Chapitre Premier. Histoire de la diplomatie navale

L’indifférence des théoriciens navals à l’égard de notre sujet n’a d’égale que celle des historiens. Les multiples histoires de marines présentent un récit discontinu, passant d’une guerre à l’autre, comme si les intermèdes des entre-deux-guerres étaient vides, seulement dignes d’être évoqués pour la préparation de la guerre à venir. Il n’existe aucun survol, aussi sommaire soit-il, de l’histoire de la diplomatie navale. Le dernier livre de sir James Cable, The Political Influence of Naval Force in History, a un but plus vaste et son investigation est fondamentalement limitée à l’Europe moderne et au monde contempo­rain. De simples sondages suggèrent pourtant l’universalité du phéno­mène, bien au-delà des mers européennes. Le présent chapitre n’a pour ambition que de donner une idée des possibilités d’une enquête systé­matique. Il faut cependant toujours garder à l’esprit les inconvénients d’une catégorisation trop rigide : la distinction marquée entre la guerre et la paix est le produit d’une lente maturation du droit international, elle ne trouve pas nécessairement à s’appliquer pour les périodes ancienne ou médiévale. C’est l’éternel problème de la théorie qui englobe dans un concept unique des réalités changeantes, aux frontières souvent floues.

Préhistoire de la diplomatie navale

La flotte athénienne pratiquait fréquemment cette diplomatie d’intimidation, quand elle faisait la tournée des cités vassales de la ligue de Délos : lorsque, à la veille de la guerre du Péloponnèse, les cités de Lesbos voulurent sortir de l’alliance athénienne, “les Athé­niens, prévenus, envoyèrent quarante navires assortis d’un ultimatum, firent une démonstration de force jusqu’à conclusion d’un armistice”[1]. On a de multiples exemples de diplomatie de coopération (avec le droit d’épimachie, qui permettait d’envoyer des secours à un allié sans entrer formellement en guerre) ou de coercition (en 426, les Athéniens envoient 60 navires pour contraindre Melos à l’alliance, puis, dix ans après, 36 navires, qui assiègent la ville et la détruisent). De même, la flotte romaine, avant que la Méditerranée ne devienne un lac romain par conquête de toutes ses rives, mais aussi après, est utilisée à de multiples reprises, à des fins diplomatiques, pour prévenir les insoumis­sions. Le procédé est aussi utilisé à l’encontre des peuples du Nord : en 4 ou 5, Germanicus conduit sa flotte jusqu’au promontoire des Cim­bres, à la pointe du Danemark, pour impressionner les populations litto­rales[2]. En 358, l’empereur Julien effectue une campagne vers l’embou­chure du Rhin, avec une flotte de 600 navires, pour mettre fin aux attaques des pirates francs : cette grandiose démonstration de force incite les Francs à traiter[3]. Une fois l’empire parvenu à son maximum d’extension, la marine manifeste la présence de Rome aux frontières et sur les mers lointaines, jusqu’en Inde, intervenant parfois dans des conflits locaux[4].

On peut citer des exemples au Moyen Âge, malgré la régression stratégique qui caractérise cette période, particulièrement dans le domaine naval : en 939, le roi angle Athelstan envoie une flottille sur le continent pour soutenir le roi carolingien Louis IV, aux prises avec une révolte ; en 972, le roi Edgar se rend à Chester pour son couronnement, accompagné de sa flotte ; il reçoit l’hommage de six rois qui s’engagent à combattre avec lui[5]. Les Vikings envoient des “levées navales” (stefnu leidangr) à l’occasion des couronnements ou des rencontres “au sommet” : il s’agit de flottes imposantes et leur arrivée est préparée avec beaucoup de soin, pour produire le maximum d’effet[6].

On trouve des exemples comparables pour la Méditerranée[7]. Mais la distribution entre diplomatie navale est souvent malaisée, à la fois par manque de documentation et parce que la démarcation entre paix et guerre est, le plus souvent, ténue : dans quelle catégorie faut-il inscrire les multiples expéditions de l’empire carolingien contre les “pirates” (de leur point de vue, des guerriers) frisons, saxons, vikings en mer du Nord ?

Le plus bel exemple de diplomatie navale n’est pourtant pas européen, mais chinois. La Chine, on l’ignore trop souvent, a été une grande puissance maritime qui a dominé toutes les mers d’Orient à plusieurs reprises, notamment entre le xe et le xve siècle. La dynastie mongole des Yuan, à la fin du xiiie siècle, lance des expéditions outremer, qui sont de véritables campagnes militaires, contre le Japon (1274 et 1281) ou Java (1292), avec des résultats divers. La dynastie nationale des Ming, qui la remplace en 1368, ne cherche pas la soumission par la force, mais une soumission formelle, matérialisée par le “tribut” ; pour l’obtenir, de grandes expéditions maritimes sont lancées : “elles sont à la fois des entreprises de prestige, des expédi­tions militaires, des voyages diplomatiques et de grandes tournées commerciales”[8]. Le point culminant se situe dans les premières décen­nies du xve siècle lorsque l’empereur Yong Le envoie, à sept reprises, entre 1405 et 1433, une flotte de plus de 300 jonques, commandée par Zheng He et montée par 30 000 hommes, faire le tour de l’océan Indien pour recueillir le tribut[9]. À l’occasion, elle intervient dans les litiges entre colons chinois et pouvoir local ou dans des querelles de succes­sion ou de voisinage. Les marins chinois iront ainsi jusqu’à Ormuz, Aden, et Zanzibar, dans une impressionnante démonstration de puis­sance, qui ne sera pas poursuivie, pour des raisons sur lesquelles les historiens n’ont pas encore réussi à se mettre d’accord[10].

La maturation de l’époque moderne

L’époque moderne voit le retour en force de cette dimension politique de la marine, qui se manifeste par des préparatifs à finalité dissuasive, des démonstrations et des croisières visant à montrer le pavillon et à appuyer la politique du souverain. De tels signaux sont parfaitement compris, parfois au-delà du cercle étroit des gouvernants : “Tout Rome se perd en conjectures sur la destination de la flotte française, qui appareille au début de 1572 dans un contexte de grande tension avec l’Espagne”[11]. Lorsque la Suède essaie de prendre le contrôle de Dantzig en 1656, les Provinces-Unies envoient une flotte, qui contraint le roi Charles X de Suède à renoncer à son entreprise[12].

Au xviiie siècle, ce genre de démonstration devient plus courant. La puissance maritime britannique se fait une spécialité du genre après sa victoire dans la guerre de Sept Ans, au point qu’un historien a pu parler d’“utilisation, généralement couronnée de succès, de la puis­sance navale dans une diplomatie « au bord du gouffre » (brink­manship) durant la période de 1764-1775”[13]. C’est généralement l’Espagne qui en fait les frais, notamment lors de la crise de 1770, qui voit les Britanniques mettre la main, une première fois, sur les îles Malouines-Malvinas, rebaptisées Falkland[14], puis, vingt ans plus tard, lors de la crise du Nookta Sound, en 1790 : l’Angleterre appuie ses prétentions sur la future Colombie britannique par la concentration d’une flotte qui croise au large d’Ouessant durant tout l’été ; l’Espagne riposte par des mesures de mobilisation navale, tandis que la France arme 14, puis 45 vaisseaux[15]. Finalement, la crise se termine par un règlement diplomatique, mais, parfois, de telles démonstrations peuvent dégénérer en épreuve de force : le célèbre “coup de Copenhague”, par lequel Nelson s’empare de la flotte danoise en 1801[16], n’est que l’aboutissement d’une longue série, aussi bien en Baltique, où les Britanniques sont très actifs, qu’en Méditerranée. Bien sûr, il n’y a pas que des succès. Si la France renonce à soutenir la Pologne en 1734 et en 1773, précisément à cause de la supériorité de la Royal Navy, la Russie, beaucoup moins vulnérable à une quelconque pression navale, ne se laisse pas intimider, tant en 1719, lorsque l’envoi d’une escadre britannique en Baltique ne convainc nullement Pierre le Grand de renoncer à ses conquêtes sur la Suède, qu’en 1790-1791, lors de la crise dite d’Ouchakov : la tentative britannique d’inciter Catherine la Grande à renoncer à ses conquêtes sur la Turquie échoue pareillement, con­trairement aux prévisions trop optimistes d’un diplomate selon lesquel­les “la simple idée d’une telle apparition [de la Royal Navy] suffira probablement à amener les Russes aux termes qu’elle appuierait”[17].

La Grande-Bretagne n’a pas le monopole de telles actions. La France agit à de multiples reprises, aussi bien à l’encontre des cités italiennes que des Barbaresques. À l’automne 1792, lorsque la tension est à son comble entre la France et le Saint-Siège, des navires français viennent croiser au large des États pontificaux, menace à laquelle le pape ne peut répondre que par l’organisation d’un jubilé de prière[18]. En 1770, la Russie tente une intimidation contre Malte, dans l’espoir d’y obtenir une base de revers contre la Turquie : “Le 24 mars 1770, trois bâtiments russes « farcis de monde » se présentèrent à l’entrée du Grand Port, mais ayant refusé de se soumettre à la quarantaine, ils furent fermement priés de faire demi-tour”[19].

Contre les Barbaresques, un pays comme le Danemark envoie à plusieurs reprises des escadres en Méditerranée, pour appuyer la conclusion de traités avec la régence d’Alger (en 1746, 1769-1770)[20]. Même les États-Unis s’y mettent, avec des expéditions contre les cor­saires de Tripoli et d’Alger dès les premières années du xixe siècle[21].

La dimension politique de la puissance navale est donc bien perçue. Au début de la guerre de Succession d’Espagne, l’amiral Norris demande l’armement du plus grand nombre de navires possible : “Cela doit prévenir les Français de se déclarer contre nous, ce qui est évi­demment leur inclination, ainsi que leur intérêt”[22]. Mais, pour autant, la diplomatie navale n’est pas routinière, car “les marines manquaient beaucoup de cette flexibilité qui en a fait un instrument diplomatique efficace dans les époques récentes. Les flottes étaient lentes à équiper, sujettes à de longues attentes dans des mouillages houleux, et une fois à la mer, elles étaient difficiles à contacter et à contrôler”[23]. Le perfectionnement de l’administration navale, avec un système de fréga­tes qui permet des communications plus régulières avec la terre, donc avec le gouvernement, explique le recours plus intensif aux démons­trations navales au xviiie siècle.

L’âge d’or de la diplomatie des canonnières

Au xixe siècle, à l’époque de la pax britannica, la diplomatie navale est devenue d’emploi courant. Cela tient à deux innovations majeures : d’abord, la révolution de la vapeur, qui permet une mobilisa­tion et un transfert plus rapides des flottes, qui doivent désormais disposer de bases permanentes outre-mer ; ensuite, l’apparition des câbles sous-marins, qui permettent aux chancelleries d’être informées et de donner des instructions, sinon en temps réel, du moins en temps utile[24]. Innovations auxquelles il faut ajouter un droit international qui, s’il proclame le dogme intangible de la souveraineté des États, avec son corollaire, la non-intervention, le limite aux États “civilisés” pour admettre, à l’inverse, un droit et même un devoir d’intervention, à l’égard des “races inférieures” et des États non européens. La fin des guerres napoléoniennes va mettre fin à la retenue jusqu’alors observée[25] et le succès facile des premières entreprises de coercition incitera les puissances européennes à des interventions de plus en plus brutales.

Toutes les marines européennes participent au mouvement, avec des missions qui combinent objectifs diplomatiques, commerciaux et scientifiques. Parfois, les marins dépassent leur rôle de fournisseurs de moyens de transport et d’intimidation pour devenir eux-mêmes diplo­mates et signent, avec ou sans l’aval de leurs chancelleries, traités de commerce ou de protectorat. C’est à cette époque que sont institution­nalisés les attachés navals, premiers marins à être officiellement dotés d’un statut permanent de diplomates : largement méconnus, ils joueront, en maintes occasions, un rôle important, parfois décisif[26], notamment avant la Grande Guerre, lors de l’élaboration de multiples conventions navales. On verra aussi l’envoi des premières missions navales, pour la formation des nouvelles marines. La puissance navale dominante est le modèle que tous s’efforcent de copier : la Royal Navy envoie des missions en Turquie, au Chili, au Japon… La France, qui a dû sacrifier ses relations privilégiées avec la marine japonaise (l’ingé­nieur Émile Bertin est l’organisateur des arsenaux japonais) à l’alliance franco-russe, a des missions en Grèce et au Pérou à partir de 1905. Cette dernière sera victime d’un scandale militaro-financier, à la suite de la vente du vieux croiseur Dupuy de Lôme pour trois millions de francs-or : mis en service en 1895, il était complètement démodé et la plupart des Péruviens y ont vu une escroquerie ; il en a résulté une campagne de presse qui s’est terminée par la fin de la mission navale française en 1914[27].

La diplomatie de la canonnière hors d’Europe

Cette diplomatie navale est généralement caractérisée par un degré relativement primitif d’emploi de la force, loin de la graduation subtile qui caractérise notre époque. Le “service des canonnières chargé de la police des côtes du Céleste Empire” en est l’exemple le plus pittoresque et le plus connu, mais il est loin d’être le seul. Les stations d’Extrême-Orient disposent aussi de navires de haute mer, croiseurs et cuirassés[28]. On connaît les conséquences immenses des visites de l’escadre du commodore Matthew Perry au Japon, en juillet 1853 et février 1854, qui contraignent le Japon à s’ouvrir au monde : Perry réussit là où le commodore Biddle avait échoué sept ans plus tôt, parce que son affaire avait été très soigneusement préparée (il avait bien compris l’importance du cérémonial pour les Japonais) et qu’il dispo­sait de navires à vapeur, alors que Biddle n’avait que des navires à voile. Les Européens prennent ensuite le relais en profitant de la guerre de Sécession qui détourne les États-Unis du Pacifique : en 1863 et 1864, des escadres combinées franco-britanniques bombardent les ports de Kagoshima et Shimonoseki. Mais le Japon réussit à préserver son indépendance et il apprend vite : dès 1876, il recourt au même procédé à l’égard de la Corée, obligée de lui ouvrir trois ports.

Les affaires japonaises et chinoises ne sont que les épisodes les plus connus d’une succession d’ambassades auxquelles prennent part toutes les puissances européennes : l’Italie envoie ainsi, en 1866, la corvette Magenta, pour la signature des premiers traités de commerce et de navigation avec le Japon (25 août) et avec la Chine (26 octobre)[29], puis la corvette Principessa Clotilde, en 1871, pour la signature du traité d’amitié et de navigation avec la Birmanie (3 mars). En 1876, la corvette Vettor Pisani, commandée par le duc de Gênes, permet l’éta­blissement de relations diplomatiques avec la Corée[30]. La différence principale avec notre époque est le recours plus fréquent et plus « facile » à la force, lorsque les nationaux sont menacés ou lorsque les exigences diplomatiques et commerciales ne sont pas satisfaites avec suffisamment de célérité : l’amiral Daveluy a laissé un tableau particu­lièrement vivant de la démonstration effectuée par la division navale d’Extrême-Orient contre le Siam en 1893[31]. Dans nombre de cas, la démonstration dégénère en imposition du protectorat ou en annexion pure et simple. C’est ainsi que la France met la main sur l’Indochine et sur Madagascar, entre autres. En Indochine, il y a d’abord des démons­trations navales pour protéger les missionnaires français : en 1843 et 1845, deux frégates parviennent à se faire remettre des missionnaires français condamnés à mort ; en 1847, une nouvelle démonstration en faveur de la liberté du culte catholique dégénère en combat contre la flotte annamite, qui est détruite, mais ce succès tactique se paie d’une recrudescence des persécutions anti-chrétiennes, comme celle de 1856. Le parti catholique en profite pour obtenir “un coup de vigueur” contre Tourane, de concert avec les Espagnols, qui veulent venger l’exécution d’un de leurs évêques. La prise de Tourane, en septembre 1858, ouvre la voie à celle de Saigon, en février 1859, puis à un engrenage qui aboutit à l’établissement de la France en Cochinchine : “La campagne de Cochinchine est l’exemple type de l’opération de « maintien de la paix » qui a « échoué » et s’est transformée sous la pression des événe­ments militaires en conquête territoriale puis en colonie”[32]. L’affaire malgache est également représentative du processus : au départ, il y a l’envoi d’une escadre, commandée par le contre-amiral Pierre, pour faire respecter les traités de 1841 et 1842 avec les Sakalaves de la côte, face aux empiètements du gouvernement hova soutenu par la Grande-Bretagne ; l’ultimatum ayant été repoussé, Tamatave est bombardée et occupée le 13 juin 1883. S’ensuit une implantation militaire, prélude à la conquête totale de l’île en 1895, malgré les protestations britanni­ques.

