainsi en est-il de l’expression “responsabilité primordiale du Conseil de Sécurité des Nations unies” (&38 du communiqué des chefs d’État et de gouvernement) qui permit à M. Clinton de vanter devant le Congrès républicain la liberté maintenue de l’Alliance à l’égard de l’ONU tandis que M. Chirac se félicitait de la reconnaissance par l’Alliance du rôle prépondérant de cette même organisation.

On se félicite, côté européen, que l’OTAN soit défini comme un outil de gestion des crises en Europe. Toutefois, la dernière partie du document est constituée par un bout-à-bout des diffé­rentes préoccupations des États-Unis dans la perspective d’un rôle mondial de l’OTAN. La géographie est elle-même sujette à compromis. Les “alentours” de l’Europe ne font l’objet d’aucune définition rigoureuse. Si bien que l’Europe pourrait se voir dotée d’alentours qui conduiraient jusqu’au Golfe persique, via la partie orientale du bassin méditerranéen.

Il est clair, à la lecture de ce document préparé bien avant la guerre, et qui s’efforce de n’en pas trop en subir l’impact, que rien n’est fondamentalement résolu. Pour deux catégories de raisons.

En premier lieu, ces principes généraux ne disent rien de ce que sera leur mise en œuvre concrète. Que se passera-t-il dans les comités et dans les structures ad-hoc dont le nombre ne cesse de croître ? Véritable stratégie d’attrition bureaucratique comme en témoigne le dernier né de 1997, le CPEA (Conseil du parte­nariat euro-atlantique).

Or cette situation est très difficile à tenir pour chaque pays européen qui ne dispose que d’une quantité limitée d’agents civils et militaires. Il vaut la peine d’interroger le ratio entre les États-Unis et la France, entre la France et les Pays-Bas. On ne peut être partout. Manœuvre de débordement qui suggère le regrou­pement des moyens des administrations européennes. Mais sur quelles bases ?

La deuxième raison tient au choc de la guerre. Le concept de l’OTAN constitue un document littéralement méta-physique dès lors que la guerre se poursuit sans que l’on puisse dire quelle en sera l’issue. Certains ont suggéré que la légitimité de l’existence de l’Alliance avait été un des mobiles de la guerre. On peut considérer que la manière dont elle sortira de l’affaire détermi­nera son destin.

Une chose est certaine : il faudra apporter une réponse sérieuse à la question désagréablement posée par les événements actuels, à savoir comment fait-on la guerre en Europe aujour­d’hui ? Selon quelles méthodes, avec quelles conceptions ?

Or le concept stratégique ne dit rien sur ces problèmes concrets. Il n’évoque à aucun moment la manière de s’y prendre, le style stratégique adapté aux besoins. La guerre du Kosovo exige dès maintenant, sans égards pour son issue mais en tenant compte de ses premiers échecs, de revoir la nature des concep­tions stratégiques valables pour une Europe qui est affranchie de la bipolarité sous risque nucléaire et doit définir les situations au cas par cas avec flexibilité et souplesse. Bref, quel outil militaire pour des diplomaties complexes en milieu historiquement enchevêtré ?

Si la raison d’être de l’Alliance paraît acquise pour les raisons politiques précédemment évoquées, sa stratégie militaire n’est pas encore définie. Les priorités dans le domaine décisif de l’allocation des moyens ne font pas l’objet d’un accord précis. La nature des stratégies militaires à mettre en œuvre en cas de conflit réel n’a pas même été encore abordée.

Le Kosovo constitue un révélateur catastrophique au sens où il précipite les questions interminablement reportées. Épreuve de vérité, il teste la valeur des discours ainsi que la réalité et l’efficacité des moyens supposés existants. Fin des simulations sur ordinateurs, fin des manœuvres et autres bonnes manières du temps de la dissuasion. Les débats byzantins sur les procé­dures décisionnelles et l’organisation des chaînes de comman­dement se voient confrontées à la chair de l’action au milieu du chaos de la guerre affectant des populations réelles.

Voici qu’il faut montrer dans l’urgence et le brouillard de la guerre, ce dont on est capable. Chaque hélicoptère Apache qui s’écrase avant même d’être engagé pose des questions embarras­santes sur les conditions dans lesquelles on entendait mener la guerre en Centre Europe face au Pacte de Varsovie.

Voilà qui renvoie à l’ultime problème : la stratégie militaire des États-Unis est-elle adaptée à la sécurité européenne ?

Au-delà des inévitables discours convenus, la question tragi­quement posée par la guerre du Kosovo est de savoir si les États-Unis ont les moyens de leur vision ; si ce leadership existe quel­que part, s’il s’incarne, en un homme, des élites reconnaissables, des institutions visibles. Ou bien si l’OTAN est l’instrument adhoc de préoccupations à court-terme, guidées par le hasard des événements et par les caprices du marché. Ce système local et mondial à la fois peut-il être guidé par un Exécutif centré sur les préoccupations intérieures, s’appuyant sur un Législatif sans connaissance du monde, et sur une diplomatie dont les capacités sont forte­ment réduites au nom de la préoccupation intérieure ?

Un tel système peut-il se confier à un outil militaire qui manque de souplesse, n’accepte de prendre que le risque mini­mum, et dont les capacités ne sont pas véritablement mondiales, quelle que soit leur énormité ? Car s’ajoute le phénomène d’étire­ment des moyens.

La capacité de domination mondiale s’arrête en effet à quelques dizaines de satellites, quelques milliers de missiles avec leurs coûts unitaires considérables, le tout étant bridé par la volonté de dégager des excédents budgétaires. Cette surextension de la puissance limite les capacités d’action en créant des priorités fondées sur l’intérêt des États-Unis. Ce n’est donc pas de là que l’Union européenne peut attendre la réponse à ses besoins. Le concept stratégique de l’OTAN laisse l’Europe en attente d’un concept qui soit le sien avec les moyens dont elle se doterait si¼ et nous voilà revenus à la case départ !

 

20 avril 1999

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Profits et Pertes. Réalité de la transformation des échelles de puissance

Mobiles

Depuis le début de la guerre, chacun se demande quels sont les intérêts en jeu. Comme les buts de guerre sont particu­lièrement mal définis, on s’interroge pour découvrir ce que pourrait dissimuler la façade de l’idéologie humanitaire. Soupçon qui ne profite guère à l’idéal. Dans son allocution du 3 mai 1999, le président français a souligné très fortement que cette guerre n’obéissait à “aucun intérêt économique ou stratégique”, mais servait la morale et une “certaine idée de l’homme”. Acceptant comme autant d’axiomes ces déclarations officielles, nous admet­trons que l’éthique l’a finalement emporté sur les résistances antérieures qui avaient jusqu’alors paralysé l’action légitime de redressement des torts.

Reste que si l’idéal d’une politique “morale” aura constitué le mobile apparent de la guerre, ses résultats physiques et psycho­logiques, en transformant la réalité antérieure, profiteront objec­tivement aux uns plutôt qu’aux autres. Peut-on alors, dès aujour­d’hui, s’essayer au calcul, forcément relativiste, des gains et des pertes pour chacun des acteurs dans une situation aussi com­plexe au regard du nombre des participants et du caractère encore inachevé du conflit ?

L’intérêt d’une telle anticipation serait d’éclairer les voies et les raisons de la sortie de guerre ; donc, d’en mieux orienter le cours final. Or, précisément parce que les buts affichés relèvent de l’idéal, il est remarquable -et passablement inquiétant- que les acteurs ne semblent guère prêter attention au résultat final. C’est pourtant bien cet objectif qui devrait guider leur manœuvre une fois la guerre engagée, étant admis qu’elle ne constitue pas une fin en soi. L’OTAN combat pour gagner, écrit M. Blair. On se doute bien que ce n’est pas pour perdre. Mais pour gagner quoi ? Si les exécutants militaires combattent pour vaincre, il incombe aux dirigeants politiques de définir les termes qui caractériseront la victoire par les armes. Or cette notion reste étonnamment floue parce que chacun des acteurs – et ils sont nombreux – a énoncé des buts de guerre différents en variant, au gré des circonstances. Que peut signifier le terme victoire si l’on est inca­pable d’arrêter en commun un étalon de mesure fixe ? Admettons encore que le but politique soit de rétablir une certaine morale politique, protéger les opprimés et punir leur tyrans. Se pose toujours la question : pourquoi là et maintenant ?

Quatre catégories de réponses forment un enchaînement cohérent :

M. Milosevic a dépassé les limites du tolérable.

de nouveaux dirigeants ont voulu jeter les bases d’une Europe de liberté et de respect du droit des peuples autant que des individus.

les États-Unis se sont laissés convaincre par les États européens qu’une action était devenue nécessaire.

enfin, l’OTAN se devait de démontrer qu’il était bien l’unique et irremplaçable outil de la sécurité sur l’ensemble du continent européen.

1)               La première explication a été largement fournie afin de justifier, immédiatement après Rambouillet, la double décision d’utiliser la force armée d’une part, sous sa forme aérienne (et elle seule) d’autre part. Fourbe incorrigible, M. Milosevic aurait trop tiré sur la corde. En finir avec lui (mais pas avec la Répu­blique fédérale de Yougoslavie, non plus que la Serbie) devenait indispensable.

L’ennui est que l’on comprend mal pourquoi cet argument l’a emporté aujourd’hui alors que, depuis 1992, on a constaté des horreurs égales, sinon pires, sans que les États occidentaux et l’Alliance atlantique aient cru bon de prendre une position aussi apparemment ferme.

Pourquoi avoir attendu ? Après les atermoiements de 1992-94, pourquoi Milosevic devient-il soudainement, en 1999, l’obsta­cle à toute entreprise de stabilisation durable de la situation dans les Balkans ? Une action dès le départ, à condition d’être mieux menée, aurait certainement épargné d’innombrables vies et autant de souffrances. Mais c’est ici qu’intervient la deuxième catégorie d’arguments.

2)               La direction politique a changé dans plusieurs États de l’Alliance : une nouvelle génération de dirigeants s’efforce d’imprimer un cours différent aux événements dans les Balkans. Ils entendent réaliser un projet européen d’ensemble fondé sur une nouvelle règle du jeu politique et militaire sur l’ensemble du continent.

Ils définissent (à la hâte) des systèmes valeurs ainsi que des modalités de comportement et de fonctionnement sur lesquels doivent s’aligner désormais les dirigeants de “l’autre partie de l’Europe”.

Rien à voir avec les clivages entre la gauche et la droite, même si la composante social-démocrate occupe une place toute particulière. C’est la volonté éthique qui inspire ces hommes politiques. La stabilisation définitive des problèmes balkaniques interviendra, selon eux, dès lors que les principes auront triom­phé dans cette partie du monde.

Cet argument ne manque ni de force ni de réalité, mais comment l’entendre ? S’agit-il de ce nouvel ordre mondial suggé­ré par M. George Bush en 1991, en version européenne ? S’agit-il d’une nouvelle conception des relations entre États, ayant pré­tention à l’universalisme ? Entend-t-on refaire une Charte de San Francisco ?

Ce thème de la nouvelle génération de dirigeants euro-atlantiques, mis en avant par M. Blair, a lui aussi ses mérites. Très général, il exige d’être précisé à travers quelques questions subsidiaires sur la compétence de cette “nouvelle génération”.

Dans les périodes charnières de l’Histoire, il n’est pas futile de s’interroger sur qui rencontre qui. On se souvient de l’impor­tance des acteurs entre Yalta et Potsdam où la “continuité” était incarnée par le seul Staline.

