Chapitre sept. L’Héritage des Aviateurs Lafayette

La cérémonie d’inauguration du Mémorial de l’Escadrille Lafayette le 4 juillet 1928 a attiré 10.000 spectateurs ; 10.000 visiteurs supplémentaires sont venus le mois suivant. 1 Dès juillet 1929, le Mémorial recevait un moyenne de 3.600 visiteurs par mois. 2 Pour la petite histoire, les nombres officiels de visiteurs pour l’Escadrille Lafayette pour la première année d’existence étaient les suivants :

 

1928

septembre : 6.112

octobre : 3.252

novembre : 2.280

décembre : 2.013

1929 :

janvier : 1.207

février : 817

mars : 3.757

avril : 4.320

mai : 5.328

juin : 5.383

juillet : 5.242

Total : 39.711 3

 

Ces nombres sont très respectables et représentent un flot régulier de visiteurs les douze premiers mois de l’existence du Mémorial. Cependant, dans les années qui ont suivi, le nombre de visiteurs a chuté de façon abrupte. En dehors des cérémonies occasionnelles du Jour du Mémorial ou autres occasions officielles, le mémorial est négligé. On pouvait compter « un clairon et trois autres personnes », disait un des Membres de la Fondation de l’Escadrille Lafayette. 4 La Fondation du Mémorial Lafayette a indiqué que le nombre de visiteurs a chuté pour arriver à moins de 300 par ans, en ce compris toutes les cérémonies et parades militaires. Une fois encore, l’analogie du Mémorial oublié revient à l’esprit.

 

* * *

Paul Rockwell a un jour écrit s’agissant de l’Escadrille Lafayette :

 

« Aucune nouvelle de guerre ou aventure exotique ne peut se comparer en termes d’intérêt avec la bonne vraie histoire du petit groupe d’Américains qui s’étaient portés volontaires pour combattre pour la France dans les premiers jours de la Guerre Mondiale. Les écrivains de fiction n’ont rien imaginé de plus palpitant et de plus héroïque que les actions de certains de ces hommes, et ne peuvent pas dépeindre de moments plus grands ou plus émouvants que ceux que ces hommes ont vécus ; les mots ne peuvent pas décrire la fatigue, les épreuves et la souffrance, mieux que ce qu’ils ont connu. »5

 

L’histoire des Aviateurs Lafayette est captivante, mais leur gloire s’est-elle effacée ? Comme un historien se lamentait : « Leur célébrité s’est très lentement effacée et un des plus grandes histoires américaines de dévouement pour la liberté et de courage moral a été enterrée dans l’obscurité. » 6

Il est évident que les hommes Lafayette ont connu une certaine part de célébrité et de reconnaissance immédiatement après la guerre, comme en témoigne le nombre de visiteurs au mémorial en 1928. Mais qu’est-ce qui a fait que leur célébrité s’estompe et que leur histoire devienne obscure ? Il apparaît que les aviateurs Lafayette étaient en grande partie responsables de n’avoir pas protégé leur propre héritage.

 

Après la Guerre

 

La désillusion et le désespoir rencontrés après la Première Guerre Mondiale par l’Europe et le Monde ont créé une réaction brutale par rapport à toutes les choses associées à la guerre. Ce sentiment s’est infiltré dans les sociétés et les cultures entre les deux grandes guerres. Les gens voulaient oublier les horreurs des tranchées et des millions de morts.

Il n’y avait aucun système en place à même d’aider les soldats qui revenaient comme c’est le cas à présent. La notion de « syndrome post traumatique » n’existait pas et on attendait des soldats qu’il recommencent leur vie où ils l’avaient laissée. Il n’y avait pas de groupe d’assistance, pas d’administration de vétérans, aucune façon pour ces hommes de revenir et de vivre une vie normale dans la communauté. Pour les hommes qui s’étaient battus et qui avaient volé pendant quatre longues années, le retour à une vie normal était quelque chose de difficile à appréhender. Pour les hommes de l’Escadrille Lafayette, personne ne les attendait en Amérique. « Comment une personne peut-elle patrouiller jour après jour au dessus de l’enfer de Verdun ou de la Somme et en revenir indemne ? Cette expérience devait s’infiltrer, contaminer et pénétrer la vie et les rêves jusqu’à la fin » indiquait un survivant de l’Escadrille. 7 Nombre d’aviateurs pensaient avec raison que l’industrie de l’aviation allait se développer et que peut-être le futur se trouvait là. Mais il y avait des milliers de pilotes et il n’y avait pas de travail. « Restez là bas : Ne revenez pas ! Il n’y a rien ici, au moins vous avez un travail ! » conseillait un pilote à ses camarades qui étaient toujours stationnés en France après la guerre. 8

Cependant, les hommes ne pouvaient pas rester dans le service ; comme dans tous les pays, la grande mobilisation américaine était terminée et les grandes armées devaient être démantelées.

Pour que l’héritage de l’Escadrille Lafayette survive avec l’image que les survivants voulaient lui garder, c’était alors largement à eux de l’encourager et de le préserver. Cependant, les survivants de l’Escadrille Lafayette ne se sont pas donné la peine de le faire principalement faute d’effort et de coordination. Aussi, lorsque l’unité a été démantelée, et ses membres éparpillés dans d’autres unités, seul un petit nombre s’est retrouvé dans le 103ème Escadron de Poursuites Aériennes. Le manque de cohésion des membres de l’escadrille provenant de l’éclatement de l’escadron en février 1918 a coûté à l’Escadrille Lafayette. Le manque de contact entre les hommes a continué longtemps après la guerre. Les hommes se sont brièvement réunis en 1928 pour l’inauguration du Mémorial mais cette réunification n’a pas engendré l’impulsion nécessaire à raison principalement de l’aigreur et de l’amertume et des différends entre l’Escadrille Lafayette et le Corps d’Aviation Lafayette. Ce n’est que longtemps après que les survivants de l’Escadrille Lafayette se sont réunis, leur effectif étant inférieur à dix. Mais l’effort était trop mince et trop tardif, mené par des hommes qui n’avaient plus beaucoup de temps à vivre.

 

« Les Prétendants »

 

Manquant de cohésion et d’inspiration entre les guerre, les membres n’ont pas fait grand chose pour soutenir la réputation ou l’histoire. Excepté l’Association du Mémorial de l’Escadrille Lafayette fondée en 1923, et par la suite la Fondation du Mémorial Lafayette fondée en 1930, aucune association, organisation ou groupe n’existait pour protéger ou unifier les hommes de l’Escadrille Lafayette après la guerre.

Malgré le manque de cohésion, les membres de l’Escadrille Lafayette et du Corps d’Aviation Lafayette ont constaté avec dérision, perplexité et dégoût l’existence d’une liste grandissante de « prétendants » ou poseurs prétendant faire partie de l’Escadrille Lafayette. Cette liste d’hommes prétendant avoir servi avec l’Escadrille Lafayette a compté jusqu’à 4.000 personnes – cent fois le nombre originel des membres de l’Escadrille. 9

Une partie du problème provenait de la confusion des différences entre l’Escadrille Lafayette et le Corps d’Aviation Lafayette. Certains considéraient toute personne ayant servi dans l’aviation comme étant un membre. Une partie de cette confusion était compréhensible étant donné que les membres de l’Escadrille Lafayette et du Corps d’Aviation eux-mêmes n’étaient pas exactement surs des hommes qui trouvaient dans leurs rangs, comme on l’a constaté au vu des problèmes de la liste d’honneur pour le Mémorial. Ceux qui n’étaient pas excusables étaient la liste plus longue d’hommes du Congrès, d’artistes, d’auteurs, de vagabonds, d’arnaqueurs, d’escrocs et d’hommes de toutes sortes qui n’avaient rien à faire à prétendre être membres de la fameuse Escadrille. Même l’auteur renommé William Faulkner a à un moment prétendu avoir été membre de l’unité, prétendant qu’il avait volé pour la fameuse unité, alors qu’en réalité il avait rejoint l’Armée de l’Air canadienne et n’avait jamais quitté le Canada.10

Certains des prétendants étaient inoffensifs, d’autres ont causé beaucoup de tort. Un homme a prétendu être tout bonnement Andrew Courtney Campbell de retour parmi les vivants. Le vrai Campbell avait été abattu et était mort derrière les lignes ennemies, bien que son corps n’ait jamais été retrouvé. Ce prétendant a utilisé cette information pour mettre sur pied une arnaque lamentable ; il a prétendu qu’il avait été abattu et fait prisonnier par les Allemands. Cependant, à raison de ses blessures, il souffrait d’amnésie et il avait été relâché par les Allemands et s’était promené à travers l’Europe avant de réaliser finalement qui il était. Il a utilisé cette arnaque pour des raisons financières et était même marié à une femme de bonne famille quand cette arnaque a été mise à jour. Les membres de l’Escadrille Lafayette menés par Rockwell ont pourchassé cette fraude et ont démasqué l’homme. Une partie du témoignage utilisé contre lui a été déposé par l’Allemand qui avait abattu Campbell pendant la guerre. L’officier allemand avait suivi l’avion de Campbell et vérifié qui était le pilote qu’il avait abattu, ce qui n’était pas inhabituel. 11

Un autre homme accusé d’une multitude de crimes, avait prétendu comme moyen de défense devant le Tribunal qu’il était un membre de la fameuse Escadrille Lafayette. Il avait indiqué que son tableau de guerre était impeccable et qu’il avait été blessé ; qu’il était le fameux pilote qui avait volé sous l’Arc de Triomphe en 1919. Le Tribunal sans vérifier ses dires l’a cru et a considéré et toute bonne foi que personne ne mentirait au sujet d’une telle chose. L’homme a été acquitté de 28 des 29 chefs d’accusation portés contre lui. Il n’a été démasqué que longtemps après son procès. 12

Paul Rockwell, Charles Dolan, Harold Willis et Edwin Parsons ont fait de leur mieux au fil des années pour démasquer des charlatans quand ils se présentaient, mais c’était un effort frustrant et difficile. Le problème plus important est que leurs actions étaient réactives et que depuis le temps que la fraude avait été perpétrée, en général le tort avait déjà été fait quant au nom de l’Escadrille Lafayette. Il ne fait aucun doute que la prolifération de prétendants et poseurs a contribué à déprécier le nom de l’Escadrille Lafayette tout en causant du tort à la réputation des héros Lafayette.

 

Les Ratés de l’Escadrille Lafayette

 

L’Escadrille Lafayette n’avait pas besoin de prétendants pour souiller son nom, alors que plusieurs de ses propres membres causaient des problèmes. Rockwell et d’autres ont passé une grande partie de leur temps à défendre la réputation de l’unité vis à vis des membres mêmes de l’Escadrille Lafayette et du Corps d’Aviation Lafayette.

Bert Hall avait fait parler de lui, comme il l’avait prédit. Depuis son départ de l’unité, il avait poursuivi une carrière intéressante ponctuée de crimes, de fraudes et de temps de prison. Il a écrit une œuvre intitulée « The Issues » qui a été publiée par un magazine, dans laquelle il décrivait les membres de l’Escadrille Lafayette comme des escrocs, et des mécréants. Le livre sordide décrivait les hommes de l’unité comme étant un groupe d’inadaptés sociaux et il a causé un tumulte parmi les anciens membres de l’Escadrille ; mais il était trop tard, le dommage était fait. Paul Rockwell était toujours visiblement contrarié à ce sujet 40 ans plus tard lors d’une interview sur le Programme d’Histoire Orale sponsorisé par l’USAF. Il était toujours furieux et indiquait que Hall avait causé un tort irréparable à la réputation de l’unité. Il est ironique de constater que – ce qui était sans doute prévisible – Hall s’est fait prendre à cause d’une escroquerie et d’un détournement. Il s’est rendu en Chine à de nombreuses occasions et prétendant utiliser son influence de retour aux Etats Unis pour mettre en place une expédition d’armes à un chef militaire chinois, il s’est arrangé pour que celui-ci, crédule,  lui remette plusieurs centaines de milliers de dollars. Constatant que l’expédition attendue n’arrivait pas, le chef militaire chinois a fait suffisamment de bruit pour que Hall soit arrêté et condamné. Il a purgé deux ans et demi de prison. Il représentait vraiment ce qu’il y avait de pire sans l’Escadrille Lafayette. 13

D’autres membres du Corps d’Aviation Lafayette avaient également eu des démêlés avec la justice, rajoutant encore à la notoriété de l’unité. Un homme du nom de Edgar Pouligny a tué sa femme par balle. Un autre homme du nom de William Frey était un déserteur aux yeux des Français et il a été forcé de vivre en cavale. Certains se sont suicidés. Certains ont été internés. D’autres ont été répertoriés comme des ratés alcooliques  – fauchés, ivres et manqués.14

 

Les Aventures Inspirées par l’Escadrille Lafayette entre les Guerres

 

L’héritage des aviateurs de Lafayette a eu un impact positif car il y a eu des tentatives pour rétablir les escadrons de volontaires comme l’Escadrille Lafayette entre les  guerres mondiales. Dans tous les cas, l’Escadrille Lafayette était spécifiquement mentionnée comme source d’inspiration. Certains d’entre eux sont devenus célèbres ; d’autres étaient même moins connus que l’Escadrille.

En 1919, la Pologne, pays nouvellement créé, devait combattre pour son indépendance contre l’invasion des Russe Bolcheviks. Un Polonais Américain de Chicago du nom de Merian C. Cooper a demandé et reçu l’accord du Gouvernement polonais pour former ce qui devait s’appeler « l’Escadron Kosciuszko ». Baptisée en l’honneur de l’officier polonais qui avait combattu  pour les Américains durant la Révolution, c’était une unité de 17 avions qui venait de Pologne, constituée entièrement par des Américains.15

Bien longtemps avant que l’Amérique n’entre dans la Seconde Guerre Mondiale contre l’Allemagne, des Américains volontaires volaient avec la Royal Air Force (RAF). On les appelait les Aigles de la RAF et ils étaient largement inspirés de l’Escadrille Lafayette. En Chine, les Tigres Volants ont été formés par le Général Chennault et ont reçu une approbation tacite et le support du Gouvernement américain pour combattre les Japonais pour défendre la Route Burma. L’Escadrille Lafayette a également été citée comme modèle ; sa célébrité devait finir par éclipser l’Escadrille Lafayette. 16

Les efforts simultanés et indépendants pour reformer l’Escadrille Lafayette actuelle ont commencé au début de la Seconde Guerre Mondiale en 1939. Un effort a été fait par un soldat de fortune du nom  de Charles Sweeny et l’ancien pilote Lafayette Edwin Parsons ; Paul Rockwell et Harold B. Willis ont mené l’autre effort. Tous deux se tramés dans le plus grand secret. ; cependant, tous deux ont avorté pour des raisons différentes. Pour ce qui est de Parsons, il avait fait enregistrer des hommes qui se rendaient en France pour l’entraînement lorsque le FBI les a stoppés et arrêtés, démantelant d’unité à sa naissance. Aucune charge n’a été retenue. Paul Rockwell et Willis étaient arrivés à Paris. Il en étaient à la phase de planning et de recrutement lorsque les Allemands ont envahi Paris, mettant fin à leur plan.17 Si ces deux expériences de l’Escadrille Lafayette avaient été un succès, elles auraient peut-être été une aubaine pour les membres originels de l’Escadrille Lafayette et leur héritage aurait été sauvé.

 

Hollywood

 

En 1958, un ancien membre du Corps d’Aviation Lafayette du nom de William W. Wellman a fait un film au sujet de l’Escadrille Lafayette. Malheureusement, l’opportunité de faire revivre l’histoire du réel héroïsme et de la valeur de l’Escadrille Lafayette a été anéantie par la création de Wellman, un film terrible, insouciant et non-fidèle. Les espoirs que le film apporte à l’Escadrille Lafayette le soutien nécessaire pour sa célébrité se sont évaporés lorsque des bruits de couloir, avant le lancement officiel, l’ont qualifié de navet.

Wellman avait volé avec le SPA-87 de décembre 1917 à mars 1918. On espérait qu’avec Wellman aux commandes, Hollywood aurait un grand film de guerre qui pourrait honorer l’Escadrille. Il l’avait promis à Paul Rockwell. Wellman avait déjà réalisé un film en 1926, un classique de l’aviation intitulé Wings  pour lequel il avait obtenu un oscar. Lors de la conception du film, la presse d’Hollywood l’avait présenté comme un des membres originels de l’Escadrille Lafayette, prétention qu’il n’avait pas contestée et qui avait soulevé la suspicion et la colère des vrais membres. 18

Lorsqu’il a transpiré par une starlette que Wellman était en train de faire un film « cochon », les hommes de Lafayette se sont préparés à la riposte. Wellman leur avait promis que le film serait une histoire vraie, mais il n’aurait pas pu être plus éloigné de la vérité qu’il ne l’était. Le film était une abomination. Le héros principal était un garçon gâté et riche de Boston, qui avait eu de sérieux problèmes avec la loi, alors il s’était enfui en France. Il avait rejoint l’Escadrille Lafayette, frappé un officier, déserté l’unité et tué un poilu pour son uniforme, pour lui permettre de s’échapper. Il était venu à Paris et était devenu un escroc, etc, etc..  Les scènes d’aviation étaient bien tournées mais c’était à peu près tout ce qui était valable dans le film. Les hommes de l’Escadrille Lafayette étaient abasourdis et honteux que les gens puissent penser qu’ils étaient associés à une telle faune. 19

La première du film a eu lieu à Washington, Caroline du Nord, le 28 février 1958, dans la ville natale de James H. Baugham, un des membres du Corps d’Aviation Lafayette. Le Gouverneur de la Caroline du Nord avait déclaré le jour « Jour de l’Escadrille Lafayette ». Les producteurs ont invité tous les membres rescapés de l’Escadrille mais tous ont décliné l’invitation, sauf un. Charles Dolan a fait une réponse officielle au nom de l’unité : « Les membres survivants de l’Escadrille Lafayette N-124 sont opposés à l’exploitation de cette unité par M. Wellman et ses associés pour leur seul bénéfice financier.   Au moins, le film a été interdit de projection en France à l’époque. Ce n’était pas un succès commercial et même M. Wellman a fini par s’éloigner de la production.

