Chapitre 7 – Des considérations plus opérationnelles

Section 1 – Clausewitz et les principes de la guerre

Nous en arrivons maintenant à une thématique plus particulière de l’utilisation de Clausewitz par le discours stratégique américain. Cette thématique est celle des « principes de la guerre ». En effet, de la fin de la Seconde Guerre mondiale à la fin de la guerre du Vietnam, le nom de Clausewitz est régulièrement associé aux principes. Cette association mérite un commentaire d’ordre général. Le fait de placer Clausewitz en regard des principes revient aisément à raccrocher le Prussien à la promotion de la bataille d’anéantissement. Cette idée trouve une racine commune dans la formation d’une sorte de paradigme de la guerre napoléonienne dont Clausewitz et Jomini se seraient faits les exégètes.

Aujourd’hui, les principes de la guerre sont plus volontiers attribués à Jomini. Un bref rappel historique peut être utile sur ce point.[1] Au milieu du XVIIIe siècle, les individus vivent une période d’émancipation par rapport à l’autorité politique et à l’Eglise. Cette période est faste en découverte. C’est durant cette époque que la méthode empirique se développe. Les empiristes observent la réalité et tentent d’en dégager des lois universelles. Ils définissent les lois comme des relations qui existent entre deux phénomènes naturels. De nombreux penseurs militaires vont tenter d’étudier l’art de la guerre selon cette méthode. Des éléments mathématiques et topographiques constitueront la base de cette réflexion. Parmi les principaux propagateurs de la méthode, il faut bien entendu citer Lloyd, Bülow, l’archiduc Charles, etc.

Cette école dite géométrique va s’opposer à celle des « romantiques ». Les « romantiques », comme Georg von Berenhorst, refusent la formalisation de Lloyd et proposent d’étudier l’art de la guerre selon des notions de génie, de moral, de chance, etc. Jomini et Clausewitz se sont tout deux rebellés par rapport aux idées des deux écoles, mais restent néanmoins liés à ces courants. L’approche de Jomini est nettement plus formaliste que celle de Clausewitz. Jomini définit un corpus de concepts : lignes stratégiques, points stratégiques, pivots des opérations, lignes de manœuvres, etc. Ce corpus rappelle malgré tout celui de Lloyd, de Bülow et de l’archiduc Charles. Clausewitz insiste davantage sur les phénomènes intangibles, tel le moral.[2] Le discours stratégique américain va attribuer une filiation directe entre l’approche géométrique de Lloyd et celle, par principes, de Jomini. Le Suisse n’aurait fait qu’expliciter plus clairement les conceptions de Lloyd.[3]

Mais en quoi consiste exactement les principes de la guerre ? Ils se présentent actuellement sous forme d’une liste de mots-clef dont le nombre est variable. Chacun de ces mots est censé donner des indications aux officiers sur la manière de conduire une opération. On peut établir une filiation entre les principes modernes et ce que les stratégistes plus anciens nommaient des « maximes ».

Au sein de l’U.S. Army, les principes existent officiellement depuis 1904. Néanmoins, ils étaient déjà enseignés en 1800 dans les académies militaires. En 1921, ils sont incorporés dans une sorte de discours qui les replace dans un contexte. Ils ne prennent la forme connue aujourd’hui qu’en 1949.[4] A titre illustratif, le tableau ci-dessous compare les principes repris par plusieurs armées. Dans ce tableau, la liste américaine date de 1968.[5]

U.S.A.

G.B. / Australie

France

U.R.S.S.

Israël

Chine

Objectif

Sélection et maintenance du but

Avance et consolidation

Objectif

Sélection et maintenance du but

Simplicité

Initiative et flexibilité

Unité de commandement

Coopération

Combinaison des armes

Coordination

Offensive

Action offensive

Offensive

Initiative et Offensive

Action offensive

Manœuvre

Flexibilité

Liberté d’action

Manœuvre et initiative

Continuation et Perpétuation

Liberté d’action et mobilité

Concentration

Concentration des forces

Concentration de l’effort

Concentration

Concentration de l’effort

Concentration des forces

Economie des forces

Economie de l’effort

Economie des forces

Profondeur et Réserve

Surprise

Surprise

Surprise

Surprise et tromperie / leurage (Deception)

Stratagème

Surprise

Sécurité

Sécurité

Réserves adéquates

Sécurité

Sécurité

Maintenance du moral

Moral

Moral

Moral

Administration

Administration

Anéantissement

Epuisement des forces ennemies (Exhaustion)

 

 

C’est en effet en 1968 que les principes sont repris dans le manuel FM 100-5 Operations of the Army Forces in the Field. On y retrouve les principes d’objectif, d’offensive, de concentration – mass -, d’économie des forces, de manœuvre, d’unité de commandement, de sécurité, de surprise et de simplicité.[6]

Plusieurs remarques s’imposent quant à la réception et l’évaluation des principes au sein des forces armées américaines. Tout d’abord, dans le discours stratégique américain de l’après-guerre, il faut constater que les réflexions sur les principes sont souvent « importées » ; les principes sont principalement évoqués dans des reproductions d’articles étrangers.[7] Parallèlement, le nom de Clausewitz se retrouve, durant cette période, le plus souvent dans des reproductions d’articles étrangers.[8]

Un autre constat s’impose. Les principes sont appliqués à tout ce qui touche à la chose militaire, de près ou de (parfois, très) loin. Ainsi la démocratie est présentée comme dixième principe car elle seule serait en mesure de perpétuer une paix durable.[9] Les principes sont également évoqués dans le cadre de la stratégie navale à partir de Mahan.[10] On les retrouve aussi pour les opérations de renseignements, à condition de leur donner une certaine flexibilité.[11] On en discute dans le domaine de la guerre psychologique, où ils seraient encore tout aussi valides.[12] Et bien entendu, ils sont applicables à tous les niveaux de la guerre et même à la Grand Strategy / National Security Strategy. Par conséquent, on juge les principes valables en temps de paix comme en temps de guerre. Cela convient particulièrement à la situation bâtarde de la guerre froide.[13] De plus, après légère adaptation, on les adoptera aussi bien au champ de bataille nucléaire que pour des opérations de faible intensité.[14]

Ensuite, certains articles donnent un poids particulier à l’un ou l’autre des principes. Parfois, les principes ainsi discutés ne sont pas officiellement reconnus. Les auteurs construisent alors leur raisonnement autour du principe en question. Les autres principes, « découlant assez logiquement » du premier, s’articulent de manière subsidiaire. Le principe de destruction des forces ennemies, et non de possession de terrain, est parfois mis en exergue. Ce principe peut être nuancé ; c’est la volonté de l’ennemi qu’il faut vaincre plutôt que d’envisager la destruction physique brutale. Ailleurs les mécanismes de décision adverse représentent le principe d’objectif. Ou encore, on souligne le rôle de l’économie des moyens, de la confiance personnelle, de la concentration. Bref, l’ensemble de ces facteurs militaires sont ramenés à un mot-clef présenté sous forme de principe.[15] Ainsi, à titre d’exemple, on prendra un article qui mettait en évidence le poids prépondérant de l’initiative.[16] Dans ce texte, l’initiative est donnée comme le prérequis de l’offensive, de la surprise et de la manœuvre. Pour l’auteur, la manœuvre est essentielle à une époque où le champ de bataille peut rapidement devenir nucléaire. En effet, le manque de flexibilité et de souplesse peut causer des dégâts substantiels aux unités qui ne sont pas en mesure de se déplacer et de se disperser.

De la remarque précédente découle une constatation supplémentaire : le discours stratégique américain considère que les principes de la guerre sont modifiables. D’une part, les principes sont considérés comme une forme de sagesse stratégique héritée de longue date. D’autre part, on admet qu’ils ne sont pas des dogmes. Ils constitueraient plutôt une espèce de guide flexible d’action. Ils sont flexibles car les principes évolueront en fonction de la technique – facteur souvent mentionné à ce propos. L’avènement de l’arme nucléaire a ainsi remis en question l’objectif de destruction des forces ennemies, soit l’anéantissement, chez plusieurs commentateurs des principes.[17]

Ensuite, il faut se demander quelles sont les sources des principes. On a déjà noté précédemment que les principes de la guerre étaient avant tout liés à l’approche jominienne. En effet, de nombreux auteurs raccrochent les principes soit à Jomini, soit à Mahan. L’influence de Jomini chez Mahan est par ailleurs bien connue.[18] Toutefois, plusieurs autres auteurs classiques de la stratégie sont mentionnés. Le nom de Machiavel revient régulièrement quant le commandement est évoqué.[19] Sun Zi n’est pas non plus dédaigné. Il sert aussi à mettre en évidence un style de guerre indirect, moins « sanglant » que celui de Clausewitz.[20] Clausewitz, lui-même, est régulièrement cité. Il est courant de voir son nom assimilé non seulement à l’approche jominienne, mais également au maréchal Foch.[21]

En fait, un des articles probablement le plus intéressant publié à propos des principes de la guerre a paru dans la Military Review en 1961. Cet article était signé par l’historien anglais John Keegan. Pour lui, Clausewitz développait bien un embryon de principes de la guerre dans On War. Mais quoi qu’il en soit, John Keegan s’avère très critique envers les principes. Il pense que leur validité est sans cesse remise en cause car leur signification est obscure, qu’ils se contredisent et qu’ils changent de signification en fonction du contexte et de l’attitude que l’on nourrit à leur égard. Après tout, pour Keegan, la guerre n’est que ce que l’on en fait.[22] Il est vrai qu’il est aisé de montrer les contradictions possibles entre principes. Dans un article publié en 1964 dans la Military Review, un auteur note qu’un commandant doit faire preuve d’initiative. En plus de cela, le commandant doit aussi se montrer prudent, mais pas indécis.[23] Ces conseils peuvent paraître élémentaires, mais s’ils sont poussés à leur extrême, ils en viendront à se confronter. Prendre l’initiative va souvent de paire avec les notions d’offensive voire d’agressivité. En temps de guerre, cela peut rapidement confiner au manque de prudence. En d’autres termes, les principes ne constituent pas un étalon suffisamment précis pour donner le sens de la mesure. Plus récemment, Peter Paret écrira que les principes ont le désavantage de souvent se contredire entre eux et de difficilement s’appliquer à des situations contingentes. Les principes subissent donc très régulièrement des modifications, parfois très surprenantes.[24]

On ajoutera encore que les principes ne sont pas intrinsèquement dynamiques. La plupart des articles consultés partent d’une liste de principes, ou éventuellement d’un seul principe, et place cette liste ou ce principe dans un contexte. Sans ce contexte, la liste s’avère d’assez peu de valeur. C’est par le travail de contextualisation qu’ils prennent leur pleine signification. Pour ce faire, les auteurs se servent des principes pour analyser les actions sur un champ de bataille. Ils peuvent également éclairer leur fonction en établissant des liens entres eux.

Paradoxalement, et cela a déjà été déjà brièvement mentionné, le nom de Clausewitz revient souvent dans les discussions sur les principes. Quoi de plus étrange que de voir le nom de Clausewitz à côté d’une conception quasi positive de la guerre – telle que les principes l’affichent. Clausewitz et son Traité sont avant tout connus pour une approche non-dogmatique. Le Traité reste un ouvrage très touffu, où chaque partie renvoie à une autre partie, où la cohérence interne est très forte. En résumé, le livre donne l’opportunité de pratiquer une analyse dynamique des conflits (ce point paraîtra encore plus flagrant dans notre discussion sur l’impact des théories de la complexité, voir infra). Comment, dans ce cas, expliquer l’association de Clausewitz avec les principes ?

Indéniablement, le nom de Clausewitz, lorsqu’il est cité dans le cadre des principes de la guerre renvoie à son mémorandum à l’usage du Prince de Prusse.[25] Ce texte était généralement adjoint, sous forme d’annexe, aux éditions allemandes de Vom Kriege.[26] Ainsi, vu que On War est inachevé, nombre de lecteurs ont pensé qu’il valait mieux se référer aux Principles.[27]

Parfois, l’opinion est plus réservée à ce sujet. Ainsi, pour le lieutenant colonel Campbell du Corps des Marines il est faux d’assimiler Clausewitz aux principes de la guerre. Mais quoi qu’il en soi, pour lui, Clausewitz ne se serait pas opposé à la liste en vigueur dans les forces armées américaines.[28] Il est vrai que les principes ne sont, à cette époque, pas reconnus officiellement par l’U.S. Navy.[29] Ils sont par contre utilisés par les avocats de l’Airpower.[30]

Section 2 – La stratégie – art ou science ?

La question de savoir si la stratégie est un art ou une science est une question connexe. En effet, les principes sont un premier pas vers une approche plus scientifique ou plus positive de la guerre. On admettra toutefois qu’ils sont plus souvent évoqués en regard de l’art de la guerre que d’une science pure et dure. Toutefois, la démarche jominienne, qui cherche à découvrir des lois qui sous-tendraient le chaos ambiant de la guerre, ouvre la voie à une attitude rationalisante à l’extrême. Jomini place au second plan les facteurs inhérents à l’humain et ne reconnaît pas véritablement les limitations théoriques possibles. On peut trouver un point commun entre cette vision et celle qui vise à développer une science de la guerre, composée de lois et permettant de prédire l’action.