De Dayton novembre 1995 à Rambouillet, mars 1999, le changement des acteurs dans les États dits du Groupe de contact a pu jouer un rôle considérable.

Par l’effet du hasard des changements électoraux, les “habitués” de M. Milosevic ont cédé la place à des responsables neufs, animés de sentiments nettement plus radicaux dans la manière d’aborder les “dictateurs professionnels”. Malheureu­sement, l’argument est à double tranchant. C’est surtout l’inex­périence des nouveaux venus qu’il souligne. Leur manque de compréhension du phénomène Milosevic. Leur familiarité avec des négociations diplomatiques “dures”, au sens où la menace suspendue de l’usage de la force y joue un rôle permanent, peut faire l’objet d’interrogations.

Côté européen, le noviciat l’emporte de loin : MM. Blair et Cook, côté britannique, MM. Schroeder et Fischer, côté allemand, ignorent pratiquement tout d’un dossier où M. Dini n’a guère eu le temps de s’impliquer Si bien que M. Védrine semble bien le seul à pouvoir penser la durée des affaires balkaniques, compte tenu de ses fonctions à l’Elysée auprès de François Mitterrand. Encore lui-même n’était-il plus aux affaires durant la période de Dayton, puisque, en mai 1995, M. Chirac, nouveau président, désigne M. de Charette pour diriger la diplomatie française. En dépit des convulsions politiques de la Russie, c’est encore de ce côté qu’on trouve le plus de continuité sur la question des Balkans, accompagnée d’une familiarité culturelle avec M. Milosevic. M Tchernomyrdine et surtout M. Primakov ont une véritable connaissance de l’homme ainsi que de ce type de relations.

La présence américaine s’analyse à deux niveaux

MM. Clinton et Gore, dont le manque d’intérêt pour la question balkanique a caractérisé le premier mandat, ont redon­né vitalité à la diplomatie classique en 1995. Si la politique extérieure a pris davantage d’importance à la fin de la première administration et dans la seconde, c’est encore pour des raisons de politique intérieure, liées à la victoire des Républicains au Congrès en novembre 1994. Aucun des deux hommes ne s’est découvert une passion soudaine pour les affaires du monde autres qu’économiques. Le cap de 1992 a été maintenu. Le flambeau fut donc confié à Madame Albright qui ne connaissait le dossier yougoslave que depuis son fauteuil des Nations unies. Lors qu’elle prend ses fonctions en 1997, Dayton a été réglé par M. Richard Holbrooke. Elle avait pour mission première de mener dans les meilleures conditions le processus d’élargisse­ment de l’Alliance. Bref, rien ne la prédisposait vraiment à saisir plus subtilement que ses collègues l’homme de la continuité, l’inamovible M. Milosevic

3)               Les États-Unis se seraient, à la longue, laissé convain­cre, sous la pression des Britanniques et des Français, d’inter­venir pour obtenir la soumission du principal, voire de l’unique perturbateur de la sécurité de l’Europe balkanique. Certains Européens, pas tous, auraient penché pour une intervention militaire complète. Placé quasi-automatiquement en position d’arbitre, le président des États-Unis choisit une option moyenne : les frappes aériennes. Or, les éléments disponibles, à ce jour, ne permettent absolument pas de savoir qui parmi les Européens réclamaient l’intervention terrestre. On ne peut davantage déterminer si ces mêmes États ont mis en garde contre l’insuffisance des seules frappes aériennes. En ce dernier cas, pourquoi avoir accepté une non-solution sous la forme d’une action aussi inadaptée aux buts recherchés ?

La France semble avoir rejeté l’idée d’une opération au sol, tout comme les Américains, mais pas pour les mêmes raisons. Nos diplomates, plus familiers des affaires yougoslaves, entre­voyaient les risques de dérapage politique. Les militaires savaient tous, par expérience, les difficultés considérables que poserait, face à l’armée serbe, une opération terrestre d’enver­gure. Quant aux États-Unis, il est clair que M. Clinton voulait bien “faire quelque chose” mais sans payer le prix en vies améri­caines. La solution intermédiaire des frappes aériennes limitées a donc prévalu. Ce bon vouloir, à petit prix, des États-Unis conduit à considérer une dernière série de mobiles de la guerre.

4)               Il devenait urgent de démontrer l’utilité de l’OTAN et de refonder sa légitimité. Out of area, out of business avait dit le sénateur républicain Richard Lugar dès 1993. Bien d’autres événements avaient terni les lauriers de l’Alliance victorieuse de la guerre froide, donnant les signes d’une panne inquiétante. L’Alliance qui, en droit international, n’a aucun mandat pour traiter directement avec des chefs d’État a connu bien des flottements depuis le décès de Manfred Woerner qui s’était montré à la hauteur de l’organisation (si ce n’est de la situation). Son successeur belge M. Willy Claes sombra rapidement, victime de scandales financiers, sans que quiconque ait cru nécessaire de voler à son secours. Succéda une sombre bataille franco-améri­caine (une de plus, et il y aurait à dresser un joli catalogue des querelles de nominations dans les institutions multinationales durant cette décennie 90-99) pour lui trouver un successeur. Consensuel, d’une séduisante latinité, M. Solana devait être l’homme du partenariat pour la paix et de l’élargissement. Pas celui de la guerre dans les Balkans.

Le cours des événements n’apporte pas une réponse convain­cante c’est le moins qu’on puisse dire. L’efficacité du système otanien est mise en question en raison de son inadaptation à des missions complexes. Rigidité bureaucratique et manque de plasticité opérationnelle se révèlent soudain face aux exigences d’une situation qui ne correspond pas à la culture de cette organisation.

L’examen de chacune de ces raisons montre qu’aucune n’est ni totalement convaincante, ni absolument suffisante. Mais leur relation enchaînée pourrait bien rendre compte, à la fois, du déclenchement des événements, des difficultés rencontrées et des erreurs commises.

Victoire au Kosovo, vous avez dit Victoire ?

Nous avons estimé pouvoir écarter les théories du complot. Au bout de la route, à la sortie de la guerre, on disputera des raisons et des causes. On verra l’idéal triomphant ou bafoué. Chacun hissera les couleurs ou mettra en berne par rapport à l’idée qu’il se faisait des buts de cette guerre. Les effets physi­ques des actions entreprises seront inscrits dans les chairs et les terres. Momentanément ou durablement pacifiques, les actions des hommes se poursuivront sur ces bases transformées. Le jeu des intérêts reprendra. Alors ? Il faudra bien esquisser un bilan matériel et moral. Disculpant les acteurs humains de complots et de duplicités, il faudra bien constater que tout se sera passé comme si¼

À défaut de point final, nous voulons suggérer, en suspen­sion, ce qui pourrait constituer, en cette guerre dont l’issue n’apparaît pas encore, un ordre d’idée des profits et pertes.

Contrairement à l’opinion que l’on s’en fait parfois, la notion de victoire en stratégie militaire présente un caractère relatif. Ces chroniques ont commencé le 30 mars 1999 sur l’idée d’une défaite initiale. La bataille pour la sécurité des Kosovars d’origine albanaise a été perdue, effroyablement. Cette défaite initiale, il convient de la récupérer et de sortir du conflit en montrant que, en dépit des souffrances et des destructions dont M. Milosevic porte l’écrasante responsabilité, les objectifs ini­tiaux et, plus encore, les principes fondamentaux de la nouvelle règle du jeu finissent par s’imposer. On sent bien que, pour des raisons politiques, à commencer par sa légitimité à exister, l’Alliance atlantique éprouve un immense besoin de “crier victoire”.

Faute de pouvoir dresser un bilan exhaustif pour chacun des acteurs, on suggère quelques résultats au moins pour quelques États : États-Unis, Royaume-Uni, Allemagne, France, Russie, mais aussi pour les organisations : l’OTAN, l’UE, l’OSCE, l’UEO et les Nations unies elles-mêmes.

Les États

États-Unis

À terme, que retireront les États-Unis de la guerre ?

Les risques encourus, dans tous les cas de figure, suggèrent la faible probabilité d’un complot. Ce qui domine c’est l’absence d’un “grand dessein” de politique étrangère. Économiste libéral new look, M. Clinton s’est voulu, par désintérêt, le chantre du laissez-faire en politique étrangère. Ce qui se produit aujourd’hui constitue une involontaire mais dure leçon pour l’économicisme dominant de 1992 qui triompha de George Bush. Les stratèges prennent-ils aujourd’hui leur revanche ? Non pas. Car entre politique étrangère classique et économie, on ne peut plus faire de choix. La négligence de l’une rattrape aussitôt l’autre et réciproquement.

Ayant couru le risque d’un affaiblissement de l’OTAN, les États-Unis peuvent espérer, sous réserve d’une récupération favorable, retirer les bénéfices suivants :

l’affaiblissement de l’Union européenne, qui en aura pour de nombreuses années à se remettre du choc de 1999 sous réserve d’une éventuelle prolongation des problèmes. Qui va payer l’édification de la paix ?

la réhabilitation de l’OTAN comme unique outil de ges­tion et de résolution des crises avec intégration croissante des États européens, France comprise, eux-mêmes se réservant la détention des éléments-clés du système.

le refoulement (“roll back”) de la sphère d’influence russe.

la reconstitution d’un axe stratégique : Israël-Turquie, qui déboucherait en l’Albanie.

Ces deux derniers points méritent une attention toute particulière.

Un certain déterminisme géostratégique ne manquera pas de suggérer l’action conjuguée, en tenaille, des forces soutenues par les États-Unis. L’une presse sur l’Est de l’Europe à la rencontre de la seconde dont les effets s’exercent à partir de l’extrême Occident asiatique.

En dehors des universitaires éloignés depuis longtemps de toute fonction officielle, comme M. Brzezinski, personne ne fonctionne de cette manière et selon des schémas aussi concertés. Les préoccupations de court terme l’emportent. Il appartient cependant à des organismes spécifiques (en général les think-tanks comme la Rand Corporation) peu répandus en Europe, quasiment absents en France, mais très nombreux aux États-Unis de suggérer des stratégies de long terme. Rien ne permet d’affirmer que leurs conclusions sont adoptées par les politiques. On doit seulement estimer le degré d’influence de ces analyses de long terme sur les calculs très courts, très politiques de ceux qui sont au pouvoir, à un moment donné, très bref, et qui recher­chent sa prolongation. De ce fait, il faut pondérer, ce qui n’est pas facile, en évaluant le poids des lobbies électoraux sur les décisions.

C’est donc avec précaution qu’il convient de considérer l’idée d’une “réottomanisation” de l’Europe orientale. S’ils entendent bien profiter de l’occasion pour avancer leurs intérêts, démontrer leur solidarité humanitaire (tant attaquée par les Européens), les Turcs n’éprouvent guère de sympathie particulière pour les Albanais musulmans. On se trouve bien loin de la solidarité au nom de l’Islam. L’idée de la Grande Albanie, nouveau coin de l’Islam, enfoncé en Europe, relève de ces angoisses politico-médiatiques que l’on se plaît à cultiver. En revanche, on doit s’interroger sur la formation et la fonction d’utilité d’un nouvel axe de solidarité Jérusalem-Ankara, soutenu par Washington qui renoue avec une vieille tradition déjà à l’œuvre au milieu des années 1950 lorsqu’il était apparu que l’Iran n’était pas forcé­ment aussi fiable qu’on l’espérait. On ne peut que relever, sans en tirer d’excessives conclusions, l’attitude unanime des repré­sentants des communautés juives, en France, en UK et aux États-Unis. Tous félicitèrent avec chaleur les gouvernements de l’Alliance pour l’action entreprise, toujours au nom de la protec­tion des minorités martyres. Seuls quelques intellectuels firent remarquer que, pour atteindre ce noble but, on s’y prenait décidément bien mal.

