Chapitre VI. L’armistice et ses conséquences 

La durée de l’armistice fut fixée à sept semaines, d’une part parce que ce laps de temps pouvait être largement mis à profit par les Alliés pour renouveler et augmenter considéra­blement les forces épuisées par deux batailles, pour les pré­parer énergiquement à la lutte à ve­nir et, d’autre part pour permettre à l’Autriche de mettre à pro­fit, comme elle le dési­rait, cette période d’inaction. En prin­cipe, en entreprenant cette guerre contre la France, il eût fallu compter sur deux facteurs capables d’opposer aux forces françaises un contre­poids suffisant.

En effet, l’on devait compter sur un soulèvement géné­ral en Allemagne, sur la défection de la Confédération du Rhin, sur des troubles en Suisse, en Tyrol, en Italie et en même temps sur la neutralité de l’Autriche ou sur sa com­plète adhésion.

Si l’un de ces deux événements favorables se produi­sait avec toutes ses conséquences, il donnait au parti des Al­liés, pour la continuation de la campagne, des éléments de force suffisants pour pouvoir compter avec vraisem­blance sur une issue heureuse. En ce qui concernait l’adhésion des puis­san­ces du Nord, la Suède et le Dane­mark, on n’était pas non plus sans espoir. La Suède s’était déjà déclarée d’une ma­nière peu équivoque et, au pis aller, par l’équilibre de leurs forces, neutraliserait le Dane­mark.

Dans le monde politique, la certitude n’existe pas, mais on doit savoir se contenter d’un degré plus ou moins élevé de vraisemblance. On pouvait donc dire simplement les deux événements sont possibles ; on est, par conséquent, d’autant plus autorisé à compter sur la réalisation de l’un des deux. Telles étaient les considérations que des gens de bon sens pouvaient opposer à ceux qui ne parlaient toujours que de l’insuffisance de nos moyens, de l’éloignement des renforts fournis par les Russes et qui, par là, prétendaient faire preuve de la science la plus éclairée. Mais c’est une science bien stérile que celle qui n’envisage que les diffi­cultés.

La suite montra bientôt que l’on ne s’était pas trompé dans les calculs. Ce que l’on avait attendu des peuples et des princes allemands ne se réalisa pas et, bien que l’édifice tout entier du conquérant vacillât un instant et menaçat de s’écrouler en Allemagne, le bras robuste de l’Empereur s’entendait à le remettre aussitôt debout. Par contre, l’Autriche se déclara contre lui, et il se vit par là trompé dans les effets les plus assurés de sa toute-puissance. L’Autriche s’était montrée déjà assez peu équivoque au mois d’avril, mais à ce moment ses dispositions n’étaient pas suffisam­ment prises pour pouvoir aussitôt commencer la guerre. Dans ces circonstances, il était nécessaire de rester conti­nuellement en relations avec l’Autriche pour les résolutions à prendre, et c’est ce qui avait déterminé la conclusion de l’armistice.

Si l’on examine sérieusement les diverses phases des événements qui se sont produits depuis décembre 1912, on ne peut nier que la Prusse et l’Autriche auraient pu activer davantage leurs résolutions et leurs armements et prendre de très bonne heure des mesures importantes qui auraient fait avancer les choses et modifié complètement la situation. Mais ce serait dénoter peu de connaissance de l’histoire et des hommes que de vouloir la perfec­tion dans n’importe quelle action. Celui qui agirait ainsi n’a qu’à jeter un coup d’œil sur son propre ménage, sur l’admi­nistration de ses biens, sur son genre de vie, il verra combien peu il est en droit d’exiger cette perfection ! Cette réflexion est destinée à mettre en garde ceux qui voudraient accorder leur confiance à de semblables criailleries et à empêcher que leur foi dans la bonne cause soit troublée par un bavardage vide de sens. Dans le monde politique, il faut donc se contenter d’une per­fection approximative, et, certes, on pourra être satisfait si les événements prennent une tournure plus favorable qu’on ne l’avait espéré tout d’abord.

Mais qui de nous espérait, en décembre 1812, qu’en juin 1816 la Russie, la Prusse et l’Autriche se trouveraient, avec des forces redoutables et supérieures, sur l’Elbe et l’Oder et forceraient l’empereur des Français à reconnaître une autre loi que celle de son arbitraire sans bornes ? Du moins, l’auteur de ces pages n’a rencontré à cette époque personne qui eût voulu croire à une irruption des Russes jusque sur la Vistule, même jusqu’au delà du Niémen et de la Pregel, pas plus qu’à une déclaration de guerre faite à la France par la Prusse et surtout par l’Autriche.

Si l’on avait dit, dans six mois, l’empereur Napoléon aura en Allemagne une armée de plusieurs milliers d’hommes et il livrera aux Alliés deux grandes batailles avec des forces bien supérieures, quel est celui qui n’aurait pas cru que les conséquences de ces événements seraient la dis­persion et le découragement chez les Alliés, leur retraite jusqu’au fond de la Pologne et de la Prusse et enfin le si­lence absolu de l’Autriche ? Et ils ne nous feront pas croire qu’ils ont pensé autrement, ceux qui, aujourd’hui encore, craignent tout de la toute-puissance de l’empereur des Fran­çais et cherchent à décourager les autres. Soyons donc re­connais­sants envers la Providence, qui nous a conduits plus loin que nous ne l’espérions ; envers l’empereur Alexandre, qui, confiant dans la Prusse et dans l’Autriche, a poursuivi vigou­reusement l’ennemi jusque sur l’Oder ; soyons recon­nais­sants envers notre souverain, qui, ne s’étant pas laissé abat­tre par les mauvaises chances précé­dentes, ni arrêter par les conseils de bavards prétentieux mais poltrons, prit les armes pour l’honneur et l’indépendance de son peuple ; reconnais­sants enfin envers cet empereur allemand qui, ne s’étant pas cru engagé par les liens d’une parenté imposée par la vio­lence, s’est déclaré sans crainte pour l’indépendance de l’Allemagne et de la Prusse.

Les progrès que nous faisions pendant l’armistice dans nos armements ne peuvent naturellement pas être exposés ici. Nous ferons seulement remarquer, d’une manière géné­rale, les conditions dans lesquelles ils ont été accomplis :

  1. L’armée russe s’était fait rejoindre par ses renforts et de plus par les réserves nécessaires, pendant qu’une ar­mée de 100 000 hommes au moins formait en Pologne une forte réserve ;
  2. L’armée prussienne s’était et avait pris ses disposi­tions pour réparer rapidement les pertes qu’elle avait subies au cours de la campagne ;
  3. Les troupes de réserve existantes avaient été for­mées d’une manière parfaite et incorporées dans l’armée ;
  4. Les fusils et les canons qui faisaient défaut étaient arri­vés d’Autriche et d’Angleterre ;
  5. Les munitions, tirées également d’Autriche et d’Angle­terre, avaient été augmentées de manière que Von n’ait pas à redouter d’en manquer ;
  6. Des effets d’habillement et surtout des chaussures avaient été réunis dans les magasins ;
  7. Grâce à ces mesures, toute la landwehr avait été habillée, complètement armée et, en outre, munie de tous les effets nécessaires à son équipement. De plus, les formations et les exercices des troupes de landwehr avaient été complé­tés pendant ce temps, de telle sorte qu’elles pouvaient être entièrement comparées au reste de l’armée ;
  8. La place forte de Schweidnitz avait été restaurée et pour­vue de tout le nécessaire ; les autres forteresses avaient été armées ;
  9. Les têtes de pont nécessaires avaient été créées sur l’Oder ;
  10. Les vivres nécessaires pour le début des opérations avaient été réunis.

II n’y a aucune raison pour exposer ici ce que l’Autriche a fait pendant ce temps. Néanmoins, il n’y a pas lieu de cacher qu’elle s’est présentée avec une puissance en rapport avec ses moyens et qui devait presque doubler les forces déjà existantes des Alliés.

En même temps, la Suède arrivait sur le théâtre de la guerre avec une armée de secours considérable. De son côté, l’empereur français mettait à profit, autant que pos­sible, l’armistice que lui-même avait proposé. Il formait et mettait en marche toutes les troupes qu’il avait pu rassem­bler. Il est difficile d’évaluer le nombre des combattants avec lesquels il pouvait entrer en ligne contre les Alliés à l’ouverture des hostilités.

Aujourd’hui, nous savons, d’une façon certaine, qu’il n’a retiré aucune armée de l’Espagne, mais qu’il a simple­ment emprunté des cadres à ces armées pour former de nou­veaux bataillons en France. En outre, on peut estimer très probable qu’il ne pouvait avoir terminé plus de formations pendant les mois de mai, juin et juillet que pendant les mois de janvier, février, mars et avril, car les forces d’un État ne s’accroissent pas dans un cas semblable, et il est bien convenu qu’en avril et mai il a conduit en Allemagne tout ce dont il pouvait disposer.

Les forces qui étaient venues en avril de France et d’Italie s’élevaient à environ 100 000 hommes ; celles qui suivirent en mai pouvaient être évaluées à 60 000 hommes. En mettant les choses au mieux, nous voyons que, dans les trois derniers mois, aussi bien que dans les quatre pre­miers, Napoléon a, de nouveau, formé 160 000 hommes. Si nous y ajoutons les 60 000 hommes qui étaient encore res­tés en Al­lemagne, sur l’Elbe, cela fait un total de 380 000 hommes. Il faut en défalquer au moins 50 000, représentant les pertes subies dans les batailles de Gross-Görchen et de Bautzen et dans les autres combats, par maladies et désertion ; de telle sorte qu’il reste 330 000 hommes de troupe français. Si l’on y ajoute 70 000 hommes de troupe danois et de la Confé­déra­tion du Rhin, on voit que les forces de nos ennemis s’élevaient à 400 000 hommes. L’auteur de ce récit est convaincu que ce chiffre est exagéré de 50 000 hommes au moins ; d’ailleurs, tous les renseignement, recueillis depuis, sont d’accord à ce sujet, car ils n’évaluent pas à plus de 350 000 hommes les forces de l’Empereur.

Tout ce que nous pouvons dire ici, c’est que ces 400 000 hommes, si toutefois ils existaient réellement, de­vaient trouver chez les Alliés une forte supériorité numéri­que, même en ne tenant pas compte des troupes qui se trou­vaient en Pologne.

Comment aurions-nous pu avoir des inquiétudes à la réouverture des hostilités, quand nous avions fait la guerre, jusqu’à l’armistice, avec 80 000 [1] hommes environ contre 120 000 [2], sans que l’ennemi nous eût infligé une défaite déci­sive, quand, dans l’espace de quatre semaines, nous avions pu lui livrer deux grandes batailles dont l’issue restait fort douteuse, quand l’ennemi se voyait obligé d’opérer contre nous avec la plus grande prudence sans éviter pour cela un grand nombre de combats désavantageux pour lui, quand enfin il était enchanté d’obtenir un armistice.

Sans doute, nous ne pouvions être absolument sûrs du succès futur, mais toutes les chances étaient pour nous !

II n’y avait plus lieu de tenir particulièrement compte du talent supérieur de l’Empereur comme grand capitaine : cet élément était déjà pris en considération dans les calculs.

C’était lui-même qui conduisait ses troupes contre nous.

Mais, parmi tous ceux qui ont pris part aux batailles de Gross-Görschen et de Bautzen, en est-il un seul qui n’ait pas eu le sentiment, la conviction même, que si nous avions été de force égale avec les Français, la victoire aurait été à nous.

Il y a des circonstances dans lesquelles le talent le plus supérieur échoue, et des cas où le général le plus ha­bile est sujet aux plus grosses erreurs ; nous l’avons bien vu pen­dant la campagne de 1812. Très peu d’hommes en Alle­magne ont cru que la Russie serait en état de résister à la puissance française, et bien qu’on leur eût mis en relief, aussi claire­ment que possible, la grande étendue et la na­ture de ce pays, ils n’auraient jamais pu admettre les résul­tats que l’on a vus à la Bérésina et à Wilna, pas plus qu’ils n’auraient admis que l’empereur Napoléon, fugitif, serait forcé de revenir sans un seul soldat.

L’épidémie de désespoir qui sévissait depuis long­temps, sur l’Allemagne en particulier, allait donc s’éteindre, maintenant qu’un orage formidable venait de purifier l’at­mosphère politique.

Le moment approchait où le théâtre de la guerre al­lait se rouvrir et où la marche de cette révolution euro­péenne allait reprendre son cours.

Comment pourrait-il aller de l’avant avec courage et confiance, celui qui, dans un hébétement profond, aurait laissé s’écouler l’armistice dans un calme absolu, celui dont les oreilles n’auraient plus perçu que la rumeur sourde des événements qui venaient de se dérouler, celui enfin qui, sans une parcelle de jugement, sans la moindre étincelle de bon sens, aurait jeté les yeux sur le voile ténébreux de l’avenir !