Cette tendance s’exprime particulièrement dans le discours stratégique américain au travers de son pragmatisme très marqué.[31] Ce pragmatisme met en avant un comportement en faveur de l’utilisation directe de toute forme de réflexion. Dans ce contexte, les nombres, chiffres et calculs rendent les résultats plus concrets, mais aussi plus proches d’un modèle dit de « science dure ». Bien que Clausewitz paraisse irréductible à une telle approche – dans un sens étroit – certains textes combinent Clausewitz avec le postulat scientifique. Par exemple, dans un article de la Military Review daté de 1948, on évoque Clausewitz en ce qui concerne la nécessité d’une réflexion saine sur la conduite de la guerre. Parallèlement, l’auteur exige une activité militaire basée sur des prémisses « scientifiques ».[32] Les tenants de l’approche « scientifique » de la guerre font aussi appel aux mathématiques. Neumann et Morgenstern sont, par exemple, cités. Leurs travaux permettraient d’élargir le spectre de la stratégie à toutes interactions entre deux personnes ou plus.[33] Notons aussi, symboliquement, que les écrits du général Beaufre sont appréciés pour les formulations de type algébrique.[34]

Bernard Brodie participa aussi à ce débat. Dans un premier temps, il écrit un article insistant sur la nécessité de développer une science de la stratégie. Cette science ne pourrait être basée sur les principes de la guerre car ceux-ci sont perpétuellement remis en cause, entre autres par les évolutions technologiques. Ici, il prend nettement position à l’encontre d’une frange du discours stratégique qui lit bien dans les principes un apport scientifique à part entière.[35] Ensuite, il constate que s’il existe bien des embryons de théorisation dans la pensée classique – il cite Mahan, Jomini, Clausewitz, Corbett -, elle s’adresse surtout à l’exécution de la bataille et pas assez aux facteurs en amont de la guerre, principalement la mobilisation des ressources. L’auteur pense que les outils économiques, comme l’utilité marginale, peuvent aider à comprendre cet élément du conflit. Ecrit pendant la guerre froide, dans une période de rivalités inter-services, l’auteur vise surtout une bonne gestion des ressources dont disposent les Etats-Unis.[36] Ultérieurement, Brodie semblera se montrer de plus en plus sceptique quant à l’apport économico-managérial dans les problèmes de défense.[37] En fait, le point de vue général de Brodie quant à l’apport respectif des différents outils théoriques utilisés par le stratégiste est très bien explicité dans La guerre nucléaire – Quatorze essais sur la nouvelle stratégie américaine (1965), ouvrage à destination d’un public français, jamais publié aux Etats-Unis sous cette forme (le livre est une compilation d’articles traduits). Ici, l’auteur reprend la réflexion développée dans Strategy as a Science et la replace dans un contexte plus large, écrivant un essai d’épistémologie stratégique. Brodie montre qu’il désire appréhender la stratégie en tant que discipline scientifique dans un sens large et pas étroitement lié aux « sciences dures ». Pour l’auteur britannique Ken Booth, Brodie perdra l’aspiration de faire de la stratégie une science après la rédaction de ce texte.[38] L’essai de Brodie s’avère pourtant symptomatique. Il y constate que ses collègues utilisent diverses approches pour traiter du sujet ; économique, mathématique, physique, etc. Par contre l’histoire est peu pratiquée – il constitue lui-même une certaine exception à cet égard. Quoi qu’il en soit, pour lui : […] dans les analyses qui ont pour but de fixer une politique il importe beaucoup plus de tenir soigneusement compte des nombreux facteurs et circonstances qui pourraient affecter ou transformer notre problème que de pousser à un haut degré de complexité mathématique et économique les méthodes analytiques appliquées pour lui trouver une solution qui soit valable en toutes hypothèses.[39] Et l’auteur d’évoquer ensuite le rôle du « bon sens ».

Dans le même essai, Brodie pense que théoriser la stratégie nécessite d’abord des prérequis théoriques et de rompre autant que possible avec les jugements de valeur. Une étape supplémentaire consiste à reconnaître les limitations inhérentes à la nature des choses, et la personnalité du chercheur. Les objets sont en effet complexes et l’expérience a des bornes. La « quantité » de savoir et d’intelligence de l’analyste n’est pas non plus infinie. Le rôle du chercheur consiste donc à remettre un peu d’ordre dans le chaos de la réalité. Brodie prêche, et fait preuve, d’une grande modestie intellectuelle.

En fait, dans sa biographie de Bernard Brodie, Barry H. Steiner a bien montré comment le chercheur a d’abord été fortement tenté par des approches assez scientifiques et économiques des études stratégiques à la fin des années quarante. Mais la toute puissance de ces approches au sein de la RAND Corporation finit par le mettre mal à l’aise. Brodie pensait qu’il était difficile d’aborder l’évolution des moyens nucléaires par les mêmes outils théoriques. Par conséquent, il s’intéressa de plus en plus largement à l’histoire militaire, à l’apport de Clausewitz mais aussi à la psychologie.[40]

Section 3 – Quelle place pour l’histoire militaire ?

Clausewitz a légué un certain nombre de préceptes méthodologiques quant à l’utilisation de l’histoire militaire. Dans le discours stratégique américain, on trouvera aussi des constatations sur l’utilisation de l’histoire. Toutefois, toutes ces constatations ne s’accordent pas toujours en droite ligne avec les prérequis de Clausewitz. Souvent, le modèle empiriste lié à l’approche des principes de la guerre prévaut.

En associant Clausewitz aux principes de la guerre, P.M. Robinett met l’emphase sur la méthode clausewitzienne de l’étude historique : retracer les effets jusqu’à leurs causes et se servir de l’histoire pour tester des propositions, de manière à en tirer des leçons.[41] Le même auteur propose de retourner aux auteurs classiques en vue d’étudier l’histoire militaire. Ici, Clausewitz est cité aux côtés de Mahan, Douhet, Fuller, Jomini, Sun Zi mais aussi de ceux qui ont écrit sur les conditions d’émergence de la guerre, soit Vattel, Machiavel, Grotius, etc. [42]

La méthode de Clausewitz est aussi utilisée avec une certaine subtilité dans un guide sur l’étude de l’histoire militaire. La méthode consiste à : (1) pratiquer une enquête historique, (2) retracer les effets à leurs causes, (3) critiquer les opérations passées, soit tester des propositions en évaluant la relation entre moyens et fins, et se servir de l’histoire comme outil pédagogique, principalement par des exemples. Dans ce cas, il n’est pas indiqué de terminer l’opération en faisant ressortir des principes, l’histoire étant trop contingente pour cela. Dans ce manuel, Clausewitz est aussi mis à contribution quant à la notion d’esprit de corps. Ici l’histoire s’avère instrumentalisée, sous les apparences de « formation identitaire », en vue de créer la cohésion des unités.[43] Notons aussi que le bilan des études stratégiques académiques va être critiqué sur base de l’absence d’importance qu’elles conférèrent à l’histoire jusque dans les années 70. Clausewitz sert de faire-valoir à cette opinion.[44]

[1] Sur l’histoire des principes, voir : Alger J.I., The Quest for Victory – The History of the Principles of War, (foreword by Gen. F.J. Kroesen), Wesport and Londres, Greenwood, 1982, 318 p.

[2] Howard M., « Jomini and the Classical Tradition in Military Thought », dans Howard M. (dir.), The Theory and Practice of War, op. cit., pp. 5-20.

[3] Elting J.R., « Jomini: Disciple of Napoleon? », Military Affairs, printemps 1964, p. 25.

[4] L’armée britannique a fait de même. J.F.C. Fuller établit une liste de huit principes, sur base de la correspondance de Napoléon. Ils sont ensuite élevés à onze, puis revu à la baisse à neuf. Ils sont adoptés en 1923. A la fin de la Seconde Guerre mondiale, ils sont de nouveau onze. Murry W.V., « Clausewitz and Limited Nuclear War », Military Review, avril 1975, pp. 17 ; Campbell J.W., « Evolution of a Doctrine: The Principles of War », Marine Corps Gazette, décembre 1970, pp. 39-42. La discussion sur les principes de la guerre par J.F.C. Fuller se retrouve dans : Fuller J.F.C., The Foundations of the Science of War, Londres, Hutchinson & Co., s.d. (1926), 335 p. et dans un article publié anonymement, « The Principles of War With References to the Campaigns of 1914-15 » dans le Journal of the Royal United Institute Service en 1916.

[5] Sur base de Murry W.V., art. cit., pp. 15-28 ; pour la liste chinoise (cette liste semble être une adaptation assez libre) : Starry D.A., « The Principles of War », Military Review, septembre 1981, pp. 2-12 ; pour la liste israélienne : Lanir Z., « The ‘Principles of War’ and Military Thinking », The Journal of Strategic Studies, mars 1993, p. 3. Une autre liste est proposée pour les principes français : concentration des efforts, économie des forces et liberté de manœuvre, à partir de réflexions sur les travaux de Foch. Voir Mathey J.M., Comprendre la stratégie, Paris, Economica, 1995, pp. 22-23.

[6] U.S. Department of the Army, FM 100-5, Operations of the Army Forces in the Field, Washington D.C., septembre 1968, Chapter 5, Section 1, 5-3 ; 5-11.

[7] Voir par exemple : Canadian Chiefs of Staff Committee, « The Principles of War », Military Review, octobre 1948, pp. 88-89 (initialement publié dans la Canadian Army Journal, décembre 1947) ; Anon., « Principles of Modern Warfare », Military Review, novembre 1948, pp. 101-104 (initialement publié dans le Royal Air Force Quarterly, janvier 1948) ; Watson S.G., « The Principles of War as Applied by England, the United States, and Russia », Military Review, avril 1951, pp. 86-89 (adapté d’un article initialement publié dans The Army Quarterly, avril 1950) ; et un article confrontant deux officiers, l’un britannique, l’autre indien : Wright M.J.W. (British Army) & Nazareth (Indian Army), « Two Views on the Principles of War », Military Review, février 1961, pp. 26-36.

[8] Postel C., « Occupation and Resistance », Military Review, décembre 1948, pp. 98-101 (initialement publié dans Forces Aériennes Françaises, avril 1948) ; Chassin L.M., « The General Characteristics », Military Review, pp. 92-96 (initialement publié dans Informations Militaires, 10-25 mai 1948) ; Pereiro da Conceiçao A. (Brazil), « Strategy Was Never a Purely Military Science », Military Review, avril 1951, pp. 96-100 (initialement publié dans Revista Militar, février-mars 1952) ; Kveder D. (Yugoslav Army), « Territorial War – The New Concept of Resistance », Military Review, juillet 1954, pp. 46-58.

[9] Reinhardt G.C., « The Tenth Principle of War », art. cit., pp. 22-26.

[10] Carney R.B., « Principles of Sea Power », Military Review, février 1956, pp. 3-17.

[11] Platt W., « The Nine Principles of Intelligence », Military Review, Februray 1957, pp. 33-36.

[12] Connolly R.D., « The Principles of War and Psywar », Military Review, mars 1957, pp. 37-46.

[13] Eliot G.F., « Principles of War – Hot or Cold », Military Review, décembre 1956, pp. 3-9.

[14] Lathrop A.B., « Principles of War in the Nuclear Age », Military Review, juin 1959, pp. 21-27 ; Wallace J.A., « The Principles of War in Counterinsurgency », Military Review, décembre 1966, pp. 72-82.

[15] Edmond E.V.B., « The First Principle of War », Military Review, février 1961, pp. 12-15 ; Thacher C.W., « Destruction – A Factor in War », Military Review, mars 1953, pp. 33-41 ; Harris W.J., « Decision », Military Review, avril 1956, pp. 33-42 ; Robinett P.M., « Economy of Means », Military Review, février 1954, pp. 3-8 ; Hunt I.A. Jr., « Confidence – The Surest Pledge of Victory », Military Review, mai 1957, pp. 50-53 ; Battreall R.R. Jr., « Mass a Principle of War », Armor, janvier-février 1954, pp. 22-25.

[16] Devins J.H., « … the Initiative », Military Review, novembre 1961, pp. 79-85.

[17] Connolly R.L., « The Principles of War », Military Review, mai 1953, pp. 22-32 (initialement publié dans United States Naval Institute Proceedings, janvier 1953) ; Falwell M.L., « The Principles of War and the Solution of Military Problems », Military Review, mai 1955, pp. 48-62 ; Huston J.A., « Re-examine the Principles of War », Military Review, février 1956, pp. 30-36 ; Beaumont R.A., « The Principles of War Revisited », Military Review, décembre 1972, pp. 63-69

[18] Voir à propos de la relation Mahan-Jomini : Colson Br., « Jomini, Mahan et les origines de la stratégie maritime américaine », dans Coutau-Bégarie H. (éd.), L’évolution de la pensée navale, Paris, FEDN, 1990, pp. 135-151 et id.., La culture stratégique américaine, op. cit., pp. 189-201. Voir aussi : Ageton A.A., « Are the Lessons of History no Longer Valid? », Military Review, février 1953, pp. 40-50.

[19] Greaves F.L., « Machiavellian Views on Leadership », Military Review, janvier 1976, pp. 26-33 ; Hunt I.A. Jr., art. cit., pp. 50-53.

[20] Harris W.J., « Decision », Military Review, avril 1956, pp. 33-42 ; Thacher C.W., art. cit., pp. 33-41 ; Connolly R.L., art. cit., pp. 22-32 (initialement publié dans United States Naval Institute Proceedings, janvier 1953).

[21] Lippman G.J., « Jomini and the Principles of War », Military Review, février 1959, pp. 45-51 ; Skelly F.H., « The Principles of War », Military Review, août 1949, pp. 15-20 ; Falwell M.L., art. cit., pp. 48-62.

[22] Keegan J.D., « On the Principles of War », Military Review, décembre 1961, pp. 61-72.

[23] Paolini M.G., « The Fourth Rule », Military Review, juillet 1964, pp. 37-52.

[24] Paret P., « Napoleon and the Revolution in War », dans Paret P., Makers of Modern Strategy, op. cit., p. 141.

[25] Clausewitz C. von, Principles of War, op. cit. Rappelons que les Principles avait été écrits par Clausewitz avant que celui-ci quitte la Prusse pour s’engager au service du Tsar en 1812. Les principes avait été rédigés dans le but de former le prince Frédéric Guillaume, qui deviendra le roi Frédéric Guillaume IV (1840-1858). Plusieurs critiques considérèrent que les Principles constituaient le fondement, voire le résumé, de On War. Cette opinion est inexacte, bien que l’on y retrouve quelques concepts que Clausewitz réutilisera dans On War. Clausewitz insiste par ailleurs sur l’insuffisance du document qui ne devrait que servir à stimuler et servir de guide à la réflexion du prince. Voir le commentaire de Christopher Bassford à l’édition électronique des Principles sur le site www.clausewitz.com/.

[26] Paret P., « Clausewitz – A Bibliographical Survey », art. cit., p. 275.

[27] Magathan W.C., art. cit., pp. 3-12.

[28] Campbell J.W., « Evolution of a Doctrine : The Principles of War », art. cit., p. 41-42. L’auteur note que la liste des principes est reconnue dans le Corps des Marines par le document FMFM 6-3 sur le bataillon d’infanterie.

[29] Connolly R.L., art. cit., pp. 22-32.

[30] Smith D.O. (with Barker J.DeF.), « Air Power Indivisible », art. cit., pp. 5-18.

[31] A propos du pragmatisme, voir Pickett G.B., « The Impact of Philosophy on National Strategy », Military Review, septembre 1957, pp. 59-61.

[32] Rogens H.H., « Scientific Intelligence in Modern Warfare », Military Review, juin 1948, pp. 27-31.

[33] Maxwell A.R., « This Word Strategy », Air University Review, vol. VII, n°1, 1954, pp. 66-74.

[34] Kreeks R.G., art. cit., pp. 34-40. Beaufre écrit que la formule générale de la stratégie est S= kF t : k est un facteur spécifique du cas particulier, F représente les forces matérielles, les forces morales et t le temps. Beaufre A., Introduction à la stratégie, Paris, Armand Colin, 1963, p. 117.

