Chapitre III. Opérations sur l’Elbe

Le général Blücher quitta la Silésie, avec 25 000 hommes, à la fin de mars et franchit l’Elbe, le 3 avril, à Dresde. Le général Wizingerode, mis sous ses ordres avec 13 000 hommes, le précédait. Le comte Wittgenstein, le gé­néral York et le général Borstell se trouvaient, avec environ 25 000 hommes, sur la rive droite de l’Elbe, devant Magde­burg. En aval de Magdeburg étaient les détachements russes de Tettenborn, Dörenberg et Tchernitcheff, forts en tout de 6 000 à 7 000 hommes répartis sur les deux rives de l’Elbe.

La principale armée russe, forte d’environ 30 000 hommes, dont le général Miloradowitch formait l’avant-garde, était à Kalisch et sur la frontière de la Silésie.

Les places fortes situées en arrière : Dantzig, Thorn, Modlin, Zamocz et Stettin, Kustrin, Glogau et Spandau étaient les unes assiégées, les autres bloquées.

En outre, le corps du prince Poniatowsky se trouvait encore en Pologne et devait être maintenu par un corps russe.

Les forces des alliés sur l’Elbe étaient donc, depuis les frontières de Bohême jusqu’à l’embouchure du fleuve, d’environ 20 000 hommes. Ils ne tenaient pas d’autre point sur l’Elbe que la ville ouverte de Dresde. Les ponts construits à Dresde, Meissen, Muhlberg et Roseau étaient au début ab­solument sans protection.

Les Français avaient sur l’Elbe, Magdeburg et Wit­temberg. En cas de malheur, Torgau devait être considéré également comme une place ennemie.

Sur le haut Elbe, les Français n’avaient plus aucune troupe. Ils commençaient seulement à rassembler leurs for­ces à Würzbourg.

Sur l’Elbe moyen était le vice-roi d’Italie, disposant, avec la garnison de Magdeburg, de 50 000 hommes. En ou­tre, la garnison de Wittemberg comptait de 5 000 à 6 000 hommes.

Vers le bas Elbe, les Français avaient, sous Van­damme et Morand, de petits corps isolés qui pouvaient à peu près balancer nos forces. (Les troupes de Davout étaient comprises dans les 50 000 hommes du vice-roi.)

Telle était la situation lorsque la campagne com­mença, et durant tout le mois d’avril elle resta la même dans l’ensemble, sauf que le comte Wittgenstein passa l’Elbe, porta la guerre sur la basse Saale et fit investir Wittemberg. A cette époque, on croyait généralement qu’on avait négligé de pousser franchement l’armée sur la Thuringe et la Fran­conie pour attaquer et disperser, avant leur concentration, les forces ennemies qui se rassemblaient à Würzburg. Mais en examinant et en comparant les forces en présence, on verra que cela était tout à fait impossible.

En admettant que l’on se fut porté contre Würtz bourg avec les 43 000 hommes du haut Elbe, on n’aurait quand même pas pu livrer bataille dans cette région avant le 20 avril. D’après tous les renseignements, il paraissait d’ailleurs plus que probable que l’ennemi avait, dès ce moment-là, ré­uni des forces de beaucoup supérieures, et la suite a justifié cette supposition. En effet, dans les derniers jours d’avril, il était venu, de Franconie sur la Saale, de 70 000 à 80 000 hommes, que l’on aurait eu bien, plus tôt devant soi si l’on avait marché vers la Franconie.

Sur la ligne de l’Elbe tout entière, nous ne possédions pas un seul point protégé ; bien mieux, cette ligne se trou­vait, par les places de Magdeburg, de Wittemberg et de Tor­gau, entre les mains de l’ennemi.

En outre, le vice-roi était de beaucoup supérieur au comte Wittgenstein, et le combat de Möckern ne pouvait, en aucune façon, nous rassurer au sujet de l’équilibre de ces deux armées En cas de désastre, l’armée du comte Wittgens­tein, poussée très en avant, avait derrière elle une armée victorieuse et un cours d’eau occupé par l’adversaire, devant elle un ennemi supérieur en nombre ; de plus, elle se trouvait séparée de toutes les autres armées et sans communication avec les ressources qui pouvaient lui venir de l’arrière.

Qu’une telle situation, avec l’empereur Napoléon pour adversaire, dût amener pour nous des défaites décisives, et pour lui les plus grands résultats, c’est ce que l’expérience des guerres précédentes rendait trop évident ; aucun homme ne, pouvait donc, en conscience, prendre la responsabilité de fonder sur un plan aussi inconsidéré les dernières espéran­ces de l’Europe.

Il eût été préférable de songer à réunir les forces du bas Elbe avec celles du comte Wittgenstein, pour repousser complètement le vice-roi de la ligne de l’Elbe.

Mais ce projet suscitait les réflexions suivantes : les opérations contre le vice-roi pouvaient avoir lieu vers le mi­lieu d’avril, parce qu’alors, le comte Wittgenstein aurait fini son pont sur l’Elbe et l’armée de Blücher serait arrivée sur la basse Saale.

Cependant, dès le milieu d’avril, la plus grande partie des forces ennemies se trouvait en Thuringe ; il fallait donc abandonner et dégarnir le cours et les passages de l’Elbe su­périeur et se contenter d’occuper, entre deux places enne­mies, le pont de Roslau. C’étaient là de très mauvaises condi­tions. On aurait pu, néanmoins, s’exposer aux inconvénients de cette situation, s’il avait été permis d’espérer un succès décisif sur le vice-roi. Mais le vice-roi qui, d’après ce que l’on savait, était toujours prêt à abandonner la Saale dès qu’il se verrait pressé par des forces supérieures, et à se retirer en Thuringe, se serait dérobé, de sorte que toute l’opération au­rait eu pour résultat de changer par nos marches la réparti­tion des forces sur le théâtre de la guerre. De cette façon, l’armée de Wittgenstein-Blücher se serait trouvée adossée à l’Elbe-moyen, tandis que la route directe du haut Elbe eût été ouverte à l’ennemi.

On perdait évidemment au change. Nos communica­tions les plus courtes avec nos centres de ressources auraient été partout abandonnées ; nous aurions permis à l’ennemi de se placer entre nous et la principale armée russe ; enfin, nous aurions eu sur nos derrières deux places fortes enne­mies : Magdeburg et Wittemberg.

C’eût donc été folie de commencer les opérations pour une simple inquiétude et par pure vanité, et d’aller ainsi de soi-même se mettre dans une situation plus défavorable que celle où l’on se trouvait.