L’empire turc est fréquemment visé, dès la première moitié du xixe siècle, lorsque l’Europe envoie ses flottes au secours des insurgés grecs : la démonstration destinée à “en imposer aux Turcs et les déterminer à transiger” se termine par la destruction de la flotte turque à Navarin, en 1827[33] ; à maintes reprises, les stations de Méditerranée orientale viennent protéger les chrétiens d’Orient. C’est le lieu d’élec­tion de la rivalité franco-anglo-russe[34], qui se manifeste avec éclat lors de la crise de 1840 : après être restée passive face aux demandes d’assistance du sultan confronté aux velléités d’indépendance du pacha d’Égypte Méhémet-Ali, la diplomatie britannique se décide à intervenir pour faire échec à la France, qui soutient Méhémet-Ali, et ne pas laisser le sultan s’en remettre à la Russie ; en avril 1840, le Mediterranean Squadron est envoyé à Constantinople pour prévenir une attaque égyp­tienne ; en juin, un détachement est expédié à Beyrouth pour protéger les intérêts britanniques en cas de trouble. Il s’agit jusqu’alors de dissua­der Méhémet-Ali d’entreprendre de nouvelles opérations, mais ce but négatif cède bientôt la place à un objectif plus ambitieux : le contraindre à abandonner la Syrie. Le 9 septembre, l’amiral Stopford bombarde Beyrouth, un corps expéditionnaire est mis à terre ; enfin, le 3 novembre, Saint-Jean d’Acre est bombardée et occupée, ce qui conduit Méhémet-Ali à céder. La Grande-Bretagne est parvenue à ses fins, non sans avoir risqué une crise majeure avec la France, qui aurait pu dégénérer en guerre sans la prudence du roi Louis-Philippe[35].

 C’est le début des interventions humanitaires, au bénéfice des ressortissants nationaux et européens, en premier lieu, mais plus géné­ralement des personnes ou des communautés menacées, comme l’indi­que le ministre de la Marine français en 1841 : “Dans le cas où il s’agirait de sauver des proscrits ou de soustraire à la vengeance du vainqueur les vaincus… il n’y aurait plus lieu de se renfermer sur l’attitude passive… L’humanité a des droits que rien ne peut faire méconnaître”[36]. Apparaît ainsi l’intervention d’humanité qui ne sera théorisée que plus tard, mais qui est bien à la base de l’intervention française en Syrie, en 1860, destinée à arrêter les massacres perpétrés par les Druzes contre les Chrétiens. Les instructions du commandant de la division navale du Levant sont explicites : “Votre tâche est, avant tout, une tâche d’humanité… Il importe que votre présence prouve aux montagnards que nous ne sommes point indifférents à leur sort et que nous compatissons à leurs maux”[37].

Les pays d’Amérique latine, nouvellement indépendants, ont également fait les frais, à de multiples reprises, de cette diplomatie de la canonnière, sans pouvoir se défendre autrement que sur un plan juridique en essayant de mettre la protection diplomatique hors la loi (par les clauses Calvo et Drago, que les juristes européens s’empres­saient de déclarer invalides). C’est par une telle intervention que commence la guerre du Mexique, les autres pays européens choisissant ensuite de se retirer, tandis que la France continuera[38]. C’est également une telle intervention qui marque le début de l’affirmation internatio­nale des États-Unis, lorsque ceux-ci se manifesteront avec éclat durant la crise venezuelienne de 1902-1903, pour s’opposer aux prétentions européennes et mettre en pratique la doctrine de Monroë : pour la première fois, l’US Navy concentre dans les Caraïbes une flotte supé­rieure à la force anglo-italo-allemande qui a entrepris le blocus des ports venezueliens, bombardant certains d’entre eux et détruisant la flotte venezuelienne pour obtenir le paiement des dettes. L’épisode contribue encore à renforcer le navalisme aux États-Unis[39]. Mais certains États d’Amérique latine ne se contentent pas de subir, ils se lancent eux aussi dans des démonstrations navales, notamment l’Argen­tine et le Chili, qui se disputent la Patagonie : en novembre 1878, les deux pays sont sur le point d’en venir à la guerre lorsque chacun envoie une division navale vers le détroit de Magellan. Finale­ment, un accord est trouvé, mais la tension persistante entraînera une course aux armements navals, qui ne sera enrayée que par les Pactos de Mayo, en 1902[40].

C’est à cette époque que s’organisent les opérations de protection ou d’évacuation de ressortissants lors des guerres civiles ou inter­étatiques, effectuées par les navires de différents pays qui agissent parallèlement. La coordination est parfois prévue au niveau diploma­tique, mais, le plus souvent, elle s’organise sur place, de manière empirique. En 1890, lors de la mutinerie de la flotte argentine, les commandants des navires étrangers présents à Rio de Janeiro (un Espagnol, deux Britanniques et un Uruguayen), se concertent et sortent en colonne pour intimer aux mutins l’ordre de cesser leur bom­bardement[41]. L’épisode le plus spectaculaire est la révolte des Boxers, en 1900 : les commandants des stations navales française, britannique, russe, allemande, italienne, autrichienne, américaine et – fait nouveau – japonaise se concertent pour assurer la protection des légations face aux insurgés ; à l’exception de l’américain, qui a reçu de son gouvernement l’ordre de ne pas intervenir[42], ils envoient à terre des détachements qui vont soutenir un siège de 55 jours, abondamment popularisé par la littérature et le cinéma, jusqu’à leur délivrance. L’affaire dégénérera en guerre, avec l’envoi d’un corps multinational de 120 000 hommes aux ordres du maréchal allemand von Waldersee[43]. Moins spectaculaire est la coordi­nation des stations navales à l’occasion de la guerre hispano-américaine de 1898, à Cuba et aux Philippines, des crises coréennes, lors du déclenchement de la guerre russo-japonaise, en 1904, et lors de l’annexion par le Japon, en 1910[44], ou de la révolution chinoise de 1911.

Il peut y avoir aussi des missions qui se rapprochent des actuelles missions de service public, comme la lutte de la Royal Navy contre la traite dans la première moitié du xixe siècle, avec déjà les ambiguïtés qui s’attachent aux actuelles interventions humanitaires : même quand ils sont acquis à l’abolition de la traite, les dirigeants américains n’acceptent pas un droit de visite contraire à la liberté des mers (il est vrai que la Grande-Bretagne en avait plus qu’abusé durant les guerres napoléoniennes, n’hésitant pas à rafler des marins américains pour compléter les équipages de la Royal Navy) ; chaque interception, lorsqu’elle est suivie d’une fouille, entraîne des protestations et des demandes d’indemnité[45].

La diplomatie de la canonnière dans les crises européennes

Mais les victimes pouvaient aussi être européennes, comme le Portugal, lors du forcement des défenses du Tage par l’escadre de l’amiral Roussin en 1831. Et, naturellement, il y a les démonstrations navales entre puissances européennes lors des crises : la plus specta­culaire est celle de 1840 à propos de l’Égypte[46], qui manque de peu de dégénérer en guerre, mais il y en a d’autres : lors du coup d’État du 2 décembre 1851, l’escadre française établit une croisière dans la Manche contre une hypothétique descente britannique.

Vers la fin du siècle, les démonstrations navales se multiplient au fur et à mesure que le climat international se tend et que les alliances s’organisent : en février 1888, le gouvernement italien s’attend à une attaque imminente de la France, à la suite de propos provocateurs tenus par des officiels français. Il appelle l’Allemagne au secours, mais celle-ci n’a pas encore de flotte de haute-mer ; Bismarck réussit à convaincre le gouvernement britannique d’envoyer une escadre de la Royal Navy faire escale à Gênes. Cette visite est abondamment couverte par la presse internationale, et notamment française, qui comprend parfaite­ment l’avertissement. Dès le mois suivant, une nouvelle démonstration anglo-italo-autrichienne est menée devant Barcelone en soutien du premier pacte méditerranéen implicitement dirigé contre la France[47]. Certaines de ces visites peuvent d’ailleurs avoir un effet pervers : en 1891, la Mediterranean Fleet fait escale à Fiume puis à Venise. Il n’y a là que des visites de bon voisinage sans message politique particulier. Mais les décideurs français établissent un lien, purement artificiel, entre ces escales et la visite d’État du Kaiser à Londres. Ils y voient l’amorce d’une coalition contre la France, ce qui les incite à resserrer l’alliance franco-russe, d’où la décision d’envoyer la flotte française en visite à Kronstadt[48]. Cette visite, en août 1891, est suivie de celle de l’escadre russe de l’amiral Avellan à Toulon, en octobre 1893. L’accueil est enthousiaste, l’alliance franco-russe est scellée aux yeux du monde.

Le retentissement est immense, suscitant de vives inquiétudes à Londres[49]. L’escadre italienne se rend en visite à Toulon en 1901, marquant la fin d’une longue période de brouille et ouvrant la voie aux accords secrets de 1902 qui détachent de facto l’Italie de la Triplice[50]. En 1903, l’Espagne, inquiète des menées britanniques et allemandes, envisage une alliance avec le bloc franco-russe. La France répond à ses invitations par une spectaculaire visite de sa flotte à Carthagène qui reçoit une grande publicité et a un impact profond dans les milieux politiques et militaires espagnols, sans pour autant déboucher sur l’alliance espérée par Madrid, en raison des divergences de vue entre les deux capitales[51].

On assiste aussi, le climat de rivalités impériales aidant, à une diplomatie navale de prestige, qui culmine avec la célèbre croisière autour du monde de la Great White Fleet de décembre 1907 à février 1909, décidée par le président Théodore Roosevelt : une escadre de 16 cuirassés parcourt 43 000 milles en quinze mois, avec vingt escales sur tous les continents. L’affaire a été préparée avec le plus grand soin sur le plan diplomatique : au moment où les relations avec le Japon se dégradent, Roosevelt s’est assuré que la flotte américaine serait la bienvenue en baie de Tokyo ; il confie à l’amiral Sperry un message pour l’empereur ; afin de ne pas inquiéter les Chinois, seule une partie de l’escadre s’arrêtera dans un port chinois et il n’y aura pas d’escale à Hong Kong, pour ne pas suggérer une collusion anglo-américaine. Ce premier grand déploiement sur toutes les mers manifeste avec éclat la montée en puissance des États-Unis. L’Australie, dominion britanni­que, insiste pour que la White Fleet fasse escale dans ses ports[52].

Certains pays, qui n’ont pas les moyens d’une telle politique, essaient de se rattraper par des effets d’annonce, ce que l’on appellera plus tard une stratégie déclaratoire. Les Russes sont particulièrement experts dans ce domaine : “les Russes étaient de bons publicistes (bien meilleurs que l’amirauté britannique[53]) et toutes sortes de merveilles étaient constamment annoncées comme prêtes à sortir des chantiers de Sébastopol et de Kronstadt. En 1894, par exemple, ils annonçaient un programme vicennal de 24 cuirassés et 13 croiseurs. En 1896, ils promettaient solennellement de répondre navire pour navire aux Britanniques avec des unités égales ou supérieures. L’opinion publique britannique avalait ces histoires et même l’Amirauté, qui de toute façon n’avait pas de raison de calmer les inquiétudes publiques, s’y laissait prendre de temps à autre”[54]. Il peut en résulter un décalage fâcheux entre la stratégie déclaratoire et la réalité des moyens, avec parfois des conséquences diplomatiques. C’est ainsi que les Russes insistent auprès de Paris pour obtenir un accès à la base de Bizerte, qui leur permettrait d’établir une division navale en Méditerranée. Le Quai d’Orsay serait prêt à leur donner satisfaction, mais la rue Royale s’y oppose farouchement, précisément parce qu’elle connaît l’état de faiblesse de la marine russe, qui n’a pas les moyens de ses ambitions[55].

Au début du xxe siècle, la visite de la canonnière allemande Panther à Agadir a un immense retentissement : elle projette au premier plan de l’actualité européenne la crise marocaine[56] et donne un nom à notre phénomène, puisque c’est elle qui popularise l’expression “diplomatie de la canonnière”. L’affaire a été étudiée en détail par Jean-Claude Allain qui a en fait ressortir toute sa complexité. La lecture commune y voyait une illustration de l’impulsivité du Kaiser qui aurait agi “sur un coup de tête”, par simple désir de montrer sa force. L’ou­verture des archives révèle, au contraire, une décision soigneuse­ment mûrie et pesée dans tous ses détails. Au départ, Guillaume II était opposé à une démonstration navale, dont il pensait qu’elle ne produirait aucun effet. Il a changé d’avis après la marche des Français sur Fès, qui violait manifestement l’accord d’Algésiras sur le statut du Maroc, et après avoir épuisé les ressources de la diplomatie classique. Agadir a été choisi de préférence à Mogador, pour éviter des complications avec les puissances européennes ; une préparation diplomatique en direction des tribus locales est prévue, avec des agents ; le secret qui entoure l’opération est très vigoureux, les exécutants étant informés au dernier moment, par un télégramme en forme d’acrostiche (d’où le nom de code : opération Acrostychen) ; le commandant du croiseur Berlin, qui rejoint la Panther, reçoit l’ordre d’éviter toute démonstration intempes­tive. De fait, la surprise sera totale et l’effet saisissant, alors que l’es­cale de la canonnière Eber à Casablanca, quelques mois plus tôt, était passée inaperçue. L’opération a donc été bien préparée et plutôt bien conduite, même si l’obsession du secret a empêché la préparation psychologique prévue d’avoir lieu (les agents ont été prévenus trop tard). Ses effets n’en sont pas moins discutables : malgré les précau­tions prises, c’est l’Allemagne qui passe pour le fauteur de crise, alors même que c’est la France qui a pris l’initiative de remettre en cause le statut de l’empire chérifien. Le président du Conseil Joseph Caillaux a “géré” la crise intelligemment, s’abstenant de toute escalade : la canonnière La Surprise est mise en alerte à Casablanca, mais n’est pas envoyée à Agadir. La France sort diplomatiquement renforcée de l’affaire et consolide son emprise sur le Maroc. En même temps, sans cette démonstration, l’Allemagne aurait été mise devant le fait accom­pli sans aucune compensation, alors que la négociation qui s’ensuit lui en octroie en Afrique équatoriale (c’est l’accord sur “le bec de canard”). On mesure la difficulté d’une utilisation symbolique et “maitrisée” de la force.

Célèbre entre toutes, l’affaire d’Agadir est loin d’être la seule de son espèce. Il y en a plusieurs durant les crises balkaniques. La tension est à son comble à l’été 1908, lorsque l’Autriche-Hongrie annexe la Bosnie, qu’elle occupe depuis 1878. Face aux réactions serbes et russes, le gouvernement de Vienne concentre sa flotte dans le port de Cattaro en octobre 1908 ; en mars 1909, lorsque la Serbie relance la crise en réclamant un accès à la mer, l’escadre austro-hongroise se livre à des manœuvres, incluant des exercices de débarquement près de la frontière montenegrine ; un accord entre Rome et Vienne est finalement conclu le 31 mars et la flotte austro-hongroise est démobilisée le mois suivant[57]. En novembre 1912, lorsque la Serbie occupe Saint-Jean de Medua et Durazzo, Vienne réagit en rappelant son escadre, alors en croisière en mer Égée, et en mettant en alerte sa flottille du Danube ; seule l’internationalisation de la crise évitera qu’elle ne dégénère en guerre[58].

Certaines interventions multinationales pour faire respecter le droit peuvent être regardées comme les ancêtres des actuelles opéra­tions sous mandat. La Méditerranée a vu se succéder de telles opéra­tions à partir des années 1880, au fil des crises balkaniques : en 1896-1897, la crise crétoise aboutit au blocus de la partie occidentale de l’île par une force internationale pour empêcher la Grèce d’approvisionner les insurgés ; en 1912, les velléités serbes de main-mise sur le Monté­négro entraînent un blocus international des côtes monténégrines, qui contraint la Serbie à renoncer à son dessein d’envoyer à Scutari des troupes transportées par des navires grecs. L’année suivante, la crise albanaise, du fait de la rivalité entre l’Italie et l’Autriche-Hongrie, est réglée par un blocus international de Durazzo[59].

Le recensement de toutes ces manifestations reste à faire. Une étude historique comparative ferait apparaître un corpus extrêmement étendu concernant la plupart des pays européens. Il suffit de lire les études de Mariano Gabriele et Giuliano Friz[60] pour mesurer l’implica­tion de l’instrument naval italien dans ce genre de pratique en Médi­terranée bien sûr, mais aussi en mer Rouge, dans l’Atlantique Sud et jusqu’en Extrême-Orient et dans le Pacifique Sud-Est.

Les mutations du xxe siècle

Avant même la première guerre mondiale, des signes annoncia­teurs laissent augurer du déclin de la diplomatie des canonnières : c’est ainsi que la deuxième convention de la Haye, dite convention Porter, en 1907, interdit le recours à la force pour le paiement des dettes et lui substitue l’arbitrage. Surtout, les marins eux-mêmes tendent à se désintéresser de ces actions “périphériques” pour concentrer toute leur énergie sur la guerre générale qui se profile à l’horizon, avec une netteté grandissante à partir des premières années du xxe siècle. Lord Fisher, réorganisant la Royal Navy dans la perspective d’une guerre contre l’Allemagne, sacrifie sans états d’âme les stations lointaines au profit d’une concentration dans les eaux métropolitaines (la Home Fleet), en vue de la bataille décisive ; dans ses mémoires, parus après la première guerre mondiale, il tournera en ridicule les protestations des diplomates. La stratégie navale se trouve dépouillée d’un volet, aupa­ravant essentiel, de sa dimension politique, pour être asservie à la guerre future[61].