[35] Voir : Brodie B., Strategy in the Missile Age, op. cit., p. 24 ; voir aussi du même auteur « Some Notes on the Evolution of Air Doctrine », World Politics, avril 1955, p. 349-370 ; sur l’opinion selon laquelle les principes s’apparentent à une approche scientifique de la guerre, voir par exemple : Kendall M.W., « Tactics: The Art and the Science », Infantry, juillet-août 1965, pp. 13-20 ; id., « Tactics the Science », Infantry, septembre-octobre 1965, pp. 11-20.

[36] Brodie B., « Strategy as a Science », World Politics, vol. I, n°4, pp. 465-488.

[37] Id., « The McNamara Phenomenon », World Politics, juillet 1964, pp. 672-686. Voir aussi, avec référence à Clausewitz: Miewald R.D., « On Clausewitz and the Application of Force », Air University Review, juillet-août 1968, pp. 71-78.

[38] Booth K., « Bernard Brodie », dans Baylis J. & Garnett J., op. cit., p. 23. Notons que l’article de Booth dresse de nombreux parallèles entre Clausewitz et l’Américain.

[39] Brodie B., « Les stratèges scientifiques américains », dans La guerre nucléaire – op. cit. (citation p. 31). Dans cet ouvrage, l’auteur critique encore Jomini : Il n’y avait pas eu de véritable grand auteur de stratégie depuis la mort en 1831 de Karl von Clausewitz, le plus grand de tous, et celle du mercenaire suisse, Antoine-Henri Jomini, auteur de moindre envergure mais d’une grande influence […]. (p. 11). Par ailleurs, il nous paraît quelque peu étrange que Brodie pense que Foch ne laissa pas intervenir de raisonnements mathématiques sur la puissance de feu (p. 12). On retrouve bel et bien des considérations mathématiques chez l’officier français – même si leur valeur est très discutable (voir par exemple la fameuse discussion sur la puissance de l’offensive en rapport avec l’augmentation de la puissance de feu : Foch F., Des principes de la guerre, Conférences faites en 1900 à l’école de guerre – Sixième édition, Nancy-Paris-Strasbourg, Berger-Levrault, 1919, p. 31. Le point de vue de Foch fut toutefois qualifié « d’abracadabra mathématique » par J.F.C. Fuller dans The Conduct of War – 1789-1961, Londres, Eyre-Methuen, 1972 (1961), p. 123). Notons aussi que Brodie fait preuve de considération à l’égard de la théorie des jeux qui permet de représenter le comportement de l’ennemi, vision non unilatérale de la stratégie, tout le contraire des principes de la guerre (p. 31).

[40] Steiner B.H., Bernard Brodie and the Foundations of American Nuclear Strategy, op. cit., pp. 195-225.

[41] Robinett P.M., « Advantages to Be Derived from the Study of American Military History », Military Review, juin 1951, pp. 28-31 ; id., « Observations on Military History », Military Review, décembre 1956, pp. 34-40.

[42] Id., « The Study of American Military History », Military Review, avril 1956, pp. 43-49.

[43] Department of the Army Pamphlet n°20-200, The Writing of American Military History – A Guide, juin 1956, Washington D.C., pp. 56-57 et pp. 2-4.

[44] Coles H.L., « Strategic Studies Since 1945: the Era of Overthinking », Military Review, avril 1973, pp. 3-16.

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Chapitre 6 – On War comme grille de lecture des stratégies adverses

Il est notoire qu’il existe de nombreuses connections entre Clausewitz et la lecture marxiste de la guerre. A titre d’exemple, Marx et Engels citèrent l’officier prussien dans leurs correspondances. On sait également que Lénine a lu Clausewitz et que ce dernier a influencé sa manière de théoriser la guerre.[1] Or, au sein du discours stratégique américain, il existe un nombre important de références à l’apport de Clausewitz dans la stratégie, et la politique étrangère, soviétique. On peut penser que Clausewitz a été utilisé comme grille de lecture de la stratégie soviétique. A partir de ce point, le nom de Clausewitz a pu servir soit de repoussoir, soit par ricochet de modèle pour les stratégistes américains. De cette façon on a vu que Kissinger et Osgood – et de façon plus lapidaire H. Kahn – appréhendent bien la relation de Clausewitz avec sa filiation marxiste et conseillent aux Etats-Unis d’en prendre exemple.

Parmi les références à Clausewitz, les premières sont de nature plutôt historique. C’est le cas d’un texte de Norman Gibbs, un auteur britannique. Pour lui, dans un premier temps, la généalogie stratégique russe doit être considérée comme partie intégrale de celle de l’Occident avant la Première Guerre mondiale. Ensuite, il constate que la pensée de Staline s’articule autour d’idées classiques à la plupart des théoriciens occidentaux. Les facteurs essentiels évoqués par ce dernier sont : le nombre des divisions, la qualité du commandement et le soutien de l’arrière. Norman Gibbs pense que l’ensemble de ces préceptes s’accordent en droite ligne avec la « doctrine clausewitzienne » acceptée de manière globale à l’Ouest. Si l’Union soviétique marque une rupture avec les nations occidentales dans ses attentes de la Seconde Guerre mondiale, ce pays combattit néanmoins sur des principes assez similaires à ceux des alliés occidentaux. La différence entre la pensée occidentale et communiste serait nettement plus apparente au niveau politique. Il en serait ainsi lorsque Lénine évoque la Formule pour les nations occidentales ; il implique la continuation des politiques (capitalistes) prédatrices par d’autres moyens. Norman Gibbs mentionne aussi la manipulation de la Formule au sein de l’Union soviétique car en l’adaptant à la situation de guerre froide, ou plus largement à la compétition Est-Ouest qui existe depuis la Révolution de 1917, les chefs politiques soviétiques sont parvenus à militariser l’Etat dans une théorie totalitaire de la société.[2]

Raymond L. Garthoff lie aussi Clausewitz à la pensée marxiste en matière de politique étrangère et de stratégie. Il différencie les deux canaux d’influence ; celui qui passe par la doctrine marxiste et celui qui passe par les lectures des officiers de l’armée. Il précise, comme Norman Gibbs, que l’influence de Clausewitz, quoique difficilement quantifiable, était déjà présente à l’époque du Tsar (notons que Raymond L. Garthoff assimile aussi Clausewitz à l’approche des principes de la guerre et le met en relation avec Jomini).[3]

Mais, au total, à partir du moment où la filiation devient évidente, il est possible de noircir la stratégie soviétique – par son caractère « machiavélique », dans le sens vulgaire du mot – à partir de, ou plus largement, par référence à, Clausewitz.

Les commentateurs américains s’avèrent aussi intéressés par la dimension sociale de la guerre que les Soviétiques déduisent de Clausewitz. Ainsi, pour les Américains, les communistes apprécieraient de mettre en évidence la relation qui unit la guerre et la politique pour l’élargir ensuite à l’idée de Leopold von Ranke sur le rapport entre l’Etat de la société et les méthodes de combat. A côté de cela, les noms de marxistes prestigieux sont cités en tant que disciple du Prussien : Frounzé, Toukhatchevsky, Shaposhnikov, Staline, Lénine, etc.[4]

Avec une tonalité nettement plus négative, un auteur note par contre qu’il existerait une opposition fondamentale entre Clausewitz et Lénine en ce qui concerne le phénomène guerre. Lénine aurait conçu la guerre comme un phénomène bestial alors que Clausewitz l’incorpore dans la vision d’une société civilisée.[5] Le fait de dissocier les deux hommes rend le Prussien plus acceptable et donne une vision corrompue de sa filiation marxiste. Mais la critique américaine, par une lecture anti-uptonienne, va aussi se demander si les conceptions soviétiques (voire européennes) de la guerre conçue comme continuation de la politique ne sont de nature à laisser la conduite de la guerre aux militaires, et d’en dissoudre l’objectif politique.[6] L’idée selon laquelle seuls les Etats autoritaires sont en mesure de pratiquer la guerre limitée revient également. Pour les Américains, Clausewitz propose un schéma rationnel de la guerre, qui donne la possibilité de limiter la conflictualité. Mais cette conception est elle applicable dans un Etat démocratique qui ne peut faire taire les passions de son opinion publique ? La démocratie serait-elle juste capable de pratiquer la guerre totale.[7]

A notre avis, l’opinion la plus intéressante à l’égard de Clausewitz et la stratégie soviétique provient peut-être de Thomas W. Wolfe, un membre de la RAND Corporation. Pour lui, la pensée stratégique soviétique n’est pas uniforme par rapport à la théorisation de Lénine et l’idée de la guerre comme moyen du politique. De manière parallèle à certains occidentaux, plusieurs critiques soviétiques réfutent cette idée dont la validité semble mise à mal par l’avènement de l’arme nucléaire. Pour Wolfe, les militaires tendraient à accepter la Formule alors que les commentateurs politiques la remettraient en cause.[8]

En fait, on retrouvera nettement plus le nom de Clausewitz, accolé à la pensée militaire soviétique dans les considérations politico-stratégiques que dans les discussions opérationnelles et tactiques.[9] Il est vrai que si Lénine avait bien saisi l’importance de la défense, le rôle du chef, le poids de facteurs moraux, il n’attachait par contre que peu d’intérêt à l’aspect opérationnel de Clausewitz.[10] Le nom de Clausewitz semble agir comme un symbole puissant, et négatif, à l’égard de l’attitude politique du Kremlin, mais il est pris nettement moins au sérieux quant au déroulement potentiel des opérations militaires communistes. Plus encore, à l’époque, les comparaisons les plus prééminentes entre Clausewitz et la stratégie communiste proviennent de politologues, ou en général des analystes civils, et en moindre mesure des militaires.

Enfin, les évocations américaines du rôle de Clausewitz dans la pensée stratégique soviétique trouvent visiblement leur pendant dans le discours communiste. Dans des textes soviétiques, traduits en américain, la filiation entre l’officier prussien et la nature de la guerre dans la doctrine marxiste-léniniste est bien remise en évidence mais au-delà de cela, il est « amusant » de constater que ces textes se servent aussi de Clausewitz pour noircir les intentions des Etats capitalistes. En Occident, Clausewitz n’est pas connecté à la structure léniniste de la guerre – non-reconnaissance de la nature de la lutte des classes au niveau international – ce qui le rendrait moralement douteux dans ce contexte.[11]

[1] Les annotations de Lénine dans Vom Kriege ont été publiées par : Friedl B., Les fondements théoriques de la guerre et de la paix en U.R.S.S., suivi du Cahier de Lénine sur Clausewitz, Paris, Editions Médicis, 1945, 203 p.

[2] Gibbs N., « War, Part A.: The Western Theory of War », et « War, Part B.: The Communist Theory of War », dans Kenig C.D. (dir.), Marxism, Communism and Western Society, New York, Herder & Herder, 1972-1973, vol. 8, pp. 299-307 et pp. 307-328. On retrouve la trace du rejet de Clausewitz, Moltke, Ludendorff, Schlieffen et Keitel par Staline dans une lettre, datant de 1946, à Razin, un historien militaire. La lettre a été publiée en février 1947 dans la revue Bolshevik. Dexter B., « Clausewitz and the Soviet Strategy », Foreign Affairs, octobre 1950, pp. 41-55 ; Kober P.M., « Clausewitz and the Communist Party Line – A Pronoucement by Stalin », (et « Colonel Razin’s Letter », « Stalin’s Reply « ), Military Affairs, été 1949, pp. 75-78 ; Atkinson J.D., « The Impact of Soviet Theory on Warfare as a Continuation of Politics », Military Affairs, printemps 1960, pp. 1-6. Sur Clausewitz et la stratégie soviétique voir aussi l’excellent article de Werner Hahlweg publié dans une revue britannique. Hahlweg W., « Clausewitz, Lenin and Communist Military Attitudes Today », Journal of the R.U.S.I., mai 1960, pp. 221-225. Hahlweg présente Trotsky, Staline, Lénine, Frounzé, Joukov et Shaposhnikov en « disciples » de Clausewitz.

[3] Garthoff R.L., La doctrine militaire soviétique, (Soviet Military Doctrine, 1952 – traduit de l’américain par Levi M.), Paris, Plon, 1956, pp. 41-47 et 24. Peter Paret considère que l’ouvrage de Raymond Garthoff est de bonne qualité dans son résumé de l’influence de Clausewitz sur la stratégie soviétique. Il affirme toutefois que Lénine a lu On War non pas dans une édition incomplète de juillet 1827 mais dans une édition disponible à la bibliothèque de la ville de Berne, basée sur le manuscrit de 1830, c’est-à-dire après révision du Chapitre I, Livre I. Paret P., « Clausewitz – A Bibliographical Survey », art. cit., p. 278. Voir aussi : Garthoff R.L., Détente and Confrontation – American-Soviet Relations from Nixon to Reagan, Washington D.C., The Brookings Institution, 1985, p. 47.

[4] Atkinson E.B., The Edge of War, Chicago, Henry Regnery Company, 1960, p. 46 et pp. 53-56.

[5] Franklin W.D., « Clausewitz on Limited War », art. cit., pp. 23-29.

[6] Tompkins J.S., The Weapons of World War III, op. cit., p. 7.

[7] Collins E.M., « Clausewitz and Democracy’s Modern Wars », Military Affairs, vol. XIX, n°1, 1955, pp. 15-20. Mais notons que depuis la fin de la guerre froide, de nombreux Américains pensent que les populations soviétiques ont réagi de la même manière à la guerre d’Afghanistan que les Etats-Unis la guerre du Vietnam. Voir par exemple Kohut A. & Toth R.C., « Arms and the People », Foreign Affairs, novembre-décembre 1994, p. 58.

[8] Wolfe Th.W., Soviet Strategy at the Crossroads, Cambridge, Harvard University Press, 1964, pp. 70-78.

[9] Dans un article de 1957, de la Military Review, sur les lectures des officiers soviétiques, le nom de Clausewitz n’est pas mentionné une seule fois. Jacobs W.D., « What Does the Soviet Officer Read? », Military Review, février 1957, pp. 37-43.

[10] Davis D.E. & Kohn W.S.G., « Lenin as a Disciple of Clausewitz », Military Review, septembre 1971, pp. 49-55.