Tout bien réfléchi, on acquit la conviction qu’il ne fal­lait plus songer à de nouvelles opérations offensives avant l’arrivée de la principale armée russe sur la, ligne de l’Elbe dont elle pourrait, dans tous les cas, assurer la protection, avant l’achèvement des têtes de pont commencées le long du fleuve.

La principale armée russe atteignit l’Elbe le 26 avril, et la bataille de Gross-Görschen fut livrée le 2 mai. Dès l’arrivée de cette armée, les opérations de celle du haut Elbe (Blücher et Winzingerode) furent plus restreintes. Cette ar­mée passa sous les ordres du commandant en chef de l’ensemble des forces, et les décisions de ses généraux ne pu­rent plus, comme auparavant, donner à la masse telle ou telle tournure.

En traçant ce tableau, j’ai voulu convaincre mes frères d’armes de Prusse que jamais, à aucun moment, personne dans notre armée ne s’est rendu coupable de l’oubli de notre mission et que, si nos généraux ont laissé échapper une belle occasion d’agir avec toutes nos forces nationales contre un adversaire non préparé, il ne faut leur reprocher ni indéci­sion ni inertie.

On croyait alors assez généralement qu’une semblable occasion s’était déjà offerte au printemps ; mais cette opinion n’a jamais été clairement formulée et elle repose, d’ailleurs, sur ne fausse base.

La puissance que les Russes avaient péniblement ac­quise, grâce aux victoires remportées sur la Moskova, arri­vait épuisée sur l’Elbe.

L’armée russe, affaiblie par les opérations immenses imposées par sa poursuite de l’ennemi, poursuite jusqu’alors sans exemple dans l’histoire, fatiguée, en outre par le siège et l’attaque d’innombrables places fortes, n’eût pas été capa­ble de se maintenir un seul instant sur l’Elbe, si elle n’avait trouvé un allié formidable dans la puissance militaire, de la Prusse. Quoique cet allié fût en état de conduire à travers toutes les places, jusqu’à l’Elbe, les armées russes dont les opérations, par la nature même des choses, devaient s’arrêter sur la Vistule, ces forces réunies n’étaient pas assez puissantes pour pouvoir transporter le théâtre de la guerre à 110 milles plus loin, jusque sur le Mein. On ferait preuve d’un défaut absolu de jugement, si l’on oubliait un instant qu’en se rapprochant de ses magasins, l’ennemi augmente ses forces dans la même proportion que les nôtres diminuent. Le plan primitif de l’Empereur prévoyait que la deuxième quinzaine d’avril serait l’époque décisive dos opérations ; aussi pendant les mois de janvier, de février, de mars et d’avril Napoléon n’avait-il poursuivi qu’un but, celui d’avoir en position, à ce moment, en Thuringe et sur la basse Saale, des forces importantes qui se trouvèrent presque deux fois supérieures à celles de l’armée alliée de l’Elbe (Wittgenstein et Blücher). Voilà qui est établi d’une façon immuable. On pouvait à volonté tourner et retourner les opérations, jamais on ne battrait l’empereur Napoléon disposant d’une telle su­périorité numérique, quelque dissemblables que pussent être à d’autres points de vue les armées en présence.

Ainsi le mois d’avril, contre notre gré, s’écoula pour nous sur le haut Elbe dans une complète inaction. L’armée de Blücher était en Saxe ; elle exploitait les ressources de ce pays et elle était prête à secourir, en cas de nécessité, l’armée du comte Wittgenstein. Elle cherchait d’ailleurs, avec ses partis de cavalerie légère, à faire le plus de mal possible à l’ennemi.

Le comte Wittgenstein menait la campagne contre le vice-roi avec autant d’avantages que le lui permettait la su­périorité numérique de son adversaire. Le combat de Möckern lui permit de couvrir Berlin et la Marche que l’ennemi cherchait à envahir avec 40 000 hommes. Ces 40 000 hom­mes furent, au dire même des rapports ennemis que l’on sai­sit, refoulés par les 17 000 hommes de l’armée de Wittgens­tein. D’une part, les fautes et l’indécision du commandement chez l’ennemi ; d’autre part, la suprême bravoure des troupes alliées permirent au comte Wittgenstein d’arracher à l’adversaire cette difficile et glorieuse victoire. Prussiens ! Vous avez votre part dans la gloire de cette journée. Le comte Wittgenstein lui-même vous a signalés dans son rap­port.

Les événements militaires étaient plus heureux encore pour les détachements du bas Elbe. Le général Dörenberg fit prisonnier le général Morand avec toute sa division, et là aussi, Prussiens, il vous revient une large part dans cette, glorieuse journée où 600 fantassins défendirent une porte et un pont contre toute la division ennemie.

Les entreprises de nos partisans du Thüringer-Wald n’étaient pas moins glorieuses pour nos armes. Je Citerai entre autres le major Hellwig, qui tomba avec 120 chevaux sur un régiment bavarois fort de 1 300 hommes et lui prit 5 canons.

Ces hautes preuves de rare bravoure, que quelques fractions étalaient aux yeux de tous, fortifiaient la confiance de l’armée en elle-même. C’était comme un miroir où elle se regardait. Elle n’avait ni orgueil ni présomption, mais on sentait qu’elle était pleine d’une confiance sereine et péné­trée de la sainteté de sa cause : jamais on n’a vu une armée animée d’un meilleur esprit.

Cet esprit allait se manifester quelques jours plus tard à la face de l’Europe dans les plaines sanglantes de Lützen.

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Chapitre premier. Réorganisation de l’État militaire en Prusse.

La renommée de l’armée prussienne sombra au jour funeste d’Iéna et d’Auerstædt. Dans sa retraite, elle-même se désorganisa ; les forteresses tombèrent, le pays fut conquis, et, après une guerre de quatre semaines, de l’État et de l’armée, il ne restait presque plus rien. La petite armée qui était allée grossir l’armée russe dans la province de Prusse, trop faible pour reprendre ce qui avait été perdu, disposait de trop peu de ressources pour se recompléter. Pour comble de malheurs, la paix de Tilsit vint limiter l’effectif de l’armée prussienne au chiffre dérisoire de 112 000 hommes, et encore 1’ennemi se réservait-il le droit de fixer les proportions des différentes armes.

Ainsi, en une année, avait disparu ce brillant état mi­litaire de la Prusse, l’orgueil de tout ce qui s’intéressait aux armes ; à l’admiration avaient succédé le blâme et les repro­ches ; on l’avait exalté, il était humilié.