L’entre-deux-guerres

Après la première guerre mondiale, la diplomatie navale est confrontée à une mutation de l’environnement international, principale­ment d’ordre juridique : alors qu’auparavant, l’intervention était prati­quement une compétence discrétionnaire de l’État, elle tend de plus en plus à se transformer en compétence liée, c’est-à-dire encadrée par des conditions : le doyen Georges Scelle, l’un des plus illustres internatio­nalistes français, affirme ainsi que “l’intervention a pour but le main­tien de l’ordre public international et la réalisation du Droit. Le cas type est celui de l’intervention d’humanité”[62]. On voit donc s’es­quisser une remise en cause de la diplomatie de puissance au profit d’une diplomatie humanitaire. Naturellement, la pratique reste en retard sur la théorie : les démonstrations nationales demeurent, mais l’on assiste à la multiplication d’opérations multinationales, sous l’égide de la Société des nations ou de coalitions ad hoc.

En 1919, la France envoie le croiseur La Marseillaise dans la Baie allemande, à la demande du gouvernement danois qui craint des manifestations allemandes dans le Schleswig, où doit être organisé un plébiscite. Cette intervention classique, purement française, cède bientôt la place à la première opération navale multinationale sous mandat de la SDN : celle-ci met en place une commission internatio­nale de surveillance du plébiscite, appuyée par une force navale franco-britannique, placée sous les ordres d’un amiral britannique. D’autres interventions se produisent en Baltique pour soutenir l’indépendance des États baltes et de la Finlande[63].

Les années 1930 voient la répétition des crises en Europe, dont certaines entraînent des démonstrations navales de grande ampleur. La plus impressionnante intervient en 1935-1936 : le gros des moyens de la Royal Navy est concentré en Méditerranée et à Gibraltar pour faire fléchir Mussolini : le First Sea Lord explique qu’un tel envoi “would act as a deterrent to Mussolini”[64], c’est l’une des toutes premières occurrences militaires du concept de dissuasion. Double échec : l’Italie ne renonce pas à la conquête de l’Éthiopie et il ne reste plus grand-chose dans les eaux métropolitaines lorsque Hitler remilitarise la Rhénanie, en mars 1936, affaiblissant encore la capacité de réaction britannique. Tout de suite après éclate la guerre civile espagnole, qui se traduit par un engagement massif des marines européennes, pour des évacuations de ressortissants espagnols qui relèvent de la diplomatie humanitaire[65], des évacuations de nationaux ou à l’appui de l’un ou de l’autre belligérant[66] (l’Italie allant jusqu’à engager clandestinement des sous-marins contre les cargos soviétiques qui ravitaillent les républi­cains[67]) ou pour faire respecter le droit international (la conférence de Nyon organise un dispositif de lutte contre ces sous-marins “pirates”[68]).

La diplomatie de la canonnière, sous sa forme la plus primaire, n’est pas pour autant devenue caduque, les petits souverains du Moyen-Orient, notamment ceux du golfe Persique, en font encore l’expé­rience : encore en 1930, lorsque l’émir de Sharjah a l’audace de refuser le stationnement d’une barge de la Royal Air Force dans ses ports, la Grande-Bretagne réagit en envoyant un navire qui détruit sa flotte perlière. En 1933, le gouverneur de Djibouti craint une déstabilisation de la colonie par suite des incursions répétées de “bandes éthio­piennes”. La marine envoie d’abord deux petits bâtiments, les avisos Vimy et Diana, pour une mission en mer Rouge, puis le transport d’hydravions Commandant Teste, qui arrive à Djibouti le 5 mars et met en œuvre ses hydravions au-dessus du désert, avec des effets immé­diats : “Arrivée Commandant Teste, Ypres et troupes produit un effet moral considérable… Gouvernement Abyssinie a aussitôt fait transmet­tre gouverneur intentions amicales”[69].

Le déclin de la diplomatie de la canonnière

Après 1945, l’usage, même limité, de la force devient de plus en plus difficile, car les victimes n’hésitent plus à riposter : sir James Cable date le tournant de 1949, lorsque la frégate Amethyst, qui remonte le Yang Tse jusqu’à Nankin, où elle doit assurer la protection de l’ambassade britannique, se fait canonner par une batterie commu­niste : plusieurs fois touchée, obligée de s’échouer, elle parvient à se dégager et à rejoindre la haute mer ; mais plus aucun navire occidental n’essaiera de remonter les fleuves chinois[70]. Le droit international se montre de plus en plus hostile à la diplomatie de la canonnière. La Grande-Bretagne, en fait l’amère expérience dès 1949, lorsqu’elle est condamnée par la Cour internationale de justice pour avoir pénétré dans les eaux territoriales albanaises en vue de neutraliser un champ de mines posé clandestinement par le gouvernement communiste de Tirana (opération Retail) : la Cour n’admet pas l’argument de la légi­time défense[71]. De même, les États-Unis seront sévèrement condamnés, en 1986, pour leurs activités illicites contre le Nicaragua sandiniste[72]. Plus remarquable encore, la Cour a récemment renvoyé dos à dos les États-Unis et l’Iran dans l’affaire de la destruction des plates-formes pétrolières détruites par l’US Navy en 1987 : par une démarche assez tortueuse, elle a considéré que la preuve de la nationalité de la mine ayant endommagé le destroyer Samuel B. Roberts (fait à l’origine de l’action américaine) n’était pas apportée et, qu’en tout état de cause, la riposte était disproportionnée[73].

Nouvelles formes de la diplomatie navale

Cette double évolution, jointe à l’émergence d’un nouveau droit de la mer consacré par la IIIe convention des Nations unies sur le droit de la mer signée le 10 décembre 1982, a pu conduire certains observa­teurs à mettre en doute la pérennité de la diplomatie navale[74]. Craintes compréhensibles, en une période de profonde transformation du système international, mais démenties par la simple observation de l’actualité internationale : la diplomatie de la canonnière, dans sa forme “rustique”, est plutôt passée de mode, elle n’a pas pour autant disparu. La Chine, la Turquie, pour ne citer qu’elles, recourent volontiers aux démonstrations de force. Et le Mexique, en avril 1979, a effectué une manifestation que l’on croyait surannée, à savoir l’envoi d’une division navale, à bord de laquelle avait embarqué le président de la Répu­blique, pour prendre solennellement possession de l’île Clarion, à 1 100 km des côtes mexicaines[75]. Dans les années 1970-1980, les attaques de territoires, le plus souvent insulaires, n’ont pas manqué : Abou Moussa et les Tomb par l’Iran en 1971 ; Mbanié par le Gabon en 1972 ; les Paracels par la Chine en 1974 ; Chypre par la Turquie en 1974 ; le Timor oriental par l’Indonésie en 1975 ; les Spratleys par plusieurs riverains à partir de 1976 ; les Malouines par les Argentins en 1982 ; la Grenade par les États-Unis en 1983. Et cette diplomatie navale “traditionnelle” est rejointe (ou relayée) par des utilisations politiques, de l’instrument naval plus variées, plus complexes et au moins aussi nombreuses, sinon plus, avec la multiplication des conflits économiques (guerres de la morue entre l’Islande et la Grande-Bre­tagne, de l’anchois entre les riverains d’Amérique latine et les pays pra­tiquant la pêche lointaine… ; disputes innombrables sur la délimitation des zones économiques) et des crises régionales ou locales dans lesquelles l’instrument naval sert à manifester sa présence et à envoyer des signaux.

Loin de décliner, la diplomatie navale aurait plutôt tendance à proliférer et à “se démocratiser” comme l’a bien vu James Cable, pour des raisons à la fois techniques et politiques : techniques, avec la “diffusion de la puissance maritime” rendue effective par le missile, les patrouilleurs légers, les mines… qui ont donné une réelle capacité de nuisance aux marines les plus faibles dans les eaux côtières[76] ; politi­ques, dès lors que “les petits États non seulement peuvent causer da­vantage de dégâts en mer, mais en outre, ils sont souvent moins expo­sés qu’auparavant à des représailles”[77]. La conclusion est logi­que : “Nous pouvons raisonnablement espérer, même si nous ne pouvons pas en être certains, que la plupart des marins du monde effectueront leur carrière sans jamais recevoir l’ordre d’ouvrir le feu dans une guerre internationale. Ceci ne doit pas conduire à mettre en doute l’utilité de leurs fonctions. Dans les dernières décennies du vingtième siècle, il restera d’autres utilisations, plus fréquentes, des marines”[78].



[1]     Jean-Nicolas Corvisier, “Écrire et maintenir la paix dans le monde grec antique”, dans Isabelle Clausel, “Il n’est de trésor au monde que de paix”, Hommes, lieux et instruments de pacification de l’Antiquité à nos jours, Cahiers du Boulonnais, Cycle d’études en pays boulonnais, vol. II, 2007, pp. 24.

[2]     Renseignement fourni par M. Pierre Laederich.

[3]     John Haywood, Dark Age Naval Power. A Reassessment of Frankish and Anglo-Saxon Seafaring Activity, Londres-New York, Routledge, 1991, p. 42.

[4]     Michel Reddé, Mare nostrum, Les infrastructures, le dispositif et l’histoire de la marine militaire sous l’empire romain, Rome, École française de Rome, 1986 et Jean Peyras, “La marine romaine, arme d’élite méconnue : logistique, opérations combinées, interventions au sol”, dans Jean-Pierre Bois (dir.), Dialogues militaires entre Anciens et Modernes, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2004.

[5]     Jean-Michel Rat, L’Éveil de la marine dans l’Angleterre du haut Moyen-Âge, Ville­neuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 1999, pp. 150-151.

[6]     On en trouve des descriptions dans l’histoire de Saint Olaf (renseignement fourni par M. François-Xavier Dillmann).

[7]     Archibald R. Lewis, Naval Power and Trade in the Mediterranean A.D. 500-1100, Princeton, Princeton University Press, 1951.

[8]     Jacques Dars, La Marine chinoise du xe au xive siècle, Paris, CFHM-Économica, 1992, p. 349.

[9]     Edward L. Dreyer, Zheng He, China and the Oceans in the Early Ming Dynasty 1405-1433, New York, Pearson, 2006.

[10]    Hervé Coutau-Bégarie, “L’autre moitié du monde. L’influence de la puissance maritime sur l’histoire de l’Orient”, dans Christian Buchet, Jean Meyer et Jean-Pierre Poussou (dir.), La Puissance maritime, Paris, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 2003.

[11]    Alain Tallon, “Diplomatie, réforme catholique et conscience nationale : la papauté au miroir de la monarchie française pendant les guerres de religion”, Annuaire-bulletin de la Société de l’histoire de France, 1999, p. 36.

[12]    R.C. Anderson, Naval Wars in the Baltic, 1552-1850, Londres, Francis Edwards, 1969.

[13]    Jeremy Black, “Introduction”, dans Jeremy Black and Philip Woodfine (eds), The British Navy and the Use of Naval Power in the Eighteenth Century, Leicester Univer­sity Press, 1988, p. 16.

[14]    L’utilisation politique de la Royal Navy durant la période 1763-1775 a été étudiée par Nicholas Tracy dans Navies, Deterrence and American Independence. Britain and Sea Power in the 1760s and 1770s, Vancouver, University of British Columbia Press, 1988, précédé par d’importants articles : “Parry of a threat to India 1768-1774”, Mariner’s Mirror, 59, 1973 ; “The gunboat diplomacy of the government of George Grenville: the Honduran, Turks Islands and Gambian Incidents”, Historical Journal, 17, 1974 ; “The Falkland Islands crisis of 1770 : use of naval force”, English Historical Review, 90, 1975.

[15]    Barry M. Gough, Distant Dominion. Britain and the Northwest Coast of North America 1579-1809, Vancouver-Londres, University of British Columbia Press, 1980, pp. 113-114.

[16]    Succès tactique, mais erreur politique à terme, car ces démonstrations brutales jettent le Danemark dans l’alliance française, jusqu’en 1814.

[17]    Jeremy Black, op. cit., p. 17.

[18]    Gérard Pelletier, Rome et la Révolution française, Rome, École française de Rome, 2004, p. 93.

[19]    Alain Blondy, “Malte, enjeu diplomatique européen au xviiie siècle”, dans Chris­tiane Villain-Gandossi, Louis Durteste et Salvino Busuttil (dir.), Méditerranée Mer ouverte, Malte, Fondation internationale, 1997, tome I, p. 116. Il ne s’agissait pas d’une simple intimidation, puisque les navires devaient appuyer un soulèvement.

[20]    Dan H. Andersen, “La politique danoise face aux États barbaresques (1600-1845)”, dans Gérard Le Bouedec et François Chappé (dir.), Pouvoirs et littoraux du xve au xxe siècle, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2000, pp. 246-247.

[21]    En 1803, la frégate Philadelphia s’échoue devant Tripoli et est capturée. Le lieute­nant de vaisseau Stephen Decatur parvient à pénétrer dans le port sur un ketch tripo­litain et à incendier la frégate. Renato Battista La Racine, “Le guerre degli Stati Uniti contro gli stati barbareschi (1801-1805 e 1816)”, Rivista Marittima, janvier 2008.

[22]    Philip Woodfine, “Ideas of naval power and the conflict with Spain 1737-1742”, dans Jeremy Black and Philip Woodfine (eds), op. cit., p. 78.

[23]    Idem.

[24]    Paul Kennedy, Stratégie et diplomatie 1870-1945, Paris, Économica, 1989.

[25]    Encore en 1816, un commandant britannique, qui a pénétré dans le port de Macao, est réprimandé et relevé de ses fonctions.

[26]    En attendant une étude comparative, cf. Geneviève Salkin-Laparra, Marins et diplomates, Vincennes, Service historique de la Marine, 1989.

[27]    Robert L. Scheina, Latin America. A Naval History 1810-1897, Annapolis, Naval Institute Press, 1987, p. 131.

[28]    Pour l’Angleterre, cf. les travaux pionniers de Gerald S. Graham, Great Britain in the Indian Ocean 1810-1850, Oxford, Oxford University Press, 1967 et The China Station. War and Diplomacy 1830-1860, Oxford, Clarendon Press, 1978. Pour les États-Unis, Robert Erwin Johnson, Far China Station. The U.S. Navy in Asian Waters 1800-1878, Annapolis, Naval Institute Press, 1979. Pour la France, Hervé Barbier, La Division navale d’Extrême-Orient, thèse, Université de Nantes, 2006. Ce ne sont que quelques jalons dans une littérature devenue abondante.

[29]      Accessoirement, le Magenta est le premier navire de la marine italienne à effectuer une circumnavigation.

[30]    Ezio Ferrante, “Marina e diplomazia”, Afari sociali internazionali, n° 1, 2000, p. 31-32.

[31]    Amiral Daveluy, Réminiscences, Paris, CFHM-Économica, 1992, tome I, pp. 163-168.

[32]    Michèle Battesti, La Marine de Napoléon III, Vincennes, Service historique de la Marine, 1997, tome 2, p. 896.

[33]    Michèle Battesti, “La bataille de Navarin, prélude à l’indépendance de la Grèce”, dans Français et Anglais en Méditerranée 1789-1830, IIIe Journées franco-britanni­ques d’histoire de la marine, Vincennes, Service historique de la Marine, 1990.

[34]    Cf., entre autres, C.I. Hamilton, Anglo-French Naval Rivalry 1840-1870, Oxford, Clarendon Press, 1993 et John C.K. Daly, Russian Seapower and “the Eastern Ques­tion”, Annapolis, Naval Institute Press, 1991.

[35]    John B. Hattendorf, “The Bombardement of Acre, 1840 : a case study in the use of naval force for deterrence”, dans Les Empires en guerre et paix 1793-1860. IIe Journées franco-anglaises d’histoire de la marine, Vincennes, Service historique de la Marine, 1990.

[36]    Instructions du commandant d’une frégate envoyée en Crète, lors de l’insurrection de 1841, citées dans Patrick Louvier, “La Marine française et la sécurité des Chrétiens du Levant au xixe siècle (1815-1878)”, Chronique d’histoire maritime, n° 57-58, décembre 2004-mars 2005, p. 38.

[37]    Michèle Battesti, op. cit., tome 2, p. 897.

[38]    Jean Avenel, La Campagne du Mexique (1862-1867), Paris, Économica, 1996.

[39]    Ronald Spector, “Roosevelt, the Navy and the Venezuelan Controversy 1902-1903”, American Neptune, 1972 et Holger H. Herwig, Politics of Frustration : The United States in German Naval Planning 1898-1914, Boston, Little Brown, 1976, pp. 76-80.

[40]    Robert L. Scheina, op. cit., pp. 45-52.