[11] Published under the Auspice of the U.S.A.F., Marxism-Leninism On War and the Army (A Soviet View), Soviet Military Thought, (Progress Publishers, Moscow – 1972), 1976, p. 23-27. L’ouvrage cite aussi un certain nombre de chercheurs et hommes politiques ne croyant plus en la validité du paradigme clausewitzien de la Formule : le sénateur américain James William Fullbright, Claude Delmas, Edger J. Kingston McCloughry, Ferdinand O. Miksche, Stephen King-Hall et Fritz Sternberg. L’ouvrage ne donne pas les références de la réflexion de ces personnes. On peut se demander si, pour Claude Delmas, l’ouvrage en question n’est pas : Delmas Cl., La stratégie nucléaire, Paris, PUF, 1963, 125 p. (où Delmas oppose Kant à Clausewitz) ; pour E.J. Kingston-McCloughry (Air Vice-Marshal), War in the Three Dimensions – The Impact of Air Power upon Classical Principles of War, Londres, Johnatan Cape, 1949, p. 11 (où Kingston-McCloughry met en évidence que la pensée de Clausewitz est dépassée par l’éventualité d’une guerre totale) ; pour Fritz Sternberg, The Military and Industrial Revolution of Our Time, (translated from German by Fitzgerald E.), Londres, Atlantic Books, 1959, pp. 43-44 (également une remise en cause de la guerre totale liée à Clausewitz).

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Chapitre 5 – Pacifisme et philosophie politique – le rejet de Clausewitz …

Il existe une attitude qui consiste à refuser la valeur de la Formule et du concept d’anéantissement qui procède de l’association des deux variables en un même paradigme – comme si une solidarité intrinsèque liait les deux termes. On retrouvera d’abord cette façon d’appréhender Clausewitz chez ceux que l’on nomme couramment les libéraux – généralement associés avec la frange démocrate et plutôt progressiste de la société. Ceux-ci déplorent particulièrement le cynisme de l’officier prussien.[1] Indéniablement, cette prise de position est marquée par l’avènement du nucléaire et l’effroi que suscite l’évocation du nom de Clausewitz en regard des nouvelles armes.

Ainsi, en combinant les théories de Clausewitz à la vision douhetiste du combat, un mélange détonnant semble apparaître. Clausewitz, qui interdit toute considération morale dans la guerre, donnerait toute latitude à l’enracinement des idées de Douhet sur le bombardement des populations civiles. La tendance qui consiste à assimiler Clausewitz – selon une conception où la guerre absolue est en fait devenue guerre totale – , Douhet et l’arme nucléaire en un ensemble homogène est aussi observable dans la littérature non militaire, comme dans la philosophie de la guerre et de la paix. Evidemment, le rejet est complet. Suite à l’invention de l’arme nucléaire, la guerre ne pourrait plus être le moyen de la politique. La guerre ne serait plus que le moyen d’un suicide collectif. La diplomatie prendrait la relève de la guerre comme outil de la politique.[2]

La prise de position de Hannah Arendt et Anatol Rapoport à l’égard de Clausewitz est symptomatique de cette tendance. Mais il est toutefois important de bien distinguer le cas de Hannah Arendt, qui considère Clausewitz en erreur dans son analyse et celui de Anatol Rapoport, qui admet plus largement la validité de Clausewitz à l’époque où On War a été écrit. Ce dernier désire surtout dépasser la pensée du Prussien. Rapoport accepterait une Formule telle que « la diplomatie est la continuation de la politique par d’autres moyens », mais dans l’environnement international de la guerre froide, et comme Arendt, il se refuse à considérer l’emploi d’armes nucléaires comme un outil du politique.

Le cas de Hanna Arendt (1907-1975), lui, est intéressant pour deux raisons. D’abord, parce qu’elle a consacré la plus grande part de son travail à la politique. Elle étudie les phénomènes du nazisme et du stalinisme, développe ses recherches sur le totalitarisme et la violence pour ne nommer que quelques thèmes prééminents de sa pensée. Ensuite, il faut noter que la philosophe s’exile d’Allemagne en 1933 vers la France, suite à la montée du nazisme. Dans un deuxième temps, elle prend le chemin des Etats-Unis en 1941. Elle deviendra citoyenne américaine en 1951.[3]

A travers certains ouvrages d’Hannah Arendt se dégage une image négative de Clausewitz. Dans Du mensonge à la violence, Clausewitz est cité à trois reprises dans son index.[4] D’abord dans un essai sur la violence, elle cherche à remonter aux sources même du phénomène. Mais lorsqu’elle aborde Clausewitz, de manière très brève, en parallèle avec d’autres auteurs comme Engels ou Renan, elle considère leur apport marginal. Elle pense qu’ils ne vont pas au cœur du phénomène. Clausewitz voit la guerre comme une continuation du politique et Engels comme un moteur de développement des sociétés. H. Arendt reproche à ces auteurs de ne pas étudier la violence mais son continuum, ou son expression ; économique pour Engels et politique pour Clausewitz.

La philosophe se demande pour finir si la relation entre le continuum et la violence ne doit pas être inversée. Ainsi, le politique et l’économique, dans ces cas de figures, nourriraient la violence, ou plus particulièrement, la guerre. Elle en vient donc à adopter une formule différente : la paix est la continuation de la guerre par d’autres moyens. Autrement dit, l’organisation de la société aurait pour finalité la guerre. Ce dernier phénomène ne serait, par conséquent, plus un moyen. Le système belliqueux évoqué devrait alors être pris comme système social de base.[5] La philosophe insiste sur le danger résultant de cette conception dans un monde nucléaire. Laissant glisser en filigrane la notion de métastratégie, H. Arendt cite ensuite le physicien Sakharov selon qui une guerre thermonucléaire ne serait rien d’autre qu’un suicide universel et non l’expression de la politique comme Clausewitz l’entendait.[6] Plus accessoirement, H. Arendt puise en Clausewitz une définition du pouvoir, soit un acte qui permet de contraindre l’adversaire à exécuter notre volonté.[7]

Pour résumer, elle voit en Clausewitz, au travers de la Formule, une monstruosité tentant de légitimer la guerre en un acte rationnel – acte irréconciliable avec la Raison selon elle. Ce qui lui permet ensuite de s’attaquer à la vision réaliste des relations internationales, postulant le primat de la politique étrangère.[8] Elle s’attaque encore à Clausewitz lorsqu’elle affirme que c’est sous son influence que Lénine rêva de guerre comme moyen pour entraîner l’écroulement du capitalisme.[9]

On en concluera, bien naturellement, que l’opinion de H. Arendt à propos de Clausewitz est négative car elle voit en lui le promoteur d’une vision réaliste du monde à laquelle elle s’oppose. De plus, elle stigmatise son absence de préceptes moraux. On peut toutefois se demander si la philosophe ne s’est pas limitée à la lecture du premier livre de On War. On retrouvera certains travers assez similaires chez Manus Midlarsky dans un ouvrage qu’il a justement intitulé On War.[10]

Le deuxième anti-clausewitzien notoire, contemporain de Hannah Arendt, est Anatol Rapoport. Anatol Rapoport est surtout connu dans le débat clausewitzien pour l’édition d’une version abrégée de On War en 1968. Dans cet ouvrage, il signe une longue préface et un commentaire de fin de livre. Il voit d’abord dans la Formule un objectif à atteindre, une prescription, et non la nature des choses. De plus, pour lui l’objectif politique s’avère bien souvent soumis aux possibilités militaires. Et le mathématicien de se demander qui des fins ou des moyens finit par dicter sa conduite à l’autre. Il pense également que Clausewitz ne conçoit pas d’intermédiaire entre état de paix et état de guerre. Au total, il récapitule le travail du Prussien comme suit : (1) l’Etat doit être considéré comme une entité vivante et faisant preuve d’intelligence, (2) les Etats sont souverains, (3) le but de l’Etat est d’acquérir plus de puissance et le moyen d’y parvenir est le conflit, (4) donc le fait d’imposer sa volonté à un autre Etat par la force est le schéma normal des relations internationales.

Rapoport reconnaît néanmoins l’apport de Clausewitz dans la compréhension de la guerre. L’édition de ce livre lui donne une bonne occasion de critiquer ceux qu’il nomme les néo-clausewitziens, cristallisés en la personne de Herman Kahn qui pousserait à leur paroxysme les idées de Clausewitz. Rapoport distingue donc bien les néo-clausewitziens de Clausewitz lui-même. Pour lui, ceux-ci insistent pour ne pas rendre la guerre illégale, mettent en évidence les difficultés de la « civilisation occidentale » face au monde communiste et ont foi dans l’idée que la guerre peut être contrôlée et gagnée. Mais la guerre froide a changé la donne. L’époque de Clausewitz est révolue et la victoire devient un concept dangereux dans un monde nucléaire. Le containment s’avère nettement plus sage.[11]

L’auteur réfute donc la thèse de Clausewitz selon laquelle la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens. Pour lui, la guerre est simplement la déformation d’une dispute mortelle – deadly quarrel. En un sens, la coupure avec les interprétations modernes de la Formule n’est peut-être pas si marquée. Aujourd’hui, de nombreux interprètes de Clausewitz sont d’accord d’affirmer que la guerre n’est pas la fin de toute communication, elle ne constitue pas une rupture totale par rapport au temps de paix. En fait, Anatol Rapoport fait référence aux travaux de Thomas Schelling. Ce dernier a une vision du conflit dans lequel on trouve toujours une part de coopération.

Pour finir, toujours selon Anatol Rapoport, Staline, Machiavel et Clausewitz symbolisent le réalisme politique, soit la recherche de la puissance. Mais il leur attribue une pensée de type « jeux à sommes nulle ». En fait, l’approche privilégiée par Rapoport en matière d’analyse des conflits est celle des mathématiques et des statistiques.[12]

[1] Barnett C., « Karl Maria von Clausewitz », dans The Horizon Book of Modern Thought, New York, American Heritage Publishing Co., Inc., 1972, p. 307.

[2] Friedrich C.J., « War as a Problem of Government », et Hartman R.S., « The Revolution Against War », dans Ginsberg R., (dir.), The Critique of War – Contemporary Philosophical Explanations, Chicago, Henry Regnery Company, 1969, respectivement pp. 165-166 et p. 310.

[3] Courtine-Denamy S., « Chronologie (Dossier – Hannah Arendt) », Le Magazine Littéraire, Novembre 1995, pp. 18-21.

[4] Arendt H., Du Mensonge à la violence – Essais de politique contemporaine, ( The Crisis of the Republic, 1969 – traduit de l’anglais par Durand G.), Paris, Pocket, 1994, 249 p. Ce livre, composé de plusieurs essais, a été écrit en « réponse » à la sortie des Pentagon Papers. Ce document, qui avait été rédigé sur demande de R.S. MacNamara et classé secret, n’en fut pas moins publié par le New York Times suite à des fuites. Cette lourde étude, dont la version complète ne fait pas moins de 3.000 pages d’histoire narrative et 4.000 supplémentaires d’appendices, montre comment les Etats-Unis se sont progressivement engagés dans le bourbier vietnamien. On retrouvera les extraits publiés par le New York Times dans The Pentagon Papers, Toronto-New York- Londres, Bantam Books, 1971, 677 p.

[5] Arendt H., Du Mensonge à la violence – Essais de politique contemporaine, ( The Crisis of the Republic, 1969 – traduit de l’anglais par Durand G.), Paris, Pocket, 1994, p. 112. Nous ne sommes pas convaincus par une telle assertion. A partir du moment où il y a système social, nous voyons mal comment celui-ci ne s’organise pas autour d’un minimum de politique.

[6] Ibid., p. 112 ; Sur base de l’ouvrage de Sakharov Progress, and Intellectual Freedom.

[7] Ibid., p. 136. H. Arendt « lie » cette définition à celle de Max Weber pour qui le pouvoir consiste à faire prévaloir sa volonté malgré les résistances de l’individu.

[8] Arendt H., Qu’est-ce que le politique?, Paris, Seuil, 1995, pp. 126-127 ; 135.

[9] Arendt H., « Rosa Luxembourg 1871-1919 » (article traduit de l’anglais par Cassin B.) dans Arendt H, Vies Politiques, Paris, Gallimard, 1974, p. 65. Sur base d’un article de Werner Hahlweg sur Lénine et Clausewitz.

[10] Midlarsky M.I., On War, New York, The Free Press, 1975, p. 1. Robert L. Kerby a beaucoup critiqué cet ouvrage. Il souligne que les hypothèses de recherche de Midlarsky ne sont guère innovatrices pour un lecteur familier de Clausewitz, Machiavel ou Thucydide. Kerby reproche aussi à l’auteur d’avoir cité Clausewitz non sur base de On War mais d’un ouvrage de citations (Bartlett’s Familiar Quotations). Kerby R.L., « On War Games – Reviews », The Review of Politics, janvier 1976, pp. 129-130.

[11] Clausewitz C. von, On War, (ed. by A. Rapoport), Londres, Penguin Books, 1968 (translation published by Routledge & Kegan Ltd., 1908), pp. 13 ; 61-67 ; 77 ; 411-412. (Introduction by F.N. Maude and J.J. Graham). Nous retrouvons, dans cette compilation de textes, les livres I, II, III, IV et VIII du Traité de Clausewitz.

[12] Rapoport A., « Lewis Fry », dans The International Encyclopeadia of Social Sciences, New York, MacMillan, 1968, vol. 13, p. 516 ; id., Fights, Games, and Debates, Ann Arbor, University of Michigan Press, 1960, p. vii ; id., Strategy and Conscience, New York, Harper & Row, Publishers, 1964, pp. 110 ; 182-183. Anatol Rapoport a aussi exprimé des idées assez similaires, mettant en cause la littérature militariste (Clausewitz tombant dans cette catégorie) dans : id., « Changing Conceptions of War in the United States », dans Booth K. & Moorhead W. (dir.), American Thinking About Peace and War, New York, The Harvester Press / Barnes and Noble, 1979, pp. 59-82. Voir aussi la critique de Strategy and Conscience : Burns A.L., « Must Strategy and Conscience Be Disjoined? », World Politics, juillet 1965, pp. 687-702. La critique d’Anatol Rapoport n’est pas très éloignée de celle de Jorge Tapia-Valdes, un ancien ministre chilien. Jorge Tapia-Valdes postule l’existence d’un paradigme néo-clausewitzien, régnant au travers des écrits de divers analystes civils américains. Le paradigme est marqué par la non-différenciation entre guerre et politique, renforcé par le sentiment de menace à l’égard de la « subversion ». En découle l’intrusion du militaire dans la gestion politique – politique étrangère et politique interne – des nations. Les concepts de stratégies indirectes et Grand Strategy sont également de nature à étendre le champ d’action du militaire au détriment du civil. Le militaire assure donc la sécurité par une « idéologie » hautement techniciste mais faussement neutre. Cette idéologie se rencontre également de plus en plus souvent dans le domaine économique. Sous le couvert de la bonne décision, aucune approbation populaire ni critique morale n’est plus nécessaire. Tapias-Valdes J., La stratégocratie: un modèle néo-clausewitzien de militarisme, Cahier du CERIS, Tome 2, n°1, Janvier 1991, 47 p.