Malheureusement, le mal était fait. Le nom Lafayette avait été traîné dans la boue. Le film est toujours de nos jours montré à la télévision et il est disponible sur cassette ; l’intérêt du film est dû en grande partie à ce que l’un des héros était incarné par Clint Eastwood à ses débuts. Les gens qui ne connaissent rien à l’unité regardent ce film et ont la fausse impression que les hommes de l’Escadrille étaient un groupe de mercenaires et d’inadaptés sociaux. 20

 

Sociétés, Associations et Ordres de Lafayette

 

Le 1er février 1928, une brochure a été publiée qui listait les adresses et les noms des membres survivants de l’Escadrille Lafayette et du Corps d’Aviation. Cette brochure a été préparée avec l’intention expresse de la présenter aux hommes lors de l’inauguration du mémorial de l’Escadrille Lafayette. Cet effort était le seul jamais fait entre les guerres par les membres de l’Escadrille Lafayette ou du Corps d’Aviation Lafayette pour établir une sorte de « groupe de survivants ». En dehors de la Fondation de l’Escadrille Lafayette qui a publié la liste pour la brochure, aucune société, association, groupe, compagnie, fraternité ou ordre dédié à la pérennité de l’histoire de l’Escadrille Lafayette n’existait. 21

Ce n’est pas avant 1939 que les hommes de Lafayette ont finalement établi la « Corporation de l’Escadrille Lafayette » afin de protéger le nom de l’unité. Ils y ont été forcés lorsqu’ils ont découvert qu’un bar lors de l’exposition universelle de New York de 1939 allait exploiter leur nom pour vendre de la bière. La Corporation a effectivement donné aux hommes de l’Escadrille les droits sur le nom. Après cet effort, les hommes ont disparu dans la nature. 22

La première réunion officielle des membres de l’Escadrille Lafayette seuls ne devait pas se tenir avant le 3 juin 1960 à Ashburn, Caroline du Nord, chez Paul Rockwell. Tristement, il n’y avait que huit membres survivants à l’époque de cette réunion officielle. Six hommes ont fait le déplacement, un ne pouvait pas à raison de sa santé et un, portant le nom de « M. X » dans certains textes d’histoire pour protéger son intimité, n’est pas venu à la réunion parce  qu’il avait honte (L’auteur pense qu’il s’agissait du fameux Rumsey qui avait la distinction suspecte d’avoir mis le feu à son propre avion). 23 [Un autre membre toujours en vie à l’époque, mais ce que les hommes de la réunion ignoraient, était Eugene Bullard à Chicago].

Lors de la réunion, les hommes survivants ont créé la Société de l’Escadrille Lafayette N-124. Selon un pamphlet établi pour la Société, « les principes suivants serviront de base à la Société de l’Escadrille Lafayette N-124 » :

 

¨      Une attention incessante pour préserver le nom et la réputation de l’Escadrille avec une réaction rapide et publique en cas d’exploitation du nom pour des fins personnelles ou commerciales.

¨      La surveillance de la crypte et sa bonne tenue.

¨      Et faire passer l’héritage à l’homme le plus âgé de la famille lorsque la mort ravit un survivant.24

 

L’idée, bien que splendide, était trop tardive. En 1967, il n’y aurait que trois membres lors de la dernière réunion et à cette époque de leur vie, ils étaient trop peu nombreux et trop vieux pour analyser l’histoire. La promesse de la Société de l’Escadrille Lafayette N-124 de faire passer l’héritage de l’unité à l’homme le plus âgé, n’a pas été respectée et la Société a cessé d’exister lorsque son dernier membre est décédé.

Cependant, après la réunion initiale de 1960, une kyrielle de sociétés et organisations de l’Escadrille Lafayette et du Corps d’Aviation Lafayette ont vu le jour ; comme si, approchant de leur mort, les hommes réalisaient soudain la menace qui pesait sur leur héritage. Après l’établissement de la Société de l’Escadrille Lafayette N-124, les hommes sont fait passer des certificats officiels aux membres restants et il a été ensuite rapidement créé un « Ordre de Lafayette, Inc. » Le but de l’Ordre était de servir en tant qu’organisation à but non lucratif héréditaire comme la « Société de Cincinnati », société militaire américaine créée pour honorer ses vétérans. Lors d’une occasion formelle de l’Ordre Lafayette, qui s’est tenue au Waldorf-Astoria à New York, plus de 2.000 invités – pour la plupart des personnes riches et célèbres, y compris l’ancien Président des Etats Unis – ont honoré les hommes de Lafayette.25 Plus tard dans leur vie, ils ont parlé de former une « Association Historique de l’Escadrille Lafayette » (dans une lettre à Charles Dolan du 17 avril 1970, mais cela n’a apparemment jamais été mis en place). 26 Et en 1979, Charles Dolan parle d’une « Association de l’Escadrille Lafayette et du Corps d’Aviation Lafayette » qui existait, quoi que son mandat et sa mission soient peu clairs.27

Charles Dolan, le dernier survivant de l’Escadrille Lafayette est mort en 1981. Avec lui s’est éteinte la torche de l’Escadrille. Il était l’un des principaux protagonistes de l’héritage dont pouvait jouir Lafayette et il a joué un grand rôle dans les associations, sociétés et ordres listés ci-dessus. En lisant sa collection de correspondances, on se rend compte qu’il pensait réellement qu’il fallait faire perdurer l’histoire de l’unité. Fidèle jusqu’à la fin, il a montré son courage et sa détermination en visitant le Mémorial de l’Escadrille Lafayette encore une fois le 10 novembre 1981, jour de célébration du Jour des Vétérans Américains et de la Victoire Française. Les Français célébraient également le 65ème  anniversaire de l’Escadrille Lafayette. Dolan, bien que faible et malade, a fait le déplacement. Il est mort en décembre 1981. Il était juste qu’il voie le Mémorial en tant que dernier survivant, ayant été le plus fidèle adepte de l’escadrille dans ses dernières années.28

 

L’Héritage des 38 Membres Originels

 

L’héritage des 38 Américains d’origine de l’Escadrille Lafayette était avant tout le malheur. L’histoire n’avait pas été tendre avec ces hommes qui étaient jeunes, qui ont joui des feux de la gloire et qui ont montré le chemin aux aviateurs de combat américains. Dans un bref résumé, voici quel a été leur destin, listé par ordre chronologique de leur enrôlement dans l’unité :

 

Chapman, Victor :  mort au combat, le 23 juin 1916.

McConnell, James Rogers :  mort au combat, le 19 mars 1917.

Prince, Norman :  mort au combat, le 15 octobre 1916.

Rockwell, Kiffin Yates :  mort au combat, le 23 septembre 1916.

Thaw, William : mort à l’âge de 40 ans d’une pneumonie, le 22 avril 1934, alcoolique.

Cowdin, Elliot : Itinérant, touche-à-tout, ne s’est jamais installé ; mort d’un cancer en janvier 1933.

Hall, Bert Weston : repris de Justice, raté ; mort en décembre 1948 d’une crise cardiaque ayant entraîné un accident de voiture.

Lufbery, Raoul : mort au combat, le 1er mai 1918.

Balsley, Clyde : blessé au combat ; ne s’est jamais remis de ses blessures, mort prématurément à 48 ans ; le cœur a lâché en juillet 1942.

Johnson, Chouteau : mort d’un cancer de la gorge en 1939.

Rumsey, Lawrence : Mr « X » ; alcoolique, mort à 80 ans en mai 1967 ; n’a jamais travaillé et est devenu un solitaire.

Hill, Dudley : mort à 57 ans d’une crise cardiaque ; vie normale et tranquille.

Masson, Didier : directeur d’hôtel ; mort à l’âge de 64 ans en juin 1950.

Pavelka, Paul : mort écrasé par un cheval dans les Balkans le 12 novembre 1917.

Rockwell, Rob : carrière réussie dans l’aviation militaire, promu colonel. Mort en janvier 1958 d’une crise cardiaque.

Haviland, Willis : promu commandant dans la Marine, mais mort jeune à 54 ans d’un cancer en novembre 1944.

Prince, Frederick : ignoré par son père, mort en octobre 1962. A réussi par lui-même.

Soubiran, Robert : mort à l’âge de 62 ans en février 1949 ; touche-à-tout, ne s’est jamais vraiment installé.

Hoskier, Ronald : mort au combat le 23 avril 1917.

Genet, Edmond : mort au combat, le 16 avril 1917.

Parsons, Edwin : mort à l’âge de 75 ans en mai 1968 ; est devenu amiral dans la Marine.

Bigelow, Stephen : mort à l’âge de 44 ans en 1939 d’alcoolisme et tuberculose.

Lovell, Walter : mort à l’âge de 53 ans en septembre 1937 d’un abcès u cerveau.

Hinkle, Edward : mort à l’âge de 90 ans en janvier 1967 ; bonne vie.

Willis, Harold : mort à l’âge de 73 ans d’un cancer en 1962 ; bonne vie.

Marr, Kenneth : mort à l’âge de 78 ans en décembre 1963 ; bonne vie.

Dugan, William : mort prématurément de maladie à l’âge de 34 ans en septembre 1922.

Hewitt, Thomas : mort prématurément d’alcoolisme à l’âge de 41 ans en mai 1936.

Campbell, Andrew : mort au combat, le 1er octobre 1917.

Bridgman, Ray : mort à l’âge de 56 ans ; s’est suicidé en novembre 1951.

Dolan, Charles : dernier survivant, colonel de l’USAF, bonne vie ; mort en 1981.

Drexel, John : mort à l’âge de 66 ans en mars 1958 d’une crise cardiaque ; famille riche , bonne vie.

Jones, Henry : mort à l’âge de 79 ans en mars 1972 ; bonne vie.

Hall, James Norman : mort à l’âge de 64 ans ; célèbre auteur, mort d’une crise cardiaque en juillet 1951.

MacMonagle, Douglas : mort au combat, le 24 septembre 1917.

Peterson, David : mort dans un accident d’entraînement après la guerre à l’âge de 24 ans en mars 1919.

Doolittle, James : mort dans un accident d’entraînement pendant la guerre à l’âge de 24 ans, en juillet 1918.

Ford, Christopher : mort d’un cancer à l’âge de 52 ans, en avril 1945. 29

 

Parmi les 38 membres originels, 9 sont morts au combat, 2 sont morts de leurs blessures, 1 est mort d’une chute de cheval, 2 sont morts dans des accidents d’entraînement, 10 sont morts jeunes de l’alcool et/ou de maladies et autres affections, 1 s’est suicidé. Certains ont vécu en tant que  ratés solitaires et traîne-savate . Certains n’ont pas pu trouver de travail et ont eu des problèmes pour s’ajuster après la guerre et se sont renfermés. Seul un quart des hommes ont eu ce qu’on peut appeler une vie entière, gratifiante après la guerre. Parmi ce quart, aucun n’est devenu sénateur, membre du congrès, président  ou homme célèbre, bien que certains aient côtoyé la noblesse. Pour la plupart de ces hommes, l’Escadrille Lafayette devait être le clou de leur vie. Le manque d’héritage fort et sain, qui n’était pas soutenu par des hommes célèbres, n’a pas aidé l’Amérique à se souvenir de ses aviateurs jadis célèbres.

Trop peu trop tard

 

Il y a eu une époque où l’Escadrille Lafayette était le fils favori de l’Amérique. Cependant, les détracteurs d’après-guerre ont fait déraper la réputation et l’histoire des hommes. Leurs efforts ont toujours été applaudis mais ils ont également acquis une réputation louche d’hommes au « tempérament déséquilibré » et comme étant « des aventuriers, des mercenaires et mêmes des  « corsaires américains ».30 Incontestablement, les « prétendants », les actions fâcheuses de certains hommes et  les entreprises bâclées comme le film sur l’Escadrille Lafayette leur ont causé un tort incalculable.

Les efforts d’un petit nombre de ses membres honorables ont été entrepris trop tard pour sauver et protéger leur héritage et c’est cette défaillance des hommes Lafayette pour préserver leur propre histoire qui leur a coût cher.

 

 

  1. Lettre, date 4 septembre 1928, Lewis Crenshaw à M. Bigelow.  Blérancourt.
  2. Lettre, date 1 août 1929, Lewis Crenshaw à M. Bartlett.  Blérancourt.
  3. Archives de la Fondation du Mémorial de l’Escadrille Lafayette, dossier des chiffres de visiteurs, Blérancourt.
  4. Citation du membre de la Fondation du Mémorial.
  5. Whitehouse, Lafayette Escadrille, p. 315.
  6.  Flammer, Philip M., « The Summer of the Lafayette Escadrille.” Air Power Historian, 1967, p. 78.
  7. Gordon, Pilot Biographies.
  8. Whitehouse, Lafayette Escadrille, p. 312.
  9.  Flammer, Vivid Air, p. 187-190.
  10.  Ibid.
  11.  Ibid.
  12.  Ibid.
  13.  Sources divers.
  14.  Gordon, Lafayette Flying Corps.  
  15.  Seagrave, Sterling, Soldiers of Fortune (Virginia, Time-Life Books, 1981), p. 35.
  16.  Ford, Flying Tigers, et Caine, Philip D. Eagles of the RAF (Washington, D.C., NDU Press, 1991).
  17.  Flammer, Vivid Air, p. 192.
  18.  Ibid., p. 194.
  19.  Ibid., p. 195.
  20.  Ibid., p. 196 et l’auteur qui a regardé la vidéo.
  21.  Brochure pour l’inauguration du Mémorial de l’Escadrille Lafayette, 1 février 1928, NASMA.
  22. Flammer, Vivid Air, p. 189 et Charles Dolan Collection.
  23. Flammer, « The Summer of the Lafayette Escadrille.” Air Power Historian, 1967, p. 81.
  24. Lafayette Escadrille N-124 Society Charter.  Charles Dolan Collection.  USAF Academy.
  25. Lettre, date inconnu, Austen Crehore à Charles Dolan.  Charles Dolan Collection.
  26. Invitation à cérémonie, date 21 septembre 1966.  Charles Dolan Collection.
  27. Charles Dolan Collection.
  28. Ibid.
  29. Sources divers.
  30. Robins, American Angels, p. 40. 
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Chapitre Six. Dissensions dans les Rangs

Chaque unité a ses personnalités, excentricités, concurrences, politiques et problèmes ; l’Escadrille Lafayette n’était pas différente. Le groupe d’origine de 38 volontaires venait de tous les horizons : il s’agissait d’universitaires, de descendants de familles riches et bien connues, de touche-à-tout, d’anciens militaires et de chauffeurs de taxi. Le mélange des personnalités a ajouté à la fascination de l’unité et à l’esprit 100% américain et a fait aimer les hommes encore plus par un public d’adorateurs. Mais toutes les pressions et le stress du combat fatiguant les hommes, ce mélange de fortes personnalités a commencé à causer des problèmes. Des rivalités sont nées, qui sont devenues ouvertes et déplaisantes. Certains des hommes étaient accusés d’être des tire au flanc et des poltrons. Un manque général de discipline de l’unité au sol et dans les airs devait causer des problèmes avec la loi et dans certains cas risquer la vie des pilotes. L’alcool était un fléau pour certains hommes et ils détruisaient leur vie. Les hommes se questionnaient les uns les autres sur leurs intentions et au sujet de prétendus agendas cachés, alors que la concurrence augmentait pour la gloire et la célébrité. De nombreux hommes s’entendaient entre eux ou se contenaient, mais ceux qui s’accrochaient créaient des schismes et des chamailleries destructives de part et d’autre qui devaient entacher l’héritage de l’Escadrille Lafayette.

* * *

La marque des grandes unités est leur évident travail d’équipe et leur capacité à travailler ensemble pour que le travail soit fait. L’Escadrille Lafayette souffrait d’un vrai problème de discipline et qui plus est de dissensions qui devaient occasionner à l’unité une grande peine et lui faire  perdre sa cohésion. Certains des problèmes devaient couver et se répandre dans l’histoire d’après-guerre de l’escadron – certaines transgressions et rivalités n’ayant jamais été éteintes et ayant été emportées dans la tombe. C’est dommage parce que, bien que l’unité ait survécu à cette agitation, cette dissension et discorde affectent l’héritage de l’escadron, et cela a très certainement empêché ses membres d’être un groupe plus uni.

