Chapitre IV : Analyse de la prise de décision

Il est très difficile d’analyser la prise de décision de l’administration Kennedy à propos du Viêt-nam puisque comme nous l’avons vu à travers les faits, elle ne suit aucune logique. En outre, aucune décision fondamentale n’est prise sur le Viêt-nam sous l’administration Kennedy. Toutefois, il est possible de faire une série d’observations.

Concernant, l’influence de certaines variables nous vous renvoyons au chapitre consacré à la prise de décision sous Johnson dans la quatrième partie, car nombreuses caractéristiques présentes sous Kennedy sont également présentes sous Johnson mais de manière plus explicites.

4.1. La structure décisionnelle

Le président Kennedy opte pour une centralisation du processus décisionnel au sein de la Maison Blanche et pour des conseillers indépendants de toutes contraintes institutionnelles. Aussi, Kennedy rejette le système bureaucratique, formel d’Eisenhower.

La structure décisionnelle de Kennedy se définit donc par un système informel, direct et peu bureaucratique. Elle se distingue également par sa collégialité et le rôle important rempli par les conseillers.(cfr. partie I pour l’explication théorique de la structure collégiale) Par conséquent, ce système se caractérise comme l’explique Ch-P David par [1]:

1. l’ action directe , plutôt qu’une longue procédure bureaucratique ;

2. une résolution des problèmes entre les conseillers plutôt que dans un contexte d’une gestion organisationnelle ;

3. en exigeant de ses collaborateurs qu’ils débattent devant lui des options de politiques, Kennedy favorise une recherche créatrice des possibilités optimales de prises de décision;

4. une approche informelle afin d’encourager l’expression honnête et sans restriction organisationnelle des points de vue des différents conseillers;

5. le président, à l’occasion s’enquière de l’état d’une question en communiquant directement avec les bureaucrates concernés.

Ces caractéristiques ne valent que si le système collégial est appliqué de manière correcte. Ce qui est loin d’être le cas ici, car l’administration Kennedy se caractérise plutôt par Closed politics[2] : plus la situation devient sensible, plus les experts et les départements sont exclus et plus ce sont les conseillers du président qui prennent la relève. Les experts sont remplacés par des gens loyaux à l’administration. Dès lors, il n’est pas étonnant que ce soient McGeorge Bundy et R. McNamara qui jouent les rôles principaux dans la prise de décision.

Les décisions sont prises en petit comité ayant comme conséquence que l’administration Kennedy ne tient nullement compte d’une série d’options par réticence de consulter des experts dans certains domaines.

4.2.La variable bureaucratique

Si le système se caractérise par la collégialité due à la bonne entente entre les différents conseillers et secrétaires, au niveau des départements il y a une forte rivalité et en même temps une forte divergence à l’égard de la politique à suivre. Le Pentagone et le département d’Etat ont une approche totalement différente du problème.

Pour le premier cité il faut un envoi considérable de forces américaines non seulement pour former l’armée sud-viêtnamienne, mais également pour une intervention américaine.

Pour le département d’Etat par contre, l’intervention américaine doit se limiter aux conseillers et instructeurs, afin que l’armée sud-viêtnamienne puisse se défendre seule. Le département d’Etat attache également une grande importance aux réformes, ce qui n’est pas le cas du département de la Défense.

Ainsi, nous avons pu observer à travers la relation des faits que l’étude des options par les organisations est étroitement liée à leurs missions et à leurs programmes et que ces organisations ne peuvent examiner les problèmes d ‘une façon vraiment détachée. Les départements cherchent uniquement les informations qui confirment leurs options et protègent leurs intérêts. En outre, ils ne présentent que les options qui satisfont exclusivement leurs besoins propres.

Aussi, le C.N.S. qui parvient sous Eisenhower à examiner toutes les propositions et à obtenir une politique cohérente, ne remplit plus ce rôle sous Kennedy. Au niveau du C.N.S., l’accent est mis dorénavant sur le Conseiller à la sécurité nationale, qui perd sa neutralité. Bundy et son personnel n’hésitent pas à s’attribuer des fonctions jusqu’alors entièrement dévolues au département d’Etat : gestion des crises, négociations, planification des options,…

Par rapport à la structure décisionnelle d’Eisenhower, il n’y a pas de Planning Board sous Kennedy pour discuter de ces divergences. Par conséquent, le C.N.S. ne parvient plus à forcer les organisations à formuler des analyses en fonction de l’intérêt national. Ce qui a comme conséquence que le C.N.S., dont le rôle à l’origine est celui d’une agence centrale neutre devant concilier les différents points de vue des différents départements, ne remplit plus cette tâche. Le C.N.S. avec à sa tête le Conseiller à la sécurité nationale agit en fonction de ses intérêts propres et non plus en fonction de l’intérêt national. Il se profile donc comme une nouvelle organisation concurrente aux différents départements. Cette situation va évidemment encore accroître les tensions entre les différents départements et agences.

Aussi, les seuls à pouvoir proposer et à discuter des options ce sont les conseillers, avec en position de force le secrétaire à la Défense et en position de faiblesse, le secrétaire d’Etat. Au niveau de la prise décision, le département de la Défense prend donc les choses en main et cela au détriment du JCS et du département d’Etat.

4.3. La variable du rôle et la variable individuelle

La variable du rôle est très présente sous Kennedy. Nous vous renvoyons d’ailleurs au chapitre consacrée à l’équipe décisionnelle, qui reprend de manière détaillée la variable du rôle.

S’il est évident que la personnalité de J.F.Kennedy joue un rôle important durant sa présidence, cela est peu le cas concernant le Viêt-nam vu son indifférence sur le sujet jusqu’à juillet 1963.

4.4. La variable systémique et l’approche cognitive

Plus que tout autre président confronté au conflit vietnamien, Kennedy perçoit le monde sous l’angle de la bipolarité. Cela s’explique partiellement par la situation internationale de l’époque, mai surtout par sa conviction personnelle que le Communisme est synonyme du Mal. Deux exemples :

n son soutien plus au moins officiel au sénateur McCarthy (cfr. supra)

n En 1956, Kennedy se prononce sur le cas du Viêt-nam de la façon suivante devant l’association des « Amis américains du Viêt-nam »: « Le Viêt-nam représente la pierre angulaire du monde libre en Asie du Sud-Est, la clef de voûte, le doigt qui retient l’eau de l’autre côté de la digue (…) La Birmanie, la Thaïlande, l ‘Inde, le Japon, les Philippines et bien évidemment, le Laos et le Cambodge (…) seront menacés si la marée rouge du communisme déferle sur le Viêt-nam.(…) Il appartient aux Etats-Unis, poursuit Kennedy, de défendre la liberté de ce pays, de soutenir son expansion économique, parce que c’est notre rejeton, nous ne pouvons pas l ‘abandonner ni ignorer ses besoins. » [3] (théorie des dominos).

Ainsi que l’administration Truman et Eisenhower, l’administration Kennedy est persuadée qu’abandonner le Viêt-nam serait un nouveau Munich, qui ferait tomber comme des dominos[4] tous les pays de la région dans le giron-sino-soviétique. De plus, l’Amérique ne peut renoncer à défendre les démocraties sans trahir sa mission séculaire.

A cela, s’ajoute le souvenir de l’échec de la Baie des Cochons, du Laos et du sommet de Vienne. Par conséquent, il n’y a pas seulement la théorie des dominos qui régit la politique menée, mais également l’intérêt de réputation. Ceci se confirme après le sommet de Vienne après lequel Kennedy aurait déclaré « Now we have a problem in making our power credible, and Vietnam looks like the place »[5]

4.5. La variable institutionnelle

Du temps de Kennedy, l’intervention au Viêt-nam ne soulève aucun problème au Congrès. Le Congrès donne sa sanction et vote les crédits nécessaires et cela pour plusieurs raisons :

Ø l’intervention est limitée et se limite officiellement à l’envoi de conseillers.

Ø la majorité des deux partis soutient la politique menée. Elle a d’ailleurs la volonté de bombarder le Nord et que l’effort de guerre soit repris par les troupes américaines. Mais elle ne fait aucun effort pour faire adopter cette politique. Ce qui est compréhensible si on tient compte des rapports de Saigon communiquant que la guerre est en bonne voie d’être gagnée. Dès lors, il n’est nullement nécessaire de bombarder le Nord ou de reprendre le fardeau.

Quant aux autres institutions de manière générale elles sont absentes du processus décisionnel.

4.6. Conclusion

En reprenant notre modèle, nous pouvons observer que le processus de la prise de décision sous Kennedy est plein de lacunes. Le modèle se veut rationnel, mais ne l’est pas. En reprenant les caractéristiques du modèle rationnel (cfr. supra), aucunes de ces étapes ne sont respectées, contrairement par exemple à l’administration Eisenhower. Dans les faits :

Ø l’information est rarement parfaite en ce qu’elle est souvent incomplète, tronquée ou teintée selon les objectifs de ceux qui la fournissent, pour être ensuite interprétée en fonction des préjugés de ceux qui la reçoivent ;

Ø la considération des valeurs et intérêts, ainsi que des options, est faite de façon largement subjective, en fonction des croyances et des structures bureaucratiques des décideurs ;

Ø l’évaluation des options est souvent fortement biaisée

Ø les décideurs ferment souvent les yeux devant les problèmes que crée la solution que l’on a mis de l’avant.

Ø ils s’obstinent à justifier leur choix et à poursuivre l’application de leur décision.

Nous revenons de manière plus détaillée sur ces caractéristiques dans la partie consacrée à la prise de décision sous Johnson

Par conséquent, nous avons un système décisionnel qui se veut rationnel et collégial, mais qui dans les faits est élitiste, impérialiste et manipulateur. Le pouvoir est assumé par un groupe soudé qui a des intérêts et préférences communes.

En conclusion, en appliquant le modèle Sui generis, nous observons que le corps du modèle est complètement tronqué. Les forces inorganisées sont absentes du processus décisionnel et il y a un début de scission entre les forces organisées[6] et l’équipe décisionnelle. Au sein des forces organisées, les différentes bureaucraties sont en conflit, ce qui encourage les propositions et options partisanes. En outre, il n’y a aucune réévaluation des décisions prises et dès lors il y a une absence quasi totale du feed-back.

Conclusion

Nous observons une administration Kennedy hésitante et pleine de contradictions. A cause d’une méconnaissance totale de la complexité du conflit, de l’absence d’informations exactes et d’une prise de décision élitiste et inefficace, la politique vietnamienne de l’administration Kennedy est une politique à court terme, sans objectifs bien établis.

Les décisions prises ont généralement pour effet d’aggraver le problème au lieu de le solutionner, laissant sur la question vietnamienne un lourd héritage à Johnson et rendant quasi inévitable l’engagement militaire américain. La critique la plus sévère que l’on puisse formuler à l’encontre des décisions de Kennedy, c’est qu’elles ont été improvisées, intermittentes, discontinues, en somme tout le contraire d’une politique réfléchie et déterminée. Aussi, durant toute l’administration Kennedy le dualisme their war-our war persiste.

[1] Ch-P. DAVID,op.cit., p. 185.

[2] « The manner and style of the President ‘s use of the Bundy operation, particularly of Mac and Walt and C. Kaysen, but the rest of us, too, was never to have more than five or six people in the thing. We had maybe twenty people in all, but a lot of them were just normal liaison types of one kind or another, or doing security jobs, or special details. The inner group was four, five or six, seldom more. » (déclaration de Komer à la bibliothèque J.FK. en1964) ,in I.M. DESTLER,L.H. GELB, A. LAKE, Our Own Worst Enemy : The Unmaking of American Foreign Policy, New York, Simon & Schuster Inc., 1984, p. 190.