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Chapitre 4 – Un détour britannique – Liddell Hart

Il est intéressant d’envisager ici le cas particulier du britannique Liddell Hart (1895-1970) au regard à la fois de Clausewitz et du discours stratégique américain.[1] Liddell Hart est un des plus importants stratégistes du XXe siècle. La diffusion de ses idées a été assez aisée aux Etats-Unis – absence de barrière linguistique aidant certainement. Mais plus encore, Liddell Hart est unique car il reste un des critiques les plus acerbes de Clausewitz. On tentera de cerner l’impact de ses écrits aux Etats-Unis en commençant par évaluer son opposition au Prussien.

Tout d’abord, on retrouve déjà des critiques de Clausewitz dans The British Way in Warfare publié en 1932.[2] Mais l’opinion de Liddell Hart devient encore plus virulente dans de The Ghost of Napoleon qui est peut-être le plus virulent des pamphlets anti-clausewitziens jamais écrit. Toutefois, après une lecture attentive, il n’est pas toujours très clair si Liddell Hart attaque directement Clausewitz ou sa « filiation intellectuelle ». Il est vrai que l’historien britannique reproche au Prussien d’être responsable des massacres de la Première Guerre mondiale par la diffusion de ses idées.[3] Clausewitz se voit en tout cas consacré un chapitre intitulé le Mahdi des masses. Si le Britannique paraît acerbe envers le Prussien, il devient plus agressif encore à l’encontre de Foch.[4] Depuis lors, la responsabilité de Clausewitz dans les opérations de la Grande Guerre a été remise en cause par divers travaux historiques. Clausewitz servit plutôt de véhicule, conférant une dimension de référence, à une pensée déjà largement formée. Cette pensée accordait le primat aux valeurs morales et spirituelles de la guerre … face au feu des mitrailleuses.[5]

Plus tard, dans le livre The Defence of Britain (1939), on retrouve encore des critiques anti-clausewitziennes. Mais, une fois de plus, elles sont assez directement dirigées à l’encontre des ses soi-disant disciples : von der Goltz, Foch, etc. En fait, il est assez étrange d’étudier comment Liddell Hart appréhendait Clausewitz alors. D’un part, il le considère comme le théoricien de la guerre illimitée, ou totale et, d’autre part, il concède qu’une partie du raisonnement clausewitzien est le fruit d’un pur travail d’abstraction.[6] Liddell Hart ne semble pas convenablement dissocier la guerre absolue de la guerre dans la réalité.

Après la Seconde Guerre mondiale, les critiques de Clausewitz se font moins nombreuses dans ses livres (comme dans son Histoire de la Seconde Guerre mondiale publiée à titre posthume).[7] On ne trouve même pas de référence à Clausewitz dans les textes de l’auteur dans l’ouvrage collectif The Red Army, ni dans Deterrent or Defence.[8] De même, dans son avant-propos à The Art of War de Sun Zi, publié pour la première fois en 1963, Liddell Hart ne noircit pas Clausewitz outre-mesure. Tout au plus indique-t-il qu’il a vieilli et est partiellement périmé.[9]

Mais l’ouvrage de Liddell Hart le plus largement répandu dans la communauté militaire américaine est probablement Strategy. L’édition de 1954 aurait été vendue a plus de 50.000 copies, celle de 1967 à 100.000 exemplaires (dans sa version hardback) rien qu’aux Etats-Unis.[10] C’est dans ce livre qu’on retrouve l’idée d’approche indirecte le plus clairement systématisée : Liddell Hart reconnaît le principe de soumission de l’objectif militaire au politique, montre que la stratégie est elle-même soumise à la Grand Strategy, insiste sur les notions de surprise, de mouvement, d’économie des forces, de dislocation de l’ennemi plutôt que destruction. Comment est produite la dislocation ? Elle est atteinte par quatre moyens ; (1) en obligeant l’ennemi à des changements de fronts, (2) en le forçant à séparer ses forces, (3) en menaçant son ravitaillement, et (4) ses lignes de retraites. L’effet psychologique découle du sentiment d’être piégé. Liddell Hart se montre aussi sceptique à l’encontre des principes de la guerre. Un principe est souvent composé d’un seul terme. Mais pour le comprendre, des milliers de mots sont souvent nécessaires. Ils sont si abstraits qu’ils prennent une multitude de significations pour celui qui les lit. Plutôt que d’utiliser des principes, Liddell Hart résume sa pensée en huit points, six positifs et deux négatifs. Les points positifs sont : (1) d’ajuster ses moyens à ses objectifs ; (2) de toujours garder à l’esprit son objectif ; (3) de choisir la ligne de moindre attente (dans la sphère psychologique) ; (4) d’exploiter la ligne de moindre résistance (dans la sphère physique) ; (5) choisir une ligne d’opération qui offre des objectifs alternatifs. Les deux points négatifs sont : (1) de ne pas jeter tout le poids de ses forces lorsque l’ennemi est sur ses gardes ; (2) ne pas recommencer une attaque en un endroit où elle a déjà échoué. L’historien britannique considère ensuite la pensée de Clausewitz dans une partie consacrée à la stratégie et la Grand Strategy. Il admet que Clausewitz a contribué à attirer l’attention sur les facteurs psychologiques de la guerre, mais il lui reproche une pensée trop continentale. Il le définit comme un penseur codificateur plutôt que créatif. Il montre aussi une certaine compréhension de la guerre au niveau abstrait par opposition à la guerre dans la réalité. Comme J.F.C. Fuller, il insiste sur le fait que le but de la guerre est d’obtenir une meilleure paix et s’intéresse au mécanisme d’équilibre de puissances.[11]

Il faut encore ajouter que dans la première édition de Makers of Modern Strategy, Hans Rothfels mettait en évidence la dichotomie des deux penseurs. Le Britannique était décrit comme le tenant d’une approche insulaire et le Prussien, d’une approche continentale. Pour l’auteur, le facteur qui permettait de distinguer les deux formes de stratégie était d’abord l’existence, ou l’absence, d’une armée de masse.[12]

A proprement parler, le premier élément à retenir à propos de Liddell Hart et du discours stratégique américain est que le Britannique a publié un nombre non négligeable d’articles au sein de la Military Review.[13] Ces articles concernent diverses problématiques que l’on aura l’habitude de croiser dans la réflexion de l’historien, principalement à propos de la Blitzkrieg et du déroulement de la Seconde Guerre mondiale. Liddell Hart participe donc bel et bien à la formation du discours stratégique par ce biais. On notera pourtant que ces articles ne contiennent pas de références à Clausewitz, ni positives, ni négatives. En fait, la même Military Review publia à plusieurs occasions des critiques des livres de Liddell Hart. Ainsi, The Defence of the West fut apprécié alors que The Other Side of the Hill est mal reçu.[14] La critique de l’ouvrage Strategy est plus intéressante car elle tend à placer Liddell Hart dans la même catégorie de penseur que Clausewitz. Liddell Hart, Clausewitz et les Field Services Regulations ne postulent-ils pas tous la destruction des forces armées ennemies, se demande l’auteur du texte.[15]

Indiquons encore que l’activité professionnelle de B.H. Liddell Hart s’étendit par delà l’Atlantique. Il enseigna à l’université de Californie comme Visiting Professor et donna des conférences à l’U.S. Naval War College.[16] A cela, il faut encore ajouter que le Britannique se fit connaître dans différents ouvrages mettant en avant ses qualités d’historien.[17]

Durant la période considérée, le nom de Liddell Hart apparaît aussi régulièrement dans divers textes signés par des auteurs américains célèbres, dont Morton Halperin, Bernard Brodie et Robert Osgood. Mais ici encore, on se focalise très rarement sur les rapports qu’il entretient avec Clausewitz.[18] Un auteur lui décerne toutefois le titre de Clausewitz du XXe siècle.[19] Un bémol surgit malgré tout dans un livre de l’amiral Wylie datant de 1967. L’amiral note qu’il est normal que tant de militaires n’apprécient pas Liddell Hart car il s’oppose aux idées de Clausewitz, celles de la bataille décisive et de la guerre d’anéantissement.[20] On notera au passage que les textes américains gardent souvent une tonalité critique quant à la façon dont Liddell Hart se présente (comme le maître de la Blitzkrieg des Allemands ou le père spirituel des tankistes israéliens).

En conclusion, il paraît exagéré d’affirmer que Liddell Hart a gravement nuit à la réputation de Clausewitz pour la période donnée. Néanmoins, l’historien a indéniablement eut un impact dans la pensée stratégique américaine.

[1] En guise d’introduction à la carrière et à la pensée de l’auteur, on lira : Liddell Hart B.H., Mémoires, (Memoirs, 1965 – traduit de l’anglais par Constantin J.-P.), Paris, Fayard, 1970, 557 p. ; Blin A. et Chaliand G., op. cit., pp. 407-409 ; Danchev A., « To Hell, or, Basil Hart Goes to War », The Journal of Strategic Studies, décembre 1997, pp. 69-93. On lira aussi, sur l’évolution de sa pensée : Poirier L., « Lire Liddell Hart » dans Liddell Hart B.H., Stratégie, (Introduction et traduction de l’anglais par Poirier L.), Paris, Plon, pp. 7-63.

[2] Liddell Hart B.H., The British Way in Warfare, Adaptability and Mobility, (revised edition), NY – Harmondsworth, Peguin Books, 1942 (1932), 223 p.

[3] Id., The Ghost of Napoleon, Londres, Faber & Faber, 1933, pp. 118-129. Plus récemment, le Britannique Richard Simpkin n’est parfois pas très loin de la tonalité de Liddell Hart lorsqu’il écrit à propos de Clausewitz. Pour Simpkin, Clausewitz fait preuve de prétentions philosophiques alors qu’il ne sait pas y faire face. De plus, toujours selon Simpkin, le Prussien « succomba aux harmonies wagnériennes ». Simpkin R.E., Race to the Swift, Londres, Brassey’s, 1985, pp. 9 et 11. B.H. Liddell Hart écrivit une histoire de la Première Guerre mondiale, dans laquelle nous n’avons pas trouvé de référence à Clausewitz. Il est vrai que ce livre se consacre plus à l’étude des événements que du contexte intellectuel et des doctrines qui ont sous-tendu les opérations. Id., The Real War 1914-1918, Boston-Toronto-Londres, Little, Brown and Co., 1964 (publié pour la première fois en 1930), 508 p.

[4] En fait, nous pensons pouvoir affirmer que Liddell Hart en veut nettement plus à la filiation qu’à Clausewitz lui-même.

[5] Voir par exemple : Travers T.H., « Technology, Tactics, and Morale: Jean de Bloch, the Boer War, and British Military Theory, 1900-1914 », Journal of Modern History, juin 1979, p. 273 ; Howard M., « Men against Fire: The Doctrine of the Offensive in 1914 », dans Paret P., Makers of Modern Strategy, op. cit., pp. 510-526.

[6] Liddell Hart B.H., The Defence of Britain, Londres, Faber & Faber, 1939, pp. 27-36.

[7] Dans son histoire de la Seconde Guerre mondiale, publiée a titre posthume, il ne fait qu’une seule référence à Clausewitz dans le cadre de la campagne allemande en Russie en 1941 : Certains généraux allemands voulaient détruire les armées russes au cours d’une bataille décisive sur le modèle classique de l’encerclement, qu’il faudrait mener à bien aussitôt que possible après avoir traversé la frontière. Leur plan obéissait à la théorie stratégique orthodoxe formulée par Clausewitz, instituée par Moltke et développée par Schlieffen. Id., Histoire de la Seconde Guerre mondiale, (History of the Second World War, 1970 – traduit de l’anglais par Constantin J.-P.), Paris, Fayard, 1973, p. 164.

[8] Dans The Red Army, nous retrouvons trois références à Clausewitz, mais aucune n’est de Liddell Hart. La première relativise la pensée de Clausewitz dans la doctrine stratégique soviétique ; la seconde, paradoxalement, remet en évidence l’impact de Clausewitz et Moltke au sein de l’état-major soviétique ; la troisième met en évidence le rôle de Hegel et de Clausewitz dans l’idéologie communiste. Respectivement: Guillaume A., « The Relationship of Policy and Strategy » ; Koriakov M., « The Military Atmosphere » ; Reinhardt G.C., « Atomic Weapons and Warfare » dans id. (dir.), The Red Army, New York, Harcourt, Brace and Company, 1956, pp. 239, 418, et 437 ; id., Deterrent or Defence – A Fresh Look at the West’s Military Posture, Londres, Stevens & Sons Ltd., 1960, 257 p.

[9] Sun-Tzu, L’Art de la guerre, (The Art of War, texte anglais de Griffith S.B., publié pour la première fois en 1963), Paris, Flammarion, 1972, pp. 5-8.

[10] Danchev A., « Liddell Hart’s Big Idea », Review of International Studies, janvier 1999, p. 3.

[11] Id., Strategy, (revised ed.) New York, Praeger Paperbacks, 1954, pp. 333-372. Cet ouvrage a d’abord été publié sous le titre Paris; The Decisive Wars of History: A Study in Strategy en 1929 et édité en Grande-Bretagne sous le titre Strategy: The Indirect Approach en 1954.

[12] Rothfels H., « Clausewitz », dans Mead Earle E. (éd.), Les maîtres de la stratégie, vol. 1, op. cit., p. 116.

[13] Liddell Hart B.H., « Was the 1940 Collapse Avoidable? », Military Review, juin 1950, pp. 3-9 ; « Was Rusia Close to Defeat? Military Review, juillet 1950, pp. 10-15 ; « Western Defense Planning », Military Review, juin 1956, pp. 3-10 ; « The Great Illusion of 1939 », Military Review, janvier 1957, pp. 3-11 ; « How Hitler Broke Through in the West », Military Review, mars 1957, pp. 57-62 ; « How Hitler Saved Britain – Dunkerque and the Fall of France », Military Review, mai 1957, pp. 54-62 ; « The Ratio of Troops to Space », Military Review, avril 1960, pp. 3-11 ; « Strategy at War », Military Review, novembre 1968, pp. 80-85 (initialement publié en avril 1968 dans la revue irlandaise Cosantóir).

[14] Respectivement : -, « Books for the Military Reader – Defence of the West by B.H. Liddell Hart », Military Review, mars 1951, p. 111 ; Reinhardt C.E., « Books for the Military Reader – The Other Side of the Hill », Military Review, mars 1952, p. 111.

[15] Marshall H., « Books of Interest to the Military Reader – Strategy », Military Review, février 1955, p. 110.