L’impact des dissensions, discordes et manques de discipline sur une unité est difficile à mesurer directement . Mais après qu’on ait examiné comment ces qualités ou défauts ont affecté l’unité pendant la guerre, et après la guerre, il n’est pas difficile d’imaginer quel impact désastreux ces problèmes ont eu sur l’héritage de l’unité.

 

Manque de Discipline dans les Rangs

 

Le rapport concernant la discipline de l’Escadrille Lafayette était médiocre. Le Capitaine Thenault décrivait l’attitude suffisante de ses hommes dans les termes suivants, dans lesquels il imitait leur attitude : « Nous somme là, nous sommes des têtes brûlées et nous n’avons pas besoin de la discipline des Français !».1 Ces hommes pittoresques étaient bons sur tous les tableaux en termes militaires : ils étaient capables de voler dans des avions, ils pouvaient porter n’importe quel uniforme qu’ils souhaitaient (certains étaient plutôt colorés)  ; ils étaient payés confortablement en comparaison de leurs camarades français par une source extérieure indépendante ; c’était des volontaires alors ils savaient qu’ils n’avaient pas besoin d’être là ; ils étaient commandés par des officiers français qui manquaient de volonté ou de moyens pour les discipliner sauf dans les circonstances extrêmes.

Alors que le Capitaine Thenault pouvait être un homme à la discipline stricte lorsqu’il y était contraint, il considérait sa « tâche comme simple : je devais seulement traiter tout le monde de façon juste et sans faveur ».2 Cependant, les hommes devaient en référer à deux autres de leurs réels officiers de commandement : le Lieutenant Alfred de Laage de Meux, le Français second en chef de l’Escadrille Lafayette,  et le Lieutenant William « Bill » Thaw, qui était considéré comme le leader des Américains. En fait, ce dernier avait commandé l’unité pendant un mois au combat alors que Thenault avait pris un congé de maladie. De Laage parlait parfaitement anglais, ce qui aidait considérablement, et il accordait un grand intérêt personnel aux hommes, particulièrement les nouveaux arrivants. Comme il l’a indiquié à Edwin Parsons à son arrivée dans l’unité :

 

« Je vous demande seulement de voler bien, de voler dur et de vous comporter comme un homme. Je vous demande d’obéir, explicitement et sans hésitation, à tous les ordres que je vous donne quand je commande  les patrouilles de combat … et je compte sur vous pour partager la responsabilité de maintenir la bonne réputation de l’escadron et nous nous entendrons tout à fait bien. »3

 

Comme pour Thaw, le bien être de ses pilotes était toujours ce qui primait dans son esprit, qu’il agisse en tant qu’intermédiaire ou en tant qu’officier commandant l’unité. Il n’avait que 21 ans lorsqu’il a rejoint l’unité, mais les hommes l’ont adopté immédiatement. Il était un des hommes de l’origine, membre fondateur de l’Escadrille et il volait souvent et durement ; les hommes le respectaient immensément.4

Ceci ne veut pas dire que les pilotes de l’Escadrille Lafayette écoutaient nécessairement ces trois hommes. Les problèmes de discipline sur le sol et dans les airs semblaient se produire régulièrement. Selon une lettre d’un pilote très surpris et plutôt ennuyé du nom de James Rogers Mc Connell du 2 juillet 1916 : « l’Escadrille a une réputation pourrie pour la boisson à Paris ».5 Qu’on en soit fier ou non, c’est hors sujet. Les arrestations, désertions, absences sans excuse et autres transgressions de la loi ont eu lieu et se sont produites plus souvent qu’elles ne l’auraient dû s’agissant d’une « unité élite ». Ecouter l’autorité était un problème pour la plupart de ces hommes qui savaient qu’ils étaient la coqueluche de la ville et qu’ils étaient intouchables. Comme un pilote canadien qui avait fait la fête avec l’Escadrille Lafayette à l’aérodrome l’indiquait :

 

« Du point de vue de la discipline, la situation est pratiquement impossible pour les Français. Imaginez un groupe d’Américains financièrement aisés – jouissant du fait d’être volontaires d’un pays neutre – qui habituellement jouaient sans limite au poker, qui importaient des quantités illimitées d’alcool et de nourriture et qui comprenaient un groupe d’hommes avec un niveau bien supérieur d’éducation, qui possédaient une plus grande expérience du monde que leur compagnons d’arme français – un commandant français aurait eu beaucoup de difficulté pour contrôler un tel groupe d’hommes s’ils avaient été des citoyens français soumis entièrement aux règlements de l’Armée Française. Bien que les premiers membres de l’Escadrille comptaient des pilotes à haut potentiel dans tous les domaines …. Leur commandant français semblait peiner à faire face à des hommes si indépendants et pétulants. De plus, les autorités de l’Armée Française, ce qui se comprend, tenaient beaucoup à entretenir de relations sympathiques avec les Etats Unis. Le résultat général était que les pilotes américains jouissaient d’une grande mesure de liberté d’action ». 6

 

Bien que les hommes écoutaient ou prétendaient écouter le Capitaine Thenault et bien qu’ils respectaient le Lieutenant deLaage, ils pouvaient être très sévères vis à vis de quelqu’un qu’ils n’aimaient pas. Le Lieutenant de Maison Rouge, qui a remplacé deLaage après que ce dernier se soit écrasé lors du décollage de son avion et se soit tué, n’a jamais été respecté de l’un quelconque de ces hommes. C’était un homme discipliné, beaucoup plus formel que deLaage, point avec lequel les hommes de l’Escadrille Lafayette ne voulaient pas s’ennuyer. Ils étaient brutaux avec lui.7

* * *

Les transgressions en termes de discipline variaient énormément et allaient de désobéissance à des ordres directs dans les airs qui pouvaient entraîner des résultats mortels, à de sérieux problèmes avec la loi.

Ce qui a dû être très frustrant pour les commandants de l’Escadrille Lafayette était la désobéissance directe maintes fois répétée des ordres de rester groupés en formation dans les airs et de ne pas quitter la formation pour poursuivre un combat individuel, à moins que le commandant n’en ait donné l’ordre. S’éloigner de son propre chef pouvait être très dangereux parce que cela exposait le pilote, spécialement les jeunes recrues, à des ruses et pièges préparés par les Allemands dans les airs. En effet, la mort de plusieurs pilots de l’Escadrille Lafayette était le résultat direct de ce penchant à quitter les rangs afin de poursuivre le combat contre un ou plusieurs appareils. Victor Chapman est mort de cette façon.8 Le Capitaine Thenault se souvient d’un de ces incidents après qu’il ait particulièrement indiqué à ses hommes de rester très groupés dans les airs et d’attendre son commandement pour attaquer.

 

« Soudain, très loin à l’est, vers Etain, j’aperçus une douzaine de biplaces allemands, survolant leurs propres lignes, et à si faible altitude qu’ils avaient l’air de moutons paissant les prairies vertes, au delà de la zone ravagée par les canons.

Ils étaient trop bas, trop nombreux et trop loin pour que nous risquions une attaque, surtout au cours d’une première sortie, d’autant plus qu’ils se tenaient au dessus des positions allemandes. Mes pilotes n’avaient pas encore pu se familiariser suffisamment avec un ennemi qui n’était certes point méprisable. Lorsqu’on survole, à basse altitude, en monoplace, en territoire ennemi, il faut toujours craindre l’attaque qui peut venir d’en haut, contre laquelle on est à peu près sans défense, et qui peut nous obliger à atterrir.

Telles étaient mes pensées, lorsqu’un pilote, j’ignore encore lequel, pique comme un bolide dans la direction des Boches ? Etait-ce de Laage ? Etait-ce un autre ? Je n’ai jamais pu le savoir. » 9

 

Selon les dires de Thenault, l’escadron est parti pour combattre les Allemands afin de sauver leur camarade. C’est très vite devenu chacun pour soi car les Allemands étaient trop nombreux et avaient en fait mis en place un piège au dessus. Les résultats n’ont pas été mortels dans ce cas, mais trop souvent, ils étaient. Il est également inexcusable que le Capitaine Thenault n’ait pas sanctionné l’homme qui s’était éloigné. Il est certain qu’il savait de qui il s’agissait car un compte rendu après le vol avait révélé le coupable. Le Capitaine Thenault a été très diplomate dans ses mémoires et a fait de son mieux pour taire le nom des hommes ; mais en tant que commandant d’escadron, c’est lui qui était responsable pour donner le ton de la discipline.

Pour ce qui est des manques de discipline au sol, les résultats étaient aussi mauvais et suggéraient que l’unité était hors contrôle. Le célèbre Lufbery a été arrêté à Chartes après avoir méchamment battu un contrôleur ferroviaire. L’homme essayait de faire son travail et a demandé à Lufbery ses papiers d’identité et son billet, comme il se trouvait sur la plate-forme de 1ère classe du train. Il a touché Lufbery qui a pris cela comme une insulte. Alors ce dernier lui a donné un coup de poing qui lui a cassé six dents. 10 De la prison, Lufbery a envoyé un télégramme : « Suis retenu dans un local disciplinaire place de Chartres. » 11 C’est seulement l’intervention de Thenault qui a sauvé Lufbery. D’autres hommes de Lafayette ont été arrêtés ou presque. Hall a presque été accusé de désertion par le Capitaine Thenault parce qu’il était parti trop longtemps en permission. 12 Certains des hommes chassaient illégalement dans les bois aux alentours de l’aérodrome, ce qui était interdit sur le front. Les chasseurs, chassés par les gendarmes, se cachaient dans le bar de l’escadron ou dans leurs lits et les autres se portaient garants de leur innocence.13

Des histoires similaires étaient également monnaie courante dans le Corps d’Aviation Lafayette. Un homme du nom de Eugene Bullard a frappé sérieusement un officier français supérieur dans la rue, bien qu’on puisse se demander qui avait commencé ; Bullard a été blanchi. 14 Un autre homme du nom de Arthur Atten a été accusé de s’être fait passer pour un officier français.15 Et le pilote William Frey a été accusé de désertion et n’a jamais réintégré son unité.16

Quelques fois, les manquements à la discipline les moins sérieux étaient proches du comique.  Un aviateur du nom de Harold Willis a été abattu et fait prisonnier en pyjama vert à rayures parce qu’il n’avait pas envie de mettre son uniforme ce jour là car il était pressé de voler. Sans grade et sans uniforme, il s’est fait passer pour un officier. Il s’en est sorti pendant un moment jusqu’à ce que les Allemands découvrent qui il était réellement. Ses camarades d’escadrille l’avaient même aidé en volant au dessus d’un aérodrome allemand pour lui envoyer un colis avec un uniforme et une fausse insigne d’officier cousue sur l’uniforme avec une note expliquant que cela devait être transmis à leur camarade embarrassé et infortuné. Ils avaient pensé qu’il utiliserait une telle ruse.17

* * *

Un signe qui ne trompe pas dans une unité d’élite ou solide unité d’aviation est que les manque de discipline ne sont pas pris à la légère. Il n’y a rien de plus frustrant pour une unité que de perdre des hommes et des équipements à raison d’un manque de discipline ou d’une imprudence.

Andrew Courtney Campbell était respecté par ses camarades pilotes de Lafayette comme étant un combattant doué et courageux mais son imprudence dans les airs était également connue et il a créé des problèmes à plus d’un pilote de l’Escadrille. Lorsque l’Escadrille Lafayette était stationnée à l’aérodrome de Sénard, environ 60 avions basés sur le terrain devaient partager la seule longue piste pour les opérations d’envol et d’atterrissage. Des ordres avaient été donnés de rouler lentement jusqu’au bout de la piste plutôt que de tourner avant sur la piste parce qu’il n’y aurait alors pas suffisamment d’espace entre les avions qui atterrissaient et ceux qui s’envolaient. Un jour cependant, lorsque Campbell posait son avion après une mission, il a décidé de prendre l’embranchement plus tôt afin de retourner directement à l’endroit de parking et à la rampe de l’unité, désobéissant sciemment à une règlement de sécurité. Campbell a ralenti son avion juste assez pour faire tourner son Spad afin de l’arrêter. Le pilote d’un gros Sopwith qui atterrissait derrière lui n’a pas eu la possibilité de ralentir son avion à temps et a percuté le côté de l’appareil de Campbell. L’hélice du Sopwith a haché le Spad de Campbell, déchirant le tissu et faisant voler l’aile en éclats et s’arrêtant enfin à moins de 20 cm de la tête de Campbell. L’avion était également renversé et éparpillé en mille morceaux impossibles à identifier jonchant la piste. Campbell est sorti de l’appareil, a constaté les dégâts, a allumé une cigarette et s’est éloigné nonchalamment de l’appareil comme si de rien n’était. Le Capitaine Thenault, qui avait assisté à l’incident était derrière lui, furieux. Il pouvait à peine contenir sa rage lorsqu’il a intercepté Campbell qui apparemment se rendait au bar. Quoi que Campbell ait pu dire à Thenault, cela l’a apparemment calmé car Campbell n’a pas été sanctionné pour la transgression.18

Campbell avaient également une réputation de nuisance dans l’air, spécialement durant les patrouilles lorsqu’il cherchait de façon exaspérante à être aussi près des autres en formation qu’il le pouvait jusqu’à ce qu’on lui demande de s’éloigner. Même là, il revenait à la charge et continuait à en ennuyer certains à tel point qu’ils ne pouvaient pas se concentrer correctement sur le vol. Quelle que soit la quantité de conseils ou de menaces avant le vol, rien ne pouvait l’en empêcher et il le faisait à chaque vol. Finalement, Campbell a dépassé les limites un jour et a presque causé un incident sérieux. Il était en patrouille avec le Lieutenant Maison Rouge et avait décidé de surpasser ses singeries habituelles. Il a commencé à voler directement sur l’avion de Maison Rouge, approchant les roues et le train d’atterrissage fixe dangereusement près de l’aile supérieure de Maison Rouge, essayant apparemment de rebondir sur l’avion de ce dernier. A la grande confusion de Maison Rouge et à la surprise de Campbell, il est allé trop loin et ses roues se sont imbriquées dans l’aile supérieure de Maison Rouge. La singerie qui n’était pas drôle est devenue encore pire quand les deux ont réalisé qu’ils étaient soudés l’un à l’autre. Toutes les tentatives pour séparer les avions étant demeurés vains. Comme les pilotes ne pouvaient pas se voir, ils ne pouvaient pas communiquer et il n’y avait pas de recours possible pour eux car les aviateurs de l’époque ne portaient pas de parachute. Finalement, dans un essai désespéré, Campbell a remonté son avion avec force et s’est détaché de l’avion de maison Rouge en arrachant son aile supérieure. Maison Rouge, commandant en second, était livide. Il a pu faire atterrir son avion mais il a dû être mis à la casse. Campbell a souri comme si rien ne s’était passé et pour une raison inconnue, il s’en est encore tiré sans sanction. Comment pouvait-on ignorer des infractions de ce type ?19

Lorsque le Capitaine Thenault était amené à sanctionner un homme, il pouvait le faire et parfois son choix de sanction était contestable. Un pilote qui avait des problèmes nerveux connus a écrasé son avion en le posant dans un fossé qui avait été indiqué comme étant un obstacle à éviter par les hommes. Le Capitaine Thenault était tellement enragé qu’il a de façon ahurissante sanctionné le pilote en lui demandant de retourner à une autre base et de ramener un autre avion. Pourquoi cet homme n’a-t-il pas été sanctionné par une interdiction de voler reste un mystère. L’homme, secoué, a fait ce qui lui était ordonné et en revenant sur la piste, a écrasé le second avion au même endroit que le premier, juste à quelques mètres de la scène de l’autre crash. Le Capitaine Thenault était médusé et il a finalement cloué l’homme au sol. Il lui a été demandé de quitter l’unité peu de temps après. 20

Ce n’était pas les seuls Américains qui causaient des problèmes et se comportaient de façon imprudente. Le Lieutenant de Laage s’est tué en exécutant une acrobatie au décollage dans un tout nouveau Spad. Le moteur de l’avion a calé à 400 m au dessus de la piste ; après un décollage trop abrupte, il s’est écrasé au sol en vrille et est mort instantanément devant ses camarades d’escadron. 21

* * *

Certains pilotes poussaient dangereusement les limites de l’alcool et du vol. « Certains d’entre eux avaient la trempe de gros buveurs » notait Parsons. 22 Edmond Genet a écrit ce qui suit dans son journal le 25 février 1917 :

« Il était très difficile et pratiquement improbable de rester entièrement à l’écart de l’alcool dans l’escadrille. Si on sort en ville un jour avec un camarade, il est impossible d’y aller et de boire sans être absolument discourtois et inconciliable. » 23

 