Dans l’armée régnait une tristesse écrasante ; pas un regard consolateur sur le passé, pas un rayon d’espoir dans l’avenir ; elle avait même tout à fait perdu cet élément de force et de courage : la confiance dans les chefs. Dans cette courte campagne, en effet, aucun n’avait pu se mettre hors de pair, et les rares officiers qui s’étaient fait remarquer n’avaient obtenu que les suffrages de quelques partis très res­treints.

Ainsi le moral de l’armée était affaissé, l’État forte­ment ébranlé, les finances désorganisées ; du dehors, une volonté impérieuse limitait nos efforts, tandis qu’à l’intérieur le parti des découragés s’opposait à toute mesure énergique : que de difficultés pour atteindre le but que l’on se proposait ! Il fal­lait réorganiser l’armée, relever son courage, élever son moral, extirper les anciens abus ; il ne fallait créer et ins­truire que dans les limites fixées par le traité et avec cela poser les bases d’une nouvelle organisation militaire plus considérable, dont la puissance devait éclater tout à coup au moment décisif.

Ce fut dans cet ordre d’idées que l’on travailla sans relâche pendant les quelques années qui s’écoulèrent de 1808 à 1811.

D’après le traité avec la France, l’effectif de l’armée devait être de :

24 000 hommes d’infanterie

 6 100 hommes de cavalerie

 6 000 hommes d’artillerie

 6 000 hommes de la garde

Au total : 42 000 hommes

On en forma six corps : chaque corps comprenait les trois armes, et, sous le nom de brigade, avait un effectif de 6 000 à 7 000 hommes.

En outre, l’organisation militaire tout entière compre­nait trois gouvernements – ceux de Prusse, de Silésie, et ce­lui de la Marche avec la Poméranie.

Il ne fut naturellement pas difficile de compléter l’armée à l’effectif de 42 000 hommes ; mais il fallait lui don­ner une nouvelle organisation et surtout lui inspirer un es­prit tout nouveau ; pour cela, on eut à lutter contre mille préjugés : contre la mauvaise volonté, les intérêts particu­liers, la maladresse, l’indolence et la routine ; mais tous ces obstacles ne purent arrêter le progrès.

En 1809, l’armée était complètement réorganisée, ses règlements et ses manœuvres étaient changés ; on peut dire même que l’esprit qui l’animait avait pris un nouvel essor. Plus rapprochée du peuple que par le passé, elle semblait devoir justifier l’espérance fondée sur elle, qu’à son école l’esprit national tout entier se formerait et deviendrait mili­taire.

Peu à peu et avec le même bonheur, on surmonta les difficultés auxquelles se heurtait le développement de cet édifice, base de toute la puissance militaire de la, Prusse. De peur d’être trop prolixe, nous n’énumérerons ici ni ces diffi­cultés ni les moyens employés pour les combattre. Qu’il nous suffise de dire que si le but a été atteint, ce ne fut que grâce à une persévérance obstinée à n’employer que des mesures de détail peu apparentes, telles enfin que le per­mettaient les circonstances.

Voici quelles furent les principales :

  1. Il fallait pouvoir grossir rapidement l’effectif de l’armée ; dans ce but, on instruisit en permanence des recrues, que l’on renvoyait aussitôt après dans leurs foyers ; par ce moyen, trois ans après, la Prusse put mettre, en ligne une masse de 150 000 hommes ;
  2. Il fallait fabriquer l’armement nécessaire. On installa des ateliers pour les réparations ; la manufacture de Berlin, qui existait déjà, fut aménagée à nouveau de manière à pouvoir fournir 1 000 fusils par mois ; on créa une nou­velle manufacture à Neisse. En outre, on acheta en Autri­che une quantité d’armes relativement considérable. En trois ans, on eut ainsi un approvisionnement dépassant de beaucoup le chiffre de 150 000 fusils ;
  3. On avait perdu presque toute l’artillerie de campagne. Les huit places qui nous restaient en fournirent une nou­velle ; on y trouva quantité de pièces de bronze que l’on refondit et qu’on remplaça par des pièces en fer. Pour ces opérations, aussi bien que pour la fabrication des projec­tiles, il fallut réorganiser les usines ; mais en trois ans l’armée fut dotée d’une artillerie de campagne pour 120 000 hommes ;

Enfin nous avions encore huit places fortes qu’il fallait remettre en état, approvisionner et armer. Vrais piliers de la monarchie prussienne, si petite que le flot ennemi la pouvait facilement submerger, ces places fortes, comme des rochers dans la mer, pouvaient seules résister aux efforts de la va­gue : elles étaient donc tout indiquées pour arracher à l’inondation le plus possible des forces militaires de la Prusse. On créa donc des camps fortifiés à Pillau et à Col­berg, à cause de leur situation au bord de la mer ; un troi­sième, pouvant recevoir des troupes et des approvisionne­ments de toute sorte, fut également établi à Glatz en Silésie, où se trouvaient déjà les vastes lignes de la Neisse.

Dans ces quatre points de refuge : Colberg, Pillau, Neisse et Glatz, on devait encore rassembler, pour les sous­traire à l’ennemi et les mettre en état de servir en cas de be­soin, dans le courant même des opérations, toutes les res­sources brutes utilisables pour la guerre, tant en hommes qu’en armes et autres objets de toute nature.

En 1812, cette organisation était complète.

Grâce à ces efforts incessants, à cette sage économie dans l’emploi des ressources que nous avions encore à notre disposition, ressources qu’auparavant nous connaissions à peine, l’organisation de l’armée prussienne, de cette armée de 42 000 hommes, lui permettait, en quelques mois, de se grossir jusqu’au chiffre de 120 000 à 150 000 hommes. Cha­que unité avait à sa tête un chef jeune, fort, à la hauteur de ses fonctions ; on avait dérogé au funeste principe de l’avan-cement à l’ancienneté. L’homme de valeur qui s’était distin­gué à la guerre ou avait apporté à l’État un gros tribut de sacrifices était mis en avant. Chacun avait peu à peu senti naître dans son cœur l’amour pour son nouvel état, la confiance en lui-même et la conscience de sa valeur person­nelle.

Malgré cette création nouvelle, l’organisation militaire du royaume n’eût pas été complète si l’on n’y avait pas joint à l’idée de défendre le territoire au moyen d’une landwehr et d’un landsturm. La landwehr permettait, au moment même d’une guerre, de doubler ou à peu près, l’effectif de l’armée : ainsi le petit État, même isolé, pouvait se défendre avec nue, certaine indépendance. La préparation de tous les moyens permettant de grossir rapidement l’armée marchait de pair avec la création d’une milice nationale, et les éléments de cette création devaient être fournis par le surplus d’hommes exercés qu’il était impossible d’incorporer dans l’armée.