[16] Lewin R., « Sir Basil Liddell Hart: The Captain Who Taught Generals », International Affairs, janvier 1971, pp. 79-80

[17] On retiendra avant tout : Luvaas J., The Military Legacy of the Civil War – The European Inheritance, Chicago, The University of Chicago Press, 1959, 252 p. ; id., The Education of an Army – British Military Thought, 1815-1940, Chicago, The Chicago University Press, 1964, pp. 376-424 ; Howard M. (dir.), The Theory and Practice of War, (Essays Presented to Captain B.H. Liddell Hart), Londres, Cassel, 1965, 376 p.

[18] Citons pêle-mêle : Halperin M.H., Limited War in Nuclear Age, op. cit., 191 p. (voir annexe bibliographique) ; Bond B., « Nuclear-Age Theories of Sir Basil Liddell Hart », Military Review, août 1970, pp. 10-20 ; Brodie B., « More About Limited War », art. cit., pp. 112-122 ; Monroe R.R., « Limited War and Political Conflict », Military Review, octobre 1962, pp. 2-12 ; Osgood R.E., « Limited War », dans The International Encyclopeadia of Social Sciences, MacMillan, 1968, New York, vol. 19, pp. 301-307 ; Smith D.O., US Military Doctrine, op. cit., pp. 83-86 ; Sien-Chang N., « Lesson of the Schlieffen Plan », Military Review, octobre 1967, pp. 83-90 (origine australienne) ; Bell H.L. (Australian Army), « It’s Now! », Military Review, décembre 1962, pp. 69-74 ; Tompkins J.S., The Weapons of World War III, New York, Doubleday & Company, Inc., 1966, p. 46 ; Kreeks R.G., art. cit., pp. 34-40 ; McCuen J.J., « Defensive-Offensive », Military Review, décembre 1959, pp. 45-51 ; Weller J., « Sir Basil Liddell Hart’s Disciple in Israel », Military Review, janvier 1974, pp. 13-23 ; Schmidt C.T., « The Limitation of Total War », Military Review, septembre 1949, pp. 13-16.

[19] Walder J.W., « Liddell Hart », Military Review, septembre 1954, pp. 32-45.

[20] Wylie J.C., op. cit., p. 68.

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Chapitre 3 – Les premiers pas de la stratégie nucléaire et la guérilla – des références clausewitziennes limitées

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, il existe assez peu de liens entre Clausewitz et les premiers théoriciens de l’arme nucléaire. Comme l’a fait remarquer Bernard Brodie, les stratégistes de l’époque ont généralement une formation d’économiste, de politologue, des connaissances en philosophie, parfois en physique (c’est le cas de H. Kahn). Mais généralement, ils se donnent peu la peine d’étudier l’histoire.[1]

Pourtant certains stratégistes se sont vus affublés une étiquette de néo-clausewitziens. Il convient donc de reprendre les écrits de quelques théoriciens et de tenter de cerner l’impact des références éventuelles du Prussien dans leur travail. Robert Osgood et Henry Kissinger seront placés dans cette partie de l’analyse de façon plutôt arbitraire. En effet, les ouvrages cités de ces deux penseurs ne concernent qu’en partie la problématique du nucléaire ; ils touchent à d’autres sujets comme les alliances, la guerre limitée, la guerre conventionnelle, etc. Toutefois, il paraissait plus adéquat de les placer ici car leur œuvre consacre de façon évidente la notion de dissuasion stratégique.

Lorsque le général Eisenhower est à la Maison Blanche dans les années 50, il se décide à entreprendre des changements dans la politique de défense des Etats-Unis. Sous sa présidence sera introduit le concept de new look. Selon Eisenhower lui-même, le new look consistait à redistribuer les ressources entre cinq catégories de forces [c’est-à-dire : (1) les forces d’attaque ou de représailles nucléaires ; (2) les forces déployées outre-mer ; (3) les forces devant assurer, en cas d’urgence, la liberté des routes maritimes ; (4) les forces destinées à protéger les Etats-Unis contre une attaque aérienne ; (5) les forces de réserve]. Un accent particulier était posé sur le rôle à la fois préventif et destructeur des armements nucléaires ainsi que sur la défense aérienne.[2] En d’autres termes, l’administration américaine s’engage dans une stratégie qui donne la prééminence au nucléaire. C’est l’époque de la doctrine des représailles massives. Un des objectifs de cette stratégie est la recherche d’économie ; l’arme nucléaire a un potentiel destructeur plus important que les forces conventionnelles, mais elle nécessite naturellement moins d’effectifs.

Vers 1956, un mouvement s’amorce en défaveur de cette doctrine. Les généraux James Gavin, Maxwell Taylor et Matthew Ridgway de l’U.S. Army protestent et finissent même par démissionner. Cela leur permet de diffuser leurs critiques auprès de l’opinion publique. Si on peut lire des craintes corporatistes dans leur geste – c’est effectivement l’armée de terre qui a le plus à perdre dans les compressions budgétaires ; elle dispose des effectifs les plus élevés – il existe aussi une importante critique de fond. En 1957, John Foster Dulles, pourtant un des initiateurs de la doctrine de massive retaliations, commence aussi à remettre le concept en question. La communauté des théoriciens de la stratégie suit le mouvement avec Henry Kissinger, Bernard Brodie, William Kaufmann, Robert Osgood, etc.[3]

Pourquoi cette réaction ? La période correspond à l’érosion du monopole américain de l’atome. L’Union soviétique développant alors des capacités équivalentes à celles des Etats-Unis, il devenait pour le moins risqué d’adopter une doctrine du tout ou rien. De plus, cette doctrine avait déjà été mise à mal par l’expérience de la guerre de Corée. A cela, il faut encore ajouter l’apparition des armes thermonucléaires. Au total, la doctrine de représailles massives menaçait soit de faire tomber le monde dans un abîme, soit de réduire à une peau de chagrin la marge de manœuvres des Etats-Unis.

Quelques protagonistes de la remise en cause des représailles massives emprunteront des arguments à Clausewitz pour défendre leur cause. Tout d’abord, Robert E. Osgood fait publier Limited War, the Challenge to American Strategy en 1957.[4] Le point de départ de la critique d’Osgood est la constatation que les Etats-Unis ne sont pas à même de mener des guerres avec un objectif politique clairement délimité. Par contre, toujours pour Osgood, les Etats totalitaires (il fait toutefois une exception pour l’Allemagne hitlérienne où le fanatisme réduisait à néant la Raison) sont en mesure d’appliquer la Formule avec de moindres difficultés que les Etats démocratiques. Il prend la filiation marxiste – en y incluant Mao Zedong – de Clausewitz à témoin. Osgood montre qu’un Etat totalitaire peut museler son opinion publique. Ce faisant, l’Etat réduit l’impact que les sentiments et les passions populaires – qui peuvent conduire à la croisade morale – peuvent jouer dans la politique étrangère. Le tout évite des distorsions dans la conduite rationnelle et réaliste de la guerre. Il s’agit en quelque sorte d’un cynisme rationnel. En appliquant la Formule, modèle de rationalité de l’utilisation de la force, il deviendrait donc possible de limiter la guerre, et par conséquent de faire reculer la menace d’un holocauste nucléaire. Osgood se réfère encore au Prussien lorsqu’il évoque la tâche des hommes politiques : ils doivent réfléchir à la nature de la guerre dans laquelle ils s’engagent. Ils ont pour obligation de replacer la guerre dans un cadre strictement limité et déterminé par le politique, conception conflictuelle avec la réaction de MacArthur en Corée. Limitation des objectifs, limitation des moyens employés – donc critique du modèle de la guerre d’anéantissement -, et limitations géographiques s’imposent pour ne pas perdre le contrôle des conflits et empêcher l’escalade. Robert Osgood, comme Kissinger dans Nuclear Weapons and Foreign Policy, n’est pas contre l’utilisation d’armes nucléaires tactiques. Mais pour Osgood, pour éviter l’escalade, il faut employer les forces comme un moyen d’envoyer des signaux politiques à l’adversaire en vue d’une résolution diplomatique ultérieure des conflits. L’analyse de Robert Osgood est bien à replacer dans le contexte du containment. Elle tente de donner à cette doctrine une plus grande marge de manœuvre.[5]

En 1979, Robert Osgood reprendra les thématiques développées dans Limited War dans un ouvrage intitulé Limited War Revisited. L’ouvrage est d’abord une critique de la guerre du Vietnam. L’auteur y fera une utilisation identique de Clausewitz.[6]

Ensuite, l’année où paraît Limited War, the Challenge to American Strategy, paraît aussi le célèbre ouvrage Nuclear Strategy and Foreign Policy de Henry Kissinger. Henry Kissinger y fait le point sur la situation internationale en s’attardant bien entendu sur la relation entre le monde communiste et les Etats-Unis. Cet ouvrage s’organise autour de la critique de la doctrine des représailles massives car elle laisse les Etats-Unis, et plus particulièrement leur diplomatie, sans liberté d’action digne de ce nom. Dans cette lignée, le futur diplomate critique les idées de Douhet ; l’arme nucléaire donne une trop grande puissance aux armées. De plus, l’aspect force-in-being des flottes de bombardiers, soit de forces qui peuvent intervenir en permanence tant qu’on ne les a pas complètement éradiquées, s’avère très déstabilisant. Douhet serait donc obsolète.

Par contre, les Etats-Unis doivent se doter de capacités à mener des guerres limitées. La signature de pacte, la création d’une doctrine unifiée entre services du Pentagone, le développement d’une défense civile, la dispersion des bases stratégiques, l’adaptation des forces en vue de combats en milieu contaminé sont autant de moyens à considérer pour restaurer la marge de manœuvre diplomatique. Ces moyens donneraient de la crédibilité à la posture américaine. Henry Kissinger remet aussi en cause certaines idées largement répandues à l’époque : la probabilité d’une attaque nucléaire surprise est faible pour lui ; la modification de l’équilibre nucléaire par l’introduction d’une révolution technologique peu probable ; la réduction des armements atomiques est loin d’être la panacée ; et les conceptions selon lesquelles l’U.R.S.S. n’adhère pas à l’idée du rôle dissuasif des armements nucléaires est à relativiser. Henry Kissinger prend parti en faveur de l’utilisation des armes nucléaires tactiques. Il reviendra ultérieurement sur cette idée car la différenciation entre armes stratégiques et non stratégiques est trop ambiguë pour donner un rôle de combat, et non de dissuasion, à ce dernier type d’engins.[7]

Nuclear Weapons and Foreign Policy a été considéré comme clausewitzien car son auteur tente de rendre une fonction positive à la stratégie, à militer pour un retour des stratégies d’action. Il faut noter que Henry Kissinger cite le nom de Clausewitz à plusieurs reprises. Mais lorsqu’il le fait, c’est avant tout pour mettre en évidence l’utilisation par les chefs politiques soviétiques. Henry Kissinger ne réduit pas Clausewitz à l’idée d’anéantissement, ou de la rupture de la volonté de l’adversaire. Il insiste sur la Formule et le fait que la violence ne naît pas d’un vacuum mais d’une situation donnée : il ne peut y avoir de guerre totale conduite selon des considérations uniquement militaires. L’auteur conçoit bien que la politique, rationnelle dans son essence, a un effet limitatif sur la guerre – et en cela on peut aussi affirmer que son analyse est totalement compatible avec celle de Osgood. Kissinger implique que l’occident devrait prendre exemple sur Clausewitz comme le font les Soviétiques.[8]

Kissinger montre à première vue une bonne compréhension de Clausewitz. De là à le classer parmi les réels disciples du Prussien s’avère peut-être exagéré. En dehors de l’ouvrage Nuclear Weapons and Foreign Policy, Kissinger cite peu Clausewitz dans ses autres écrits.[9] Dans un ouvrage sur le diplomate, Bruce Mazlish note que celui-ci s’est forgé une Weltanschauung à partir d’éléments de la pensée de divers personnages historiques ; Spengler, Toynbee, Kant, Hegel, Marx, Dostoïevsky, Clausewitz, etc. En dehors de la compréhension de la Formule, la lecture de Clausewitz par Kissinger paraît globalement assez superficielle, et certainement très peu dogmatique. Bien que le diplomate ait rappelé aux Américains que la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens, il reste flou sur la politique qui sert de référence.[10]

En résumé, Kissinger et Osgood remettent en valeur la Formule. Au sein de l’armée, certains textes vont dans la même direction à l’époque. Parmi ces textes on peut constater que les termes Politics et policy sont confondus dans la Formule (voir infra pour plus de détails à l’égard de ces deux notions). On note aussi que, déjà à l’époque, la division entre politique interne et extérieure, est de plus en plus considérée comme surannée vu les nombreuses interconnections existant entre celles-ci. Les concepts de subversion et d’idéologie jouent un rôle non négligeable à ce propos. En tout cas, les tenants de cette approche ne voient plus en Clausewitz le chantre de l’anéantissement à tout prix. De même, ils ne le rendent pas responsable de la conception de reddition sans conditions, à laquelle le Prussien n’aurait probablement jamais donné son aval.[11]

Il faut encore prendre en compte le physicien et futurologue Herman Kahn (né en 1922). Herman Kahn a été très critiqué par Anatol Rapoport (sur Anatol Rapoport, voir infra) et qualifié par ce dernier de néo-clausewitzien.[12] Pourtant, le faisceau de preuve permettant de tracer un lien entre le Prussien et Kahn est mince. Christopher Bassford n’a pas trouvé de référence à Clausewitz dans On Thermonuclear War ni dans Thinking About the Unthinkable.[13] Par contre, il existe une mention à Clausewitz dans On Escalation – De l’Escalade pour la traduction française. Kahn y utilise l’officier prussien pour décrire le caractère froid, « machiavélique », dénué d’émotions, de la politique étrangère soviétique. Pour Kahn, la doctrine militaire des marxistes trouve son origine dans la pensée de Clausewitz. Il fait référence à la comparaison de Clausewitz entre guerre et commerce.[14] Une deuxième référence apparaît dans un ouvrage écrit en collaboration avec Anthony J. Wiener. Il s’agit de L’An 2000 – The Year 2000 – où Clausewitz est de nouveau cité en relation avec sa filiation marxiste. Et ici aussi, la citation reprend la comparaison entre la guerre et le commerce dans la correspondance entre Marx et Engels datée de 1857. La citation est issue de l’édition de 1943 de Makers of Modern Strategy.[15] Ces mentions s’avèrent toutefois insuffisantes pour déterminer si l’auteur a bien lu l’officier prussien. On peut donc se poser la question de savoir pourquoi Kahn a été qualifié de néo-clausewitzien. Il semblerait que cette étiquette provienne du rôle qu’il attribue aux armes nucléaires dans son œuvre ; elles peuvent devenir des instruments actifs du pouvoir politique et ne pas se contenter de servir la dissuasion.[16] C’est donc encore une fois la conception de l’anéantissement, nucléaire, qui surgit par ce biais. L’approche de Kahn envisage tellement de moyens d’utiliser la force qu’il convient plutôt de prendre ses précautions quant à voir en lui un disciple de l’anéantissement. Kahn ne rejette ni n’accepte cette modalité de la guerre, il constate simplement son existence parmi d’autres façons d’employer la force : le blocus, l’embargo, les mesures de rétorsion, etc. En fait, l’une des qualités les plus marquée de Kahn est son objectivité ; il ne réfute aucune modalité d’usage a priori – même si personnellement il semblait enclin à préférer une politique de no first use et ressentait des affinités pour un modèle de gouvernement mondial. On constatera que le sociologue français Raymond Aron critiquera l’approche par scénarios en matière de stratégie nucléaire, donc principalement celle de Herman Kahn, car celle-ci fait preuve de refus de conceptualisation théorique. Pour Aron, les études stratégiques doivent porter plus d’attention au phénomène interdisciplinaire. Elles ne doivent pas accorder une importance unilatérale soit à l’histoire, soit à l’économie mais sont surtout obligées de tenir compte du mécanisme de friction. Aron mentionnera que ni Kahn ni, par ailleurs, Albert Wohlstetter ne méritent le surnom de clausewitzien car leurs approches diffèrent trop de celle du Prussien.[17]