Certains pilotes buvaient à l’extrême. Lawrence Rumsey était un grand buveur, ce qui lui a occasionné des problèmes. Il était souvent ivre et incapable de voler et passant la plupart de son temps avec la gueule de bois. Notamment, il poussait la limite entre boire et voler mais le comble est arrivé quand il était supposé prendre part à un mouvement de masse de l’escadron et au transfert de l’avion de Luxeuil à Cachy. L’escadron devait décoller tôt le matin et avait rendez-vous au dessus de l’aérodrome avant de se rendre en formation à Cachy. Rumsey avait visiblement trop bu la nuit précédente et ses camarades d’escadron l’avaient découragé de voler le lendemain. Il est néanmoins monté dans son avion. L’escadron s’est réuni au dessus du terrain et ont noté que Rumsey n’était pas là. Ils ont pensé qu’il avait écouté la mise en garde et qu’il n’allait pas voler, alors ils sont partis en formation en direction de Cachy. Plus tard, sans nouvelles de Rumsey, l’unité a commencé à s’inquiéter. Le soir, le Capitaine Thenault a reçu un appel du personnel du terrain d’aviation de Delonge, aérodrome qui n’était pas très éloigné de leur situation actuelle. Il était demandé au Capitaine Thenault s’il avait un pilote du nom de Rumsey, ce à quoi il  a répondu par l’affirmative. Bien que Rumsey soit vivant, il y avait apparemment eu un incident. Il s’est avéré que Rumsey avait effectivement décollé avec les autres le matin mais, à cause de l’alcool, il avait manqué le rendez-vous et avait continué seul. Il s’était perdu et s’était posé sur un terrain inconnu (Delonge) qui était à l’opposé de Cachy mais cependant encore loin derrières les lignes alliées. Rumsey était persuadé qu’il avait atterri sur un terrain d’aviation allemand et comme on lui avait indiqué de le faire en pareil cas, il avait mis feu à son avion avec des allumettes afin de ne pas compromettre l’avion. Les autorités française de l’aérodrome avaient regardé médusés cet Américain mettre le feu à son avion sans raison apparente. C’en était trop pour le Capitaine Thenault et il était demandé à Rumsey de quitter immédiatement l’unité ; il a quitté le service militaire et est retourné aux Etats Unis. 24

Un événements lié à l’alcool encore plus triste s’est produit à l’Escadrille. Douglas MacMonagle et Carl Dolan était en persmission à Paris le 23 septembre 1917. Tous deux étaient très ivres après avoir passé une journée complète à boire ; Dolan a escorté MacMonagle au train pour qu’il retourne à Sénard où Escadrille Lafayette était stationnée à l’époque et pour ne pas être en retard pour leur retour de permission. Dolan a peiné à calmer MacMonagle qui cherchait à descendre à chaque arrêt du train de retour. A leur retour à la base de bonne heure le 24, après une nuit passée dans le train, MacMonagle a faussé compagnie à Dolan et a réveillé le Capitaine Thenault. Ce dernier était furieux que MacMonagle soit ivre et qu’il soit passé et l’ait ainsi tiré du lit. Le Capitaine Thenault lui a ordonné d’être dans la première patrouille du matin, moins d’une heure plus tard. Thenault, dans sa rage, a violé son propre règlement selon lequel aucun pilote ne devait voler le jour de son retour de permission pour éviter des incidents de vol liés à l’alcool. Les homes étaient supposés prendre un jour de repos avant de recommencer les opérations de vol. Cependant, et malgré les supplications de Dolan, MacMonagle s’est présenté pour le premier vol, comme on lui en avait donné l’ordre. Il a décollé en patrouille avec le premier vol. il a été abattu peu de temps après, revenant un balle derrière la tête. Pour ajouter à l’intensité de la situation, la mère de MacMonagle devait arriver sur le Front le jour même pour rendre visite à son fils. Elle a été accueillie à la gare, on lui a dit ce qui s’était passé et elle a assisté à ses funérailles peu de temps après, entourée par ses camarades d’escadron accablés de douleur.25

* * *

Quand les hommes de Lafayette sont passé à l’USAS, ils ont été forcés de suivre une discipline stricte dont ils s’étaient tellement moqués avec les Français. Ils n’étaient plus les Prima Donnas, mais des pilotes ordinaires comme tous les autres, soumis aux mêmes règles et à la discipline de cour martial. C’en était fini des traitements spéciaux.

Ces exemples de manque de discipline ne condamnent pas nécessairement tous les hommes de l’Escadrille, mais ils démontrent qu’il y avait des problèmes dans l’unité. La discipline est bien sûr la clé de toutes les organisations militaires. Le manque de discipline de la part de certains hommes de Escadrille Lafayette suggère qu’il y avait d’autres problèmes dans l’unité et c’était le cas.

 

Méfiance dans les rangs

 

Lorsque les fusils ont fait leur apparition en août 1914, beaucoup pensaient que la guerre serait terminée rapidement ; mais la guerre a négligé les calendriers des généraux et a duré des années. Pour les pilotes du service d’aviation, le stress de voler jour après jour sans savoir quand cela finirait s’était révélé très fatiguant et beaucoup souffraient de la fatigue du combat. Outre la tension d’être des pionniers dans cette nouvelle dimension, les hommes de Escadrille Lafayette étaient également constamment en combat sur le front, sans arrêt ni court répit. Les hommes avaient le droit de retourner à Paris occasionnellement pour se reposer et se relaxer mais il devaient toujours retourner voler jour après jour. Parfois, ces hommes volaient trois ou quatre fois le même jour à la recherche de l’ennemi. Certains géraient le stress mieux que d’autres. Certains avaient de sérieux problèmes avec la fatigue quotidienne, et alors que certains pouvaient cacher la peur et la fatigue, d’autres ne le pouvaient pas. Malheureusement, ces derniers, qui exhibaient ouvertement leur peur, sont devenus imaginatifs pour ne pas voler ou combattre. Ceci a causé de sérieux problèmes au sein de Escadrille Lafayette et certains des hommes ont été chassés de l’unité, occasionnant une rancœur qui ne devait pas s’estomper.

* * *

La peur et les sentiments assimilés peuvent avoir un effet sérieusement préjudiciable sur la dynamique d’une unité. Personne ne veut voler avec quelqu’un qui va esquiver un combat et chaque pilote a besoin de savoir que son coéquipier sera là quoi qu’il arrive. Dans le feu du combat, la charge doit être répartie également. Si les hommes ne veulent pas parce qu’ils ont peur, alors les autres sont forcés de mettre les bouchées doubles, ajoutant au stress de tous. Il y avait cinq ou six hommes parmi les 38 pilotes originels, près d’un sur six – qui avaient des problèmes de courage. Ces hommes étaient mal considérés par Escadrille Lafayette ; les pilotes ne voulaient pas penser que leur unité était faible et détestaient particulièrement que ces hommes soient des représentants des Etats Unis agissant de la sorte devant les Français et les Alliés. Ces hommes étaient tristement célèbres et facilement identifiables. Bert Weston Hall et Elliot Cowdin étaient deux des membres d’origine qui correspondaient à cette description. Chouteau Johnson était un autre des membres d’origine de l’escadrille et Hewitt, Rumsey et Drexel étaient les autres.

Bert Weston Hall était de loin le membre le plus tristement célèbre de l’Escadrille ; c’était un homme qui était regardé avec suspicion dès le début et qui était connu comme étant un menteur incontesté. 26 Il avait une mystérieuse carrière de touche-à-tout avant la guerre, ses origines étaient troubles car il changeait constamment son histoire. Quand la guerre s’est déclarée en Europe, il venait de quitter son travail à Paris en tant que chauffeur de taxi pour se joindre à la Légion Etrangère Française et aux dires de tous, ses états de service étaient plutôt bons. Il s’est lié d’amitié avec William Thaw et Kiffin Rockwell dans la Légion et quand ils l’ont quittée pour le Service Français de l’Aviation, il s’est arrangé pour dire également qu’il avait une expérience de pilotage. A son arrivée à l’école d’aviation, il a continué son histoire, espérant que les instructeurs ne s’en rendraient pas compte. Lorsqu’ils ont insisté pour qu’il montre immédiatement ses capacités de pilotage, il est monté dans un avion d’entraînement et a commencé à rouler sur la piste jusqu’à ce qu’il rentre dans une écurie, détruisant l’avion. Sidérés, les instructeurs français l’ont accusé de n’avoir jamais volé avant, ce qu’il a confessé. Cependant, ils étaient séduits par son courage qu’ils lui ont permis de continuer à voler.   Il y avait toujours suffisamment de suspicion autour de sa personne pour que les Français désignent deux hommes en civil du contre-espionnage qui se présentaient comme des pilotes pour le suivre et garder un œil sur lui. Les deux espions sont allés jusqu’à dormir à côté de lui. 27

Bert Hall avait été choisi comme l’un des premiers membres du groupe originel de sept de Escadrille Lafayette qui avaient aidé à mette sur pieds l’unité.  A l’origine, il effectuait sa part de vols, allant même jusqu’à soit disant enregistrer la deuxième victoire de l’escadron. Mais comme Paul Ayres Rockwell, le frère de Kiffin Rockwell, le raconte :

 

« Il n’a pas volé très longtemps. Les premiers mois il a volé pas mal de fois, mais après que Victor Chapman se tue, il était souvent malade. Il ne pouvait pas sortir en patrouille. Je rappelle qu’il s’est fait arracher les dents, l’une après l’autre, pour ne pas avoir à voler pendant un jour ou deux. Il se faisait arracher les dents ! Quand il a réalisé que c’était un jeu sérieux, son courage l’a abandonné. » 28

 

Parmi les aviateurs de l’Escadrille, Bert Hall était un sujet constant d’irritation. Son problème principal était qu’il avait une personnalité caustique, presque répulsive qui faisait de lui un intrus parmi ses camarades qui pour la plupart étaient cultivés.29 Il faut rajouter à son problème ses problèmes de personnalité. Hall est devenu un tire au flanc et un poltron. Il était incapable de faire sa part de travail. Cela dérangeait réellement les hommes de Escadrille Lafayette et agissait sur leur moral collectif.

Les hommes ont commencé à prédire qu’il quitterait l’unité. James Rogers McConnell a indiqué qu’il « prédisait que Hall suivrait les pas de Cowdin [un autre tire au flanc] et ferait « une cure » [euphémisme pour les congés prolongés de récupération ou retrait du service] mais c’est difficile à dire.  Comme nous le savons tous, c’est un horrible menteur et le roi du bla-bla et chaque fois qu’il voit un feu au sol, il fonce pour annoncer qu’il a abattu un Boche. » 30 McConnell indique également comment « Hall était si en retard (pour revenir d’une permission ) que le Capitaine Thenault a insisté pour le noter comme déserteur. Il est de retour à présent, avec un histoire de chasse à l’espion qu’il aurait menée pendant quatre jours ».31

Finalement, les hommes de l’Escadrille Lafayette n’en pouvaient plus et il a été demandé à Bert Hall de partir. C’était un événement plutôt rare qui a dû être embarrassant pour l’unité mas d’après l’opinion générale, c’était nécessaire. Quand Bert Hall est parti il a montré le poing aux hommes de l’Escadrille Lafayette en disant « Vous entendrez parler de moi ! » ; c’était ses derniers mos. Il avait raison. Hall a rejoint une autre escadrille où il a apparemment abattu un autre avion mais il a dû en avoir assez de la guerre parce qu’il a été libéré du service. Officiellement, c’était pour qu’il puisse poursuivre d’autres aventures. Il aurait voyagé à travers le monde pour combattre les Russes et les Chinois, et serait devenu un héros plusieurs fois et recevant des décorations de tous les pays pour lesquels il avait combattu – enfin, c’est ce qu’il a raconté. Les deux livres qu’il a écrits En l’air et One Man’s War étaient des histoires à dormir debout truffées d’inventions. Ils sont considérés en général comme non fiables. Il est allé à Hollywood pour être conseiller dans les films sur l’aviation. Il a écrit un tas d’articles fantasques au sujet de ses exploits, que les hommes de Lafayette ont dû par la suite démentir ; et on a parlé de lui dans le cadre de diverses escroqueries et machinations qui ont toutes jeté un grand discrédit sur l’Escadrille Lafayette. Il a fini par se faire prendre pour une histoire de détournement et a dû purger une peine de deux ans et demi de prison pour s’être sauvé avec une grosse somme d’argent appartenant à un général chinois. L’événement a presque causé un incident diplomatique international. Tout ceci a occasionné un dommage dont on ne parle pas à l’Escadrille Lafayette. Pour couronner le tout, trois femmes prétendant être la femme de Bert Hall se sont présentées le jour de l’inauguration du mémorial de l’Escadrille Lafayette.32

Elliot Cowdin était un autre mauvais représentant de l’Escadrille Lafayette. Bien qu’il ne soit pas aussi mauvais que Hall, il était dans la même catégorie. Cowdin avait servi avec une autre escadrille française avait de rejoindre l’Escadrille Lafayette. Bien que trois fois cité comme étant « excellent, brave (et) dévoué », ce n’était pas le cas. Ses camarades d’escadron n’étaient pas du même avis.33 Paul Rockwell, futur historien officiel de l’Escadrille Lafayette, indiquait « certains de ses camarades pilotes avec lesquels j’ai parlé m’ont indiqué qu’il avait toujours cherché à se faire bien voir par les officiers supérieurs et obtenu une citation pour du travail qu’il n’avait pas fait et des médailles qu’il n’avait pas gagnées, en achetant du champagne à ses capitaines. Ils m’ont indiqué que la plupart de ses vols se faisaient dans les bars. »34 Il avait tendance à prendre des congés longs et pas toujours autorisés, la plupart du temps à raison de ses « nerfs » qui étaient mis à l’épreuve par les patrouilles de combat. Le 21 juin 1916, juste un peu plus de deux mois après la création de l’Escadrille Lafayette, McConnell écrivait à Paul Rockwell une lettre indiquant « Cowdin essaie d’avoir un mois de repos. Le stress est trop grand pour ses nerfs délicats. » 35 Encore plus choquant, mais démontrant bien la réaction que Cowdin produisait chez ses camarades d’escadron, dans une autre lettre à Paul Rockwell en date du 25 juin 1916, il commentait la mort de Chapman dans une bataille dans le termes suivants « Si seulement ça pouvait être quelqu’un d’autre – Cowdin par exemple ou quelqu’un comme lui ». 36 Ce sont des pensées pleines de haine et deux fois plus quand elles sont proférées vis à vis d’un camarade d’escadron.

Une des absences prolongées non autorisées de Cowdin a entraîné son départ de l’unité. Le Capitaine Thenault voulait l’accuser d’être un déserteur, mais ne voulait pas de mauvaise publicité, alors il l’a « libéré à raison de mauvaise santé ». Dans le livre Lafayette Flying Corps des pilotes de Lafayette James Norma Hall et Charles Nordhoff qui est considéré comme faisant le plus autorité parmi les histoires des hommes qui ont volé pour la France, l’euphémisme « libéré à raison de mauvaise santé » était expliqué comme étant l’expression passe-partout utilisée pour protéger la réputation de la personne désignée. Normalement, c’était une façon polie pour les hommes d’être rejetés de l’unité pour des raisons louches, tout en leur permettant une mesure d’honneur. C’est ce à quoi la lettre de McConnell ci-dessus faisait allusion quand il prédisait « que Hall suivrait la même cure que celle de Cowdin. » 37 Cowdin a quitté le Service Français de l’Aviation en octobre 1916 après avoir initialement passé du temps à Paris pour « récupérer ». Il a brièvement servi dans le RFC, transportant et livrant des avions français. Il est retourné aux Etats Unis et a, on ne sait pas comment, été accepté comme commandant de l’USAS vers la fin de la guerre. Il a été en charge de l’inspection des aérodromes. Il a finalement été libéré pour de bon en 1919.38

Thomas Hewitt était un des autres membres de l’Escadrille Lafayette considéré comme étant moins que courageux. Cependant, ce n’était pas un tire au flanc. On pense seulement qu’il n’avait pas les qualité requises qui font des hommes des pilotes de combat. Etrangement, il avait bien travaillé dans l’école de combat français et tout le monde pensait qu’il ferait de grandes choses. Il était agressif en formation en excellent dans tous les stages de formation. Il avait été choisi pour l’Escadrille Lafayette avec un grand enthousiasme. 39

Cependant, dès son arrivée à l’unité, il s’est avéré être une énorme déception. Après le premier vol avec l’escadrille sur les lignes ennemies, il est devenu tellement déconcerté par l’artillerie anti-avion qu’il s’est posé à 15 kilomètres de l’aérodrome et il ne savait pas où il était. Le manque de courage et l’inaptitude d’Hewitt à confronter l’ennemi étaient bientôt notés et désapprouvés par ses camarades d’escadron qui s’attendaient à ce que tous fassent leur part de travail. Il est vite devenu « l’Horrible Hewitt » et il a de plus en plus fui ses responsabilités. Il était si nerveux qu’il commençait à avoir des problèmes même pendant les vols hors combat. Lors d’un transfert entier de l’unité, Hewitt était celui qui avait écrasé son avion dans un fossé à l’atterrissage. Comme il a été expliqué précédemment, le Capitaine Thenault était si en colère après lui, particulièrement parce que le fossé avait été mentionné comme étant un obstacle spécifique à éviter sur le terrain, qu’il a envoyé Hewitt chercher un autre avion. Hewitt, malgré la probabilité infime, a crashé le second avion dans le même fossé ; Thenault l’a ensuite gardé au sol. Il n’a jamais été reprogrammé pour un vol et le 17 septembre 1917, le Capitaine Thenault a effacé le nom d’Hewitt du tableau de l’escadron et il était affecté aux bombardiers. Il s’est fait recaler de ce programme et a été libéré du service à raison de « mauvaise santé ». Il est mort seul, alcoolique et son corps est demeuré non réclamé dans une morgue de la ville.40

Chouteau Johnson était un cas différent. Il s’est battu et a volé avec l’Escadrille Lafayette pendant 14 mois et ses résultats étaient moyens. Une lettre de McConnell à Paul Rockwell du 15 juin 1916 indiquait que « Johnson et Rumsey [ont on a déjà parlé] détestent franchement le jeu. » 41 Edmond Genet notait dans son agenda à plusieurs occasions que Johnson était un tire au flanc et qu’il cherchait toujours des moyens de se faire dispenser de ses missions de vol. Genet l’avait surnommé « incontestablement paresseux » et dans une note plus longue, il n’épargnait pas son dégoût à son égard :

 

« Je suis sacrément dégoûté d’un des types ici dont j’ai déjà parlé avant. (Johnson) n’est pas un combattant enthousiaste et il saute sur toutes les occasions pour tirer au flanc alors que nous nous mettons en quatre et que nous risquons nos vies pour maintenir la réputation de l’Escadrille. (Johnson) j’en suis certain verra la fin de la guerre, retournera en Amérique et se présentera comme un héros de l’escadrille et sera reçu par tous – qui se rendra compte de la différence ? »42

 

La prédiction de Genet devait se réaliser. Genet est mort peu de temps après, tué au combat alors que Chouteau Johnson a survécu à la guerre. Il n’était pas détesté autant que Bert Hall et de nombreux hommes de l’escadrille en fait l’aimaient bien. Il était juste connu comme étant un tire au flanc. Il est mort d’un cancer de la gorge en 1939.