[41]    Robert L. Scheina, op. cit., p. 56. Le même scenario se reproduira en 1893 au Brésil, lors de la révolte de la marine brésilienne.

[42]    Les États-Unis ne restent pas autant inactifs. Ils renforcent leur station, qui va compter jusqu’à 42 unités. Le secrétaire à la Marine Long prescrit à son commandant de profiter de la crise pour obtenir une base bien placée. Lorsque l’affaire s’ébruite, les Japonais font acidement remarquer que ce projet contrevient au principe d’intégrité territoriale de la Chine énoncé par le secrétaire d’État Hay quelques mois plus tôt. Il faut y renoncer.

[43]    Raymond Bourgerie, Pierre Lesouef, La Guerre des Boxers (1900-1901), Paris, Économica, 1998.

[44]    Évoquée dans la thèse citée de Hervé Barbier.

[45]    Bernard Semmel, Liberalism and Naval Strategy. Ideology, Interest and Sea Power during the Pax Britannica, Boston, Allen and Unwin, 1986, p. 34.

[46]    Patrick Louvier, La Puissance navale et militaire britannique en Méditerranée 1840-1871, Vincennes, Service historique de la Défense, 2006.

[47]    Théodore Ropp, The Developpment of a Modern Navy. French Naval Policy 1871-1904, Annapolis, Naval Institute Press, 1987, p. 192-195.

[48]    Théodore Ropp, op. cit., p.295.

[49]    En témoigne l’article de William Laird Clowes, l’un des chroniqueurs navals les plus en vue, dans le Times du 31 octobre 1893, “Toulon and the French Mediterranean Fleet”, qui relance l’épouvantail de la menace française en Méditerranée.

[50]    Pierre Milza, Français et Italiens au tournant du siècle, Rome-Paris, École fran­çaise de Rome – de Boccard, 1982.

[51]    Theodore Ropp, op. cit., p. 338.

[52]      Richard D. Challener, Admirals, Generals and American Foreign Policy 1898-1914, Princeton, Princeton University Press, 1973, pp. 258-261.

[53]    Cette affirmation est pour le moins contestable, car l’Admiralty avait développé un art consommé de la manipulation de la presse et de l’opinion visant à susciter des “paniques navales” (navy scares) lorsque le Cabinet ne lui accordait pas les crédits qu’elle réclamait.

[54]    Theodore Ropp, op. cit., p. 241.

[55]    Theodore Ropp, op. cit., p. 243.

[56]    Cf. Jean-Claude Allain, Agadir 1911, Paris, Publications de la Sorbonne, 1976.

[57]    Milan N. Vego, Austro-Hungarian Naval Policy 1904-1914, Londres-Portland, Frank Cass. 1996, pp. 51-53.

[58]    Paul G. Halpern, The Mediteranean Naval Situation 1908-1914, Cambridge, Harvard University Press, 1971.

[59]    Cf. Paul G. Halpern, The Mediterranean Naval Situation, op. cit.

[60]    Mariano Gabriele, Giuliano Friz, La Flotta como strumento di politica nei primi decenni dello stato unitario italiano, et La Politica navale italiana dal 1885 al 1915, Rome, Ufficio storico della marina militare, 1982. Également, sur l’affaire tunisienne, Mariano Gabriele, Marina e diplomazia a metà ottocento, Rome, Rivista marittima, 1996.

[61]    La théorie navale rend bien compte de cet appauvrissement. Mahan et ses épigones ne s’intéressent qu’à la bataille décisive. Même Corbett, de loin le plus perspicace, inscrit sa distinction entre major strategy et minor strategy dans le seul contexte de la guerre.

[62]    Georges Scelle, Précis du droit des gens, Paris, Sirey, deuxième partie, 1934, p. 31.

[63]    Jean-David Avenel, Interventions alliées pendant la guerre civile russe 1918-1920, Paris, Économica, 2004.

[64]    Arthur J. Marder, “The Royal Navy and the Ethiopian Crisis of 1935-1936”, dans son recueil From Dardannelles to Oran. Studies on the Royal Navy in War and Peace, Oxford, Oxford University Press, 1974, p. 68.

[65]    Sir James Cable, “Naval Humanitarianism”, International Relations, XI-4, avril 1993.

[66]    Claude Huan, “La marine allemande dans la guerre d’Espagne”, Historia, n° 487, juillet 1987.

[67]    Patrizio Rapalino, La Regia Marina in Spagna 1936-1939, Milan, Mursia, 2007.

[68]    René de Lachadenède, La Marine française et la guerre d’Espagne, Vincennes, Service historique de la Marine, 1993.

[69]    Rapport du contre-amiral Joubert, cité dans Arnaud Prudhomme, “Mission express à Djibouti”, Cols bleus, n° 2648, 15 février 2003, p. 29.

[70]    James Cable, The Political Influence of Naval Force in History, Londres, Macmillan, 1998, p. 154.

[71]    Arrêt du 4 avril 1949, Royaume-Uni contre Albanie, affaire du détroit de Corfou.

[72]    Arrêt du 27 juin 1986, Nicaragua contre États-Unis d’Amérique, Affaire des acti­vités militaires et paramilitaires au Nicaragua et contre celui-ci.

[73]    Arrêt du 6 novembre 2003, République islamique d’Iran contre États-Unis d’Amé­rique, Affaire des plates-formes pétrolières. Cf. Pierre d’Argent, “Du commerce à l’emploi de la force : l’affaire des plates-formes pétrolières (arrêt sur le fond)”, Annuai­re français de droit international, 2003.

[74]    Par exemple, Elizabeth Young, “New laws for old navies : military implications of the law of the sea”, Survival, novembre-décembre 1974 ; Peter Nailor, “A new envi­ronment for navies”, dans Geoffrey Till (ed.), Maritime Strategy and the Nuclear Age, New York, St Martin Press, 2e éd. 1984, pp. 163-164.

[75]    Charles Rousseau, “Chronique des faits internationaux”, Revue générale de droit international public, 1979, p. 408. À vrai dire, personne ne songeait à contester au Mexique la possession de cette île, mais deux précautions valent mieux qu’une, d’au­tant que le Mexique a gardé un amer souvenir d’un arbitrage du roi d’Italie en 1931, à propos de Clipperton.

[76]    James Cable, “The diffusion of maritime power”, 1982, repris dans son recueil Diplomacy at Sea, Londres, Macmillan, 1985.

[77]    James Cable, “Conflict at Sea”, Naval Review, avril 1986, p. 107.

[78]    James Cable, Navies in Violent Peace, Londres-New York, Macmillan Press, 1989, p. 31.

Publié dans Uncategorized | Commentaires fermés sur Chapitre Premier. Histoire de la diplomatie navale

Introduction

L’une des principales transformations du système stratégique contemporain est la fin de la distinction tranchée entre la guerre et la paix, pour des raisons multiples. Elles sont d’abord juridiques, avec la fin du droit à la guerre pour les États, auxquels la charte des Nations unies ne reconnaît plus que le droit à la légitime défense. Elles sont aussi politiques, avec la multiplication d’états intermédiaires entre la paix et la guerre que l’on a appelé “paix-guerre” (Beaufre) dès 1939, puis guerre froide à l’époque de l’affrontement planétaire américano-soviétique, que l’on appelle aujourd’hui crises dans le nouvel environ­nement stratégique. Elles sont enfin, et probablement surtout, techni­ques, avec l’avènement de l’arme nucléaire qui a introduit une mutation fondamentale : l’impossibilité d’un conflit majeur volontairement planifié a suscité en contrepartie une instabilité accrue au niveau inférieur : l’instrument militaire est constamment appelé à intervenir, tant dans un but de dissuasion que d’action.
Plusieurs appellations ont été proposées pour rendre compte des actions engendrées par ces crises. Dès le début des années 1960, on s’est mis à parler de diplomatie de la puissance, de diplomatie d’intimi­dation, de diplomatie coercitive, de diplomatie militaire… Sur un registre différent, les Britanniques, en 1998, dans la Strategic Defence Review, ont introduit le concept de Defence Diplomacy, entendu comme la participation des forces armées à la politique extérieure de l’État en dehors de tout emploi de la force. Ce concept a été repris simultané­ment en Espagne, par la Revision estrategica de la Defensa 2003, et en France, par la loi de programmation militaire 2003-2008 qui lui donne une portée plus large, en la définissant comme “la partici­pation des forces armées aux actions de la diplomatie française”. Au-delà des différentes appellations, on retrouve la même idée de combi­naison d’une logique d’influence, caractéristique de la diplomatie, et d’une logique de puissance, caractéristique de la stratégie. Plus que jamais, les forces armées sont appelées à être des instruments de politique étrangère. Constamment sollicitées pour des actions qui ne sont plus seulement militaires, mais désormais civilo-militaires, elles mettent en œuvre une panoplie complète de moyens, avec une échelle de menace ou d’emploi de la force de plus en plus complexe et subtile.À vrai dire, ce n’est pas une nouveauté absolue. L’utilisation politique des forces armées est aussi vieille que les forces armées permanentes elles-mêmes. La diplomatie navale a une histoire très ancienne et très riche. Cette dimension politique est intrinsèquement liée aux marines, dont l’une des missions est de montrer le pavillon. Les fonctions de la marine en temps de paix sont nettement plus importantes que celles de l’armée de terre parce que sa flexibilité est incomparablement plus grande, comme le notait déjà l’amiral Chasse­loup-Laubat sous le Second Empire : “L’action maritime, quel que soit le plus ou moins de succès, n’entraîne guère après elle que les conséquences que le Gouvernement peut vouloir en faire sortir[1]. Mais, pendant très longtemps, on n’y a porté qu’une attention très réduite. La raison d’être des forces armées est, en effet, de faire la guerre. C’est dans cette optique guerrière qu’elles ont toujours été étudiées par les stratégistes et les tacticiens jusqu’à la seconde guerre mondiale. La doctrine n’avait pas d’autre finalité que de préparer la guerre future. La diplomatie navale n’était qu’un sous-produit, généralement réservé à des destinataires sous-développés, plus pittoresque que stratégiquement important. Les crises étaient certes nombreuses, mais elles n’étaient envisagées que sous l’angle du risque de guerre et ce travers a encore été accentué par Mahan et ses successeurs. On aboutissait ainsi à ce paradoxe, justement relevé par Ken Booth, que l’on disposait de beaucoup d’instruments, avec le développement de la stratégie nucléaire, pour penser l’utilisation presque inconcevable des armes les plus terrifiantes, et de très peu d’instruments pour penser les utilisations très diverses de la puissance navale moderne[2]. Ce n’est que très récemment que les analystes ont pris conscience de cette dimension politique et ont commencé à l’étudier en tant que composante de premier plan des fonctions des forces navales contemporaines.

Une découverte récente

Le grand fondateur a été l’ambassadeur britannique sir James Cable, avec son livre pionnier Gunboat Diplomacy, publié en 1971 par l’International Institute for Strategic Studies[3]. Il fait œuvre, à la fois, théorique, en proposant des catégories sur lesquelles nous reviendrons, et historique, en réunissant un corpus de 133 exemples de 1919 à 1970.

Edward N. Luttwak explore la voie ainsi ouverte dans une plaquette publiée en 1974, The Political Uses of Sea Power. Comme tous les continuateurs, il commence par critiquer le pionnier. Les catégories de Cable “mélangent les critères fonctionnel et d’intensité. En conséquence elles sont plus utiles à des fins de description que d’analyse”[4]. Il s’attache donc à proposer une nouvelle typologie des applications de la puissance navale à partir du concept de suasion, censé combiner la dissuasion et la persuasion. La suasion peut être mise en œuvre par n’importe quelle force armée, elle peut être latente, résultant de déploiements de routine ou non liés à une crise spécifique, ou active, résultant d’une action ou d’un signal délibéré. La suasion latente peut être en mode dissuasif ou en mode coopératif (supportive) ; la suasion active peut être coopérative ou coercitive avec, dans ce dernier cas, un but négatif (la dissuasion) ou un but positif (la persua­sion). Ce petit essai a rencontré une large audience, encore accentuée par l’immense succès du livre publié par Luttwak deux ans plus tard, The Grand Strategy of the Roman Empire. Il a le grand mérite d’attirer l’attention sur la dimension permanente de la diplomatie navale, alors que Cable se focalisait plutôt sur les manifestations de crise. Il témoi­gne d’un renversement de perspective : alors que Cable, diplomate de profession, adoptait une démarche résolument empirique, historico-descriptive, Luttwak, politiste de formation, se place d’emblée sur le plan théorique en transposant aux affaires navales des catégories et des concepts forgés par Thomas Schelling pour la stratégie nucléaire. Son livre a donc été utile, même si le pseudo-concept de suasion ne lui a pas survécu.

À peu près au même moment, le vice-amiral Stansfield Turner publie un article appelé à devenir un classique : “Missions of the US Navy” érige, en effet, la présence en fonction stratégique, à égalité avec la dissuasion, la maîtrise des mers et la projection de puissance[5]. Le bref essai du marin aura plus d’échos au sein de la profession que tous les écrits des théoriciens.

Le balancier ramène ensuite le sujet de l’autre côté de l’Atlan­tique, avec l’essai plus substantiel de Ken Booth, jeune politiste de l’Université du Pays de Galles à Aberystwyth, Navies and Foreign Policy, paru en 1977[6]. L’auteur essaie de présenter un panorama global des fonctions des marines qu’il regroupe en trois grandes catégories :

  • militaires : dissuasion nucléaire stratégique ; dissuasion et défense conventionnelles ; dissuasion et défense “étendues” (extended), visant à protéger les ressortissants et les intérêts à l’étranger et en haute mer ; maintien de l’ordre international en général et à la mer en particulier, avec la défense du droit de la mer mais aussi d’éventuelles revendications.
  • politiques : missions de police, mais aussi de politique inté­rieure : contribution à la construction de l’État-nation, à sa stabilité interne et à son développement.
  • diplomatiques : elles se déclinent en trois volets : 1. négocia­tion en position de force, avec les traditionnelles démonstra­tions navales ; 2. manipulation, pour modifier les comporte­ments des autres acteurs ; 3. prestige, qui résulte à la fois d’actions spécifiques comme les visites, mais surtout des capacités et du comportement de la marine.

Comme Luttwak, Booth est extrêmement sensible à la théorie. Là où Cable se situait encore dans une logique traditionnelle de force, Booth raisonne en termes de signaux : un déploiement naval est moins effectué pour recourir à la force que pour adresser un signal destiné à produire un effet psychologique chez le récepteur. Booth se montre également attentif à la dimension juridique, à laquelle il consacre, quelques années plus tard, un deuxième ouvrage, Law, Force and Diplomacy at Sea, paru en 1985, dans lequel il adopte une position ambivalente : d’un côté, il affirme que le temps de la diplomatie de la canonnière est révolu ; de l’autre, il estime que la multiplication des frontières maritimes, à la fois légales et psychologiques, peut donner une nouvelle signification aux déploiements navals[7].

Booth ne reviendra plus sur son sujet initial, puisqu’il va aban­donner le réalisme, ce courant jusqu’alors dominant dans la science des relations internationales qui place au premier plan l’usage ou la menace de la force par les États, pour se tourner vers les nouveaux paradigmes de la sécurité humaine et du constructivisme qui délaissent les approches traditionnelles, politico-militaires, au profit d’approches sociétales et globales. Comme Luttwak va, lui aussi, délaisser le sujet, celui-ci va redevenir l’apanage de sir James Cable, qui va refondre son maître-livre en 1979, puis en 1991[8], en intégrant les conséquences de la disparition de la menace soviétique, et le compléter par plusieurs travaux importants, parmi lesquels il faut principalement citer un recueil d’articles, Diplomacy at Sea, paru en 1984 ; un essai sur Britain’s Naval Future, publié en 1983 mais écrit juste avant le déclenchement de la guerre des Malouines ; un essai débordant du cadre de la diplomatie navale, sur les nouvelles fonctions des marines, Navies in Violent Peace, paru en 1989 ; et enfin un ultime ouvrage de synthèse, The Political Influence of Naval Force in History, paru en 1998[9]. Il meurt en 2001, laissant derrière lui une œuvre qui en fait, sans aucun doute, le plus important de tous les penseurs navals de la deuxième moitié du vingtième siècle. Il a créé un genre nouveau[10] et a obligé les analystes à penser la stratégie autrement, à ne plus limiter leur perspective à la préparation d’une guerre de haute intensité de plus en plus hypothétique.