Enfin, il faut prendre en compte le cas de Thomas C. Schelling (né en 1921). Bien que non étiqueté néo-clausewitzien, cet auteur est un des pionniers de la recherche en matière de dissuasion. Un des ces principaux ouvrage est The Strategy of Conflict publié en 1963. Le livre est issu de la mouvance de la RAND Corporation.[18] Toute l’analyse de l’auteur repose sur la théorie des jeux. Mais cette approche oblitère la face humaine de la guerre. L’auteur ne nie d’ailleurs pas les limitations intrinsèques à ses outils théoriques. Toutefois Thomas C. Schelling introduit la notion de bargaining – marchandage – dans la stratégie nucléaire. Il donne donc un rôle positif, dans le sens de l’action, à l’arme nucléaire et ce malgré que son travail rentre dans le cadre de la dissuasion.[19] On lui reprochera d’être plus concerné par la maximisation de l’impact des actions de coercition que par la réduction des risques découlant de la pratique de la stratégie nucléaire.[20]

Le seul « véritable clausewitzien » parmi les pères fondateurs de la pensée stratégique nucléaire aux Etats-Unis est Bernard Brodie (1910-1978).[21] Avant la guerre, il mène des recherches sur la stratégie navale. Avec l’apparition de l’arme nucléaire, il s’intéresse aux problèmes du choix des cibles. Il se montre alors favorable aux idées de Douhet et en faveur de bombardements coercitifs en vue de mettre bas au régime soviétique en cas de guerre. La perpective de Brodie est ici d’envisager l’utilisation des armes nucléaires lors d’un conflit. Il faut attendre 1952 pour qu’il place le concept de dissuasion au centre de ses considérations stratégiques. Cette époque correspond à l’apparition de l’arme thermonucléaire.

Dans ses premiers textes, comme The Absolute Weapon, Brodie ne met pas en évidence le rôle de la diplomatie.[22] Il réfléchit surtout à la possibilité de mener une guerre nucléaire courte où l’effet de la politique pourrait sembler moindre.[23] Dans une allocution de 1950 à l’Air War College, il rejette même la validité de la Formule.[24] En fait, c’est principalement à partir de Strategy in the Missile Age, publié en 1959, que Brodie commence à largement se référer au Prussien.[25] Le théoricien constate clairement l’avènement de la rupture introduite par les armes thermonucléaires.[26] A partir de là, il va poser les jalons de la plupart des sujets de réflexion des années à venir sur la stratégie nucléaire : dynamique de mesure et contre-mesure ; difficulté de se défendre contre une attaque nucléaire – temps d’alerte et durée d’attaque raccourcis, difficulté de se protéger efficacement par des moyens passifs au cœur de l’explosion, phénomène de radioactivité – ; critique de la doctrine de massive retaliation ; doute quant aux notions d’attaque et de guerre préventive ; guerre limitée – de manière à influencer l’adversaire – et non recherche de la victoire par l’anéantissement ; effet stabilisateur des armes atomiques en Europe.[27] Strategy in the Missile Age cherche a évaluer l’adéquation qui peut exister entre l’atome et les théories de l’Airpower en prenant appui, pour commencer, sur les classiques de la stratégie. Au travers la lecture de Foch, Colin, Ardant du Picq, Grandmaison, Brodie note la supériorité généralement accordée à l’offensive par les militaires. Il confronte alors cette « école » de l’offensive aux enseignements de Clausewitz. Brodie suit le raisonnement suivant : Clausewitz affirme que le politique fixe l’objectif et le militaire est le moyen pour y parvenir. Par conséquent, la forme de la guerre – l’offensive ou la défense – dépendra du choix de l’objectif, donc du politique. Ensuite, il n’existerait pas de supériorité intrinsèque de l’offensive mais simplement une relation entre fins et moyens particulière à chaque situation (il s’agit aussi donc d’un refus du dogme de l’anéantissement). Brodie critique également les tenants de l’offensive à outrance de faire fi de concepts tel que le point culminant de la victoire et de ne pas reconnaître les limites de la théorisation possible de la guerre au travers des frictions (où l’on revient à la relation fins – moyens, qui est la seule que la théorie permet d’appréhender).[28] Bernard Brodie s’attarde ensuite sur la pensée de Douhet. Il constate que le douhetisme a eu un impact important parmi les forces aériennes américaines. Il fait remonter la filiation des idées de l’Italien au sein de l’U.S. Air Corps au milieu des années trente.[29] Cette affirmation sera pourtant contestée.[30]

Quoi qu’il en soit, pour Brodie, les théories de Douhet n’ont pas été validées par la Seconde Guerre mondiale.[31] Douhet développe l’idée selon laquelle la guerre moderne devrait devenir convulsive ; son intensité augmenterait dramatiquement dans une durée de temps compressée – et ce grâce à l’emploi des aéronefs. On est loin de la vision clausewitzienne tentant de faire rentrer la guerre dans le cadre de la rationalité politique. Avec Douhet, comme c’était le cas pour l’école de l’offensive à outrance, le risque de perdre de vue l’objectif politique est évident.[32] L’ouvrage Strategy in the Missile Age est bien accueilli dans les milieux militaires, à l’exception du reproche que fait l’auteur aux militaires de manquer d’intérêt pour l’étude de la stratégie.[33]

Selon Marc Trachtenberg, si Brodie est revenu à la valeur de la Formule c’est en considérant que si l’objectif politique de tout conflit doit être rationnel, les procédures d’emploi des armes doivent aussi l’être ; la règle de proportionnalité doit être respectée.[34]

Une démarche similaire à celle de Brodie – refus du dogme de la bataille d’anéantissement et primauté du politique -, avec référence à Clausewitz,[35] est aussi perceptible dans deux articles publiés respectivement en 1964 et 1972. Le premier texte, édité dans l’U.S. Naval Institute Proceedings prend comme point de départ la confrontation entre les Etats-Unis et Cuba. L’auteur montre à quel point les nouvelles technologies militaires peuvent imposer leur tyrannie sur le comportement des acteurs stratégiques. La question soulevée est celle de savoir comment utiliser l’armée, instrument du pouvoir politique, dans le contexte de la guerre froide.[36] Le deuxième article, publié dans la Military Review, montre que dans le cadre de la dissuasion, insuffisante mais nécessaire, la recherche d’objectif « absolu » est devenue trop dangereuse. La guerre totale est maintenant devenue une possibilité réelle. Il est donc vital que le politique apprenne à limiter son emploi de la force, comme Clausewitz l’enseigne.[37]

On peut aussi retrouver l’idée de la primauté du politique sur la grammaire militaire dans les écrits de politologues, spécialisés en relations internationales, généralement classés parmi l’école dite réaliste. Ainsi, Hans J. Morgenthau cite Clausewitz dans son ouvrage Politics Among Nations. Il adapte en fait la Formule, en notant qu’alors que la guerre était la continuation de la diplomatie par d’autres moyens, la diplomatie est devenue, pendant la guerre froide, un moyen de pratiquer la guerre.[38] Kenneth N. Waltz, un des fondateurs de l’école néoréaliste aux Etats-Unis, cite aussi Clausewitz dans Man, the State, and War en 1954. Il pense que bien que la guerre est un spectacle horrible, les Etats qui tiennent à la paix doivent se préparer au conflit de manière à ne pas inviter à l’agression. Par conséquent, le concept d’équilibre des puissances – balance of power – ne doit pas faire perdre de vue que l’utilisation de la violence est toujours possible.[39] Waltz citera aussi Clausewitz, par le biais de Brodie, dans son très polémique Nuclear Weapons – More May Be Better. Dans cette étude, il ne renie pas la valeur de la Formule à l’âge nucléaire.[40] Waltz y prétend que la diffusion des armes nucléaires ne serait peut-être pas si négative qu’on pourrait le croire. Partant de l’idée que le nucléaire dissuade uniquement du nucléaire, l’auteur pose que ce type d’armes est en mesure de sanctuariser le territoire. Elles pourraient donc assurer une plus grande stabilité dans l’ordre international.

Kenneth Waltz attribuera aussi un raisonnement clausewitzien à John F. Kennedy lors de la Crise des Missiles à Cuba. Pour Kennedy, ce n’était pas le premier pas qui importait dans le conflit potentiel, mais le cinquième ou le sixième … Waltz fait donc référence à la notion d’ascension de Clausewitz.[41] Toutefois, il est difficile d’affirmer que J.F. Kennedy a lu Clausewitz. On sait par contre que lors de la Crise des Missiles, le président lisait The Guns of August, un ouvrage sur le déclenchement accidentel de la Première Guerre mondiale. Or cet ouvrage contient un certain nombre de références à Clausewitz, le plus souvent en rapport avec l’idée de bataille décisive.[42]

Il faut encore indiquer que le diplomate George F. Kennan mentionne une fois Clausewitz dans ses Mémoires. L’homme était devenu célèbre par la rédaction d’un article intitulé The Source of Soviet Conduct publié dans la revue Foreign Affairs en 1947 et signé d’un X.[43] Cet article fut ensuite symboliquement considéré comme l’énoncé de la politique américaine de containment. Dans ses Mémoires, il cite le Prussien aux côtés de Machiavel, Galliéni et Laurence d’Arabie – il s’agit d’une référence à l’ouvrage Makers of Modern Strategy de Edward Mead Earle. Il milite pour une étude plus attentive des classiques de la stratégie en vue de mieux comprendre la guerre froide.[44]

Dans un ouvrage consacré à Kennan, D. Mayers rapporte que celui-ci croyait en la Formule de Clausewitz et pensait que la diplomatie, comme l’armée, constituait un outil de la politique. L’auteur met en évidence l’apport clausewitzien mélangé aux valeurs chrétiennes dans la vision de Kennan à propos des armes nucléaires. Pour le diplomate, l’utilisation de l’arme atomique n’est pas seulement non rationnelle, mais elle deviendrait un blasphème, un acte de nihilisme, qui ne peut revenir à l’homme mais à Dieu seul.[45]

Il convient d’ajouter dans cette partie quelques remarques sur le lien entre Clausewitz, la guerre de guérilla et la guerre limitée. En effet, le développement de la stratégie nucléaire est allé de pair avec celui des théories sur la guerre de guérilla et la guerre limitée. L’adoption d’une stratégie de riposte graduée avait pour corollaire la possibilité d’utiliser des forces à un niveau réduit. Il convenait donc de rechercher les références à Clausewitz en cette matière. On constatera d’abord, comme dans d’autres domaines, que Clausewitz et la guerre limitée sont parfois discutés par des auteurs étrangers dont les articles sont reproduits dans des revues américaines.[46] En dehors de cela, plusieurs points sont mis en évidence quant à l’apport du Prussien dans la petite guerre. Pour commencer, bien entendu, c’est le point de vue politique qui ressort. Dans la guerre de guérilla, l’élément politique est nettement plus visible que dans la guerre conventionnelle. La politique se manifestera souvent à des échelons inférieurs, par exemple, par l’idéologisation des combattants. Ensuite, les conceptions du Prussien sur la nature de la guerre, phénomène aux contours mal définis, espèce de spectre allant de l’observation armée à la bataille d’anéantissement, permet à certains de mieux classer et comprendre ce type de conflit. Clausewitz donnerait ici l’opportunité de relativiser le rôle de l’anéantissement et de mettre en évidence les différentes modalités d’exercice de la force. Tout cela convient très bien à la prise de conscience de la nouvelle donne internationale : guerre froide et arme nucléaire. Une fixation sur la notion d’anéantissement risquerait de trop polariser les relations entre l’Est et l’Ouest laissant entrevoir un possible échange nucléaire apocalyptique à terme. Enfin, l’idée des populations civiles armées et encadrées par des troupes régulières, que l’on peut trouver dans On War, offre des rapprochements possibles avec la situation vietnamienne. Clausewitz permet également d’attirer l’attention, au travers de quelques articles, sur le poids de l’opinion publique dans la stratégie. Il comble donc une carence des principes de la guerre qui ne mentionnent pas ce facteur si important dans la guerre de guérilla.[47]

Il faut également indiquer l’ouvrage Guerillas in the 1960’s de Peter Paret et John Shy, ouvrage publié en 1962. Les deux auteurs s’y insurgent contre la façon « mécanique » dont la guerre de guérilla est théorisée. Ce concept « à la mode » à l’époque est majoritairement traité par des « faiseurs de recettes ». Peter Paret et John Shy, eux, établissent un bilan historique du sujet. Clausewitz y trouve bien entendu une place de choix. Les auteurs établissent aussi une analogie entre la description de la relation offensive – défense décrite par Mao et le Traité. Ils montrent en quoi l’aspect politique et, plus encore, idéologique de la guérilla est fondamental et s’opposent aux réflexions purement militaires qui prévalent souvent.[48] Fait révélateur de l’approche américaine de la guerre, l’ouvrage de Peter Paret et de John Shy reçoit une critique plutôt négative de la Military Review car il n’est pas assez « prescriptif ».[49]

Samuel P. Huntington a également pris part à ce débat. Il affirme que la Formule convient non seulement aux relations entre Etats mais est aussi valable dans les guerres internes. La guerre devient donc la continuation de la lutte des groupes gouvernementaux – antigouvernementaux à l’intérieur de la société.[50] Huntington s’est aussi intéressé à la compréhension de la guerre limitée. Il pose la question de savoir quels sont les mécanismes qui permettraient aux Etats-Unis d’intervenir efficacement dans des conflits limités. Cette idée s’oppose à celle de croisade, croisade qui nourrit de nombreuses affinités avec les concepts de reddition sans conditions et anéantissement de l’adversaire. Il est vrai que l’on attribue traditionnellement aux Etats-Unis un tempérament peu enclin à limiter l’usage qu’ils font de la force, en temps de guerre, comme le fera remarquer le général Matthew B. Ridgway.[51]

Pour conclure, on constatera que le discours stratégique américain est divisé en deux tendances quant à la façon de placer Clausewitz en regard de la petite guerre. La première tendance cherche à trouver dans ses écrits des espèces d’instructions tactiques, sur un mode plutôt jominien. La seconde tendance vise la compréhension de la nature de la petite guerre et son agencement par rapport au politique.

