Chapitre II : Du new look à la riposte graduée

Jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Kennedy la doctrine nucléaire en usage est la doctrine des représailles massives instaurée par Foster Dulles.

2.1. La doctrine du New Look[1]

Le 12 janvier 1954 Dulles expose la stratégie des représailles massives qui va dominer la politique étrangère américaine jusqu’à la fin de la décennie. Pour Dulles; « on ne peut laisser à l’ennemi, quand il attaque, le choix du lieu, de l’heure et des armes. La tâche des Etats-Unis en devient écrasante.(…)En conséquence le Président a décidé de faire reposer la défense des Etats-Unis et du monde libre sur une grande capacité de représailles, par les moyens et à l’endroit que nous choisirons. Ce qui permettra d’opérer une sélection dans les moyens militaires au lieu de les multiplier. »[2] En d’autres termes, en cas d’attaque du camp soviétique et même si cette attaque est limitée, les Etats-Unis se réservent le droit de recourir immédiatement aux armes nucléaires. Cette politique se fonde sur les capacités de la puissance aérienne qui est supposée se substituer aux forces maintenues à l’étranger et diminuer les pertes humaines. Cette doctrine permet également de concilier les exigences militaires, sociales et économiques.

La Maison Blanche passe donc du principe d’endiguement périphérique à l’endiguement par dissuasion stratégique. A ce sujet, Dulles laisse planer le doute, si et quand les Etats-Unis sont au bord du gouffre (=Brinkmanship) ; » You have to take chances for peace, just as you must take chances in war. Some say that we were brought to the verge of war. Of course we were brought to the verge of war . The ability to get to the verge without getting into the war is the necessary art. If you cannot master it, you inevitably get into war . If you try to run away from it, if you are scared to go to the brink you are lost. (….) » [3]

2.2. Le New Look en question

Le 4 octobre 1957, les Soviétiques lancent dans l’espace leur premier satellite terrestre, le Spoutnik. Cet événement remet brutalement en question les capacités techniques et la sécurité des Etats-Unis. Le lancement du Spoutnik montre à l’évidence que les Soviétiques peuvent construire des missiles intercontinentaux. En pratique, la menace des représailles massives n’étant plus unilatérale, elle se mue en doctrine M.A.D. (Mutual Assured Destruction) et limite finalement davantage la marge de manoeuvre d’Eisenhower sur les théâtres d’opération d’où la volonté du retour à une politique d’endiguement plus classique.

Dès 1956, H. Kissinger écrit dans un article paru dans Foreign Affairs; »(…) They have faced us with problems which by themselves did not seem worth an all-out war, but with wich we could not deal by an alternative capability.(…) A strategy of limited war might reverse or at least arrest this trend. Limited war is thus not an alternative to massif retaliation, but its complement. »

Le rapport Rockefeller(1957), qui résulte des travaux d’un groupe de militaires, d’intellectuels et de scientifiques conclut par le rejet de la doctrine stratégique en vigueur. Il faut pour dissuader l’adversaire, être prêt à toutes les formes de guerre, de la guerre nucléaire à la guerre limitée, sans négliger la guérilla. Ce rapport propose également l’accroissement de l’effort de défense, le partage de la technologie militaire avec les alliés et l’installation en Europe d’armes nucléaires.

2.3. La riposte graduée sous Kennedy

Sous J.F. Kennedy une stratégie d’action graduelle est envisagée pour sortir de la paralysie qu’entraîne l’équilibre de la terreur nucléaire. Les principaux arguments sont fournis par les ouvrages de deux stratégistes nucléaires, R.E. Osgood et H. Kissinger et du général Taylor. Ceux-ci ont le souci d’utiliser la puissance militaire comme un instrument rationnel et efficace de la politique nationale. Ils s’appuient sur la formule de von Clausewitz où la guerre n’est que la continuation de la politique par d’autres moyens. Selon ces auteurs les armes nucléaires ont plus tendance à immobiliser plutôt que fortifier les positions de leurs détenteurs. Comme l’écrit Kissinger : « The dilemma of the nuclear period can be defined as follows : the enormity of modern weapons makes the thought of war repugnant, but the refusal to run any risks would amount to giving the Soviet rulers a blank check. »[4]

Cette politique du New Look pose donc un double problème. Elle risque de transformer chaque crise mineure en une crise nucléaire majeure et laisse les Etats-Unis sans aucunes alternatives. Par conséquent, il faut une politique qui se situe entre ne rien faire et une guerre nucléaire: la guerre limitée. Pour Kissinger il existe trois raisons pour développer une stratégie de guerre limitée[5] :

a) limited war represents the only means for preventing the Soviet bloc, at an acceptable cost, from overrunning the peripheral areas of Eurasia ;

b) a wide range of military capabilities may spell the difference between defeat and victory even in an all-out war ;

c) intermediate applications of our power offer the best chance to bring about strategic changes favorable to our side.

La riposte graduée repose sur un principe de seuils, incluant une riposte classique puis une riposte nucléaire tactique, puis une frappe stratégique. Elle doit permettre aux Etats-Unis de répondre n’importe où, n’importe quand par la force avec des moyens appropriés. Kennedy définit la réponse graduée de la façon suivante : « To deter all wars, general or limited, nuclear or conventional, large or small – to convince all potential aggressors that any attack would be futile – to provide backing for the settlement of disputes- to insure the adequacy of our bargaining power for an end to the arms race. »[6]

Pour l’administration Kennedy, la réponse flexible requiert donc non seulement une supériorité stratégique, mais également une supériorité à tous les autres niveaux. Par conséquent, l’administration Kennedy s’arme de telle sorte, à pouvoir s’opposer à une agression communiste, dans n’importe quelle partie du monde. A ce sujet une des raisons de l’engagement américain au Viêt-nam est souvent ignorée : l’application de la réponse graduée. L’administration Kennedy est convaincue que les conflits à venir ne seront pas des conflits conventionnels ou nucléaires, pour lesquels les Etats-Unis sont équipés, mais bien des conflits les opposant à une guérilla, ce qui suppose de nouvelles tactiques et doctrines. Kennedy exigera donc un soutien important à la formation des troupes spéciales (Bérets verts) et la création d’un programme de contre-guérilla. Aussi, le Viêt-nam devait à l’origine servir de terrain d’entraînement pour ces forces spéciales.

Bien que les Etats-Unis entrent dans l’ère de la guerre limitée, ce genre de conflits est incompatible avec l’expérience américaine. Une expérience qui remonte à l’époque des colons, où hommes et femmes se battaient pour survivre et qui s’est ensuite confirmée durant la guerre civile -« the complete overthrow of the enemy, the destruction of his military power, is the object of war »- et la seconde guerre mondiale où il y avait une volonté de victoire totale et de reddition sans conditions. L’arrivée de l’âge nucléaire remet cette approche en question.

[1] R. OSGOOD, op.cit..

[2] D. ARTAUD, La fin de l’innocence :Les Etats-Unis de Wilson à Reagan , Paris, éd. A. Colin, 1985, p.194.

[3] J.A. NATHAN J.K OLIVER op.cit., p. 225.

[4] J. SCHELL, « Credibility and limited war », in J.P. KIMBALL, op.cit., p. 124.

[5] Ibidem, p. 127.

[6] R.T.GARZA, U.S. Involvement in Vietnam, 1964-1968, A Research Report submitted to the faculty in fulfillment of the Curriculum requirement, Maxwell Air Force base, Alabama,Air War College, April 1995, p. 7.

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Partie III : J.F. Kennedy

Chapitre I : L’équipe décisionnelle

« Vietnam represents the cornerstone of the Free World in Southeast Asia, the keystone to the arch, the finger in the dike. Burma, Thailand, India, Japan,
the Philippines and obviously Laos and Cambodia ara among those whose security would be threatened if the red tide of Communism overflowed into Vietnam. »
J.F. Kennedy, 1956

John Fitzgerald Kennedy, (1917-1963) arrive au pouvoir en 1960, après une victoire à l’arraché sur Nixon. Il est issu d’une famille de classe moyenne. Elève moyen, il étudie à Harvard et Stanford. Après avoir participé durant la seconde guerre mondiale dans les forces navales, il se lance dans une carrière politique. Il est élu représentant en 1948. S’il n’hésite pas à soutenir la politique intérieure du Fair Deal sous Truman, il le critique pour sa politique à l’égard de la Chine.

Il devient sénateur en 1952 et alors qu’une majorité des démocrates est opposée à la politique de McCarthy, sa vision est plus mitigée. Il est réélu sénateur en 1958, ce qui renforce sa position en tant que candidat démocrate à la présidence. Aussi en 1960 il n’a pas beaucoup de difficultés à battre H.H.Humbrey aux primaires. Malgré les sondages, il ne gagne l’élection présidentielle que de 119 450 voix. Son mandat présidentiel se caractérise surtout par sa politique étrangère : la Baie des Cochons, Berlin, Vienne, la crise de Cuba, et le Viêt-nam. Son équipe décisionnelle quant à elle, se caractérise par une nouvelle génération de politiciens.

1.1. Le secrétaire d’Etat et son département

Le département d’Etat est organisé de manière typiquement bureaucratique, avec à la tête le secrétaire d’Etat. Le secrétaire d’Etat est le conseiller principal du président pour les problèmes de politique étrangère. Il est aussi le ministre le plus important du Cabinet et membre d’office du C.N.S.. Le secrétaire d’Etat et son adjoint (Deputy Secretary of State)sont considérés comme les porte-parole du gouvernement américain à l’étranger.

Il arrive souvent que les relations entre le secrétaire d’Etat et son président soient tendues et cela pour deux raisons :

a) le président se trouve dans une position politique différente que celle des secrétaires. Les secrétaires traitent la politique étrangère en fonction de l’intérêt national. Les présidents doivent également tenir compte de la situation domestique.[1] La présidence se soucie des humeurs de l’opinion publique, des aléas de l’électorat et, en général, des répercussions internes de la politique extérieure. A cet égard le département d’Etat propose rarement des rapports évaluant les conséquences des objectifs diplomatiques sur l’évolution de la politique intérieure ;

b) la politique étrangère étant tellement complexe, il est peu probable que deux personnes voient les choses exactement de la même manière. Mais comme le déclare D.Rusk : « But when disagreements occur, a secretary of state must remember who has the authority for making decisions for the executive branch. »[2]

La responsabilité de la prise de décision au sein du département suit la voie hiérarchique. Le secrétaire d’Etat, assisté d’une série de députés prend les décisions les plus importantes, les décisions quotidiennes étant prises par les échelons inférieurs. (cfr. Annexe : la structure du département d’Etat)

D’une manière générale, le département d’Etat remplit deux fonctions [3]:

n représente les intérêts des Etats-Unis et de ses citoyens en relation avec les autres Etats ;

n avise le président concernant tout aspect de la politique étrangère.

Certains organismes comme l’ USAID (US Agency for International Development) et l’ USIA (US Information Agency)lui sont rattachés.

Afin de réaliser ces tâches le département emploie en 1973, 24 000 personnes et dispose d’un budget de 400 millions de dollars.

Le département d’Etat, tout comme les autres départements, comprend une structure politique, dont les membres sont élus ou désignés pour la durée d’un mandat temporaire, et une structure administrative à laquelle sont attachés des fonctionnaires permanents. Les deux structures sont nécessaires au bon fonctionnement d’un gouvernement. Elles sont supposées être complémentaires et participer au processus politique. Cependant, les membres du gouvernement viennent de l’extérieur et occupent des postes limités dans la durée, tandis que les fonctionnaires font leur carrière dans la fonction publique.[4]

Par ses querelles, rivalités internes et sa trop grande bureaucratie le département d’Etat ne peut jouer les premiers rôles en matière de politique étrangère. Aussi le fonctionnement du département est critiqué par la présidence et cela pour plusieurs raisons[5]:

1. adhésion à une sous-culture qui privilégie les objectifs et les programmes du ministère, au détriment des considérations présidentielles ;

2. esprit de clocher ;

3. travail de routine, peu d’initiatives ;

4. le pluralisme des intervenants gouvernementaux dans le champ des affaires extérieures a, au fil des ans, considérablement diminué l’importance centrale du département d ‘Etat. Depuis les années cinquante, la présidence encourage l’intervention de nouveaux acteurs dans le champ de la politique extérieure : CIA, personnel de la Maison-Blanche, C.N.S.,… ;

5. les normes de conformité du département font en sorte que ses membres demeurent prudents avant d’émettre des opinions sur l’évolution de certaines questions urgentes. Aussi, les présidents cherchant la créativité, l’innovation et de nouvelles idées, font surtout face dans ce département à une pénurie d’offre ;

6. le département d’Etat ne se plie pas suffisamment aux besoins et aux directives de la Maison-Blanche. Un président qui arrive au pouvoir cherche à établir de nouvelles politiques, mais il rencontre d’énormes difficultés à obtenir l’appui des fonctionnaires du département pour réorienter les objectifs de la diplomatie américaine, tant la résistance au changement et le conservatisme sont profondément ancrés dans leurs moeurs. Le département se caractérise par une certaine continuité.