[3] A. KASPI, Kennedy, les 1000 jours d’un président, Paris, Armand Colin, 1993 , p. 144.

[4] Dans le mémorandum du 11 novembre, Rusk et McNamara font référence de manière implicite à la théorie des dominos : « The loss of South-Vietnam would make pointless any further discussion about the importance of Southeast Asia to the free world ; we would have to face the near certainty that the remainder of Southeast Asia and Indonesia would move to a complete accomodation with communism, if not formal incorporation with the Communist bloc. »

[5] L.H. GELB, R.K. BETTS, op.cit, p. 70.

[6] Le Congrès soutient la politique de Kennedy, mais n’intervient pas dans la prise de décision

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Chapitre III : L’engrenage

Arrivé au pouvoir, Kennedy est très vite absorbé par Cuba, les élections au Congrès, les négociations sur les armes nucléaires, l’Amérique Latine, la crise des missiles… Aussi, il a peu de temps pour se pencher sur le problème du Viêt-nam.

C’est pourquoi, durant les premiers mois de son investiture, il délègue le problème du Sud-Est asiatique à ses conseillers. La confiance qu’il a en McNamara et l’ambassade américaine à Saigon l’amène à se ranger dans le camp des optimistes et à sous-estimer l’importance du problème vietnamien.

3.1. Méconnaissance du terrain

La nouvelle équipe hérite et accepte la conception monolithique du bloc communiste. Cette vision des choses résulte d’une ignorance et méconnaissance profonde de l’histoire asiatique et des diversités entre les différents pays de cette partie du monde. Faut-il être étonné d’une telle approche ? Non et cela pour différentes raisons.

Comme le reconnaît McNamara : « Je n’avais jamais visité l’Indochine et je ne comprenais rien à son histoire, à sa langue, à sa culture, à ses valeurs. Je n’y étais en rien sensible. On pourrait en dire autant, à divers degrés, du président, John Kennedy ; de son secrétaire d’Etat, Dean Rusk, de son conseiller à la sécurité nationale, McGeorge Bundy ; de son conseiller militaire, Maxwell Taylor ; et bien d’autres. Quand il s’agissait du Viêt-nam, nous nous trouvions en position de décider d’une politique pour une terra incognita. »[1] Contrairement à la richesse d’experts concernant l’Union Soviétique comme George Kennan, Charles Bohlen, …Washington est confrontée à un manque d’experts sur l’Asie du Sud-Est. Aussi, l’administration néglige toute analyse critique. Comme le déclare S. Hoffmann : « Nous (=les Etats-Unis) avons tendance à aborder d’une façon beaucoup trop confiante les situations les plus complexes, à les réduire à des simples questions d’organisation et très souvent sous-estimer la façon dont l’histoire et les traditions des autres pays déterminent leur attitude à l’égard des problèmes en cause. »

Cette méconnaissance de l’histoire et cette vision monolithique du bloc communiste s’explique également par l’héritage des années 1950. Cet héritage se compose de plusieurs éléments [2]:

n la perte de la Chine, la guerre de Corée et la politique asiatique du secrétaire d’Etat Foster Dulles (pactomanie) ;

n le Bureau of East Asian and Pacific Affairs est purgé de ses spécialistes, par suite du maccarthysme. La seule politique tolérée est celle de l’endiguement, de l’isolement de la Chine et l’instauration de réseaux d’alliances ;

n La vulnérabilité et sensibilité de la nouvelle administration concernant l’Asie est grande à cause du maccarthysme, mais également à la marge de victoire limitée aux élections présidentielles. Aussi, l’administration est méfiante de prendre trop vite des décisions concernant l’Asie. D’ailleurs le Bureau of East Asian and Pacific Affairs est le dernier à être remanié. Il faut attendre la nomination d’Averell Harriman comme Assistant Secretary en décembre 1961, avant que certains changements aient lieu. Cependant, trop préoccupé par les négociations concernant le Laos, Harriman ne parvient ni à modifier la composition du Bureau of East Asian and Pacific Affairs, ni d’y ramener les experts.

3.2. Mai 1961 : tentative de définition de l’engagement américain au Viêt-nam

Après une visite du vice-président L. Johnson au Viêt-nam au mois de mai 1961, une tentative de définition de l’engagement américain au Viêt-nam est mise au point. Certains, comme Rostow et le général Taylor envisagent l’envoi d’un nombre substantiel de troupes pour nettoyer le terrain et former l’armée sud – vietnamienne.[3] Le sous-secrétaire d’Etat, Bowles envisage une nouvelle conférence sur l’Indochine afin d’obtenir une Asie du Sud-Est neutre et la suspension de l’aide à Diem. [4]Le sous-secrétaire U.A. Johnson, préconise l’envoi de 200 000 hommes. Harriman, Forrestal et Hilsman estiment que seul le Viêt-nam du Sud peut gagner la guerre et que des réformes au sein du régime s’imposent. L’ambassadeur Nolting et le général P. Harkins présentent le gouvernement Diem comme un régime dirigé par une personnalité incontestablement difficile, mais ayant l’étoffe d’un homme d’Etat et en tout cas irremplaçable. La Task Force sous Gilpatric recommande un ensemble d’actions économiques, militaires et de propagande. Elle conseille également un engagement explicite des Etats-Unis auprès du Viêt-nam du Sud afin de prendre toutes les mesures nécessaires pour défendre le Viêt-nam du Sud.

Dès le début les avis divergent entre les différents conseillers du président. Une chose qui dans les mois suivants ne va que s’aggraver.

Le 11 mai 1961 à travers le NSAM-52[5] certaines décisions recommandées par la Task Force sont approuvées : l’armée vietnamienne est portée à 200 000 hommes, instauration des hameaux stratégiques (Cfr.infra), envoi de 400 militaires, la majorité étant les fameux Bérets verts[6] et l’aide à Diem est conditionnée à l’évolution du Viêt-nam du Sud vers un pays démocratique. Officiellement, seuls des conseillers militaires sont présents au Viêt-nam et ont un rôle actif de formation, officieusement la puissance de feu américaine s’installe (T 28, F102, hélicoptères, napalm, interventions clandestines contre le Viêt-cong des RVNAF[7] sous commandement des Bérets verts,…) Toutes ces opérations clandestines sont mieux connues sous le nom OPLAN 34A, OPLAN 37-64,….

En fait, le NSAM-52 réaffirme le soutien économique, politique, psychologique et militaire américain au régime de Saigon. Aussi, la première vraie décision sur le Viêt-nam vient en novembre 1961, après la mission Taylor-Rostow.

3.3. Le rapport Taylor-Rostow et ses suites

Après que la situation se soit aggravée fortement durant l’été 1961( différents attentats et assassinats), Kennedy décide d’envoyer une mission d’experts au Viêt-nam afin de se rendre compte de la situation.

3.3.1. La mission Taylor-Rostow

A la tête de la mission, il y a le général Maxwell D. Taylor et W. Rostow. L’objectif de la mission est d’étudier la situation au Viêt-nam sous ses différents aspects : militaires, politiques, économiques et de propagande.[8] Le trois novembre le général Taylor et W. Rostow remettent un rapport au président Kennedy, afin de demander un envoi substantiel de troupes américaines (8 000 militaires) au Viêt-nam.[9] Celles-ci auraient comme objectif de renforcer le moral des troupes sud-viêtnamiennes et de montrer le sérieux de l’engagement américain en Asie du Sud-Est (intérêt de réputation). Sur le terrain, les troupes rempliraient des opérations d’autodéfense et maintiendraient la sécurité dans les lieux où elles seraient déployées. Entre le moment de la présentation de ce rapport le 3 novembre et l’adoption d’une adaptation de ce rapport le 22, plusieurs membres des différents départements donnent leur avis sur les recommandations.

3.3.2. Réactions au rapport

Le JCS estime que l’envoi de 8 000 militaires doit être considéré comme un premier pas dans un engagement plus large et que d’autres envois suivront.[10]

G.Ball sous-secrétaire d’Etat s’oppose à un engagement américain au Viêt-nam. Il estime que les troupes américaines ne sont pas adaptées à la topographie vietnamienne et que si l’administration suit la voie tracée par le rapport Taylor-Rostow en moins de 5 ans, 300 000 hommes se retrouveront dans les champs de riz au Viêt-nam.[11] En fait, Ball (européaniste) craint surtout qu’un engagement à la périphérie, remette en cause le dessein d’un grand partenariat politique et économique de l’Atlantique.

Dans un premier rapport, daté du 8 novembre 1961, McNamara soutient le point de vue du rapport Taylor-Rostow : « (….)The introduction of a US force of the magnitude of an initial 8000 men in a flood relief context will be of great help to Diem. (…) »[12]Dans un second rapport, co-rédigé avec D. Rusk, daté du 11 novembre le point de vue de McNamara est un peu plus nuancé : « (A)Units of modest size required for the direct support of South Viet-Namese military effort such as communications, helicopters and other forms of airlift, reconnaissance aircraft, naval patrols, intelligence units, and (B) larger organized units with actual or potential direct military mission. Category (A) should be introduced as speedly as possible. Category (B) units pose a more serious problem (…) that they are much more significant from the point of domestic and international political factors and greatly increase the probabilities of Communist bloc escalation.» [13]

Cependant cela ne les empêchent pas dans le même mémorandum de préparer des plans pour une intervention militaire américaine : « (…)The department of Defense be prepared with plans for the use of United States forces in South Vietnam under one or more of the following purposes :

(a) Use of a significant number of United States forces to signify United States determination to defend Vietnam and to boost South Vietnam morale ;

(b) Use of substantial United States forces to assist in suppressing Viet Cong insurgency short of engaging in detailed counter-guerrilla operations but including relevant operations in North Vietnam ;

(c) Use of United forces to deal with the situation if there is organized Communist military intervention. »

3.3.3. Adoption du rapport Rostow-Taylor

Le 15 novembre, après de nombreuses discussions le département de la Défense, le département d’Etat et le JCS approuvent les recommandations faites par Taylor et Rostow. Une semaine plus tard, le 22 novembre Kennedy approuve le document NSAM-111, qui approuve un déploiement de conseillers[14] mais en un nombre moins important que celui recommandé par Taylor. Bien que rejetant l’introduction de troupes terrestres, Kennedy n’exclut nullement une intervention plus puissante : « If this doesn’t work perhap’s we’ll have to try Walt’s Plan Six ; that is, direct attack on North Vietnam. »[15]En outre, le soutien à Diem est renforcé.

Vu que l’administration dans le NSAM-111 ne s’attaque pas de manière décisive aux problèmes majeurs, c’est-à-dire Diem et les voies d’infiltration la situation sur le terrain s’aggrave durant le début de l’année 1962 : détérioration de la situation économique et sociale, tentative d’un coup d’Etat par de jeunes officiers,… L’impopularité de Diem a également des conséquences dans l’effort de guerre, dans lequel l’armée sud-viêtnamienne est de moins en moins motivée. Aussi dès le début de 1962, le JCS renouvelle sa demande d’envoyer des forces terrestres.

3.3.4. Demande du JCS de l’envoi de forces terrestres

Le 13 janvier 1962, les chefs d’Etat-major dans un mémorandum soutiennent que l’intervention de forces combattantes américaines serait un moyen efficace d’empêcher la perte du Sud et de renforcer le moral des troupes sud-viêtnamiennes. Ils renouvellent donc leur demande d’envoi de forces terrestres combattantes. Les militaires estiment que cette décision serait en harmonie totale avec la politique américaine puisque depuis 1954 Washington a clairement affirmé qu’un des objectifs inaltérables est de prévenir la chute du Sud face à l’agression communiste.