[1] Brodie B., « Les stratèges scientifiques américains », dans Brodie B. (éd.), La guerre nucléaire – Quatorze essais sur la nouvelle stratégie américaine, (trad.), Paris, Stock, 1965, p. 24.

[2] Eisenhower D.D., Mes années à la Maison Blanche, Tome 1, 1953-1956, (trad. de l’américain), Paris, Robert Laffont, 1963, pp. 516-517. Le terme new look était une référence à la mode féminine. Le terme aurait été rendu public par l’amiral Radford dans un discours au Press Club de Washington le 14 décembre 1953.

[3] Voir par exemple : Weigley R.F., The American Way of War, A History of United States Military Strategy and Policy, Bloomington, Indiana University Press, 1973, p. 399-440 ; Schlesinger A.M. Jr., Les 1000 jours de Kennedy, (A Thousand Days – John F. Kennedy in the White House, 1965, traduit de l’américain sous la direction de Mehl R.), Paris, Denoël, 1966, pp. 284-285.

[4] Sur Osgood, voir aussi l’opinion mitigée de : Brodie B., « More About Limited War », World Politics, octobre 1957-1958, pp. 112-122. A propos des guerres limitées et conventionnelles, rien n’indique une lecture réelle de Clausewitz de la part de Morton Halperin dans : Halperin M.H., Limited War in the Nuclear Age, Londres, J. Wiley and Sons Inc., 1963, 191 p. ; id., Contemporary Military Strategy, Londres, Faber and Faber, 1967, 156 p.

[5] Osgood R.E., Limited War, the Challenge to American Strategy, Chicago, University of Chicago Press, 1957, 315 p.

[6] Id., Limited War Revisited, Boulder, A Westview Special Study, 1979, 124 p.

[7] Kissinger changera d’opinion dans The Necessity for Choice publié en 1961.

[8] Kissinger H., Nuclear Weapons and Foreign Policy, op. cit., 455 p. (sur Clausewitz voir pp. 340-343).

[9] Voir tout de même Years of Upheaval dans lequel Kissinger cite deux fois le Prussien. Il transforme la Formule en donnant à la diplomatie le rôle de guerre sous une autre forme. Id., Years of Upheaval, Boston-Toronto, Little, Brown and Co., 1982, pp. 563 et 989.

[10] Mazlish B., Kissinger – Portrait psychologique et diplomatique, (1976, traduit de l’américain par Alexandre P.), Bruxelles, PUF / Complexe, 1977, pp. 76-77 ; 83 ; 195 ; 356. Voir aussi Bassford Ch., op. cit., p. 199.

[11] Esposito V.J., « War as a Continuation of Politics », Military Review, février 1955, pp. 54-62 (aussi publié dans Military Affairs, printemps 1958, pp. 19-26) ; O’Connor R.G., « Force and Diplomacy in American History », Military Review, mars 1963, pp. 80-89. La relation entre politique et stratégie est parfois étudiée sans référence explicite à Clausewitz. Par exemple dans : Cunnigham R.K., « The Nature of War », Military Review, novembre 1959, pp. 48-57.

[12] A ce propos, le lecteur pourra aussi consulter la critique de la revue britannique Times Literary Supplement, reprenant l’ouvrage de Peter Paret – Clausewitz and the State – et celui de Raymond Aron – Penser la guerre. Raymond Aron y est présenté comme un néo-clausewitzien aux yeux de Anatol Rapoport. Howard M., « The Military Philosopher », Times Literary Supplement, 25 juin 1976, p. 754.

[13] Exception faite de l’introduction signée par Raymond Aron dans Thinking about the Unthinkable. Bassford Ch., op. cit., p. 198.

[14] Kahn H., De l’escalade – métaphores et scénarios, (On Escalation – Metaphors and scenarios, 1965 – traduit de l’américain par Paz M.), Paris, Calmann-Lévy, 1966, p. 263.

[15] Id. & Wiener A.J., L’An 2000 – la bible des 30 prochaines années, (The Year 2000, 1967 – traduit de l’américain par Joëlle H., Malartic Y., de Vilmortin L. sous la direction de Gilbert M.), Verviers, Marabout Université, 1972, p. 411. La citation provient de Neumann S., « Military Concepts of the Social Revolutionaries », dans Mead Earle E. (dir.), Makers of Modern Strategy, Princeton, Princeton University Press, 1941, p. 158 (date de publication erronée, l’ouvrage de E. Mead Earle date de 1943).

[16] Bassford Ch., op. cit., p. 198.

[17] Aron R., « The Evolution of Modern Strategic Thought », dans Studies in International Security, Problems of Modern Strategy, (with a foreword by Buchan A.), Londres, Chatto & Widus / IISS, 1970, pp. 13-46. Voir aussi en français : id., Penser la guerre, Clausewitz, t. II, L’âge planétaire, Paris, Gallimard, 1976, p. 247 ; Id., Sur Clausewitz, Bruxelles, Complexe, 1987, p. 83 ; texte initialement paru en français dans Vom Staat des Ancien Regime zum modernen Parteienstaat, Freitschrift für Theodor Schieder, Munich, R. Oldenbourg Verlag, 1977, pp. 103-116. Albert Wohlstetter est surtout célèbre pour un article qui résume une étude menée pour la RAND Corporation sur « l’équilibre délicat de la terreur ». Aucune référence à Clausewitz n’est présente dans cet article. Wohlstetter A., « The Delicate Balance of Terror », Foreign Affairs, janvier 1959, pp. 211-234. Sur l’apport de H. Kahn dans le corpus stratégique nucléaire, voir : Garnett J.C., « Herman Kahn », dans Id. et Baylis J., op. cit., pp. 70-97. Garnett refuse aussi de comparer Kahn à Clausewitz car, pour lui, son travail est loin d’être aussi profond que celui du Prussien (p. 91).

[18] Sur la RAND, voir : Louda D., Le think tank américain: production et marketing des idées politiques, GRIP – Fondation Saint-Simon, Dossier « notes et documents », n°140, décembre 1989, pp. 27-28.

[19] Schelling Th.C., The Strategy of Conflict, New York, Oxford University Press, 1963 (publié pour la première fois en 1960), 309 p. Schelling cite indirectement Clausewitz dans cet ouvrage, à la page 9. En fait, il ne cite pas vraiment Clausewitz mais l’avant-propos de Joseph I. Greene dans On War. Dans cette citation, Schelling, comme Bernard Brodie, écrit que les soldats professionnels ne s’investissent pas assez dans la recherche stratégique. Notons aussi que l’approche de Schelling sur le bargaining sera critiquée par Bernard Brodie pour qui cette notion relève trop de l’aspect tactique et pas assez de l’aspect stratégique. Trachtenberg M., « Strategic Thought in America, 1952-1966 », Political Science Quarterly, été 1989, p. 333.

[20] Williams Ph., « Thomas Schelling », dans Baylis J. & Garnett J. (dir.), op. cit., p. 131.

[21] Sur Brodie, on lira absolument l’excellente étude de Barry H. Steiner, Bernard Brodie and the Foundations of American Nuclear Strategy, Lawrence, University Press of Kansas, 1991, 367 p.

[22] Ibid., pp. 13, 31 et 45. Brodie B. (dir.), The Absolute Weapon – Atomic Power and World Order, New York, Institute of International Studies, Yale University, Harcourt, Brace and Co., 1946, 214 p. On ne trouve pas de références à Clausewitz dans cet ouvrage, ni dans : Sea Power in the Machine Age, Princeton, Princeton University Press, 1944 (1943), 462 p. ; id., Escalation and the Nuclear Option, Richmond, Princeton University Press, 1966, 151 p.

[23] Steiner B.H., « Using the Absolute Weapon: Early Ideas of Bernard Brodie on Atomic Strategy », The Journal of Strategic Studies, décembre 1984, p. 385 (initialement publié comme ACIS Working Paper n°44 par le Center for International and Strategic Affairs à l’Université de Californie, L.A.).

[24] Steiner B.H., Bernard Brodie and the Foundations of American Nuclear Strategy, op. cit., p. 30.

[25] Brodie B., Strategy in the Missile Age, Princeton, Princeton University Press, 1959, 423 p. Voir aussi : id., « Strategy », dans The International Encyclopeadia of Social Sciences, MacMillan, 1968, vol. 15, p. 283.

[26] Cette question est déjà abordée, par Brodie, avec référence à Clausewitz, dans le cadre des développements de l’arme thermonucléaire en 1954. Id., « Nuclear Weapons: Strategic or Tactical? », Foreign Affairs, janvier 1954, pp. 217-229 (l’auteur cite Clausewitz à la page 229).

[27] Strategy in the Missile Age, op. cit., pp. 158 ; 221-330.

[28] Ibid., pp. 20-54.

[29] Ibid., pp. 20-27 et 71-74 ; voir aussi du même auteur « Some Notes on the Evolution of Air Doctrine », World Politics, avril 1955, p. 350.

[30] Smith J.B., art. cit., pp. 52-59.

[31] Brodie B., Strategy in the Missile Age, op. cit., pp. 127-131.

[32] Ibid., pp. 97-98.

[33] Barnstein H.H., « Books of Interest to the Military Reader – Strategy in the Missile Age », Military Review, avril 1960, p. 110 ; Lincoln G.A. & Stilwell R.G., « Scholar’s Debouch Into Strategy », Military Review, juillet 1960, pp. 50-70.

[34] Voir : Trachtenberg M., art. cit., pp. 301-334.

[35] Chez certains chercheurs ce rejet de la bataille d’anéantissement et acceptation de la valeur politique de l’instrument militaire peut s’exprimer sans références à Clausewitz. Voir, par exemple : Enthoven A.C., « Réflexions sur les problèmes moraux posés par la stratégie nucléaire », dans Brodie B. (éd.), La guerre nucléaire – Quatorze essais sur la nouvelle stratégie américaine, op. cit., pp. 158-159 (initialement Allocution prononcée à l’Institut de Guerre Nucléaire de West Baden College, Université de Loyola, West Baden Springs, Indiana, 10 novembre 1963. Enthoven était vice-adjoint du Secrétaire à la Défense (analyse des systèmes).

[36] Schratz P.R., « Clausewitz, Cuba and Command », United States Naval Institute Proceedings, août 1964, pp. 24-33.

[37] Smith G.W., « Clausewitz in the 1970’s – RX for Dilemma », Military Review, juillet 1972, pp. 85-93.

[38] Morgenthau H.J., Politics Among Nations – The Struggle for Power and Peace, New York, AA Knopf, 1959, (1948) p. 339. Nous retrouvons aussi Clausewitz dans le glossaire de l’ouvrage, à la page 585, mais On War ne figure pas dans la bibliographie.

[39] Waltz K.N., Man, the State, and War, a theoretical analysis, New York, Columbia University Press, 1959 (1954), p. 221. On notera que Waltz ne cite pas Clausewitz dons son ouvrage majeur fondant le néoréalisme (Waltz K., The Theory of International Politics, New York, McGraw-Hill, Inc., 1979, 251 p.).

[40] Waltz K., Nuclear Weapons – More May Be Better, Adelphi Papers, n°171, I.I.S.S., Autumn 1981, p. 17.

[41] Waltz K.N., « Nuclear Myth and Political Realities », dans Art R.J. & Waltz K.N. (dir.), The Use of Force (4th ed.), New York, University Press of America, 1993, pp. 333-349 (article initialement publié dans The American Political Science Review en septembre 1990).

[42] Tuchman B.W., The Guns of August, New York, The MacMillan Company, 1962, 511 p. (Nous remercions M. Bruno Colson d’avoir attiré notre attention à ce propos).

[43] X [Kennan G.F.], « The Sources of Soviet Conduct », Foreign Affairs, juillet 1947, pp. 566-582.

[44] Id., Memoirs 1925-1950, Boston-Toronto, Little, Brown and Company, 1967, p. 308.

[45] Mayers D., George Kennan and the Dilemmas of U.S. Foreign Policy, Oxford, Oxford University Press, 1988, pp. 123, 308, 315.

[46] Par exemple : Bettschart (Swiss Army), « The Strategy of Political Wars », Military Review, avril 1966, pp. 39-43 (initialement publié dans Allgemeine Schweizerische Militärzeitschrift de novembre 1964) et Tiomain S.O. (Irish Army), « Clausewitz: A Reappraisal », Military Review, mai 1963, pp. 76-79.

[47] Franklin W.D., « Clausewitz on Limited War », Military Review, juin 1967, pp. 23-29 ; Downey E.F., « Theory of Guerilla Warfare », Military Review, mai 1959, pp. 45-55 ; Gordon W.I., « What Do We Mean by ‘Win’? », art .cit., pp. 3-11 ; Lincoln G.A. & Jordan A.A., « Technology and the Changing Nature of General War », Military Review, mai 1957, pp. 3-13 ; Wolff H., « 9+1=10 », Infantry, mars-avril 1965, pp. 30-33.

[48] Paret P. & Shy J., Guerillas in the 1960’s, Londres and Dunmow, Princeton Studies in World Politics, n°1, Pall Mall Press, 1962, 82 p. Avant de devenir célèbre pour ses travaux sur Clausewitz, Paret s’est intéressé à la guerre de guérilla. Voir aussi (sans références à Clausewitz) : id., « The French Army and La Guerre Révolutionnaire », Journal of the R.U.S.I., février 1959, pp. 59-69 (également disponible dans la livraison de mars-avril 1959 de Survival) ; id., « A Total Weapons of Limited War », Journal of the R.U.S.I., février 1960, pp. 62-69 (basé sur un symposium sur la guerre limitée, aussi publié dans Wehrwissenschaftliche Rundschau d’octobre 1959).

[49] Kushner E.F., « Books of Interest to the Military Reader – Guerillas in the 1960’s », Military Review, juin 1962, p. 107.

[50] Huntington S.P., « Patterns of Violence in World Politics », dans Huntington S.P., Changing Patterns of Military Politics, New York, The Free Press of Glencoe, Inc., 1962, pp. 19-20.

[51] Ridgway M.B., The Korean War, Garden City, Doubleday and Company, 1967, p. 144.

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