Au département d’Etat, Kennedy nomme Dean Rusk. Mais sa marge de manoeuvre est réduite, car Kennedy veut faire du département d’Etat à court terme le pilier de sa politique. Aussi, c’est lui qui nomme la majorité des fonctionnaires : C. Bowles comme sous-secrétaire, A. Harriman comme ambassador-at-large, Adlai Stevenson comme ambassadeur aux Nations Unies. W. Rostow, quant à lui, est nommé par D. Rusk au poste de directeur de la planification politique.

Dès le départ pourtant, il est naïf de la part de Kennedy de croire qu‘en quelques semaines, l’organisation bureaucratique du département pourrait se muer en un département actif, organisé et sous son contrôle. Comme l’explique J. P. Davies : « bold new ideas, quick decisions were asked of men who had learned from long, desillusioning experience that there were few or new ideas, bold or otherwise, that would solidly produce the dramatic changes then sought, and whose experience for a decade had been that bold ideas and action were personally dangerous and could lead to Congressional investigations and public disagrace…. purged from the right under Dulles, now purged from the left under Kennedy….. How can you expect these men to do a good job ? »[6] Aussi, après l’échec de la Baie des Cochons, Kennedy, qui en reproche l’échec à la CIA, au JCS et au département d’Etat, s’oppose à faire de ce dernier son principal instrument de prise de décision. Cela entraîne l’évincement de Rusk du cercle proche des conseillers de Kennedy. En outre, Kennedy n’hésite pas à rencontrer des fonctionnaires de second rang du département d’Etat sans respecter la chaîne de commandement. Aussi D.Rusk a des contacts restreints avec son département. Ainsi Harriman et Hilsman déclareront : « I can’t blame McNamara for pushing his department’s view as vigorously as possible. But I certainly can blame Rusk for not pushing his view, or our view. And always over and over again, it ends up with Harriman and Hilsman arguing against McNamara and the Joint Chief of Staff and John McCone. And that’s not quite an equal contest. »[7]

Aussi, Rusk réalisant son impuissance limite son rôle à celui d’un conseiller du président « acquiesçant ». Il choisit donc de prendre le rôle de représentant du président et non celui de porte-parole de son département. Selon M. Crozier, sociologue français, tout cadre placé directement sous les ordres d’une organisation se trouve devant un choix fondamental : il peut se considérer comme le représentant direct de son chef, et être en partie responsable de décisions mal vues par les agents d’exécution ; ou encore il peut devenir le porte-parole de ses subordonnés, et faire ainsi endosser à son supérieur la seule responsabilité de choix douloureux. Dans le premier cas, il se fera mal voir par les agents d’exécution, mais cela peut contribuer à une éventuelle cohésion au sein de son département. S’il rejette sur son supérieur la responsabilité des mesures pénibles, il s’attire les bonnes grâces de ses subordonnés, mais au détriment de l’efficacité et de la discipline.[8]

En conclusion, si le département est fermement dirigé sa compétence fait du personnel un outil indispensable pour les responsables politiques. Ce personnel devient alors un instrument docile et d’une grande précision et les initiatives qu’il prend donnent naissance à un dialogue. (ouverture). Dans le cas contraire, les chefs de service ne sont plus les porte-parole de la politique nationale, mais les avocats des pays et lobbies avec qu’ils traitent. Ce qui entraîne des fonctionnaires défendant des intérêts de chapelle.[9]

1.2. Le secrétaire à la Défense et son département

Le National Security Act de 1947, issu de débats au Congrès sur les problèmes de sécurité et de défense, crée le département de la Défense. Celui-ci est composé de l’office du secrétaire de la Défense, du JCS[10] et des différents départements de l’armée (terre, mer, air). Les Chefs d’Etats-majors sont directement subordonnés au secrétaire de la Défense, qui à partir de 1959 participe aux délibérations de l’Etat-major.[11]

Comme le département d’Etat, le département de la Défense est dirigé par un secrétaire membre du C.N.S., qui a la responsabilité de conseiller le président sur l’orientation de la politique de défense et de gérer l’énorme appareil décisionnel du Pentagone : acquisition des armes, doctrines stratégiques, maîtrise des armements, gestion des bases militaires à l’étranger, aide aux guérillas,…) ( Cfr.Annexe : structure du département de la Défense).

A côté de cette hiérarchie civile, il y a également, la chaîne de commandement militaire où nous trouvons le Joint Chiefs of Staff (JCS) présidé par le président (Chairman-JCS). Celui-ci comprend les chefs de l’armée de l’air, de terre, de la marine et des marines. Le JCS conseille le président et le secrétaire à la Défense sur les menaces potentielles et l’état des capacités militaires.

Robert McNamara est nommé au poste de secrétaire à la Défense. Le choix de McNamara au poste de secrétaire à la Défense surprend, car il ne remplit pas les critères qu’exige cette fonction. Un secrétaire à la Défense est supposé être un homme d’expérience, ayant une formation politique ou stratégique. Or, McNamara n’a aucune expérience militaire, ni politique.

Toutefois, grâce à ses nombreuses qualités, il parvient à faire participer son département pour la première fois au processus décisionnel. Il devient d’ailleurs très vite l’homme le plus écouté de la Maison Blanche en matière de politique étrangère. Son équipe est composée de ce qu’on a appelé les Whiz Kids : J. McNaugthon (professeur de Harvard), A.Yarmolinsky (conseiller de longue date de Kennedy), C.J. Hitch (ancien recteur de l’université de Californie), Les Aspin, Morton Halperin, Paul Nitze, Leslie Gelb, Daniel Ellsberg et A. Enthoven. Pour ce dernier McNamara crée un bureau d’analyse. Tous partagent la volonté de tout analyser de manière quantitative. (statistiques,…) Enthoven restructure d’ailleurs tout le département de la Défense, à partir des résultats de ses recherches, ne tenant nullement compte de l’aspect humain ou de l’expérience des militaires.

La restructuration du département par des civils fait naître des tensions entre le JCS et les Whiz Kids. Le Chef de l’Etat-major de l’air, Curtis LeMay se rappelle que McNamara et son équipe « were the most egotistical people that I ever saw in my life. They had no faith in the military ; they had no respect for the military at all. They felt that the Harvard Business School method of solving problems would solve any problem in the world…They were better than all the rest of us ; otherwise they wouldn’t have gotten their superior education, as they saw it. »[12] De plus, les militaires estiment qu’en forçant les différents services à parler d’une voie, McNamara élimine le système de check and balance au sein de l’armée. McNamara était en train de créer ce que G.C Herring dans son livre appelle des yes men.

Cependant, après la crise de Cuba, Kennedy sous pression des critiques, crée un nouveau poste de coordination entre les civils et le JCS, afin d’améliorer les relations avec ce dernier. Pour ce poste, Kennedy fait appel au général M. Taylor, qui devient représentant militaire auprès du président (Military Representative of the President). Il va remplir quatre fonctions[13] :

a) conseiller militaire dans les matières où le président doit remplir son rôle de commandant en chef de l’armée ;

b) conseiller dans le domaine du renseignement ;

c) vérifier l’utilité et l’efficacité du « Cold war planning » ;

d) accès aux informations des différents départements et agences dans la limite de ses fonctions.

La fonction de représentant militaire auprès du président ne se maintient pas longtemps, Kennedy parvenant à installer Taylor au poste de JCS chairman. Après que le général L Norstad, commandant en chef de l’OTAN, ait annoncé sa retraite, Kennedy nomme le général Lemnitzer, JCS chairman, à se poste. Cela libère un poste au sein du JCS, qui est repris par Taylor. Alors que la nomination au poste de JCS chairman se fait selon une rotation entre les trois forces (terre,mer ,air), Kennedy va imposer Taylor comme JCS chairman. La raison principale est que parmi les militaires seul Taylor soutient la nouvelle politique de guerre limitée, prônée par le département de la Défense.(cfr.Infra) Aussi, tous les généraux opposés à cette politique sont mis sur des voies de garage.[14] Uniquement, les généraux qui acceptent d’être subordonnés au pouvoir civil et qui comprennent la complexité de la sécurité nationale dans l’ère nucléaire sont maintenus. Le duo Taylor-McNamara a dès lors d’énormes pouvoirs dans le processus décisionnel.

Aussi, si le Viêt-nam comme nous le verrons intensifie la tension entre civils et militaires, le malaise est bien plus profond : un problème d’idéologie. « Depuis Hiroshima », comme le déclare Jean-Paul Mayer : « la perspective d’un affrontement mettant en jeu des armes nucléaires, par les conséquences qu’il laisse entrevoir, oblige le politique à le considérer de très près. La stratégie, autrefois l’art de mener les armées en campagne suivant son étymologie grecque, devient peu à peu métastratégie. Parce qu’elle met en cause l’existence même de la nation, elle devient à l’évidence une entreprise strictement réservée au pouvoir politique et à ses conseillers. » [15]

Cependant, comme l’analyse H. Kissinger : « les statistiques ne conduisent les hommes que jusqu’à un certain point, au-delà duquel entrent en jeu des valeurs plus fondamentales. En fin de compte, le métier militaire est l’art de commander, et s’il exige de nos jours des calculs plus précis que par le passé, il dépend néanmoins de facteurs psychologiques premiers difficiles à quantifier. Les autorités militaires se voyaient contraintes à concevoir des armes à partir de critères abstraits, suivre des stratégies auxquelles elles ne croyaient pas vraiment, et enfin mener une guerre qu’ils ne comprenaient pas. »[16]La majorité du temps, les militaires se sentent donc déchirés entre l’obédience aux autorités civiles et leur sentiment d’un énorme désastre.

McNamara applique donc au département l’organisation et les procédures utilisées dans le management : techniques de management, utilisation des ordinateurs, supervision stricte du budget, centralisation des informations…. En maintenant un contrôle sur le budget, les finances et la logistique, le secrétaire à la Défense renforce le contrôle des civils sur les militaires.

1.3. Le C.N.S.

McG. Bundy est nommé au poste de Conseiller à la sécurité nationale. Celui-ci fait du C.N.S. un ensemble plus compact par rapport à la période Eisenhower. Le Planning Board et l’OPC sont démantelés, ayant comme conséquence que le C.N.S. n’est plus composé que d’une dizaine d’hommes. Bundy se retrouve à la tête de ce qu’on a appelé le « mini département d’Etat » (= Little State Department).[17] Pour Kennedy, ce Little State Department, qui se réunit de manière régulière renferme plusieurs avantages[18] :

· reflète un certain ordre et une certaine régularité ;

· accroît l’esprit de corps ;

· facilite une meilleure communication ;

· par le biais de ces réunions et des échanges d’idées, il est plus aisé d’étudier les différentes alternatives.

McGeorge Bundy aménage également une Situation Room à la Maison Blanche, y installant un équipement électronique permettant un accès direct au département d’Etat, au département de la Défense et à la CIA. Cette Situation Room permet dès lors une meilleure coordination et un contrôle plus efficace des missions en cours.

Kennedy préférant des réunions ad hoc, informels au système prôné par Eisenhower, le C.N.S. est donc débarrassé de sa lourdeur bureaucratique. En pratique, cela revient à limiter le rôle du Conseil National de Sécurité et à renforcer les pouvoirs du Conseiller à la sécurité nationale, qui devient le bras droit du président.

Ainsi, la formulation de la politique étrangère, de sécurité et de la défense se concentre progressivement entre les mains du conseiller du C.N.S. et du secrétaire à la Défense, au détriment de l’influence des bureaucraties traditionnelles.

Le démantèlement du C.N.S. a également un effet sur le JCS. Sous Eisenhower des représentants du JCS étaient assignés au Planning Board et OCB. A travers ceux-ci, le JCS pouvait placer sur l’agenda du C.N.S certains points. Par son démantèlement, le JCS perd l’accès direct au président et donc quasi toute influence dans la prise de décision.[19]

A côté des deux secrétaires et du Conseiller à la sécurité nationale , Kennedy fait surtout appel à ce qu’il considère comme ses hommes de confiance : A. Schlesinger, R. Goodwin, M. Taylor, R. Kennedy et T. Sorensen. Quant à la question du Viêt-nam, Kennedy nomme le Deputy Secretary of Defense Roswell Gilpatric, à la tête d’un groupe de travail qui doit l’informer sur le Viêt-nam.[20]

1.4. Les services de renseignements

Les services de renseignements comprennent plusieurs organisations, dont la CIA, la DEA, le FBI,… Ces services comprennent à peu près 150 000 employés et un budget d’ensemble de 30 milliards de dollars. L’ensemble de ces agences sont supervisées par le DCI (Director of Central Intelligence). Le seul service de renseignements ayant joué un rôle significatif durant la guerre du Viêt-nam est la CIA. Durant la guerre du Viêt-nam nous avons au poste de DCI successivement J. McCone (1961-1965), W.F.Rabborn (1966), R.Helms, (1967-…) (Annexe :structure des services de renseignements)

1.5. Conclusion

La composition de la nouvelle administration se caractérise surtout par sa jeunesse(the best and the brightest) et son manque d’expérience. Les hommes forts de l’après guerre comme Kennan, R. Lovett, D. Acheson,… se retrouvent par leur âge sur une voie de garage.