La crainte, qui est si intimement liée à la nature hu­maine, lui montrerait, à chaque pas, des abîmes et des gouf­fres. Cette pusillanimité serait surtout indigne du guerrier qui combat pour l’objet de ses pensées, qui défend la patrie et tout ce qui donne de l’attrait et du bonheur à l’existence hu­maine. Son âme est aussi intéressée à l’œuvre des princes et des généraux, que celle des princes et des généraux eux-mê­mes. C’est sa chose aussi bien que la leur. Il sera heureux d’apprendre du Passé et du Présent ce que, dans sa sphère, il est en droit de connaître, heureux de sa­voir par quoi l’avenir lui sera dévoilé et présentera à ses regards les objets dans lesquels il peut placer sa confiance, ses espérances et son ambition.

J’ai fait ici tout ce que mes faibles forces m’ont per­mis de faire dans ce but.

Je vous dédie ces lignes, camarades, dans l’espoir qu’un cœur plein de patriotisme et justement fier de votre noble valeur se montrera reconnaissant de ce petit service, si faible qu’il soit.

Si j’ai réchauffé vos cœurs, si j’ai contenté votre es­prit, mon but est atteint ; désormais, l’ouragan des événe­ments pourra disperser ces feuilles au point qu’il n’en reste pas la moindre trace ! 

 

[1] C’était l’effectif de l’armée alliée le 2 mai en Saxe et le 21 mai en Lusace.

[2] L’Empereur disposait de ces forces le 2 mai à Lützen et d’un effectif au moins égal à Bautzen.

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Chapitre V. Bataille de Bautzen 

Le 14 mai, l’armée installa son camp près de Bautzen, un demi-mille en arrière de la ville.

La ville et le terrain environnant étaient occupés par l’avant-garde sous les ordres du général comte Milora­do­witch. Le camp proprement dit avait son aile gauche derrière HIein-Jenkwitz, son centre derrière Gross­-Jenkwitz et Bas­chütz et sa droite appuyée à Kreckwitz.

La chaîne de hauteurs qui sépare le ruisseau de Klein-Bautzen de l’armée, entre Kreckwitz et Nieder­-Gurkau, ne fut pas occupée au début, pour ne pas étendre par trop la position. Lorsque le général Barclay de Tolly, qui s’était em­paré de Thorn, eut rejoint l’armée le 17, avec 14 000 hom­mes, en passant par Sprottau, il prit position sur les hau­teurs de Kreckwitz et forma l’aile droite de l’armée.

Devant le front, et derrière les villages de Gross, KIein-Jenkwitz et Baschütz, on créa des embrasures pour l’artillerie, afin de lui donner l’avantage d’un tir à couvert sur l’ennemi, car on prévoyait une longue et violente canon­nade.

L’armée goûta là un repos de huit jours, dont elle avait grand besoin après tant de marches et de combats.

L’ennemi se montra, il est vrai, dès le 15, devant nos avant-postes ; mais il se contenta de les rejeter un peu en arrière, et de faire camper son avant-garde sur les hauteurs opposées, ce qui n’empêcha pas nos avant-postes de rester établis au bord de la vallée.

L’armée s’était vu rejoindre, après la bataille de Gross-Görschen, par le général Kleist avec 5 000 hommes, par le général Barclay avec 1 000, par 3 000 hommes de la réserve prussienne, et quelques milliers d’hommes de ren­forts rus­ses. Elle s’était donc augmentée de 24 à 25 000 hommes. Si l’on évalue à 46 000 hommes les pertes qu’elle avait subies à la bataille de Gross-Görschen et dans les combats qui avaient suivi, on peut admettre qu’elle comptait 80 000 hommes prêts à entrer en ligne.

Quant aux forces de l’ennemi,. on ne saurait rien en dire de précis. Il paraît certain toutefois que ce n’est pas sans intention que l’Empereur resta immobile et inactif pendant huit jours devant Bautzen. D’après des renseignements ulté­rieurs, d’importants renforts traversèrent Dresde à cette époque, et il est certain qu’une partie des troupes de Davout avait été rappelée du bas-­Elbe. En outre, la garnison saxonne de Torgau et la grosse cavalerie qui était allée en Bohême avec le roi de Saxe, avaient dû rejoindre l’armée française en même temps que le contingent wurtembergeois.

On peut donc admettre que les pertes de l’ennemi à Gross-Görschen et aux autres combats ont été largement compensées et qu’à la bataille de Bautzen les forces françai­ses s’élevaient de nouveau à 420 000 hommes.

Dans ces conditions, puisqu’on avait affaire à une su­périorité numérique presque aussi considérable qu’à Gross Görschen, il n’eût pas été à propos de livrer bataille, si le système des Alliés n’avait pas consisté à disputer au­tant que possible le terrain à l’ennemi, et à montrer à l’Eu­rope que notre première bataille n’avait nullement été une défaite, et que, ni matériellement, ni moralement, nous n’étions hors d’état de tenir tête à l’ennemi. Il valait mieux donner aux Autrichiens cette conviction que nous étions résolus à ne pas épargner nos forces, et à ne pas nous en remettre à eux du soin de délivrer l’Europe, pendant que nous garderions une expectative pusillanime.

En raison de sa supériorité morale, l’armée nourrissait le désir de se mesurer de nouveau et aussi vite que possible avec l’ennemi ; une nouvelle retraite sans combat aurait anéanti ce beau zèle et affaibli la confiance dans le comman­dement. La région de Bautzen était, comme nous le démon­trerons avec plus de détail, favorable à nos armes ; par suite, on convint de tenter encore une fois sur cette position de ré­sister aux forces ennemies.

Le 18, on apprit que le général Lauriston, qu’on avait envoyé contre la Marche dans la conviction que les Alliés seraient désormais incapables de résistance, s’avançait par Hoyerswerda. Aussitôt, le corps de Barclay, auquel se joignit celui d’York, fut dirigé vers cette localité.

La marche s’exécuta sur deux colonnes dans la nuit du 18 au 19. La colonne de gauche, sous le général Barclay, tomba près de Koenigswartha sur le corps du général Lau­riston, le repoussa après une lutte opiniâtre et lui enleva 2 000 prisonniers et 11 canons. La colonne, de droite, sous le général York, forte d’environ 5 000 hommes, rencontra à Wleissig le corps du maréchal Ney qui s’était réuni à celui du général Lauriston. Les attaques répétées du général York contre les forces bien supérieures du maréchal Ney contri­buèrent beaucoup à empêcher le maréchal de se porter au secours de Lauriston. Grâce à cet effort, qu’York continua jusqu’au soir, le combat de Barclay contre Lauris­ton prit une tournure favorable et les positions du champ de bataille fu­rent maintenues jusqu’à la nuit. L’obscurité étant venue, le corps prussien retourna à l’armée principale.

La direction prise par les corps de Ney et de Lauriston sur le flanc droit de Bautzen dévoilait l’intention de ces deux généraux de tourner la position par Gleina et Preititz, le premier de ces deux villages se trouvant un petit demi-mille derrière l’emplacement de l’aile droite, à Kreckwitz. Il fallut donc chan­ger de position, et le 20, premier jour de la bataille, l’armée était établie de la façon suivante

L’aile gauche occupait une petite colline derrière Klein-Jenkwitz. La ligne de front, passant par les villages de Gross-Jenkwitz et Baschütz, se dirigeait sur Krechwitz et de là vers Nieder-Gurkau sur la Sprée, où le flanc droit, décri­vant une légère courbe en arrière, la Sprée devant lui, allait aboutir au moulin à vent de Gleina.

Klein-Jenkwitz est situé près d’un ruisseau qui des­cend de la haute croupe à laquelle est adossé Hochkirch ; cette croupe longeait donc le flanc gauche de la position. Le ruisseau coule de Klein-Jenkwitz par Nadelwitz, Nieder­kaina et Basankwitz jusqu’à Kreckwitz où il fait un léger coude à droite pour atteindre Gleina en passant par Klein­Bautzen et Preititz. Ce ruisseau décrivait donc une courbe devant le front : au centre il s’en éloignait d’environ 4 500 pas et formait une sorte de demi-lune entièrement plane. A Kreckwitz, il coupait la position, tandis que l’aile droite oc­cupait le secteur compris entre lui et la Sprée ; cette rivière coule, en effet, pendant un quart de mille, tout à fait parallè­le­ment an ruisseau. A Gleina, il venait effleurer sur les ar­rières l’extrême aile droite de la position, parce que ce flanc (potence) courait depuis Nieder-Gurkau jusqu’à Gleina, dia­gonalement entre lui et la Sprée. De même que le ruis­seau couvrait le front jusqu’à Kreckwitz, de même la Sprée cou­vrait le flanc de Nieder-Gurkau à Gleina. L’espace com­pris entre Kreckwitz et Nieder-Gurkau est découvert et large d’environ 1 500 pas ; en avant se trouvent des hau­teurs qui, près du village de Burk, forment la limite de la vallée de la Sprée.

Tout le terrain, depuis Klein-Jenhwitz jusqu’à Krecl­cwitz peut être considéré comme une plaine, quoique l’aile gauche se trouvait un peu plus élevée. Mais, derrière la posi­tion, le terrain monte dans la direction d’Hochkirch.

Entre Kreckwitz et Nieder-Gurkau se trouvait le groupe de collines dont il a déjà été question et qui servit de position principale au corps du général Blücher. Les villa­ges situés en avant de cette position et plus près de la Sprée fu­rent occupés par des troupes légères. L’extrême aile droite, sous Barclay, était à Gleina et sur la position avan­tageuse du Moulin a vent. Elle avait devant elle, a portée de canon, le défilé de Klix, au delà de la Sprée ; il s’agissait donc d’organiser la défense sur la rivière même, c’est-à-dire der­rière les villages de Nieller-Gurkau, Doberschütz, Plies­ko­witz et Malschwitz. Cependant, le mont du Moulin à vent près de Gleina, offrait un point très avantageux pour défen­dre, à portée de canon, les passages de la Sprée en aval de Malschwitz.

Le 20, les troupes étaient réparties de la façon sui­vante sur cette position

Le lieutenant général de Berg avec son corps, envi­ron 4 000 hommes, à l’aile gauche, derrière Jenkwitz ; à sa droite, le lieutenant général York et 5 000 hommes de trou­pes jusque derrière Baschütz. De Baschütz jusqu’à Krech­witz était un espace d’environ 2 000 pas, complètement plat, où aucune troupe ne se trouvait en première ligne. Il était couvert par la réserve des cuirassiers placée en ar­rière.

De Krechwitz à Nieder-Gurkau, en passant par Do­berschütz jusqu’à Plieskowitz, s’étendait le front du corps Blücher qui, sans la réserve de cuirassiers, peut être éva­lué à 18 000 hommes.

A Gleina se tenait le général Barclay avec 14 000 hommes.

Le général Blücher était d’ailleurs séparé du général Barclay par une ligne continue d’étangs avec peu de points de passage ; cette ligne commence à Plieskowitz sur la Sprée et se termine à Preititz sur le ruisseau.

Devant ce front, à Bautzen et aux environs, se te­naient 10 000 hommes sous les ordres du général Milorado­witch et sur les hauteurs de Burck, 5 000 hommes sous le géné­ral Kleist.

La garde impériale et le reste de l’infanterie russe, 16 000 hommes environ, étaient établis en arrière du front, formant une réserve derrière l’aile gauche et le centre. En partie derrière eux, en partie à leur droite, se trouvaient les réser­ves de cavalerie russe, en tout 8 000 hommes, pour la plu­part des cuirassiers.

Le front depuis Klein-Jenkwitz et Kreckwitz jusqu’à Gleina, par Nieder-Gurkau, embrasse plus d’un mille alle­mand. Par la configuration du terrain même, la position avait donc une très grande étendue. Cependant, la croupe élevée qui s’étend vers Hochkirch, en suivant l’aile gauche, devait être occupée dès que l’ennemi ferait mine d’y envoyer des masses importantes de troupes. C’est, en effet, ce qui arriva par la suite, car une partie des réserves, notam­ment la division du prince de Wurtemberg et une fraction du corps de Miloradowitch allèrent s’y établir et prolongèrent ainsi le front d’un demi-mille.

A l’aile gauche, en terrain montagneux, le défenseur avait naturellement beaucoup d’avantages. En plaine, depuis KIein-Jenkwitz jusqu’à Krecklwitz, l’ennemi avait peu de chances de percer. Il fallait, en effet, passer le ruisseau ma­récageux sous le feu meurtrier d’une puissante artillerie qui était cachée dans des coupures du terrain et que l’ennemi aurait difficilement réduite au silence avant d’entreprendre son mouvement.

Les villages de Gross-Jenkwitz et de Baschütz étaient organisés défensivement, une nombreuse cavalerie était à proximité ; enfin, la partie de la plaine qui s’étend de Bas­chütz à Kreckwitz était si puissamment flanquée par la hau­teur de Kreckwitz, formant en quelque sorte saillant sur la position où était établie l’aile gauche de Blücher, que l’ennemi ne pouvait faire un pas en avant sans être préala­blement maître de la région de Kreckwitz.