Selon les dires de McNamara « ils (les chefs d’Etat-major) se trompaient : c’était justement cette décision de base qu’on n’avait pas prise. »[16] Pourtant, n’est-ce pas Kennedy qui approuve le NSAM-52 au printemps 1961[17],n’est-ce pas McNamara et D Rusk qui rédigent un mémorandum le 11 novembre 1961 quelques jours après le rapport Taylor-Rostow dans lequel est écrit : « (…)Its loss (=Viêt-nam du Sud) would not only destroy SEATO but would undermine the credibility of American commitments elsewhere(…) It would stimulate bitter domestic controversies in the United States and would be seized upon by extreme elements to divide the country and harass the administration. (…) The United States should commit itself to the clear objective of preventing the fall of South Vietnam to communism. »[18] En outre, dans le même mémorandum, Rusk et McNamara préconisent la préparation de plans pour une intervention militaire américaine.[19]

Puis, en mars 1962, un mois et demi après la demande du JCS, McNamara déclare dans le Washington Post : « L’Asie du Sud-Est est vitale pour la sécurité du Pacifique et le Pacifique est vital pour la sécurité des Etats-Unis(…) »[20] Il y déclare également(…) mais l’usage de la seule force militaire ne vaincra pas automatiquement les communistes, s’il n’y a pas de réforme économique et sociale interne »[21] Or aucunes mesures concrètes sont prises ni pour obtenir une réforme, ni pour un engagement militaire.

Quelle est dès lors la politique menée par l’administration ?

3.3.5. La voie suivie par l’administration Kennedy.

La politique suivie n’est pas celle de l’envoi de troupes terrestres et de réformes économiques, sociales, politiques et agraires, mais bien l’envoi de conseillers (fin 1963 ils sont plus au moins 16 000). Quant aux réformes, qui sont primordiales pour la stabilité du pays, elles sont renvoyées aux calendes grecques.

Aussi, toutes les mesures prises par l ‘administration en 1961 et 1962 sont des demi-mesures, qui nous paraissent souvent contradictoires avec les objectifs établis. La politique menée se caractérise par une certaine naïveté, négligence et insouciance. Nous sommes devant une administration qui schématise de manière extrêmement simple, une problématique extrêmement complexe. En lisant les documents et les ouvrages abordant cette époque, l’impression est que l’administration analyse le problème comme un problème secondaire, sans essayer de le comprendre, persuadée que le Viêt-cong est insignifiant et convaincue que les choses se solutionneront par elles-mêmes.

Il faut attendre janvier 1963 et la mission Hilsman-Forrestal du département d’Etat pour qu’une partie de l’administration, la moins influente, réalise que la politique suivie ne mène à rien. Bien que le compte-rendu de la mission n’apporte aucune nouvelle information sur la situation au Viêt-nam, Forrestal et Hilsman estiment, dans une annexe ajoutée au rapport et adressée à Kennedy, que la politique américaine est une politique de pas à pas, fondée sur aucun dessein politique. Ils constatent également les malentendus entre civils et militaires et le manque de coordination entre les différents départements et agences.[22] Mais vu l’influence du département de la Défense par rapport au département d’Etat, la politique suivie est celle des civils du département de la Défense.

Ce qui ne laisse pas de surprendre dans la politique de l’administration Kennedy c’est le refus d’accéder à la demande du Pentagone d’un engagement direct des troupes américaines. Comme le déclare D Artaud : « Pourquoi, si les enjeux étaient si élevés, s’arrêter en chemin ? Kennedy comme le remarquera N. Podhoretz par la suite, a-t-il fait preuve de la mauvaise prudence au mauvais endroit, à la mauvaise époque, « the wrong prudence, at the wrong place and at the wrong time ? » »[23] Nous en sommes persuadés et nous rejoignons le point de vue exprimé par D.Rusk qui déclare dans ses mémoires: « …had Kennedy committed one hundred thousand men in 1962, as soon as we learned that North Vietnam was violating the Laos accords negotiated that same year, if he had pushed in a stack of blue chips at the very beginning, it is just possible the North Vietnamese would have realized we were serious. (…) But our gradual response possibly encouraged North Vietnam to speculate that we did not intend to stay the course. »[24]

Cette politique, selon nous, s’explique en partie par une certaine arrogance du pouvoir, persuadé de vaincre un peuple depuis peu décolonisé sans devoir utiliser les grands moyens. Mais, elle s’explique également par une série d’incohérences : négligence de la piste Ho-Chi-Minh, de l’histoire de l’Indochine, déficience de la stratégie,…

Telle façon de mener une politique ne pouvait qu’entraîner un retour de flamme. Cela est le cas fin 1963.

3.4. 1963 : L’année de tous les dangers

Dans son discours annuel Kennedy déclare en janvier 1963 : « The spearpoint of aggression has been blunted in South Vietnam. »[25] Aussi, de janvier à plus au moins juillet, et même encore en automne 1963 règne un certain optimisme au sein de l’administration. On n’hésite même pas à établir des plans afin de préparer un retrait du Viêt-nam fin 1965, début 1966(cfr.3.5.). Pourtant, la maîtrise américaine de la situation s’effrite petit à petit. Quatre raisons en sont la cause :

1. Les rapports sur la situation au Viêt-nam sont faussés. La raison principale est le souvenir de la situation en Chine dans les années 1940. Les officiers des différents départements à Saigon n’ont pas oublié la manière dont avaient été traités leurs collègues par les comités du Sénat pour leurs commentaires critiques concernant le nationalisme chinois. Tout rapport sur la force du Viêt-cong et la faiblesse du régime de Diem sont dès lors bannis, au risque de ne pas promouvoir dans la hiérarchie. De plus, l’ambassadeur Nolting veille personnellement à ce qu’aucun câble négatif soit envoyé.[26]

Certains fonctionnaires au sein de la CIA jouent également un rôle important dans la falsification des rapports. Ainsi en février 1962 les conclusions d’un rapport rédigé par le Board of National Estimates estime que la situation au Viêt-nam est négative : « the struggle in South Vietnam at best will be protracted and costly because very great weaknesses remain and will be difficult to surmount. Among theses are lack of aggressive and firm leadership at all levels of command, poor morale among the troops, (…) »[27] Sous l’ordre du directeur de la CIA, J.McCone les conclusions du rapport définitif sont modifiées afin de correspondre à l’optimisme des conseillers. La version finale du rapport est rédigée comme suit : « We believe that Communist progress has been blunted and that the situation is improving (…)Improvements which have occurred during the past year now indicate that the Viet-cong can be contained militarily and that further progress can be made in expanding the area of government control and in creating greater security in the countryside. »[28]

2. Le non-respect du Viêt-nam du Nord des promesses faites à Genève, le 23 juillet 1962, dans la déclaration sur la neutralité du Laos. Dans cette déclaration les pays concernés dont le Viêt-nam du Nord avaient donné leur parole [29]:

· qu’ils n’introduiraient pas au Laos de troupes étrangères, ou de personnel militaire, sous quelque forme que ce soit ;

· qu’ils n’utiliseraient pas le territoire du Laos pour intervenir dans les affaires intérieures d’autres pays ;

· que toutes les troupes étrangères, régulières ou irrégulières, les formations paramilitaires étrangères et le personnel militaire étranger devraient être retirés du Laos dans les délais les plus courts.

Or, les troupes nord-viêtnamiennes ne se retireront jamais du Laos. La piste Ho Chi Minh continue donc de fonctionner.

3. Le Viêt-cong apprend à connaître les faiblesses des armes et tactiques de l’armée sud-viêtnamienne et parvient dès lors à mieux la combattre. Un exemple est la bataille d’Ap Pac. Le 2 janvier 1963, le Viêt-cong bat l’ARVN, fortement équipée et soutenue par des hélicoptères de combat, d’artillerie,…

4. Dernier problème est la situation critique au Viêt-nam du Sud.

Kennedy et ses conseillers n’en tiennent pas compte, restant persuadés qu’ils maîtrisent encore toujours la situation. Le seul point qui leur pose problème à partir de 1963 est le régime de Saigon qui est de plus en plus dictatorial. Toutefois, il faut attendre le mois de mai et la persécution bouddhiste du gouvernement de Saigon pour enfin voir une réaction américaine à l’égard du régime de Diem et de son frère Nhu.

3.4.1. La crise bouddhiste

Avec la persécution des bouddhistes au mois de mai, le régime de Diem se retrouve dans une situation précaire. L’administration Kennedy par le biais de son chef de mission à Saigon, W. Trueheart, oblige Diem à se réconcilier avec les bouddhistes. Après quelques semaines de négociations, un accord est conclu le 16 juin. Mais très vite le bras de fer entre Diem et les bouddhistes reprend.

Ces répressions mettent l’administration Kennedy dans une situation délicate, l’opinion publique internationale critiquant le régime Diem et indirectement son créancier, les Etats-Unis. Aussi, l’ambassadeur américain Nolting, remplacé par Cabot Lodge au milieu du mois d’août, tente de convaincre Diem d’arrêter les persécutions, mais sans grand succès.

3.4.2. Réveil du département d’Etat ?

De nouvelles répressions ont lieu le 21 août sous l’ordre du général Nhu. Les différents rapports sur les violences ne parviennent cependant à Washington que le 24 août, jour où Kennedy, Rusk, McNamara, McGeorge Bundy et John McCone sont absents de Washington .C’est Roger Hilsman, convaincu que Nhu, éventuellement suivi de Diem, doit être écarté du pouvoir, qui prend les choses en main. Il est persuadé que si le duo Diem-Nhu se maintient au pouvoir, les choses ne pourront que s’aggraver.

Aussi, Hilsman rédige un câble destiné à l’ambassadeur H. Cabot Lodge dans lequel il donne le feu vert pour écarter Nhu du pouvoir.[30] Toutefois, avant d’envoyer ce câble il fallait que Hilsman obtienne l’autorisation des principaux décideurs. Avec la collaboration d’Averell Harriman et de Michael Forrestal, il va obtenir cette autorisation. Il est intéressant de reprendre un passage du livre de McNamara qui explique la manière dont l’aval est obtenu : « Les parrains du câble étaient bien décidés à le transmettre à Saigon le jour même. Ils trouvèrent G.Ball sur le terrain de golf et lui demandèrent d’appeler le président à Cape Cod. Il le fit, et J Kennedy répondit qu’il donnerait son accord à l’envoi du câble si ses principaux conseillers étaient tous de cet avis. George téléphona immédiatement à D Rusk à New York et lui dit que le président était d’accord. Dean donna son consentement, bien qu’il fût sans enthousiasme. Pendant ce temps, Averell sollicitait le feu vert de la CIA. Puisque J. McCone était absent, il s’adressa à R Helms, le directeur adjoint aux plans. Helms était plutôt réticent, mais comme D.Rusk, il donna son aval parce que le président l’avait déjà fait. »[31] [32] Il est intéressant d’observer que dans cette décision, sans que personne ait donné son accord formel, Hilsman parvient à obtenir un accord unanime. Cet accord est toutefois remis en question dès le 25 août par Kennedy, McNamara, Johnson, Taylor, Krulak et Nolting. Ils expriment de sérieux doutes sur l’idée d’intervenir contre Diem et son frère, rien ne permettant d’entrevoir que le nouveau gouvernement serait plus ouvert à des réformes. Forrestal, R. Kennedy, Harriman, Hilsman et G. Ball maintiennent par contre leur volonté d’écarter Diem, en estimant qu’en le maintenant au pouvoir, les Etats-Unis seraient obligés de se retirer. Aussi, nous constatons une division de plus en plus grande au sein de l’administration qui va se refléter dans les journaux, chaque camp divulguant des informations à la presse.