La nouvelle organisation défensive du pays contre l’oppresseur étranger marchait à grands pas quand elle fut momentanément arrêtée par le traité d’alliance de 1812. Ce traité arrachait à la petite armée la moitié de son effectif, pour le faire concourir à un but entièrement opposé. Natu­rellement, tout nouvel effort vers le but que nous nous pro­posions s’en trouva paralysé.

Dans l’incertitude où l’on était que ces moyens ne se­raient pas employés à un objet tout contraire, il n’eut pas été sage de les augmenter encore. Non seulement donc, aucun progrès ne fut fait dans l’année, 1812, mais chacun perdit confiance et espoir, et l’armée de secours revint, à la fin de la cam­pagne, affaiblie de 10 000 hommes, ce qui enleva à la meilleure partie des forces le quart de leurs effectifs et de leur valeur. Peut-être, cependant, ce désavantage fut-il, dans l’ensemble, largement compensé par l’expérience de la guerre que s’était acquise le petit corps de secours, par la confiance qu’il avait gagnée en lui et en sa nouvelle organi­sation, par le respect qu’il avait su inspirer à ses alliés et aussi à ses ennemis, par la nouvelle haine dont il s’était rempli contre les oppresseurs de tous les peuples.

Tel était l’état militaire de la Prusse an moment où la défaite atteignait l’armée française et, comme un torrent qui charrie les débris d’un vaisseau détruit, poussait ses faibles restes sur les plaines de l’Allemagne. On allait donc mettre à exécution les plans dès longtemps préparés, et bien­tôt sorti­rait de terre l’audacieux édifice.

Si l’on ne pouvait suivre en tous points les lignes d’un aussi vaste projet, si les grandes idées qui avaient inspiré l’emploi de 250 000 hommes pour la défense du pays de­vaient, comme cela s’était déjà vu, souffrir dans leur applica­tion bien des restrictions (car il est de la nature des œuvres humaines de ne jamais atteindre tout ce, que l’on s’est pro­posé), on devait cependant compter sur l’énergie et l’activité dans l’exécution pour se rapprocher plus ou moins du but.

La suite a montré, du reste, que l’on n’avait pas fait de vaines spéculations, car en peu de mois ces idées prenaient corps et entraient dans la réalité.

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Chapitre II L’armée prussienne au début des opérations sur l’Elbe.

Au mois de janvier 1813 commencèrent, en Prusse, les levées pour compléter les effectifs des troupes existantes et en former de nouvelles, à peu près au même moment où la France organisait de nouveaux corps. Après deux mois, c’est-à-dire vers la fin de mars, l’armée de Silésie était portée à 25 000 hommes de troupes complètement formées, sans compter les garnisons des places fortes, et environ 20 000 hommes de troupes en voie d’organisation.

Le corps prussien d’York, fort de 15 000 hommes, vint vers les Marches (il avait plus de 6 000 malades).

Dans les Marches et en Poméranie étaient environ 10 000 hommes de troupes complètement formées, non com­pris les garnisons des places fortes, et 15 000 hommes de troupes en formation.

Par conséquent, les forces prussiennes s’élevaient à :

1.      Troupes complètement formées non compris les garnisons des places fortes…………………  

50 000

2.      Troupes non complètement formées………….. 35 000
Malades environ………………………………….. 10 000
Dans les huit places fortes………………………. 15 000
Total………………….. 110 000

Les forces de l’armée avaient donc été presque qua­druplées. Les nouvelles troupes, non complètement formées en mars, se trouvèrent prêtes à la fin d’avril lorsque la guerre éclata, mais elles n’avaient pas encore pu arriver sur le théâtre d’opérations de Saxe. Au commencement de mai (au moment de la bataille de Görschen), l’armée prussienne comprenait les trois parties suivantes :

 

 

Partie active

devant l’ennemi : 70 000 hommes.

 

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1°En Saxe ;

Présents à la bataille de Görschen

25 000
Sous le général Kleist à Halle 4 000
Détachés 1 000
2°Sur l’Elbe et devant les places de Span­dau, Stettin, Glogau, Wittemberg, etc.  

30 000

70 000

 

 

Fractions

qui n’étaient pas devant l’ennemi

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3°Réserves en marche vers l’armée 15 000
4°Garnison des places fortes 15 000

100 000

5°malades 10 000
Total 110 000

Les troupes de landwehr étaient, en ce moment, en­core en formation. D’après le plan d’organisation, elles de­vaient atteindre la force de 450 000 hommes. Toutes ces troupes complètement formées étaient animées du meilleur esprit. Leur organisation en petits corps de 7 000 à 8 000 hommes de toutes armes, munis de tout le nécessaire, peut passer pour une des meilleures que des troupes aient jamais eue. Les commandants des corps étaient :

  1. Le général de cavalerie Blücher.

Sous ses ordres :

1re brigade, colonel de Klüx ;

2e brigade, général de Ziethen ;

Brigade de réserve (garde), général de Röder

Réserve de cavalerie (comprenant tous les cuirassiers), colonel de Dolffs ;

  1. Le lieutenant général d’York.

Sous lui :

Lieutenant général de Kleist, colonel du Horn et général de Hunerbein.

L’organisation primitive de ce corps avait été si sou­vent modifiée au cours des opérations auxquelles il n’avait cessé de prendre part depuis la campagne de Courlande qu’elle n’était plus reconnaissable au moment de la, bataille de Görschen. Le général d’York était à la bataille avec 8 000 hommes, ayant sous ses ordres le général de Hunerbein et le, colonel de Horn. Le général de Kleist, avec une partie du corps et quelques régiments russes, en tout environ 5 000 hommes, était devant Leipzig. Les autres fractions du corps étaient restées, partie devant Spandau, partie devant Wit­temberg ;  

  1. Le général Bülow et, sous ses ordres, le général Borstell. Ils commandaient les corps établis devant les places de Magdebourg et Wittemberg, ainsi que sur l’Elbe.

Le lieutenant général Tauentzheim commandait les troupes devant Stettin ; le général Schüler, celles devant Glogau ; le général Thümen celles devant Spandau.

Tel était l’état de l’armée prussienne au début des opérations sur la rive droite de l’Elbe.