Avant de relater les faits de la présidence Kennedy, il est important de consacrer un point à un aspect stratégique, qui permet une meilleure compréhension de l’évolution du conflit et de la politique menée : la réponse graduée.

[1] Comme le déclarait H.Truman, « I want to hear from you fellows on matters of foreign policy, but I don’t want you to base your views upon political considerations. In the first place, good policy is good politics. In the second place, you fellows in the State Department don’t know a damned thing about domestic politics. And I don’t want a bunch of amateurs playing around with serious business », D. RUSK, As I Saw It, London, ed. I.B.Tauris, 1991, p. 451.

[2] Ibidem, p. 451.

[3] H.T. NASH, op.cit, p. 68.

[4] P.de BRUYNE, La décision politique, Bruxelles, éd. Peeters, 1995, pp. 170- 172.

[5] Ch. P. DAVID, op.cit., pp.118 es.

[6] A.J. NATHAN, A.K. OLIVER, op.cit., p. 462.

[7] B. RUBIN, The State Department and the Struggle over US Foreign Policy, Oxford, Oxford university Press, 1984, p.119.

[8] H.KISSINGER, A la Maison Blanche, 1968-1973, (tome I),Paris, Fayard, 1979, p. 27.

[9] Ibidem, p. 29.

[10] Le JCS est créé en 1942 par F.D. Roosevelt afin de répondre aux exigences de la seconde guerre mondiale. Durant celle-ci le JCS établit la stratégie, les relations avec les alliés.

[11] H.R. McMASTER, Dereliction of Duty, New York, Harper Collins Publishers, 1997, p. 13.

[12] Ibidem,. pp. 20.

[13] Ibidem, pp.11-12.

[14] Ibidem, p. 22.

[15] J.-P. MAYER, Rand, Brookings, Harvard et les autres : les prophètes de la stratégie des Etats-Unis, Paris, Addim 1997, p. 71.

[16] H.KISSINGER, A la Maison Blanche 1968-1973, (tome I). op.cit., p. 36.

[17] Michael Forrestal (Asie de l’Est),Ralph Dungan (Amérique latine), Arthur Schlesinger (Europe), W. Rostow (Tiers-monde)sont R. Komer (aspects stratégiques et militaires)sont entre autres membres de ce mini département.

[18] J.T. NASH, op.cit., p. 117.

[19] H.R. McMASTER, op.cit., p. 5.

[20] B. RUBIN, op.cit., p.105

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Chapitre II : Analyse de la prise de décision suivant le modèle sui generis

Avant de passer à l’analyse, il est important de rappeler que les chapitres consacrés à l’analyse de la décision se contentent de faire une série d’observations. Dans ces chapitres sur la décision, nous n’allons pas non plus revenir sur tous les éléments du modèle Sui Generis, vu que nombreux de ces éléments ont été implicitement développés à travers les faits.

Par conséquent nous ne ferons que les mentionner, tout en vous renvoyant si nécessaire aux pages concernées.

Etudier la prise de décision d’Eisenhower est intéressante car elle ne correspond nullement à la manière dont beaucoup d’auteurs l’ont décrite dans les années 50 et 60. Nous pensons notamment au livre de R. Neustadt, Presidential Power qui décrit de manière erronée le système décisionnel d’Eisenhower.

2.1. Structure et style présidentiels

Neustadt décrit Eisenhower comme un président passif, déléguant ses pouvoirs et peu au courant des affaires. Or, la manière dont nous l’avons présenté, il est tout le contraire, c’est-à-dire lucide, plus actif que les apparences ne laissent croire, clairvoyant, avisé et perspicace. S’ il n’est pas des plus actif comparé à d’autres présidents, il ne correspond en rien à la définition d’un président passif. Il est quelqu’un qui a une excellente maîtrise des affaires et cela grâce à la structure de son système décisionnel.

Le système décisionnel d’Eisenhower est considéré comme formel, par la majorité des auteurs que nous avons lu. Si nous partageons leur point de vue, il semble qu’il faut être beaucoup plus nuancé. Certaines des caractéristiques de la structure formelle ne correspondent nullement à la prise de décision sous Eisenhower. Nous sommes confrontés à un système beaucoup plus ouvert, beaucoup moins hiérarchique. Ainsi, si le C.N.S. continue à discuter dans ces réunions de l’Indochine, au cours des semaines le centre nerveux de la prise de décision se déplace vers le Comité, plus restreint et plus efficace et les réunions entre Eisenhower et ses proches conseillers (Dulles, Ridgway, Radford,…). Aussi entre la période du 6 avril et les Accords de Genève, certaines délibérations ne se font pas au sein des réunions du C.N.S., mais bien de manière plus informelle.

Il n’hésite pas non plus à rencontrer de manière informelle ses conseillers(Dulles, Radford, Cutler, Ridgway,…), ou organiser des réunions avec certains membres du Congrès.

Une des qualités les plus importantes durant ces différentes réunions est l’ouverture d’esprit et la franchise des débats. Comme il l’expliquera lui-même : « such a thing as unanimity in a meeting of men of strong convictions working on complex problems is often an impossibility. Could anyone imagine G. Humphrey, F.Dulles,(…) reaching a unanimous conclusion on the main features of a proposed test ban, a national tax and expenditure program, a labor crisis, or foreign aid ? They would not. I never asked or expected them to do so ; in fact, had they expressed a unanimous conclusion I would have suspected that some important part of the subject was being overlooked, or that my subordinates had failed to study the subject. »[1] Un des exemples que nous avons analysé est le cas de l’amiral Radford, qui, malgré ces points de vue différents à aucun moment est écarté de la prise de décision. Cela correspond totalement à la personnalité d’Eisenhower. Si nous suivons la thèse de Gelb et Betts il est vrai qu’ Eisenhower parvient à isoler Radford dans la réunion du 3 avril. Mais l’isolement n’est pas égal à un écartement ou à une non analyse d’une proposition. La remarque de Gelb et Betts, par conséquent ne remet pas en cause le point de vue défendu.

De plus, sous Eisenhower aucune option n’est sabotée avant d’atteindre le président , ce qui n’est nullement le cas sous les présidents suivants. Tous ont également accès aux différentes informations qui pourraient influencer leurs propositions ou décisions.[2] Contrairement à ce que prétend R. Neustadt, le système décisionnel est donc loin d’être un processus de compromis avalisé par le président.

Aussi, Eisenhower, est le seul président de ceux que nous examinons dont il est impossible de le situer dans le tableau de Ch.-P. David (cfr. supra) sauf si nous y ajoutons dans la structure l’ approche « Formelle-informelle » et dans le style présidentiel la catégorie « Actif / passif – positif »

Structures et Styles Présidentiels

STYLES

STRUCTURES

Actif-Positif

Actif-Négatif

Passif-Positif

Passsif-Négatif

Actif/passif-  positif

COMPETITIVE

Roosevelt

Carter

x

x

FORMELLE

Truman

Nixon

Ford

Eisenhower

COLLEGIALE

Kennedy

Bush

Clinton

Johnson

Reagan

x

Formel-informel

Eisenhower

 

2.2. La variable bureaucratique

Grâce à la structure du C.N.S., Eisenhower parvient à fortement endiguer les querelles bureaucratiques entre les différentes agences et départements. La bureaucratie jouant un rôle important dans les multiples délibérations qui se tiennent au sein de l’administration, une des tâches du C.N.S. est précisément de réduire ou de contrecarrer les effets pernicieux de cette approche afin d’assurer une certaine rationalité du processus décisionnel. Le C.N.S. sert d’une certaine façon de médiateur entre les différentes bureaucraties. Toutefois, le fait d’avoir la volonté de diminuer les conflits bureaucratiques, ne veut nullement dire que l’administration n’est pas ouverte aux différentes options.(cfr.les faits)

Aussi, l’administration Eisenhower se caractérise par ce qu’on appelle la plaidoirie multiple où il y a autant d’avocats du diable que de possibilités et où le président exerce toute son influence en faveur de l’analyse de toutes les options, même celles qui sont en apparence impensables. Cette plaidoirie multiple se caractérise par [3]:

Ø une bonne distribution des ressources parmi les différents acteurs bureaucratiques ;

Ø la participation d’agences centrales dans le processus de formulation des politiques, afin d’assurer une surveillance et une direction équitables du système de plaidoirie ;

Ø un laps de temps suffisant pour stimuler de vrais débats sur les options proposées.

Il semble bien qu’une telle approche contribue à prendre une décision réfléchie, même si en définitive Eisenhower, en tant que président prend la décision de manière solitaire.

2.3. La variable dite du rôle, la variable systémique et l’approche cognitive.

Comme nous avons pu l’observer à travers les faits, la variable du rôle n’est pas fortement présente, en tout cas beaucoup moins présente que sous les présidents suivants( Cfr. infra).

La variable systémique, tout comme la variable cognitive[4] ont été étudiées à travers les faits. A ce sujet nous vous renvoyons entre autres à l’analyse des documents NSC 48/2, et NSC 64, à la création de l’OTASE, à l’incident entre la Chine et Taiwan, …

2.4. La variable dite sociétale et institutionnelle

Vu le consensus général, la mémoire collective et en même temps l’indifférence générale qui règne durant la période allant de 1946 à 1960 à propos du Viêt-nam, nous observons que l’opinion publique, les médias, les lobbies et les think thanks ne jouent pas ou peu dans la prise de décision. Cette situation entraîne certaines conséquences non négligeables dans le processus décisionnel. En effet, la rétroaction se fait uniquement au niveau de l’équipe décisionnelle et de la bureaucratie. Quant à la politique de propagande, celle-ci est partiellement absente.

2.5. Conclusion

A partir des faits et de la brève analyse de certaines variables, il est possible d’adapter notre schéma Sui Generis au processus décisionnel d’Eisenhower. Nous obtenons le schéma suivant :

La prise de décision de l’administration Eisenhower tend vers un processus rationnel, tout en étant influencé par une série de variables subjectives, dont les plus importantes sont la variable perceptuelle et systémique. (cfr.les faits) Le système décisionnel sous la présidence Eisenhower est également construit de manière lucide : rencontres régulières au sein du C.N.S., rapports périodiques du Comité spécial ou du Planning Board, accès à l’information, départements et agences sont au courant des décisions, analyse des différentes options,…

Conclusion

Toute la politique menée entre 1946 et 1954 est dominée par l’anticolonialisme, la bipolarité et la théorie des dominos. Nous avons vu en effet que l’anticolonialisme et l’anticommunisme de l’administration dictent la politique menée par l’administration durant la crise de Dien Bien Phu, les Accords de Genève et l’établissement du gouvernement Diem au Viêt-nam du Sud.

Si Eisenhower parvient à empêcher les Etats-Unis à s’engager militairement, il ne parvient pas à extirper les Etats-Unis du Viêt-nam après les accords de Genève. Trois raisons en sont la cause. La problématique du Viêt-nam est analysée trop facilement sous l’angle du conflit Est-Ouest. Le programme d’aide économique ne parvient pas à établir une certaine stabilité au Viêt-nam du Sud. Enfin, les Etats-Unis oublient surtout d’explorer la possibilité de mettre en place d’éventuels contre-feux aux frontières de la Malaisie et de la Thaïlande, beaucoup plus stables que l’Indochine.

Aussi, il revient à l’administration Kennedy de redéfinir la politique menée à l’égard du Viêt-nam.

[1] J.P.BURKE, F.I. GREENSTEIN,op.cit., p. 54.

[2] Ibidem, pp. 58-60.

[3] A. GEORGE, op.cit, p. 193 es.

[4] Nous revenons de manière détaillée sur l’approche cognitive dans la partie consacrée à Johnson .

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Partie 2 : D.D. Eisenhower

Chapitre I : De Truman à Eisenhower

« You have a row of dominoes set up, you knock over the first one, and what will happen to the last one is the certainty that it will go over very quickly »
Eisenhower, 7 avril 1954

Avant d’aborder la présidence Eisenhower, nous consacrons notre premier point à la période s’étendant de 1945 à 1953.

1.1. 1945-1953

Pour comprendre pourquoi les Etats-Unis se sont embourbés dans la guerre du Viêt-nam, il faut remonter à la fin de la seconde guerre mondiale.