3.4.3. La mission Krulak- Mendenhall

Afin de se rendre compte de la situation, Kennedy envoie le général Krulak et J.A.Mendenhall du département d’Etat à Saigon le 6 septembre pour une visite de quatre jours. Le 10, durant une réunion du C.N.S. , Krulak estime que la guerre peut être gagnée indifféremment des défections du régime. Mendenhall rapporte par contre que la guerre contre le Viêt-cong est devenue secondaire à la guerre contre le régime et qu’il y a une grande menace de guerre civile. Kennedy semblera surpris de leurs divergences.[33]

Or pouvait-il vraiment être surpris ? Depuis le début de la crise, le Pentagone a la volonté de maintenir Diem au pouvoir, alors que le département d’Etat veut l’en écarter. A notre sens il aurait été plus sage d’envoyer des conseillers ne devant pas défendre la politique de leur département. ex. Sorensen.

Mais les désaccords ne se limitent pas au terrain politique. Ils sont également présents sur le terrain militaire. Le général Harkins, tout comme le MACV considèrent que la situation sur le terrain est en phase d’être maîtrisée, alors que les hommes de terrain estiment que la situation se détériore. Ainsi, le colonel John Paul Vann estime qu’au printemps, la marge d’erreur du body count[34] est de 40% et que la situation se dégrade.[35]

3.4.4. La mission Taylor-McNamara

Fin septembre une nouvelle mission est envoyée, la mission Taylor-McNamara. Ici encore deux questions se posent : Qu’est-ce que cette mission peut apporter de plus que la mission précédente ? Pourquoi envoyer principalement que des représentants du Pentagone ? Nous revenons sur cette dernière question.

3.4.4.1. Pourquoi envoyer principalement des représentants du Pentagone?

Les différentes missions des hauts fonctionnaires du Pentagone au Viêt-nam sont fortement contestées par le département d’Etat qui estime que ces visites sont néfastes politiquement et cela pour plusieurs raisons[36] :

Ø elles engagent les Etats-Unis de manière trop dense à l’égard du Viêt-nam et plus particulièrement à l’égard de la situation politique ;

Ø elles montrent trop leur inquiétude ;

Ø elles tendent également à faire d’un conflit vietnamien, soutenu par l’aide logistique et par des conseillers militaires, une guerre américaine.

Selon Hilsman, le président Kennedy est conscient de ce problème. Mais le JCS lui pose un problème. Le JCS étant opposé à la politique de guerre limitée appliquée au Viêt-nam, Kennedy craint une opposition publique de sa part. Une opposition qui serait probablement soutenue par une partie du Congrès et qui ramènerait les Etats-Unis à l’ère du maccarthysme. Aussi, Kennedy estime que la seule façon de ne pas mécontenter le Pentagone est de confier le dossier au secrétaire à la Défense.

Par conséquent, tant que le JCS est au courant de la politique menée par McNamara et se maintient sous son contrôle, il n’a rien à craindre.[37]

Cependant, selon nous une autre raison, que nous avons déjà développée, peut être donnée à l’influence du département de la Défense. Celle-ci est abordée dans le livre d’Hilsman, mais apparemment à son insu. Dans un des derniers chapitres de son livre , il explique que Kennedy a eu la volonté de faire du département d’Etat, l’organe principal de son administration. Cependant, Kennedy rejette la responsabilité du fiasco de la Baie des Cochons, 17 avril 1961, sur la CIA, le JCS et sur le département d’Etat. Ainsi, le département d’Etat n’ayant pas répondu à ses attentes, il s’est tourné vers le département de la Défense en désignant P.H.Nitze comme chairman of the Berlin task force et R.Gilpatric comme chairman of the Vietnam task force.[38] De plus, Kennedy trouve avec McNamara quelqu’un qui partage ses vues.

3.4.4.2. Les recommandations du rapport Taylor-McNamara

Dans leur rapport du 2 octobre, Taylor et McNamara dressent une série de conclusions et de recommandations. Ils concluent que la situation militaire progresse, mais que les tensions à Saigon sont de plus en plus importantes. Ils estiment également que rien ne permet de conclure qu’un coup d’Etat sera couronné de succès. Enfin, ils estiment qu’il n’est pas clair si les pressions exercées sur le gouvernement de Saigon porteront leurs fruits.

Dans ce rapport ils font également une série de recommandations :

1. ne pas encourager présentement un coup d’Etat ;

2. une série de mesures pour montrer leur désapprobation de la politique suivie par Diem ;

3. ….

Certaines de ces recommandations sont adoptées par Kennedy le 11 octobre dans le document NSAM 263. Nous vous renvoyons pour plus de détails au document reproduit en annexe, tout comme au point 3.4. qui traite de la controverse du retrait. Durant les semaines qui suivent ce rapport, l’administration échoue à instaurer une politique ferme à l’égard du régime de Diem et réalise, alors que quoi qu’elle fasse elle est d’office perdante. Aussi, nous partageons le point de vue de Gelb et Betts : « American officials wanted Diem to consolidate his Byzantine military command structures and intelligence networks eliminate administrative overlapping,and delegate more authority to subordinates. But in doing this Diem would be giving his political rivals the tools to make a coup against him. Moreover, any aid cuts that might have been substantial enough to induce Diem to do what the Americains wanted him to do would have been substantial enough to jeopardize the war effort. »[39] Entre-temps à Saigon, les généraux vietnamiens avec l’aide de la CIA et l’approbation tacite de Cabot Lodge, préparent activement un coup d’Etat. Le 1er novembre le régime de Diem est renversé. Malheureusement, le coup d’Etat, n’apporte pas les fruits escomptés. Les successeurs de Diem se disputent le pouvoir et le gouvernement est remanié pas moins de sept fois en 1964.

Le coup d’Etat a-t-il été une erreur ? Selon nous non, car le gouvernement de Diem était condamné à disparaître. Par contre là ,où les anti-Diem ont fait une erreur à notre sens, est de ne pas avoir désigné un successeur de l’envergure d’un Thieu, qui n’arrive au pouvoir qu’en 1965.

Ainsi, faut-il attendre l’été 1963 avant que l’administration réalise que la cause principale de l’échec au Viêt-nam est sa politique. Comme le déclare McNamara : « Au bout d’un certain temps, nous en sommes venus à comprendre que les problèmes dont souffraient le Sud – Viêt-nam et son chef rompu aux conflits Ngo Dinh Diem, étaient bien plus compliqués que nous ne l’avions initialement perçu. Et nous sommes restés divisés sur la façon de les traiter. Tout au long des années Kennedy, nous avons opéré sur la base de deux prémisses qui ont fini par se révéler contradictoires. L’une était que la chute du Sud – Viêt-nam, la prise de pouvoir communiste dans ce pays, menacerait la sécurité des Etats-Unis et du monde occidental. L’autre, que seuls les Sud – vietnamiens pouvaient défendre leur territoire et que l’Amérique devait limiter son rôle à assurer leur entraînement militaire et à leur apporter un soutien logistique. »[40]

3.5. La controverse du retrait

La controverse du retrait est née en 1971, quand certains conseillers du président Kennedy annoncent que Kennedy a eu l’intention de se retirer du Viêt-nam sans avoir vaincu le Viêt-cong.

Le 23 juillet 1962 à une réunion à Honolulu, McNamara impressionné par les progrès sur le terrain estime que les Etats-Unis pourront réduire progressivement leur soutien logistique et que trois ans seront nécessaires afin que l’ARVN soit entièrement opérationnelle. Deux jours plus tard le JCS ordonne une étude, Comprehensive Plan for South Vietnam, sur les recommandations faites par McNamara. Le Comprehensive Plan for South Vietnam est présenté le 25 janvier 1963 au JCS. Ce rapport estime que les Etats-Unis dans les conditions actuelles pourront se retirer entre juillet 1965 et juin 1966. En outre, le rapport suggère d’intensifier les interventions contre le Viêt-cong. Les conclusions de ce rapport sont confirmées par un autre rapport, rédigé par des faucons.

Ainsi, la position américaine en janvier 1963 est celle d’un retrait après la victoire et d’une intensification des interventions. Cette politique de soutien au Sud, tant que l’armée sud-viêtnamienne n’est pas opérationnelle, est réaffirmée tout au long du printemps et de l’été 1963.[41] Même fin août, début septembre au moment des tensions avec le régime de Saigon, le président réaffirme sa volonté de soutenir le Viêt-nam du Sud, afin de le maintenir indépendant et résistant contre l’agression communiste. Dans une interview au journaliste W. Cronkite de la CBS, il déclare le 2 septembre 1963 : « I don’t agree with those who say we should withdraw. That would be a deep mistake »[42] Dans l’interview du 9 septembre à la question, posée par le journaliste David Brinkley, de savoir s’il croit à la théorie des dominos, Kennedy répond : « I believe it, I believe it. I think that the struggle is close enough. China is so large, looms so high just beyond the frontiers, that if South Vietnam went, it would not only give them an approved geographic position for a guerilla assault on Malaya but would also live the impression that the wave of the future in Southeast Asia was China and the Communists. So I believe it. »[43] Enfin, dans son discours du 22 novembre(le jour de sa mort), il était également supposé réaffirmer son soutien au Viêt-nam du Sud et cela à n’importe quel prix.[44] Cela est confirmé par D Rusk dans son livre, As I saw it, dans lequel il déclare qu’il n’a jamais été question d’un retrait sans avoir vaincu la guérilla.[45]

La position constante de Kennedy est donc celle du retrait après la victoire. Aussi on ne peut accuser Kennedy d’une certaine duplicité. Sa rhétorique, ses discours se rapprochent fortement de sa position dans les discussions internes. De plus, le fait de crier haut et fort son soutien au Viêt-nam du Sud et ensuite de laisser tomber ce pays aurait été d’un grand cynisme et aurait remis en question l’intérêt de réputation.

Le mémorandum rédigé par le général Maxwell Taylor du 2 octobre, confirmé partiellement par le document NSAM 263 du 11 octobre (c’est-à-dire les points B1 à B3) a également semé le doute chez certains historiens. Le mémorandum daté du 2 octobre annonce un retrait des forces américaines du Viêt-nam pour 1965 et un retrait de 1 000 hommes pour fin 1963. Toutefois, ce mémorandum, reproduit en annexe ne permet pas de défendre la thèse que Kennedy ait eu la volonté de retirer les forces américaines(sans victoire) et cela pour plusieurs raisons :

n Dans le point B il n’est nullement indiqué qu’ un retrait total est à l’ordre du jour. Dans le point B3, il est indiqué qu’un retrait de mille hommes se fera pour novembre 1963. A la demande de Kennedy lui-même(dans le NSAM 263), ce retrait n’est pas rendu public. Il estime que si le retrait ne pouvait se faire, l’administration serait accusée d’un trop grand optimisme. Le point B2 établit que « A program be established to train Vietnamese so that essential functions now performed by U.S. military personnel can be carried out by Vietnamese by the end of 1965. It should be possible to withdraw the bulk of U.S. personnel by that time. »[46] De ce point, confirmé dans le NSAM 263,il semble clair qu’un retrait ne se fera qu’une fois les forces armées sud-viêtnamiennes formées et la situation étant sous contrôle. Un retrait sans victoire est donc exclu ;

n Dans le NSAM 263 des instructions personnelles à l’égard de l’ambassadeur Lodge sont également inclues pour intensifier l’effort de guerre afin d’atteindre l’objectif fondamental , c’est-à-dire la victoire;

n Certains présument que le mémorandum du 2 octobre a comme objectif de forcer le gouvernement sud-viêtnamien de faire des réformes. [47] Ce qui semble, très probable puisque le mémorandum est quasi entièrement consacré au régime de Diem et aux mesures à prendre à l’égard de celui-ci.