Ainsi que cela se produit d’habitude, les conditions dans lesquelles on se trouvait furent cause d’un éparpille­ment des forces auquel ne songe guère celui qui, éloigné du théâtre des opérations, calcule du fond de son cabinet les di­vers événements qui peuvent se produire. Par la force des choses, cet éparpillement devait être là plus important que de coutume : d’abord, on avait derrière soi un nombre inusité de places fortes tant ennemies qu’amies, puis la Prusse avait commencé la formation de sa puissance militaire dans les provinces éparses de son royaume mutilé et encore occupé par l’ennemi ; enfin, elle n’avait pas eu le temps d’échanger ses positions contre celles des troupes russes et de réunir ses forces en un même point.

 

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Introduction

Lorsque la Victoire, comme un torrent que rien n’arrête, s’élança de Moscou, franchissant le Niémen, fran­chissant les frontières de la Prusse et de la Pologne, on vit se briser les rênes au moyen desquelles la tyrannie d’un conquérant prétendait diriger à son gré les peuples alle­mands courbés sous son joug. Ils étaient attelés, comme des esclaves à son char triomphal qu’ils avaient dû traîner. Mais, comme sur un ordre de Dieu, fers et rênes, tout vola dans les airs. Délivrés de cette étreinte, échappés à cette ignominie, rendus enfin à la liberté, quelle honte pour ces peu­ples si dociles et consentants, venus se soumettre à leurs oppres­seurs, offrir d’eux-mêmes leurs fronts au joug ! Même pour l’animal le plus vil l’esclavage n’a pas tant d’attraits, et quelle corruption il faut au cœur de l’homme pour se ravaler ainsi au-dessous de la bête!

Au travers de la neige et des forêts de la Courlande, sans bruit, en ordre, le cœur vaillant, se retirait la petite armée prussienne, oubliée, abandonnée par les Français auxquels la fuite donnait des ailes ; elle venait reprendre sa vraie, sa seule mission : servir son roi et lui obéir. Un corps russe l’avait devancée sur la frontière et lui barrait la route ; mais des deux côtés la raison et le cœur guidaient les chefs et l’on s’entendit vite. C’est sous la contrainte que les Prussiens avaient envahi la Russie ; c’est le droit du plus fort qui les y avait poussés. Ce droit n’existait plus. En employant incon­sidérément la force, l’empereur français lui en avait de lui-même enlevé sa valeur. Les Prussiens pou­vaient se permet­tre de ne plus se considérer comme les ennemis des Russes ; tant qu’ils avaient gardé leur indépen­dance, ils ne l’avaient pas été, et la seule obligation qu’ils pussent désormais se re­connaître était d’aller au-devant des nouveaux ordres de leur roi. Quant aux Russes, croyant à l’union prochaine de tous les peuples mûrs pour la délivrance, leur intérêt leur com­mandait évidemment de mettre fin aux effets de cette al­liance forcée de la Prusse avec la France, et d’ouvrir les voies vers une étroite union.

Sans amitié, ni haine, mais respectueux de leur indé­pen­dance mutuelle, les deux corps se retirèrent chacun de son côté et les Prussiens regagnèrent les cantonnements de leur pays où ils gardèrent la neutralité.

Mais à peine cette petite armée se fut-elle arrachée au joug de l’oppresseur, à peine le peuple eut-il vu ces conqué­rants superbes revenir en débris, misère ambulante, pauvres men­diants méprisés de conquérant doit toujours réussir s’il ne veut être justement honni, qu’alors, emporté par la force de sa destinée, ce peuple aspira à une existence libre et indé­pendante et comprit qu’il devait rassembler toutes ses for­ces ; car, il fallait cette fois défendre cette indépendance mieux et plus énergiquement que dans la malheureuse an­née 1806.

Le roi et ses ministres entendirent la voix du peuple et partagèrent ses sentiments ; ils comprirent que leur devoir était de l’appuyer de toutes les forces de l’autorité et de l’ordre établis ; ils se rendirent compte qu’en ce court mo­ment d’indépendance, il fallait faire l’impossible pour réunir au plus tôt toutes les forces, livrer le grand combat et conquérir encore une fois une existence libre parmi les peu­les de l’Europe.

C’est ainsi que la, Prusse modifia sa position et que dans la nouvelle lutte pour l’indépendance de l’Europe, elle fut la première alliée de la Russie.

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Des évolutions

Observations.

Avant que de faire connoître les différents mouvements que doivent exécuter les colonnes dans le nouvel ordre de la losange régulière, je ne puis me dispenser d’établir des règles générales et importantes à observer.

I

L’ordre de marche sur une ligne est celui que doivent prendre les vaisseaux d’une armée en sortant de quelque port ou mouillage que ce soit.

II

Pour former cette ligne sans confusion et très promptement le poste d’aucun vaisseau n’y sera pas désigné par ordre de tableau ni rang d’ancienneté de ceux qui les commandent, excepté les chefs de division qui se tiendront à part et au vent de la ligne.

III

Il faut que les vaisseaux les plus rapprochés de la sortie d’un port, ou les plus au large, appareillent les premiers, et que ceux qui se trouvent dans cette position, par rapport aux autres vaisseaux de l’armée qui sont encore au mouillage, en fassent autant les uns après les autres.

IV

Si la rade est fort étendue, et que plusieurs vaisseaux puissent appareiller à la fois sans crainte d’avarie ni de confusion, ils en seront les maîtres, pourvu que ce soient ceux qui seront au mouillage le plus au large de la rade ou du vent qui appareillent les premiers.

V

Les vaisseaux de cette armée, après être sortis d’un port ou d’une rade en suivant une route largue ou vent arrière, doivent se former ensuite sur une ligne du plus près avant de passer à l’ordre de marche primitif en losange ; et afin d’exécuter ce mouvement avec précision, le vaisseau qui a appareillé le premier sera celui qui prendra la tête de la ligne, et il observera de ne tenir le plus près que lorsqu’il se sera assuré que les autres vaisseaux sont au vent de cette route qu’il va faire.

VI

Les vaisseaux qui, en appareillant, ont suivi successivement le vaisseau de tête, gouverneront chacun sur celui qui le précède lorsqu’ils seront au vent à ce vaisseau ou dans leurs eaux, et ils s’en tiendront toujours le plus près possible s’ils en sont sous le vent.

VII

Dans le cas où les vaisseaux en pleine mer seroient dispersés par le calme ou par quelque autre cause, et qu’il fallût se remettre en ordre de marche sur une ligne au plus près pour passer ensuite aux différents ordres de marche de la losange, ce sera le vaisseau le plus en avant de tous, du côté de l’amure où l’on doit se former, qui sera le vaisseau de tête de cette ligne 31.