1.1.1. L’environnement international

Au lendemain de la grande guerre, la politique étrangère américaine est essentiellement idéaliste. Les Etats-Unis se veulent dépositaires de valeurs universelles, acceptables par tous les peuples (promouvoir la liberté économique, la démocratie, les droits de l’homme, l’anticolonialisme,….) A l’époque l’intime conviction qui prévaut chez les Américains est d’être responsable de la sécurité collective.

Pourtant, très vite après la Seconde Guerre mondiale le monde se divise en deux camps idéologiques. Aussi, malgré sa suprématie et sa bonne volonté, Washington ne parvient pas à contrôler la situation mondiale .Washington est dès lors amenée à réagir a posteriori aux actions de son adversaire, le Communisme.[1]

Si à l’origine la guerre froide se limite à l’Europe, très vite elle s’étend à l’Asie tout entière. Pourtant de 1945 à 1948 les Etats-Unis appliquent dans le Pacifique une stratégie maritime-défensive. Leur périmètre de sécurité à cette époque se compose de l’Alaska, les îles Aléoutiennes, Hawaii, Midway, Wake, Guam, les Philippines, Manille et le Japon (= importance du Pacifique Nord)

A partir de 1948 par contre, les Etats-Unis réalisent que la croisade contre le communisme doit être menée partout où le Communisme menace. La solution est la politique de l’endiguement. Mais cette politique d’endiguement est confrontée en Asie du Sud-Est au colonialisme de la France, contraire à la politique du trusteeship de Roosevelt. C’est à ce dilemme(endiguement ó colonialisme) auquel les Etats-Unis sont confrontés en Indochine.

1.1.2. La situation en Indochine

Durant la Seconde Guerre mondiale l’essentiel de la résistance aux Japonais est assurée par le Viêt-minh[2], soutenu à la fin de la guerre par les hommes du major Archimede Patti de l’O.S.S.[3].

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’ancienne Indochine française se retrouve divisée en trois Etats ; le Laos, le Cambodge et le Viêt-nam. Après que les alliés aient refoulé les Japonais, le Viêt-nam se retrouve de fait, coupé en deux : les Anglais ayant repris le Sud et la Chine, le Nord. Aux Anglais succèdent les Français, qui rêvent de recréer l’ancienne Indochine. Ces derniers vont se heurter au nouvel homme fort du Nord Viêt-nam : Ho Chi Minh.

En mars 1946, les Français s’engagent à respecter l’intégrité du Nord Viêt-nam. Mais les pressions colonialistes étant encore très fortes, Paris tente de réinstaller des Français aux postes-clé dans le Nord, afin de rétablir l’ancienne Indochine. Pour les Américains, la guerre qui s’engage est vue avec un certain mépris, car il s’agit d’un conflit colonial. En outre, une partie de l’administration a à l’époque une grande sympathie pour Ho Chi Minh. Ainsi, Ho rencontre Abott, membre de l’administration Truman en septembre 1946 à Paris, afin de lui expliquer qu’il est un nationaliste et non un communiste. D.Acheson, secrétaire d’Etat, estime par contre qu’il n’est pas crédible, car les antécédents de Ho Chi Minh prouvent le contraire.

Aussi, l’administration Truman se trouve-t-elle devant un dilemme. D’un côté, le Viêt-nam ne peut tomber dans les mains des communistes, de l’autre il faut réunifier le Viêt-nam en tant que pays indépendant. En se battant contre Ho, les Français remplissent le premier objectif, mais remettent aux calendes grecques le second objectif.

Cependant, la situation évoluant de manière défavorable en Europe, Washington réalise qu’elle a besoin de la France, celle-ci étant un pilier de la stabilité en Europe. De plus, la France n’a aucune difficulté à convaincre Washington, que son combat est un combat contre le communisme. Les derniers doutes sont levés avec la victoire en 1949 de Mao Tse Tung en Chine et l’éclatement de la guerre de Corée quelques mois plus tard.

Ho-Chi-Minh, quant à lui, prend le maquis et lance le Viêt-minh à l’assaut des Français, aidé en cela par une assistance logistique et militaire chinoise.

A la même période, deux documents, respectivement le document NSC 48/2 (1949) et le NSC 64 (1950), établissent la politique américaine à mener à l’égard de l’Indochine. Le document NSC 48/2 affirme que « The United States on its own initiative should now scrutinize closely the development of threats from communist aggression, direct or indirect, and be prepared to help within our means to meet such threats by providing political, economic and military assistance and advice where clearly needed to supplement the resistance of other governments in and out of the area which are more directly concerned. »[4]

Le document NSC 64 du 27 février 1950 parvient à la conclusion que l’Indochine représente une région décisive de l’Asie du Sud-Est qui est directement menacée par le Communisme. Le document formule également la première version de la théorie des dominos [5] :

« It is important to United States security interests that all practicable measures be taken to prevent further communist expansion in Southeast Asia. Indo-China is a key area of Southeast Asia and is under immediate threat. »

« The neighboring countries of Thailand and Burma could be expected to fall under Communist domination if Indo-China were controlled by a communist-dominated government. The balance of Southeast Asia would then be in grave hazard. »

Ces documents illustrent que la théorie des dominos, si elle ne reçoit pas encore ce nom, est déjà bien présente dans la pensée américaine. Cette théorie des dominos pose que la perte d’un seul pays de l’Asie du Sud-Est entraînera la soumission ou l’alignement des autres au bloc communiste à relativement bref échéance. S’en suivra l’alignement du reste de l’Asie du Sud-Est, de l’Inde et, à plus long terme, du Moyen-Orient. Le principe de cette théorie est que si l’agression est tolérée, même de manière minime, les agresseurs seront poussés à s’attaquer à d’autres pays.

L’administration Truman a donc clairement en mémoire ce qui s’est déroulé avec l’Allemagne en Europe ( occupation de la Rhénalie, l’Anchluss, l’invasion de la Tchécoslovaquie,…) et avec le Japon en Asie ( la Mandchourie, la Chine, l’Indochine, Pearl Harbor,…) dans les années 30.

Par conséquent l’analogie avec Munich, la guerre de Corée et l’intervention chinoise dans le conflit, ont pour effet sur l’administration américaine de faire du conflit opposant la France au Viêt-minh, un combat pour contenir le communisme, et en particulier la Chine. Aussi, en Asie du Sud-Est, ce n’est pas l’U.R.S.S., mais bien la Chine qui est considérée comme l’ennemi numéro un. Cela est confirmé dans le document NSC 124/2 de juin 1952. (Cfr. Annexe)

Sans intervenir dans le conflit, l’administration Truman approuve un programme d’aide financière et militaire à la France afin de l’aider dans sa tâche. Fin 1953 l’aide financière est de 500 millions de dollars par an et de dix mille tonnes d’équipement par mois.[6] C’est à partir de ce moment-là que Washington s’empêtre petit à petit en Indochine. Cette année-là deux événements intensifient encore l’engagement américain au Viêt-nam[7] :

1. l’accession au pouvoir des Républicains, dont la campagne est construite au tour du thème du communisme et la manière de le traiter ;

2. l’armistice intervenue en juillet 1953 en Corée fait craindre une présence et intervention chinoise plus ample en Indochine.

1.2. Arrivée d’Eisenhower au pouvoir

Dwight David Eisenhower (1890-1969) prend les rênes du pouvoir en janvier 1953. Excellent stratège et administrateur, sa personnalité se caractérise par un esprit clairvoyant, ordonné, rationnel,… Cela se reflète dans son système décisionnel (cfr.Infra) Sa présidence ne marque pas vraiment l’histoire, car survient durant une période relativement calme dans les relations internationales. Il s’acquitte avec un sens du devoir des tâches, sans prendre des décisions spectaculaires. Toutefois, sa politique en Indochine n’est pas déniée d’intérêts.

1.2.1. L’équipe décisionnelle

Vu sa carrière militaire, Eisenhower est habitué aux règles de conduite militaire et à suivre fidèlement les ordres transmis par ses supérieurs. Cet héritage le conditionne à percevoir la présidence comme un lieu où les mêmes rapports hiérarchiques doivent exister. Il donne ses directives, et ses conseillers et secrétaires s’occupent de les exécuter. Cependant, comme l’explique Ch.- P. David : « loin d’être effacé, il manifestait au contraire une habileté sans pareille pour mener ses politiques par des interventions discrètes et calculées, telle une main invisible agissant à l’insu des regards médiatiques. »[8]

Avant d’aborder la prise de décision durant l’année 1954, nous présentons brièvement dans les deux points qui suivent les principaux acteurs de la prise de décision, tout comme l’organe principal de la prise de décision.

1.2.1.1. Le département d’Etat et de la Défense

Nous n’entrons pas à ce stade-ci de l’étude dans les détails concernant la fonction et la composition des différents départements. Nous y revenons de manière approfondie dans la partie consacrée à Kennedy.

La fonction de secrétaire d’Etat est remplie par John Foster Dulles. A l’inverse des administrations suivantes, le poste de secrétaire d’Etat est le poste principal sous l’administration Eisenhower. Par contre, le département d’Etat, à ne pas confondre avec le secrétaire d’Etat, est de plus en plus écarté de la prise de décision et ce la pour deux raisons.[9]

Dû à la guerre froide – la guerre de Corée, les opérations clandestines, la stratégie du New Look,…- le département de la Défense se substitue de plus en plus au département d’Etat. Mais le secrétaire à la Défense – Ch Wilson (1953-1957), N. McElroy (1957-1959) et Thomas Gates (1960)- a encore un rôle limité. Aussi, concernant le domaine de la défense, le rôle principal est rempli par le Chairman of the Joint Chiefs of Staff, A.W.Radford.

Une autre raison du déclin du département d’Etat est McCarthy, qui accuse à l’époque le département d’être infiltré par des Communistes. Ainsi, il déclare en 1952 : « The reason why we find ourselves in a position of impotency is not because our only powerful potential enemy has sent men to invade our shores, but rather because of the traitorous actions of those who have been treated so well by this Nation…The bright young men who are born with silver spoons in their mouths are the ones who have been the worst…..In my opinion the State Department….is thoroughly infested with Communists. »[10] De plus Eisenhower, arrivant au pouvoir en 1953, ne peut empêcher l’influence de McCarthy, ayant besoin du soutien des Républicains conservateurs.

1.2.1.2. Le C.N.S.

L’organe le plus plébiscité par Eisenhower dans le domaine de la politique étrangère est le C.N.S., créé en 1947. Son rôle consiste à coordonner et intégrer différentes informations de nature politique et militaire afin de conseiller le président en matière de défense et de sécurité. Plus exactement l’acte qui crée le C.N.S. stipule : « … to advise the President with respect to the integration of domestic, foreign, and military policies relating to the national security so as to enable the military services and other departments and agencies of the government to cooperate more effectively in matters involving the national security. »[11]

Sous Eisenhower les réunions du C.N.S. sont régulières. (une à deux fois par semaine) Aussi, la politique étrangère est dirigée, non pas à partir du Cabinet, mais bien à partir du C.N.S. Au poste de Conseiller à la sécurité nationale siège R. Cutler, mais son rôle est en rien comparable à celui que rempliront les Conseillers à la sécurité nationale sous les présidents suivants. Son rôle se limite à celui de secrétaire et de médiateur.

Le rôle du C.N.S. à l’époque est double[12] :

a) les documents rédigés par les différents départements sont étudiés par le Planning Board, organe du C.N.S. se réunissant deux fois par semaine . Celui-ci a comme objectif de coordonner et souvent de trouver un compromis entre les différents départements. Les propositions issues du Planning Board, sont ensuite discutées aux réunions du C.N.S..

b) les décisions issues des réunions du C.N.S. sont alors envoyées aux différents départements et agences par le biais du Operations Coordinating Board (OCB), qui se réunit une fois par semaine.

Le but de ce système est d’organiser le gouvernement de telle façon que comme le montre R. Hilsman : « the top men should save their strength and wisdom for what the officials lower down were unable to decide, and the pressure was toward reconciling differences at as low a level in the hierarchy as possible so as to give the top leadership an agreed best solution. »[13]

La composition varie en fonction des priorités de la Maison Blanche. Les réunions du C.N.S. sont composées de plus au moins 7 membres permanents; le directeur du C.N.S. (le National Security Adviser), le président, le vice-président, le secrétaire d’Etat, le secrétaire à la Défense, le directeur de la CIA et le chef d’Etat-major des armées(Joint Chiefs of Staff).Auprès de ceux-ci peuvent se joindre, comme sous l’actuelle présidence Clinton, le secrétaire du Trésor, le directeur du Conseil Economique National, l’ambassadeur aux Nations-Unies et d’autres ministres ou directeurs d’agences. Le Conseiller (N.S.A.) du C.N.S. est assisté par un personnel (Staff) chargé de faire fonctionner cette institution. Le Conseiller et son personnel constituent aujourd’hui le pilier de la politique étrangère américaine.