Cable, à défaut d’avoir un véritable successeur, aura des disci­ples dans plusieurs pays. Curieusement assez peu en Grande-Bretagne, où il sera souvent cité, mais sans réussir à créer une école. Diplomate de carrière, tard venu à l’écriture, il est quelque peu resté en marge de la petite communauté des analystes navals, qui lui a préféré un auteur plus conventionnel comme l’amiral Richard Hill : Geoffrey Till le qualifie ainsi de minor classic[11], compliment pour le moins ambigu. Une plus grande attention lui sera accordée en Inde, pays qui a expé­rimenté concrètement la diplomatie de la canonnière durant sa guerre avec le Pakistan en 1971, lorsque les États-Unis ont fait pénétrer dans l’océan Indien le groupe du porte-avions Enterprise. L’amiral Kohli insiste sur cette dimension dans son livre Sea Power in the Indian Ocean, paru en 1979. Il sera suivi par des épigones, de faible impor­tance théorique, mais qui témoignent de la sensibilité du sujet dans le sous-continent indien. On trouve aussi quelques disciples exotiques, dont le plus important est le capitaine de vaisseau Paulo Lafayette Pinto, de la marine du Brésil[12]. Mais il s’agit finalement de peu de choses. L’Europe qui est, avec bien sûr les États-Unis, le foyer d’acti­vation de la diplomatie navale, n’y consacre qu’une très faible attention doctrinale ou académique. La contribution la plus importante vient d’Allemagne, avec le gros ouvrage collectif dirigé par Dieter Mahncke et Hans-Peter Schwarz, Seemacht und Aussenpolitik, paru en 1974. Malgré son titre, plutôt réducteur, il s’agit d’un panorama global des missions des marines dans le monde contemporain, la Kannonen­bootdiplomatie n’occupant qu’une place réduite. Mais cette première incursion, impressionnante, restera sans suite. La France ne montrera guère plus d’empressement[13], en dehors de quelques travaux dispersés de l’auteur de ces lignes et d’une étude de cas, en tous points remar­quable, de Jean-Marc Balencie sur la diplomatie navale française dans l’océan Indien, malheureusement restée inédite.

Le constat de carence majeur concerne les pays anglo-saxons, créateurs du genre avec les travaux de Cable et de ses successeurs immédiats et les plus intéressés par leur puissance maritime. En fait, il n’y aura pas d’école britannique ou américaine de la diplomatie navale, en dehors des études sur la diplomatie navale soviétique suscitées par Michael MccGwire au début des années 1970 et continuées par le Center for Naval Analyses, avec la magnifique enquête dirigée par Bradford Dismukes et James McConnell sur la diplomatie navale soviétique dans le tiers monde[14], qui restera, elle aussi, sans suite : l’état-major de l’US Navy refuse de financer une recherche sur la décennie 1977-1986 qui ferait apparaître trop crûment le déclin de la présence navale soviétique et donc enlèverait à la marine son plus puissant argument lors des discussions budgétaires au Congrès. La principale lacune concerne évidemment la diplomatie navale améri­caine, pour laquelle on ne dispose que d’une grande enquête interar­mées, avec de solides études de cas, mais ancienne et limitée à un trop petit nombre d’opérations[15], et une chronologie “sèche”, plus complète, mais peu utilisable en l’état, chaque opération se limitant à un résumé en quelques lignes[16].

Autant dire que le bilan global est maigre. Il existe des études dispersées[17], nullement négligeables, mais manifestement insuffisantes par rapport à l’ampleur et à l’intérêt du domaine. Il y a un embryon de théorisation, qui différencie la diplomatie navale de ses consoeurs aérienne ou terrestre, mais il faudrait le reprendre pour y intégrer toutes les modifications intervenues depuis la fin de la guerre froide, avec le passage de plus en plus marqué aux opérations de maintien de la paix sous toutes ses formes. Or le secteur naval est celui qui a suscité le moins d’intérêt parmi les analystes du maintien de la paix : on ne peut guère citer que les travaux de Michael Pugh[18]. Sur un plan quantitatif, nous manquons cruellement de données qui permettraient une étude comparative pour évaluer le poids respectif des uns et des autres. Il y a là un vaste chantier qui devrait susciter une attention plus soutenue, tant de la part des analystes, qui cherchent à comprendre les mutations de la force dans le système stratégique contemporain, que des praticiens, qui se privent stupidement d’un moyen de légitimation de leur existence et de leurs demandes.

On peut dire qu’aujourd’hui, la diplomatie navale est un concept encore émergent, dont les applications ont été étudiées, mais de manière encore insuffisante et fragmentaire. Le principal problème est désormais sa prise en compte dans les réflexions générales sur la stratégie navale.

On notera au passage que le bilan est encore plus négatif pour la diplomatie militaire terrestre ou la diplomatie aérienne. Ces deux concepts ne sont d’ailleurs presque jamais employés et on ne peut guère citer de tentative de théorisation digne de ce nom. Les utilisations politiques de l’instrument aérien, particulièrement abondantes durant les trois dernières décennies, ont rarement été étudiées en tant que telles, en dehors de quelques annotations ou études furtives dispersées ça et là[19]. La diplomatie aérienne attend encore son James Cable. Pourtant, l’utilisation de l’arme aérienne à des fins à la fois politiques et militaires a commencé dès l’entre-deux-guerres, dans les empires coloniaux. Elle avait fait l’objet d’une première tentative de théorisa­tion, restée sans lendemain, avec l’air control des auteurs britanniques, transposition évidente du sea control des théoriciens navals[20]. Les auteurs aériens se sont plutôt orientés dans une direction différente, celle de la théorisation d’un degré d’emploi de la force armée inter­médiaire entre la dissuasion et l’action qu’ils ont appelé coercition. Ce genre d’étude a commencé dans les années 1970 aux États-Unis, il est dominé aujourd’hui par l’ouvrage du politiste américain Robert Pape, Bombing to Win[21].

Il faudrait se livrer à une étude comparative des diverses composantes de la diplomatie militaire : terrestre, navale et aérienne. Souvent présentées comme concurrentes, pour des motifs corporatistes, celles-ci sont, en réalité, complémentaires. La stratégie contemporaine est trop complexe pour qu’elle puisse être intégralement assurée par une seule armée, aussi perfectionnée et efficace soit-elle. Les qualités principales sont nettement différentes : la force aérienne assure la rapidité de la réaction, sous réserve des contraintes politiques souvent pesantes, alors que la force navale assure la durée, plus difficile à obtenir avec des forces aériennes en l’absence de prépositionnement ou de facilités. La force terrestre assure l’engagement massif à terre, qui est souvent le seul moyen d’assurer le contrôle des territoires et des populations, notamment dans les conflits asymétriques qui sont le lot le plus fréquent de ce xxie siècle commençant. La deuxième guerre du Liban, à l’été 2006, en a apporté une nouvelle et bien inutile confirmation.

Cette réflexion devrait être replacée dans une perspective histo­rique pour confronter des expériences très diverses, préalable indis­pensable à l’élaboration de typologies compréhensives, comme disait Max Weber, et fonctionnelles, la comparaison entre les différentes armées étant le seul moyen de mieux comprendre cette utilisation poli­tique des forces armées dans leur ensemble. Il s’agit là d’une recherche immense, probablement encore prématurée, tant les matériaux sont dispersés : la littérature est massivement anglo-saxonne, encore que l’on puisse trouver des échantillons intéressants dans d’autres langues qui ne restent inconnus que par suite de l’obstacle languistique.

Le présent essai a un double but :

  • progresser dans le sens d’une théorie globale de l’utilisation politique de la force armée, par un effort de réflexion sur des concepts encore en gestation ;
  • faire ressortir l’importance décisive, et pourtant méconnue, de la diplomatie militaire dans le statut international d’un pays et dans le statut de ses forces armées. Toutes ces utilisations politiques sont au cœur des missions des forces armées contemporaines et contribuent grandement à leur légitimité. L’effort de recherche empirique est évidemment centré sur la France, assorti de points de comparaison.

Une inconnue française ?

Ouvrons ici une parenthèse pour essayer de fournir des éléments de réponse à une question décisive : si la diplomatie navale française est si abondante et importante, pourquoi est-elle si mal connue ?[22] Faut-il y voir, comme le pensent un certain nombre de marins, un signe de cette mentalité bleu horizon ou kaki qui ferait des Français d’incurables terriens, les yeux rivés sur la ligne des Vosges et la frontière de l’Est ? Il faudrait en finir avec ce lieu commun, qui relève largement du mythe. La France a un passé naval considérable et celui-ci n’est ni le résultat d’accidents successifs, ni le fait d’une petite élite à l’esprit maritime qui aurait constamment dû batailler contre l’esprit continental des Français. Chaque fois que la France a dû mettre de l’argent dans sa marine, elle l’a mis, et même en quantité considérable : de 1880 à 1914, elle a dépensé autant d’argent pour sa marine que l’Allemagne. Si, en 1914, elle avait une marine inférieure à celle de son ennemi, il y avait des causes autres que financières et que l’incurable étroitesse d’esprit des députés du Centre ou de l’Est[23]. En fait, la discontinuité de l’histoire maritime française ne fait que refléter le caractère heurté de l’histoire de la France elle-même.

Aujourd’hui encore, les Français sont capables de comprendre les enjeux maritimes, si ceux-ci leur sont clairement expliqués. Cela relève bien sûr, en premier lieu, de la responsabilité du pouvoir politique. Mais la marine a, elle aussi, un rôle à jouer. C’est à elle de fournir des renseignements sur ce qu’elle fait. Le contraste est étonnant entre la marine française, qui a pour tradition de donner le moins de renseignements possible sur ses activités opérationnelles, héritage d’une culture du secret devenue obsolète, et la marine américaine qui, dès qu’elle fait la moindre opération, s’empresse de la faire connaître, avec une autosatisfaction qui confine parfois au ridicule[24]. Nous n’avons pas pour la marine française, loin de là, l’équivalent du livre d’Eric Grove, remarquable histoire de la politique maritime britannique depuis 1945[25], ni même les parfaites petites synthèses réalisées sur la marine italienne[26]. Ce n’est pas parce qu’il n’y a pas de chercheur qui ne voudrait pas s’attaquer au problème, c’est parce que l’information est très difficile à réunir.

Mais le problème n’est ni spécifiquement français, ni spécifique­ment maritime. Malgré les études de Luttwak, de George, de Blechman et Kaplan, de Dismukes et McConnell, la doctrine américaine ne s’inté­resse que médiocrement à la diplomatie militaire. Certains y verront une manifestation de la culture stratégique américaine tournée vers le règlement militaire du conflit plus que vers les aspects politiques ; d’autres une focalisation de cette même pensée stratégique sur les aspects techniques au détriment de la complexité politique, sur la guerre rêvée au détriment des conflits réels, asymétriques (jusqu’au dur réveil que constitue l’Irak). Les deux propositions sont vraies. Mais le même désintérêt s’observe dans d’autres pays. Pour nous en tenir à la France, comment ne pas noter que la reconnaissance officielle des opérations extérieures n’est intervenue que très tardivement, avec la loi de programmation militaire 1984-1988 ?[27] Une explication, probable­ment déterminante, tient à la réticence de l’institution militaire à mettre en avant des opérations de police internationale ou de sauvetage de ressortissants qui l’éloignent de ce qu’elle estime être le cœur de sa mission, la préparation aux opérations de haute intensité, à la guerre réglée[28] ; dans le cas de la marine, la protection des communications maritimes et la projection de puissance “lourde”. Selon James Cable, “les amiraux étaient plus préoccupés par la menace la plus grave que par la menace la plus probable”[29]. Sous-jacente à cette réticence, transparaît la crainte que le pouvoir politique n’en tire la conclusion que des moyens rustiques suffisent. Même si la tentation peut s’em­parer de quelques candidats pressés (en vertu de l’équation simpliste, encore entendue dans une campagne électorale récente : un porte-avions = tant d’écoles), une telle objection est infondée.

À l’heure où toute stratégie doit être justifiée, où beaucoup s’interrogent sur l’utilité de moyens hauturiers, surtout lorsqu’ils sont aussi coûteux qu’un porte-avions, la connaissance du bilan réel de la diplomatie navale française s’inscrit dans une stratégie déclaratoire qui est dorénavant une composante à part entière de la stratégie contem­poraine[30]. La doctrine ne peut plus borner son horizon à une hypothé­tique guerre future, elle doit désormais intégrer les opérations de toute nature qui constituent le lot quotidien des forces militaires, sauvegarde maritime et diplomatie navale dans le cas de la marine. Mais il est bien entendu que celles-ci ne représentent qu’une partie du spectre, très étendu, des missions de la stratégie navale contemporaine[31]. La prise en compte de toutes ces dimensions est le défi majeur auquel est con­frontée la théorie stratégique navale en ce début du troisième millé­naire, avec des conséquences tout à fait concrètes dans la définition d’une stratégie et le choix d’un modèle de marine.

 


[1]        Cité dans C.I. Hamilton, Anglo-French Naval Rivalry 1840-1870, Oxford, Claren­don Press, 1993, pp. 287-288.

[2]     Ken Booth, Navies and Foreign Policy, New York, Meier & Holmes, 1979, p. 10.

[3]     Sir James Cable, Gunboat Diplomacy, Londres, Chatto and Windus, 1971 ; traduc­tion espagnole (en Argentine) 1977.

[4]     Edward N. Luttwak, The Political Uses of Sea Power, Baltimore – Londres, The Johns Hopkins University Press, 1974, p. 3.

[5]     Stansfield Turner, “Missions of the US Navy”, Naval War College Review, janvier-février 1974.

[6]     Ken Booth, Navies and Foreign Policy, Londres, Croom Helm, 1977 ; traductions espagnole 1980, portugaise 1979-1982, dans la Revista maritima brasileira.

[7]     Law, Force and Diplomacy at Sea, Londres, George Allen and Unwin, 1985; traduction portugaise 1989.

[8]     Gunboat Diplomacy 1919-1979, Londres, MacMillan, 1979, réimpr. 1985, 1986 ; 3e éd. Gunboat Diplomacy, 1919-1991, Londres, MacMillan, 1994.

[9]     Diplomacy at Sea (recueil d’articles), Londres, MacMillan, 1985 ; Navies in Violent Peace, Londres, MacMillan, 1989 ; The Political Influence of Naval Force in History, Londres, MacMillan, 1998.

[10]    Bien entendu, on peut lui trouver des précurseurs, qui avaient entrevu la question. Le plus important est Laurence Martin, The Sea in Modern Strategy, 1967. Mais Cable est bien le premier à l’avoir systématisée.

[11]    Geoffrey Till, Sea Power. A Guide for the Twenty-First Century, Londres-Portland, Frank Cass, 2004, p. 273.

[12]    Paulo Lafayette Pinto, O Emprego do poder naval en tempo de paz, Rio de Janeiro, Serviço de documentaçao da marinha, 1989 ; 2e éd. 1995.

[13]    Il est significatif qu’aucun livre de James Cable n’ait été traduit en français (ce n’est pas faute d’avoir essayé). Seuls trois articles ont pu être traduits : “L’avenir de la diplomatie navale”, Stratégique, 48, 1990-4 ; “Une stratégie maritime sur mesure” et “Hors zone mais sous contrôle”, tous deux dans Hervé Coutau-Bégarie (dir.), La Lutte pour l’empire de la mer, Paris, ISC-Économica, 1995.

[14]    Bradford Dismukes and James McConnell (eds), Soviet Naval Diplomacy, New York, Pergamon, 1979.

[15]    Barry M. Blechman and Stephen S. Kaplan (eds), Force Without War. U.S. Armed Forces as a Political Instrument, Washington, The Brookings Institution, 1978 ; mise à jour dans Philip D. Zelikow, “Force Without War 1975-1982”, The Journal of Strategic Studies, 7-1, mars 1984.

[16]    Adam B. Siegel, The Use of Naval Forces in the Post-War Era : U.S. Navy and U.S. Marine Corps Crisis Response Activity 1946-1990, Center for Naval Analyses, CRM 90-246, février 1991.

[17]    Je n’ai pu consulter Charles D. Allen, The Uses of Navies in Peacetime, Washington, American Enterprise Institute, 1980.

[18]    Michael Pugh (ed.) Maritime Security and Peacekeeping, Manchester, Manchester University Press, 1994.

[19]    À signaler particulièrement : David R. Mets, Land-Based Air Power in Third World Crises, Maxwell AFB, Air University, 1986.

[20]    Cf. Basil Liddell Hart, La Guerre moderne, Paris, Éditions de la Nouvelle Revue Critique, 1934, qui consacre un chapitre à l’air control.

[21]    Robert A. Pape, Bombing to Win. Air Power and Coercion in War, Ithaca, Cornell University Press, 1996, en cours de traduction en français.

[22]    Le travail est en cours : le Service historique de la Défense, section Marine, a entrepris un historique des opérations extérieures de la marine, à partir de la base de données élaborée par le Collège Interarmées de Défense.

[23]    On doit maintenant renvoyer à la thèse majeure de Martin Motte, Une éducation géostratégique. La pensée navale française de la Jeune École à 1914, Paris, CFHM-ISC-Économica, 2004.

[24]    L’évacuation de l’ambassade américaine à Mogadiscio, en 1991, avait donné lieu à un article de 30 pages dans les US Naval Institute Proceedings : on avait l’impression d’une affaire conçue au plus haut niveau, qui avait nécessité des trésors d’intelligence et de courage. Il n’y avait pourtant pas de quoi crier à l’exploit.