Dans aucun des documents entre janvier et novembre 1963 il est donc question d’un retrait. Il est question d’un retrait après la victoire. Ni Schlesinger, ni Sorensen, ni Hilsman abordent dans leurs ouvrages un quelconque retrait sans victoire. Aussi, est-il intéressant de reprendre une phrase de D.Rusk qui déclare que : « President’s Kennedy’s attitude on Vietnam should be derived from what he said and did while president, not what he may have said at tea table conversations or walks around the Rose Garden. That also is the standard by which his advisers will be judged, the standard by which public servants should always be judged. »[48] Nous soutenons totalement cette affirmation.

Vu son acceptation de la théorie des dominos, sa conviction que le Viêt-nam est un exemple parfait pour combattre les wars of national liberation et sa détermination à l’égard du communisme, il est peu probable que Kennedy se serait retirer du Viêt-nam sans victoire.

[1] R.McNAMARA, Avec le recul : la tragédie du Viêt-nam et ses leçons, Paris, éd. du Seuil, 1996, p. 46.

[2] J.C.THOMSON Jr., « How Could Vietnam Happen ? – An Autopsy », The Atlantic Monthly, Volume 221, n°4, 1968.

[3] Pentagon papers, pp. 125-126 (document 19).

[4] L.H GELB,R.K. BETTS, op.cit., p. 74.

[5] On ne parle plus, sous Kennedy de documents NSC mais bien de NSAM (National Security Action Memoranda.)

[6] Bérets verts : Ces forces spéciales ont été constituées en 1952. Dès juin 1957 le Special Forces Group commence à entraîner l’armée sud-viêtnamienne à Okinawa. A partir de 1960 des Bérets Verts font des séjours de six mois au Viêt-nam. A partir de 1962, ils prennent part à un certain nombre d’opérations. La plus importante de leur mission consistait à organiser des groupes de Défense Civile Irréguliers.

[7] RVNAF :Republic of Vietnam Armed Forces

[8] L. JOHNSON, Ma vie de président, France, Buchet/Chastel, 1972, p. 78.

[9] Pentagon papers, pp.141-142 (document 26).

[10] R.D. SCHULZINGER, op.cit., p. 110.

[11] D.L.DI LEO,G. BALL : Vietnam, and the Rethinking of Containment, London, The University of North Carolina Press, 1990, p. 56.

[12] Pentagon papers, p. 149 (document 29).

[13] Pentagon papers, p. 151 (document 30).

[14] Des conseillers et non des troupes combattantes

[15] L.H GELB,R.K.BETTS, op.cit., p. 77.

[16] R. McNAMARA, op.cit., p. 53.

[17] NSAM-52 : « …The US objective and concept of operations stated in the report are approved : to prevent communist domination of South Vietnam ; to create in that country a viable and increasingly democratic society, and to initiate, on an accelerated basis,a series of mutually supporting actions of a military, political, economic, psycholigical and covert character designed to achieve this objective….», S.B. YOUNG, «LBJ’s strategy for disengagement », Vietnam, February 1998.

[18] L.H. GELB, R.K. BETTS, op.cit, p. 185.

[19] « (…)The department of Defense be prepared with plans for the use of United States forces in South Vietnam under one or more of the following purposes :

(a) use of a significant number of United States forces to signify United States determination to defend Vietnam and to boost South Vietnam morale ;

(b) Use of substantial United States forces to assist in suppressing Viet Cong insurgency short of engaging in detailed counter-guerrilla operations but including relevant operations in North Vietnam ;

(c) Use of United forces to deal with the situation if there is organized Communist military intervention. » ,

(Pentagon Papers, pp. 150-153.)

[20] R.McNAMARA, op.cit., p. 58.

[21] Ibidem, p. 58.

[22] R. HILSMAN,To Move a Nation, op.cit., pp. 465-467.

[23] D. ARTAUD, op.cit., p. 239.

[24] D. RUSK, op.cit., p. 439.

[25] A.M SCHLESINGER, A Thousand Days : J.F. Kennedy in the White House, Fawcett Publications INC., 1965, p. 508.

[26] J.C.THOMSON Jr., « How Could Vietnam Happen ? – An Autopsy » ; The Atlantic Monthly, Volume 221, n°4, 1968.

[27] H.P. FORD, CIA and the Vietnam policymakers : Three episodes 1962-1968, Center for the study of Intelligence, April 1997 (www.odci.gov/csi.).

[28] Ibidem

[29] L. JOHNSON, op.cit., p. 82.

[30] Le câble est reproduit dans l’annexe(document 35).

[31] R McNAMARA, op.cit., p. 65.

[32] D.L. DI LEO, G.BALL ,op.cit., p. 61.

[33] « You two did visit the same country, didn’t you ? »

[34] La notion de body count : Comme l’explique T.J. Lomperis trois séries de calculs permettent selon les Américains, de calculer les progrès réalisés sur le terrain :

a) les rapports du Hamlet Evaluation System (HES) : cette méthode regroupe les 12 000 hameaux en cinq catégories : secure, insecure, contested, enemy-infested, ennemy-held.

b) le body count des VC

c) le rapport de forces VC/NVA

De manière générale, ces méthodes posent trois problèmes majeurs : au niveau de l’interprétation des données, au niveau de la disparité de la collecte des informations et la structure politique du Viêt-cong ne permet pas de répartir les hameaux selon les catégories mentionnées au point A. Des trois, le département de la Défense estime que c’est le body count qui est le plus fiable. La pratique du body count repose sur une informatisation poussée à l’échelle de chaque base permanente. Elle doit permettre de tenir un compte précis de tout, des morts ennemis aux armes saisies ou perdues, au matériel détruit, à la quantité de rations consommées, au nombre de GI’s blessés. De manière générale la guerre repose sur une débauche technologique et une puissance de feu considérable. Les bombes sont de plus en plus sophistiquées : fragmentation,phosphore guidées avec précision ; tous les modèles d’avion sont mis au service de la guerre (B-26, B-52, Phantoms, Skyraiders,…) Les Américains ont donc pleine confiance dans leurs moyens techniques, paraissant invincibles et incomparables à ceux de l’adversaire. Les militaires américains sont persuadés que leur puissance de feu fera la différence, d’où l’importance accordée au body count qui mesure la réussite des opérations. Dans les premiers combats de 1965-1966, la proportion de un Américain tué pour quinze Viêt-cong satisfait l’Etat-major et semble conforme aux prévisions. Cependant, la précision du décompte est très relative. Durant une action il est bien difficile de compter juste et le capitaine d’une unité a tout intérêt à fournir un body count qui lui permettra d’être bien considéré à l’échelon supérieur pour obtenir la promotion souhaitée. (J. RECORD, « Vietnam in retrospect : Could we have won ? », Parameters, 1996-1997, B. COLSON, La culture stratégique américaine, op .cit., pp. 243 es.) Cette technique a donc de nombreux effets pervers. McNamara s’efforce tout de même de gérer la guerre en fonction des statistiques et de donner à toute opération réussie une dimension quantifiable. Comme le déclarera Nguyen Giap en 1969 : « The United States has a strategy based on arithmetic. They question the computers, add and substract, extract square roots, and then go into action. But arithmetical strategy doesn’t work here. If it did, they’d have already exterminated us. »

[35] M. DELAPORTE, La politique étrangère américaine depuis 1945, Paris, éd Complexe, 1996, p. 88.

[36] R. HILSMAN, The Politics of Policy-making in Defense and Foreign Affairs, op.cit., p. 6.

[37] R. HILSMAN, To Move a Nation, op.cit., pp. 507-508.

[38] R. HILSMAN, The Politics of Policy-making in Defense and Foreign Affairs, op.cit., pp. 160-170.

[39] L.H.GELB,R.K. BETTS, op.cit., p. 84.

[40] R. McNAMARA, op.cit., p. 43.

[41] N. CHOMSKY, Rethinking Camelot, South End Press, 1993.

[42] CBS Interview, September 2 and 9, 1963, « President Kennedy’s television interviews on Vietnam ».

[43] CBS Interview, September 2 and 9, 1963, « President Kennedy’s television interviews on Vietnam ».

[44] R.D.SCHULZINGER, op.cit., p. 125.

[45] « …to my recollection we never seriously considered the option of outright withdrawal and allowing South Vietnam to be run by the Communists. », cite dans D. RUSK, op.cit, p. 374.

[46] Memorandum from the Chairman of the Joint Chiefs of Staff and the Secretary of Defense to the president, October 2, 1963.

[47] T. WEINER, « Kennedy had plan for early Vietnam Exit », New York Times, December 23,1997.

[48] D.RUSK, op.cit., p. 382.

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Chapitre II : Du new look à la riposte graduée

Jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Kennedy la doctrine nucléaire en usage est la doctrine des représailles massives instaurée par Foster Dulles.

2.1. La doctrine du New Look[1]

Le 12 janvier 1954 Dulles expose la stratégie des représailles massives qui va dominer la politique étrangère américaine jusqu’à la fin de la décennie. Pour Dulles; « on ne peut laisser à l’ennemi, quand il attaque, le choix du lieu, de l’heure et des armes. La tâche des Etats-Unis en devient écrasante.(…)En conséquence le Président a décidé de faire reposer la défense des Etats-Unis et du monde libre sur une grande capacité de représailles, par les moyens et à l’endroit que nous choisirons. Ce qui permettra d’opérer une sélection dans les moyens militaires au lieu de les multiplier. »[2] En d’autres termes, en cas d’attaque du camp soviétique et même si cette attaque est limitée, les Etats-Unis se réservent le droit de recourir immédiatement aux armes nucléaires. Cette politique se fonde sur les capacités de la puissance aérienne qui est supposée se substituer aux forces maintenues à l’étranger et diminuer les pertes humaines. Cette doctrine permet également de concilier les exigences militaires, sociales et économiques.

La Maison Blanche passe donc du principe d’endiguement périphérique à l’endiguement par dissuasion stratégique. A ce sujet, Dulles laisse planer le doute, si et quand les Etats-Unis sont au bord du gouffre (=Brinkmanship) ; » You have to take chances for peace, just as you must take chances in war. Some say that we were brought to the verge of war. Of course we were brought to the verge of war . The ability to get to the verge without getting into the war is the necessary art. If you cannot master it, you inevitably get into war . If you try to run away from it, if you are scared to go to the brink you are lost. (….) » [3]

2.2. Le New Look en question

Le 4 octobre 1957, les Soviétiques lancent dans l’espace leur premier satellite terrestre, le Spoutnik. Cet événement remet brutalement en question les capacités techniques et la sécurité des Etats-Unis. Le lancement du Spoutnik montre à l’évidence que les Soviétiques peuvent construire des missiles intercontinentaux. En pratique, la menace des représailles massives n’étant plus unilatérale, elle se mue en doctrine M.A.D. (Mutual Assured Destruction) et limite finalement davantage la marge de manoeuvre d’Eisenhower sur les théâtres d’opération d’où la volonté du retour à une politique d’endiguement plus classique.

Dès 1956, H. Kissinger écrit dans un article paru dans Foreign Affairs; »(…) They have faced us with problems which by themselves did not seem worth an all-out war, but with wich we could not deal by an alternative capability.(…) A strategy of limited war might reverse or at least arrest this trend. Limited war is thus not an alternative to massif retaliation, but its complement. »

Le rapport Rockefeller(1957), qui résulte des travaux d’un groupe de militaires, d’intellectuels et de scientifiques conclut par le rejet de la doctrine stratégique en vigueur. Il faut pour dissuader l’adversaire, être prêt à toutes les formes de guerre, de la guerre nucléaire à la guerre limitée, sans négliger la guérilla. Ce rapport propose également l’accroissement de l’effort de défense, le partage de la technologie militaire avec les alliés et l’installation en Europe d’armes nucléaires.