A l’époque non seulement le président, le vice-président, le secrétaire d’Etat, le secrétaire à la Défense, le chef d’Etat- major et le chef de la CIA participent aux réunions du C.N.S. mais également de manière régulière une dizaine d’autres fonctionnaires. Soit en tout plus au moins 20 personnes. A certains moments les réunions du C.N.S. rassembleront entre 40 et 50 personnes. Aussi, les réunions du C.N.S. deviennent très vite un forum de discussion et non pas un organe décisionnel. Comme déclare Cutler : « there is a point, at which a group turns into a town meeting and once the invisible line is passed, people do not discuss and debate ; they remain silent or talk for the record. »[14]

En conclusion, le système décisionnel de l’administration Eisenhower, reposant sur le C.N.S. se caractérise par un régime hiérarchique. Eisenhower y privilégie une méthode de travail ordonnée et hiérarchisée, allant, comme l’explique Ch.-P David, des marches les plus basses jusqu’à la marche la plus élevée et où tous les acteurs de « l’escalier décisionnel » interviennent.[15] A partir de là, de nombreux auteurs dont Neustadt, en ont déduit que les décisions sont souvent prises en l’absence d’une participation présidentielle. Cette déduction est fausse.

En effet, malgré l’instauration d’un système formel de prise de décision en politique étrangère, Eisenhower prend ses décisions souvent en dehors de ce processus, communiquant directement avec ses conseillers. Plus la prise de décision est urgente et importante, moins elle est le résultat d’une décision du C.N.S. C’est en partie le cas dans la prise de décision concernant Dien Bien Phu où Eisenhower prend ses décisions partiellement en dehors du fonctionnement du C.N.S..

1.2.2. Dien Bien Phu

Quand Eisenhower arrive au pouvoir en 1953, il approuve dans les grandes lignes l’approche de son prédécesseur à l’égard du Viêt-nam. Il est convaincu que Ho Chi Minh est un pion du Communisme international et que la chute du Viêt-nam aura des conséquences politiques, économiques et stratégiques désastreuses pour les Etats-Unis.

Avec la perception accroissante d’une intervention chinoise en Indochine, l’administration Eisenhower en janvier 1954, tend à se concentrer sur l’aspect militaire plutôt que sur l’aspect politique du conflit.

1.2.2.1. Vers une intervention unilatérale ?

Le 8 janvier 1954 à une réunion du C.N.S., R.Cutler présente le document NSC 177, rédigé par le Planning Board. Ce document, qui présente une analyse générale des enjeux au Viêt-nam, est accompagné d’une annexe qui analyse une série d’options, dont une intervention des forces terrestres américaines. Cette annexe, avant d’être présentée à la réunion est détruite sur ordre d’Eisenhower. Eisenhower ne fait pas cela sans raison. Comme nous le verrons Eisenhower met tout en oeuvre pour empêcher une intervention unilatérale de la part des Etats-Unis. D’ailleurs durant cette réunion, il émet de grosses réserves sur l’éventualité d’envoyer des troupes terrestres. Ce point est intéressant, car il contredit la thèse défendue par Neustadt comme quoi le président Eisenhower est un président passif.

Par contre le président, au cours de cette même réunion ne s’oppose pas à un envoi éventuel d’avions et de techniciens afin d’aider la France. Il s’oppose toutefois à une intervention aérienne américaine proposée par l’amiral Radford. D’autres options sont encore proposées durant la réunion, mais Eisenhower estime qu’avant de prendre une décision, il est préférable que les membres du C.NS. approfondissent les différentes alternatives. Pendant les semaines qui suivent la réunion du 8 janvier, le problème de l’Indochine est discuté régulièrement dans les réunions du Planning Board, au département de la Défense et dans les réunions entre le président et ses conseillers,….[16]

Entre temps le 14 janvier et le 18 janvier deux réunions importantes ont lieu.

La réunion du 14 est intéressante, car elle est une illustration parfaite du fonctionnement du C.N.S. comme nous l’avons décrite. Le Planning Board réalise que les différentes agences et départements s’interrogent sur la réaction de Washington si la France se retirait de l’Indochine. Aussi, il est décidé que dans ce cas-là, Washington devrait organiser des opérations clandestines, de guérilla afin de rendre la vie du Viêt-minh un enfer. Cette décision est communiquée au Operations Coordinating Board, qui transmet la mise en exécution de cette décision aux différentes agences et départements, dans ce cas-ci, la CIA et le département de la Défense.

Le 18 janvier Eisenhower tient une réunion avec ses proches conseillers : les frères Dulles, l’amiral C. Davis, W.B. Smith et R. Kyes du département de la Défense, et C.D. Jackson, conseiller personnel d’Eisenhower. Il leur demande de se constituer en Comité spécial, afin d’analyser la situation en Asie du Sud-Est. A côté de ce Comité est créé un groupe de travail, qui étudie les différentes propositions et rend compte des résultats au Comité. La première décision prise par ce Comité, le 29 janvier, est l’envoi de 200 techniciens en Indochine et de 22 bombardiers B-26.

Un mois plus tard, le 18 février, l’Angleterre, la France, les Etats-Unis et l’Union soviétique annoncent la tenue en mai d’une conférence internationale sur la Corée et l’Indochine. Cette annonce aura des conséquences importantes pour la suite des événements. (Cfr. Infra) Sur le terrain par contre, la situation évolue de manière catastrophique. Début mars le Viêt-minh assiège Dien Bien Phu, aussi les Etats-Unis doivent prendre la décision d’intervenir ou non. Le 10 mars le groupe de travail et ensuite le 17 mars le Comité spécial estiment que si une action est envisagée, elle doit se faire dans un contexte multilatéral, en accord avec les alliés. Toutefois, ils n’excluent pas une action unilatérale. Le C.N.S. de son côté, souhaite limiter une action américaine au seul cas où la Chine populaire interviendrait directement dans le conflit. Une troisième option est présentée par l’amiral Radford. En effet, des discussions intensives entre l’amiral Radford et le général Paul Ely résultent fin mars dans un plan pour une attaque aérienne stratégique. L’amiral propose une intervention de 60 bombardiers, accompagnés de 150 avions de chasse, sur Dien Bien Phu afin d’éliminer le Viêt-minh. (operation Vulture) L’objectif de Radford, comme il l’admettra des années plus tard, est de provoquer une réaction militaire chinoise, afin de combattre la Chine, avant que celle-ci devienne suffisamment forte pour menacer les intérêts américains.[17] Seul Nixon soutien l’initiative de Radford.. Ni Eisenhower, ni le général Ridgway montrent un grand enthousiasme pour une action militaire unilatérale qu’elle soit aérienne ou terrestre.

La question d’un engagement unilatéral ou multilatéral est abordée dans la réunion du C.N.S. le 1er avril. Le contenu de cette réunion est inconnu. Il semble cependant qu’aucune décision majeure ait été prise, sauf d’organiser une réunion le 3 avril avec les Représentants du Congrès, un Congrès opposé à toute intervention unilatérale. Selon les auteurs Gelb et Betts, et nous partageons leur point de vue, le président Eisenhower ne voulant pas d’une intervention unilatérale organise délibérément cette rencontre. Aussi, la réunion a comme objectif d’isoler Radford et Nixon dans leur volonté d’intervenir unilatéralement.

Quant à Dulles, s’inspirant de l’Alliance atlantique, il pose un préalable à toute action américaine : l’organisation d’un pacte politique auquel participerait autant de pays que possible du Sud-Est asiatique.[18]

1.2.2.2. La réunion du 3 avril et ses conséquences

Le 3 avril une réunion importante a donc lieu entre les conseillers d’Eisenhower et certains membres du Congrès. A cette réunion il est décidé que les Etats-Unis n’engageront pas leurs forces tant qu’il y a aucune garantie d’une intervention multilatérale. Aussi, les représentants du Congrès établissent trois conditions à une intervention :[19]

1. L ‘engagement de l’Angleterre et d’autres alliés (Australie, Nouvelle-Zélande, Philippines et Thaïlande) ;

2. La France maintient ses forces jusqu’à la victoire ;

3. La France accorde l’indépendance aux Etats concernés.

La position du Congrès s’explique par le fait que l’opinion publique encore marquée par la guerre de Corée ne permettrait jamais un nouvel engagement à si court terme.

En résumé, Nixon et Radford prônent un bombardement aérien. Dulles est opposé à une intervention unilatérale en faveur de la France. Quant au Congrès, il impose une série de conditions à une intervention multilatérale proposée par le Comité spécial. Eisenhower va profiter de ces avis divergents pour fixer lui-même la politique à suivre, c’est-à-dire une intervention multilatérale.

Aussi, le 4 avril 1954, l’administration Eisenhower envisage une intervention américaine avec la participation d’autres pays et sous certaines conditions : « Eisenhower…. agreed with Dulles and Radford on a plan to send American forces to Indochina under certain strict conditions. It was to be… A joint action with the British, including Australian and New Zealand troops, and, if, possible participating units from such Far Eastern countries as the Philippines and Thailand so that the forces would have asiatic representation…. Secondly, the French would have to continue the fight in Indochina and bear a full share of responsibility until the war was over. Eisenhower was also concerned that american intervention…..Might be interpreted as protection of colonialism. He added a condition that would guarantee future independence to …Vietnam, Laos and Cambodia.» [20]

Deux jours plus tard la nouvelle orientation de la politique américaine est ratifiée au cours d’une réunion du C.N.S.. A cette même réunion, les recommandations d’une intervention multilatérale proposées par le Planning Board sont également examinées. [21] Le Planning Board estime que dans le cas d’une intervention, il faudrait envoyer plus de 300 000 hommes, qu’il y aurait un risque d’une intervention chinoise et soviétique, que le coût serait élevé et qu’une intervention terrestre remettrait en cause la politique du New Look.[22]Quant au de groupe de travail, il recommande une intervention persistant jusqu’à la victoire.

Eisenhower se trouve donc confronté à deux options totalement opposées : d’une part, le Planning Board est peu enthousiaste à l’idée d’une intervention, de l’autre le groupe de travail recommande à Eisenhower de tout mettre en œuvre pour repousser les communistes, même de manière unilatérale s’il le faut : « all affirmative and practical steps, with or without its European allies, to provide tangible evidence of Western strength and determination to defeat Communism.. (…) The U.S. need to ensure that there be initiated no cease-fire in Indochina prior to victory whether that be by successful military action or clear concession of defeat by the Communists. »[23]

Toujours à la même date, le 6 avril, a lieu un débat au sein du Sénat sur une possible intervention en Indochine. Le Sénat y réaffirme sa volonté d’une action multilatérale qui aboutisse à l’indépendance de l’Indochine. Cette position conforte Eisenhower dans sa conviction que seule une intervention multilatérale aux conditions du Congrès est la meilleure option.

Aussi, durant les semaines qui suivent, le secrétaire d’Etat Dulles rend visite à l’Angleterre et à la France afin d’organiser une action commune. Cependant, Londres trouve le projet flou, principalement en ce qui concerne les opérations à effectuer au sujet desquelles aucune étude sérieuse ne semble avoir été faite. En fait l’Angleterre traverse une passe de pacifisme, et ne veut plus entendre parler de guerre. Aussi, la coalition si elle est organisée avant la Conférence de Genève risque de mettre en péril les négociations débutant au mois de mai.

La France s’oppose aux conditions imposées par le Congrès. En conséquence, la coalition pour une intervention multilatérale ne se formera pas.

Il est encore bien question d’une intervention aérienne américaine fin avril, lors d’un retournement partiel de la position de Dulles, qui tente de forcer le destin et d’obtenir enfin cette intervention américaine sur Dien Bien Phu, qui est au bord de l’écroulement. Comment expliquer ce revirement ? Selon J. De Folin, le secrétaire d’Etat est impressionné par les rapports sur le défaitisme des Français que lui remet Dillon, ambassadeur américain à Paris. Dulles évoque les risques qu’amènerait la chute du Cabinet Laniel si Dien Bien Phu tombait. Il en résulterait des conséquences imprévisibles pour l’Indochine, ainsi que pour la C.E.D..[24] Dans son retournement de position, Dulles est clairement influencé par un facteur d’ordre systémique. Dulles, attaché à la pactomanie pour endiguer le communisme, ne voit pas d’un bon œil, l’effondrement de la France en Indochine. Cela aurait une influence sur la C.E.D., l’Alliance atlantique et mettrait sa politique d’endiguement en danger à travers les différents pactes.

Dulles se rallie donc à Radford, mais impose une condition : la participation anglaise. Cependant, l’Angleterre maintient sa position considérant l’opération peu efficace et le risque trop grand d’une réaction chinoise de représailles sur Hong Kong.