Et lorsque M. Chirac propose un mandat de tutelle de l’Union européenne sur le Kosovo, il est permis de supputer qu’il compte contenir cette poussée des États-Unis, via leurs meilleurs alliés

Le jeu britannique

On a dit que M. Blair avait joué la carte d’une sorte de leadership britannique, au nom de la construction de l’Europe. Il a voulu renforcer la position déclinante de son pays tant auprès des États-Unis que dans le cadre de la construction européenne, au moment du passage à la “monnaie unique”. Son esprit d’initia­tive, son volontarisme, au nom de sa conception de l’Europe, évoquent le style français en matière de construction de l’Europe de la défense (suivez mon panache blanc !)

Se référant à un passé antérieur à la guerre froide, M. Blair ne cesse de rappeler la dette des Européens envers les États-Unis. Dette symbolique qu’il convient d’interpréter aussi dans un sens fort concret. Si les Européens veulent une OTAN au service de l’Europe, il faut payer. Reconsidérer les pourcentages de cotisation au système général de sécurité politique. Soit, mais alors, disent les Français, nous voulons le retour en termes de commandements et de capacités de décision. Le débat dure depuis 1992 et n’a pas trouvé de véritable issue. Tout se passe comme si, en l’absence d’une véritable composition des intérêts, on laissait les événements trancher. La guerre du Kosovo prend les allures d’une ordalie. Qui sera sauvé par le jugement de Dieu, l’OTAN, la Défense européenne ?

Car, dans cette affaire, le premier ministre anglais court de nombreux risques. D’abord, celui de l’isolement par rapport à ses collègues européens sur la question de l’intervention au sol. Ensuite, il apparaît que, sur cette même question, l’ami améri­cain n’entend pas aller au-delà des promesses initiales : les frap­pes aériennes. M. Blair n’a pas même obtenu l’engagement des hélicoptères de l’US Army. Ce “lâchage américain” rappelle cer­tains épisodes de la guerre froide où les Britanniques, aventurés en pointe, s’étaient vus ramenés sans ménagements sur la posi­tion américaine par le jeu des poids respectifs. Il est clair que, à aucun moment, les Britanniques, parfaitement liés et dépen­dants de leurs Alliés, ne peuvent songer à agir seuls. C’est donc la vision britannique du pilier européen au sein de l’Alliance qui semble s’effondrer. La défense européenne ne saurait être dépendante de la définition des intérêts de l’Europe par la puissance des États-Unis.

Enfin, l’Histoire reprochera à M. Blair d’avoir fortement contribué au déclenchement de la guerre pour des objectifs qu’il n’était pas en mesure d’atteindre. Indirectement sans doute, mais très concrètement, le Kosovo en aura fait les frais.

L’Allemagne, profil bas

La nouvelle équipe social-démocrate élue en 1998 n’a décidément pas de chance. Après des débuts difficiles, la voici avec une guerre sur les bras. Elle a donc décidé de l’aborder avec la plus grande prudence, jouant la carte traditionnelle du bon élève de l’OTAN.

M. Fischer évoque la lutte contre le fascisme à propos du gouvernement de Belgrade. Il lui faut démontrer une grande conviction idéologique, eu égard aux fortes réticences du parti Vert allemand à l’égard de la guerre en général et de la solidarité avec les forces armées américaines.

L’Allemagne s’efforce d’être constructive pour l’après-guerre, position qui peut lui être d’un bon rapport financier et renforcer sa position en Europe centrale. M. Schröeder multiplie donc, comme M. Chirac, les missions diplomatiques en Russie. L’Allemagne est porteuse d’un “pacte de stabilité” pour les Balkans, initiative diplomatique qui devrait voir le jour à Berlin lors d’une conférence de sortie de la guerre. Stabilité : mot magique ! Pourtant seuls les cimetières sont stables. Il est vrai que la guerre terminée, après les destructions, les horreurs, les migrations forcées, l’incantation réunira. La diplomatie alle­mande a donc raison de lui croire de l’avenir. Restera à déter­miner quelle stabilité.

Ce choix du profil bas ne s’explique pas uniquement par ces raisons politiques. Bien d’autres raisons d’ordre économique l’accompagnent. La vie à l’ombre de l’OTAN n’est plus ce qu’elle était. Depuis 1990, l’Allemagne doit absorber les coûts de la réunification, l’accueil des réfugiés. Elle a fait le pari du soutien économique envers une Russie dont le redressement se fait toujours attendre Cependant, on lui voit jouer un rôle moteur dans le processus d’élargissement de l’OTAN à trois États dont les marchés sont loin de constituer des Eldorados garantis. Enfin, de tous les États européens, elle est la plus exposée aux convulsions de la question kurde. Voilà qui fait beaucoup, même pour la prospérité allemande. Engagée dans le processus d’établissement de la monnaie unique, l’Allemagne devient de plus en plus comptable. Soucieuse de diminuer sa participation financière dans l’Union européenne, désireuse de réduire ses dépenses militaires, secouée par le mécontentement social, elle veut bien payer mais sans faire les frais des opérations de guerre. Nul doute que, venu le moment des comptes, l’Allemagne ne regarde avec soin la facture du mandat européen sur le Kosovo pour ne rien dire du très publicitaire “plan Marshall pour les Balkans”.

Le jeu français

Pour la France aussi, la roue tourne. S’il paraît encore difficile d’estimer le rapport des gains et des pertes qui, seul, autorisera à déterminer comment et dans quel sens aura joué la hiérarchie des puissances, certains éléments structurants se sont d’ores et déjà dégagés. Car il faudrait assister à des retourne­ments de situation bien peu probables pour que ces tendances soient soudainement inversées. Le fait d’ailleurs que la proba­bilité d’une soudaine transformation se trouve proche du nul démontre assez combien la marge de manœuvre de chacun est étroite, combien le jeu est resté fermé, sous contrôle des États-Unis. Tout se passe comme si les Européens n’avaient pas pu ne pas agir du tout, alors même qu’il ne leur était pas possible d’agir complètement. On aurait cependant tort de rendre responsables les seuls États-Unis. Deux facteurs, côté européen, auront pesé : le sentiment de n’être pas véritablement confrontés à un enjeu vital, la guerre n’est point aux portes. À cela s’ajoute, jamais évoqué, un facteur aussi puissant que profond, l’évolution même des sociétés d’Europe occidentale, prêtes à la compassion, à la charité, mais de moins en moins disposées à faire la guerre. Sociétés post-belliques où la rhétorique humanitaire ne parvient plus à chauffer les humeurs guerrières refroidies. On veut avoir les moyens de l’action militaire, au nom d’une nouvelle règle du jeu, mais sans pour autant consentir les sacrifices au détriment de la sécurité sociale et du régime des retraites (qui ne s’en portent pas mieux pour autant).

Ainsi trouve-t-on la France tiraillée, presque écartelée, entre sa volonté de jouer un rôle majeur dans l’Alliance, dès lors que l’Union Européenne y deviendrait partenaire à parité avec les États-Unis, et le souci de préserver son autonomie de décision, ses préoccupations et ses intérêts particuliers dans le monde. Cet écartèlement, difficile à supporter pour une très grande puis­sance, se situe au dessus des moyens financiers et humains dont nous disposons. Il devient impossible à soutenir.

Il était certain que la fin de la guerre froide ne laissait pas notre pays en position très favorable. Aujourd’hui, la situation prend une tournure encore plus grave. N’est-ce pas la fin de l’autonomie de la France en tant que puissance singulière ? Ceci est tout-à-fait concevable dès lors que la puissance abandonnée ici se trouve recapitalisée là-bas c’est-à-dire dans l’Union euro­péenne. Mais ce n’est toujours pas le cas. Même si, dans l’affaire du Kosovo, l’Union européenne se fait moins absente qu’il y a dix dans la guerre du Golfe, moins impuissante qu’il y a six ans en Bosnie, sa capacité d’influence reste bien mince.

L’autonomie est donc compromise sans pour autant avoir l’assurance de ce paiement en retour à travers l’émergence d’une “grande puissance” européenne.

Jusqu’en 1990 et durant les quelques années qui suivirent, la France se présentait, sinon comme la pièce maîtresse, du moins comme l’une des composantes majeures d’un système alternatif à la bipolarité. Elle pouvait encore prétendre au rôle d’inspirateur et de rassembleur de ces États qui aspirent à l’autonomie et à l’acquisition progressive de la maîtrise de leur destin.

La crédibilité d’une posture politique et stratégique tient à la volonté des décideurs et à la qualité des moyens dont disposent les exécutants. À cette aune, que reste-t-il encore de l’image de la France dans le monde pour les États, petits et grands ? Pouvons nous encore apparaître comme une source d’alternative straté­gique ? Si tel n’est plus le cas, on cherchera autre chose, à commencer par la composition avec la grande puissance, faute de mieux. La France court donc le risque très élevé de perdre toute crédibilité en ce qui concerne son autonomie de décision au regard de l’Alliance. Plus grave encore, comment faire valoir notre spécificité par rapport à l’intégration dans les commande­ments militaires ? Certes nous ne les réintégrons pas en principe, mais que se passe-t-il dans les faits ? Certes le jeu est complexe, mais, de l’extérieur, et au regard de l’épreuve de vérité que constitue toute guerre, qui voudra croire encore à la spécificité française, dès lors que notre différence ne s’est manifestée que par des mouvements biaisés, des manœuvres de coulisses, per­ceptibles de nos seuls diplomates ?

Cette situation entraîne d’importantes implications pour la position de Paris dans les organismes internationaux.

À quoi rime encore cette position de membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, dès lors que la France aura participé à son contournement en laissant agir l’Alliance sans aucun mandat ? Erreur politique et stratégique que notre diplomatie cherche à rattraper depuis que s’est écroulée l’espérance d’une issue rapide au conflit. La France s’emploie à réintroduire l’ONU. En même temps, elle laisse le G7 + 1 pren­dre l’initiative parce que l’outil est plus simple, plus direct.

Sachant que l’action alliée n’a pu, deux mois durant, proté­ger un seul albanais du Kosovo avant que ne s’abatte sur lui une violence délibérément déchaînée, que gagnons-nous dans les Balkans ? Les peuples de la région pourront-ils encore considérer la France comme un pôle vers lequel diriger leurs intérêts ? Pourquoi en effet s’adresser aux seconds rôles si l’on peut dispo­ser d’un accès direct vers la puissance dominante et son relais institutionnel, l’OTAN ?

Brutalement, la réalité de la guerre aura tranché dans le vif. On a beau faire, dans les crises et les guerres, il faut montrer ses cartes. D’ores et déjà, la France n’apparaît plus aux yeux du monde que comme un élément d’un sous-système européen, lui-même dominé par les États-Unis. Point de complot américain, point de “grand dessein” avons-nous dit. Mais la physique de la puissance obéit à des lois naturelles imposant des situations objectives. Tout se passe donc comme si les États-Unis avaient intérêt à favoriser la multiplication des États indépendants au sein de l’Europe et de l’Union européenne. Le plus grand nombre augmente les probabilités de conflits, même mineurs, dont les États-Unis seront l’arbitre nécessaire. Ainsi se vérifierait la stratégie conçue par les “élites” américaines dans l’immédiate après-guerre froide. Ne pas se placer en position hégémonique mais jouer un rôle d’honnête intermédiaire (honest broker, expression de Paul Nitze), se rendre indispensable sans s’imposer.