2.3. La riposte graduée sous Kennedy

Sous J.F. Kennedy une stratégie d’action graduelle est envisagée pour sortir de la paralysie qu’entraîne l’équilibre de la terreur nucléaire. Les principaux arguments sont fournis par les ouvrages de deux stratégistes nucléaires, R.E. Osgood et H. Kissinger et du général Taylor. Ceux-ci ont le souci d’utiliser la puissance militaire comme un instrument rationnel et efficace de la politique nationale. Ils s’appuient sur la formule de von Clausewitz où la guerre n’est que la continuation de la politique par d’autres moyens. Selon ces auteurs les armes nucléaires ont plus tendance à immobiliser plutôt que fortifier les positions de leurs détenteurs. Comme l’écrit Kissinger : « The dilemma of the nuclear period can be defined as follows : the enormity of modern weapons makes the thought of war repugnant, but the refusal to run any risks would amount to giving the Soviet rulers a blank check. »[4]

Cette politique du New Look pose donc un double problème. Elle risque de transformer chaque crise mineure en une crise nucléaire majeure et laisse les Etats-Unis sans aucunes alternatives. Par conséquent, il faut une politique qui se situe entre ne rien faire et une guerre nucléaire: la guerre limitée. Pour Kissinger il existe trois raisons pour développer une stratégie de guerre limitée[5] :

a) limited war represents the only means for preventing the Soviet bloc, at an acceptable cost, from overrunning the peripheral areas of Eurasia ;

b) a wide range of military capabilities may spell the difference between defeat and victory even in an all-out war ;

c) intermediate applications of our power offer the best chance to bring about strategic changes favorable to our side.

La riposte graduée repose sur un principe de seuils, incluant une riposte classique puis une riposte nucléaire tactique, puis une frappe stratégique. Elle doit permettre aux Etats-Unis de répondre n’importe où, n’importe quand par la force avec des moyens appropriés. Kennedy définit la réponse graduée de la façon suivante : « To deter all wars, general or limited, nuclear or conventional, large or small – to convince all potential aggressors that any attack would be futile – to provide backing for the settlement of disputes- to insure the adequacy of our bargaining power for an end to the arms race. »[6]

Pour l’administration Kennedy, la réponse flexible requiert donc non seulement une supériorité stratégique, mais également une supériorité à tous les autres niveaux. Par conséquent, l’administration Kennedy s’arme de telle sorte, à pouvoir s’opposer à une agression communiste, dans n’importe quelle partie du monde. A ce sujet une des raisons de l’engagement américain au Viêt-nam est souvent ignorée : l’application de la réponse graduée. L’administration Kennedy est convaincue que les conflits à venir ne seront pas des conflits conventionnels ou nucléaires, pour lesquels les Etats-Unis sont équipés, mais bien des conflits les opposant à une guérilla, ce qui suppose de nouvelles tactiques et doctrines. Kennedy exigera donc un soutien important à la formation des troupes spéciales (Bérets verts) et la création d’un programme de contre-guérilla. Aussi, le Viêt-nam devait à l’origine servir de terrain d’entraînement pour ces forces spéciales.

Bien que les Etats-Unis entrent dans l’ère de la guerre limitée, ce genre de conflits est incompatible avec l’expérience américaine. Une expérience qui remonte à l’époque des colons, où hommes et femmes se battaient pour survivre et qui s’est ensuite confirmée durant la guerre civile -« the complete overthrow of the enemy, the destruction of his military power, is the object of war »- et la seconde guerre mondiale où il y avait une volonté de victoire totale et de reddition sans conditions. L’arrivée de l’âge nucléaire remet cette approche en question.

[1] R. OSGOOD, op.cit..

[2] D. ARTAUD, La fin de l’innocence :Les Etats-Unis de Wilson à Reagan , Paris, éd. A. Colin, 1985, p.194.

[3] J.A. NATHAN J.K OLIVER op.cit., p. 225.

[4] J. SCHELL, « Credibility and limited war », in J.P. KIMBALL, op.cit., p. 124.

[5] Ibidem, p. 127.

[6] R.T.GARZA, U.S. Involvement in Vietnam, 1964-1968, A Research Report submitted to the faculty in fulfillment of the Curriculum requirement, Maxwell Air Force base, Alabama,Air War College, April 1995, p. 7.

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Partie III : J.F. Kennedy

Chapitre I : L’équipe décisionnelle

« Vietnam represents the cornerstone of the Free World in Southeast Asia, the keystone to the arch, the finger in the dike. Burma, Thailand, India, Japan,
the Philippines and obviously Laos and Cambodia ara among those whose security would be threatened if the red tide of Communism overflowed into Vietnam. »
J.F. Kennedy, 1956

John Fitzgerald Kennedy, (1917-1963) arrive au pouvoir en 1960, après une victoire à l’arraché sur Nixon. Il est issu d’une famille de classe moyenne. Elève moyen, il étudie à Harvard et Stanford. Après avoir participé durant la seconde guerre mondiale dans les forces navales, il se lance dans une carrière politique. Il est élu représentant en 1948. S’il n’hésite pas à soutenir la politique intérieure du Fair Deal sous Truman, il le critique pour sa politique à l’égard de la Chine.

Il devient sénateur en 1952 et alors qu’une majorité des démocrates est opposée à la politique de McCarthy, sa vision est plus mitigée. Il est réélu sénateur en 1958, ce qui renforce sa position en tant que candidat démocrate à la présidence. Aussi en 1960 il n’a pas beaucoup de difficultés à battre H.H.Humbrey aux primaires. Malgré les sondages, il ne gagne l’élection présidentielle que de 119 450 voix. Son mandat présidentiel se caractérise surtout par sa politique étrangère : la Baie des Cochons, Berlin, Vienne, la crise de Cuba, et le Viêt-nam. Son équipe décisionnelle quant à elle, se caractérise par une nouvelle génération de politiciens.

1.1. Le secrétaire d’Etat et son département

Le département d’Etat est organisé de manière typiquement bureaucratique, avec à la tête le secrétaire d’Etat. Le secrétaire d’Etat est le conseiller principal du président pour les problèmes de politique étrangère. Il est aussi le ministre le plus important du Cabinet et membre d’office du C.N.S.. Le secrétaire d’Etat et son adjoint (Deputy Secretary of State)sont considérés comme les porte-parole du gouvernement américain à l’étranger.

Il arrive souvent que les relations entre le secrétaire d’Etat et son président soient tendues et cela pour deux raisons :

a) le président se trouve dans une position politique différente que celle des secrétaires. Les secrétaires traitent la politique étrangère en fonction de l’intérêt national. Les présidents doivent également tenir compte de la situation domestique.[1] La présidence se soucie des humeurs de l’opinion publique, des aléas de l’électorat et, en général, des répercussions internes de la politique extérieure. A cet égard le département d’Etat propose rarement des rapports évaluant les conséquences des objectifs diplomatiques sur l’évolution de la politique intérieure ;

b) la politique étrangère étant tellement complexe, il est peu probable que deux personnes voient les choses exactement de la même manière. Mais comme le déclare D.Rusk : « But when disagreements occur, a secretary of state must remember who has the authority for making decisions for the executive branch. »[2]

La responsabilité de la prise de décision au sein du département suit la voie hiérarchique. Le secrétaire d’Etat, assisté d’une série de députés prend les décisions les plus importantes, les décisions quotidiennes étant prises par les échelons inférieurs. (cfr. Annexe : la structure du département d’Etat)

D’une manière générale, le département d’Etat remplit deux fonctions [3]:

n représente les intérêts des Etats-Unis et de ses citoyens en relation avec les autres Etats ;

n avise le président concernant tout aspect de la politique étrangère.

Certains organismes comme l’ USAID (US Agency for International Development) et l’ USIA (US Information Agency)lui sont rattachés.

Afin de réaliser ces tâches le département emploie en 1973, 24 000 personnes et dispose d’un budget de 400 millions de dollars.

Le département d’Etat, tout comme les autres départements, comprend une structure politique, dont les membres sont élus ou désignés pour la durée d’un mandat temporaire, et une structure administrative à laquelle sont attachés des fonctionnaires permanents. Les deux structures sont nécessaires au bon fonctionnement d’un gouvernement. Elles sont supposées être complémentaires et participer au processus politique. Cependant, les membres du gouvernement viennent de l’extérieur et occupent des postes limités dans la durée, tandis que les fonctionnaires font leur carrière dans la fonction publique.[4]

Par ses querelles, rivalités internes et sa trop grande bureaucratie le département d’Etat ne peut jouer les premiers rôles en matière de politique étrangère. Aussi le fonctionnement du département est critiqué par la présidence et cela pour plusieurs raisons[5]:

1. adhésion à une sous-culture qui privilégie les objectifs et les programmes du ministère, au détriment des considérations présidentielles ;

2. esprit de clocher ;

3. travail de routine, peu d’initiatives ;

4. le pluralisme des intervenants gouvernementaux dans le champ des affaires extérieures a, au fil des ans, considérablement diminué l’importance centrale du département d ‘Etat. Depuis les années cinquante, la présidence encourage l’intervention de nouveaux acteurs dans le champ de la politique extérieure : CIA, personnel de la Maison-Blanche, C.N.S.,… ;

5. les normes de conformité du département font en sorte que ses membres demeurent prudents avant d’émettre des opinions sur l’évolution de certaines questions urgentes. Aussi, les présidents cherchant la créativité, l’innovation et de nouvelles idées, font surtout face dans ce département à une pénurie d’offre ;

6. le département d’Etat ne se plie pas suffisamment aux besoins et aux directives de la Maison-Blanche. Un président qui arrive au pouvoir cherche à établir de nouvelles politiques, mais il rencontre d’énormes difficultés à obtenir l’appui des fonctionnaires du département pour réorienter les objectifs de la diplomatie américaine, tant la résistance au changement et le conservatisme sont profondément ancrés dans leurs moeurs. Le département se caractérise par une certaine continuité.

Au département d’Etat, Kennedy nomme Dean Rusk. Mais sa marge de manoeuvre est réduite, car Kennedy veut faire du département d’Etat à court terme le pilier de sa politique. Aussi, c’est lui qui nomme la majorité des fonctionnaires : C. Bowles comme sous-secrétaire, A. Harriman comme ambassador-at-large, Adlai Stevenson comme ambassadeur aux Nations Unies. W. Rostow, quant à lui, est nommé par D. Rusk au poste de directeur de la planification politique.