Mais, avant que de tenir le vent, il fera en sorte de mettre, comme je l’ai déjà dit, tous les autres vaisseaux au vent de la route qu’il va faire. Pour cet effet tous les vaisseaux, excepté celui de tête, tiendront le vent, si le vaisseau est au vent à eux, à l’instant que l’on fera le signal de ralliement; ou bien s’il est sous le vent, ce sera lui qui tiendra le vent, et tous les autres arriveront et viendront successivement se former dans ses eaux en manœuvrant toujours pour suivre de près le vaisseau qui sera de l’avant à eux au vent ou sous le vent.

VIII

L’armée étant rangée au plus près du vent sur une ligne, les chefs de division, qui ont dû manœuvrer pour se tenir au vent de cette ligne ainsi qu’il vient d’être dit, règle II, viendront prendre leur poste chacun dans leur escadre. Pour cet effet, les vaisseaux qui doivent composer chacune de ces colonnes manœuvreront de façon à laisser l’espace convenable à leur chef de division ; et cela leur sera d’autant plus facile, que ces chefs de division, qui sont au vent de cette ligne, et qui doivent être la quantité de vaisseaux qui aura été fixée à chaque colonne et reconnoître ceux qui les composent, pourront se porter directement dans le poste qui leur aura été désigné par le général, soit à la tête, soit au centre de leur division, d’après le signal qui en aura été fait par le général aux vaisseaux qui occupent ce poste, afin qu’ils le laissent libre : mais il faut que ce mouvement se fasse de la tête à la queue, et en forçant de voiles successivement, pour ne pas déranger l’ordre de cette ligne et n’obliger aucun vaisseau de mettre en panne.

IX

Pour former une armée sur la losange régulière, il faut que la colonne qui est au vent ou sous le vent des deux colonnes parallèles, soit composée d’un vaisseau de plus que chacune des deux autres 32 : ainsi, dans tous les cas, cette colonne se trouvera composée d’un vaisseau de plus que les deux autres et si l’on veut connoître le nombre des vaisseaux convenable à une armée que l’on veut établir dans cet ordre, voici la progression que donne la table de losange régulière, 7, 10, 13, 16, 19, 22, 25, 28, 31, 34, 37, etc. qui va toujours en croissant, depuis le nombre de 7, de trois en trois, jusqu’à 100, et à l’infini ; de sorte que si, sur un de ces nombres donnés, on veut savoir de combien de vaisseaux doivent être composées les colonnes, on en ôtera une unité, et le tiers du reste sera le nombre cherché, auquel on ajoutera l’unité soustraite pour composer la seconde colonne.

Exemple.

Si l’on veut savoir de combien de vaisseaux doit être composée chaque colonne d’une armée de quarante-neuf vaisseaux, on ôtera un des quarante-neuf, ensuite on prendra le tiers des quarante-huit restants, qui donnera seize, et ce sera ce nombre de seize qui sera celui des vaisseaux dont la première et la troisième colonnes seront composées ; et, aux seize vaisseaux qui composeront la seconde colonne, on ajoutera cet un soustrait des quarante-neuf, ce qui la formera d’un nombre de dix-sept vaisseaux, et ainsi des autres nombres : c’est ce qui sera déterminé avant que de quitter le mouillage. Et afin que chaque vaisseau sache de quelle colonne il doit être lorsque l’armée est sur une seule ligne, le vaisseau de tête de cette ligne mettra au haut du mât d’artimon le pavillon qui désigne le n°1, celui qui le suivra mettra au même endroit le pavillon du n°2 ; et successivement tous les vaisseaux qui suivent le vaisseau de tête, jusqu’au n°16 en feront autant lorsque l’armée sera composée de quarante-neuf vaisseaux, ou jusqu’au tiers du nombre des vaisseaux fixés pour cette armée.

Le serre-file de la ligne ou le vaisseau de queue hissera au mât du petit perroquet le même pavillon n°1, celui qui le précède mettra le n°9 au même endroit ; et ainsi de suite tous les vaisseaux, jusqu’au seizième ou au tiers des vaisseaux de l’armée, en feront autant, arborant le pavillon qui convient au n° du rang qu’ils occupent.

De cette sorte, les vaisseaux du centre de l’armée qui ne seront point dans le cas d’arborer de pavillon sont ceux qui doivent composer l’autre, colonne.

X

Lorsque l’armée sera formée sur les trois côtés de la losange, la seconde colonne au vent, le chef de file et le serre-file de cette colonne deviendront vaisseaux de tête des deux autres colonnes dans toutes les évolutions où l’armée voudroit s’élever au vent, et ils seront au contraire vaisseaux de queue dans tous les cas où l’armée feroit route largue ou vent arrière. Si cette seconde colonne est sous le vent des deux autres, ce seront les serre-files de la première et troisième colonnes qui seront les vaisseaux de tête de ces deux mêmes colonnes lorsque l’armée fera route largue ou vent arrière ; mais si elle tient le plus près, le serre-file de la première colonne deviendra vaisseau de tête de la seconde, et le serre-file de la troisième sera le vaisseau de queue de cette seconde colonne. Lorsque l’armée sera formée en bataille dans l’ordre de la losange, il ne faudra, pour se maintenir dans cet ordre (quelque distance qui ait été fixée aux vaisseaux), que trois choses principales :

La première, que le serre-file de la troisième colonne et le chef de file de la seconde se relèvent l’un et l’autre dans le lit du vent.

La seconde, que le serre-file de la première colonne et le serre-file de la seconde soient l’un et l’autre sur la perpendiculaire du lit du vent.

La troisième enfin, que le chef de file de la première colonne releve le chef de file de la seconde colonne à l’aire de vent du plus près opposé à ses amures ; que le chef de file de la troisième colonne relevé de la même manière le serre-file de la seconde, et que tous les vaisseaux de chaque colonne, depuis leur chef de file jusqu’au serre-file, se relèvent successivement les uns aux autres sur la ligne du plus près de l’amure opposée à celle de leur route, de façon que si tous les vaisseaux de chaque colonne faisoient la route du plus près à l’autre bord, ils se trouvassent dans les eaux du vaisseau qui les rapproche le plus et qui est au vent à eux. Cela sera d’autant plus aisé, que le chef de file et le serre-file de la seconde colonne, qui servent de point d’appui aux vaisseaux de la première et de la troisième, sont en ligne, et par conséquent dans une position déterminée et certaine.