D’autre part, la position du général Blücher à Kreck­witz et à Nieder-Gurkau se trouvait sur des hauteurs avan­tageuses d’où elle avait des vues sur la vallée de la Sprée couverte de prairies en terrain plat. Comme front, on ne pou­vait pas demander mieux. Cependant, l’espace com­pris entre Kreckwitz et Malwitz), en passant par Nieder-­Gurkau, était d’un demi-mille trop grand pour 18 000 hom­mes, et d’autre part, le général Blücher, qui était éloigné d’un quart de mille de l’armée, était forcé, en cas d’échec, de se retirer par deux défilés à travers le ruisseau maréca­geux, et il ne pouvait pas non plus se passer d’une importante réserve. Par suite, il lui devenait impossible de dé­ployer plus de 12 000 hommes sur son front.

Le général Barclay occupait un point sans doute fort avantageux, mais il était entouré de bois et plus éloigné en­core de l’armée que le général Blücher.

Le, 20, vers midi, l’ennemi attaqua le général Kleist sur les hauteurs de Burk et le général Miloradowitch à Baut­zen. Bientôt, le combat devint très violent, surtout du côté du général Kleist. L’ennemi considérait la possession de ces hauteurs comme le prélude nécessaire de la bataille et il amena, peu à peu, tant de troupes au combat, qu’il fallut soutenir le général Kleist. Cinq bataillons du corps de Blü­cher lui furent successivement envoyés. Dans le but de tour­ner le général Kleist sur son flanc droit, l’ennemi tenta de percer à Nieder-Gurkau vers 3 heures de l’après-midi. Mais là il rencontra quelques bataillons de la brigade de Ziethen du corps de Blücher et fut exposé au feu des batte­ries russes et prussiennes avantageusement établies sur les hauteurs, non loin et en arrière du défilé. Sur ce point, le combat se borna donc à un échange énergique de coups de fusil.

En revanche, du côté du général Kleist, l’ennemi fit des efforts plus sérieux qui contribuèrent beaucoup rehaus­ser, en cette journée mémorable, la gloire et renommée de ce général remarquable et de ses troupes.

Les attaques opiniâtres que l’adversaire entreprit en­tre midi et 8 heures du soir pour venir à bout des Prus­siens dans leur position tout à fait favorable ont principa­lement contribué aux pertes qu’il a subies dans la bataille de Baut­zen. Les 18 000 blessés qui de Bautzen ont été transportés à Dresde nous en ont donné la preuve évidente.

Près de Bautzen, du côté du général Miloradowitch, le combat quoique sérieux, fut moins violent que contre le gé­néral Kleist. En outre, l’ennemi avait repoussé jusque dans les hautes montagnes les détachements russes qui, sous le commandement du général Emmanuel, étaient établis à gauche de Bautzen, et il avait envoyé à leur suite d’impor-tantes masses de troupes. Cependant, les détache­ments rus­ses furent renforcés par une infanterie plus nom­breuse et, sur ce point, l’ennemi ne réussit pas non plus à dépasser les troupes avancées pour se jeter sur le flanc gau­che de l’armée, comme il parait en avoir eu l’intention.

Rien ne fut entrepris ce jour-là contre le général Bar­clay, à l’extrême aile droite, sans doute parce que le maré­chal Ney et le général Lauriston n’étaient pas encore arrivés.

Ainsi se termina, à la tombée de la nuit, le combat du 20, dont on ne pourrait dire exactement s’il fut la ba­taille principale ou simplement un acte préparatoire. En effet, bien que du côté des Alliés on se fût contenté de dé­fendre certains points préalablement occupés et d’empêcher ainsi l’ennemi de pénétrer jusqu’au cœur de la position principale, la résis­tance due à la bravoure des troupes et aux avantages du ter­rain fut si grande et les pertes de l’en­nemi furent si nom­breuses qu’on était en droit d’espérer que l’adversaire s’abstiendrait de toute nouvelle attaque. Cependant, on ne voulait pas transformer ces points en champ de bataille pro­prement dit, dans le cas où l’ennemi renouvellerait son atta­que le lendemain, d’abord parce qu’on se promettait plus de succès sur la position princi­pale, ensuite, parce qu’une atta­que contre Barclay était inévitable dans ce cas et que sa po­sition avancée devenait intenable. On se décida donc, à la tombée de la nuit, à ramener les corps du général comte Mi­loradowitch et du gé­néral Kleist sur la position principale. Le général Milora­dowitch fit sa jonction avec le général de Berg et le général Kleist avec le général York.

Ainsi, les troupes, avec le sentiment réconfortant de s’être heureusement défendues, passèrent la nuit sur le champ de bataille, et, si quelque chose devait affirmer le suc­cès d’une journée, c’était bien de voir régner chez les soldats un ordre et un calme qu’on trouve rarement après un combat si meurtrier.

Le 21, quelques heures après le commencement du jour, on entendit les premiers coups de fusil. L’ennemi re­prenait son attaque en la dirigeant sur trois principaux points de la position : contre le général Blücher, contre le général Barclay, à gauche dans la montagne et, plus tard, pendant que s’engageait un combat de tirailleurs et d’artillerie, il déployait ses forces sur tous les points à la fois.

Au centre, où la vue pouvait s’étendre librement, on vit venir sur les hauteurs, à droite et à gauche de Bautzen, de grosses colonnes qui allèrent s’établir en face de la posi­tion principale, hors de la portée du canon. Cette masse de troupes pouvait être évaluée à 30 ou 40 000 hommes.

A peine ces troupes avaient-elles pris position qu’on vit s’élever sur les hauteurs de Burk des colonnes de fumée ; c’était le signal d’attaque pour le maréchal Ney et le général Lauriston. Ceux-ci étaient arrivés avec 30 000 hommes qu’ils lancèrent sur Barclay. Le combat, devenu bientôt très vio­lent, dura jusque vers 10 heures.

Le général Barclay, repoussé par un ennemi supé­rieur en nombre, fut réduit à abandonner le Moulin à vent de Gleina et à se retirer peu à peu derrière le ruisseau auquel il était adossé ; il ramena ensuite une, partie de ses troupes par le cours d’eau de Löbau jusque sur les hauteurs de Ba­ruth.

Comme ce point était un des plus sensibles de la posi­tion, le général Kleist reçut l’ordre de marcher au secours du général Barclay ; mais celui-ci, très affaibli par le combat sanglant de la veille et réduit à 3 000 hommes à peine, ne put repousser un ennemi supérieur et ne parvint qu’à faire sus­pendre le combat.

Pendant ce temps, l’engagement s’était vivement ra­nimé dans la montagne. L’ennemi, toutefois, ne fit aucun progrès dans la journée. Le prince de Wurtemberg et le gé­néral Miloradowitch défendirent ce point, pas à pas, en fai­sant donner toute leur infanterie, et les avantages du ter­rain coûtèrent à l’ennemi un très grand nombre d’hommes.

Au centre, l’ennemi s’était très peu avancé, de sorte que le feu de l’artillerie venait seulement de commencer. Du côté du général Blücher, auquel, sur la rive opposée de la Sprée, un bois cachait la force de l’ennemi, on s’était borné à un combat de tirailleurs dans la vallée. Les choses en étaient là, vers midi, lorsque le maréchal Ney et le général Lauriston envoyèrent des détachements sur la droite et s’emparèrent du village de Preititz. Le village se trouvait entre le général Blücher et le général Barclay, sur le ruisseau souvent cité, près de Klein-Bautzen, par conséquent derrière l’aile droite du général Blücher.

Cette localité était pour le général Blücher de la plus haute importance. Si l’ennemi parvenait, de là, à s’emparer des villages voisins, Klein-Bautzen et Purschwitz, non en­core occupés, le général Blücher ne pouvait plus rejoindre le reste de l’armée que par Kreckwitz. Or, Kreckwitz se trouvait en face de la position, sous le feu de l’artillerie enne­mie, il n’avait pu, en outre, être occupé que par un batail­lon et, l’en­nemi étant tout prés, à Bazankwitz, on n’était pas très sûr de pouvoir se maintenir à Kreckwitz.

Le général Blücher se décida donc, quelque besoin qu’il en eût dans sa situation, à renoncer à la seule réserve qu’il eût avec lui, et à la faire marcher au secours du géné­ral Barclay, afin de pouvoir reprendre le village de Preititz. La lutte n’étant pas encore sérieusement engagée, il espé­rait que la brigade de réserve pourrait amener une diver­sion en survenant ainsi sur le flanc droit du maréchal Ney et de Lauriston. En même temps, une partie de la cavalerie de ré­serve prussienne fut envoyée vers la Sprée, qui sépa­rait alors le général Blücher du maréchal Ney, pour obser­ver les passages, menacer de plus en plus le flanc droit de l’ennemi et diriger sur lui les coups de la grosse artillerie.

A peine ces dispositions étaient-elles prises et les troupes mises en mouvement que l’ennemi se précipita sur la position même de Blücher. A Pheskowitz d’abord, puis à Nieder-Gurkau et, enfin, sur toute la ligne de la Sprée s’engagea un violent combat de mousqueterie. Au bout d’une heure, et alors que la seconde ligne d’infanterie avait dû être amenée, le général Blücher, incertain de pouvoir conserver sa ligne, donna ordre à la brigade de réserve de battre en retraite et d’alter prendre position à Purschwitz pour parer à l’imprévu. Cependant, celle brigade s’était déjà mise en mou­vement sur Preititz et, se reliant au corps de Kleist, elle avait attaqué le village. Déployant une bravoure extraordi­naire, ces bataillons pénétrèrent dans le village et, malgré de très grosses pertes, s’en emparèrent rapidement. Ils s’y maintinrent pendant que le reste de la brigade, conformé­ment aux ordres reçus, battait en retraite.

Le corps de Blücher se trouvait ainsi dans l’obligation de faire face de trois côtés à la fois :

  1. entre Krechwitz et Nieder-Gurkau, contre l’ennemi qui descen­dait des hauteurs de Burk ;
  2. de Nieder-Gurkau à Plies­kowitz, pour défendre la vallée de la Sprée ;
  3. de Pliesko­witz à Preititz, derrière les étangs, contre les troupes de Ney, qui avançaient rapi­dement.

En même temps, on dut employer la réserve tout en­tière pour reprendre à l’ennemi le village de Preitiz dont il s’était emparé par les derrières et pour s’ouvrir ainsi le qua­trième côté menacé de la posi­tion, le seul par lequel on pou­vait, ou recevoir des renforts, ou opérer sa retraite.

A ce moment, le combat livré sur le front du général Blücher avait pris une très mauvaise tournure. Deux batte­ries lourdes russes, rune à Kreskwitz, l’autre à Nieder-Gur­kau, chargées de couvrir ces deux points d’appui, avaient épuisé leurs munitions et se trouvaient réduites à l’impuissance. En arrière de Nieder-Gurkau, où l’on n’avait pu établir que quelques bataillons, l’ennemi, supérieur en nombre, s’était rendu maître des hauteurs qui, seules, ren­daient possible la défense de ce point. L’ennemi s’avançait maintenant dans le secteur formé par le ruisseau et la Sprée, et, quoique la brigade du colonel de Klüx l’eût attaqué deux fois à la baïonnette et l’eût repoussé, on ne put parvenir à reprendre les hauteurs.

Le général Blücher demanda du renfort : ordre fut donné â York de voler à son secours. Ce général marcha contre le village de Kreckwitz, afin de se jeter sur le flanc droit de l’ennemi, qui poussait de l’avant. Il arriva trop tard.

Les deux brigades de front du corps de Blücher s’étaient peu â peu retirées de leur position convexe entre les collines, pour se porter sur Kreckwitz, mais sans pouvoir trouver un terrain à peu près convenable pour s’y établir. Si l’on voulait absolument rester maître de la position, il n’y avait plus qu’un moyen : réunir les deux brigades de front très affaiblies avec ce qui restait de la réserve et attaquer l’ennemi coûte que coûte avec ces forces. Il est hors de doute que de cette manière on aurait pu atteindre de nouveau la vallée de la Sprée.

Mais la brigade de réserve n’était pas encore de re­tour! En outre, il pouvait surgir d’autres complications.

En reprenant ce terrain, on était loin d’avoir gagné la bataille ; bien plus, en lâchant pied à l’aile droite, on provo­quait un événement tellement décisif que le quartier général, voyant qu’il devenait impossible de progresser de ce côté, ne pouvait plus s’attendre à une issue tout â fait favorable du combat.

Si Blücher tenait à tout prix à reconquérir son an­cienne position, il était obligé, même en cas de succès, de dé­ployer son corps tout entier. Il ne savait encore rien de l’arrivée du général York ; chez les généraux Barclay et Kleist, le combat continuait et il était peu probable qu’ils pourraient conserver leur ligne. En conséquence, le général Blücher prit le parti de ne rien entreprendre de décisif avant d’avoir reçu de nouveaux ordres. Il voulait attendre l’arrivée de la brigade de réserve à Purschwitz, mais elle n’y était pas encore. Il envoya donc, aux deux autres brigades, l’ordre de tenir aussi longtemps mue possible et, au pis aller, de se re­tirer sur Purschwitz. Quant à la cavalerie de réserve, de peu d’utilité sur ce terrain, il la fit reculer au­-delà du défilé pour ne pas barrer la retraite aux deux brigades, s’il fallait en ve­nir là.