Enfin, et ce n’est pas peu, que restera-t-il de nos rapports avec la Russie ? Avec la Chine dont, en tant que membres de l’Alliance, nous avons détruit l’ambassade, ? Quel discours tenir dans le sous-continent indien qui s’inquiétait de notre éventuelle intégration dans l’OTAN en 1995 ? Tout suggère la nécessité d’une récupération, très délicate. Encore faudrait-il que l’autorité politique reconnaisse la situation et en déduise le principe d’une stratégie allant en ce sens.

Existe-t-il une compensation par rapport à cette dégrada­tion ? Suggérons les voies possibles d’une récupération

soit une prise de distance par rapport à l’Alliance qui revêtirait un caractère spectaculaire. Mais refait-on le geste gaullien de 1966 ?

soit une poussée en force de l’européanisation de l’OTAN.

Cette voie est la plus probable, la moins non-conforme à l’évolution politique et économique des deux dernières décennies.

Dans un tel scénario, les risques d’affrontement sont à peine moindres dès lors qu’il s’agirait d’une sorte de prise de pouvoir de l’Europe au sein de l’Alliance. Ceci suppose un accord de la plupart des pays membres. Pourquoi, unanimement, le feraient-ils aujourd’hui plus qu’hier ? À cause du Kosovo et de la leçon des Balkans ? Quelle leçon ?

Annoncée de longue date, toujours remise, notre faiblesse actuelle devient patente : la situation algérienne, les engage­ments extérieurs, même réduits en Afrique, comment et surtout avec quoi, simultanément, faire face ? La quantité de forces disponibles, l’allocation des moyens, l’inflexible lourdeur de nos appareils pourtant insuffisants contredisent les prétentions de notre politique étrangère. Banalité que ce pénible rappel. Autre chose est d’en établir, sur pièces, le constat pour en tirer des conclusions ayant valeur d’enseignement.

La Russie : le ballet des bons offices

Elle aura fait l’objet d’une curieuse danse d’abjection et de séduction. On y aura vu MM. Tchernomyrdine se tailler une image internationale qui le place sur la trajectoire présidentielle d’Al Gore, son homologue américain depuis 1994. Mais le succès diplomatique est rarement la voie de la victoire électorale. MM. Ivanov et Primakov auront eux-mêmes multiplié les allées et venues, les départs sans arrivée pour cause de mécontente­ment, etc. La Douma national-communiste aura brandi les vaines foudres de la guerre nucléaire en compétition avec le président Eltsine qui, une fois de plus, aura évoqué le spectre de la troisième guerre mondiale. Le FMI est venu rasséréner, à coups de moratoires et de prêts. Les dirigeants occidentaux ont successivement fait étape à Moscou.

Quant au peuple russe, il aura constamment, en profondeur, manifesté son hostilité résignée à l’action de l’Alliance et son impuissante solidarité historique avec la Serbie.

Situation ambiguë, exemplaire du statut actuel de la Russie. On l’humilie, on la met à l’épreuve, puis on la flatte en la sollicitant. Ce jeu n’est pas sans conséquence sur l’appréciation de la crédibilité européenne.

Finalement, en l’affaire, les Russes peuvent espérer trois gains :

se refaire une image mondiale en apparaissant comme des interlocuteurs incontournables, finalement indispensables à la diplomatie américaine. Ils peuvent se targuer d’une sorte de remise à niveau par rapport aux États-Unis dont le reste du monde n’est pas vraiment la dupe. De ce fait, les États européens ex-satellites ne peuvent en concevoir qu’une inquiétude accrue qui les conduira, non vers l’absente Union européenne, mais vers un rapprochement plus étroit avec les États-Unis et l’OTAN.

obtenir les avantages espérés auprès du FMI et des différents organismes de crédit internationaux.

reconstruire une sphère d’influence, certes réduite, mais non négligeable, en Europe.

Dans la crise, la Russie est diplomatiquement utilisée en tant que membre du G7, non en tant que membre permanent du Conseil de sécurité, ce qui permet d’isoler les Chinois. Mais qu’y gagne-t-on puisque, au bout du compte, il faudra bien obtenir au moins leur abstention lors de l’adoption d’une résolution du Conseil de Sécurité ?

Le jeu de balancier des États-Unis est clair : moins de Russie, plus de Chine, tout en rappelant à la Chine sa margi­nalité dès qu’il s’agit des grandes affaires mondiales.

Ainsi, les États européens se voient-ils, une fois de plus, réduits au statut de comparses de seconde catégorie. Chinois, Russes, Indiens même marchent sur les têtes européennes pour discuter de puissance à puissance avec les États-Unis. Inexora­blement, la hiérarchie des puissances se met en place. Et tandis que l’Union européenne reste en attente d’elle-même, les événements, eux, n’attendent pas.

Les Organisations

Avant même de considérer leur activité, c’est leur nature respective qu’il faut prendre en compte. Or toutes sont diffé­rentes et, la plupart du temps, ni leur composition, ni leurs niveaux de compétences, ni leur capacités d’action ne coïncident. Engendrées à des moments différents pour satisfaire des objectifs hétérogènes, elles se voient soudainement confrontées à une exigence de mise en cohérence qui évoque irrésistiblement le mariage discutable de la carpe et du lapin.

La prolifération des acteurs étatiques et des instances décisionnelles ou consultatives multi-étatiques (OSCE, G8, OTAN à 19, Union européenne à 16, etc. pour ne rien dire du groupe de contact au regard des Cinq membres permanents du Conseil de sécurité), dont les statuts et les compétences ne coïncident pas, a fini par former une monstruosité architecturale. Cette complexité peut être tolérable (et encore) dès lors qu’il s’agit de dossiers économiques inscrits dans la longue durée de relations pacifiques. Dès lors qu’une crise se déclenche et que la force des armes, la soudaineté des effets de violence précipitent le cours ordinaire des relations, il apparaît que la lourdeur du système confine à l’auto-paralysie. Même problème si l’on consi­dère la sortie de guerre : qui sera qualifié à régler les modalités de l’issue du conflit, à traiter avec le gouvernement de Belgrade ? Entre qui se décidera le nouvel ordre européen ? On doit rappeler que l’échec des Alliés à trouver, en 1919, un plein accord sur le règlement de la première guerre mondiale contribua fortement à construire l’horlogerie infernale qui conduisit au conflit de 1939. Au regard de cette impossibilité, de quelle autorité et de quelle influence la Société des Nations pouvait-elle espérer peser ?

L’ONU

La guerre du Kosovo constitue une considérable remise en cause de l’organisation internationale.

Remise en cause non seulement de son fonctionnement actuel, dont on sait les défaillances, mais bien davantage des principes justifiant, légitimant et affirmant la nécessité de son existence même. En décidant d’intervenir en RFY, sans aucun mandat, l’Alliance atlantique a prétendu imposer une nouvelle règle du jeu dont elle n’avait a aucun moment énoncé les principes. On remettait en question la Charte de l’Atlantique, celle de San Francisco et les accords d’Helsinki fondateurs de cette CSCE, aujourd’hui OSCE, dont le rôle n’avait cessé de croître dans les Balkans depuis 1994.

Le fait que M. Annan ait repris à son compte, dans leur intégralité, les conditions de l’OTAN n’a pas joué en faveur de l’indépendance et de la légitimité universelle de l’organisation dont il guide le destin.

On peut aussi se demander pourquoi le G7 + 1 devient un organisme moteur, reléguant le reste des États au rang de spec­tateurs de second ordre, sans que, pour autant, on sache ce que le Japon vient faire en la matière.

Il est pourtant clairement apparu que la Nouvelle Règle du Jeu n’avait pas les moyens de ses ambitions. Imposer un nouvel ordre mondial n’est plus à la portée des États européens, pris individuellement. Il ne l’est certes pas encore (et pour long­temps), au niveau de l’Union européenne, incapable, à ce jour et depuis dix ans, de se doter de buts communs de politique étrangère. Il ne l’est pas davantage pour les États-Unis dont les moyens sont plus limités qu’on ne le croit dès lors qu’il s’agit d’agir militairement sur trois théâtres simultanés.

De ce fait, pour trouver les voies d’un règlement, on a bien vu que la souveraineté des États, principe fondateur de la Charte d’Helsinki de 1975, demeurait une des règles les plus sûres. Gra­vement remise en question, pratiquement bafouée, l’ONU trouve une occasion de faire un retour sur la scène de l’histoire. À supposer que l’OTAN lui ménage une place dans les situations concrètes de crise, dès lors qu’il faut agir.

Pourtant, en l’affaire, l’Alliance ne vaut pas mieux que l’ONU, la dernière a la légitimité sans les moyens et la première les moyens sans la légitimité. Au bout du compte, c’est la perte d’efficacité au regard des sollicitations en urgence dans des environnements humains complexes et des situations politiques non-manichéennes. Car si M. Milosevic est bien un tyran dont le clan occupe le pouvoir sans le moindre souci de respecter la vie et les droits de l’homme, cela ne dispense nullement de savoir comment s’y prendre efficacement contre lui. La rupture de la conférence de Rambouillet posera longtemps la question de la compétence à négocier convenablement avec un homme de cette culture-là.

L’Union européenne, ou de l’utilité d’être finlandais

Tandis que le conflit semblait s’enfoncer dans l’absurdité d’une impasse chaque jour plus profonde, un étrange personnage est apparu sur la scène. Peu connu, lourd, âgé, bonhomme, à la fois exotique et rassurant, il présentait le parfait casting du médiateur pour situation bloquée. Son nom même posait des problèmes dans les salles de rédaction : comment dites-vous ? Martti Ahtisaari.

L’Union européenne a ainsi fait l’expérience quasi provi­dentielle des bénéfices inattendus que l’on peut retirer à faire entrer dans son jeu ces États lointains vieux routiers de la guerre froide, frottés à la négociation dure avec les Russes, avec les communistes, avec les “affreux”.

A-t-il négocié au nom de l’Union européenne en tant que “puissance” dont la présidence tournante venait de lui échoir ? C’est évidemment le message que l’on s’est efforcé de faire passer -non sans jouer du bémol- dans les pays d’Europe occidentale. Mais aux États-Unis et en Russie, pour ne rien dire du monde plus lointain, on a d’abord vu l’action du président de la Finlande, petit pays, bien introduit, capable d’être entendu par un président yougoslave intraitable.

Car, pour toutes les raisons évoquées précédemment, il n’y avait plus guère d’interlocuteur officiel face à M. Milosevic auquel il fallait pourtant bien parler. Alors que l’on s’acharnait à prétendre le contraire.

M. Ahtisaari a connecté l’inconnectable : Milosevic, Primakov et l’UE. Il a eu la capacité à faire passer le message d’une possible résolution du conflit en douceur, permettant sur les charniers de sortir de l’impasse en sauvant la face. Il s’est montré inflexible sur les principes tout en acceptant la souplesse dès lorsqu’il s’agissait de régler dans les détails les modalités de la sortie d’une guerre qui sur le terrain n’avait pas eu lieu. Il a ouvert la voie aux accords de Kumanovo et permis à chacun de crier sa victoire ou de n’avoir pas à reconnaître de défaite par une spectaculaire humiliation.

Mais ce tôt venu dans l’Union européenne, ne pouvait être, ou du moins pas encore, le représentant de la puissance de l’Union européenne. pourquoi ?