XI

Dans tous les cas où l’armée sera sur une seule ligne, la première colonne sera celle de la tête, la seconde celle du centre, et la troisième celle qui tient au vaisseau de queue : on peut les désigner, si l’on veut, par l’avant-garde, le corps de bataille, et l’arrière-garde.

XII

Lorsqu’on voudra faire passer l’armée d’une seule ligne à la losange régulière, il faudra toujours composer d’un vaisseau de plus celle des trois colonnes qui doit être à la tête des deux autres et devenir par conséquent la seconde colonne, de sorte que, pour que cela puisse s’exécuter sans confusion, on suivra la méthode des pavillons prescrite à la neuvieme règle ci-dessus, mais de la manière que voici.

Si c’est l’avant-garde de l’armée sur une seule ligne qui est désignée pour être la seconde colonne, les vaisseaux qui la composent n’arboreront point de pavillon, mais le serre-file de la ligne mettra le n°1 et ceux qui le précédent mettront également leur numéro jusqu’au dixieme si l’armée est de trente-un vaisseaux ; celui qui précédé le n°10 mettra aussi le n°1 et ceux qui le précédent mettront également le pavillon du numéro du poste qu’ils occupent dans cette ligne jusqu’au n° 10, de façon que les onze vaisseaux qui restent de l’armée sont ceux qui doivent manœuvrer ensemble au signal fait pour la seconde colonne. Il en sera de même si c’est l’arriere-garde qui est destinée à devenir la seconde colonne dans l’ordre de la losange, avec cette différence que ce sera le vaisseau de tête qui arborera le pavillon n°1 et que ce seront ceux qui le suivent qui se conformeront à ce que je viens de dire sur l’ordre des numéros. On a déja vu, regle IX, ce qui concerne le corps de bataille à cet égard.

XIII

Lorsque l’armée sera rangée dans l’ordre de la losange réguliere, celle des deux colonnes paralleles qui se trouve le plus au vent de l’autre sera toujours nommée la première colonne et l’autre la troisième ; celle qui est en tête de ces deux colonnes, dans quelque espece d’ordres généraux que ce soit de la losange, sera toujours nommée la seconde : par ce moyen il n’y aura jamais à se méprendre sur les ordres qui seront donnés pour l’exécution des évolutions.

XIV

Chaque fois qu’une des colonnes de l’armée en losange devra passer à une position différente pour se former dans un autre ordre, le vaisseau de tête restera fixé dans le poste où il est, et ce sera le vaisseau qui suit qui deviendra le chef de file des vaisseaux de cette colonne pendant le mouvement.

XV

Les colonnes désignées par la dénomination de première, seconde ou troisième colonne, conserveront leur dénomination pendant qu’elles feront leur mouvement pour passer d’un ordre à un autre, jusqu’à ce qu’il soit achevé et qu’elles soient rangées dans le nouvel ordre.

XVI

Si les trois colonnes cessent de se mouvoir dans l’ordre de la losange, soit pour se porter en avant ou en arriere, soit pour se porter au vent ou sous le vent, elles ne seront jamais composées que du nombre de vaisseaux qui leur est fixé, à moins que le général de l’armée ne juge à propos d’ajouter quelque vaisseau à une d’elles, auquel cas cela lui sera désigné par un signal particulier.

XVII

Lorsque l’on a décidé, sur la position où l’on apperçoit l’ennemi, quel est l’ordre de bataille que l’on doit préférer, on commencera toujours par se former dans les positions respectives de cet ordre, et l’on fera ensuite la route la plus convenable pour se rapprocher de cet ennemi ; de cette façon les vaisseaux des trois colonnes n’auront plus à faire qu’un même mouvement pour que l’armée soit en état d’attaquer ou de se défendre.

XVIII

Lorsque, dans l’explication d’une évolution, on se sert de cette expression, forcer de voiles, on entend que c’est se borner à faire toutes celles qui peuvent donner au vaisseau la vitesse nécessaire pour exécuter régulièrement le mouvement et conserver l’ordre : il ne suffit donc pas d’ajouter quelques voiles, il faut mettre toutes celles que le vaisseau peut porter, et n’en diminuer qu’après que le vaisseau sera rendu a son poste.

Cet article doit regarder principalement les vaisseaux de l’armée qui marchent le plus mal, lesquels auront la plus grande attention à avoir toujours toute la voile qu’ils pourront porter, afin de ne causer aucun retardement et de conserver leur poste.

XIX

Lorsque l’armée établie dans un des ordres de marche vire de bord tout à la fois, il seroit à désirer, pour la précision de l’évolution, que les vaisseaux pussent envoyer en même temps ; mais comme dans ce moment commun il y auroit à craindre que les vaisseaux, ne subordassent, aucun d’eux ne donnera. vent devant avant que le vaisseau dont il sera immédiatement suivi n’ait largué l’écoute de son petit foque.

XX

Lorsque, l’armée courant en échiquier sur une des lignes du plus près, le général voudra changer de bord, tous les vaisseaux de la ligne observeront de virer quand le mouvement de celui qui reste immédiatement au vent sera déterminé, comme il vient d’être dit.

XXI

Dans une évolution lof pour lof par la contre-marche, l’objet capital est de se trouver à son poste après l’exécution du mouvement ; d’où il résulte qu’il faut, autant qu’il est possible, parcourir les mêmes eaux que son chef de file, et c’est ce qui sera facile si l’on peut rendre les vitesses égales en augmentant ou diminuant de voiles.

XXII

Dans une évolution où tous les vaisseaux de la ligne doivent arriver en même temps, ceux de l’avant auront attention de n’arriver qu’après les vaisseaux qui les suivent immédiatement, afin d’éviter les abordages.

XXIII

Lorsqu’on vire lof pour lof par la contre-marche, l’objet capital est de se trouver à son poste après l’exécution du mouvement ; d’où il résulte qu’il faut, autant qu’il est possible, parcourir les mêmes eaux que son chef de file : c’est ce qui sera facile si l’on peut rendre les vitesses égales en augmentant ou diminuant de voiles.

XXIV

Quand l’armée vire, par la contre-marche, vent devant, les vaisseaux doivent être attentifs à virer exactement dans les eaux de leur chef de file sans allonger la ligne ; d’où il suit qu’il ne faut pas attendre que le matelot d’avant soit établi à l’autre bord pour donner vent devant soi-même, et que, pour se trouver à son poste après avoir viré, il faut se regler sur un des vaisseaux établis au plus près à l’autre bord, s’il y en a qui y soient déjà, ou juger d’un coup d’œil la place qu’ils occuperont lorsqu’ils y seront établis.