Pendant ce temps, l’ennemi n’avait rien fait au cen­tre que de montrer ses colonnes et d’entretenir une assez vive canonnade. Il était évident que la force de notre posi­tion sur ce point le faisait réfléchir. Il attendait sans doute que le centre de l’armée alliée se fut plus affaibli encore qu’il ne l’était déjà pour se porter au secours de l’aile droite menacée, espérant que l’effort produit sur ce point sensible lui procu­rerait l’occasion favorable pour prononcer l’attaque générale qui, seule, rendrait possible une victoire complète.

Mais depuis l’ouverture de la campagne, les Alliés, s’inspirant de motifs politiques, avaient pris pour principe de ne jamais s’exposer à une défaite décisive, préférant rompre le combat avant son dénouement. Ici, c’était le cas plus que jamais, le combat, dans son ensemble, ayant pris déjà une mauvaise tournure. Et, précisément, les raisons qui ne per­mettaient pas d’espérer un résultat décisif de la reprise du terrain par le général Blücher, mais qui faisaient redouter pour son corps une situation fort dangereuse, dé­terminèrent le quartier général à rompre le combat entre 3 et 4 heures de l’après-midi et à ordonner la retraite. Dans ces conditions, cette retraite s’effectua en deux colonnes dans un ordre par­fait. Les troupes russes du centre et de l’aile gauche se diri­gèrent par Hochkirch sur Löbau, les troupes prussiennes par Wurschen sur Weissenberg. Les généraux Barclay et Kleist, avec la réserve de cavalerie prussienne, allèrent occuper les hauteurs avantageuses de Gröditz pour contenir sur ce point le maréchal Ney et le général Lauriston et ils y réussirent pendant toute la soi­rée ; de sorte que les généraux Blücher et York purent dé­passer Weissenberg avec la queue de leurs colonnes. Cette mesure était d’autant plus nécessaire que de Baruth àWeissenberg l’ennemi avait une distance moindre à parcourir que les généraux Blücher et York, qui venaient de Kreckwitz et de Purschwitz.

Au centre, l’ennemi poursuivit mollement et, pour mieux dire, pas du tout. Il ne s’empara d’aucun canon pen­dant la bataille et ne fit guère de prisonniers. Il délogea les Alliés d’une partie de leurs positions, cela est vrai ; mais au prix de quels sacrifices ? On peut soutenir, sans exagéra­tion, qu’il perdit en hommes le double de l’adversaire. Les Alliés, en effet, eurent de 12 000 à 15 000 morts et blessés, tandis que l’ennemi, nous l’avons déjà fait remarquer, fit conduire à Dresde, rien qu’en blessés, 18 000 hommes.

 

Ce ne sont certainement pas des victoires de ce genre sur lesquelles l’empereur Napoléon comptait. Il avait l’habi-tude d’infliger à son adversaire des défaites décisives tout en perdant relativement peu de monde lui-même, et il en profi­tait pour imposer une paix rapide, précipitée. Son caractère de conquérant le veut ainsi. Mais maintenant après le désas­tre inouï qu’il a subi en Russie, et dans l’extrémité où il se trouve réduit, c’est pour lui une double, une triple nécessité de foudroyer par une éclatante victoire les espérances re­naissantes de l’Europe et de terrifier dans leurs préparatifs les nouveaux ennemis.

Nous avons déjà vu que ses désirs ne se sont pas réali­sés. Il est obligé de se contenter d’un demi-succès, qui ne peut opposer qu’une faible digue au torrent qui se précipite sur lui, tandis que derrière lui une nouvelle tempête éclate sur sa puissance et ses plans ;- lord Wellington, le vainqueur de Vittoria, est aux portes de la France.

Nous n’avons donc aucune raison de nous lamenter sur notre situation et nous pouvons être convaincus que la persévérance, l’ordre, le courage et la confiance nous condui­ront à notre but, malgré les avantages passagers dont l’ennemi fait parade devant nous et qui ne lui donne­ront que des fruits verts.

De Weissenberg et de Lobau, les Alliés se retirèrent le 22 sur Gôrhtz. A Reichenbach, l’arrière-garde eut à sou­tenir un petit combat qui coûta à l’armée française un ma­réchal et deux généraux et, à l’empereur Napoléon, un ami. En effet, l’Empereur, vexé de voir que ses généraux de l’avant-­garde ne faisaient pas de prisonniers à une armée battue, prit, pour un jour, lui-même le commandement de l’avant­-garde, afin de leur donner une leçon. Notre arrière-garde était à Reichen­bach ; elle avait une nombreuse cavalerie et beau­coup d’artillerie et elle désirait vivement en venir aux mains avec la cavalerie française. La canonnade se fit en­tendre et quel­ques régiments de cavalerie ennemie se mon­trèrent en effet. On n’eut pas de peine à les repousser et, pendant la canon­nade, il arriva qu’un boulet néfaste étendit raide mort le gé­néral français Kirchner à côté de l’Empe­reur, éventra le ma­réchal Duroc et blessa mortellement le général La­bruyère.

L’Empereur, ébranlé par ce coup du destin, qui ve­nait de se passer sous ses yeux et lui enlevait son meilleur ami, fit tourner silencieusement son cheval, et, depuis lors, on s’en tint à l’ancienne manière de faire la poursuite.

De Görlitz, l’armée alliée se retira de nouveau en deux colonnes : par Naumbourg sur le Queiss, Bunzlau, Haynau et par Laubau, Löwenberg, Goldberg et Striegau sur le camp de Piltzen, près de Schweidnitz, où elle arriva le 1er juin.

L’armée prussienne se trouvait avec le corps du gé­né­ral Barclay dans la colonne de l’aile droite qui marchait par Haynau. Comme on avait l’intention de continuer la retraite aussi lentement que possible et d’éviter un combat général ; comme, d’autre part, l’avant-garde ennemie com­mençait peu à peu à serrer de plus près notre arrière-garde, le général Blücher se décida à tendre une embuscade à l’avant-garde ennemie. La contrée située en arrière de Haynau en offrit bientôt l’occasion.

Entre Haynau et Liegnitz, à un quart de mille en ar­rière de Haynau, se trouve le village de Michelsdorf, et, de ce village à Doberschau, qui est situé à un demi-mille de là, le pays est complètement plat et découvert. Seuls, les vil­lages de Pantenau et de Stendnitz, qui sont dans un fond de prai­ries, marquent une coupure du terrain. A droite de la plaine s’étend un terrain coupé qui commence au village d’Uberschaur et qui se compose d’un fond tout à fait plat et de quelques petites forêts. C’est ainsi que se dessine la contrée jusqu’à Baudmannsdorf, qui est à peu près à la même hauteur que Doberschau, mais à un demi-mille à droite. Le 26, l’armée prussienne se portait de Haynau sur Liegnitz. L’arrière-garde suivait l’armée à une distance de 2 milles et traversait Haynau le même jour.

Le plan était le suivant : l’arrière-garde, qui se com­po­sait de 3 bataillons d’infanterie et de 3 régiments de cava­lerie légère sous les ordres du colonel de Mutius, devait re­culer à tra­vers cette plaine sur Stendnitz mais devait tenir devant Haynau jusqu’à ce que l’ennemi débouche pour la mettre en fuite. Elle devait chercher à attirer l’ennemi à sa suite. Toute la réserve de cavalerie, 20 escadrons et 2 batte­ries à cheval, sous le commandement du colonel de Dolffs, fut disposée à couvert à Schellendorf. Elle devait s’avancer dans ce terrain coupé avec toute la dissimulation et toute la rapi­dité possible, de manière â débou­cher dans la plaine par Uberschaur et à tomber dans le flanc droit de l’avant-garde ennemie pendant qu’elle était occupée à attaquer le colonel Mutius.

Entre Baudmannsdorf et Pohlsdorf se trouvait un moulin à vent que les deux partis pouvaient voir distincte­ment. On devait y mettre le feu et donner par là, à la ré­serve de cavalerie, le signal de l’attaque. La brigade de Zie­then fut établie en réserve derrière Pantenau et Pohlsdorf, et la di­rection de l’ensemble fut confiée à son général. Le général Blücher se trouvait aussi dans le voisinage.

 

L’ennemi ne suivait, ce jour-là, qu’avec beaucoup de prudence. Ce ne fut qu’après 3 heures qu’il parut en avant de Haynau ; il s’avançait lentement, à pas craintifs. Le colonel Mutius se retirait tout aussi lentement. C’était la division Maison qui formait cette avant-garde. Le maréchal Ney, au corps duquel elle appartenait, était lui-même présent, peu avant l’attaque. Le général Maison, comme s’il était averti par un pressentiment, manifesta sur la marche dans cette plaine des craintes qui furent raillées par le maréchal Ney. Le maréchal se rendit sur un autre point et le général Mai­son s’avança dans la plaine, le cœur serré ; pourtant, malgré son appréhension, il avait omis d’envoyer des déta­chements à droite dans le terrain coupé, seul moyen par le­quel il pût assurer convenablement son flanc droit.

Lorsque l’ennemi eut dépassé d’environ 1500 pas le village de Michelsdorf, la réserve de cavalerie se porta en avant parce qu’elle avait à parcourir un quart de mille avant de se trouver à la même distance de l’ennemi que le colonel Mutius. Elle parcourut ce trajet au trot, et, là-dessus, le gé­néral de Ziethen donna le signal de l’attaque par l’incendie du moulin à vent. Le général Maison comprit aussitôt ce si­gnal et donna l’ordre de former les carrés ; mais ses troupes en eurent à peine le temps. Le colonel Dolffs laissa 2 régi­ments en réserve ; et, négligeant d’utiliser son artillerie à cheval, il saisit le moment favora­ble et se précipita sans dé­lai sur l’ennemi avec 3 régiments. La cavalerie ennemie prit la fuite et abandonna à leur sort les trois ou quatre masses en désordre qui cherchaient à se former. L’infanterie fut aus­sitôt culbutée, et ce qui ne fut ni sabré, ni pris, s’enfuit vers Haynau à travers le village de Michelsdorf Tout cela fut l’affaire d’un quart d’heure, en sorte que le colonel Mutius eut à peine le temps d’arriver avec sa cavalerie et de prendre part au combat.

L’ennemi abandonna toute son artillerie, qui se com­posait de 18 pièces. Comme on manquait de chevaux harna­chés, on ne put emmener que 11 pièces. On fit en outre de 300 à 400 prisonniers. La cavalerie rétrograda ensuite sur Lobendau ; l’arrière-garde s’installa sur place et poussa ses avant-postes dans la plaine, près de Haynau. L’ennemi n’osa pas reprendre l’offensive le jour suivant et c’est le 28 seule­ment que l’arrière-garde fut retirée jusqu’aux environs de Kloster-Wahlstatt.

Dans ce combat, la cavalerie s’est acquis une gloire que la supériorité de la tactique de l’infanterie lui rendit plus tard bien difficile à conquérir. Nous avons là une preuve que, dans certaines circonstances, la supériorité de l’infanterie disparaît et qu’alors la cavalerie est capable de grandes cho­ses.

Le colonel Dolffs, qui trouva la mort au milieu des en­nemis, peut, avec juste raison, être comparé ce jour-là à un Seidhtz.

A l’arrière-garde russe, il y eut également quelques combats brillants, mais nous n’en connaissons pas les dé­tails.

Aussitôt que l’empereur Napoléon fut arrivé à Liegnitz avec son armée, il s’aperçut que l’armée alliée se retirait, non sur Breslau, mais sur Schweidnitz ; il détacha alors sur Neumarkt un corps de 30 000 hommes, qui entra à Breslau le jour suivant.

L’empereur Napoléon, avant la bataille de Bautzen, avait déjà fait des propositions d’armistice et de négociations pour la paix. Il renouvela ces propositions sur ces entrefaites, et les Alliés tombèrent d’accord avec lui pour une suspension d’armes préalable qui, d’abord de trente-six heures, fut en­suite portée à trois jours.

Pendant que les Alliés reculaient en Silésie, le général de Bülow quitta la Marche et se porta avec environ 20 000 hommes dans la région de la basse Lusace.

L’empereur Napoléon détacha le général Oudinot avec son corps d’armée pour arrêter les progrès du général de Bülow. Celui-ci se trouvait à Luckau lorsque le général Ou­dinot marcha contre lui. Le 4 mai, le général de Bülow fut attaqué et la lutte devint bientôt générale ; elle roula sur l’occupation de Luckau. Mais les Français n’étaient pas en état de déloger les Prussiens du village en flammes ; ils fu­rent assaillis sur leurs arrières par la cavalerie du général de Bülow, sous le commandement du général de Oppen, et for­cés d’évacuer le champ de bataille, nous abandonnant 1 ca­non et 400 à 500 prisonniers. Le général de Bülow menaçait alors les communications de l’ennemi avec l’Elbe.