Empêtrée dans ses dérives bureaucratiques, incapable de se doter d’outils de représentation efficaces, elle persiste à ne pouvoir exister sur la scène diplomatique. Point de “M. PESC”, point de force militaire européenne. Tout au plus, ajoute-t-on à la lourdeur institutionnelle en parvenant à loger un représentant de l’UE en supplément de chacun des États européens.

En règle générale -et à l’exception notable de M. Blair-, les gouvernements européens se sont trouvés placés en porte-à-faux face à la guerre du Kosovo. Par idéologie, ils sont favorables à la défense des droits de l’homme. Par idéologie aussi, ils sont hostiles à l’utilisation de la force armée. En outre, dans bien des cas aussi (France, Italie, Allemagne), on retrouve un vieux fonds d’animosité à l’égard de la machine militaire américaine. Une action militaire ? Peut-être, mais européenne. Malheureusement, les Européens seuls n’ont pas (ou pas encore) les moyens militaires d’une telle action.

Les conditions de sortie de cette guerre sont donc très impor­tantes. Car elles vont déterminer les éventuelles corrections de trajectoire pour l’avenir.

On peut tenir pour assuré que la fin du conflit s’accom­pagnera d’une sérieuse mise au point entre les principaux protagonistes. Derrière l’unanimisme de façade propre à une coalition en guerre, les divergences auront été cruelles. Trop de contradictions se sont révélées pour que de notables inflexions ne viennent corriger le cours de la construction européenne, tout particulièrement dans les domaines de la politique étrangère et de la défense. Entre les “Trois” (Allemagne, France, Royaume-Uni) l’heure du règlement des comptes pourrait sonner rapide­ment et douloureusement. Chacun des autres en retirera les leçons qui lui convient.

Il y a d’ores et déjà peu de chances pour qu’un règlement durable soit immédiatement trouvé. Il faudra donc passer du temps et mettre de l’argent dans les Balkans. La force d’interpo­sition internationale qui sera finalement déployée ne résoudra pas à elle seule les problèmes.

D’où trois scénarios :

une longue négociation permet de trouver un règlement politique durable, accepté par les parties.

la situation s’enlise. La force multinationale s’installe sur une ligne de démarcation, de type chypriote.

une nouvelle guerre se prépare. On assisterait à un retour de métaphore : on parlait de balkanisation du Liban, nous verrions une libanisation des Balkans pour au moins une géné­ration, en attendant l’émergence d’une puissance régionale assez forte pour mettre les plaideurs d’accord en les faisant taire autoritairement.

Dans tous les cas de figure, le problème de la direction sera posé et l’Union européenne se trouvera interpellée politiquement, militairement et financièrement.

Il pourrait en résulter un enlisement durable de la cons­truction européenne, en tant que centre de puissance mondiale.

 

25 mai 1999

Publié dans Uncategorized | Commentaires fermés sur Profits et Pertes. Réalité de la transformation des échelles de puissance

La guerre au sol

Impossible hier, probable aujourd’hui : l’engagement des forces au sol mérite encore réflexion

Comme un gros bourdon, elle tourne et retourne depuis plusieurs semaines, la perspective d’une action terrestre directe contre l’armée serbe. “Cette option ne doit pas être écartée” a dit Bill Clinton le 22 mai. Un peu tard, si l’on considère que c’est dès Rambouillet, durant la négociation, qu’il eût été nécessaire de rendre crédible une telle volonté. Bien trop tard encore, quand on se souvient que le même Bill Clinton mettait résolument de côté cette option le 24 mars en annonçant le déclenchement des frappes aériennes. Il paraît difficile de faire croire à une telle éventualité alors que le volume des troupes américaines ne s’accroît pas encore significativement et que l’engagement des fameux hélicoptères Apache, “tueurs de chars” n’a pas eu lieu. La décision de faire passer la force de maintien de la paix de 28 000 à 45 000 hommes d’ici fin juin constitue un indice non négli­geable d’une volonté d’infléchissement du rapport des forces terrestres. Après deux mois de guerre, l’option terrestre sort-elle des limbes ?

Pour s’y retrouver, on doit comparer deux situations, à deux moments différents, : mi-mars et fin mai 1999.

Le refus initial et unanime des gouvernements de l’Alliance d’engager des troupes au sol se justifiait par de solides raisons plus ou moins déclarées. Alors qu’une révision de cette attitude semble se dessiner, on doit se demander ce qui motive ce change­ment mais aussi s’interroger sur la valeur résiduelle de ces prudences antérieures. Pour parler net, à quoi s’expose-t-on en préparant la guerre terrestre ?

Le rejet de l’hypothèse terrestre reposait sur les raisons suivantes :

L’Alliance a cru que M. Milosevic cèderait rapidement.

Elle n’a pas pensé qu’il déporterait en masse les populations albanaises du Kosovo.

L’OTAN a cherché à tourner, au moins pour partie, le droit international. Aux termes, rigoureusement interprétés, du chapi­tre sept de la Charte des Nations unies, l’envoi de troupes au sol équivalait à une invasion. Il aura fallu les atrocités perpétrées contre les Albanais du Kosovo pour trouver a posteriori une justification supérieure, à caractère légitimant.

Il fallait aussi prendre garde au risque d’une extension de la guerre qui pouvait déborder sur l’Albanie, la Macédoine, mais aussi la Bosnie. Que resterait-il en effet des accords de Dayton si les Serbes devaient faire face à une offensive au sol ? On a également voulu éviter de provoquer la peur et l’exaspération de la Russie.

On a redouté aussi les conséquences économiques, pour la région d’abord, pour l’économie européenne ensuite.

Sans envisager une défaite, on a considéré le risque d’un enlisement de type vietnamien ou afghan face à des forces serbes capables de mener une guérilla de longue durée.

On a craint enfin une réaction négative des opinions publi­ques des pays occidentaux, psychologiquement mal préparées. Qui plus est, dans maints États européens, les équilibres gouver­nementaux complexes et fragiles risquaient fort de se rompre dès lors que le conflit aurait provoqué des pertes dans les rangs de l’Alliance.

Par rapport à ce premier calcul, qu’est-ce qui, au bout de cinq semaines de guerre a véritablement changé ?

Les frappes aériennes représentent un fiasco au regard de l’objectif initial, même s’il est clair qu’à terme plus ou moins long, elles affaiblissent les capacités logistiques de l’armée serbe. De ce fait, sa capacité opérationnelle s’en trouverait très amoindrie face à une offensive puissante de l’alliance. De facto, les frappes auront préparé un éventuel engagement terrestre.

M. Milosevic n’a pas bronché. Au contraire, il a précipité l’action de conquête militaire serbe d’une partie du Kosovo, en lançant la iiie armée et des hordes para-militaires.

Persécutées, les populations albanaises du Kosovo ont du fuir en tous sens. De ce fait, les opinions occidentales ont été submergées par la compassion et par l’indignation. M. Milosevic apparaît donc aujourd’hui dans certains pays comme un assassin d’État, coupable de crime contre l’humanité bien qu’il ne soit pas, à ce stade, un criminel de guerre.

Il semble que l’UCK, même entraînée et armée sur les bases arrières d’Albanie, ne puisse faire le poids contre l’armée de la RFY qui tient le terrain de manière rustique mais intelligente.

Dans ces conditions, l’environnement politique, psycholo­gique et militaire est transformé par rapport au début du conflit.

Toutefois, nombre des raisons qui antérieurement avaient conduit à rejeter l’option terrestre demeurent : le volume des per­tes à envisager, l’acceptabilité d’une guerre longue par l’opinion, les risques de fractionnement politique au sein de l’Alliance mais surtout pour chacun des pays membres.

Enfin, les dommages économiques sont peut-être les plus préoccupants car ils sont porteurs d’imprévisibles répercussions dans tous les domaines. Dans la mesure où l’on ne maîtrise ni la durée, ni la dimension du conflit, ni les conséquences d’un engagement au sol, on ne saura rien des surcoûts.

Une telle situation, tout juste tolérable pour une économie flexible et dynamique comme celle des États-Unis, pourrait se révéler insupportable pour l’UE. C’est toute la politique de l’euro qui se trouverait déstabilisée. On ne manquerait pas alors de noter que le Royaume-Uni n’est justement pas membre et fait donc cavalier seul. On interrogerait sa solidarité en cas de diffi­cultés, etc.

Les Balkans démontrent, une fois de plus, leur capacité à rêvéler l’Europe à elle-même. Pour le meilleur et trop souvent pour le pire.

C’est pourquoi il est impératif de parvenir à préciser les buts de l’action. D’abord, que veut-on ?

Une capitulation sans conditions ? Pour l’obtenir, jusqu’où aller ? Aux frontières du Kosovo ou faudra-t-il prendre Bel­grade ? Une telle perspective paraît troublante.

Ensuite, avec qui négocier ? Faudra-t-il occuper la Serbie pour y ménager une solution politique ? Que fera-t-on du Kosovo ? Pourra-t-on maintenir longtemps une autonomie par rapport à l’Albanie ? Quel sera le sort des Serbes du Kosovo ? L’Union européenne souhaite prendre la responsabilité d’un mandat. Il faudra donc qu’il soit octroyé par les Nations unies, ce qui suppose l’accord de la Russie et de la Chine.

En 1986, le ministre de la défense du président Reagan, M. Caspar Weinberger, avait défini un certain nombre de règles pour l’engagement des troupes américaines à l’extérieur : un but politique clair, des intérêts vitaux, une supériorité écrasante pour obtenir rapidement une victoire décisive, le soutien de l’opinion et du Congrès. Face à l’Irak, l’équipe formée par MM. Bush, Baker, Cheney et Powell s’y était rigoureusement conformée, quitte à ne pas poursuivre l’avantage militaire acquis en allant jusqu’à Bagdad. Ces principes directeurs méritent réflexion, non seulement pour les États-Unis, mais pour tous les États membres de l’Alliance.

Au bout de deux mois d’opérations, on peut établir que les conditions d’une action terrestre sont relativement meilleures, en raison de l’affaiblissement de la logistique serbe. Mais, à l’inverse, passée l’indignation initiale des opinions occidentales, le soutien politique semble s’éroder dans de nombreux pays de l’Alliance. Les moyens militaires pourraient n’être prêts qu’au moment où il serait trop tard politiquement pour les mettre en action.

Une chose est certaine : si l’option terrestre devait finale­ment être retenue, elle devrait être cohérente avec un but politi­que de guerre très clairement défini qui répondrait aux nombreu­ses questions précédentes. Elle devrait être très puissante pour produire rapidement des effets décisifs. Le pire serait de s’en tenir encore à des demi-mesures dans les moyens, par irréso­lution sur les fins. Mais en a-t-on fini avec le pire, dans cette histoire ?

 

25 mai 1999

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Du Koweit au Kosovo. Mutations de la stratégie militaire occidentale

Vers une nouvelle conception de la relation entre force armée et politique

Les événements actuels présentent un caractère assez déchirant pour devoir remettre sur l’établi la question de la guerre, définie, en termes clausewitziens, comme continuation de la politique en recourant à d’autres moyens. À quoi sert-elle aujourd’hui pour certains États, par rapport à d’autres, leurs adversaires, bien sûr, mais aussi leurs alliés lorsque l’action militaire est conduite en coalition ?

En soi, une stratégie n’est jamais bonne ou mauvaise. Elle ne vaut que par le degré d’adéquation au but qu’elle sert, donc à la nature des problèmes politiques que l’usage de la force armée est censé pouvoir résoudre.