Il y avait encore quelques hommes dans l’Escadrille Lafayette qui avaient des problèmes de courage. Lawrence Rumsey, dont on a déjà parlé comme ayant un problème d’alcoolisme, avait choisi de noyer sa peur dans l’alcool. Il lui a été demandé de quitter l’unité après l’incendie. Clyde Balsey a été blessé presqu’aussitôt qu’il a rejoint l’Escadrille et ses blessures l’ont rendu invalide pour la durée de la guerre. Il était cependant connu pour son manque de courage et était décrit comme « ayant besoin d’un nouveau caleçon chaque fois qu’il sortait. »43 Un autre homme du nom de John Drexel n’a fait que 36 jours dans l’Escadrille Lafayette avant de faire appel à l’influence de son riche père pour être affecté à un bureau de transmissions. Selon Edwin Parsons, « John Drexel n’a assuré aucune patrouille au dessus des lignes. » Il était efféminé, différent et très distant, dès le début il a été un excentrique dans l’escadrille. Mais qui plus est, il manquait de courage pour le combat. Lorsqu’il a découvert que la guerre n’était pas un jeu, il a décidé d’en sortir.

Enfin, l’auteur rapporte une anecdote du pilote Charles Dolan qui est carrément ahurissante ; cependant, elle montre à quel point la réputation de l’unité était en jeu et à quel point les tire-au-flanc et les poltrons étaient détestés. Dolan, dans une interview dans le cadre du Programme d’Histoire Orale de l’USAS le 15 août 1968 a relaté l’histoire incroyable suivante :

 

« Il y a eu un incident avec ce type qui était en patrouille, qui avait volé jusqu’à ce qu’il traverse la ligne (ennemie). Il a alors abandonné prétextant des problèmes de moteur ou quelque chose du genre et est revenu à la base. Le jour suivant, il a rebroussé chemin parce qu’il avait le soleil dans les yeux ou une excuse du genre. En tous les cas, il volait le long des lignes et quand l’escadron retraversait la ligne, il se remettait à sa place. Cela avait pris de telles propositions qu’après environ un mois, ses camarades l’ont abattu. Ses propres camarades l’ont abattu. [!] Ils ne voulaient pas que les Français pensent que cette sorte d’Américain existait. Alors, il fait partie des manquants et son dossier ne porte pas de nom dans l’histoire de l’Escadrille ».44

 

La personne interviewée n’a jamais donné le nom du pilote en question qui avait été abattu, mais si cette histoire est vraie, elle est incroyable. Le fait qu’un meurtre ait été commis pour sauver la réputation de l’Escadrille Lafayette et pour punir un poltron établit fortement la méfiance que ces tire-au-flanc causaient dans les rangs.

 

Dissensions dans les rangs

 

Pour rajouter au problème de discipline et méfiance, il y avait également un sérieux problème de dissensions au sein de l’Escadrille Lafayette. Il y avait une coupure fondamentale dans l’unité qui séparait la majorité des hommes en deux groupes. Cette séparation ne concernait pas tout le monde puisque certains n’avaient pas choisi de camp mais elle était suffisamment réelle pour qu’un pilote de l’unité canadienne note que :

 

« Les pilotes donnent l’impression d’être très belliqueux même entre eux… ils avaient tendance à se répartir en cliques à l’intérieur desquelles les individus ayant les mêmes tendances étaient groupés et cassaient les autres. En conséquence, le travail d’équipe en souffrait. » 45

 

Un historien pense que les cliques étaient centrées autour des origines nordistes et sudistes. Une très forte probabilité si l’on considère le fait que les principaux antagonistes de l’unité venaient de familles riches et aisées du Nord et de familles riches traditionalistes du sud qui avaient des racines qui remontaient à la Guerre Civile américaine. 46

L’Escadrille Lafayette comprenait de nombreux caractères pittoresques qui adoraient les feux de la rampe. Lorsque l’Escadrille a été mise en place à l’origine, elle l’a été avec une grande fanfare. Les hommes étaient la coqueluche du monde et jouissaient d’une attention toute particulière à Paris. Les premiers jours de l’Escadrille, les Parisiens ne pouvaient se passer d’eux ; un nombre impressionnant d’articles ont été écrits à leur sujet et une équipe de cinéma a même tourné un bref documentaire sur les pilotes de l’Escadrille. Ils étaient admirés et enviés par beaucoup.

Il est naturel que cette attention soit montée à la tête des jeunes hommes. Certains avaient un besoin maladif d’attention, comme une dépendance et en voulaient davantage. Pour ajouter à l’attention et à la course à la gloire, « il existait un système établi de récompenses pour les citations et décorations » également. 47  Cela a malheureusement contaminé l’innocence des intentions des hommes. Les sommes attribuées n’étaient pas négligeable pour un pilote qui gagnait « neuf sous par jour » et « un franc par jour » additionnel tel qu’enregistré dans les carnets de comptabilité de campagne. 48 (les hommes recevaient 100 F supplémentaires par mois – portés par la suite à 200 F par mois – du Corps d’Aviation Franco-Américain dirigé par le Dr Gros et ses associés comme fonds pour le mess).  Les prix étaient distribués comme suit :

 

Légion d’Honneur – 1.500 F (ou $300.00)

Médaille Militaire – 1.000 F (ou $ 200.00)

Médaille de Guerre – 500 F (ou $ 100.00)

Citation – 250 F (ou $ 50.00)

Avion ennemi abattu – 1.000 F (ou $ 200.00). 49

 

On voit comment une victoire, une médaille ou une citation pouvaient être lucratives. Il n’est pas surprenant que les hommes aient été accusés de faire du lèche bottes avec leur supérieurs pour obtenir des confirmations ou des recommandations. Pour ajouter à la gloire, l’homme qui abattait un avion dans l’Escadrille avait généralement droit à un article spécial et à une photo de lui sur la première page des journaux du monde, ou à tout le moins certainement sur la première page de l’édition parisienne du New York Herald, journal quotidien américain prédécesseur de l’International Herald Tribune. Cette publicité supplémentaire gratuite faisait de l’homme la coqueluche de la ville lors de sa prochaine visite à Paris en congé ou liberté. Ce type de couverture était spécialement populaire au début de la guerre, alors que les services de l’aviation étaient encore considérés comme une nouveauté dans la guerre et comme le remplaçant chevaleresque de la cavalerie. 50

* * *

Les principales compétitions et dissensions dans l’unité tournaient autour de deux des jeunes hommes les plus fringants de l’Escadrille et qui étaient tous deux dans l’Escadrille depuis sont début : Norman Prince et Kiffin Yates Rockwell. Eduqués dans les meilleures écoles, issus de familles aisées aux des traditions riches, ils étaient tous deux des jeunes hommes qui avaient tout abandonné, y compris la sécurité de leur vie à la maison, pour se porter volontaires dans le cadre de l’effort de guerre. Norman Prince avait grandi avec son père dans le sud de la France à Pau. Le père avait une propriété importante dans cette région et devait en fin de compte faire donation d’une partie du terrain qui devait un jour abriter l’aérodrome de Pau. Kiffin Rockwell venait d’une famille de combattants et on pouvait retrouver ses ancêtres militaires au moment de la Révolution Américaine.  Il s’était enrôlé dans la Légion Etrangère Française avant d’être transféré au Service de l’Aviation Française.

Bien que leurs milieux socio-culturels aient été similaires, les deux hommes semblaient en désaccord et les cliques se sont formées autour de ces deux jeunes antagonistes. Malheureusement pour l’unité, les dissensions qu’ils créaient devaient durer longtemps après leur mort.

Kiffin Rockwell a enregistré la première victoire de l’Escadrille le 13 mai 1916, réussite qui lui a valu de se retrouver dans les archives de l’unité. Il a fallu un peu plus longtemps à Prince pour marquer sa première victoire. Pour sa première victoire, le 25 août 1916, il a déclaré qu’il avait abattu seul un Aviatik allemand biplace lors d’une bataille qui a eu lieu 10 kilomètres à l’intérieur des lignes allemandes à 8 h 42 du matin et qu’il a forcé un autre avion à atterrir derrière les lignes ennemies.51 Lorsqu’il est rentré, plusieurs pilotes ne croyaient pas entièrement cette histoire mais le Capitaine Thenault lui a accordé sa victoire et l’a recommandé pour la Médaille Militaire. 52 C’est cette revendication du 25 août 1916 qui a déclenché l’hostilité qui manifestement mijotait entre Rockwell et Prince. Rockwell était persuadé que Prince avait cherché la faveur du Capitaine Thenault et était injustement cité, alors que ses propres efforts avaient récemment été négligés. C’est ce qu’il indiquait dans une lettre à son frère « personne ne pense que Prince a descendu un Allemand…je vais l’appeler 

quand il reviendra (de Paris) parce qu’il a fanfaronné à notre sujet derrière mon dos. Nous sommes tous impatients d’essayer de le faire virer de l’Escadrille. »53

Bien qu’on ne sache pas à qui il fait allusion en utilisant « nous tous », il est très clair que Rockwell n’était pas heureux que Prince saisisse sa part de gloire. On ne sait pas clairement à quel moment l’animosité a commencé entre eux, mais à en juger par le comportement postérieur de Rockwell, cela devait faire un moment.

Personne n’a jamais remis en question les victoires de Lufbery qui en avait déjà enregistré 4 à cette époque. Il devait y avoir une part de vérité dans cette division et rivalité des cliques nord-sud. Rockwell était exagérément furieux au sujet des prétentions et reconnaissances de Prince. Il a commencé à blâmer tout et tout le monde pour son manque de succès récents. Il a même blâmé le Capitaine Thenault pour tous ses problèmes. Kiffin, dans une lettre à son frère Paul Rockwell, indiquait :

 

« Ma citation n’a pas été acceptée, je ne peux pas encore t’en envoyer une copie. Je ne pense pas qu’il y ait de doute pour la médaille mais je n’espère pas deux citations. Il n’y a pas de raison pour laquelle je ne devrais pas les avoir, sauf que nous sommes très malchanceux d’avoir un capitaine qui est un type sympa et brave, mais qui ne sait pas s’occuper de ses hommes, et il n’essaie pas. Je me bats avec lui depuis que je suis de retour (d’une blessure) principalement parce que je n’ai pas de moteur ; il a donné mon ancien à Prince [insulte suprême] et il n’est pas pressé de m’en donner un nouveau. Je pense que dans quelques semaines, je serai vraiment malade de cette équipe. »54

 

Il avait déjà été promu sergent et on lui avait accordé la Médaille Militaire et la Croix de Guerre pour services rendus mais sa colère et sa suspicion semblaient avoir obscurci sa pensée parce que le 31 août 1916 , il écrivait à son frère Paul :

 

« Je veux être transféré dans une escadrille française à moins que certaines conditions changent ici…Je veux la Légion d’Honneur et un grade de sous-lieutenant. Je me fous de savoir si ça paraît vaniteux, mais je pense que je mérite les deux… Ici, tout le monde est triste et mécontent et je suis sûrement le plus affecté de tous. » 55

 

Rockwell mettait en cause la sincérité de Prince et pensait que sa seule motivation en aidant à fonder et en servant  dans l’Escadrille était sa seule gloire personnelle. Rockwell avait participé à 40 combats aériens officiels sans une victoire en août 1916, lorsqu’il écrivait les deux lettres ci-dessus et il semble que le stress de ne pas enregistrer de victoire le hantait. 56

La sincérité de Prince était-elle contestable ? Rien dans les recherches de l’auteur ne le corroborent de façon certaine. Prince était décrit comme « étant là pour le sport » plutôt que pour des raisons idéalistes acharnées, mais les autres aussi, et on pourrait répondre qu’au moins il était là. 57 C’était un brave jeune homme plein de vigueur et de fierté, mais c’était le cas de beaucoup d’autres dans l’Escadrille. La seule critique que l’auteur ait trouvée sur Prince émanait d’un parent qui indiquait qu’il était myope et qu’il avait toujours refusé de porter des lentilles correctrices, Norman Prince s’exclamant « aucun as ne porte de lunettes ! ». 58

Quelle que soit la cause de la discorde, il est évident que les deux hommes ne s’entendaient pas. Ce n’était pas surprenant en soi mais lorsqu’un témoignage de source extérieure note que l’unité semble être partagée en cliques centrées autours de personnalités distinctes, alors il était clair que l’unité avait un problème. Cette animosité a porté atteinte à l’unité et a contribué à saper sa grandeur potentielle Alors que la friction entre les deux homme devenait critique, il leur restait moins de deux mois à vivre. Rockwell devait mourir le premier, abattu par un Allemand. Prince mourrait peut de temps après, après avoir heurté un fil électrique lors de son approche de l’aérodrome. Il est ironique de constater que l’homme qui avait refusé de porter des lunettes n’avait pas vu le fil à la tombée du jour. Son avion s’est retourné et il a été mortellement blessé, mourant quelques jours plus tard. Les deux hommes ont eu des funérailles grandioses, et beaucoup sont venus pour honorer les jeunes héros. Dans la mort, ils devaient trouver la paix au sujet de leurs différends. Peu de gens savaient que les noms de Rockwell et Prince referaient surface en tant qu’antagonistes dans une dispute amère après la guerre.

 

Les Dissensions et Discordes Continuent Après la Guerre

 

Les dissensions et les discordes dans l’Escadrille devaient continuer dans les années qui ont suivi la guerre, particulièrement à un moment mémorable pour l’unité, la construction et l’inauguration du Mémorial de l’Escadrille Lafayette. Cette fois, la discorde est née de deux problèmes principaux. Le premier concernait le nom de Prince et la construction du mémorial. Le second concernait également le mémorial, mais cette fois les différends opposaient l’Escadrille Lafayette et le Corps d’Aviation Lafayette.

 

La Saga Rockwell – Prince Continue

 

Lorsque Kiffin Rockwell et Norman Prince sont morts, la France était en deuil comme s’il s’était agi de ses propres fils et l’Escadrille Lafayette était affectée à raison de la perte de deux de ses célèbres membres. Beaucoup espéraient que la rivalité qui les avait séparés finirait pas s’estomper. Ce que l’Escadrille Lafayette ne savait pas à l’époque, c’est qu’un autre Prince continuerait le combat au nom de la famille.

Frédérick Henry Prince, le père de Norman, était un homme très riche et difficile. Malgré ses vastes holdings et un terrain en France,  il était en total désaccord avec la venue de son fils en France pour combattre ; en fait, il a essayé d’utiliser son influence, à l’insu de Norman, pour que ce dernier soit transféré à une position à l’arrière. Norman Prince était le fils préféré de Frédérick Prince et ce dernier espérait qu’un jour Norman reprendrait les affaires de la famille. Le mouvement de rébellion de Norman consistant à s’échapper pour rejoindre les forces de guerre, avait été complètement à l’encontre de ce que M. Prince avait espéré pour lui.

A la mort de Norman, M. Prince a changé soudainement de ton et a tenté de glorifier les actions de son fils. La mort de Norman était devenue une obsession pour le vieil homme, bien qu’il ait un autre fils plus âgé et son homonyme, Frédérick Prince, Jr., dans l’Escadrille Lafayette qu’il évitait sans explication. Le père était un homme obsédé, compliqué et mesquin qui malmenait les gens pour arriver à ses fins. Ses efforts pour glorifier son fils aux frais des autres a rendu les membres de l’Escadrille fous de rage.