L’intervention n’a donc pas lieu. En outre, il semblerait, que vu la position intenable de l’armée française à Dien Bien Phu, le général Ridgway, chef de l’Etat- major de l’armée de terre, persuade le président Eisenhower de ne pas intervenir. Le général Ridgway met en doute la capacité des forces aériennes à inverser le courant. Ayant la Corée en mémoire il estime que la puissance aérienne et navale ne peuvent gagner seule une guerre. Aussi, une intervention entraînerait probablement l’envoi de troupes terrestres, ce que Ridgway exclut. Les troupes seraient confrontées au Viêt-minh sur un terrain qui leur est défavorable.[25] De plus, l’envoi massif de troupes est risqué vu la politique du New Look, qui réduit fortement le budget et le nombre de forces terrestres, mettant l’accent sur l’armée de l’air et de mer.

L’intervention américaine ne venant pas, la France est vaincue le 7 mai 1954 à Dien Bien Phu. [26] Le 9 mai, la France exprime son inquiétude de perdre tout le Viêt-nam, le Viêt-minh voulant faire traîner les négociations le plus longtemps possible afin de renforcer ses positions sur le terrain. Les Etats-Unis, convaincus de la théorie des dominos, font le 13 mai une nouvelle proposition, accompagnée de nouvelles conditions, afin d’intervenir en Indochine. Ces conditions sont [27]:

1) La participation américaine doit être formellement demandée par la France et les trois Etats associés ;

2) La Thaïlande, les Philippines, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et le Royaume-Uni doivent être l’objet d’une demande similaire de la part de la France. Les Etats-Unis seraient satisfaits si les deux premiers acceptaient, si les deux suivants accepteraient dans le contexte de l’ANZUS et si l’Angleterre serait prête à participer ou consentante.

3) L’affaire doit être présentée aux Nations Unies.

4) La France doit garantir aux trois Etats associés une complète indépendance comprenant le droit de se retirer de l’Union française à n’importe quel moment.

5) La France doit s’engager à ne pas retirer ses forces d’Indochine durant la période d’action collective.

6) Un accord doit se faire sur l’entraînement des troupes indochinoises et sur le commandement de l’action collective.

7) Ces conditions doivent être acceptées par le gouvernement français et endossées par l’Assemblée nationale (afin d’assurer la continuité en cas de changement de gouvernement)

Deux jours plus tard, Dulles présente devant le Comité des Affaires étrangères du Sénat les conditions auxquelles les Etats-Unis interviendraient.

Fin mai et début juin, différentes entrevues ont lieu entre Dulles et l’ambassadeur Bonnet afin d’analyser si une intervention américaine serait envisageable et réalisable afin de sauver le Sud du Viêt-minh.[28] Cependant, les conditions sont considérées comme inacceptables par la France. Les discussions entre les deux pays capotant mi-juin, les Etats-Unis retirent leur proposition le 16 juin.

1.2.2.3. Pourquoi avoir transmis des conditions qu’ils savaient inacceptables ?

Tout comme pour la réunion avec les membres du Congrès du 3 avril, les interprétations divergent sur les objectifs réels des Etats-Unis en imposant ces conditions. Pour certains auteurs comme Kissinger et le professeur Randle, ces conditions inacceptables pour la France renforcent la thèse qu’Eisenhower n’ait jamais eu la volonté d’intervenir en Indochine. A en croire H. Kissinger, Eisenhower n’aurait jamais eu l’intention de s’engager en Indochine ni unilatéralement, ni multilatéralement. Son argument repose sur la volonté d’Eisenhower de vouloir consulter le Congrès, qui ayant des conditions tellement élevées rend toute intervention impossible. [29]

D’autres, comme G.Warner et J. De Folin essaient de montrer que cette interprétation est fausse. G. Warner argumente son point de vue en estimant que les conditions imposées en mai sont moins exigeantes que celles d’avril. En examinant la troisième condition on observe que les Etats-Unis n’exigent plus une participation de l’Angleterre mais seulement son consentement. De plus, pourquoi si Eisenhower n’a pas la volonté d’intervenir, une série d’études est faite sur la manière d’intervenir, ses conséquences,… En outre comme l’explique J.De Folin, à l’époque, si le gouvernement propose, le Sénat dispose. Aussi, le colonialisme français fait l’objet de dures critiques au Sénat américain. Le raisonnement américain est le suivant. Les contraintes de l’Union française, empêchent tout gouvernement vietnamien de prouver son indépendance. Dans ces conditions, il est impossible de rassembler les vrais nationalistes anticommunistes et prétendre rivaliser avec Ho Chi Minh.[30]

Notre interprétation rejoint en partie celle de J. De Folin. Ce dont nous sommes certain c’est qu’Eisenhower s’oppose aussi bien à une intervention unilatérale qu’à une intervention terrestre[31]. Si nous analysons la politique suivie dans son contexte international de 1954, il semble qu’il y ait une certaine logique dans l’attitude d’Eisenhower. Les Etats-Unis se trouvent durant l’année 1954 devant le dilemme auquel ils sont confrontés depuis la fin de la seconde guerre mondiale : la non-compatibilité entre leur politique d’endiguement du communisme et leur politique anticolonialiste. L’administration réalise et Eisenhower en particulier qu’il n’y a aucune possibilité de vaincre le Viêt-minh, sauf si la France accorde l’indépendance au Viêt-nam et cela pour des raisons aussi bien internes qu’externes : internes dû à un Sénat conservateur et imprégné d’idéalisme, externes par le fait qu’un peuple ne peut se battre contre un envahisseur pour une indépendance, qu’il n’obtiendra pas.

Aussi, au cas où la France accepte la condition de l’indépendance, la probabilité est grande que la France se retire du Viêt-nam. A ce moment-là, Washington se retrouve soit seul face au Viêt-minh pour empêcher la théorie des dominos (ce qui comme nous l’avons vu est exclu), soit intervient au sein d’une coalition.

Par conséquent, ce n’est pas un hasard si Eisenhower veut une intervention multilatérale : il veut éviter que son pays s’engage seul au Viêt-nam au cas où la France accepterait les conditions, mais abandonnerait ensuite sa lutte. Ainsi, les Etats-Unis ne peuvent gagner avec la France, ni sans la France.

1.2.3. Les Accords de Genève et la réaction américaine

Le 21 juillet 1954 les accords de Genève scellent définitivement la division de l’Indochine, en trois Etats : le Laos, le Cambodge et le Viêt-nam. Cependant, le Viêt-nam demeure coupé en deux au 17° parallèle, le Nord sous influence communiste, le Sud sous influence occidentale.

Le Nord, après l’évacuation des derniers soldats français, obtient immédiatement la souveraineté. Le Sud est considéré comme une zone, regroupant l’armée française et les vietnamiens hostiles à Ho Chi Minh, en attendant une réunification pacifique, prévue après des élections libres à tenir en juillet 1956. Celles-ci ne seront non pas soumises à un contrôle international comme l’avait suggéré la France, mais bien au contrôle d’une commission formée de trois Etats, dont deux l’Inde et la Pologne sont favorables au Viêt-minh, le troisième étant le Canada .

1.2.3.1. La position américaine concernant les Accords de Genève.

Les Etats-Unis ne signent pas les Accords de Genève estimant que les conditions ayant été préétablies par les Anglais, Français et Américains, dans une réunion du 25 juin, n’ont pas été remplies à la table des négociations. Ces points sont (cfr. Annexe):

1. préserver l’intégrité et l’indépendance du Laos et du Cambodge et assurer le retrait des forces Viêt-minh ;

2. préserver au moins la partie Sud du Viêt-nam, et si possible une enclave dans le Delta ;

3. aucunes restrictions matérielles et en particulier des restrictions sur le maintien de forces pour la sécurité interne, sur l’importation des armes et sur la présence de conseillers étrangers ne peuvent être imposées au Laos, au Cambodge ou au Viêt-nam, diminuant la possibilité du maintien d’un régime non-communiste ;

4. ne pas exclure une réunification par des moyens pacifiques ;

5. supervision internationale de l’accord ;

6. supervision internationale des transferts de populations ;

7. pas de conditions politiques favorisant un retour du communisme.

Pour les Etats-Unis ces conditions ne sont pas remplies dans les Accords. Ainsi Dulles, déclare : « … the fact is however that the US would not want to be associated in any way with a settlement which fell materially short of the 7-point memorandum »[32] Ainsi, si les Etats-Unis déclarent prendre note de l’Accord et de s’abstenir de le contrarier par la force ou la menace,Washington annonce également de prendre très au sérieux toute reprise de l ‘agression violant les Accords et y verrait une grave menace pour la paix et la sécurité internationales.[33]

Au Viêt-nam, Washington soutient très vite par l’intermédiaire de la CIA le Sud et écarte très vite l’idée d’élections. Dans un câble du 7 juillet 1954 (avant les Accords de Genève),adressé au sous secrétaire d’Etat Walter Beddel Smith, qui représente les Etats-Unis à Genève, Dulles déclare : « since undoubtedly true that elections might eventually mean unification of Vietnam under Ho Chi Minh, this makes it all more important they should be only held as long after cease-fire agreement as possible and in conditions free from intimidation to give democratic elements best chance »[34] Cette position est confirmée dans une série d’autres documents[35] tout au long de l’année 1954 et 1955. A côté du soutien américain au Sud, est créée l’OTASE.

1.2.3.2. Création de l ‘OTASE (SEATO)

Les Etats-Unis estiment que les Accords de Genève plongeront le Laos, le Viêt-nam et le Cambodge dans le Communisme. Les raisons de cette crainte sont exprimées dans un document du C.N.S. en août 1954 (cfr. annexe ). Nous en reproduisons trois qui permettent de comprendre l’anxiété des Etats-Unis:

A) Regardless of the fate of South Vietnam, Laos, and Cambodia, the communists have secured possession of an advance salient in Vietnam from which military and non-military pressure can be mounted against adjacent and more remote non-communist areas.

B) By adopting an appaerance of moderation at Geneva and taking credit for the cessation of hostilities in Indochina, the communists will be in a better position to exploit their political strategy of imputing to the United States motives of extremism,belligerency and opposition to coexistence.

C) The communists have increased their military and political prestige in Asia and their capacity for expanding communist influence by exploiting political and economic weakness in the countries of free Asia without resort to armed attack.»[36]

Dans ce même document du C.N.S., deux objectifs sont établis : maintenir un Viêt-nam du Sud anticommuniste et allié, et prévenir toute victoire électorale communiste [37] Cette décision est loin de faire l’unanimité aussi bien au sein du Pentagone, que du département d’Etat, que de la CIA. Certains au sein de ces départements estiment que le pays est trop divisé religieusement et politiquement, pour pouvoir y instaurer un régime démocratique, fort et uni autour des mêmes objectifs. Pourquoi dès lors, s’engagent-ils auprès du Viêt-nam du Sud? La raison la plus avancée est celle de la peur, même de la phobie de la réalisation de la théorie des dominos qui domine toute l’administration Eisenhower.

Aussi, afin de contenir l’expansion communiste, les Etats-Unis parviennent en quelques semaines à établir une ceinture de sécurité dans la région de l’Asie du Sud-Est. Le traité de l’OTASE est signé à Manille en septembre 1954 ; il réunit les Etats-Unis, la France, l’Angleterre, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, les Philippines, le Pakistan et la Thaïlande. Le Cambodge, le Laos et le Viêt-nam n’en font pas partie. Toutefois, un protocole additionnel dispose que ces trois pays pourront bénéficier de la protection des pays membres. Dans l’article IV chaque partie reconnaît que « aggression by means of armed attack in the treaty area against any of the parties or against any state or territory which the parties by unanimous agreement may here after designate would endanger its own peace and safety, and agrees that it will in that event act to meet the common danger in accordance with its constitutional processes. »[38] Les pays visés sont le Cambodge, le Laos et le territoire libre de l’Etat du Viêt-nam.

1.2.3.3. Réflexions sur cette politique d’endiguement

Il nous semble que la question de savoir si certains dominos risquaient de tomber en Asie du Sud-Est,n’ait pas été la bonne. L’administration américaine aurait dû s’interroger afin de savoir s’il n’existait pas dans la région, de pays mieux placés où tracer la ligne de démarcation, par exemple, la Malaisie ou la Thaïlande.

En outre, une série de questions n’est pas posée : était-il vrai que tous les gains communistes étendaient la zone contrôlée par le Kremlin, notamment si on pense à la Yougoslavie de Tito ?, Pouvait-on concevoir que l’entrée de l’Indochine dans le camp communiste aurait pu en soi bouleverser l’équilibre des forces mondiales ? Ces questions ne seront jamais soulevées par l’administration Eisenhower, ni par les administrations suivantes. (Cfr. infra le point sur l’approche cognitive) .