Nombreux et variés, les cas d’échec se ramènent aux situa­tions suivantes : une stratégie adaptée mais mal conduite ; une stratégie inadaptée que l’on s’efforce pourtant de bien conduire. On peut aussi cumuler inadaptation et incompétence dans l’exé­cution. Un cas plus complexe et plus intéressant consiste à faire le choix trop précoce d’une stratégie d’avenir qui ne réussit pas à s’imposer parce que, mal rodée, elle ne parvient pas à encore à développer tous ses effets.

Ceci posé, la nature et les formes des opérations militaires aériennes déclenchées par l’Alliance atlantique le 24 mars 1999 peuvent être considérées de deux manières radicalement diffé­rentes. Assiste-t-on à une manœuvre à l’ancienne, mais exécutée de façon inconséquente, ou bien faut-il considérer l’essai d’une nouvelle conception de l’usage de la force ? A-t-on choisi cette stratégie simplement par défaut, ne pouvant s’accorder sur rien de préférable, ou bien l’a-t-on adoptée en pensant qu’elle consti­tue le choix d’avenir pour “nos” sociétés ?

La première interprétation consiste à admettre une grave faute d’appréciation politique. Elle aura conduit au choix d’une posture stratégique (les frappes aériennes limitées et l’exclusion proclamée de l’action terrestre) totalement inadaptée au regard des fins affichées : protéger les populations d’origine albanaise du Kosovo et forcer M. Milosevic à accepter les accords de Rambouillet. Ce serait la stratégie par défaut. L’Alliance l’aurait adoptée soit parce que ses membres ne pouvaient s’accorder sur aucune autre, soit parce que les planificateurs militaires ne disposaient d’aucune stratégie véritablement adaptée, par absence de moyens ou d’adéquation des moyens disponibles pour les besoins de la situation15. Du côté des seuls Européens, il est également possible de soupçonner l’insuffisance des capacités. Ce n’est évidemment pas le cas du côté des États-Unis. Dès lors qu’il s’agit de l’Alliance, cela signifie que la volonté américaine de n’engager que des forces aériennes l’a emporté sur toute autre considération. On a pu penser à Washington que les moyens aérospatiaux pourraient suffire. Encore fallait-il les employer aussitôt au maximum de leur puissance. Mais les objectifs politi­ques semblaient l’interdire. Ainsi, de fils tordus en aiguilles faussées, l’analyste se trouve renvoyé à la pire des hypothèses : l’absence pure et simple de toute stratégie.

À moins qu’il ne s’agisse de tout autre chose.

Sur la base de la connaissance des capacités militaires existantes, prenant en compte les objectifs politiques affichés, nous avons suggéré l’avènement d’une nouvelle règle du jeu politique, idéologique et juridique par rapport au demi-siècle antérieur. Mutation explicite à la lecture des déclarations des principaux chefs de gouvernement des États de l’Alliance qui entendent purger l’Europe de ses dictateurs et autres tyrans.

C’est ici que, par induction, intervient l’hypothèse selon laquelle les Alliés ont voulu expérimenter (de manière encore peu convaincante) un nouveau modèle de guerre, adapté à l’existant c’est-à-dire à la posture politico-stratégique de leurs gouverne­ments, correspondant elle-même à l’état réel de la société que l’opinion reflète. Dans ce cas, on aurait assisté à la préfiguration d’une conduite de la guerre qui devrait s’affirmer par la suite. Elle répétera, en s’améliorant à chaque fois qu’il paraîtra nécessaire de mener une opération lointaine, c’est-à-dire une guerre optionnelle, Optionnelle signifiant que, dans la mesure où elle n’affecte pas la substance vitale, les responsables politiques peuvent toujours décider de ne pas y impliquer leur pays.

Un mauvais choix stratégique

On aurait bien tort de considérer que les théoriciens et les praticiens de la guerre aérienne, conçue comme outil de l’acqui­sition de la supériorité stratégique, ne soient que des idéologues aveuglés par leurs préoccupations corporatistes.

Aux États-Unis, la stratégie aérienne a revêtu, dès son originelle conception, une importance toute particulière que révéla la technique de bombardement adoptée lors de la seconde guerre mondiale. Il paraissait préférable de frapper massivement et en haute altitude de manière à réduire les dommages, en hommes et en matériels, du côté américain. On touche à un point décisif de la stratégie des États-Unis : minimiser ses propres pertes, tout en augmentant le volume des destructions chez l’ennemi. Les progrès de la technique, la puissance de feu et la précision croissantes, sont mis au service d’une conception dominante : s’épargner soi-même.

Aujourd’hui, il se trouve que le développement très rapide de certaines techniques, notamment dans le domaine du guidage, confère une puissance accrue à l’arme aérienne. D’où la tentation d’y trouver enfin la solution définitive au problème éternel des pertes.

Très tôt, deux problèmes annexes sont venus s’ajouter. Épargne de son propre sang, oui, bien sûr. Mais, dans l’économie de guerre, à mesure que les matériels sont de plus en plus sophistiqués et, de ce fait, de moins en moins nombreux, on doit considérer leur propre sauvegarde. Un F117 furtif à 300 millions de dollars l’unité ne s’expose pas à l’étourdie. La seconde interrogation porte sur l’épargne de l’ennemi. Il serait hautement préférable de ne pas confondre, dans un même bombardement, civils et militaires, les villes et les forces, comme le fait, mais en mode dissuasif, la stratégie nucléaire. Mais alors, quelle est la meilleure hiérarchisation ? Par exemple : 1 mes hommes, 2 les hommes du camp adverse, 3 mes forces.

Ou bien encore, mes forces sont-elles plus importantes que leurs populations, dès lors que mon objectif est de bien protéger mes hommes ? À partir de là, s’est développée aux États-Unis une véritable théologie de la guerre à distance, en grande partie ignorée et impensée par les Européens pour lesquels cette culture reste exotique.

On s’est souvent demandé si la guerre du Koweit avait constitué le modèle de l’avenir ou, au contraire, l’ultime avatar d’une époque révolue. La guerre du Kosovo montre bien que le débat n’a pas été tranché. Une stratégie, qui ne s’est pas encore arrachée aux liens de la tradition, cherche sa voie vers quelque chose de nouveau. L’ennui est que la situation politique ainsi que le terrain qui se prête peu à l’expérimentation, résistent à cette expérimentation. Il est clair que, comme au Viêt-nam, la techni­que ne parvient pas encore à faire la différence entre ami et ennemi, entre civil et militaire. Le “feu ami” a toujours constitué un des risques les plus redoutables. C’est lui qui a causé le plus grand nombre de pertes de la coalition dans le Golfe. Toute proximité et, a fortiori toute interpénétration des dispositifs mul­tiplient les difficultés jusqu’à rendre l’action aérienne imprati­cable. Prendre pour cibles des voies de communication telles que chemins de fer, ponts et chaussées présente l’inconvénient que ces passages sont empruntés aussi bien par des civils que par des militaires, lesquels ont le mauvais goût de n’avoir pas construit leurs communications réservées. Dès lors qu’il devient indispen­sable de “faire le tri”, la présence au sol constitue alors la seule méthode convenable.

Chaque Armée (Terre, Mer, Air¼ et Espace) proclame sa supériorité sur les autres. Au fil des évolutions économiques et techniques, tout nouvel arrivant prétend détrôner son prédéces­seur. Les forces aériennes, convaincues du caractère “stratégi­que” des bombardements massifs, ont prétendu arracher la décision par l’effet de leur puissance. À vrai dire, elles n’ont jamais sérieusement cru parvenir à se passer de la puissance navale pas plus que des capacités des forces terrestres. Tout ceci relève d’un élémentaire bon sens, hélas non partagé. Mais que ne dirait-on pas lorsqu’il y va de la répartition des ressources ?

Que se passe-t-il donc au Kosovo ?

Au regard des effets obtenus, le recours aux seules frappes aériennes rencontre une quadruple critique : improvisée, inadaptée, insuffisante et mal conduite.

Improvisée, parce qu’elle avait été conçue pour être brève, en portant rapidement quelques durs coups de semonce (l’équiva­lent de la diplomatie de la canonnière au xixe siècle) Il n’en a rien été. Il a fallu, dans l’urgence se rabattre sur un autre modèle, la frappe aérienne stratégique de longue durée.

Inadaptée, parce qu’elle repose aujourd’hui sur des effets d’attrition stratégique de long terme contre des cibles (dont il apparaît que le nombre n’est pas inépuisable). Elle vise à épuiser le potentiel ennemi. Ceci implique une indifférence quasi totale à l’égard de la situation tactique et du sort des populations sur le terrain. En complément, on prend en axiome que l’adversaire ne réagira pas et ne cherchera pas à créer la surprise. On tient pour acquis que, fixé au sol16, il attendra passivement (comme le firent les Irakiens au Koweit) Puis, sentant la situation perdue, il choisira le parti de se retirer, en plus ou moins bon ordre, sur ses bases de départ (comme le fit la garde présidentielle irakienne en janvier 1991). Ainsi, dans sa manœuvre en retraite, offrira-t-il une excellente occasion pour une “poursuite aérienne”, particuliè­rement dévastatrice.

Insuffisante, parce que, à elle seule, l’arme aérienne ne peut obtenir de tels effets dans un environnement où l’imbrication étroite des dispositifs sur un petit territoire réduit considéra­blement la visibilité et les possibilité de discrimination des cibles. Il faut prendre tant de précautions que l’efficacité se voit réduite dans les proportions que l’on a pu constater au terme de deux mois d’opérations.

Mal conduite aussi, pour des raisons encore difficiles à déterminer.

Le général Klaus Naumann, président du comité militaire de l’OTAN a pu dire, la semaine de sa prise de retraite, ce que ses collègues pensaient tout bas. La conduite des opérations aérien­nes n’a bénéficié ni de la surprise, ni des effets de choc et de masse.

M. Milosevic a pu savoir à quel moment il commencerait à être attaqué. Disposant de l’initiative, il avait su prendre les devants, lancer la iiie armée serbe pour prendre ses positions défensives au Kosovo et prévenir les effets des frappes alliées par toutes sortes de dispositions : enterrer, disperser, disséminer ses forces au sein des populations, déplacer les troupes hors des casernes, etc.

Durant le premier mois, le nombre des sorties a été délibé­rément limité. La force aérienne disponible au début de la guerre était considérablement réduite, au regard de ce qui avait été engagé contre l’Irak. Bref les militaires ne disposaient pas des moyens d’un effet de puissance décisif. Aucune des conditions qui donnèrent son efficacité à la campagne aérienne, première phase de Desert Storm n’étaient réunies. Cette retenue peut corres­pondre à l’optimisme politique qui a prévalu : M. Milosevic, au terme d’une semaine de bombardements, passerait sous les fourches caudines dressées à Rambouillet. Mieux encore, il serait, en coulisses, comme reconnaissant de cette épreuve de force qui lui permettrait une sortie dans l’honneur aux yeux de l’opinion intérieure. Sur de telles illusions, évitons la facilité du jugement rétroactif, constatons que ces thèses ont circulé, y compris aux plus hauts niveaux de décision. Argument supplé­mentaire, non contradictoire avec le précédent, la limitation du nombre des cibles et des sorties correspondait-elle vraiment à une volonté politique de gradation en trois phases de la cam­pagne aérienne – ce qui s’est avéré un calcul erroné – ? Ou bien la planification militaire s’est-elle trouvée en défaut parce que les moyens choisis, des armes de grande précision, n’étaient pas en nombre suffisant ? Après les tirs massifs de missiles Tomahawks contre l’Irak en décembre 1998 et en raison du maintien d’opéra­tions permanentes des États-Unis et du Royaume-Uni contre les troupes irakiennes, disposait-on des stocks de munitions néces­saires ? Les États-Unis ont connu, c’est avéré, un problème d’approvisionnement en munitions aéronavales puisqu’il leur fallait désormais approvisionner trois théâtres : Irak, Kosovo qui sont actifs, avec en supplément le maintien d’une garde élevée à face à l’imprévisible Corée du Nord. Le Pentagone n’a-t-il pas fait le choix prudent de ne pas dégarnir deux théâtres supposés également essentiels, si ce n’est plus ? Il aurait donc fallu ne pas craindre d’utiliser des armes aériennes plus “rudimentaires”. Mais l’autorité politique semble avoir exigé la guerre la plus propre possible. Exigence contraire, une fois encore, à son objet : l’efficacité.