Dès le départ pourtant, il est naïf de la part de Kennedy de croire qu‘en quelques semaines, l’organisation bureaucratique du département pourrait se muer en un département actif, organisé et sous son contrôle. Comme l’explique J. P. Davies : « bold new ideas, quick decisions were asked of men who had learned from long, desillusioning experience that there were few or new ideas, bold or otherwise, that would solidly produce the dramatic changes then sought, and whose experience for a decade had been that bold ideas and action were personally dangerous and could lead to Congressional investigations and public disagrace…. purged from the right under Dulles, now purged from the left under Kennedy….. How can you expect these men to do a good job ? »[6] Aussi, après l’échec de la Baie des Cochons, Kennedy, qui en reproche l’échec à la CIA, au JCS et au département d’Etat, s’oppose à faire de ce dernier son principal instrument de prise de décision. Cela entraîne l’évincement de Rusk du cercle proche des conseillers de Kennedy. En outre, Kennedy n’hésite pas à rencontrer des fonctionnaires de second rang du département d’Etat sans respecter la chaîne de commandement. Aussi D.Rusk a des contacts restreints avec son département. Ainsi Harriman et Hilsman déclareront : « I can’t blame McNamara for pushing his department’s view as vigorously as possible. But I certainly can blame Rusk for not pushing his view, or our view. And always over and over again, it ends up with Harriman and Hilsman arguing against McNamara and the Joint Chief of Staff and John McCone. And that’s not quite an equal contest. »[7]

Aussi, Rusk réalisant son impuissance limite son rôle à celui d’un conseiller du président « acquiesçant ». Il choisit donc de prendre le rôle de représentant du président et non celui de porte-parole de son département. Selon M. Crozier, sociologue français, tout cadre placé directement sous les ordres d’une organisation se trouve devant un choix fondamental : il peut se considérer comme le représentant direct de son chef, et être en partie responsable de décisions mal vues par les agents d’exécution ; ou encore il peut devenir le porte-parole de ses subordonnés, et faire ainsi endosser à son supérieur la seule responsabilité de choix douloureux. Dans le premier cas, il se fera mal voir par les agents d’exécution, mais cela peut contribuer à une éventuelle cohésion au sein de son département. S’il rejette sur son supérieur la responsabilité des mesures pénibles, il s’attire les bonnes grâces de ses subordonnés, mais au détriment de l’efficacité et de la discipline.[8]

En conclusion, si le département est fermement dirigé sa compétence fait du personnel un outil indispensable pour les responsables politiques. Ce personnel devient alors un instrument docile et d’une grande précision et les initiatives qu’il prend donnent naissance à un dialogue. (ouverture). Dans le cas contraire, les chefs de service ne sont plus les porte-parole de la politique nationale, mais les avocats des pays et lobbies avec qu’ils traitent. Ce qui entraîne des fonctionnaires défendant des intérêts de chapelle.[9]

1.2. Le secrétaire à la Défense et son département

Le National Security Act de 1947, issu de débats au Congrès sur les problèmes de sécurité et de défense, crée le département de la Défense. Celui-ci est composé de l’office du secrétaire de la Défense, du JCS[10] et des différents départements de l’armée (terre, mer, air). Les Chefs d’Etats-majors sont directement subordonnés au secrétaire de la Défense, qui à partir de 1959 participe aux délibérations de l’Etat-major.[11]

Comme le département d’Etat, le département de la Défense est dirigé par un secrétaire membre du C.N.S., qui a la responsabilité de conseiller le président sur l’orientation de la politique de défense et de gérer l’énorme appareil décisionnel du Pentagone : acquisition des armes, doctrines stratégiques, maîtrise des armements, gestion des bases militaires à l’étranger, aide aux guérillas,…) ( Cfr.Annexe : structure du département de la Défense).

A côté de cette hiérarchie civile, il y a également, la chaîne de commandement militaire où nous trouvons le Joint Chiefs of Staff (JCS) présidé par le président (Chairman-JCS). Celui-ci comprend les chefs de l’armée de l’air, de terre, de la marine et des marines. Le JCS conseille le président et le secrétaire à la Défense sur les menaces potentielles et l’état des capacités militaires.

Robert McNamara est nommé au poste de secrétaire à la Défense. Le choix de McNamara au poste de secrétaire à la Défense surprend, car il ne remplit pas les critères qu’exige cette fonction. Un secrétaire à la Défense est supposé être un homme d’expérience, ayant une formation politique ou stratégique. Or, McNamara n’a aucune expérience militaire, ni politique.

Toutefois, grâce à ses nombreuses qualités, il parvient à faire participer son département pour la première fois au processus décisionnel. Il devient d’ailleurs très vite l’homme le plus écouté de la Maison Blanche en matière de politique étrangère. Son équipe est composée de ce qu’on a appelé les Whiz Kids : J. McNaugthon (professeur de Harvard), A.Yarmolinsky (conseiller de longue date de Kennedy), C.J. Hitch (ancien recteur de l’université de Californie), Les Aspin, Morton Halperin, Paul Nitze, Leslie Gelb, Daniel Ellsberg et A. Enthoven. Pour ce dernier McNamara crée un bureau d’analyse. Tous partagent la volonté de tout analyser de manière quantitative. (statistiques,…) Enthoven restructure d’ailleurs tout le département de la Défense, à partir des résultats de ses recherches, ne tenant nullement compte de l’aspect humain ou de l’expérience des militaires.

La restructuration du département par des civils fait naître des tensions entre le JCS et les Whiz Kids. Le Chef de l’Etat-major de l’air, Curtis LeMay se rappelle que McNamara et son équipe « were the most egotistical people that I ever saw in my life. They had no faith in the military ; they had no respect for the military at all. They felt that the Harvard Business School method of solving problems would solve any problem in the world…They were better than all the rest of us ; otherwise they wouldn’t have gotten their superior education, as they saw it. »[12] De plus, les militaires estiment qu’en forçant les différents services à parler d’une voie, McNamara élimine le système de check and balance au sein de l’armée. McNamara était en train de créer ce que G.C Herring dans son livre appelle des yes men.

Cependant, après la crise de Cuba, Kennedy sous pression des critiques, crée un nouveau poste de coordination entre les civils et le JCS, afin d’améliorer les relations avec ce dernier. Pour ce poste, Kennedy fait appel au général M. Taylor, qui devient représentant militaire auprès du président (Military Representative of the President). Il va remplir quatre fonctions[13] :

a) conseiller militaire dans les matières où le président doit remplir son rôle de commandant en chef de l’armée ;

b) conseiller dans le domaine du renseignement ;

c) vérifier l’utilité et l’efficacité du « Cold war planning » ;

d) accès aux informations des différents départements et agences dans la limite de ses fonctions.

La fonction de représentant militaire auprès du président ne se maintient pas longtemps, Kennedy parvenant à installer Taylor au poste de JCS chairman. Après que le général L Norstad, commandant en chef de l’OTAN, ait annoncé sa retraite, Kennedy nomme le général Lemnitzer, JCS chairman, à se poste. Cela libère un poste au sein du JCS, qui est repris par Taylor. Alors que la nomination au poste de JCS chairman se fait selon une rotation entre les trois forces (terre,mer ,air), Kennedy va imposer Taylor comme JCS chairman. La raison principale est que parmi les militaires seul Taylor soutient la nouvelle politique de guerre limitée, prônée par le département de la Défense.(cfr.Infra) Aussi, tous les généraux opposés à cette politique sont mis sur des voies de garage.[14] Uniquement, les généraux qui acceptent d’être subordonnés au pouvoir civil et qui comprennent la complexité de la sécurité nationale dans l’ère nucléaire sont maintenus. Le duo Taylor-McNamara a dès lors d’énormes pouvoirs dans le processus décisionnel.

Aussi, si le Viêt-nam comme nous le verrons intensifie la tension entre civils et militaires, le malaise est bien plus profond : un problème d’idéologie. « Depuis Hiroshima », comme le déclare Jean-Paul Mayer : « la perspective d’un affrontement mettant en jeu des armes nucléaires, par les conséquences qu’il laisse entrevoir, oblige le politique à le considérer de très près. La stratégie, autrefois l’art de mener les armées en campagne suivant son étymologie grecque, devient peu à peu métastratégie. Parce qu’elle met en cause l’existence même de la nation, elle devient à l’évidence une entreprise strictement réservée au pouvoir politique et à ses conseillers. » [15]

Cependant, comme l’analyse H. Kissinger : « les statistiques ne conduisent les hommes que jusqu’à un certain point, au-delà duquel entrent en jeu des valeurs plus fondamentales. En fin de compte, le métier militaire est l’art de commander, et s’il exige de nos jours des calculs plus précis que par le passé, il dépend néanmoins de facteurs psychologiques premiers difficiles à quantifier. Les autorités militaires se voyaient contraintes à concevoir des armes à partir de critères abstraits, suivre des stratégies auxquelles elles ne croyaient pas vraiment, et enfin mener une guerre qu’ils ne comprenaient pas. »[16]La majorité du temps, les militaires se sentent donc déchirés entre l’obédience aux autorités civiles et leur sentiment d’un énorme désastre.

McNamara applique donc au département l’organisation et les procédures utilisées dans le management : techniques de management, utilisation des ordinateurs, supervision stricte du budget, centralisation des informations…. En maintenant un contrôle sur le budget, les finances et la logistique, le secrétaire à la Défense renforce le contrôle des civils sur les militaires.

1.3. Le C.N.S.

McG. Bundy est nommé au poste de Conseiller à la sécurité nationale. Celui-ci fait du C.N.S. un ensemble plus compact par rapport à la période Eisenhower. Le Planning Board et l’OPC sont démantelés, ayant comme conséquence que le C.N.S. n’est plus composé que d’une dizaine d’hommes. Bundy se retrouve à la tête de ce qu’on a appelé le « mini département d’Etat » (= Little State Department).[17] Pour Kennedy, ce Little State Department, qui se réunit de manière régulière renferme plusieurs avantages[18] :

· reflète un certain ordre et une certaine régularité ;

· accroît l’esprit de corps ;

· facilite une meilleure communication ;

· par le biais de ces réunions et des échanges d’idées, il est plus aisé d’étudier les différentes alternatives.

McGeorge Bundy aménage également une Situation Room à la Maison Blanche, y installant un équipement électronique permettant un accès direct au département d’Etat, au département de la Défense et à la CIA. Cette Situation Room permet dès lors une meilleure coordination et un contrôle plus efficace des missions en cours.

Kennedy préférant des réunions ad hoc, informels au système prôné par Eisenhower, le C.N.S. est donc débarrassé de sa lourdeur bureaucratique. En pratique, cela revient à limiter le rôle du Conseil National de Sécurité et à renforcer les pouvoirs du Conseiller à la sécurité nationale, qui devient le bras droit du président.

Ainsi, la formulation de la politique étrangère, de sécurité et de la défense se concentre progressivement entre les mains du conseiller du C.N.S. et du secrétaire à la Défense, au détriment de l’influence des bureaucraties traditionnelles.

Le démantèlement du C.N.S. a également un effet sur le JCS. Sous Eisenhower des représentants du JCS étaient assignés au Planning Board et OCB. A travers ceux-ci, le JCS pouvait placer sur l’agenda du C.N.S certains points. Par son démantèlement, le JCS perd l’accès direct au président et donc quasi toute influence dans la prise de décision.[19]

A côté des deux secrétaires et du Conseiller à la sécurité nationale , Kennedy fait surtout appel à ce qu’il considère comme ses hommes de confiance : A. Schlesinger, R. Goodwin, M. Taylor, R. Kennedy et T. Sorensen. Quant à la question du Viêt-nam, Kennedy nomme le Deputy Secretary of Defense Roswell Gilpatric, à la tête d’un groupe de travail qui doit l’informer sur le Viêt-nam.[20]

1.4. Les services de renseignements

Les services de renseignements comprennent plusieurs organisations, dont la CIA, la DEA, le FBI,… Ces services comprennent à peu près 150 000 employés et un budget d’ensemble de 30 milliards de dollars. L’ensemble de ces agences sont supervisées par le DCI (Director of Central Intelligence). Le seul service de renseignements ayant joué un rôle significatif durant la guerre du Viêt-nam est la CIA. Durant la guerre du Viêt-nam nous avons au poste de DCI successivement J. McCone (1961-1965), W.F.Rabborn (1966), R.Helms, (1967-…) (Annexe :structure des services de renseignements)

1.5. Conclusion

La composition de la nouvelle administration se caractérise surtout par sa jeunesse(the best and the brightest) et son manque d’expérience. Les hommes forts de l’après guerre comme Kennan, R. Lovett, D. Acheson,… se retrouvent par leur âge sur une voie de garage.