Des détachements prussiens et russes opéraient iso­lément sur les arrières de l’armée française sur les deux ri­ves de l’Elbe et même dans la Franconie. Ils firent indivi­duellement un grand nombre de prisonniers : deux de ces détachements se signalèrent d’une manière brillante.

Le capitaine de Colomb, qui avait passé l’Elbe avec un escadron de chasseurs volontaires au moment où les deux armées se trouvaient sur ce fleuve, atteignit alors la fron­tière de la Franconie. C’est là qu’il enleva un convoi de 16 canons et 10 caissons qui se rendait à l’armée avec une es­corte de Bavarois. Il détruisit les canons, fit sauter les cais­sons et fit 200 à 300 prisonniers.

Le général russe Tschernitschef traversa l’Elbe avec 1 800 hommes de cavalerie légère et tomba près d’Halber­stadt sur un convoi du même genre : 14 canons et un grand nom­bre de caissons formaient un parc défendu par 2 500 hommes sous le commandement du général de division west­phalien von Ochs. Le général Tschernitschef n’avait que 2 pièces légères. Il fit canonner le parc et sauter plu­sieurs caissons, puis, avec une hardiesse rare, n’ayant au­cune in­fanterie, il se jeta sur le parc. En un clin d’œil, les cosaques se trouvèrent entre les canons et les caissons. On fit sauter tout le convoi ; le général Ochs fut fait prisonnier avec toute son infanterie et les 14 pièces qu’il perdit purent être ame­nées facilement sur l’autre rive de l’Elbe. Aussitôt après, le général Tschernitschef et le général Woronzof se mirent en marche et se portèrent sur Leipzig où le duc de Padoue était en train de remonter la cavalerie française. Là encore, ils auraient obtenu un brillant succès, si la nouvelle de l’armistice ne leur était parvenue à ce moment.

Les pourparlers au sujet de l’armistice furent conti­nués sur ces entrefaites et l’on s’entendit sur une prolonga­tion de sept semaines, c’est-à-dire jusqu’au 20 juillet, à la condition de prévenir six jours avant l’expiration. Les condi­tions furent l’évacuation de Breslau par les Français et le retrait de leurs troupes en arrière de la Katzbach. La ligne des avant-postes des Alliés devait s’appuyer à l’Oder, à une lieue en amont de Breslau, aller de là au ruisseau de Schweidnitz qu’elle remonterait, puis passer par Folken­hain, Landshut et Schmiedeberg.

Toute la région comprise entre les deux armées fut dé­clarée neutre ainsi que la ville de Breslau.

Les détachements des Alliés qui se trouvaient sur les arrières de l’armée française durent repasser l’Elbe ; en somme, les limites des États prussiens avec la Saxe et la Westphalie formèrent la ligne de démarcation. Sur le bas Elbe, la situation devait rester telle qu’elle était le 7 juin à mi­nuit.

Les Danois, qui au nombre de 10 000 hommes, s’étaient portés dans les environs de Hambourg dans l’intention de prendre part aux opérations des Alliés, avaient pendant ce temps abandonné cette détermination, par suite de mésintelligences politiques survenues avec l’Angleterre et la Suède. Ils se déclarèrent tout à coup pour la France, firent cause commune avec les généraux Van­damme et Davout et forcèrent le général russe de Tetten­born à évacuer Ham­bourg. C’est ainsi qu’avant le 7 juin tomba, pour la deuxième fois, entre les mains des Français cette antique ville libre d’empire qui, par ses efforts pour la bonne cause, s’était mon­trée digne de ses anciennes liber­tés ; c’était incontestable­ment la perte la plus douloureuse que les Alliés avaient faite jusque là.

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Chapitre IV. Bataille de Lützen 

A mesure que les forces françaises se rassemblaient dans le Thüringer-Wald et que les troupes venant d’Italie se rapprochaient des frontières de la Saxe, le comte Wittgens­tein s’avançait de plus en plus des bords de la basse Saale vers Leipzig et le général Blücher qui ne pouvait pas encore abandonner la route de Dresde, par Chemnitz, ligne la plus courte entre la Franconie et l’Elbe, s’établissait aux environs d’Altenbourg, de telle sorte qu’il pouvait, par un mouvement rapide, se réunir facilement à droite au comte Wittgenstein.

On connaissait assez exactement l’importance des for­ces françaises. On pouvait estimer que 60 00 à 70 000 hom­mes avaient été dirigés de Würzbourg sur le Thüringer-Wald et que les divisions d’Italie du général Bertrand comptaient environ 30 000 hommes mais, on ne savait pas si toutes se­raient rappelées, car, d’après les dispositions antérieures, deux d’entre elles de­vaient être maintenues sur le Danube. On était, par contre, absolument fixé sur la force de l’armée du vice-roi. Son effectif, y compris le corps du maréchal Da­vout et sans compter la garnison de Magdeburg, était de 38 000 hommes. Le maréchal Davout avait 12 000 hommes avec lui. On pensait donc que le vice-roi se réunirait à la grande armée avec 20 000 hommes environ. En somme, quand tout aurait re­joint, il y aurait là une masse de 120 000 hommes.

Les armées du général Blücher et du comte Wittgens­tein s’élevaient ensemble à 55 000 hommes, déduction faite des détachements qu’il fallait laisser devant Wittenberg, à la tête de pont de Dessau et sur la basse Saale ; la principale armée russe était de 30 000 hommes. Au total, 85 000 hom­mes.

On n’était donc pas en état, comme déjà on avait pu le prévoir, d’opposer à l’ennemi des forces égales en Saxe.

Il n’y avait à choisir qu’entre deux manières d’opérer : ou abandonner la Saxe sans combat et s’établir derrière l’Elbe pour en défendre le cours ou bien attaquer l’ennemi dès qu’il aurait franchi la Saale.

La défense de l’Elbe ne pouvait pas arrêter l’ennemi longtemps, car il tenait Wittemberg, et, si les alliés. recu­laient au-delà de l’Elbe, il disposerait sûrement aussi de Torgau. Le passage d’un cours d’eau si étroit ne présente d’ailleurs aucune difficulté sérieuse. Il semblait donc que l’armée alliée se trouverait ainsi engagée dans une défensive dangereuse, et, d’un autre côté, on se rendait déjà bien compte, alors qu’il était impossible de gagner assez de temps pour permettre à l’Autriche de venir à notre aide. Quant à continuer notre retraite jusqu’en Lusace et vers la Silésie et donner, par là, à l’Autriche le temps de faire sentir son ac­tion, c’était une solution encore moins acceptable, car il était facile de voir que nous étions entraînés de la sorte jusqu’aux confins de la Pologne et au delà.

Il fallait donc tenter la bataille. Il semblait d’ailleurs que nous avions tout avantage à ne pas nous soumettre à l’impression fâcheuse que devait fatalement produire en Al­lemagne et dans l’armée un mouvement de recul : il valait mieux attaquer l’ennemi de front que d’accepter la bataille sur une position défensive qu’on eût été chercher en arrière. Au surplus, certaines circonstances accessoires, mais non sans importance, rendaient les chan­ces d’un succès plus grandes qu’elles ne l’eussent été au­trement, étant donnés l’adversaire et la proportion des for­ces en présence.

Il n’était pas certain que l’empereur Napoléon pût avoir ces 120 000 hommes concentrés sous sa main au jour de la bataille, si l’on se hâtait de l’attaquer aussitôt qu’il au­rait franchi la Saale. Dans ces conditions, il avait à dos la vallée escarpée de la Saale, et il devait s’avancer dans une plaine favorable à notre armée, qui comptait environ 25 000 cavaliers, tandis que l’ennemi en avait à peine 5 000. En ou­tre, nos troupes étaient incontestablement meilleures que les siennes. Enfin, il ne s’attendait peut-être pas a notre auda­cieuse décision de l’attaquer, et, comme l’empereur et son armée n’avaient jamais eu à livrer de bataille purement dé­fensive, c’était une raison de plus pour compter que l’ennemi serait surpris et qu’il n’agirait pas avec sa confiance habi­tuelle.

C’était donc un concours de circonstances qui permet­taient d’espérer la victoire, sans se faire toutefois de folles illusions sur son adversaire.

L’empereur Napoléon commença par passer la Saale le 30 avril à Weissenfels avec des forces importantes. On ac­quit, dès lors, la certitude que son intention était de s’avancer dans la plaine de Leipzig. On se mit donc rapide­ment en mouvement pour attaquer l’ennemi aussitôt que possible dans la plaine de Lützen, en prenant des disposi­tions telles que, faisant face au chemin de Leipzig, on le cou­pait complètement de Weissenfels et de Naumbourg, si l’on était victorieux et qu’on le rejetât dans la région maré­ca­geuse que forment la Pleisse et l’Elster après leur confluent.

L’armée prussienne était rassemblée, le 30 avril à Borna, le 1er mai à Roetha. Le comte Wittgenstein était à Zwenkau pendant que le général Witizingerode observait et occupait l’ennemi sur le canal.

L’armée prussienne rompit dans la nuit du 1er au 2 mai et les deux armées ensemble passèrent l’Elster, le len­demain, à Zwenkau et à Pegau.

Le général Miloradowitch s’était chargé d’observer la route de Chemnitz, pendant que l’armée prussienne com­mençait sa conversion à droite ; dès qu’on fut certain que rien concernant l’ennemi n’avait été signalé, il se mit en marche droit vers Zeitz, pour couvrir les chemins de Naum­bourg et de Cambourg. Le 1er mai, en effet, on était dans l’impossibilité de savoir si l’ennemi ne déboucherait pas de ces points avec 20 000 ou 30 000 hommes pour venir sans obstacle sur les derrières de l’armée en marche. Le reste de la principale armée, la garde, les grenadiers et les cuiras­siers, à 20 000 hommes, marcha sans s’arrêter de Dresde vers Rochlilz vers l’Elster et se trouva le lendemain derrière l’armée de Blücher et de Wittgen.

Le comte Wittgenstein avait pris le commandement de ces troupes réunies. Leurs Majestés, l’Empereur et le Roi, étaient arrivées sur le champ de bataille avec les réser­ves. Napoléon ne s’était certainement pas attendu à cette déci­sion des Alliés. Il était en marche vers Leipzig pour se porter de là sur Dresde ; il voulait par cette marche frapper un coup violent et décisif. Ce sont, du reste, les propres ex­pressions de son bulletin. Il espérait, vraisemblablement, tomber sur l’armée de Wittgenstein avant qu’elle se fût jointe à celle de Blücher, qu’il croyait toujours près d’Altenburg ; ou bien, si elles se réunissaient vers Alten­burg, il pensait, avant de les attaquer, leur couper toutes les routes conduisant vers l’Elbe.

Il fut arrêté, dans cette sublime manœuvre, comme la nomment les feuilles françaises elles-mêmes, car, au moment psychologique, l’armée combinée l’attaqua par derrière et le maintint dans la plaine de Lützen.

Le maréchal Marmont, placé avec son corps dans les villages de Rahna, Gross et Klein-Görschen, formait l’arrière-garde et devait couvrir la marche ; il eut à soutenir le premier choc. L’Empereur s’arrêta aussitôt à Lützen et rappela les colonnes qui avaient déjà atteint Leipzig.

On avait donc trouvé en temps et lieu, le point vulné­rable ; l’empereur Napoléon le donne lui-même clairement à entendre. Si l’on ajoute à cela les immenses résultats que la bataille devait assurer, en cas de succès, on peut dire avec conviction que l’idée qui y présidait est une des plus belles combinaisons stratégiques. Pour la relation des incidents de la bataille, l’auteur réclame l’indulgence du lecteur.

Bien que les combattants prussiens, auxquels ces li­gnes sont surtout destinées, puissent trouver fort intéres­sant de suivre le développement successif de tous les com­bats par­tiels de cette journée mémorable et d’en revivre, pour ainsi dire, toutes les phases, l’auteur de ce court aperçu estime que c’est là une besogne trop difficile en ce moment et qui ne saurait être accomplie sans avoir, au pré­alable, revu et exa­miné soigneusement le terrain. Il faudra donc se contenter de l’idée principale et du caractère de l’ensemble.

Comme le général Kleist était resté avec 5 000 hom­mes à Leipzig et autour de cette place, et que le général Mi­loradowitch se trouvait encore à Zeitz avec 12 000 hommes, nous pouvons admettre que l’armée réunie comptait tout au plus 70 000 hommes. Après avoir passé l’Elster, elle porta vers le canal son front de combat, formé de petites colonnes accolées, conversa ensuite à droite, de façon à appuyer son aile droite au canal et s’arrêta derrière la colline qui s’élève à un quart de mille de Görschen. Il était midi et les troupes avaient besoin d’une heure de repos, car les Prussiens avaient marché presque sans interruption pendant trente-six heures.