Toute comparaison avec d’autres théâtres de guerre (Bosnie ou Koweit) semble donc dès le départ erronée. Il y avait 350 000 hommes au sol dans le Golfe (pour un total de 500 000) ! En Bosnie, tandis que s’exerçait la pression de l’armée croate, les forces musulmanes opéraient au sol en coordination avec les frappes de l’OTAN. En Corée du Sud, sur la “zone démilitarisée”, stationnent, l’arme au pied, environ 100 000 GI’s.

La question posée par la stratégie employée dans la guerre du Kosovo est en fait d’une toute autre nature. En plaçant l’arme et la seule stratégie aériennes aérienne au centre du débat, on se trompe d’ordre. On fait porter à un outil opérationnel le poids d’une décision qui relève d’un niveau différent, et de très loin supérieur, puisqu’il s’agit du politico-stratégique.

L’appréciation exacte de la guerre consiste à estimer la qualité, la dimension et la portée de la stratégie mise en œuvre aujourd’hui par les gouvernements de l’Alliance, compte tenu de leur réalité socio-culturelle, pour atteindre les objectifs particu­liers qu’ils se sont fixés.

Une nouvelle conception de la force armée au service de la nouvelle règle du jeu

La seconde interprétation des événements en cours consiste à inverser les données précédentes et à prendre pour hypothèse de travail que les États-Unis se sont essayés, à travers l’Alliance, à l’expérimentation d’une nouvelle forme d’usage de la force. Les erreurs prennent alors une autre dimension. Il ne s’agit plus d’une conduite défectueuse, mais de l’expérimentation, forcément tâtonnante, de ce que sera la stratégie militaire future.

Cette hypothèse ne relève pas d’une pure spéculation

Il est en effet avéré qu’un intense débat a opposé, au sein de l’administration américaine, les militaires et les civils d’une part, les civils entre eux, d’autre part.

Elle pose la question du refus de l’engagement de troupes à terre et, au-delà, celle de la tolérance des pertes humaines dans une nouvelle catégorie de sociétés que nous avons caractérisées comme post-belliques.

l’inévitable rapport politique intérieure, politique étrangère.

Le choix d’une stratégie n’est pas seulement fonction des buts de politique étrangère, elle est aussi fortement déterminée par les enjeux de politique intérieure.

Évitons sur ce point tout malentendu. Il ne s’agit pas de dire que, après l’affaire Lewinsky, Bill Clinton cherchait à redorer un blason passablement terni, en se lançant dans une action specta­culaire, repeinte aux couleurs des droits de l’homme. L’attitude du président correspond, d’une part, à un faible intérêt personnel pour les affaires de politique étrangère, l’économie faisant excep­tion, et d’autre part, au maintien d’une ligne constante : donner la priorité aux affaires intérieures. Voulant absolument trouver un intérêt immédiatement personnel, on considérera davantage son souci d’assurer l’élection du vice-président Al Gore. Pour le reste, les décisions de politique extérieure, surtout lorsqu’elles présentent un tel caractère de gravité, reposent sur l’apprécia­tion des soutiens existants, au sein de la société, pour le gouver­nement, rapportés aux intérêts mis en jeu par sa décision. Par exemple, lorsque le Jewish Committee de New York se déclare en faveur de l’action de l’OTAN, de manière publicitaire (placards dans la presse, le 16 avril 1999), il signifie que, pour les élections présidentielles à venir, son soutien ira du côté du meilleur défen­seur de la position des États-Unis.

Reste à savoir ce que l’on entend par là.

Si nouvelle stratégie il y a, quels en seraient
les présupposés ?

dans la mesure où l’on dispose d’une supériorité de feu écrasante,

dans la mesure où le théâtre des opérations reste lointain et qu’il n’en émane aucun danger pour le territoire national,

dans la mesure où les enjeux ne présent pas un caractère vital,

dans la mesure, où, de par ce qui précède, la décision d’emploi de la force armée ne présente pas un caractère néces­saire mais optionnel,

il devient possible d’expérimenter une forme de guerre qui permette d’infliger à l’adversaire, à distance et presque interminablement, des dommages jusqu’à atteindre un niveau insupportable pour les capacités de résistance de l’ennemi.

Ces prémisses ressemblent à celles de la guerre du Viêt-Nam de 1960-1975. Mais les conditions politiques sont foncièrement différentes et les évolutions techniques sont importantes.

Les États-Unis n’ont jamais connu au xxe siècle de guerre sur leur sol. Pourtant, lors de leurs interventions extérieures, ils ont toujours engagé des forces au contact.

Ce conflit au Kosovo semble conduit comme une sorte d’expérience de laboratoire qui préfigurerait la mise au point de la très publicitaire “guerre des robots”. Elle serait sous-tendue par une interrogation : qu’est-ce que cela donne quand on mène une campagne aéronavale à distance en frappant le potentiel adverse, avec pour souci principal (qui tend à prendre le pas sur les objectifs stratégiques et les fins politiques) d’épargner ses hommes et ses matériels les plus coûteux ? Contre ce fâcheux sentiment, se dressent, paravent pudique, les innombrables déclarations de principes : “on ne vise pas le peuple serbe, monté­négrin, kosovar (enfin, vous pensez bien, tous les braves gens) (mais qui a jamais déclaré cela ?) assorties d’assurances : seules des armes de grande précision seraient utilisées. Il est exact, de ce seul point de vue, que l’OTAN s’est jusqu’à présent abstenu de recourir massivement à des bombes classiques. Mais, d’une part, les résultats sont franchement piteux. D’autre part, à mesure que l’affaire se prolonge et que les frappes s’intensifient, ces armes de grande précision se font plus rares. Il faut revenir à des moyens plus ordinaires produisant les effets connus dans toutes les guerres classiques.

Il faudrait donc admettre, par principe, que les effets politiques produits se situeront à un autre niveau, plus grossier, et surtout plus vaste. On ne traite plus par la force le seul problème politique du Kosovo mais celui de toute la RFY, en débordement sur la “zone balkanique”, dont personne n’a pris soin de définir, pour les borner, les contours. N’importe, quel que soit le résultat apparent de la guerre, ses effets et ses résultats affecteront l’ensemble des Balkans. Contrairement au cas de la Bosnie, la stratégie militaire n’a pas été conçue pour coller à la situation sur le terrain. Dès 1998, lorsque fut considérée (avec précautions) la planification des opérations aériennes, l’Alliance a accepté le principe d’une action qui pourrait affecter l’ensemble du territoire de la RFY, le Kosovo compris.

Qu’en résultera-t-il de positif et de négatif pour le court terme et dans la longue durée dans une zone déjà instable ?

Le modèle de guerre ainsi expérimenté suggère une indiffé­rence à peu près totale à l’égard de la répercussions psycholo­gique des effets de violence physiques sur les acteurs concernés, de gré ou de force. sur le théâtre. Or il y a là une contradiction majeure pour deux raisons. D’abord, parce que les populations civiles ne sont plus réputées ennemies, par principe. Les guerres se veulent dénationalisées. On ne combat plus de peuple à peuple mais, dans le cas présent, une Alliance prétend vouloir briser la volonté de nuisance d’un dirigeant illégitime.

Seconde raison : chaque perte singulière fait événement, qui émeut les opinions occidentales hypermédiatisées. Certes, les échelles de sensibilité sont encore mal fixées, sujettes à des modi­fications circonstancielles, au gré de la retransmission média­tique plus ou moins choquante.

Trois GIs prisonniers émeuvent autant l’Amérique profonde que la souffrance de 500 000 kosovars, pour ne rien dire de la part invisible et inconnue. Soyons (désagréablement) objectifs : au regard de la presse des États-Unis, les pertes qui comptent sont celles de Littleton, Colorado (13 teenagers massacrés par leurs condisciples).

Quant au reste, “il n’y a pas d’intérêt stratégique américain au Kosovo”, déclare honnêtement le député républicain John Kasic, figure majeure de l’actuelle majorité au Congrès.

Toutefois, les réactions émotionnelles américaines sont fré­quemment imprévisibles. Elles peuvent rejoindre soudainement celles des opinions européennes, créditées par principe (mais sur quelles bases ?) de motivations plus fortes.

La contradiction posée doit trouver une solution, au moins partielle. Dans l’improvisation il semble qu’elle apparaisse. Tandis que tournent en rond les populations chassées, terrori­sées, manipulées, s’organise sur les périphéries une aide huma­nitaire appuyée par la conscience coupable des populations de l’Alliance. L’organisation de la compassion traduite en secours économique résout l’affaire. Il s’agit de guerre et l’on parle de “catastrophe humanitaire”, comme s’il s’agissait d’un phénomène naturel : ouragan ou tremblement de terre. Et tandis qu’à Paris, Londres, et ailleurs s’organisent des galas de compassion au bénéfice des réfugiés kosovars, les forces engagées au sol en dehors de la zone des combats se voient assigner des missions caritatives.

Reste à savoir si cette esquisse de modèle de guerre est économiquement viable.

On aurait tort de croire, que dès lors qu’aucune perte n’est subie, la durée de la guerre puisse indéfiniment durer. Il faudrait pour cela que son coût demeure relativement faible. Or rien ne prouve qu’il en aille ainsi. De nombreux éléments tendent à suggérer le contraire.

Une capacité de production en grande quantité de munitions de haut niveau technique est insoutenable, en l’état actuel des orientations économiques pour les États européens.

Seuls les États-Unis peuvent disposer d’une quantité militai­rement significative pour parvenir à une décision en situation de guerre. Mais les missiles de croisière, les bombes à guidage laser coûtent si cher que les stocks sont forcément limités. Les États européens ne disposent que de quelques dizaines de ces engins. Considérons un des moyens ordinaires des États-Unis, soit environ 1 000 Tomahawks. Ils doivent aujourd’hui être disponi­bles sur trois théâtres d’opération : Irak, Corée, RFY. Soit 300 par théâtre. Si l’on considère que, en décembre 1998, l’US Navy a tiré pratiquement tout son stock (plus de 300 missiles) sur le théâtre irakien, elle se trouve en phase de réapprovisionnement. De ce fait, les engins de ce type disponibles pour les opérations du Kosovo sont nécessairement limités. Pour être efficace, la stratégie actuelle devrait donc revenir à l’utilisation de matériels de destruction très puissants (les très grosses bombes), mais réputés inadaptés pour les buts affichés. On retrouverait alors les situations de la seconde guerre mondiale, ce qui impliquerait la destruction de la Serbie, populations comprises. Quant au Kosovo, comment prétendre y organiser le retour des habitants vers des ruines habitées par la peur et la haine ?