[25]    Eric Grove, Vanguard to Trident. British Naval Policy since World War II, Londres, The Bodley Head, 1987.

[26]    Michele Cosentino, Dalla lege navale al terzo millenio. La Marina Militare dal 1975 al 2000, Rome, Rivista marittima (supplément), octobre 2000.

[27]    Jérôme de Lespinois, L’Armée de terre française. De la défense du sanctuaire à la projection, tome II 1981-1996, Paris, L’Harmattan, 2001, p. 432.

[28]    Cet argument est rarement exprimé aussi directement mais il affleure souvent, en France comme ailleurs. C’est une justification de ce type qu’avance Condoleeza Rice, alors conseiller à la sécurité nationale, pour expliquer la réticence des États-Unis à s’engager dans des opérations de maintien de la paix : “Les États-Unis sont la seule puissance capable de conduire une démonstration dans le Golfe, de mettre sur pied l’ensemble de forces nécessaire à la protection de l’Arabie saoudite et de désamorcer une crise dans le détroit de Taïwan. Un maintien de la paix intensif (extended peace­keeping) nous détourne de notre disponibilité pour ces missions globales”. Cité dans Katsumi Iskizuka, “Japan’s Policy towards UN Peacekeeping Operations”, Internatio­nal Peacekeeping, 12-1, printemps 2005, pp. 66-67.

[29]    James Cable, “Gunboat Diplomacy and the Conventional Wisdom”, Naval Review, juillet 1982, p. 174.

[30]    La stratégie contemporaine s’organise en triptyque : stratégie des moyens – straté­gie opérationnelle –, stratégie déclaratoire. Cf. Hervé Coutau-Bégarie, Traité de straté­gie, Paris, ISC-Économica, 6e éd., 2008, pp. 509 et 529.

[31]    Cf. Hervé Coutau-Bégarie, L’Océan globalisé, Paris, ISC-Économica, 2007.

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Les femmes et la guerre. De l’antiquité à 1918

Marion Trévisi et Philippe Nivet (Dir.)

 

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Actes du colloque d’Amiens
(15 – 16 novembre 2007)
Publié avec le concours du
Centre d’histoire des Sociétés, des Sciences
et des Conflits de l’Université de Picardie

Si les femmes ne semblent pas à première vue les plus concernées par les guerres, sauf en tant que victimes, l’historiographie a montré, depuis une dizaine d’années, qu’en réalité les femmes n’étaient pas absentes des armées, ni des pays ou villes en guerre. Si leur participation aux faits de guerre est moins évidente que celle des hommes, cela ne signifie pas qu’elles soient totalement écartées des conflits. C’est pour combler une lacune dans l’historiographie française des guerres que le Centre d’histoire des sociétés, des sciences et des conflits de l’Université de Picardie a organisé un colloque à Amiens en novembre 2007 sur le rôle et l’implication des femmes dans les guerres depuis l’Antiquité jusqu’à 1918. Grâce à une vingtaine de contributions s’attachant aussi bien aux représentations qu’aux réalités des femmes dans les guerres, trois axes d’analyse sont apparus : le premier est celui de la participation active des femmes aux conflits comme combattantes (réelles ou fantas­mées) ; le deuxième s’attache à cerner les femmes aux « marges » des conflits (espionnes, intermédiaires ou suiveuses d’armées), et enfin le dernier décrit les femmes subissant les conséquences des guerres.

Table des matières

Les auteurs

Introduction
Marion Trévisi et Philippe Nivet

Artémise d’Halicarnasse ou la valeur d’une femme dans la bataille
de Salamine
Geneviève Hoffmann

Reines et princesses au combat dans les Royaumes de Macédoine,
d’Épire et d’Illyrie, ive-iiie siècles avant notre ère
Nadine Bernard

Le rêve des amazones La renaissance de la figure de l’amazone
au xixe siècle chez Johann Jakob Bachofen et Leopold von Sacher-Masoch
Julie Mazaleigue

Une femme en guerre : l’iconographie de Judith au château d’Ancy-le-Franc
Marie Houllemare

La femme comme butin de guerre à la fin de l’Antiquité et au début du Moyen Âge
Sylvie Joye

Jeanne d’Arc et la guerre, dans le procès de condamnation
Xavier Hélary

La femme espionne, originalité d’une figure de la guerre et du Renseignement au Moyen Âge. Étude du cas italien (xiie-xive siècles)
Aude Cirier

Négocier la paix : Mahaut, comtesse d’Artois face à la révolte de la noblesse artésienne (1315-1319)
Christelle Balouzat-Loubet

Les femmes et la croisade contre le catharisme : actes de résistance ?
Gwendoline Hancke

Les « armes de mon sexe ». Solidarités nobiliaires et engagement féminin au temps des guerres de Religion
Nicolas Le Roux

Viols et guerres au xvie siècle, un état des lieux
Stéphanie Gaudillat Cautela

Les suiveuses des armées françaises de l’époque moderne jusqu’au début du xixe siècle
Marion Trévisi

Les femmes et la guerre pendant la Révolution française, entre faits et représentations
Dominique Godineau et Amandine Hamon

Les hospitalières face à la guerre, entre découragement et héroïsme (xviie-xixe siècle)
Marie-Claude Dinet-Lecomte

Les femmes dans la France occupée (1914-1918)
Philippe Nivet

Marie Masquelier, une jeune femme à Lille dans la Grande Guerre
David Bellamy

Les religieuses dans la Grande Guerre
Nadine-Josette Chaline

L’espionnage féminin ou un nouvel héroïsme au combat en 1914-1918
Olivier Forcade

Mères et filles dans la Grande Guerre : les métamorphoses de la figure maternelle dans les expériences enfantines du conflit
Manon Pignot

« Faire avec » la distance : la femme et son couple pendant la première guerre mondiale
Clémentine Vidal-Naquet

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Introduction

Marion Trévisi et Philippe Nivet

Cet ouvrage réunit l’ensemble des communications du colloque organisé, en novembre 2007, à Amiens par le centre d’histoire des sociétés, des sciences et des conflits de l’Université de Picardie, sur le thème des femmes et la guerre de l’Antiquité à 1918. Notre objectif fut de réunir un grand nombre de chercheurs, historiens majoritairement, pour faire le point sur cette vaste et passionnante question du rapport des femmes aux conflits armés, civils ou militaires. Question le plus souvent délaissée ou oubliée, notamment par l’historiographie française qui s’y est rarement intéressée et n’a pas produit de synthèse dans une chronologie large, de l’Antiquité au xxe siècle[1]. Certes, depuis la fin des années 1980 et surtout dans les années 1990, l’histoire contemporaine s’est intéressée à ce sujet, du fait de la féminisation progressive des armées et de l’impact des deux grandes guerres mondiales sur la place et le rôle des femmes dans les sociétés occidentales[2]. De même, l’historiographie de la Révolution française a dévoilé depuis quelques années le rôle des femmes dans les combats guerriers et politiques de cette période de trouble[3]. Sinon, les études ne concernent que quelques exemples de grandes guerrières célèbres, dont les faits de guerre sont relatés comme des anecdotes de l’histoire et surtout des exceptions[4].

S’il n’y a que peu de travaux historiques sur ce sujet, c’est parce que les historiens sont influencés par les représentations sexuées traditionnelles des hommes au front et des femmes à l’arrière, véhicu­lées depuis l’Antiquité dans nos sociétés occidentales[5]. Ces représenta­tions culturelles s’appuient sur le cliché de la nature non violente (et faible) des femmes incapables de combattre, de donner la mort puisque leur rôle « naturel » est de donner la vie, image issue des traités de médecine de l’Antiquité et renforcée par des siècles de christianisme. Cliché que Yannick Ripa a retrouvé, dans le contexte de la guerre d’Espagne, dans le discours des phalangistes, apôtres de la violence qui firent longtemps de la douceur des femmes dite constitutive un argu­ment rédhibitoire pour refuser la création d’une section féminine, incapable d’intégrer la violence dans sa dynamique. Pour ces derniers qui réactivent, en la fortifiant, l’identité féminine imposée par l’Espa­gne catholique, les femmes en armes symbolisent la transgression ultime des frontières de sexes ; le soutien féminin à leur cause doit reposer sur la douceur, le renoncement et l’abnégation féminines et ils voient dans la participation de femmes aux combats républicains le basculement des rouges du côté de l’animalité : les femmes sont jugées plus cruelles que les hommes et leur violence analysée comme la traduction d’une sexualité débridée, stimulée par le marxisme[6].

L’indifférence des historiens sur ce sujet serait donc fondée sur ce constat (erroné) que les femmes ne font pas partie du monde viril de la guerre, qu’elles n’ont rien à y faire, sauf à en souffrir[7]. De plus, reconnaître que les femmes puissent être des combattantes et des guerrières (intégrées ou non aux armées), c’est remettre en cause nos standards du masculin et du féminin, nos idéaux de non violence attachés à la « nature » féminine[8]. Si les femmes sont associées au monde de la guerre, c’est traditionnellement pour encourager les soldats dans leur tâche de défense de leur famille, comme un idéal de société à défendre, comme justification du sacrifice des hommes ou comme victimes. Un grand nombre d’études s’arrête à cette vision réductrice du lien entre les femmes et le monde de la guerre.

Or, il nous est apparu, comme Arlette Farge l’exprime à propos de la série de gravures de Watteau sur les « Fatigues de la guerre », que la femme est une « évidence » dans le contexte des guerres du xviiie siècle représentées par le peintre, mais aussi vraisemblablement dans toutes les guerres précédentes et suivantes[9]. C’est une évidence car les femmes n’échappent pas aux guerres ; elles les vivent comme les hommes et ne font pas que les subir passivement. Elles réagissent forcément à ce contexte de violence, volontairement ou non. Si la guerre est une activité principalement masculine, elle touche tout le monde et les femmes sont donc présentes dans la guerre, dans l’acte guerrier même et dans les armées, comme à l’arrière. D’ailleurs, pour­quoi en seraient-elles exclues quand tout un contexte les y conduit ? Cette absence dans les textes ou les représentations s’explique princi­palement par le discours sexué des auteurs relatant les guerres ; discours masculin qui oublie souvent d’évoquer ces femmes sauf à travers des fantasmes (les amazones) ou des clichés (l’infirmière dévouée ou la résistante)[10].

Vaste sujet donc que celui des femmes et de la guerre qui touche à l’histoire militaire, du genre aussi bien qu’à celle des représentations et des mentalités. De plus, la guerre prend des formes variées (guerres d’armées ou civiles, guérillas, guerres politiques) ce qui induit des rapports différents des femmes à ces types de « guerre »[11]. Les femmes peuvent plus facilement devenir combattantes dans un contexte de guerre civile que dans celui d’une guerre de militaires entre armées professionnelles. Ainsi, ce livre a pour ambition de combler en partie ces vides et ces silences sur le rôle des femmes au sein des guerres de l’Antiquité au début du xxe siècle en s’attachant aussi bien aux représentations qu’aux réalités, aux clichés et à leur survivance qu’aux faits historiques reconnus. Comment les femmes participent-elles aux guerres, volontairement ou non ? Quelles images leur sont associées dans un contexte de violence et quel statut réel ont-elles ? Quelle évolution historique peut-on mesurer dans ce statut ? La seconde guerre mondiale et les guerres de la fin du xxe siècle et du début du xxie ont été exclues de l’étude, car elles constitueraient à elles seules un sujet de colloque. En effet, comme le souligne Emmanuel Reynaud, si « le trait le plus constant de la différenciation sexuelle des activités dans la société humaine a sans doute été, jusqu’à ces derniers temps, de carac­tériser l’activité guerrière comme étant le propre de l’homme et la procréation et la prise en charge des jeunes enfants comme celui de la femme, cette vision tranchée de la spécificité sexuelle a été remise en cause dans les démocraties par la conjonction des bouleversements qu’ont respectivement connus, depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, le maniement de la violence armée, les pratiques vis-à-vis de la procréation et la perception des différences sexuelles. Que ce soit au plan du rôle et de la fonction du militaire, de la différence des sexes face à la guerre ou de la parentalité, les changements intervenus au cours des dernières décennies ont été tels que la connotation sexuelle des activités guerrières et procréative, auparavant si bien établie, est devenue plus floue »[12].

L’ensemble des communications de ce colloque donne des éléments de réponse à ces questions générales, en s’articulant autour de trois grands axes : le premier est celui de la participation active des femmes aux guerres comme combattantes réelles ou fantasmées, parti­cipation le plus souvent considérée comme une transgression des rôles sexuels et sociaux ; le deuxième est celui des femmes participant aux « marges » des conflits, comme espionne ou intermédiaire mais surtout comme suiveuse (soignante, nourricière), et enfin, le troisième est celui des femmes subissant les conséquences des guerres, comme victime des combats ou des situations découlant des combats.

Les communications réunies au sein du premier axe, celui d’une participation active des femmes aux combats ou au contexte de guerre, s’attachent à la figure de la guerrière, de la combattante. Figure com­plexe car souvent réduite à une image, à une posture comme Jeanne d’Arc qui ne cesse de se revendiquer comme une femme en « armes » ayant combattu pour son roi alors que ses juges passent sous silence ses faits de guerre et ne la traitent qu’en sorcière possédée par le diable (Xavier Hélary). De même, les 80 femmes engagées dans les armées révolutionnaires, évoquées par Dominique Godineau, ont vécu les mêmes combats que les hommes, ont été blessées comme eux (et même décorées pour une minorité d’entre elles pour leur courage), et pourtant elles n’apparaissent pas dans l’iconographie de l’époque comme des soldats, mais plutôt comme des militantes de clubs. Jamais représentées en train de combattre ou dans l’attaque, sauf quand elles sont carica­turées en amazones par les contre-révolutionnaires, elles ont échoué dans la reconnaissance de leur rôle de « braves » car les révolution­naires les ont cantonnées à leur rôle traditionnel, refusant la remise en cause de la répartition sexuée des rôles entre hommes et femmes qui aurait pu découler de cette guerre révolutionnaire. Depuis l’Antiquité, les hommes ont donc du mal à reconnaître aux femmes une capacité à combattre, à être violentes, même quand elles l’ont été. Ils s’accordent parfois à leur reconnaître un certain courage (une andréia) comme Kyanè, fille de Philippe II de Macédoine, demi-sœur d’Alexandre décrite comme une héroïne « virile » par Polyen (Nadine Bernard) ou comme Artémise d’Halicarnasse combattante aux côtés de Xerxès dans la bataille de Salamine et admirée par Hérodote pour son « audace virile » (Geneviève Hoffmann), mais parallèlement ils condamnent cette transgression morale que représente la femme guerrière, qui est alors souvent comparée à une barbare cruelle et hystérique, comme Olympias, mère d’Alexandre, condamnée par Diodore de Sicile pour sa cruauté, ou Teuta, reine régente d’Illyrie qui ose s’opposer à Rome dans une violence névrotique, hors norme, typique des femmes selon Polybe (Nadine Bernard). De l’Antiquité au Moyen Âge et jusqu’à l’époque moderne, seules des reines, des princesses ou des femmes de haut rang peuvent être reconnues, dans les discours masculins, comme combattantes « légitimes » en cas d’absence ou de deuils de leurs maris ; elles défendent alors logiquement l’honneur de leur lignée en remplaçant les hommes. Ces combattantes ne sont pas des « rebelles » qui bouleversent l’ordre établi ; elles reproduisent les modèles mascu­lins en perpétuant le principe dynastique (Nadine Bernard) ou en défendant leurs terres, leurs villes et châteaux comme Gérauda de Lavaur lors de la croisade cathare (Gwendoline Hancke). D’ailleurs, leurs faits d’armes sont vite évoqués, sans détail, parce qu’ils restent « anormaux », exceptionnels et donc peu significatifs dans l’esprit des narrateurs. On ne sait donc rien ou si peu, sur leur façon de combattre (avec quelles armes ?), sur leur stratégie de guerrière, sur leur capacité à commander des troupes pour les plus nobles d’entre elles…Ces fem­mes sont minoritaires et marginales, en nombre comme dans l’esprit de leurs contemporains ; elles sont donc traitées en tant que marginales car elles pénètrent dans les frontières du monde masculin. En outre, leur transgression n’est tolérée que parce qu’elles abandonnent le combat dès qu’elles le peuvent, quand les hommes sont à nouveau présents ou que la contrainte a disparu ; les révolutionnaires de 1792 ont la même attitude que les auteurs antiques (Hérodote à propos d’Artémise) : la femme combattante est louée quand elle cesse le combat et qu’elle retourne à des activités « pacifiées » de femme, laissant la violence aux hommes sans remettre l’ordre du monde en cause (Dominique Godi­neau, Geneviève Hoffmann).