Les efforts de M. Prince ont commencé presqu’immédiatement après la mort de Norman. Son intention première était de s’assurer que l’histoire reconnaisse que son fils Norman était le seul membre responsable de la création de l’Escadrille Lafayette. Il devait également chercher à embellir et à augmenter les accomplissements de son fils, aux dépends des autres. Tout d’abord, M. Prince a publié un livre sous le titre Norman Prince, A Volonteer who Died for the Cause He Loved, qu’il a financé et publié lui-même en 1917. Le livre était plein de prières pour son fils décédé, mais également, malheureusement, contenait de nombreuses indications et prétentions prêtant à confusion, au grand désespoir des membres survivants de l’Escadrille, qui, naturellement, se sont indignés des erreurs. Le fait le plus énorme que M. Prince ait publié est que Norman était le seul fondateur de l’Escadrille Lafayette. Les hommes de l’Escadrille Lafayette étaient réellement en colère car M. Prince écrasait tout le monde en publiant ces prétentions, alors qu’ils étaient encore en train de se battre à la guerre. Le public américain, aux Etats Unis, impatient d’entendre des histoires du front, a volontiers avalé ses dires.59

Après la guerre, les efforts de M. Prince ont continué. En 1921, le Capitaine Georges Thenault a maladroitement remis la version française de ses mémoires, L’Escadrille Lafayette, publiées à l’origine en France à M. Prince pour faire traduire l’ouvrage et le faire publier aux Etats Unis. Une lettre de Paul Rockwell, frère aîné de Kiffin, qui avait également servi en France, et qui avait toujours gardé des liens très serrés avec l’Escadrille, adressée à M. Philip S. Hopkins, en date du 6 décembre 1960, traduit la colère et la frustration que les hommes de l’Escadrille Lafayette ont ressenties à l’époque au sujet de la traduction édulcorée :

 

« Je vous ai adressé hier mes exemplaires des deux éditions par Georges Thenault de l’histoire de l’Escadrille Lafayette ; l’édition authentique de Paris et l’édition altérée par la famille de Prince et publiée à Boston.  Je vous les adresse avec des articles couvrant cette affaire. J’en ai beaucoup d’autres mais ceux-ci vous donneront une idée de la façon dont le père et l’oncle de Norman Prince ont tenté de le glorifier en supprimant ce que Thenault disait du bon travail effectué par William Thaw et d’autres pilotes de l’Escadrille Lafayette.

Lorsque vous lirez le Chapitre Un du livre de Thenault comme il l’a écrit, vous noterez qu’il considérait que Thaw était à l’origine du plan pour l’Escadrille d’Américains Volontaires en service en France. Je suis tout à fait d’accord avec Thenault et j’ai intimement connu Thaw d’août 1914 jusqu’à sa mort. Je dois reconnaître que pendant un certain nombre d’années qui ont suivi la Première Guerre Mondiale, j’étais comme nombre d’autres, très sentimental au sujet des gars qui avaient été tués pendant la guerre et j’ai souvent attribué à Norman Prince le crédit d’avoir fondé l’Escadrille Lafayette bien que je savais que Bill Thaw avait eu l’idée bien longtemps avant que Prince ne vienne en France et ne se porte volontaire.

J’ai eu une longue discussion avec Thaw peu de temps avant la fin de la Première Guerre Mondiale au sujet des efforts de la Famille Prince pour glorifier Norman Prince et les revendications extravagantes qu’ils ont faites en son nom. Le commentaire de Thaw a été « Laissez Norman avoir tout le crédit qu’ils veulent lui accorder. Il est mort et je suis vivant et je suis heureux d’être en vie. » Mais après, j’ai appris que les Prince ne se contentaient pas de faire des revendications injustifiées pour Norman (« seul fondateur de l’Escadrille Lafayette » etc) mais ils supprimaient délibérément le crédit accordé à William Thaw et aux autres pilotes pour le bon travail accompli, mon attitude a changé. Ce n’est pas de la faute de Thaw s’il a survécu à la guerre. Il a fait face à la mort aussi souvent et aussi bravement que Norman Prince et mon frère Kiffin et les autres qui sont morts. »60

 

 

Thaw, un membre aussi actif et important de l’Escadrille qui n’a jamais fini par rejoindre les cliques dans l’unité, avait même à la fin de la guerre essayé de rester neutre mais cette neutralité ne devait pas durer.

Pendant ce temps, M. Prince continuait ses efforts pour glorifier le rôle de son fils dans l’Escadrille Lafayette. En mai 1923, l’Association du Mémorial de l’Escadrille Lafayette  était fondée pour commémorer les efforts de l’Escadrille Lafayette et du Corps d’Aviation Lafayette. Une collecte de fonds importante comprenant plusieurs circulaires a été menée afin de récolter de l’argent. Des hommes importants en France et aux Etats Unis ont soutenu le Mémorial et ont récupéré et donné fonds eux-mêmes. M. Prince est devenu membre du bureau de l’association à raison de son poids et de son influence, faisant donation d’une importante somme d’argent. Mais dès le début, une guerre s’est instaurée entre l’ancien membre neutre William Thaw et Rockell, et M. Prince, guerre qui a duré pendant toute la construction du mémorial qui devait être dévoilé et inauguré le 4 juillet 1928. Cette période a donné lieu à un échange de mots et de vœux pendant cinq longues années, qui ont malheureusement souillé la mémoire du mémorial et des hommes à qui il était dédié, et créé  une animosité qui a perduré les années suivantes.

  1. Prince a utilisé son influence et des menaces pour intimider les membres de l’Association qui comprenait des anciens membres de l’Escadrille Lafayette et du Corps d’Aviation Lafayette, comme Austin Crehore et les associés tels que Paul Rockwell et le Dr Gros. M. Prince en tant que financier principal du Mémorial voulait que le monument soit érigé à la mémoire de son fils Norman. Selon son idée du Mémorial, Norman Prince serait présenté comme l’attraction principale, une tombe avec les restes de Norman devait être la pièce centrale, le reste des hommes étant honorés également mais n’étant que les annexes à Norman, leurs tombes ou non étant présentés comme des toiles de fond ou une partie du décor. Les hommes étaient sidérés ; ils n’avaient pas de problème avec Norman Prince, mais ils ne l’estimaient certainement pas davantage que tout autre membre de l’Escadrille Lafayette, et le Mémorial devait les honorer tous. 61

Thaw et Rockwell ont mené la bataille contre les efforts de Prince. Ils se sont ralliés l’appui d’autres hommes prenant part à la construction du mémorial, qui se sont avérés être une force efficace contre le pouvoir et l’influence de Prince. Au fur et à mesure de la construction du monument, les efforts de M. Prince étaient subjugués, pourtant il est resté membre de l’Association, essayant d’influencer le monument en faveur de son fils. Ces efforts ont été vains. Une lecture attentive des minutes des réunions de l’Association et des correspondances qui ont été échangées entre les membres du conseil de l’Association révèle un M. Prince aguerri, luttant en vain pour la cause de son fils. Enfin, dans une série de lettres en date des 4 et 25 mai et 6 juin 1928, la veille de l’inauguration du mémorial, M. Prince a quitté l’Association et tenté de blâmer un autre membre du conseil pour sa démission, alors qu’il était évident qu’il était seulement mécontent du résultat du monument. Comme il était trop tard pour retirer son financement, il a fait en sorte que tout le monde sache qu’il était offensé. Comme il l’indiquait dans ses lettres à certains membres du conseil, il avait été « insulté par (Austen Crehore) et offensé par lui comme il offense tout le monde » et que l’affront était « purement personnel » et « qu’il donnait au conseil sa lettre de démission ». 62  Il a ensuite retiré le reste de ses fonds, à la recherche d’un autre site pour commémorer son fils.

Les membres de l’Escadrille Lafayette étaient heureux de la perte. Comme Paul Rockwell l’indiquait, « nos avons essuyé avec succès de nombreuses tempêtes telles que la tentative par la famille Prince de nous prendre le Mémorial de Garches dédié à tous nos morts, et de leur transformer en un mémorial pour un seul pilote. »63 Cependant, le combat qui avait éclaté au sujet de l’Escadrille Lafayette avait souillé pour beaucoup la beauté de l’idée et pour certains le combat n’était pas encore terminé avec la famille Prince.

William Thaw, le 8 mai 1929, en réponse à un article écrit et (parrainé par M. Prince) dans la Pittsburg Post Gazette, a écrit la lettre suivante à l’éditeur, qui l’a publié le 11 mai 1929. Thaw s’était indigné des revendications excessives présentées dans l’article de Prince et a tenté de rectifier les faits :

 

« Je prends la liberté de vous écrire au sujet de votre éditorial de jeudi 25 avril au sujet du service de Norman Prince dans l’Escadrille Lafayette…sans vouloir en aucune façon porter atteinte aux bons services de Prince, alors qu’il était dans l’Escadrille Lafayette, je souhaite corriger vos chiffres. Vous avez indiqué qu’il s’était battu lors de « 122 combats et qu’il avait à son actif 5 avions ennemis, 4 autres non officiellement reconnus. »

J’étais avec l’Escadrille Lafayette en tant que commandant en second sous le Capitaine Thenault qui est maintenant l’Attaché Français de l’Aviation à Washington, durant la période du séjour de Prince et pendant cette période (j’ai devant moi les archives officielles), l’escadron dans son entier a pris part à 156 combats aériens et détruit officiellement 17 avions ennemis, dont 3 ont été attribués à Prince…

Il est illogique de présumer qu’un quelconque pilote ait pu activement participer à 80% des combats de l’escadron et à 53% de ses victoires … »64

 

A certains égards, le combat contre Prince était moins direct. Paul Rockwell a un jour indiqué dans une lettre du 8 novembre 1959 que « j’ai toujours pensé que je ne pourrais pas écrire une histoire importante de l’unité, il y avait certains des types que je n’aimais pas (pas beaucoup), et je n’aurais pas été juste envers eux ».65 Il avait raison. Dans son livre Combattants Américains dans la Légion Etrangère, 1914-1918, Paul Rockwell ne mentionne Norman Prince qu’une fois dans tout le livre (dans la reprise d’une citation) alors que son frère Kiffin y est mentionné plus de 50 fois.66

Ces efforts et d’autres efforts montrent que les membres de l’Escadrille Lafayette devaient défendre la vraie histoire de leur unité. L’effort principal était dirigé à l’encontre de M. Prince qui continuait à encenser son fils jusqu’à sa propre mort. Ironiquement, ni Norman Prince, ni Keffin Yates Rockwell, ni William Thaw ne seraient enterrés au Mémorial de l’Escadrille Lafayette. Kiffin Rockwell est demeuré dans son cimetière d’origine dans la ville de Luxeuil. Thaw a été enterré à Pittsburg, sa ville natale. Et Prince a fini par avoir son propre mémorial.

  1. Prince, après avoir essuyé les blâmes de l’Association, a fait tout ce qu’il pouvait pour qu’un mémorial de $ 500.000 soit dédié entièrement à Norman Prince à Ft Meyer, Washington D.C. mais il a été rabroué par les officiels de la base. Il a fini, paraît-il, par utiliser son influence et ses connaissances pour que les reste de son fils reposent dans la Cathédrale Nationale de Washington à Washington D.C.. Les restes de Norman Prince reposent dans une chapelle bien en vue à l’intérieur de la cathédrale, où une statue de lui et sa crypte en pierre blanche resplendissent. Prince repose dans un environnement majestueux, au milieu d’hommes d’état comme Woodrow Wilson. La chapelle a été inaugurée en 1937 et les reste de Norman Prince ont été transférés de France et y ont été enterrés. Il ne fait aucun doute que M. Prince s’est battu jusqu’à la fin pour promouvoir le rôle de son fils dans l’Escadrille ; en effet, tous les visiteurs qui viennent sur ce site et qui voient la tombe, peuvent lire les mots suivants gravés sur le côté :

 

NORMAN PRINCE

Fondateur de l’Escadrille Lafayette

Parmi les premiers à montrer le chemin que la nation devait

suivre dans la Guerre Mondiale. 67

 

 

L’Escadrille Lafayette par opposition avec le Corps d’Aviation Lafayette

 

La veille de l’inauguration du mémorial, un rassemblement s’est tenu pour les survivants de l’Escadrille Lafayette et du Corps d’Aviation Lafayette à l’Hôtel Chatham, un des endroits préférés de rassemblement des hommes de Lafayette pendant la guerre (qui malheureusement n’existe plus). Les hommes étaient là pour fêter l’inauguration du monument qui devait les honorer à perpétuité. Bien qu’ils n’aient pas eu à l’époque de reconnaissance officielle aux Etats Unis, ils savaient que ce mémorial devait permettre d’assurer leur pérennité.

Cependant, le rassemblement n’était pas aussi festif que les membres auraient voulu qu’il le soit. Une querelle verbale est née entre les pilotes. Un des pilotes de l’Escadrille Lafayette a accusé les membres du Corps d’Aviation Lafayette d’essayer « d’éclipser l’Escadrille Lafayette ». D’autres pilotes de l’Escadrille Lafayette ont surenchéri. Bien sûr, les pilotes du Corps d’Aviation s’en sont offensés. De plus, certains pilotes considéraient qu’aucune personne vivante ne devrait figurer sur le mémorial et que ce devrait être seulement un mémorial dédié à ceux qui sont morts au combat. Certains pilotes étaient fâchés que certains de leurs camarades ne figurent pas sur la liste des noms qui seraient gravés sur le mémorial. Certains étaient fâchés par les noms qui avaient été retenus. Finalement, Austeen Crehore, membre du Corps d’Aviation Lafayette et membre du conseil de l’Association du Mémorial de l’Escadrille Lafayette a pris la parole pour tenter de calmer les esprit : « nous avons payé notre tribut de morts, ne les excluez pas . Nous avons tous combattu pour la même cause ». Mais la controverse ne devait pas se calmer et la querelle devait hanter tous les membres de l’Escadrille Lafayette et du Corps d’Aviation pendant des années. 68

* * *

Nombre des 10.000 participants à la cérémonie d’inauguration du Mémorial de l’Escadrille Lafayette le lendemain, y compris des notables français  tels que le Maréchal Foch et le Maréchal Pétain, n’avaient aucune idée de l’existence d’une controverse au sujet du Mémorial qu’ils devaient inaugurer. A l’époque, les noms des membres de l’Escadrille Lafayette et du Corps d’Aviation Lafayette n’avaient pas encore été inscrits sur  le mémorial.

Personne ne savait vraiment comment traiter de problème de façon appropriée. Certains des membres de l’Escadrille Lafayette pensaient que seuls les 38 membres originels de l’unité plus les officiers français qui les commandaient, devaient être inscrits sur le Mémorial.  Les membres du Corps d’Aviation Lafayette pensaient quant à eux à juste titre qu’ils avaient également une raison de figurer sur le monument. N’avaient-ils pas combattu dans les mêmes batailles aériennes au même moment, pour le même allié ? Mais quel serait le juste nombre pour le Corps d’Aviation Lafayette ? S’agissait-il des seuls 180 hommes qui avaient combattu au front ? S’agissait il des 269 hommes qui avaient suivi la formation française, même ceux qui n’avaient pas atteint le front ? Pourquoi ne pas inclure ceux qui étaient morts dans des accidents pendant l’entraînement ; n’avaient-ils pas fait le sacrifice ultime ? La liste devait-elle inclure les pilotes qui s’étaient portés volontaires en toute bonne foi et qui avaient été écartés des listes des écoles de combat à raison d’inaptitudes, maladies ou blessures pendant l’entraînement ? La décision était difficile et personne n’avait la solution parfaite.

Le cas d’Eugene Bullard est un exemple qui montre les dissensions au sujet du Mémorial. Eugene Bullard était le premier pilote Noir Américain et le seul pilote Noir dans le Corps d’Aviation Lafayette. Eugene était un boxeur professionnel avant la guerre et il était venu en France pour trouver une vie meilleure parmi les Français plus impartiaux en termes de racisme. Lorsque la guerre a commencé, il s’est enrôlé dans la Légion Etrangère Française. Il a été blessé le 5 mars 1916 par des éclats d’obus et devait recevoir une citation et la Croix de Guerre avec une étoile de bronze. Il s’est inscrit dans l’aviation comme ses blessures le gênaient pour marcher et il a été accepté. Aux dires de tous, il avait de bons résultats à l’école d’aviation, qu’il avait intégrée le 3 septembres 1916. Il a servi avec le SPA-93 du 27 août 1917 au 13 septembre 1917 et avec le SPA-85 du 13 septembre 1917 au 11 novembre 1917. 69

Bullard était bien aimé et avait des amis dans l’Escadrille. Une lettre d’Edmond Genet du 26 mars 1917, qui s’était lié d’amitié avec Bullard dans la Légion Etrangère Française, exprimait son amitié pour Bullard et le félicitait de « s’en sortir si bien avec le pilotage » et indiquait qu’il avait entendu dire qu’il était « si prêt de recevoir son brevet ». 70

Malheureusement pour Bullard, un événement est survenu qui devait hanter sa réputation avec Lafayette pour le reste de sa vie. Bullard était à Montmartre en permission avec un ami noir et deux femmes lorsqu’ils ont eu un accrochage avec un officier français et un officier anglais. La dispute s’est envenimée entre l’officier français et Bullard et ils en sont venus aux mains. Bullard étant un ancien boxeur a facilement eu le dessus sur l’officier français. Cependant, ce n’était que le début des ennuis. Bullard a été arrêté et accusé d’avoir frappé un officier français, d’avoir illégalement porté la fourragère de la Légion Etrangère Française et d’avoir utilisé un coup de poing américain pendant la bagarre. Il a été menacé d’emprisonnement mais devait en fin de compte être relâché. 71

L’incident a malheureusement été porté à l’attention des officiels du Corps d’Aviation Lafayette. La condamnation du Dr Gros, qui avait une dent contre Bullard, a été sévère. 72 Dans une lettre du Dr Gros au Capitaine W.W. Hoffman, Etat Major, AEF, le 16 novembre 1917, Dr Gros montrait qu’il ne soutenait pas Bullard :

 

« Cher Capitaine Hoffman,

Le problème Bullard a trouvé une solution très élégante. Bullard qui est un ancien boxeur professionnel a mis KO un adjudant français, ce pourquoi il a écopé de 10 jours de prison. Il en a eu 2 supplémentaires pour avoir paraît-il porté la Fourragère à laquelle il n’avait droit qu’en tant que membre de la Légion Etrangère.