Avant de relater les faits de la présidence Kennedy, il est important de consacrer un point à un aspect stratégique, qui permet une meilleure compréhension de l’évolution du conflit et de la politique menée : la réponse graduée.

[1] Comme le déclarait H.Truman, « I want to hear from you fellows on matters of foreign policy, but I don’t want you to base your views upon political considerations. In the first place, good policy is good politics. In the second place, you fellows in the State Department don’t know a damned thing about domestic politics. And I don’t want a bunch of amateurs playing around with serious business », D. RUSK, As I Saw It, London, ed. I.B.Tauris, 1991, p. 451.

[2] Ibidem, p. 451.

[3] H.T. NASH, op.cit, p. 68.

[4] P.de BRUYNE, La décision politique, Bruxelles, éd. Peeters, 1995, pp. 170- 172.

[5] Ch. P. DAVID, op.cit., pp.118 es.

[6] A.J. NATHAN, A.K. OLIVER, op.cit., p. 462.

[7] B. RUBIN, The State Department and the Struggle over US Foreign Policy, Oxford, Oxford university Press, 1984, p.119.

[8] H.KISSINGER, A la Maison Blanche, 1968-1973, (tome I),Paris, Fayard, 1979, p. 27.

[9] Ibidem, p. 29.

[10] Le JCS est créé en 1942 par F.D. Roosevelt afin de répondre aux exigences de la seconde guerre mondiale. Durant celle-ci le JCS établit la stratégie, les relations avec les alliés.

[11] H.R. McMASTER, Dereliction of Duty, New York, Harper Collins Publishers, 1997, p. 13.

[12] Ibidem,. pp. 20.

[13] Ibidem, pp.11-12.

[14] Ibidem, p. 22.

[15] J.-P. MAYER, Rand, Brookings, Harvard et les autres : les prophètes de la stratégie des Etats-Unis, Paris, Addim 1997, p. 71.

[16] H.KISSINGER, A la Maison Blanche 1968-1973, (tome I). op.cit., p. 36.

[17] Michael Forrestal (Asie de l’Est),Ralph Dungan (Amérique latine), Arthur Schlesinger (Europe), W. Rostow (Tiers-monde)sont R. Komer (aspects stratégiques et militaires)sont entre autres membres de ce mini département.

[18] J.T. NASH, op.cit., p. 117.

[19] H.R. McMASTER, op.cit., p. 5.

[20] B. RUBIN, op.cit., p.105

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Chapitre II : Analyse de la prise de décision suivant le modèle sui generis

Avant de passer à l’analyse, il est important de rappeler que les chapitres consacrés à l’analyse de la décision se contentent de faire une série d’observations. Dans ces chapitres sur la décision, nous n’allons pas non plus revenir sur tous les éléments du modèle Sui Generis, vu que nombreux de ces éléments ont été implicitement développés à travers les faits.

Par conséquent nous ne ferons que les mentionner, tout en vous renvoyant si nécessaire aux pages concernées.

Etudier la prise de décision d’Eisenhower est intéressante car elle ne correspond nullement à la manière dont beaucoup d’auteurs l’ont décrite dans les années 50 et 60. Nous pensons notamment au livre de R. Neustadt, Presidential Power qui décrit de manière erronée le système décisionnel d’Eisenhower.

2.1. Structure et style présidentiels

Neustadt décrit Eisenhower comme un président passif, déléguant ses pouvoirs et peu au courant des affaires. Or, la manière dont nous l’avons présenté, il est tout le contraire, c’est-à-dire lucide, plus actif que les apparences ne laissent croire, clairvoyant, avisé et perspicace. S’ il n’est pas des plus actif comparé à d’autres présidents, il ne correspond en rien à la définition d’un président passif. Il est quelqu’un qui a une excellente maîtrise des affaires et cela grâce à la structure de son système décisionnel.

Le système décisionnel d’Eisenhower est considéré comme formel, par la majorité des auteurs que nous avons lu. Si nous partageons leur point de vue, il semble qu’il faut être beaucoup plus nuancé. Certaines des caractéristiques de la structure formelle ne correspondent nullement à la prise de décision sous Eisenhower. Nous sommes confrontés à un système beaucoup plus ouvert, beaucoup moins hiérarchique. Ainsi, si le C.N.S. continue à discuter dans ces réunions de l’Indochine, au cours des semaines le centre nerveux de la prise de décision se déplace vers le Comité, plus restreint et plus efficace et les réunions entre Eisenhower et ses proches conseillers (Dulles, Ridgway, Radford,…). Aussi entre la période du 6 avril et les Accords de Genève, certaines délibérations ne se font pas au sein des réunions du C.N.S., mais bien de manière plus informelle.

Il n’hésite pas non plus à rencontrer de manière informelle ses conseillers(Dulles, Radford, Cutler, Ridgway,…), ou organiser des réunions avec certains membres du Congrès.

Une des qualités les plus importantes durant ces différentes réunions est l’ouverture d’esprit et la franchise des débats. Comme il l’expliquera lui-même : « such a thing as unanimity in a meeting of men of strong convictions working on complex problems is often an impossibility. Could anyone imagine G. Humphrey, F.Dulles,(…) reaching a unanimous conclusion on the main features of a proposed test ban, a national tax and expenditure program, a labor crisis, or foreign aid ? They would not. I never asked or expected them to do so ; in fact, had they expressed a unanimous conclusion I would have suspected that some important part of the subject was being overlooked, or that my subordinates had failed to study the subject. »[1] Un des exemples que nous avons analysé est le cas de l’amiral Radford, qui, malgré ces points de vue différents à aucun moment est écarté de la prise de décision. Cela correspond totalement à la personnalité d’Eisenhower. Si nous suivons la thèse de Gelb et Betts il est vrai qu’ Eisenhower parvient à isoler Radford dans la réunion du 3 avril. Mais l’isolement n’est pas égal à un écartement ou à une non analyse d’une proposition. La remarque de Gelb et Betts, par conséquent ne remet pas en cause le point de vue défendu.

De plus, sous Eisenhower aucune option n’est sabotée avant d’atteindre le président , ce qui n’est nullement le cas sous les présidents suivants. Tous ont également accès aux différentes informations qui pourraient influencer leurs propositions ou décisions.[2] Contrairement à ce que prétend R. Neustadt, le système décisionnel est donc loin d’être un processus de compromis avalisé par le président.

Aussi, Eisenhower, est le seul président de ceux que nous examinons dont il est impossible de le situer dans le tableau de Ch.-P. David (cfr. supra) sauf si nous y ajoutons dans la structure l’ approche « Formelle-informelle » et dans le style présidentiel la catégorie « Actif / passif – positif »

Structures et Styles Présidentiels

STYLES

STRUCTURES

Actif-Positif

Actif-Négatif

Passif-Positif

Passsif-Négatif

Actif/passif-  positif

COMPETITIVE

Roosevelt

Carter

x

x

FORMELLE

Truman

Nixon

Ford

Eisenhower

COLLEGIALE

Kennedy

Bush

Clinton

Johnson

Reagan

x

Formel-informel

Eisenhower

 

2.2. La variable bureaucratique

Grâce à la structure du C.N.S., Eisenhower parvient à fortement endiguer les querelles bureaucratiques entre les différentes agences et départements. La bureaucratie jouant un rôle important dans les multiples délibérations qui se tiennent au sein de l’administration, une des tâches du C.N.S. est précisément de réduire ou de contrecarrer les effets pernicieux de cette approche afin d’assurer une certaine rationalité du processus décisionnel. Le C.N.S. sert d’une certaine façon de médiateur entre les différentes bureaucraties. Toutefois, le fait d’avoir la volonté de diminuer les conflits bureaucratiques, ne veut nullement dire que l’administration n’est pas ouverte aux différentes options.(cfr.les faits)

Aussi, l’administration Eisenhower se caractérise par ce qu’on appelle la plaidoirie multiple où il y a autant d’avocats du diable que de possibilités et où le président exerce toute son influence en faveur de l’analyse de toutes les options, même celles qui sont en apparence impensables. Cette plaidoirie multiple se caractérise par [3]:

Ø une bonne distribution des ressources parmi les différents acteurs bureaucratiques ;

Ø la participation d’agences centrales dans le processus de formulation des politiques, afin d’assurer une surveillance et une direction équitables du système de plaidoirie ;

Ø un laps de temps suffisant pour stimuler de vrais débats sur les options proposées.

Il semble bien qu’une telle approche contribue à prendre une décision réfléchie, même si en définitive Eisenhower, en tant que président prend la décision de manière solitaire.

2.3. La variable dite du rôle, la variable systémique et l’approche cognitive.

Comme nous avons pu l’observer à travers les faits, la variable du rôle n’est pas fortement présente, en tout cas beaucoup moins présente que sous les présidents suivants( Cfr. infra).

La variable systémique, tout comme la variable cognitive[4] ont été étudiées à travers les faits. A ce sujet nous vous renvoyons entre autres à l’analyse des documents NSC 48/2, et NSC 64, à la création de l’OTASE, à l’incident entre la Chine et Taiwan, …

2.4. La variable dite sociétale et institutionnelle

Vu le consensus général, la mémoire collective et en même temps l’indifférence générale qui règne durant la période allant de 1946 à 1960 à propos du Viêt-nam, nous observons que l’opinion publique, les médias, les lobbies et les think thanks ne jouent pas ou peu dans la prise de décision. Cette situation entraîne certaines conséquences non négligeables dans le processus décisionnel. En effet, la rétroaction se fait uniquement au niveau de l’équipe décisionnelle et de la bureaucratie. Quant à la politique de propagande, celle-ci est partiellement absente.

2.5. Conclusion

A partir des faits et de la brève analyse de certaines variables, il est possible d’adapter notre schéma Sui Generis au processus décisionnel d’Eisenhower. Nous obtenons le schéma suivant :

La prise de décision de l’administration Eisenhower tend vers un processus rationnel, tout en étant influencé par une série de variables subjectives, dont les plus importantes sont la variable perceptuelle et systémique. (cfr.les faits) Le système décisionnel sous la présidence Eisenhower est également construit de manière lucide : rencontres régulières au sein du C.N.S., rapports périodiques du Comité spécial ou du Planning Board, accès à l’information, départements et agences sont au courant des décisions, analyse des différentes options,…

Conclusion

Toute la politique menée entre 1946 et 1954 est dominée par l’anticolonialisme, la bipolarité et la théorie des dominos. Nous avons vu en effet que l’anticolonialisme et l’anticommunisme de l’administration dictent la politique menée par l’administration durant la crise de Dien Bien Phu, les Accords de Genève et l’établissement du gouvernement Diem au Viêt-nam du Sud.

Si Eisenhower parvient à empêcher les Etats-Unis à s’engager militairement, il ne parvient pas à extirper les Etats-Unis du Viêt-nam après les accords de Genève. Trois raisons en sont la cause. La problématique du Viêt-nam est analysée trop facilement sous l’angle du conflit Est-Ouest. Le programme d’aide économique ne parvient pas à établir une certaine stabilité au Viêt-nam du Sud. Enfin, les Etats-Unis oublient surtout d’explorer la possibilité de mettre en place d’éventuels contre-feux aux frontières de la Malaisie et de la Thaïlande, beaucoup plus stables que l’Indochine.

Aussi, il revient à l’administration Kennedy de redéfinir la politique menée à l’égard du Viêt-nam.

[1] J.P.BURKE, F.I. GREENSTEIN,op.cit., p. 54.

[2] Ibidem, pp. 58-60.

[3] A. GEORGE, op.cit, p. 193 es.

[4] Nous revenons de manière détaillée sur l’approche cognitive dans la partie consacrée à Johnson .

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