Il faut attendre les conflits et les armées du xxe siècle pour que les femmes prennent une place de combattante reconnue en dépassant le stade de la posture ou de l’intervention ponctuelle et exceptionnelle dans un monde masculin. La violence devient alors « possible » pour les femmes dans les mentalités contemporaines. Ainsi, jusqu’au xxe siècle, la femme guerrière garde une image globalement négative, celle d’une amazone combattant les hommes et inversant les rôles sexuels. La figure de l’amazone antique connaît une immense postérité dans tout le monde occidental de l’Antiquité jusqu’à nos jours ; elle fonc­tionne comme un fantasme masculin de femme dominante asservissant les hommes à sa volonté. Au xixe siècle, deux auteurs allemands péren­nisent cette image de l’amazone, soit sous forme d’un fantasme histo­rique du matriarcat antique chez Bachofen dans le Mutterrecht, soit sous forme d’un fantasme esthétique et érotique de femme dominatrice dans tous les romans de Sacher-Masoch (Julie Mazaleigue). Ces fan­tasmes ont eu beaucoup d’échos chez les penseurs contemporains et même chez les premières féministes qui utilisent l’image de l’amazone pour justifier une guerre sociale des sexes. Cependant, chez ces deux auteurs, les amazones restent tributaires de l’imaginaire masculin et finissent toujours par être dominées par les hommes, soit dans la mort, soit dans l’amour. En contrepoint à l’image négative de l’amazone, existe dans la culture occidentale celle plus positive de Judith, héroïne biblique sauvant sa ville de Béthulie assiégée par les Assyriens en décapitant leur chef Holopherne et en redonnant courage aux juifs pour massacrer les étrangers les assiégeant. Si la violence de Judith est acceptable, c’est parce qu’elle ressemble à un sacrifice religieux et qu’elle est justifiée par le triomphe de la foi face aux barbares. L’icono­graphie de Judith au château Renaissance d’Ancy-le-Franc, présentée ici par Marie Houllemare, sert un autre triomphe de la foi, pas celui des juifs sur les Assyriens, mais celui des catholiques sur les protestants dans le contexte des guerres de religion de la fin du xvie siècle. En effet, la Judith peinte en chef de guerre en 1573-1574 dans ces neuf toiles du château est une allégorie du triomphe de la vraie foi catholi­que sur l’hérésie des protestants, assimilés ici aux Assyriens ; sa violence et celle des juifs massacrant les Assyriens justifient alors les massacres de la Saint-Barthélemy et l’extermination des hérétiques par des « guerriers de dieu ».

Combattre les armes à la main, légitimement ou non, n’est pas la seule forme de participation des femmes aux guerres civiles ou mili­taires ; certaines font partie des « à côtés » ou des marges des combats, en s’engageant dans des missions d’espionnage, en étant négociatrices ou médiatrices, et en suivant les armées.

Les femmes ont souvent servi d’espionnes ou de sources de renseignement, car du fait de leur « nature » faible et douce, les hommes s’en méfiaient moins. Même si, en théorie, elles ont été long­temps rejetées de tout service de renseignement, en pratique, on les retrouve dans les archives comme dans l’Italie des États-Républiques aux xiie, xiiie et xive siècles (Aude Cirier). Ainsi, la ville de San Gimignano envoie en 1267 une vingtaine de femmes chez ses ennemis impériaux à Sienne et à Pise pour récolter des informations, alors que Sienne paie quelques femmes pour s’introduire dans l’armée florentine et empoisonner les soldats avec une poudre. Si les sources sont difficiles à trouver au Moyen Âge et à l’époque moderne sur les prati­ques secrètes de l’espionnage, elles sont plus importantes à l’époque contemporaine grâce au développement des services secrets à la fin du xixe siècle et pendant la première guerre mondiale en Europe. Dans toute la littérature de l’entre deux guerres, les clichés se multiplient sur les espionnes, notamment après l’affaire Mata Hari, figure idéale de la traîtresse, mais c’est pendant la guerre 1914-1918, provoquant l’occu­pation allemande de la Belgique et d’une partie de la France du Nord, que de vrais réseaux de renseignement et d’espionnage se sont consti­tués sous l’initiative de femmes, comme Louise de Bettignies et Marie Léonie Van Houtte pour le Nord de la France et Edith Cavell en Belgique (Olivier Forcade). Non seulement elles ont fourni aux Anglais des informations sur la localisation de l’artillerie allemande, mais elles ont aussi sauvé des soldats anglais blessés en organisant leur éva­cuation. Arrêtées et condamnées à mort, elles sont reconnues comme des victimes et même des martyres, mais rarement comme des combat­tantes.

Sans prendre les armes ni devenir espionnes, les femmes peuvent aussi participer aux conflits par leur action de négociatrice, de média­trice ou de résistante, action non violente mais qui n’est pas sans risque pour leur sécurité. C’est le cas de Mahaut, comtesse d’Artois, présentée ici par Christelle Balouzat-Loubet, qui résiste à la révolte de la noblesse artésienne en 1315-1319 par son pouvoir de négociation auprès du roi et par la ruse. Accusée de mauvais gouvernement par ses nobles, cette veuve combative défend son honneur de seigneur diffamé tout en se présentant devant le roi arbitre comme « un bon prince », soucieux de paix et faisant face à une révolte injustifiée. Elle se fait passer pour victime tout en résistant avec pugnacité à tout accord pendant quatre ans ; elle va jusqu’à braver le roi et ne cède à son arbitrage que sous la contrainte. Elle utilise les pleurs, théâtralise la scène de signature de la paix pour avoir la compassion du public alors qu’elle a tout arrangé avec le roi auparavant. Avec un grand talent politique de simulation, elle montre qu’après quatre ans de conflit sans victoire, elle signe la paix sans perdre la face devant ses ennemis. Elle a utilisé sa féminité pour ruser au sein des négociations alors qu’en réalité elle tentait de manipuler le roi en jouant sur la raison et les sentiments. Pendant les guerres de religion en France au xvie siècle, des femmes de haut rang ont aussi utilisé leur « prétendue » faiblesse de femme et de victime pour peser sur la Cour et pour négocier la défense de leur mari emprisonné ; elles ont servi de médiatrice et de négociatrice pour leur clan, comme la duchesse de Guise, Catherine de Clèves, soutenant la cause de son mari Louis de Gonzague auprès de la reine mère Cathe­rine de Médicis (Nicolas Leroux). Au nom de la défense de leur lignage et de la foi catholique, certaines telles Marie de Batarnay, veuve Joyeuse, ou Catherine de Lorraine, duchesse de Montpensier, ont levé des fonds pour soutenir le parti de la Ligue dans sa résistance armée au roi Henri III. De médiatrices, les princesses de la maison de Lorraine passent dans la résistance après les assassinats du duc et du cardinal de Guise en 1588 ordonnés par le roi Henri III ; Catherine de Clèves, veuve du duc de Guise, en appelle à la vengeance du peuple, à la justice du Parlement de Paris et même au jugement du pape contre le roi de France. Avec la duchesse de Montpensier, elle fait imprimer des pam­phlets contre le roi assassin et cruel ; ces princesses réclamant ven­geance au nom de leur lignage meurtri, utilisent comme moyen de propagande et de résistance les mots et les lettres, « les armes de mon sexe » selon la Montpensier.

Encore sur les « marges » des conflits mais en contact plus direct avec eux que les espionnes ou les négociatrices, on trouve les femmes qui suivent les armées pour nourrir les soldats et laver leur linge ou pour les soigner dans leurs campements ou au sein d’hôpitaux plus ou moins improvisés. Les suiveuses ont depuis le Moyen Âge une mau­vaise réputation : souvent assimilées à des prostituées, alors qu’un grand nombre ne sont que les femmes légitimes ou les concubines de soldats, elles sont décriées par les autorités militaires qui les accusent de tous les maux (notamment les maladies sexuelles des soldats) et ne cessent de les chasser (Marion Trévisi). Elles rendent pourtant de grands services aux armées (et pas seulement des services « sexuels ») ; les cantinières-vivandières et les blanchisseuses assurent toute une logistique matérielle que l’armée a du mal à mettre en place avant la fin du xixe siècle, apportant ainsi un peu de confort et de réconfort aux petits soldats comme aux officiers. Comme les infirmières militaires n’existent pas vraiment avant le début du xxe siècle, ce sont les suiveuses, femmes de soldats ou cantinières qui s’improvisent infir­mières soignantes sur les champs de bataille, sans aucune reconnais­sance officielle de l’armée. Les frontières sont floues entre les diffé­rentes catégories de suiveuses (prostituées, cantinières, blanchisseuses, femmes de soldat), ce qui explique leur image globalement négative de « catin » de l’armée. Aux marges des combats – même si parfois elles doivent prendre les armes pour se défendre –, elles sont généralement traitées comme des marginales par l’administration, alors que les sol­dats reconnaissent leur utilité et même leur courage, dans de nombreux témoignages.

Nous retrouvons d’autres femmes de « courage », à la marge des combats, dans les hôpitaux civils et militaires ; ce sont les sœurs hospitalières qui soignent avec dévouement les soldats blessés (Marie-Claude Dinet). Lors des guerres de Trente Ans et de la Fronde, les filles de la Charité de Vincent de Paul se sont sacrifiées en Lorraine et à Calais pour soigner les soldats contagieux et blessés ; beaucoup en sont mortes. Dans des hôpitaux surchargés, elles gèrent la pénurie de linge, de denrées et de médicaments comme à Lille en 1745 après la bataille de Fontenoy ; elles subissent aussi le bombardement de leurs hôpitaux comme lors du siège de Lyon en 1793 où elles tentent d’évacuer les malades dans la panique générale. Leur sens du sacrifice, issu de leur formation spirituelle et médicale, et leur combativité face à l’adversité sont d’ailleurs mis en scène de façon héroïque dans des ex voto, où elles sont glorifiées dans leur action collective ou individuelle. Contrai­rement aux suiveuses, leur image est très positive, car elles sont recon­nues comme des auxiliaires de la nation combattante au cours du xixe siècle. Leur œuvre se poursuit au xxe siècle, notamment lors de la première guerre mondiale, où elles accueillent dans leurs établisse­ments les réfugiés de Belgique et des Flandres, comme les bénédictines du Saint-Sacrement de Rouen qui reçoivent une quarantaine d’enfants belges et organisent au mieux leur séjour en leur donnant des cours en plus de la nourriture et du logement (Nadine-Josette Chaline). Les religieuses hospitalières ont aussi aidé la Croix Rouge dans les soins aux soldats blessés et malades près du front ; on en a compté environ 10 000 actives et disponibles en France pendant le conflit 1914-1918, dont certaines ont été décorées de la légion d’honneur comme sœur Gabrielle Rosnet qui a résisté aux autorités allemandes qui voulaient détruire son hôpital à Clermont-en-Argonne.

Sans participer aux combats, ni même à leurs marges, les femmes, à l’arrière, ont toujours vécu les guerres, plus précisément les conséquences des guerres. En temps de guerre, le quotidien est boule­versé : le mari absent, les nouvelles responsabilités des femmes dans la gestion des biens, des terres et de la famille, les difficultés matérielles qui s’accroissent, la peur des soldats ou des bombes… Les femmes n’ont pas fait que subir passivement les conflits et leurs conséquences ; elles ont dû réagir face aux agressions des soldats ou simplement face aux bouleversements de leur vie.

La femme, victime de guerre, est un cliché datant de l’Antiquité et des premiers rapts et viols de femmes pendant les conflits ; un cliché repris ensuite comme une évidence tout au long de l’histoire et malheu­reusement fondé sur des faits réels. Les violences sexuelles contre les femmes sont tellement ordinaires en temps de guerre que les mémoria­listes n’en parlent même pas ou très peu tout au long de l’Antiquité, du Moyen Âge et même de l’époque moderne. Il faut attendre la période contemporaine pour que les témoignages se multiplient et pour que les historiens puissent les considérer comme un objet d’histoire. Sylvie Joye évoque ici les femmes butins de guerre à la fin de l’Antiquité et au début du Moyen Âge; elles étaient « raptées » par les vainqueurs et contraintes à un nouveau mariage « par capture ». Elles faisaient donc partie du butin du pillage des villes, comme un « trésor » à conquérir, surtout la femme du roi vaincu qui était la plus recherchée par le roi vainqueur pour marquer sa prise de pouvoir mais aussi pour profiter d’un nouveau réseau familial dans une volonté de fusion, notamment des barbares avec Rome à la fin de l’Antiquité. Ce fut le cas de Galla Placidia, fille de l’empereur Théodose Ier emmenée lors du sac de Rome en 410 et épousée ensuite par le roi Goth Athaulf pour parvenir au pouvoir impérial. De même, Radegonde, princesse thuringienne capturée par Clotaire, devint sa femme après la conquête de la Thuringe en 531 par les Francs. De victime de rapt et probablement de viol, elle passe ensuite au statut de reine franque. Ces mariages par capture, même s’ils sont issus d’une conquête violente, permettent aux femmes de survivre à la prise de pouvoir et même d’acquérir parfois un statut supérieur à celui qu’elles avaient lorsqu’elles étaient libres. Il ne faut cependant pas qu’elles proposent d’elles-mêmes le mariage, la soumis­sion comme une stratégie de survie ; elles doivent rester passives pour que le conquérant puisse montrer sa nouvelle puissance. La mésaven­ture de Romilda, veuve du duc de Frioul dans l’Italie du vie siècle, qui s’est livrée au roi barbare pour sauver ses filles du viol et sa ville d’un pillage trop dur, en est un bon exemple ; considérée comme une « putain » parce qu’elle se donne comme butin, elle est violée par douze hommes puis meurt empalée.

Si les mariages par capture ne se pratiquent plus à l’époque moderne, les viols de guerre continuent et restent toujours considérés comme un « mal nécessaire » ou une fatalité par les officiers et les autorités militaires. En effet, pour éviter les désertions de soldats, les chefs les laissaient piller les provinces conquises en argent, nourriture, alcool et femmes. C’était une forme de « solde » que les soldats s’octroyaient avec l’assentiment de leurs supérieurs. Stéphanie Gaudil­lat Cautela nous rappelle cependant qu’en France au xvie siècle, le viol est considéré par les droits civil et militaire comme un crime « mons­trueux », passible de la peine de mort parce qu’il attaque l’honneur des familles et le mariage. Ce crime monstrueux n’est pourtant que peu poursuivi tellement il est banal, surtout en temps de guerre. On en trouve peu de traces dans les archives judiciaires et un peu plus dans les mémoires, chansons, canards ou chroniques qui relatent tous la brutalité et la cruauté des soldats comme un lieu commun, qu’ils soient en pays ennemi conquis ou dans leur propre pays en temps de paix. Les soldats violeurs sont peu poursuivis car ils sont protégés par l’armée et par le roi, qui leur donne souvent des lettres de pardon pour éviter qu’ils ne désertent. Ils ne sont cependant pas pardonnés par la justice royale quand la fille était vierge ou de haut rang et quand elle en est morte ; sinon, le plus souvent, ils ne paient qu’une légère amende en dédommagement de l’honneur perdu de la fille. Toutefois, le viol de guerre n’était pas au xvie siècle une stratégie militaire pour atteindre l’ennemi dans son orgueil individuel et national, comme il a pu l’être lors de la première guerre mondiale (les viols faisant partie des atro­cités commises par les armées allemandes en Belgique et en France) et plus récemment lors du conflit en ex-Yougoslavie[13], au Rwanda ou au Congo. Il a simplement pu parfois être pensé comme une punition pour des villes résistantes, comme à Nuits en 1576 où Condé laisse ses hommes se défouler en récompense de leur victoire difficilement acquise. En outre, lors des guerres de religion, le viol a un sens religieux : les catholiques ont violé et torturé sexuellement des femmes protestantes pour dévoiler leur lubricité, leur paillardise. Hérétiques, elles en devenaient les « putains » de Satan et devaient donc être traitées comme telles. Les viols ne sont pas ici considérés comme des crimes de guerre, mais des crimes sexuels pour des péchés sexuels.