Ceci entraîne sa radiation totale de la Section Aviation de l’Armée Française et son transfert dans les rangs de l’Infanterie Française.

Dans ces conditions, vous considérerez bien sûr qu’il est moralement inapte à prendre part à l’Armée des Etats Unis et vous pouvez le rejeter pour ces raisons.

Au moins un nuage noir a été dispersé de notre horizon. » 73

 

Dans une autre lettre, le Dr Gros écrivait à Bullard :

 

J’ai reçu votre lettre m’annonçant votre bien triste expérience de boxe. Il n’y aucune excuse pour un tel manque de dignité et ceci bien entendu sera fortement retenu contre vous.

Je ne peux rien faire pour atténuer les conséquences fâcheuses que vous avez à juste titre subies des Autorités Militaires Françaises ». 74

 

Bullard a été rejeté du Corps d’Aviation Lafayette à cause de cet incident et parce que le Dr Gros ne l’a pas défendu . Il a terminé la guerre dans l’infanterie française. Cet incident a fait qu’ensuite le Dr Gros a demandé à ce que Bullard soit exclu du Mémorial de l’Escadrille Lafayette. Cependant, le grand Lufbery avait lui-même passé 10 jours en prison – c’était  un incident bien connu. En fait, le télégramme qu’il avait envoyé de Chartres est toujours inscrit dans le Journal des opérations et marches à l‘Institution du Smithsonian. Peut-être était-ce dû au tableau exceptionnel de Lufbery. Cependant , ceci ne devrait pas suffire à expliquer l’appui qu’a apporté le Dr Gros pour que Bert Hall soit inclus dans les rangs de ceux qui étaient nommés. Le Dr Gros a écrit le passage suivant dans une lettre adressée à Austeen Crehore :

 

« …Un nom en question, celui de Bert Hall, a donné lieu à de nombreuses discussions. A mon sens, bien que Bert Hall n’ait pas terminé avec toute la gloire possible, il a commencé bravement et faisait partie de la première Escadrille et en fin de compte, il a fait quelque chose pour gagner la gloire de ce célèbre groupe … »75

 

Le Dr Gros n’avait aucun moyen de savoir que Bert Hall deviendrait un criminel et un perpétuel bon à rien. Cependant, la réputation de Bert Hall comme étant un individu louche, qui mentait souvent et à qui on avait demandé de quitter l’Escadrille à raison de son caractère, n’explique pas les objections de Gros à Bullard contre qui toutes les charges avaient été abandonnées.

Dans la même lettre mentionnée ci-dessus de Dr Gros à Crehore du 17 mai 1929, Gros expliquait que :

 

« Nous pensons que ceux qui ont été tués ou sérieusement blessés dans les écoles de formation devraient figurer sur la liste (du Mémorial). Au contraire, ceux qui, à raison d’inaptitudes, d’indiscipline ou même à raison de santé, n’ont pu obtenir leur diplôme, devraient être écartés. »76

 

Que des hommes qui n’avaient jamais volé en combat soient inclus sur la liste du monument de l’Escadrille Lafayette (y compris le nom du Dr Gros), alors que des hommes qui avaient servi honorablement étaient laissés de côté était exaspérant. C’est apparemment ce que Bullard pensait et il a indiqué qu’il était blessé. Dans une lettre de Bullard à Austeen Crehore du 17 décembre 1928, il écrivait :

 

« Je vous envoie ma déclaration dans laquelle vous demandez qu’il n’y ait pas d’autre faux pas ce qui est très très injuste concernant les états militaires car j’étais assez bon pour voler côte à côte et risquer ma vie avec nombre de pilotes et soldats qui ont perdu la vie où j’aurais pu perdre la mienne. Je pense que c’est la chose la plus lamentable que j’aie jamais entendue et je sais que des pilotes de mon temps seront d’accord avec moi sur ce point. »77

 

Le combat de Bullard pour son droit à être inclus dans le Mémorial de l’Escadrille comprenait des lettres d’anciens commandants, d’un ancien chef dans la Légion, le Colonel Girod qui avait perdu un bras, qui citait Bullard pour « sa conduite, sa discipline (et) son courage ». 78 Bullard a également par la suite porté une accusation à hauteur de 40.000 F contre le Chicago Tribune qui avait publié un article décrivant de façon incorrecte les événements de ce jour fatidique pour Bullard. En mai 1923, le Chicago Tribune a conclu une transaction en faveur de Bullard et a publié une excuse adressée à Bullard en première page et le compte rendu correct des événements. 79 Dans une lettre de Lewis D. Crenshaw de l’Association du Mémorial de l’Escadrille Lafayette adressée à Austeen Crehore le 19 septembre 1928, Crenshaw défendait Bullard et indiquait qu’  « il n’y a rien dans les états militaires d’octobre 1914 à l’armistice qui devrait l’empêcher de figurer sur la liste d’honneur ». Il a également expliqué que Bullard n’avait jamais fait de prison à raison de sa dispute ou à cause de la Fourragère, et que l’événement avait pris une importance exagérée. Crenshaw a ajouté que le Dr Gros était la seule raison pour laquelle le nom de Bullard ne figurait pas sur la liste.80

Le Dr Gros a fini par gagner. Bullard n’était pas sur la liste. Bullard, membre de la Légion d’Honneur, ayant gagné la Croix de Guerre, ayant servi la France pendant 4 longues années dans la Légion dans les airs et au sol, est mort seul, pauvre – il travaillait à la fin de sa vie comme liftier dans un hôtel lambda à Chicago.

 

A la fin, il a été décidé que parmi les 269 candidats possibles, seuls 209 seraient sur la liste. 60 noms ont été omis, y compris celui de Bullard et de Bert Hall. La plupart de ces hommes n’avaient pas servi sur le front ou n’avaient pas terminé la formation de pilote. Cependant le nom du Dr Gros figurait sur le Mémorial.

Les hommes sont tous morts à présent et le débat est sagement clos , mais le fait qu’il y ait eu des dissensions pour commencer avec le nom de ceux qui seraient sur la liste, et le fait que le débat ait été rendu public, n’a rien fait pour servir la mémoire de ces vaillants hommes. Vu de l’extérieur, la querelle ne pouvait que sembler mesquine. Le fait que les hommes de l’Escadrille et du Corps d’Aviation se soient battus pour être sur la liste est triste et malheureux. Certains n’ont pas compris le rôle du mémorial.

 

Résumé

 

Si on considère en détail toute unité célèbre, il est normal de trouver des défauts. L’Escadrille Lafayette n’était pas différente de toute autre unité ; elle était composée d’hommes normaux. Cependant, pour l’observateur et l’historien, il est toujours quelque peu triste que cette réalité soit mise à jour.

Les dissensions, les discordes, la méfiance et l’indiscipline rencontrées dans l’Escadrille Lafayette font partie de l’histoire de l’unité. Et malheureusement, cela a été mis en évidence lorsque les propres hommes de l’Escadrille Lafayette ont rendu publiques leurs rivalités et débats. Peut-être qu’à présent cela n’apparaît pas comme était un fait important mais à l’époque, particulièrement lorsque le Mémorial Lafayette devait être dédié à leur mémoire, tous ces détracteurs ont réduit l’héritage des aviateurs Lafayette.

 

  1. Flying for France, Modom Productions—France 3, 1999.  Citation du fils de Georges Thenault.
  2. Gordon, Pilot Biographies, p. 230.
  3. Parsons, I Flew, p. 125. 
  4. Gordon, Pilot Biographies, p. 59.
  5. Lettre, date 2 juillet 1916, James R. McConnell à Marcelle Guerin.  James R. McConnell (JRM) Collection, University of Virginia.
  6. Mason, Lafayette Escadrille, p. 128.
  7. Gordon, Pilot Biographies, p. 249.
  8. Parson, I Flew, p. 216.
  9. Thenault, L’Escadrille Lafayette, p. 43.
  10. Ibid., p. 52.
  11. Journal: Escadrille N° 124.
  12. Lettre, date 19 juillet 1916, James R. McConnell to Paul A. Rockwell. JRM Collection.
  13. Parsons, I Flew, p. 148.
  14. Chicago Tribune, 5 mai 1923.
  15. Gordon, The Lafayette Flying Corps, p. 38.
  16. Ibid., p. 121.
  17. Parsons, I Flew, p. 290.
  18. Ibid., p. 270.
  19. Ibid., p. 275.
  20. Ibid., p. 265.
  21. Ibid., p. 250.
  22. Parsons, I Flew, p. 220.
  23. Genet, An American for Lafayette, entrée de journal personnel, daté le 25 février 1917.
  24. Parsons, I Flew, p. 290.
  25. Gordon, Pilot Biographies, p. 226.
  26. Rockwell, Paul A., American Fighters in the Foreign Legion (NY, Hougton, Mifflin, Co., 1930), p. 187. 
  27. Gordon, Lafayette Flying Corps, p. 69.
  28. Rockwell, Paul A., Interview #550: Colonel Paul A. Rockwell (“Cross and Cockade Society”, 1962), p. 7.
  29. Kennett, The First Air War, p. 143.
  30. Lettre, date 1 juillet 1916, James R. McConnell à Paul A. Rockwell.  JRM Collection.
  31. Lettre, date 19 juillet 1916, James R. McConnell à Paul A. Rockwell. JRM Collection.
  32. Gordon, Lafayette Flying Corps.
  33. Gordon, Pilot Biographies, p. 68.
  34. Ibid.
  35. Lettre, date 21 juin 1916, James R. McConnell à Paul A. Rockwell.  JRM Collection.
  36. Lettre, date 25 juin 1916, James R. McConnell à Paul A. Rockwell. JRM Collection.
  37. Lettre, date 1 juillet 1916, James R. McConnell à Paul A. Rockwell. JRM Collection.
  38. Gordon, Pilot Biographies, p. 68. 
  39. Ibid., p. 84.
  40. Ibid., p.191.
  41. Lettre, date 16 juin 1916, James R. McConnell à Paul A. Rockwell.  JRM Collection.
  42. Genet, An American for Lafayette, p. 146.
  43. Lettre, date 15 juin 1916, James R. McConnell à Paul A. Rockwell. JRM Collection.
  44. Dolan, Oral Interview, p. 10. 
  45. Mason, Lafayette Escadrille, p. 128. 
  46. Flammer, The Vivid Air.
  47. Gros, A Brief History, p. 6.
  48. Les Carnets de Comptabilité en Campagne, Esc N° 124.  SHAA.
  49. Gordon, The Lafayette Flying Corps, p. 20.
  50. New York Herald.
  51. Bailey, The French Air Service War Chronology, p. 68.
  52. Gordon, Pilot Biographies, p. 45.
  53. Ibid., p. 45.
  54. Gordon, The Lafayette Flying Corps, p. 52.
  55. Ibid.
  56. Ibid., p. 53.
  57. Lettre, date 15 juin 1916, James R. McConnell à Paul A. Rockwell.  JRM Collection.
  58. Flying for France, vidéo, citation du neveu de Norman Prince.
  59. Gordon, Lafayette Flying Corps, p. 129.
  60. Lettre, date 12 juin 1960, Paul A. Rockwell à Phillip Hopkins.  NASMA.
  61. « L’Escadrille La Fayette, Tome II. » Icare, N° 160, P. 190.
  62. Tous les lettres écrit par M. Prince mentionné sont à Blérancourt.
  63. Gordon, Lafayette Flying Corps, p. 140.
  64. Lettre, date 8 mai 1929, William Thaw à Pittsburgh Post Gazette.  NASMA.
  65. Lettre, date 8 novembre 1959, Paul A. Rockwell à Charles Dolan.  Charles Dolan Collection, USAF Academy.
  66. Rockwell, American Fighters .
  67. Visite d’auteur.
  68. Gordon, Lafayette Flying Corps, p. 140, et Austen Crehore Collection, USAF Academy.
  69. Dossier Officiel d’Eugene Bullard, Blérancourt.
  70. Lettre, date 26 mars 1917, Edmond Genet à Eugene Bullard.  Blérancourt.
  71. Chicago Times et autres sources divers.
  72. Gordon, Lafayette Flying Corps, p. 7.
  73. Lettre, date 16 novembre 1917, Dr. Edmund Gros à Capitaine Hoffman.  Blérancourt.
  74. Lettre, date 4 novembre 1917, Dr. Edmund Gros à Eugene Bullard. Blérancourt.
  75. Lettre, date 17 mai 1929, Dr. Edmund Gros à Austen Crehore.  Blérancourt.
  76. Ibid.
  77. Lettre, date 27 décembre 1928, Eugene Bullard à Austen Crehore.  Blérancourt.
  78. Recommandation de Colonel Jan Girod, date janvier 1923.  Blérancourt.
  79. Chicago Times 23 mai 1923 et lettre de Lewis D. Crenshaw à Austen Crehore.  Austen Crehore Collection.
  80. Lettre, de Lewis D. Crenshaw à Austen Crehore.  Austen Crehore Collection.
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Chapitre Cinq. Une Mauvaise Intégration par le Service Aérien Américain de l’Escadrille Lafayette

Peut-être le facteur qui a le plus affecté l’Escadrille Lafayette et sa réputation à long terme était ses relations avec l’USAS pendant la Première Guerre Mondiale. L’Amérique – et l’USAS – était malheureusement non préparée lorsqu’elle est entrée dans la Grande Guerre ; les préparatifs étaient empreints d’indécisions, de faux espoirs, d’un manque général d’organisation, de chaos, d’agitation et de mauvaise appréciation des leçons déjà tirées par les Alliés. Elle a également très mal géré la transition de l’Escadrille Lafayette et n’a pas tiré profit de la valeur de l’escadron. Certains des hommes de l’Escadrille Lafayette ont choisi de rester avec les Français à cause du traitement qu’ils recevaient. Certains se sont découragés et ont perdu tout espoir et patience à raison des maladresses de l’USAS. Quoi qu’il en soit, l’USAS n’a pas réussi à  intégrer correctement l’Escadrille Lafayette et les a évités, ce qui devait nuire à la réputation de l’Escadrille.

 

Le Manque de Préparation Initiale de l’USAS

 

Au début de la guerre en août 1914, l’Allemagne comptait 232 avions, la Russie 190, la France 162 et la Grande Bretagne, l’Italie et l’Autriche-Hongrie environ 50 à 100 chacune. La Belgique disposait de 16 appareils. Chaque pays avait quelques ballons et dirigeables. A l’époque, en comparaison, l’Armée américaine ne comptait que 8 avions.1

Alors que la guerre se prolongeait et que les pays  ravivaient leurs bases industrielles, l’innovation et la nécessité ont entraîné la production de centaines et milliers d’avions. Le pas de géant en termes de technologie et mortalité de l’avion était surprenant entre 1914 et 1918.

Les résultats  des Américains devaient demeurer négligeables comparés à ceux des Alliés et en fait ils ne devaient jamais les rattraper pendant la guerre. Jusqu’en 1913, l’aviation faisait toujours partie de l’Air Arm du Signal Corps de l’Armée de terre (précurseur de l’USAS), étant considérée comme une « plate-forme de collecte d’informations et « dans le futur immédiat 99% de sa valeur concernerait l’information . » 2

En décembre 1914, en Séance du Congrès devant le Comité des Affaires Militaires pour déterminer la Loi de Finance de l’Armée pour 1915 et 1916, le Général Scrivner, chef du Corps de Transmissions, et donc en charge du Service de l’Aviation  à l’époque, a décrit la situation de l’aviation dans la guerre en Europe aux hommes du Congrès. Il a ensuite indiqué que les Français avaient 500 avions, les Russes 500, les Anglais 250, les Allemands 500, l’Autriche 100 et l’Italie 150. Le Général a ensuite décrit l’utilisation performante des avions pendant la guerre, appuyant sur l’observation et non pas les autres facettes prometteuses futures de l’aviation. Sa demande à hauteur de un million de dollars a été rejetée et ne lui a été accordé que beaucoup moins. A l’époque, le nombre total d’avions de l’USAS était de 11. Le Général Scrivner voulait acquérir 48 avions avec le budget demandé ; ça ne devait pas être le cas. Il est évident à la lecture du témoignage du Général et encore plus des réactions des Membres du Congrès, que les Etats Unis ne comprenaient pas l’importance de l’aviation. durant la même séance en décembre, les Membres du Comité avaient également décrit l’arrivée de l’avion comme étant « largement responsable des indécisions des batailles faisant rage en Europe du nord » et que « les avions constituaient une déception distincte pour ceux qui pensaient que l’avion prendrait une part plus importante dans la guerre » et encore que la « seule distinction qu’ils aient accomplie était de terrifier les femmes et enfants sans défense ».3

Si l’on continue à lire les archives des Audience du Congrès pendant cette période de guerre, il est évident que le Congrès américain et l’Armée ne comprenaient pas ce qui se passait dans l’aviation en Europe – en conséquence, l’Amérique continuait à se laisser distancer par le reste des belligérants. En juillet 1916, devant le Congrès, le Général Scrivner a une fois encore demandé une augmentation importante des avions – cette fois ci avec le nombre plus réaliste et compétitif de 18 escadrons composés de 432 avions. Cependant, même ces nombres étaient comparativement bas et ne suffisaient pas à concurrencer les forces d’aviation en constante augmentation à l’étranger. Lors de la formulation de cette requête devant le Congrès, seuls 23 avions existaient dans l’USAS à l’époque.4

A quoi était dû le retard ? A cette époque, à Washington D.C., quelques ex-soldats de la cavalerie, des ingénieurs et officiels de l’administration géraient l’Armée de l’Air du Corps des Transmissions. Il est évident que ces hommes vivaient encore à l’époque des télégraphes, des signaux par sémaphores et des instruments héliographes parce qu’ils pensaient que les avions n’étaient pas nécessaires pour l’observation aérienne. Il y en a même qui pensaient que les avions étaient trop bruyants et que les ballons d’observation étaient préférables car ils étaient silencieux et pouvaient voler par tout temps, de jour comme de nuit ! Trois années de guerre moderne n’avaient pas permis à ces hommes de se rendre compte du changement de la nature de la guerre et de sa technologie.5

 

Déclaration de Guerre

 

Lorsque l’Amérique a déclaré la guerre le 6 avril 1917, le nouveau service USAS de l’Armée, pour ne pas citer l’Armée américaine dans sa totalité, était dans un réel état de confusion. Les mêmes membres du Congrès qui avaient retardé le développement du Service de l’Aviation et le reste de l’Armée cherchaient à présent à faire passer des amendements aussi vite qu’il le pouvaient – ils voyaient la réalité en face.