XXV

L’ordre ayant été troublé de façon à ne pouvoir plus le rétablir par un mouvement simple, les trois escadres se formeront sous une seule ligne pour passer ensuite à l’ordre de la losange ; et, dans ce cas, le vaisseau le plus sous le vent de l’armée sera celui sur lequel les autres vaisseaux se régleront pour former cette ligne par ordre de vitesse, ainsi qu’il est dit articles II, V, VI, VII, des règles générales, en prenant l’amure opposée à celle où il étoit.

Observations sur le partage de l’armée en escadres et divisions.

La manière de former une armée en losange, que je propose, ne doit rien changer dans l’ordre de partage des armées tel qu’il a été usité jusqu’à présent. Il est vrai que la seconde colonne de cette armée en losange est composée d’un vaisseau de plus que chacune des deux autres ; mais cela n’empêche pas que le partage de cette colonne ne puisse être fait dans les mêmes termes que celui des deux autres colonnes, c’est-à-dire par tiers, parce que le vaisseau de plus qui se trouvera dans cette escadre ou colonne y peut être considéré comme un vaisseau nécessaire de plusieurs manières : la première, comme étant attaché à la colonne du centre de cette colonne pour la rendre plus forte dans cette partie ; la seconde, comme un vaisseau isolé de cette armée. Placé dans ce poste pour servir de guide à l’armée et de vaisseau de tête à la première colonne et à la seconde alternativement, puisque la position de tous les vaisseaux de cette armée se rapporte à la sienne, et qu’il marche alternativement à la tête de la première et de la seconde colonne.

Ainsi donc, si l’on suppose une armée de soixante-quatre vaisseaux de ligne, non compris les frégates, les brûlots et les bâtiments de charge, chaque corps ou colonne sera considéré de vingt-un vaisseaux: il y aura sept vaisseaux dans chaque colonne, et celui qui sera à la tête de la seconde colonne sera considéré, si l’on veut, comme un vaisseau isolé mis dans cette position pour remplir les fonctions que je viens de désigner ; ou bien ce sera le vaisseau du centre de cette colonne que l’on pourra considérer comme un vaisseau de renfort momentanée, ajouté à la colonne du centre 33.

Le général qui commande l’armée ne doit plus avoir de poste particulier dans cette armée, selon les derniers ordres de Sa Majesté, qui sont très parfaitement conformes au bien de son service. Cela ne doit pas néanmoins changer l’espèce des pavillons de commandement, ni les couleurs, tels que l’usage les a déterminés: en conséquence il faut qu’une des escadres arbore le pavillon blanc, et les deux autres le pavillon bleu, et le pavillon blanc et bleu dans les lieux qui leur sont fixés par cette ordonnance, afin de pouvoir distinguer les commandants de chaque escadre et de chaque division. Mais je ne crois pas qu’il soit nécessaire qu’aucune de ces couleurs soit attribuée à aucune des escadres particulièrement, et je pense même qu’il est à propos de laisser au général la liberté de désigner alternativement, et sans aucune règle prescrite, quelle est l’escadre de cette armée qui doit arborer le pavillon blanc de commandement, parce que, dans quelques circonstances que ce puisse être, ce pavillon ne sauroit être compromis, à moins que tous les vaisseaux, frégates et autres bâtiments de l’armée ne fussent pris ou détruits.

Observations sur les positions les plus avantageuses où doivent être les vaisseaux, frégates, et bâtiments de transport attachés à une armée rangée en ordre de losange, soit en ordre de marche, soit en ordre de bataille, etc.

En ordre de marche, le général doit être en avant de l’armée, à peu de distance du chef de file de la seconde colonne et dans le lit du vent, avec le vaisseau de tête de la première colonne (Voy. Fig. 19).

Deux des frégates doivent observer la même règle et la même position par rapport au vaisseau de tête de la troisième colonne et au serre-file de la première.

En ordre de bataille, le général, au contraire, doit être au centre de la losange, et deux des frégates doivent occuper le côté de cette losange (Fig. 18).

Quant aux bâtiments de transport et aux flûtes, s’il en existe à la suite de l’armée, leur poste doit être sur une ligne du côté opposé à l’ennemi dans l’ordre de bataille, et, au contraire, ils pourront occuper l’espace circonscrit par la losange lorsque l’armée sera en ordre de marche et de convoi.

Dans toute autre circonstance ces bâtiments se tiendront dans les positions particulières qui leur seront fixées, afin d’être à portée de distinguer les signaux et d’exécuter les ordres du général.

Enfin, lorsque l’armée passera de l’ordre de bataille à quelque ordre que ce soit, ou bien de quelque ordre que ce soit à celui de bataille, le vaisseau du général tiendra la panne et ne prendra les postes désignés ci-dessus qu’après l’exécution du mouvement.

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Notes:

 

31 Comme on doit nécessairement supposer que tous les vaisseaux d’une armée sont en état de combattre, et qu’ils sont montés par des officiers aussi braves qu’intelligents et capables, je ne vois point de raisons pour désigner particulièrement le vaisseau qui doit être à la tête d’une ligne.

32 Dans l’ordre de bataille usité, les trois corps qui composent une armée sont chacun composés d’un nombre de vaisseaux égal au tiers de cette armée. Celui du général est placé au centre du corps de bataille, et par conséquent de la ligne de combat. S’il reste dans cette position pendant l’action, il lui est impossible de voir ce qui se passe à la tête et à la queue t te son armée : s’il abandonne ce poste pour inspecter et juger de la suite de la bataille, il laisse un vide ; et le corps de bataille, plus foible d’un vaisseau que l’avant-garde et l’arriere-garde, n’est-il pas un vice dans la formation des trois corps, et n’est-il pas plus avantageux que ce corps de bataille soit composé d’un vaisseau de plus que les deux autres corps ? C’est ce qu’offre, dans tous les cas, l’armée rangée en ordre de la losange réguliere, où le général, placé au centre de cette losange, comme je l’ai delà fait connoître, peut juger avec précision de la conduite de son armée, et de suite de l’action, depuis son commencement jusqu’à la fin.

33 Lorsque les trois escadres d’une armée sont chacune égales en nombre de vaisseaux, il y a aussi toujour, dans chaque escadre une division plus forte que les deux autres d’un ou de deux vaisseaux, si elles ne peuvent pas être divisée, juste en trois parties, comme dans une armée de vingt-huit ou vingt-neuf vaisseaux , etc.

 

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