De ces hauteurs, on voyait, dans le lointain, l’ennemi en marche sur le chemin de Lützen à Leipzig ou du moins on le pensait ainsi, en raison de la poussière que l’on aperce­vait ; mais il était à présumer qu’à ce moment-là il revenait déjà sur ses pas. Les villages de Gross et Klein­ Görschen, Rahna et Kaja, disposés l’un près de l’autre en quadrilatère irrégulier, étaient, comme on pouvait s’en apercevoir, oc­cupés par l’ennemi. Mais on croyait ne trouver là que de fai­bles avant-postes et l’on espérait que l’ennemi n’opposerait pas une grande résistance dans ces villages.

Le plan d’attaque consistait à les enlever et les oc­cuper avec une faible avant-garde, puis à se porter de front contre l’ennemi dont on apercevait, dans les environs de Lüt­zen, la position à peu près parallèle à la route de Weis­sen­fels, de façon à diriger la masse principale contre son aile droite mais, sans rien entreprendre de plus contre son aile gauche. On voulait, avec les forces ainsi concentrées, obliger autant que possible l’aile droite à reculer, couper l’ennemi de la route de la Saale, entourer entièrement cette aile avec la masse de la nombreuse cavalerie et exécuter, autant qu’on le pourrait par ce moyen, une attaque décisive sur les derrières de l’armée ennemie.

L’ordre de bataille était le suivant : l’armée du général Blücher passait en première ligne, celle qui était auparavant sous les ordres du comte Wittgenstein formait la seconde ligne, le corps du général Winzingerode, avec la garde russe et les grenadiers, servait de réserve, et les réserves de cava­lerie russes et prussiennes devaient être réunies.

L’armée s’avança dans cette formation, vers une heure et demie, après une heure de repos.

La brigade du colonel Klüx avait pour mission d’attaquer le premier village : Gross-Görschen. Trois ou qua­tre batteries furent amenées à 800 pas de cette localité et la canonnèrent énergiquement. Les bataillons ennemis, dont trois, ou même plus, s’étaient déployés en avant du vil­lage, supportèrent admirablement cette canonnade. Après un feu d’artillerie de courte durée, la brigade se remit en marche. L’attaque du village, bien qu’il fût occupé par des troupes plus nombreuses qu’on ne l’avait supposé, fut exé­cutée avec une impétuosité telle que l’ennemi dut l’évacuer au bout d’un instant. Le feu ne cessa que bien peu de temps dans le vil­lage, car les Français revinrent bientôt et atta­quèrent nos troupes à leur tour ; on se battit avec acharne­ment, sans que, cependant, les Alliés rompissent d’une se­melle. L’ennemi fit alors avancer des troupes de plus en plus nombreuses, de sorte que nous fûmes obligés d’envoyer à droite du village une deuxième brigade (Ziethen) de trou­pes prussiennes. On obtint ainsi la supériorité et, bien que l’infanterie ennemie se battît bravement, on pénétra plus avant et l’on débusqua aussi l’adversaire des villages de Rahna et Klein-Görschen, situés à une portée de canon à droite et à gauche de Gross-Görschen. Ce combat dura plu­sieurs heures, avec la rage violente de la fusillade et les troupes étaient si rapprochées les unes des autres qu’il y eut des deux côtés un nombre in­croyable de morts et de blessés.

L’artillerie s’était avancée progressivement, et de pe­tits détachements de cavalerie, d’un ou de deux escadrons, qui formaient la deuxième ligne des brigades prussiennes, cherchaient une occasion favorable de sabrer. De son côté, l’ennemi fit avancer de l’artillerie et quelques escadrons de cavalerie, de sorte qu’on livrait là, de près, avec toutes les armes, un combat violent sur un terrain de 1 000 à 1 500 pas, entrecoupé de villages, de prairies et de fossés.

On pouvait évaluer à 14 000 ou 15 000 hommes les forces engagées du côté des Prussiens. L’ennemi, devenu l’assaillant à ce moment, parce qu’il voulait nous reprendre les villages, se renforçait sans cesse, car il ne manquait pas de troupes. Il se donna enfin une telle supériorité numéri­que qu’il repoussa peu à peu nos bataillons, très affaiblis, et re­prit Klein-Görschen. De nouveaux encouragements aux troupes, de la part des généraux, et quelques charges heu­reuses d’escadrons isolés enlevèrent encore une fois à l’en­nemi ses avantages. Il arriva alors que l’infanterie fran­çaise, qui n’avait pas atteint la valeur morale de la nôtre, céda une seconde fois, quoique très supérieure en nombre et que plu­sieurs bataillons s’enfuirent en désordre.

Comme on vient de le voir, il y avait du côté prussien une occasion favorable de pousser le combat plus avant en emportant aussi Kaja, le troisième village. Mais les troupes étant trop faibles pour s’en emparer, on appela au combat la brigade de réserve comprenant la garde et les grenadiers. Lorsque ces braves troupes débouchèrent, on se trouvait de nouveau dans un moment très critique.

L’ennemi arrivait de tous côtés avec des bataillons épais et nouveaux et nos deux brigades se trouvaient, par suite d’un combat long et opiniâtre, en grande partie disper­sées sur une chaîne mince de tirailleurs ou en groupes in­formes. La garde s’avança alors avec une bravoure et, dans un ordre incomparable, elle prit d’assaut Klein-Görschen, ainsi que le village de Eissdorf, situé à sa droite. En un ins­tant, elle avait rejeté l’ennemi derrière Kaja. Le village lui-même était en feu et aucun des deux partis ne l’occupait.

Ce fut le moment le plus brillant de la bataille. Il pou­vait être 6 heures, et l’on avait conquis là un bon quart de mille de terrain par un combat incessant, de l’opiniâtreté duquel on peut à peine se faire une idée. Cette conquête san­glante aurait pu devenir la base d’une brillante victoire si, toutefois, les événements qui allaient se produire, avaient permis d’y songer.

La bataille, dont nous venons de retracer l’épisode le plus important, avait pris dans son ensemble la tournure qui suit : la résistance inattendue et acharnée de l’ennemi dans le premier village, la quantité de troupes qu’il amenait dans les villages et leurs intervalles, donnaient la convic­tion que l’on s’était heurté à une fraction importante de sa masse. On ne pouvait pas rompre le combat à cet endroit ou le laisser indécis, car l’ennemi aurait été bientôt en état de passer à l’offensive, si on lui avait laissé reprendre haleine. On ne négligea donc rien pour se rendre, autant que possi­ble, maî­tre de la situation et, comme on avait engagé peu à peu dans le combat toute l’infanterie de Blücher et une par­tie de sa cavalerie, c’est-à-dire toute la première ligne, il ne fallait plus songer à diriger la masse principale contre l’aile droite ennemie. On fit donc avancer, vers le général Blücher, la deuxième ligne qui se composait du général York avec 8 000 hommes et du général de Berg avec 5 000.

Pour occuper l’aile droite de l’adversaire et ne pas lais­ser échapper le moment où, peut-être, une manœuvre de la première ligne ennemie, qui appuyait son aile droite au vil­lage de Starsiedel, fournirait à notre cavalerie une occasion favorable de tomber sur l’infanterie, la réserve de cavalerie prussienne et une partie importante de la cavalerie russe se déployèrent dans la plaine, de façon à lier leur aile droite à la gauche du général Blücher et à maintenir l’aile gauche face au village de Starsiedel. On commença à canonner toute cette ligne avec une nombreuse artillerie russe et prus­sienne.

Les réserves de cavalerie et d’infanterie russes étaient maintenues hors de la portée du feu, sur les hauteurs, pour ne pas mettre tout de suite toutes les forces en jeu.

Au moment où l’infanterie prussienne s’était avancée jusqu’à Kaja, la première ligne ennemie, menacée sur son flanc gauche et fortement incommodée par la violente ca­nonnade, s’était retirée de 500 à 600 pas, de sorte que le vil­lage de Starsiedel se trouvait complètement libre ; mais le manque d’infanterie fit que nous ne pûmes l’occuper. L’ennemi regardait l’occupation des cinq villages comme dé­cisive. Il n’hésita aucunement à faire entrer en ligne le quart ou même la moitié de son infanterie, c’est-à-dire de 10 000 à 50 000 hommes, pour les prendre d’assaut et les conserver.

Le corps du général Blücher, qui, jusqu’alors, avait combattu seul, pouvait, sans la réserve de cavalerie, être évalué à environ 20 000 hommes. L’ennemi prenait peu à peu la supériorité du nombre et l’on ne se maintenait plus qu’avec peine sur les points conquis.

C’est alors que la deuxième ligne fut amenée au com­bat. Le général York et la majeure partie des troupes du gé­néral de Berg s’avancèrent pour soutenir le général Mâcher. Peu à peu l’ennemi, en mettant en ligne des forces plus considérables, avait étendu d’autant le front de combat et s’avançait déjà, en force, le long des villages, de sorte que nous fûmes obligés de prolonger davantage notre seconde ligne vers la droite et diminuer ainsi l’appui que la première ligne devait en recevoir.

Une grande partie de cette ligne avait entièrement épuisé ses munitions, et ses bataillons, fondus en petits groupes sans consistance, se réfugiaient derrière les villages pour s’y rassembler.

Pour donner enfin à ce combat, dont l’acharnement était extrême, une tournure définitive, le comte Wittgenstein ordonna à l’infanterie du général Winzingerode, sous le commandement du prince Eugène de Wurtemberg, de tom­ber dans le flanc gauche de l’ennemi, afin de rendre décisifs les avantages obtenus avec tant de peine contre les villages. C’est ce qui fut fait. Seulement, le prince vit s’avancer contre lui le vice-roi qui venait à l’instant même d’arriver de Leipzig sur le champ de bataille et, au lieu d’opérer son mouvement débordant, ce fut le prince de Wurtemberg qui se vit à son tour débordé par un ennemi supérieur en nombre. Il fallut toute la bravoure de ce jeune héros et de sa remarquable di­vision pour maintenir pendant quelque temps l’équilibre du combat sur ce point.

A ce moment, la cavalerie alliée échangeait des coups de canon avec l’aile droite de l’ennemi. Les deux par­tis perdi­rent beaucoup de monde, sans aboutir à rien de décisif. Les efforts répétés que fit la cavalerie prussienne pour enfoncer les masses de l’adversaire eurent parfois, il est vrai, un heu­reux résultat ; mais la ligne principale de l’infanterie enne­mie resta calme et en ordre sur ses positions, et il fut impos­sible de continuer le combat avec la cavalerie seule. On se disputa donc, jusqu’à la tombée de la nuit, la possession d’un terrain péniblement conquis par les Alliés pendant un com­bat de huit heures.

Pour conserver, pendant la nuit, le terrain gagné, il eût été nécessaire de faire approcher de nouvelles réserves d’infanterie. Du côté des Alliés, environ 38 000 hommes d’infanterie avaient pris part au combat ; or, la totalité de l’infanterie pouvait être évaluée à 53 000 hommes ; il restait donc encore 15 000 hommes de troupes fraîches, de cette arme. En supposant que l’ennemi eut mis en ligne, en tout, de 60 000 à 70 000 hommes (chiffre qu’on peut admettre après l’arrivée du vice-roi), il lui restait encore au moins de 40 000 à 50 000 hommes d’infanterie entièrement intacts.

Cette considération amenait forcément la conviction qu’il serait impossible, avec le temps, de tenir contre les for­ces ennemies ; aussi voulut-on faire encore un effort : qui sait si une charge soudaine de cavalerie, dans l’obscurité, ne pourrait pas, si la chance la favorisait, amener un grand ré­sultat ? Neuf escadrons de la réserve de cavalerie prussienne (qui était dans le voisinage et qui avait, pendant cette ca­nonnade de huit heures, perdu le tiers de ses forces) tombè­rent subitement, à 10 heures, sur les troupes de première ligne de l’ennemi. Ce fut une véritable irruption au milieu d’elles, et on les rejeta en désordre vers l’arrière.

Mais, d’une part, la masse de l’infanterie ennemie pla­cée en arrière était trop forte ; d’autre part, l’obscurité, puis, un chemin creux qu’il lui fallut passer au train de charge, disloquèrent complètement la cavalerie. On ne put, par suite, attendre de cette attaque aucun résultat sérieux. Si l’on ne voulait pas, désormais, jouer son reste contre une infanterie trois fois supérieure en nombre, il fallait battre en retraite le lendemain pour se rapprocher de ses renforts et laisser venir le moment de la déclaration de guerre de l’Autriche, tout en perdant le moins de terrain possible.

On n’avait perdu, dans cette bataille, que des morts et des blessés ; c’est à peine si l’ennemi pouvait avoir fait quel­ques centaines de prisonniers ; quant aux pièces, nous n’en avions pas abandonné une seule. En revanche, nous avions conquis une portion importante de la position ennemie, pris 2 canons et fait 600 à 800 prisonniers.