Les violences sexuelles ne sont pas les seules violences que les femmes supportent en temps de guerre ; elles doivent parfois subir d’autres humiliations, comme celle de l’occupation de leur pays, ville, voire maison par les conquérants étrangers. C’est le cas du Nord et d’une partie de l’Est de la France lors de la guerre 1914-1918, évoqué ici par Philippe Nivet et David Bellamy. Philippe Nivet rappelle que, dans les dix départements français occupés par les Allemands, la popu­lation était majoritairement féminine et que ce sont donc les femmes qui ont souffert en premier de cette occupation. Grâce à leurs témoi­gnages et aux interrogatoires des rapatriés, nous mesurons mieux l’impact de la guerre et de l’occupation sur la vie de ces femmes : pénuries alimentaires engendrant une mauvaise santé générale, travail forcé avec déportations en Allemagne pour les travaux agricoles (com­me les 20 000 femmes de Roubaix, Tourcoing et Lille déportées en 1916), perquisitions et réquisitions… Le Journal de Marie Masquelier, jeune fille de bonne famille cultivée et curieuse, habitant près de Lille en zone occupée, présenté par David Bellamy, nous donne un excellent aperçu de toutes les souffrances féminines pendant la grande guerre. Marie voit la guerre de près, les tranchées, les blessés, les combats ; elle souffre avec toutes les autres femmes des bombardements, de leur bruit et de la peur panique face au canon. Elle évoque les conditions de vie très dures et la terreur instaurée par l’occupant allemand : la faim, le froid sont des conséquences des pillages et des réquisitions allemands. Ce qui motive sa haine des Allemands et son patriotisme ardent, c’est aussi l’humiliation de devoir les loger chez elle pendant plus de six mois ; elle les décrit alors comme des barbares sanguinaires enlevant les jeunes filles françaises, sentant mauvais, se comportant grossiè­rement comme des « goulafres » ou des « porcs », et n’ayant pas la même religion qu’elle. Elle se réfugie alors dans des prières patrioti­ques pour la destruction totale de l’Allemagne, dans l’exaltation du drapeau français, des actes de résistance et dans la condamnation des faits de collaboration. Sa culture de guerre est identique à celle des hommes, avec l’expérience unique de l’occupation que ceux de l’arriè­re ne peuvent pas comprendre selon elle. La résistance à l’occupation passe pour Marie Masquelier dans l’écriture de ce journal, qu’elle cache tout au long de la guerre des fouilles des Allemands. D’autres femmes résistent en portant les couleurs du drapeau français, en chan­tant La Marseillaise lors des travaux forcés, en refusant ces derniers, en cachant des soldats alliés et en les faisant passer en Hollande avec de faux papiers, ou encore en montant de vrais réseaux de renseignement et d’information pour les Anglais (Philippe Nivet). Ces actes de résis­tance, qui les conduisent pour certaines à la mort comme Louise de Bettignies ou Edith Cavell et pour d’autres en prison, prouvent que les femmes ne font pas que subir les guerres et l’occupation de leur pays et qu’elles dépassent l’image cliché de victime de guerre. Et même si la reconnaissance de ces faits de résistance fut très limitée après guerre, à cause de l’omniprésence de la figure de l’ancien combattant, cela fut une première étape avant la deuxième période d’occupation allemande entre 1940 et 1945 et la participation importante des femmes aux réseaux de résistance. De même, Philippe Nivet rappelle que l’occu­pation allemande en 1914-1918 a créé (avant celle de 1940-1945) des situations de collaboration des femmes avec les occupants et des rapprochements affectifs et sexuels. Des mariages, des enfants sont nés de ces rapprochements entre « ennemis », ce qui est une autre forme d’adaptation des femmes à la situation de guerre.

En dehors du cas particulier des conditions de vie des femmes en zone occupée, la Grande Guerre, première guerre totale du xxe siècle, a modifié la vie de toutes les Françaises, mariées ou non, pendant quatre longues années où elles ont dû apprendre de nouveaux rôles auparavant réservés aux hommes, comme celui de gestionnaire des biens, de « chef » de famille ou de travailleuse salariée. Clémentine Vidal-Naquet évoque les stratégies des femmes mariées pour réduire la distance entre elles et leurs maris au front, pour apprivoiser l’absence et gérer à distance le couple. Des femmes s’adaptent à leur nouvelle situation de solitude, remplacent les hommes dans la gestion des fermes, des boutiques ou même des entreprises, dans le travail des champs, tout en cherchant à conserver leur rôle ancestral de gardienne du foyer, de pilier de la famille et de la maison. Elles écrivent à leurs maris pour demander des conseils, des vérifications de comptes sans chercher à les évincer dans leur rôle de chef ; elles donnent des nouvelles de toute la famille, leur rappelle les anniversaires, les fêtes comme en temps de paix. Leurs lettres sont aussi un moyen pour garder une intimité de couple malgré la distance, pour faire survivre un lien conjugal mis à mal par l’absence. Malgré la censure, elles osent parfois parler de leur amour, de leur désir sexuel frustré, de leur manque et de l’angoisse de la mort de l’être aimé. Certaines, sans l’avouer à leur conjoint, cherchent à obtenir leur retour ou leur affectation à l’arrière en écrivant des lettres aux autorités militaires où elles se plaignent de l’absence devenue insupportable de leur mari ; sinon, elles essaient d’obtenir le droit d’aller les voir au front pour quelques jours, au nom de leur chagrin d’épouse délaissée. Elles tentent d’apitoyer les institu­tions, même si le plus souvent leur gestion de la souffrance et de la distance reste silencieuse et intime.

Si la guerre bouleverse les rapports de couple, elle modifie également les rapports familiaux et la place de la mère dans la famille. Manon Pignot s’intéresse ici aux nouveaux rôles maternels dus à la guerre 1914-1918, à la mutation de la figure maternelle grâce à un transfert de l’autorité du père à la mère. C’est à travers l’expérience enfantine du conflit qu’on peut mesurer ces changements. Tout d’abord, la mère est le premier médium du choc de la guerre pour les enfants : les larmes de la mère face au départ de l’homme, le chagrin maternel en cas de deuil constituent la première expérience de la souffrance pour les enfants. Ensuite, c’est la mère qui véhicule un discours de guerre moralisateur et culpabilisant pour les enfants ; ils doivent être sages car leur père se sacrifie pour eux, pour toute la nation. En zone occupée, la mère se doit d’être un modèle de force et de courage pour protéger son foyer, ses enfants des occupants ; elle devient une femme forte empêchant le pillage des biens familiaux, résistant au travail forcé des Allemands. Les petites filles semblent plus impressionnées par ce rôle de femme forte, ressemblant à un homme, que les petits garçons ; elles s’identifient à une figure maternelle qui se masculinise peu à peu à cause des nouvelles responsabilités à assumer : le travail à la maison et en dehors, la gestion de l’argent, l’entretien du foyer… Un peu dépossédées de leurs attributs féminins par les circons­tances de la guerre, elles le sont aussi par des pères qui changent, en demandant des nouvelles de la santé des enfants, en donnant des conseils de nourriture et d’éducation. D’ailleurs, ceux qui rentrent ont parfois du mal à retrouver leur place de père autoritaire ; les enfants ne les connaissent plus dans ce rôle car l’autorité est devenue aussi un attribut féminin, maternel. Le retour du père perturbe un nouvel équi­libre familial ; il est même parfois « encombrant » pour ses enfants comme pour sa femme. La parentalité se redéfinit alors, avec pour certaines familles un partage de l’autorité et une « modernisation » des pères qui commence, et pour d’autres un retour plus ou moins difficile à la « normalité du passé ».

 


[1]    Alors qu’en anglais, la bibliographie est foisonnante : voir notamment Women and War : a historical Encyclopedia from Antiquity to Present, ABC Clio, 2006, dir. Bernard Cook et Linda Grant de Pauw, Battle Cries and Lullabies :Women in War from Prehistory to the Present, University of Oklahoma, 1998.

[2]    La première en France à s’y intéresser fut Françoise Thébaud pour la grande guerre (voir Françoise Thébaud, La Femme au temps de la guerre de 14, Paris, Stock, 1986), puis Emmanuel Reynaud, Les Femmes, la violence et l’armée. Essai sur la féminisation des armées, Paris, Fondation pour les Études de Défense Nationale, 1988 (dans une perspective essentiellement d’étude sociologique des femmes dans les armées en temps de paix), L. Capdevilla, F. Rouquet, F. Virgili et D. Voldman (dir.), Hommes et femmes dans la France en guerre (1914-1945), Paris, Payot, 2003, et enfin pour faire le point sur les deux guerres mondiales, le numéro spécial de la revue Guerres mondiales et conflits contemporains, n° 198, 2000, dirigé par Chantale Antier et Marianne Walle. Dans le volume De la violence et des femmes (Albin Michel, 1997), dirigé par Cécile Dauphin et Arlette Farge, une partie s’intitule « Cruauté, viols et guerre au xxe siècle ». Elle comprend trois contributions : « Armes d’hommes contre femmes désarmées : de la dimension sexuée de la violence dans la guerre civile espagnole » (Yannick Ripa), « Les bombardements aériens : une mise à mort du guerrier (1914-1945) » (Danièle Voldman), « Guerre et différence des sexes : les viols systématiques (ex-Yougoslavie 1991-1995) » (Véronique Nahoum-Grappe). En anglais, la bibliographie est encore plus importante, citons seulement Women and War in the 20th century : Enlisted with or without Consent, ed. by Nicole Ann Dombrowski, New York, Garland, 1999 et Lucy Noakes, Women in the British Army. War and the Gentle Sex, 1907-1948, Portsmouth University, Routledge, 2008. Et sur les conséquences violentes des guerres contem­poraines sur les femmes, voir De la violence, séminaire de Françoise Héritier, Paris, Odile Jacob, 1996, et le numéro spécial « Femmes et guerres » de la revue Confluences, Méditerranée (n° 17), 1996.

[3]    Voir les travaux de Dominique Godineau, Catherine Marand-Fouquet, M.–F. Brive et ceux de Jean-Clément Martin (C. Marand-Fouquet, La Femme au temps de la Révo­lution, Paris, Stock, 1989 ; M-F. Brive, Femmes et Révolution, Toulouse, Presses du Mirail, 1990-1991 ; D. Godineau, Citoyennes tricoteuses, Aix-en-Provence, Alinéa, 1988 ; J-C. Martin, « Femmes et guerre civile, l’exemple de la Vendée, 1793-1796 », Clio, 1997, n° 5, pp. 97-115 et La Révolte brisée : femmes dans la Révolution française et l’Empire, Paris, Armand Colin, 2008).

[4]    Voir la synthèse de Micheline Cuenin, « La femme et la guerre (1516-1660) », dans Présences féminines, Ian Richmond et Constant Venesoen (dir.), Seattle, Papers on French Seventeenth-Century Literature, 1987. Elle évoque de grandes guerrières à partir de textes littéraires et de mémoires ou chroniques d’époque. Les historiennes féministes des années 1970 et 1980 se sont intéressées aux « amazones » guerrières pour remettre en cause les rôles sexués de la société, voir J.B Ehlstein, Women and War, New York, Basic books, 1987.

[5]    Voir l’éditorial de Dominique Godineau et Luc Capdevilla dans le numéro spécial de Clio, Armées, n° 20, 2004, qui rappellent que les femmes sont interdites d’armée car elles doivent procréer et aussi le livre de Josuaha S. Goldstein, War and Gender. How Gender Shapes the War System and Vice Versa, Cambridge, 2001, qui tente de résoudre l’énigme de “l’universal gendering of war”.

[6]    Yannick Ripa, art. cit., p. 138.

[7]    Dominique Godineau ajoute qu’en même temps qu’on dénie la fonction guerrière aux femmes, on leur dénie une fonction politique (idem). Sur le silence des historiens au sujet des femmes dans les guerres, voir l’article d’Eliane Viennot, « Les femmes dans les troubles du 16e siècle », Clio, 1997, n° 5, pp. 92-93.

[8]    Soulignons toutefois que ces standards sont remis en cause par certains auteurs, comme Margaret Mead, qui estime que le danger de l’emploi des femmes dans les uni­tés de combat ne tient pas à leur inaptitude à tuer, mais résiderait plutôt dans leur trop grande propension à tuer dans les situations conflictuelles (cité par Emmanuel Reynaud, op. cit., p. 164).

[9]    Arlette Farge, Les Fatigues de la guerre, Paris, L’Arbre à lettres, 1996.

[10]  La bibliographie sur la figure de la guerrière amazone est impressionnante. Voir notamment P. Samuel, Amazones, guerrières et gaillardes, Bruxelles, 1975 ou encore J. Weelwright, Amazons and Military Maids, Londres, 1989.

[11]  Sur les guerres civiles, voir le numéro spécial de Clio, Guerres civiles, n° 5, 1997.

[12]  Emmanuel Reynaud, op. cit., p. 162.

[13]  Pour la première guerre mondiale, voir Stéphane Audoin-Rouzeau, L’Enfant de l’ennemi, 1914-1918, Paris, Aubier, 1995 et pour l’ex-Yougoslavie, Véronique Nahoum-Grappe, « Guerre et différence des sexes : les viols systématiques (ex Yougos­lavie), 1991-1995 », dans De la violence et des femmes, op. cit., pp. 159-186.

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Les auteurs

Christelle Balouzat-Loubet est agrégée d’histoire et docteur en histoire.

David Bellamy est maître de conférences à l’Université de Picardie. Ses travaux portent essentiellement sur l’histoire du gaullis­me. Il a également participé à plusieurs colloques du Centre d’histoire des sociétés, des sciences et des conflits de l’UPJV.

Nadine Bernard est maître de conférences d’histoire grecque à l’Université de Rouen. Elle a publié Femmes et société dans la Grèce classique (Colin, 2003).

Nadine-Josette Chaline est professeur émérite d’histoire contemporaine à l’Université de Picardie. Spécialiste d’histoire reli­gieuse contemporaine et d’histoire de la Grande Guerre, elle a publié notamment Chrétiens dans la première guerre mondiale (Editions du Cerf, 1993) et une étude sur les monuments aux morts dans l’Allier.

Aude Cirier est docteur en histoire de l’Université de Poitiers.

Marie-Claude Dinet est maître de conférences (HDR) à l’Uni­versité de Picardie. Elle a publié Les sœurs hospitalières en France aux xviie et xviiie siècles, la charité en action (Champion, 2005) et dirigé la publication du colloque d’Amiens, Les hôpitaux, enjeux de pouvoir, France du Nord et Belgique ive-xxe siècles (Revue du Nord, 2008)

Olivier Forcade est professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Paris-IV, après l’avoir été à l’Université de Picardie. Spécialiste de l’histoire du renseignement, il a publié La République secrète, histoire des services spéciaux français de 1918 à 1939 (Nou­veau monde éditions 2008). Il vient de codiriger avec Philippe Nivet la publication du colloque du Centre d’histoire des sociétés Les Réfugiés en Europe aux époques moderne et contemporaine (Nouveau monde éditions 2008).

Stéphanie Gaudillat est doctorante à l’Université de Lyon-II. Elle prépare une thèse sur La Construction sociale et culturelle du viol en France au xvie siècle.

Dominique Godineau est maître de conférences à l’université de Rennes-II. Elle a publié notamment Citoyennes tricoteuses : les femmes du peuple à Paris pendant la Révolution française (Alinéa, 1988) et Les Femmes dans la société française (Colin, 2003).

Amandine Hamon est membre du Centre d’études et de recherches historiques de l’Ouest (CERHIO).

Gwendoline Hancke est docteur en histoire de l’Université de Poitiers.

Xavier Hélary est maître de conférences en histoire médiévale à l’Université de Paris-IV.

Geneviève Hoffmann est professeur d’histoire grecque à l’Uni­versité de Picardie. Elle a notamment publié La Culture grecque (Ellipses, 2002) et, en collaboration avec Catherine Grandjean, Les Mondes hellénistiques (Armand Colin, 2008).

Marie Houllemare, agrégée et docteur en histoire, est maître de conférences à l’Université de Picardie. Sa thèse, soutenue à l’université de Paris-IV sous la direction de Denis Crouzet, portait sur Politiques de la parole : le Parlement de Paris au xvie siècle.

Sylvie Joye est maître de conférences à l’Université de Reims, membre du Centre d’études et de recherches en histoire culturelle (CERHIC). Sa thèse, La Femme ravie. Le mariage par rapt dans les sociétés occidentales du haut Moyen Âge (vie-xe siècle), soutenue en 2006, a été publiée aux éditions Brepols.

Nicolas Le Roux est professeur d’histoire moderne à l’Univer­sité de Lyon-II. Spécialiste du xvie siècle, il a notamment publié Un régicide au nom de Dieu, l’assassinat d’Henri III (Gallimard, 2006).

Julie Mazaleigue est ATER et doctorante à l’Université de Picardie. Elle prépare actuellement, sous la direction de François Delaporte, une thèse sur l’histoire du concept de perversion sexuelle.

Philippe Nivet est professeur d’histoire contemporaine à l’Uni­versité de Picardie et directeur du Centre d’histoire des sociétés, des sciences et des conflits. Il travaille sur l’histoire des civils ayant subi l’occupation pendant la première guerre mondiale et a publié Les Réfugiés français de la Grande Guerre, les Boches du Nord (Econo­mica, 2004). Il vient de codiriger avec Olivier Forcade la publication du colloque du Centre d’histoire des sociétés Les Réfugiés en Europe aux époques moderne et contemporaine (Nouveau monde éditions 2008).

Manon Pignot est maître de conférences à l’Université de Picardie. Elle a soutenu en 2007, à l’EHESS, une thèse Allons enfants de la Patrie ? Filles et garçons dans la Grande Guerre, expériences communes, construction du genre et invention des pères (France, 1914-1920), dirigée par Stéphane Audoin-Rouzeau, et publié La Guerre des crayons (Parigramme, 2004).

Marion Trévisi est maître de conférences à l’Université de Picardie. Spécialiste de l’histoire de la population et de la famille, elle a publié Au cœur de la parenté, oncles et tantes dans la France des lumières (Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 2008).

Clémentine Vidal-Naquet est doctorante à l’EHESS et prépare une thèse sur le couple en France pendant la Grande Guerre.

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