1.2.4. 1955-1960 : Le « projet Viêt-nam »

Au Viêt-nam après les Accords de Genève, l’objectif premier de l’administration est de réussir le « projet Viêt-nam », c’est-à-dire une affirmation du Viêt-nam du Sud sur tous les plans : national, international, économique, politique et militaire. A ces fins, la Maison Blanche, sous pression du lobby Friends of Vietnam, met un homme fort à la tête de l’Etat : Ngo Dinh Diem. Il est très apprécié des Américains pour son anticolonialisme et son anticommunisme. En outre, pour convaincre les pessimistes, le régime sud-viêtnamien est assisté par des conseillers américains, afin d’encourager une série de réformes, permettant au Viêt-nam du Sud de se démocratiser. Un de ces conseillers, le général J.L. Collins, alerte Washington en avril 1955, sur la situation catastrophique dans laquelle se trouve le Viêt-nam.

1.2.4.1. Le rapport Collins

En novembre 1954, Eisenhower envoie J.L. Collins afin d’évaluer la situation sur place. Après cinq mois d‘études et de recherches Collins conclut que Diem, agissant de manière dictatoriale ne mérite plus le soutien apporté par Washington. Alors que le département d’Etat donne son aval à son remplacement, l’ordre est bloqué par Dulles, ce dernier ayant appris que Diem était en voie de prendre des dispositions afin de s’attaquer aux opposants de son pays et d’y restaurer l’ordre. Aussi, les Etats-Unis décident de maintenir leur confiance dans le régime. Dans cet épisode la CIA joue un rôle non-négligeable. La CIA ayant appris la volonté de l’administration de se débarrasser de Diem, elle l’encourage à rétablir l’ordre dans son pays et de prendre des dispositions pour démocratiser son pays.[39]

Si nous abordons brièvement cet épisode, c’est pour trois raisons :

1. A quelques heures près, toute la politique américaine aurait pu prendre un autre tournant que celui qu’elle prendra dans les 20 ans qui suivent ;

2. L’émergence (encore faible) des divergences de vues sur la politique à mener au Viêt-nam entre les différents acteurs de la prise de décision ;

3. Le commentaire fait par Collins après l’annonce du maintien au pouvoir de Diem, caractérise le problème auquel est confronté l’administration Eisenhower et auquel sera confronté Kennedy au Viêt-nam. Collins rédige dans son rapport final : « I still feel that even if Diem manages to suppress Binh Xuyen, this will not change his own basic incapacity to manage the affairs of government. His present success may make it harder for us to persuade Diem to take competent men into government, to decentralize authority to his ministers, and to establish sound procedures for the implementation of reform programs. I’m still convinced Diem does not have the knack of handling men nor the executive capacity truly to unify the country and establish an effective government. If this should be evident, we should either withdraw from Vietnam because our money will be wasted, or we should take such steps as can legitimately be taken to secure an effective new Premier. »[40] Vu la perception que l’administration Eisenhower a de l’importance de l’Indochine dans le combat contre le Communisme, la proposition de Collins est exclue. De plus, le remplacement de Diem pose le problème d’une alternative qui ne se présente pas. Diem est le seul à être tout à la fois nationaliste, anticommuniste et n’ayant aucun lien avec la France. L’administration décide dès lors de continuer son projet Viêt-nam avec Diem.

1.2.4.2. Paradoxe : Accroissement de l’aide financière et matérielle – détérioration de la situation

Fin 1956, après le délai passé des élections et la répression des différentes sectes, les conseillers sur place sont convaincus d’avoir réussi à asseoir un régime fort et stable. Ainsi, en quelques années, le Viêt-nam du Sud devient le principal bénéficiaire de l’aide américaine à l’étranger :

Ø près de deux milliards de dollars sont ainsi accordés au gouvernement Diem de 1954 à 1960 ;

Ø un contingent de 1500 Américains travaille sur place ;

Ø l’ambassade américaine à Saigon devient la plus grande mission américaine du monde ;

Ø les instructeurs de l’armée américaine forment l’armée sud-viêtnamienne à partir des méthodes habituelles. Ils mettent sur pied une armée traditionnelle, organisée autour de divisions blindées, pourvue d’artillerie et fondée sur une solide discipline. Les instructeurs, des vétérans de la seconde guerre et de la guerre de Corée, sont convaincus qu’une éventuelle guerre se déroulera dans les mêmes conditions que les précédentes : fronts reconnaissables et affrontements d’unités bien établies[41].

La suite des événements démontre rapidement que Washington s’est réjoui trop tôt. Si une politique expéditive permet d’obtenir des résultats indéniables dans certaines régions, elle entraîne également des conséquences néfastes dont profitent les communistes. Des milliers de paysans sont ainsi assassinés, torturés ou emprisonnés dans des conditions épouvantables.

En outre, l’économie sud-viêtnamienne, faussée par l’aide américaine, entraîne la création d’une classe moyenne corrompue, bénéficiant des avantages de la société de consommation. Mais Diem sait qu’il peut résister aux pressions américaines en faveur de réformes car les Etats-Unis ont besoin de son régime comme bastion anticommuniste. De plus, un fait important se déroule en 1958 qui conforte la position de Diem : l’attaque chinoise sur les îles Quemoy et Matsu. Ce fait renforce la conviction de l’administration américaine du danger et de l’agressivité communiste. Aussi par ce fait il devient impossible pour l’administration de se retirer de l’Asie du Sud-Est. Ainsi, en avril 1959 Eisenhower déclare : « (…) strategically South Vietnam’s capture by the Communists would bring their power several hundred miles into a hitherto free region. The remaining countries in Southeast Asia would be menaced by a great flanking movement. »[42]

En opposition au gouvernement se crée, en décembre 1960, un mouvement de contestation, le Front National de Libération (FNL)[43]. D’abord politique, ce mouvement se radicalise rapidement et prend le maquis, fort du soutient grandissant de la population. En fait, dès 1954 des 90 000 Viêt-minh, une nombre limité(entre 5 000 et 10 000) s’était maintenu dans le Sud, afin de préparer les élections de 1956. Après 1956, ils en profitent, avec le soutien du Nord pour organiser des attentats, mobiliser la population,… Déjà à cette époque, et contrairement à ce que beaucoup d’auteurs prétendent, le Viêt-nam du Nord est déjà impliqué. Ainsi R. Cline, fonctionnaire à l’époque à la CIA déclare en 1991 lors d’une table ronde ; « We did in the CIA intercept the communications from the North Vietnames Worker’s Party, and in 1958 and 1959 we saw their plan for conquering South Vietnam, that they were going to do Diem in. »[44]

Nous n’avons pas trouvé d’informations sur les derniers mois de l’administration Eisenhower, mais il semble bien que vers la fin de son mandat, Eisenhower s’interroge sur le bien fondé du soutien au régime de Diem. D’ailleurs, il envisage de plus en plus, à établir la ligne de démarcation non plus au Viêt-nam du Sud, mais bien au Laos. Ce fait se déduit de la rencontre entre Eisenhower et Kennedy le 19 janvier 1961, à propos de la situation préoccupante au Laos. Le président Eisenhower y souligne sa peur, que la chute sous l’emprise communiste du Laos fasse tomber l’ensemble de l’Asie du Sud-Est. Il faut donc que le Laos soit défendu et cela si possible dans le cas de l’OTASE, sinon de manière unilatérale.[45] Comme nous le verrons Kennedy défendra l’Asie du Sud-Est non pas à partir du Laos, mais bien à partir du Viêt-nam.

1.3. Conclusion

à l’époque une triple motivation caractérise la politique américaine au Viêt-nam. La première est l’importance grandissante de l’Asie dans le monde. Le passage du colonialisme à l’indépendance crée des vides (vacuum) et donc des conditions d’instabilités et de rivalités entre l’Est et l’Ouest. En second lieu, il y a la volonté de l’administration de soutenir la France et la conviction que le Viêt-minh est contrôlé par les Communistes. Enfin, il y a la perception que le bloc communiste est monolithique.

Aussi, l’administration Eisenhower aborde la reconstruction de la nation du Viêt-nam du Sud en des termes classiques de confrontation de guerre froide. Cela se passe en plusieurs étapes :

n une alliance internationale ayant pour but de décourager les forces communistes d’une agression conventionnelle en menaçant les forces communistes d’une guerre conventionnelle, soutenue par une possible frappe nucléaire américaine ;

n un soutien économique aux pays inquiétés par une menace communiste ;

n un envoi de conseillers américains pour aider les unités militaires de ces pays.

[1] R. OSGOOD, America and the World from the Truman Doctrine to Vietnam, Baltimore, The John Hopkins Press, 1970.

[2] Viêt-minh : organisation fondée en Chine méridionale par Hô Chi Minh et ses camarades de lutte en mai 1941. Le programme du Viêt-minh vise à l’établissement d’une république démocratique par le suffrage universel et appelle toutes les classes sociales, organisations révolutionnaires et nationalistes et minorité ethniques à ériger un front unifié contre l’impérialisme français et japonais. Le Viêt-minh s’empare du pouvoir en août 1945, peu après le coup de force japonais (9 mars) Rejeté dans le maquis par l’arrivée des troupes alliées puis françaises, il est modifié dans ses structures en 1951 et devient le Liên Viêt, mais le terme Viêt-minh persistera jusqu’à la fin des hostilités. (21 juillet 1954)

[3] O.S.S. : Office of Strategic Services, prédécesseur de la CIA

[4] Pentagon Papers, New York Times, 1971, p. 9.

[5] D. KINNARD, The War Managers : American Generals Reflect on Vietnam, New York,Da Capo Press, 1991,3e éd., p. 16.

[6] R.D. SCHULZINGER, A Time for War (The United States and Vietnam 1941-1975), Oxford, Oxford University Press, 1997, p. 57.

[7] G. WARNER, « The United States and Vietnam 1945-1965 (part I), International Affairs, July 1972, p. 386.

[8] Ch-P. DAVID, Au sein de la Maison Blanche, Canada, Presses de l’Université de Laval, 1994, p. 164.

[9] D.B. CAPITANCHIK, The Eisenhower Presidency and American Foreign Policy, Routledge & Kegan Paul, 1969, pp. 27-28.

[10] J.A. NATHAN, J.K. OLIVER, United States Foreign Policy and World Order, New York, Little Brown Company, 1975, p. 455.

[11] J.T. NASH, American Foreign Policy : Response to a sense of Threat, The Dorsey Press, 1973, p. 121.

[12] J.A. NATHAN, J.K. OLIVER, op.cit., p. 451.

[13] R. HILSMAN, To Move a Nation, Doubleday&Company,Inc., 1967,p. 19.

[14] S. HESS, Organizing the Presidency, Washington, The Brookings Institution, 1976, p. 73.

[15] CH-P DAVID, op.cit., p.165.

[16] J.P.BURKE, F.I. GREENSTEIN, How Presidents Test Reality : Decision on Vietnam (1954-1965), New York, Russel Sage Founfation,, 1991, pp. 28-36.

[17] L.H. GELB,R.K. BETTS, The Irony of Vietnam : The system worked, Washington, Brookings Institution, 1978, pp. 56-57.

[18] Le 29 mars Dulles prononce un discours devant l’ Overseas Press Club sur la menace d’une Asie rouge. Il y définit sa stratégie politique : formation d’une coalition des pays intéressés prête à une action concertée, quelqu’en soient les risques. (J. De FOLIN, Indochine 1940-1955 : la fin d’un rêve, France, Perrin, 1993, p. 250.)

[19] R.D. SCHULZINGER, A Time of War, Oxfrod, Oxford University Press, 1997, p. 66.

[20]G. WARNER, « The United States and Vietnam 1945-1965» (part I), International Affairs, July 1972, p. 388.

[21] J.P. BURKE, F.I. GREENSTEIN, op.cit., p. 70.

[22] Pour plus de détails sur le New Look cfr. partie 3, chapitre 2

[23] J.F. SLATON, Intervention in Vietnam : President Eisenhower’s Foreign Policy, A research report, Maxwell Air Force Base, Alabama, Air War College, April 1995, p. 8.

[24] J. DE FOLIN, op. cit., p. 255.

[25] A. SCHLESINGER, A Bitter Heritage, Vietnam and American Democracy :1941-1966, Houghton Miffin Company, 1966, p. 7.

[26] P. FRANCHINI, Les guerres d’Indochine 1: des origines de la présence française à l’engrenage du conflit international, Paris, Pygmalion, 1988.

[27] G. WARNER, « The United States and Vietnam 1945-1965 (part I), International Affairs,July 1972,p.390

[28] Pour plus de détails consultez le document 8 des Pentagon Papers, reproduit dans l’annexe.

[29] H. KISSINGER, Diplomatie, Paris, Fayard,1996, p. 569.