Tout cela avait eu lieu contre un ennemi très supé­rieur ; on était donc en droit de considérer cette bataille comme une victoire (en tant, du moins, qu’affaire d’honneur) qui rehaussait l’éclat des armées alliées.

Après ce qui vient d’être dit, on ne saurait considérer l’abandon de la plaine de Leipzig comme une conséquence de la bataille ; il était commandé par la supériorité numérique de l’ennemi et aurait été encore plus nécessaire si la bataille n’avait pas été livrée.

Il n’y a, au fond de cette assertion, aucune vaine fan­fa­ronnade ni aucune illusion : la conduite de l’armée enne­mie après a bataille en est la preuve. Elle s’était reportée un peu en arrière dans la soirée (de l’aveu même des écri­vains fran­çais) et elle n’occupa que le lendemain, à midi, et très faible­ment encore, les villages évacués par nous. Elle se contenta de cette occupation le 3, et ce ne fut que le 4 qu’elle se mit en mouvement pour poursuivre l’armée alliée.

Celle-ci, marchant en deux colonnes, atteignit, le 2, Borna et Altenbourg ; le 4, Rochlitz et Kolditz ; le 5, Döbeln et Nossen ; le 6, Meissen et Wilsdruf ; le 7, elle passa l’Elbe, et le 8 elle poursuivit sa route vers Bautzen, où l’on espérait pouvoir déjà offrir à l’ennemi une seconde bataille générale.

Pendant la bataille, le général Kleist, qui, à l’approche de l’armée principale ennemie, avait évacué Leipzig, venait de la réoccuper. Ce ne fut que le 3 qu’il l’abandonna et se re­plia sur Mühlberg, où il franchit l’Elster.

Le général de Bulow avait, le 2 mai, pris Halle d’assaut et conquis 6 canons. Ce glorieux fait d’armes mon­tra, comme tout le reste, l’excellent esprit des troupes ; mais ses conséquences allèrent se perdre dans le courant dont l’ensemble des événements venait de décider le sens.

Ce fut seulement le 5 que l’ennemi se montra à Kolditz en présence de l’arrière-garde prussienne. Il y eut là un vio­lent combat, mais qui n’apporta pas le moindre changement ni la moindre hâte dans la marche de la colonne. L’ennemi ne tenta aucun autre combat d’arrière-­garde qui eût de l’importance. Par contre, dans la colonne de l’armée russe, l’ennemi fit quelques tentatives contre le général Milorado­witch, dont le corps formait l’arrière-­garde ; mais elles n’aboutirent pour lui à aucun avantage et ne furent, au contraire, à plusieurs reprises, châtiées par de très heureux succès de la part des Russes.

Si nous jetons un coup d’œil sur la première partie de cette campagne, nous arrivons forcément à dire que le résul­tat général était une conséquence toute naturelle des condi­tions de l’ensemble. C’était un seul État allemand, une seule petite fraction de ses forces à venir qui, avec l’appui d’une médiocre armée alliée, avait à lutter contre les forces concen­trées de la France, alors si colossale. Par malheur, cette fois encore, des princes allemands avaient laissé leurs contin­gents se joindre à l’oppresseur et le reste de l’Allemagne gar­dait timidement le silence, appelant de ses vœux ardents le moment de la délivrance sans trouver le courage d’y tra­vailler de ses propres mains ; par malheur, l’Autriche n’avait pas encore terminé ses prépa­ratifs. Il n’y avait dès lors qu’une issue possible : résister énergiquement à la nouvelle irruption d’un conquérant supérieur en forces et, par ce moyen, rendre ses progrès plus pénibles, ruiner autant que possible ses forces et lui montrer, ainsi qu’au reste de l’Europe, la va­leur de nos armes ; avant tout, justifier et exalter la confiance en soi-même qui animait l’armée.

Cela se réalisa-t-il ? C’est ce qu’on peut demander hardiment ; il n’est pas de Prussien qui craigne la réponse. Soyez tranquilles ! Vous pouvez jeter un regard en arrière sur votre conduite d’alors. Vous avez fait ce que la patrie at­tendait de vous, ce que Dieu demande aux défenseurs d’une cause juste et sainte. C’est la reconnaissance au cœur que le peuple constate vos efforts et vos sacrifices et l’orgueil qu’il trouve à jeter les yeux sur votre lutte glo­rieuse est, pour l’esprit guerrier qui l’enflamme, un nouvel aliment.

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Chapitre III. Opérations sur l’Elbe

Le général Blücher quitta la Silésie, avec 25 000 hommes, à la fin de mars et franchit l’Elbe, le 3 avril, à Dresde. Le général Wizingerode, mis sous ses ordres avec 13 000 hommes, le précédait. Le comte Wittgenstein, le gé­néral York et le général Borstell se trouvaient, avec environ 25 000 hommes, sur la rive droite de l’Elbe, devant Magde­burg. En aval de Magdeburg étaient les détachements russes de Tettenborn, Dörenberg et Tchernitcheff, forts en tout de 6 000 à 7 000 hommes répartis sur les deux rives de l’Elbe.

La principale armée russe, forte d’environ 30 000 hommes, dont le général Miloradowitch formait l’avant-garde, était à Kalisch et sur la frontière de la Silésie.

Les places fortes situées en arrière : Dantzig, Thorn, Modlin, Zamocz et Stettin, Kustrin, Glogau et Spandau étaient les unes assiégées, les autres bloquées.

En outre, le corps du prince Poniatowsky se trouvait encore en Pologne et devait être maintenu par un corps russe.

Les forces des alliés sur l’Elbe étaient donc, depuis les frontières de Bohême jusqu’à l’embouchure du fleuve, d’environ 20 000 hommes. Ils ne tenaient pas d’autre point sur l’Elbe que la ville ouverte de Dresde. Les ponts construits à Dresde, Meissen, Muhlberg et Roseau étaient au début ab­solument sans protection.

Les Français avaient sur l’Elbe, Magdeburg et Wit­temberg. En cas de malheur, Torgau devait être considéré également comme une place ennemie.

Sur le haut Elbe, les Français n’avaient plus aucune troupe. Ils commençaient seulement à rassembler leurs for­ces à Würzbourg.

Sur l’Elbe moyen était le vice-roi d’Italie, disposant, avec la garnison de Magdeburg, de 50 000 hommes. En ou­tre, la garnison de Wittemberg comptait de 5 000 à 6 000 hommes.

Vers le bas Elbe, les Français avaient, sous Van­damme et Morand, de petits corps isolés qui pouvaient à peu près balancer nos forces. (Les troupes de Davout étaient comprises dans les 50 000 hommes du vice-roi.)

Telle était la situation lorsque la campagne com­mença, et durant tout le mois d’avril elle resta la même dans l’ensemble, sauf que le comte Wittgenstein passa l’Elbe, porta la guerre sur la basse Saale et fit investir Wittemberg. A cette époque, on croyait généralement qu’on avait négligé de pousser franchement l’armée sur la Thuringe et la Fran­conie pour attaquer et disperser, avant leur concentration, les forces ennemies qui se rassemblaient à Würzburg. Mais en examinant et en comparant les forces en présence, on verra que cela était tout à fait impossible.

En admettant que l’on se fut porté contre Würtz bourg avec les 43 000 hommes du haut Elbe, on n’aurait quand même pas pu livrer bataille dans cette région avant le 20 avril. D’après tous les renseignements, il paraissait d’ailleurs plus que probable que l’ennemi avait, dès ce moment-là, ré­uni des forces de beaucoup supérieures, et la suite a justifié cette supposition. En effet, dans les derniers jours d’avril, il était venu, de Franconie sur la Saale, de 70 000 à 80 000 hommes, que l’on aurait eu bien, plus tôt devant soi si l’on avait marché vers la Franconie.

Sur la ligne de l’Elbe tout entière, nous ne possédions pas un seul point protégé ; bien mieux, cette ligne se trou­vait, par les places de Magdeburg, de Wittemberg et de Tor­gau, entre les mains de l’ennemi.

En outre, le vice-roi était de beaucoup supérieur au comte Wittgenstein, et le combat de Möckern ne pouvait, en aucune façon, nous rassurer au sujet de l’équilibre de ces deux armées En cas de désastre, l’armée du comte Wittgens­tein, poussée très en avant, avait derrière elle une armée victorieuse et un cours d’eau occupé par l’adversaire, devant elle un ennemi supérieur en nombre ; de plus, elle se trouvait séparée de toutes les autres armées et sans communication avec les ressources qui pouvaient lui venir de l’arrière.

Qu’une telle situation, avec l’empereur Napoléon pour adversaire, dût amener pour nous des défaites décisives, et pour lui les plus grands résultats, c’est ce que l’expérience des guerres précédentes rendait trop évident ; aucun homme ne, pouvait donc, en conscience, prendre la responsabilité de fonder sur un plan aussi inconsidéré les dernières espéran­ces de l’Europe.

Il eût été préférable de songer à réunir les forces du bas Elbe avec celles du comte Wittgenstein, pour repousser complètement le vice-roi de la ligne de l’Elbe.

Mais ce projet suscitait les réflexions suivantes : les opérations contre le vice-roi pouvaient avoir lieu vers le mi­lieu d’avril, parce qu’alors, le comte Wittgenstein aurait fini son pont sur l’Elbe et l’armée de Blücher serait arrivée sur la basse Saale.

Cependant, dès le milieu d’avril, la plus grande partie des forces ennemies se trouvait en Thuringe ; il fallait donc abandonner et dégarnir le cours et les passages de l’Elbe su­périeur et se contenter d’occuper, entre deux places enne­mies, le pont de Roslau. C’étaient là de très mauvaises condi­tions. On aurait pu, néanmoins, s’exposer aux inconvénients de cette situation, s’il avait été permis d’espérer un succès décisif sur le vice-roi. Mais le vice-roi qui, d’après ce que l’on savait, était toujours prêt à abandonner la Saale dès qu’il se verrait pressé par des forces supérieures, et à se retirer en Thuringe, se serait dérobé, de sorte que toute l’opération au­rait eu pour résultat de changer par nos marches la réparti­tion des forces sur le théâtre de la guerre. De cette façon, l’armée de Wittgenstein-Blücher se serait trouvée adossée à l’Elbe-moyen, tandis que la route directe du haut Elbe eût été ouverte à l’ennemi.

On perdait évidemment au change. Nos communica­tions les plus courtes avec nos centres de ressources auraient été partout abandonnées ; nous aurions permis à l’ennemi de se placer entre nous et la principale armée russe ; enfin, nous aurions eu sur nos derrières deux places fortes enne­mies : Magdeburg et Wittemberg.

C’eût donc été folie de commencer les opérations pour une simple inquiétude et par pure vanité, et d’aller ainsi de soi-même se mettre dans une situation plus défavorable que celle où l’on se trouvait.

Tout bien réfléchi, on acquit la conviction qu’il ne fal­lait plus songer à de nouvelles opérations offensives avant l’arrivée de la principale armée russe sur la, ligne de l’Elbe dont elle pourrait, dans tous les cas, assurer la protection, avant l’achèvement des têtes de pont commencées le long du fleuve.

La principale armée russe atteignit l’Elbe le 26 avril, et la bataille de Gross-Görschen fut livrée le 2 mai. Dès l’arrivée de cette armée, les opérations de celle du haut Elbe (Blücher et Winzingerode) furent plus restreintes. Cette ar­mée passa sous les ordres du commandant en chef de l’ensemble des forces, et les décisions de ses généraux ne pu­rent plus, comme auparavant, donner à la masse telle ou telle tournure.

En traçant ce tableau, j’ai voulu convaincre mes frères d’armes de Prusse que jamais, à aucun moment, personne dans notre armée ne s’est rendu coupable de l’oubli de notre mission et que, si nos généraux ont laissé échapper une belle occasion d’agir avec toutes nos forces nationales contre un adversaire non préparé, il ne faut leur reprocher ni indéci­sion ni inertie.

On croyait alors assez généralement qu’une semblable occasion s’était déjà offerte au printemps ; mais cette opinion n’a jamais été clairement formulée et elle repose, d’ailleurs, sur ne fausse base.

La puissance que les Russes avaient péniblement ac­quise, grâce aux victoires remportées sur la Moskova, arri­vait épuisée sur l’Elbe.