Poussons à l’extrême le raisonnement : l’utilisation d’armes de grande précision sur la Serbie au début du conflit n’était que gaspillage, mieux valait les réserver pour des cibles situées au Kosovo et frapper la Serbie avec du “lourd”, facilement renouve­lable et peu coûteux. Il fallait faire un choix politique et appli­quer la force massive ici, tandis que là-bas on réservait la capa­cité technique de discrimination. La confusion initiale, à tous les niveaux, se répercute.

Si malgré tout, on maintient l’hypothèse d’une stratégie déli­bérée, préfiguratrice de l’avenir, on doit considérer, à plus ou moins long terme, plusieurs cas de figure :

1.   cette stratégie trop discréditée est abandonnée. Quelles sont les solutions de remplacement ? Reviendra-t-on à l’emploi ordinaire de la combinaison des armes ?

2.  la stratégie se perfectionne, elle s’améliore technique­ment mais les événements seront “priés” de s’adapter à cette stratégie adoptée par la grande puissance, pour ce type d’action militaire où ses intérêts vitaux ne sont pas directement en cause.

3.  les États européens développent une stratégie alternative adaptée aux besoins de la politique européenne.

4.  les États européens estiment, au contraire, que la straté­gie de l’OTAN correspond à leurs besoins stratégiques, eu égard à leurs mobiles politiques et à l’évolution de leurs représentations socio-culturelles

5.  les adversaires de l’Alliance en son ensemble, des Euro­péens et des Américains en particulier, en tireront alors toutes les conséquences, au plan politique et tactico-technique. Ils pourront se faire une idée assez claire de ce que leurs adversaires veulent et peuvent. Russes, Chinois et Indiens avaient tiré, sans états d’âmes les leçons de la suprématie militaire des États-Unis dans la guerre du Golfe, chacun à la mesure de ses moyens, évidemment.

Ces cinq scénarios d’évolution appellent à leur tour plusieurs commentaires

Militairement efficace, au sens de la production assurée d’effets physiques puissants dans la longue durée, la stratégie militaire des États-Unis risquera toujours d’être prise de vitesse par les effets psycho-politiques qu’elle produit. L’efficacité de la force exercée ne se borbe pas aux seuls effets de destruction de la cible, mais autant à l’impact qui peut en résulter pour la réali­sation de la finalité politique. Et c’est bien pourquoi, de plus en plus, le politique se mêle de la définition des plans de frappe.

Exemples : l’intensification des frappes aériennes en milieu urbain densément occupé (la population étant réputée non-hostile) aboutit arithmétiquement à une augmentation des risques de “bavures”. Par définition, ces aléas sont innombrables et imprévisibles. De telles erreurs revêtent une dimension humanitaire évidente (le risque de la bombe sur une école, un hôpital). Elles peuvent aussi comporter des incidences diploma­tiques considérables (destruction de l’ambassade de Chine à Belgrade, le 8 mai 1999). Ces facteurs tendent à perturber, un par un et conjugués, de manière plus ou moins importante les objectifs politiques initiaux.

La suprématie militaire des États-Unis est, aujourd’hui et pour longtemps, écrasante. La technologie américaine caracole loin en tête, comme saisie de vertige. Toujours plus, mieux, plus complexe. Cette conception, qui se donne pour justification la conservation d’une supériorité absolue, devient autiste parce qu’elle perd de vue la réalité des autres. L’ennemi est une hypo­thétique entité qui disposerait de capacités identiques à celles que l’on détient. Le présupposé est l’existence d’adversaires très puissants que les États-Unis affronteraient en des conflits de forte intensité. Or, aujourd’hui, cette hypothèse présente un caractère très peu probable. Il n’existe plus de moyens adverses sensiblement symétriques, justifiant la recherche de la supério­rité. Cette dernière manifestement acquise tourne sur elle-même.

La stratégie militaire utilisée dans la guerre du Kosovo n’est donc pas celle qui convient aux fins politiques des États euro­péens mais celle qui correspond à la capacité opérationnelle des États-Unis et qui domine totalement l’OTAN. Le style de con­duite de guerre adopté par l’Organisation militaire intégrée de l’Alliance est entièrement américain dans sa conception, sinon dans son exécution. Lourd mais efficace, il atteint son maximum au service de situations politiques simples, bipolaires, mani­chéennes. C’est bien la raison pour laquelle les politiques améri­cains s’efforcent de simplifier les données d’un conflit. La straté­gie disponible influence jusqu’à la transformer et la dénaturer la finalité politique originelle. “Je vais faire ce que je sais faire”. Le raffinement n’est pas de mise. On simplifie le Liban, ou on s’en va.

Peut-on “simplifier” les Balkans ? Ainsi caractérisée, il est clair que la stratégie militaire des États-Unis ne convient pas à l’OTAN, dès lors qu’il s’agirait d’une alliance visant à assurer non pas la sécurité de l’Europe mais la sécurité en Europe ; dès lors qu’il s’agirait de disposer d’un outil de prévention, de gestion et de résolution de crises et non plus de cette guerre de grande dimension à l’échelle du continent tout-entier, incluant le nucléaire qui avait servi de ligne directrice pour définir et la stratégie et la doctrine d’emploi des forces armées.

Politiquement très lointaine, soumise à une planification très rigide, la stratégie de l’OTAN se révèle aujourd’hui inadap­tée à l’exigence de souplesse politique requise par des situations complexes sur le terrain et à l’inévitable imbrication de missions humanitaires et militaires qui ne peuvent, en logique, se confondre.

Les États-Unis disposent aujourd’hui d’une supériorité écrasante dans les domaines aérien et naval. Ils se trouvent pratiquement seuls à dominer dans et par l’Espace. Finalement, aujourd’hui, et pour longtemps, il ne reste plus qu’un seul élé­ment où un adversaire peut espérer pouvoir défier la puissance militaire des États-Unis : la terre, le sol (et le sang), le peuple. On comprend pourquoi les États-Unis se sentent de moins en moins disposés à s’engager à terre, sauf pour des enjeux consi­dérés comme vitaux.

Malheureusement, cela ne résoud pas le problème pour les autres. Si les Européens veulent prendre en charge les véritables intérêts de sécurité de populations bien réelles, il leur faudra combattre et s’exposer à terre. Sont-ils disposés socialement et financièrement à une telle prise de risque ?

La question n’est plus tant “pourquoi nous combattons” que “voulons-nous combattre” ? Or l’Europe, ce petit continent, n’aura à prendre en compte que des conflits limités, mais acharnés, porteurs de leurs cortèges d’horreurs, authentiquement humai­nes. L’ensemble doit aujourd’hui être considéré dans un contexte psychologique, médiatique et politique totalement différent de ce qui a prévalu jusqu’alors. Par rapport aux États-Unis, on ne saurait imaginer plus forte divergence dans le domaine de la stratégie militaire. Les enjeux, il est vrai, ne sont pas identiques.

Ou bien l’Europe trouvera sa stratégie, ses moyens et son style, ce qui exige une communauté de dessein et une volonté de moyens. Ou bien la stratégie américaine sera le lot de tous les Alliés : aux uns le Ciel, aux autres, -ceux que l’on prétend venir sauver- l’Enfer. Il est vrai que les différents États de l’Europe, depuis 1945, ont largement oublié ou négligé leurs styles de guerre nationaux. Les Allemands par désir de faire oublier, les Britanniques par désir de s’aligner, les Français par immersion quasi totale dans une culture stratégique de la dissuasion nucléaire dont l’imprégnation a largement dépassé les intentions initiales. L’investissement français sur un nucléaire de très haute qualité ne laissait de place qu’au maintien de quelques unités, de grande qualité mais conçues au format de petits théâtres lointains jouissant, de ce fait, d’une liberté considérable à l’égard des médias, de l’opinion et, parfois même, de l’autorité politique.

Produire la volonté politique commune

Élaborer une stratégie militaire commune impliquant, en raison de ses buts stratégiques, un style opérationnel européen.

Dégager les moyens financiers nécessaires.

Telles sont les trois conditions de la mise en œuvre d’une authentique défense européenne. Autant dire qu’on s’en trouve encore loin, en dépit des efforts sincères et parfois productifs, accomplis ici et là. Mais à mesure que l’Union s’agrandit, les perceptions se diversifient. Comment résoudre, parmi mille autres exemples, les divergences sur l’arme nucléaire alors que l’Irlande et la Suède joignent leurs voix pour en réclamer l’abandon total ?

Si la tendance à recourir à ce type de stratégie (sous réserve de notables améliorations) devait se confirmer, elle conduirait les États qui se sentent potentiellement visés à envi­sager la préparation et la mise en œuvre de contre-mesures. Il n’existe pas d’armes “intelligentes” qui ne puissent être soumise à un contre-leurrage. Il suffit de déguiser la cible, par rapport à l’arme. Ou bien encore, on ne tardera pas à créer à proximité de la cible des sources de rayonnements artificiels destinées à attirer les capteurs du missile attaquant. Tous ces éléments de riposte devront être progressivement intégrés, ce qui rendra la nouvelle stratégie encore plus sophistiquée et plus coûteuse.

Au xixe siècle, les grandes puissances “européennes” avaient prétendu balayer d’un revers de main la complexité des problè­mes de ces peuples liliputiens. Depuis un siècle, la manivelle n’en finit pas de faire retour.

À l’époque, les États-Unis ne pesaient guère. Et ce ne sont pas les Balkans qui épuisèrent les Européens, mais les frictions entre États qui trouvèrent dans les conflits balkaniques le prétexte d’un règlement de compte pour l’hégémonie.

La situation actuelle est d’une nature totalement différente.

Les Européens cherchent à s’unir plus qu’à se nuire mais n’ont pas encore trouvé le dénominateur d’une politique commune. Ils sont relativement faibles. La source de puissance est extérieure à l’Europe et recherche son intérêt au-dessus de la tête des États européens.

Les Balkans constituent donc un enjeu pour la formation de l’Europe, en tant que puissance autonome, par rapport à l’arbi­trage des États-Unis.

Le problème vient de ce qu’il n’existe pas de vision impériale américaine clairement articulée et assumée. La suprématie militaire, exceptionnelle, n’a pas reçu de finalité. Elle inquiète plus qu’elle ne rassure.

Les Européens sont trop faibles et trop divisés, trop égo­centrés sur leurs particularismes, pour forger le leadership qui permettrait de conduire une politique à commencer, bien sûr, par le Kosovo et la partie orientale.

Le risque aujourd’hui tient à la gravité naturelle des choses, à la combinaison objective des inerties. Absence de projet, ab­sence de cohérence, le hasard d’actions sans coordination, parce que sans volonté commune, guidera-t-il l’avenir de l’Europe ?

Au Kosovo, les dés roulent¼

20 mai 1999

 

_______Notes: 

 

15       L’information ouverte sur la planification militaire de l’OTAN permet de savoir que durant toute la période 1997 et la première moitié de l’année 1998, les planificateurs n’étaient pas autorisés à préparer l’option militaire, quelle qu’elle soit, pour le Kosovo.

16       Mais se retrouve à nouveau le problème de l’absence de troupes au sol. Fixé comment, par qui ? Même en plein désert, même avec une météo favorable, il n’a pas été possible d’empêcher un groupement blindé irakien de faire mouvement sur Khafji. Cette manœuvre fut assez tôt détectée pour que les forces terrestres américaines puissent se porter sur ce point et interdire la tentative irakienne. L’armée serbe était presque entièrement libre d’exploiter les possibilités offertes par le relief et par la météo.

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