[30] J.DE FOLIN, op.cit., p. 271.

[31]La position d’Eisenhower sera différente en 1965 quand Johnson lui demandera conseil, mais pour des raisons totalement différentes et dans un contexte différent. (cfr.Infra)

[32] G. WARNER, « The United States and Vietnam 1945-1965 (part I), International Affairs, July 1972, p. 393.

[33] « The American response to the Geneva Declarations, July 21, 1954 » in N. SHEEHAN and others (eds), The Pentagon Papers, New York Times, 1971, pp. 52-53.

[34] N. SHEEHAN and others (eds), The Pentagon Papers, New York Times, 1971, pp. 46-47. (document 11)

[35] Un autre exemple est le document datant du 1er octobre 1954 adressé par Eisenhower à Diem : « … The purpose of this offer is to assist the government of Vietnam in developing and maintaining a strong, viable state, capable of resisting attempted subversion or aggression through military means…. Such a government would, I hope, be so responsive to the nationalist aspirations of its people, so enlightened in purpose and effective in performance, that it will be respected both at home and abroad and discourage any who might wish to impose a foreign ideology on your free people. », S.B. YOUNG, « LBJ’s Strategy for disengagement », Vietnam, Februar 1998.

[36] G. WARNER, « The United States and Vietnam 1945-1965 (part II), International Affairs, October 1972, p. 593.

[37] N. SHEEHAN and others (eds), The Pentagon Papers, New York Times, 1971, p. 1.

[38]Asia Treaty organization, in Collectif, Vietnam : History,Documents and Opinions on a Major World Crisis, Fawcett publications, 1965, pp. 92-94.

[39] J.F. SLATON, op.cit., p. 32.

[40] R.D. SCHULZINGER, op.cit., p. 86.

[41] Le Viêt-nam est divisé suivant une ligne précise, aussi il ne peut y avoir qu’une guerre frontale.

[42] J.F. STATON, op.cit., p.46.

[43] FNL : Fondé le 20 décembre 1960, le FNL se veut une large coalition. Le FNL était en réalité un front communiste dirigé par les membres du bureau politique à Hanoi et ses forces armées (Viêt-cong) étaient dirigées par des chefs expérimentés comme Nguyen Giap. Le noyau dur du Viêt-cong était constitué par 10 000 anciens partisans Viêt-minh environ, qui étaient restés au Sud après la partition de 1954, consécutive aux Accords de Genève. Les hommes du Viêt-cong sont répartis en deux sections principales : des unités paramilitaires(villageois qui entreprennent des sabotages) et unités entièrement militarisées (assurent le soutien)

[44] T.GITTINGER, op.cit.,p. 10.

[45] « Une intervention unilatérale de notre part serait notre solution de désespoir si nous n’arrivions pas à convaincre les autres signataires de se joindre à nous » in J.N., « De l’intervention au désengagement au Viêt-nam », Défense Nationale, 1969.

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Chapitre II : Les modèles décisionnels

L’ensemble des approches, étudiées dans le premier chapitre ne forment pas une simple collection d’éléments juxtaposés, sans relations entre elles. Aussi, un modèle décisionnel est un ensemble ordonné, cohérent dans lequel les concepts qui le composent ont des relations déterminées. Cet ensemble cohérent de concepts clairement définis et qui ont entre eux des relations déterminables est ce qu’on appelle un modèle théorique. Pour J-W Lapierre un modèle est un objet abstrait, formel sur lequel on peut raisonner et qui aide le chercheur à comprendre les objets concrets, réels, à établir des faits et à les expliquer en découvrant leurs rapports. [1]

Un modèle décisionnel ne correspond donc pas à une description de la réalité. Il décrit certains éléments de certains aspects de la réalité et ensuite les simplifie. Comme l’explique R.Hilsman : «In a sense, a conceptual model is a little machine. When the analyst turns the crank, it produces hypotheses that are tested against reality. The hypotheses will tell the analyst what facts to look for, where to look for them and what to expect if the specified facts are present. ».[2]

Par conséquent, si aucun modèle théorique n’offre jamais de synthèse parfaite, il permet de mieux comprendre le processus décisionnel.

2.1. Le modèle Easton[3]

Easton présente le système politique comme un ensemble structuro-fonctionnaliste dont il ne donne aucune détermination institutionnelle et qui est abstraitement considérée comme une boîte noire, une machine, un transformateur. Celle-ci a pour fonction de convertir les exigences adressées au système politique(=inputs) en décisions exécutives, législatives, budgétaires, voire symboliques(=outputs). La transformation des inputs en outputs s’effectue à l’intérieur du système par des processus ou séries d’interactions entre des rôles politiques. Une fois prises les décisions (outputs) vont avoir un double effet sur les exigences et les soutiens qui se trouvent à l’entrée du système : soit elles satisfont les exigences et consolident les soutiens, soit elles relancent les exigences et affaiblissent les soutiens.(=feed-back)

L’approche de Easton offre un modèle théorique qui donne à voir la dynamique d’échanges entre le système social et le système politique. Cette position théorique présente un modèle abstrait d’équilibre entre le système politique et l’environnement sociétal. Aussi, l’approche d’Easton propose un certain nombre de concepts qui sont opératoires dans le contexte de l’analyse politique concrète et qui apparaissent comme des lieux stratégiques pour l’explication des phénomènes de la vie politique. L’analyse offre une boîte à outils conceptuels qui permettent d’appréhender certains aspects des processus politiques concrets.

2.1.1. Les inputs

L’intuition centrale de l’analyse est que les structures politiques n’existent et n’agissent que parce qu’elles sont mues par des sollicitations de la société sur laquelle elles sont branchées. Les demandes ou exigences sont ce que mettent le système politique en mouvement. La demande ne devient un input du système politique que si elle franchit le filtre de la régulation. La régulation de son côté est assurée par des éléments structurés qui sont les vecteurs de l’exigence, qui la font entrer dans le système politique.(ex. les partis politiques, les lobbies, le Congrès,…) Dans les systèmes politiques des sociétés où le pouvoir exécutif détient une primauté de faire sur le pouvoir législatif, les exigences sont souvent introduites à l’initiative des ministères, c’est-à-dire des segments politico-administratifs de l’appareil d’Etat. (= withinputs)

2.1.2. Les outputs

Les outputs résultent de l’allocation autoritaire des valeurs opérée par le système politique. Ils consistent en décisions de type normatif, budgétaire,… qui donnent la réponse à la sollicitation de l’input.

2.1.3. Le feed-back

Quand le système politique a produit ses outputs, ceux-ci rétroagissent sur l’environnement, y apaisent ou relancent les exigences, renforcent ou affaiblissent le soutien.

Si le système Easton permet de voir comment un système politique fonctionne , il ne permet pas de comprendre comment les décisions sont prises, puisque la manière dont les demandes sont converties en décisions n’est pas expliquée.

Par conséquent, il faut dépasser ce modèle de base afin de mieux comprendre le processus décisionnel. Les modèles de référence à ce sujet sont le modèle de J.P.Lovell et de Duroselle.

2.2. Le modèle de J.P. Lovell

Le modèle de Lovell est construit à partir du modèle d’Easton. Ce système fonctionne tout comme le modèle Easton avec des inputs, outputs et feed-back. La grande différence est que ce modèle examine la boîte noire. Dans le modèle de Lovell, le rôle des acteurs participants à la décision sont définis de manière plus explicite. De plus, le modèle met bien en évidence les différents filtres par lesquels les inputs doivent passer avant de se transformer en outputs.

Ce modèle est particulièrement intéressant, car il tient compte de toutes les approches (systémique, bureaucratique, sociétale, perceptuelle et sociologique).

2.3. Le modèle de Duroselle

Nous n’allons pas développer le modèle Duroselle dans son entièreté, car seule une partie du modèle nous intéresse. Aussi, nous vous renvoyons à l’annexe pour avoir une explication détaillée de tout le modèle.

Ce qui nous intéresse en particulier dans ce schéma d’ensemble est la colonne du milieu qui se divise en amont (prise de décision) et aval (exécution de la décision) Celle-ci met l’accent sur l’Exécutif et ses relations avec les autres acteurs.

Le but du schéma est de montrer qu’une conduite de politique étrangère ne s’arrête pas à la décision prise mais comporte sa mise en œuvre. Une mise en oeuvre où le décideur se confond souvent avec la personne ou le petit groupe qui dirige l’exécution. En effet on ne peut concevoir un Etat où décideur et responsable au sommet de l’exécution seraient deux personnes séparées. La mise en œuvre dépend du décideur, en tant qu’Exécutif et de chefs de l’exécution (= militaires, diplomates, fonctionnaires,…) Cette équipe d’exécution correspond partiellement et partiellement seulement avec l’équipe décisionnelle.

Concernant la colonne de gauche du schéma général, Duroselle met l’accent sur l’ensemble de ce que voient et donc croient vrai, le décideur et son équipe. La colonne de droite s’intéresse à l’extérieur de l’organisme.

Ces deux colonnes mettent l’accent sur l’approche cognitive et l’approche systémique. Ainsi le modèle Duroselle reprend les différentes approches analysées dans le premier chapitre.

2.4. Modèle Sui Generis

En prenant des éléments de ces deux derniers modèles et en tenant compte des points développés dans le premier chapitre, il est possible de construire un troisième modèle qui tout en tenant compte des différentes approches, fait ressortir l’Exécutif.

Le corps du modèle( =des forces organisées à la décision) forme le processus décisionnel rationnel. Un processus qui n’est efficace qu’en cas de crise de courte durée (cfr. le livre d’Allison sur la crise de Cuba). A côté du corps, le modèle reprend toute une série de variables subjectives(la structure, le style,…) qui dans une prise de décision influencent de manière positive ou négative la prise de décision. Nous reviendrons de manière plus explicite sur ce modèle dans les parties suivantes.

Avant d’en arriver à l’examen de la politique de l’administration Eisenhower nous voudrions insister sur un point qui résume bien toute la problématique de la prise de décision et qui est illustrée par la question souvent ignorée des dilemmes auxquels les décideurs sont confrontés.

2.5. Les dilemmes

Tout président est confronté dans sa recherche d’une décision de haute qualité (high-quality) à deux exigences afin d’être un décideur effectif.

Il doit être sensible à la nécessité d’obtenir un consensus suffisant dans sa prise de décision au sein de son administration, du Congrès et de l’opinion publique. Le degré de soutien requis varie en fonction des actions et décisions présidentielles, tout comme du jugement personnel du président du degré de consensus dont il nécessite. L’objectif est d’éviter une tension entre la qualité d’une décision et son acceptation. Dans le cas contraire, le décideur doit faire un choix entre une qualité moindre pour une plus grande acceptation ou accepter le risque d’un soutien moindre afin de poursuivre une action politique que le décideur et ses conseillers estiment dans l’intérêt national.

De manière similaire, le président au moment de la prise de décision doit être sensible aux contraintes du temps et à un usage effectif des ressources disponibles. Aussi A .George explique que « In many instances the search for a higher-quality decision cannot or should not be prolonged insofar as the failure to make a timely decision may itself reduce the likelihood of achieving a successful outcome. Nor should the search for a higher quality decision on one policy question be allowed to consume a disproportionate share of the manpower, and the analytical and intelligence ressources that must be available to attend to other urgent policy questions. »[4]

Par ces deux dilemmes un troisième naît entre l’acceptation de la décision et le temps pour faire accepter la décision.

Un décideur pour une décision effective se doit donc d’être sensible aux trois dilemmes. Ainsi à chaque circonstance le décideur se doit de peser le pour et le contre. Toutefois, ces dilemmes ne valent pas durant le processus décisionnel d’une crise de courte durée (ex. la crise de Cuba) où là le décideur se tourne plutôt vers le modèle rationnel (cfr.supra) et où les décisions doivent être prises en quelques jours, parfois quelques heures sans qu’un soutien ou consensus puisse être obtenu.
Conclusion

La première partie a été un bref compte-rendu des théories scientifiques de la décision et de certains modèles décisionnels, dont nous en avons retenu un : le modèle Sui Generis.
Les prochaines parties de ce mémoire visent à rendre compte des faits et de la stratégie suivie. A partir de ceux-ci nous pourrons déduire les diverses variables qui dans la prise de décision influencent l’élaboration de la politique étrangère, la structure décisionnelle, la volonté ou non de tenir compte du dilemme du consensus,….. et enfin vérifier si le modèle Sui Generis s’applique et de quelle façon.

[1] J-W LAPIERRE, L’analyse des systèmes politiques, France, PUF,1973, p. 10.

[2] R. HILSMAN, The Politics of Policy Making in Defense and Foreign Affairs, New Jersey, Prentice-Hall, 1990, p. 43.

[3] J-W LAPIERRE, op.cit., pp.42 es.

[4] A.L. GEORGE, op. cit, p. 2.

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