L’armée russe, affaiblie par les opérations immenses imposées par sa poursuite de l’ennemi, poursuite jusqu’alors sans exemple dans l’histoire, fatiguée, en outre par le siège et l’attaque d’innombrables places fortes, n’eût pas été capa­ble de se maintenir un seul instant sur l’Elbe, si elle n’avait trouvé un allié formidable dans la puissance militaire, de la Prusse. Quoique cet allié fût en état de conduire à travers toutes les places, jusqu’à l’Elbe, les armées russes dont les opérations, par la nature même des choses, devaient s’arrêter sur la Vistule, ces forces réunies n’étaient pas assez puissantes pour pouvoir transporter le théâtre de la guerre à 110 milles plus loin, jusque sur le Mein. On ferait preuve d’un défaut absolu de jugement, si l’on oubliait un instant qu’en se rapprochant de ses magasins, l’ennemi augmente ses forces dans la même proportion que les nôtres diminuent. Le plan primitif de l’Empereur prévoyait que la deuxième quinzaine d’avril serait l’époque décisive dos opérations ; aussi pendant les mois de janvier, de février, de mars et d’avril Napoléon n’avait-il poursuivi qu’un but, celui d’avoir en position, à ce moment, en Thuringe et sur la basse Saale, des forces importantes qui se trouvèrent presque deux fois supérieures à celles de l’armée alliée de l’Elbe (Wittgenstein et Blücher). Voilà qui est établi d’une façon immuable. On pouvait à volonté tourner et retourner les opérations, jamais on ne battrait l’empereur Napoléon disposant d’une telle su­périorité numérique, quelque dissemblables que pussent être à d’autres points de vue les armées en présence.

Ainsi le mois d’avril, contre notre gré, s’écoula pour nous sur le haut Elbe dans une complète inaction. L’armée de Blücher était en Saxe ; elle exploitait les ressources de ce pays et elle était prête à secourir, en cas de nécessité, l’armée du comte Wittgenstein. Elle cherchait d’ailleurs, avec ses partis de cavalerie légère, à faire le plus de mal possible à l’ennemi.

Le comte Wittgenstein menait la campagne contre le vice-roi avec autant d’avantages que le lui permettait la su­périorité numérique de son adversaire. Le combat de Möckern lui permit de couvrir Berlin et la Marche que l’ennemi cherchait à envahir avec 40 000 hommes. Ces 40 000 hom­mes furent, au dire même des rapports ennemis que l’on sai­sit, refoulés par les 17 000 hommes de l’armée de Wittgens­tein. D’une part, les fautes et l’indécision du commandement chez l’ennemi ; d’autre part, la suprême bravoure des troupes alliées permirent au comte Wittgenstein d’arracher à l’adversaire cette difficile et glorieuse victoire. Prussiens ! Vous avez votre part dans la gloire de cette journée. Le comte Wittgenstein lui-même vous a signalés dans son rap­port.

Les événements militaires étaient plus heureux encore pour les détachements du bas Elbe. Le général Dörenberg fit prisonnier le général Morand avec toute sa division, et là aussi, Prussiens, il vous revient une large part dans cette, glorieuse journée où 600 fantassins défendirent une porte et un pont contre toute la division ennemie.

Les entreprises de nos partisans du Thüringer-Wald n’étaient pas moins glorieuses pour nos armes. Je Citerai entre autres le major Hellwig, qui tomba avec 120 chevaux sur un régiment bavarois fort de 1 300 hommes et lui prit 5 canons.

Ces hautes preuves de rare bravoure, que quelques fractions étalaient aux yeux de tous, fortifiaient la confiance de l’armée en elle-même. C’était comme un miroir où elle se regardait. Elle n’avait ni orgueil ni présomption, mais on sentait qu’elle était pleine d’une confiance sereine et péné­trée de la sainteté de sa cause : jamais on n’a vu une armée animée d’un meilleur esprit.

Cet esprit allait se manifester quelques jours plus tard à la face de l’Europe dans les plaines sanglantes de Lützen.

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Chapitre premier. Réorganisation de l’État militaire en Prusse.

La renommée de l’armée prussienne sombra au jour funeste d’Iéna et d’Auerstædt. Dans sa retraite, elle-même se désorganisa ; les forteresses tombèrent, le pays fut conquis, et, après une guerre de quatre semaines, de l’État et de l’armée, il ne restait presque plus rien. La petite armée qui était allée grossir l’armée russe dans la province de Prusse, trop faible pour reprendre ce qui avait été perdu, disposait de trop peu de ressources pour se recompléter. Pour comble de malheurs, la paix de Tilsit vint limiter l’effectif de l’armée prussienne au chiffre dérisoire de 112 000 hommes, et encore 1’ennemi se réservait-il le droit de fixer les proportions des différentes armes.

Ainsi, en une année, avait disparu ce brillant état mi­litaire de la Prusse, l’orgueil de tout ce qui s’intéressait aux armes ; à l’admiration avaient succédé le blâme et les repro­ches ; on l’avait exalté, il était humilié.

Dans l’armée régnait une tristesse écrasante ; pas un regard consolateur sur le passé, pas un rayon d’espoir dans l’avenir ; elle avait même tout à fait perdu cet élément de force et de courage : la confiance dans les chefs. Dans cette courte campagne, en effet, aucun n’avait pu se mettre hors de pair, et les rares officiers qui s’étaient fait remarquer n’avaient obtenu que les suffrages de quelques partis très res­treints.

Ainsi le moral de l’armée était affaissé, l’État forte­ment ébranlé, les finances désorganisées ; du dehors, une volonté impérieuse limitait nos efforts, tandis qu’à l’intérieur le parti des découragés s’opposait à toute mesure énergique : que de difficultés pour atteindre le but que l’on se proposait ! Il fal­lait réorganiser l’armée, relever son courage, élever son moral, extirper les anciens abus ; il ne fallait créer et ins­truire que dans les limites fixées par le traité et avec cela poser les bases d’une nouvelle organisation militaire plus considérable, dont la puissance devait éclater tout à coup au moment décisif.

Ce fut dans cet ordre d’idées que l’on travailla sans relâche pendant les quelques années qui s’écoulèrent de 1808 à 1811.

D’après le traité avec la France, l’effectif de l’armée devait être de :

24 000 hommes d’infanterie

 6 100 hommes de cavalerie

 6 000 hommes d’artillerie

 6 000 hommes de la garde

Au total : 42 000 hommes

On en forma six corps : chaque corps comprenait les trois armes, et, sous le nom de brigade, avait un effectif de 6 000 à 7 000 hommes.

En outre, l’organisation militaire tout entière compre­nait trois gouvernements – ceux de Prusse, de Silésie, et ce­lui de la Marche avec la Poméranie.

Il ne fut naturellement pas difficile de compléter l’armée à l’effectif de 42 000 hommes ; mais il fallait lui don­ner une nouvelle organisation et surtout lui inspirer un es­prit tout nouveau ; pour cela, on eut à lutter contre mille préjugés : contre la mauvaise volonté, les intérêts particu­liers, la maladresse, l’indolence et la routine ; mais tous ces obstacles ne purent arrêter le progrès.

En 1809, l’armée était complètement réorganisée, ses règlements et ses manœuvres étaient changés ; on peut dire même que l’esprit qui l’animait avait pris un nouvel essor. Plus rapprochée du peuple que par le passé, elle semblait devoir justifier l’espérance fondée sur elle, qu’à son école l’esprit national tout entier se formerait et deviendrait mili­taire.

Peu à peu et avec le même bonheur, on surmonta les difficultés auxquelles se heurtait le développement de cet édifice, base de toute la puissance militaire de la, Prusse. De peur d’être trop prolixe, nous n’énumérerons ici ni ces diffi­cultés ni les moyens employés pour les combattre. Qu’il nous suffise de dire que si le but a été atteint, ce ne fut que grâce à une persévérance obstinée à n’employer que des mesures de détail peu apparentes, telles enfin que le per­mettaient les circonstances.

Voici quelles furent les principales :

  1. Il fallait pouvoir grossir rapidement l’effectif de l’armée ; dans ce but, on instruisit en permanence des recrues, que l’on renvoyait aussitôt après dans leurs foyers ; par ce moyen, trois ans après, la Prusse put mettre, en ligne une masse de 150 000 hommes ;
  2. Il fallait fabriquer l’armement nécessaire. On installa des ateliers pour les réparations ; la manufacture de Berlin, qui existait déjà, fut aménagée à nouveau de manière à pouvoir fournir 1 000 fusils par mois ; on créa une nou­velle manufacture à Neisse. En outre, on acheta en Autri­che une quantité d’armes relativement considérable. En trois ans, on eut ainsi un approvisionnement dépassant de beaucoup le chiffre de 150 000 fusils ;
  3. On avait perdu presque toute l’artillerie de campagne. Les huit places qui nous restaient en fournirent une nou­velle ; on y trouva quantité de pièces de bronze que l’on refondit et qu’on remplaça par des pièces en fer. Pour ces opérations, aussi bien que pour la fabrication des projec­tiles, il fallut réorganiser les usines ; mais en trois ans l’armée fut dotée d’une artillerie de campagne pour 120 000 hommes ;

Enfin nous avions encore huit places fortes qu’il fallait remettre en état, approvisionner et armer. Vrais piliers de la monarchie prussienne, si petite que le flot ennemi la pouvait facilement submerger, ces places fortes, comme des rochers dans la mer, pouvaient seules résister aux efforts de la va­gue : elles étaient donc tout indiquées pour arracher à l’inondation le plus possible des forces militaires de la Prusse. On créa donc des camps fortifiés à Pillau et à Col­berg, à cause de leur situation au bord de la mer ; un troi­sième, pouvant recevoir des troupes et des approvisionne­ments de toute sorte, fut également établi à Glatz en Silésie, où se trouvaient déjà les vastes lignes de la Neisse.

Dans ces quatre points de refuge : Colberg, Pillau, Neisse et Glatz, on devait encore rassembler, pour les sous­traire à l’ennemi et les mettre en état de servir en cas de be­soin, dans le courant même des opérations, toutes les res­sources brutes utilisables pour la guerre, tant en hommes qu’en armes et autres objets de toute nature.

En 1812, cette organisation était complète.

Grâce à ces efforts incessants, à cette sage économie dans l’emploi des ressources que nous avions encore à notre disposition, ressources qu’auparavant nous connaissions à peine, l’organisation de l’armée prussienne, de cette armée de 42 000 hommes, lui permettait, en quelques mois, de se grossir jusqu’au chiffre de 120 000 à 150 000 hommes. Cha­que unité avait à sa tête un chef jeune, fort, à la hauteur de ses fonctions ; on avait dérogé au funeste principe de l’avan-cement à l’ancienneté. L’homme de valeur qui s’était distin­gué à la guerre ou avait apporté à l’État un gros tribut de sacrifices était mis en avant. Chacun avait peu à peu senti naître dans son cœur l’amour pour son nouvel état, la confiance en lui-même et la conscience de sa valeur person­nelle.

Malgré cette création nouvelle, l’organisation militaire du royaume n’eût pas été complète si l’on n’y avait pas joint à l’idée de défendre le territoire au moyen d’une landwehr et d’un landsturm. La landwehr permettait, au moment même d’une guerre, de doubler ou à peu près, l’effectif de l’armée : ainsi le petit État, même isolé, pouvait se défendre avec nue, certaine indépendance. La préparation de tous les moyens permettant de grossir rapidement l’armée marchait de pair avec la création d’une milice nationale, et les éléments de cette création devaient être fournis par le surplus d’hommes exercés qu’il était impossible d’incorporer dans l’armée.

La nouvelle organisation défensive du pays contre l’oppresseur étranger marchait à grands pas quand elle fut momentanément arrêtée par le traité d’alliance de 1812. Ce traité arrachait à la petite armée la moitié de son effectif, pour le faire concourir à un but entièrement opposé. Natu­rellement, tout nouvel effort vers le but que nous nous pro­posions s’en trouva paralysé.

Dans l’incertitude où l’on était que ces moyens ne se­raient pas employés à un objet tout contraire, il n’eut pas été sage de les augmenter encore. Non seulement donc, aucun progrès ne fut fait dans l’année, 1812, mais chacun perdit confiance et espoir, et l’armée de secours revint, à la fin de la cam­pagne, affaiblie de 10 000 hommes, ce qui enleva à la meilleure partie des forces le quart de leurs effectifs et de leur valeur. Peut-être, cependant, ce désavantage fut-il, dans l’ensemble, largement compensé par l’expérience de la guerre que s’était acquise le petit corps de secours, par la confiance qu’il avait gagnée en lui et en sa nouvelle organi­sation, par le respect qu’il avait su inspirer à ses alliés et aussi à ses ennemis, par la nouvelle haine dont il s’était rempli contre les oppresseurs de tous les peuples.

Tel était l’état militaire de la Prusse an moment où la défaite atteignait l’armée française et, comme un torrent qui charrie les débris d’un vaisseau détruit, poussait ses faibles restes sur les plaines de l’Allemagne. On allait donc mettre à exécution les plans dès longtemps préparés, et bien­tôt sorti­rait de terre l’audacieux édifice.

Si l’on ne pouvait suivre en tous points les lignes d’un aussi vaste projet, si les grandes idées qui avaient inspiré l’emploi de 250 000 hommes pour la défense du pays de­vaient, comme cela s’était déjà vu, souffrir dans leur applica­tion bien des restrictions (car il est de la nature des œuvres humaines de ne jamais atteindre tout ce, que l’on s’est pro­posé), on devait cependant compter sur l’énergie et l’activité dans l’exécution pour se rapprocher plus ou moins du but.

La suite a montré, du reste, que l’on n’avait pas fait de vaines spéculations, car en peu de mois ces idées prenaient corps et entraient dans la réalité.

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