Au début de la déclaration de guerre, il n’y avait au total que 200.000 hommes dans l’Armée américaine. Pire encore, il n’y avait que 131 officiers et 1.087 enrôlés dans l’USAS ; bien qu’il y ait un peu plus d’avions, le nombre total ne dépassait pas 250 et la plupart étaient complètement obsolètes – inaptes au combat.6 Le Congrès s’est immédiatement mis en action et a décidé de rattraper les années d’inactivité et de financement stricte. Une impulsion extérieure encore plus grande a été reçue à l’arrivée d’un câble du Gouvernement français demandant de façon urgente aux Etats Unis de fournir jusqu’à 4.500 avions aussi vite que possible – au moins d’ici 1918 – avec l’équipement et le personnel nécessaire. Le Joint Army-Navy Technical Aircraft Board (Bureau Technique de l’Aviation de l’Armée et de la Marine) a rapidement traduit cette demande par un plan d’action, et est même allé jusqu’à augmenter les nombres, pensant que les Etats Unis pourraient produire 12.000 avions d’ici 1918. On a appelé ce plan le « Programme des 12.000 avions » qui comprenait des plans pour 5.000 avions supplémentaires d’entraînement. Le Congrès, également optimiste, a approuvé ce plan et une enveloppe de 640.000.000 dollars, somme extraordinaire et la plus importante jamais votée par le Congrès sur un point précis, a été accordée. Le Président Woodrow Wilson a signé le décret le 24 juillet 1917. 7

Même le Président était trop sûr qu’un rapide influx de trésorerie ferait apparaître par miracle un Service de l’aviation alors qu’auparavant, il n’y avait rien. Dans une lettre de Woodrow Wilson au Secrétaire de la Guerre Newton Baker, il écrivait « le montant total proposé est de 640.000.000 de dollars…cet effort va contribuer de façon immédiate et efficace à l’accélération de l’effort de guerre dans le secteur aérien.8 Le Congrès a promis de « noircir le ciel d’Allemagne avec des avions fait en Amérique et pilotés par des Américains. Les 640 millions de Dollars ont permis la construction de 22.625 appareils (quatre fois le nombre d’appareils en service à l’époque dans les services de l’aviation française, anglaise et italienne) et 44.000 moteurs. Le plus gros budget jamais voté dans l’histoire américaine devait mettre l’Amérique en position de leader de l’aviation mondiale.9

D’autres  étaient sceptiques. Le Général Pershing de la Force Expéditionnaire Américaine (AEF) commentait sur l’état de l’USAS à la fin 1917. « L’Armée devrait avoir honte. Sur les 65 officiers et 1.000 hommes de la Section du Service de l’Aviation du Corps des Transmissions, il y avait 35 officiers qui savaient voler … à l’exception de 5 ou 6 officiers, aucun n’aurait pu se plier aux exigences de la bataille moderne ».10 Billy Mitchell, père de l’USAS moderne, était encore plus acerbe lors de son rapide voyage d’exploration pour évaluer le statut des services de l’aviation des Alliés en 1917 « Notre force de l’aviation consiste en un Nieuport, que j’ai moi-même utilisé, et c’est tout. »11

Comme on pouvait s’y attendre, très rapidement la réalité a frappé les Américains bien intentionnés. L’industrie de base permettant la fabrication d’avions était inexistante, il n’était pas possible de former le grand nombre de pilotes prévu ; en bref, les Américains réalisaient à présent qu’ils étaient loin derrière les autres belligérants. Le manque en termes d’hommes et de matériel a constitué la lacune la plus sérieuse du service de l’aviation dans sa course pour réaliser ses plans. Il est rapidement devenu apparent qu’il n’existait pas d’installation, qu’il n’y avait pas le temps de former correctement un si grand nombre de personnes. Les Américains ont dû s’adresser à la France à ce sujet. La situation était désespérée.12 Le manque avéré d’infrastructures et d’autres matériels d’assistance ont rendu très improbable que les Américains puissent former 500 pilotes avant le 1er juin 1918 et ce seulement avec une formation de base. Pour faire face aux besoins immédiats, les Français ont offert le terrain d’aviation de formation d’Issoudun et à la fin juillet 1917 autorisé le personnel à commencer les entraînements de pilotage. Une autre école française qui était déjà en place à Tours était également utilisée pour l’entraînement en novembre 1917.13

Comme il a déjà été dit plus haut, l’USAS à son origine ne comprenait que 35 officiers à même de piloter, et parmi eux seuls un petit nombre avait vu le combat au Mexique ; les autres étaient des pilotes tous jeunes sortis eux-mêmes de l’école d’aviation. Il n’y avait certainement « aucun officier qualifié par formation ou expérience, à même de prendre en charge les degrés supérieurs de l’instruction de l’aviation, et les officiers nommés pour donner des instructions spéciales ne savaient pas grand chose ou rien des sujets qu’ils étaient supposés traiter. »14

A l’époque, le Colonel Mitchell a fait part de ses réserves et de ses frustrations de façon très acerbe : « l’Etat Major essaie maintenant de gérer le Service de l’Aviation avec autant de connaissance que celle d’un cochon pour faire du skate. »15 Il n’en était pas loin. Il était arrivé avant l’AEF dans le cadre d’une mission d’enquête pour évaluer le statut du Service d’Aviation des Alliés. Il était abasourdi par l’avancement des appareils alliés.16 Cependant, les Américains continuaient obstinément à vouloir produire leurs propres machines de guerre. Plutôt que de prendre les plans d’un appareil qui existait et de les modifier, ils ont décidé de développer leur propre « Avion Liberté » avec son propre « Moteur Liberté ». Le premier résultat de leurs efforts a été catastrophique et était surnommé « le Cercueil Volant ». Il n’a jamais volé en combat.17

En 1918, l’Amérique a abandonné tout espoir et a acheté tout Nieuport français disponible qu’elle pouvait trouver. Malgré le budget de 640.000.000 de dollars en 1917, au 6 avril 1918, l’Amérique n’avait pas encore d’unité américaine complète opérationnelle, pas d’avion américain à elle et pas de moteur américain.18 Et qu’est-il a devenu du programme 12.000 Avions et des 22.625 avions prévus au budget ? A l’armistice, les Américains n’avaient construit que 196 avions par eux-mêmes.19

C’est avec ce scénario à l’esprit qu’il convient de considérer l’intégration de l’Escadrille Lafayette.

 

Le Transfert de l’Escadrille Lafayette

 

Si les efforts de l’USAS pour rattraper ses alliés était maladroits, saugrenus et inefficaces, alors le transfert et l’intégration de l’Escadrille Lafayette dans l’USAS peuvent être décrits que comme criminels. Un historien indiquait « Le transfert de l’Escadrille Lafayette au Service d’Aviation américain au début 1918 était l’illustration graphique du chaos et du trouble qui accompagnaient les efforts américains pour transformer soudainement une section insignifiante du Corps de Transmissions en une armada de proportions gigantesques ».20

Billy Mitchell a immédiatement vu la valeur des hommes de l’Escadrille Lafayette. Il savait que les hommes de l’Escadrille Lafayette et les autres hommes volant avec les Français dans d’autres escadrons pouvaient fournir une mine d’or en termes d’expérience et de capacité technique. Il a envoyé un nombre considérable de lettres demandant que les hommes de l’Escadrille Lafayette soient mis sous son commandement  pour une inclusion immédiate dans l’AEF ; mais Mitchell était un colonel sans commandement en Europe et les plus gradés aux Etats Unis ont refusé de l’écouter. L’effort, selon  les généraux aux Etats Unis, devait être un effort totalement américain ; ils n’avaient pas besoin d’hommes qui avaient combattu pour un autre pays. Il pensaient qu’il avaient beaucoup de temps de leur côté et de plus, le savoir-faire américain rattraperait toutes les différences. C’était comme si les pilotes américains de Lafayette étaient atteints d’une infection et qu’USAS ne voulait pas les toucher.21

** *

Le futur de l’Escadrille Lafayette avait déjà été discuté plus tôt par les Français. Une fois que l’Amérique a eu déclaré la guerre, les Français étaient impatients de voir les Américains quitter les uniformes français et retrouver leurs uniformes américains pour des raisons de diplomatie et de morale. Le jour où les Américains ont déclaré la guerre, l’Ambassadeur français en Amérique, Jules Jusserand, a envoyé un rapport de sa propre initiative selon lequel l’Escadrille Lafayette devait être transférée aussi tôt que possible. Selon lui « Il est très important que le drapeau américain soit engagé dans le conflit sans délai ».22 Presqu’immédiatement, le Ministre français de la Guerre, pensant que c’était les Américains qui avaient donné l’idée à l’Ambassadeur, ont accepté la suggestion et transmis son accord aux Etats Unis. Lors d’une déclaration officielle, il était décidé « que dorénavant et à partir de ce jour, le personnel volant et non volant attaché à l’Escadrille Lafayette se battra dans l’uniforme et sous le drapeau américain ».23 Les Français, pensant une fois encore qu’ils faisaient ce que les Américains voulaient qu’ils fassent, ont également informé la presse et décrété le 11 avril 1917, les pilotes américains de l’Escadrille Lafayette feraient bientôt partie de l’Armée américaine. Ces actions françaises ont alors été portées à l’attention du Département américain de la Guerre. Le Secrétaire de la Guerre Baker a évité le problème en disant que, bien qu’il n’ait pas officiellement sanctionné le plan, il ne s’y opposerait pas. En réalité, il n’avais jamais même pensé à l’Escadrille Lafayette et il est évident qu’il ne voulait rien avoir à faire avec les aviateurs. Il a établi un communiqué de presse indiquant que l’Escadrille Lafayette ne serait pas ramenée aux Etats Unis pour être incorporée à la force militaire américaine étant donné qu’elle avait tant de tâches importantes à effectuer sur le front. Il s’est lavé les mains de l’escadron ; cependant, personne n’a pris la peine de contacter le hommes directement pour le faire savoir ce qui se passait.24

Les hommes de l’Escadrille Lafayette, recevant les ordres des Français et entendant dans la presse qu’ils allaient être libérés immédiatement, se sont rebellés. Le Capitaine Thenault a écrit une réponse officielle au nom des hommes, demandant si quelqu’un plus haut dans la hiérarchie avait même songé aux diverses implications de la démobilisation immédiate des hommes. Sous quel commandement passeraient-ils ? Comment seraient-ils démobilisés ? Ces hommes avaient prêté serment de suivre les règles de l’Armée française, leur serment serait-il officiellement repris ? Qu’en était-il des questions relatives à la solde, aux uniformes, au rang etc ? Qui les fournirait ? Comment recevraient-ils les ordres à l’USAS ? Qui prendrait leur place sur le front ? Il est évident que l’escadrille devait rester une unité intacte jusqu’à ce que tous ces détails soient réglés. Le Capitaine Thenault et les hommes avaient de bons arguments ; à tel point que la haut commandement a acquiescé : la course pour transférer les hommes de Lafayette devrait attendre jusqu’à ce qu’ils aient un plan plus formidable et logique.25

Les hommes de l’Escadrille Lafayette, bien qu’heureux que l’Amérique ait déclaré la guerre, étaient très circonspects quant à la façon dont il étaient traités. L’indécision et le manque d’information sont les pires maux pour les soldats sur le front. Pendant les périodes d’incertitude, les rumeurs et la suspicion deviennent monnaie courante et les hommes de l’Escadrille Lafayette n’étaient pas différents. Les hommes étaient frustrés par l’indécision et l’hésitation. Il semblait que personne ne voulait d’eux ni n’avait de plan pour eux. Ils savaient que le « Programme des 12.000 avions et le vœu de noircir le ciel Allemand » faisait couler beaucoup d’encre. Ils voulaient le voir pour le croire, mais ne pouvaient s’empêcher  de considérer qu’ils étaient laissés à l’écart du plan de grande envergure et de l’approbation et de l’exaltation qui émanaient de l’Amérique. Edwin Parsons expliquait le sentiment de Lafayette de façon parfaite :

 

« Une propagande malheureuse et inopportune indiquait que les Etats Unis avaient des centaines de pilotes et des milliers d’avions presque prêts. L’expérience amère nous a rendus un peu sceptiques sur la dernière phrase. Cependant, il semblait que de tels préparatifs de grande envergure n’avaient pas besoin de nous qui avions porté le fardeau. Cela nous affectés profondément parce que nous commencions à nous sentir comme partiellement bannis ; des apatrides. » 26

 

Le Commandant Fequant, Commandant du Groupe de Combat 13 et Commandant du Quartier Général alors en charge de l’Escadrille Lafayette, écrivait en septembre 1917 que les hommes de l’Escadrille avait un « certain air malade » et « alors que les pilotes Lafayette par le passé s’incitaient les uns les autres à maintenir un haut niveau de réputation de l’unité, certains avaient maintenant perdu tout intérêt. Seuls les meilleurs continuaient à être animés par le noble sentiment du passé. » Il a même recommandé de démanteler l’unité immédiatement et de dispatcher les pilotes dans des escadrilles françaises afin de la sauver d’elle-même.27

Même le Dr Edmund Gros, qui avait reçu le commandent en tant que major dans l’USAS et qui se considérait toujours comme le directeur et leader des hommes du Corps d’Aviation Lafayette et de l’Escadrille, a mal apprécié la situation. Stressé par les Français pour voir si les hommes de l’unité accepteraient des ordres américains, il avait répondu que cela ne poserait pas de difficulté. Il a même fait l’erreur d’appeler l’unité et de leur dire de changer la couleur de leur cocarde pour passer des couleurs françaises aux couleurs américaines, dont le centre de la cocarde était blanc au lieu de bleu. Les hommes n’ont pas bien réagi à ce sujet, disant qu’ils devaient combattre pour les Français jusqu’à ce qu’un plan distinct ait été mis en place où ils n’auraient pas à servir deux maîtres. Certains ne voulaient certainement pas être commandés par des officiers américains USAS basés en France qui n’avaient aucune idée du combat, ils ne voulaient pas non plus que ces derniers se retrouvent dans leur hiérarchie de commandement jusqu’à ce qu’ils aient fait leurs preuves.  Ils voulaient également savoir quel serait le sort de tous les mécaniciens, du personnel non volant et autres hommes attachés à l’unité avant de se disperser. Ils n’allaient pas changer de couleur jusqu’à ce que le sort de leurs hommes ait été arrangé de façon satisfaisante.28

Enfin, le Colonel Bolling, qui avait été nommé Commandant de la Zone Intérieure, USAS, AEF, a développé un processus pour commencer de ramener les hommes qui se trouvaient en France et dans d’autres pays, vers l’USAS. « L’Ordre Spécial n° 34 » est parti de Paris le 11 septembre 1917, émanant de Bolling du Quartier Général, Service de l’Aviation, AEF.  L’Ordre Spécial n° 34 » affectait le Général Dr Edmund Gros, le Général R.H. Goldwaite et le Lieutenant R.S. Beam, tous étant docteurs et/ou officiers, à un Conseil de Révision afin qu’ils évaluent officiellement les recrues potentielles pour leur intégration dans l’USAS. Ils devaient tout d’abord se rendre dans les écoles d’aviation françaises à Avord et Tour, et à  l’école d’aviation américaine à Issoudun, dans le but d’examiner les américains qui souhaitaient être transférés de l’Armée Française à l’USAS. 29

La première étape était limitée, mais très critique dans la mise en place du processus. Un grand nombre d’hommes se sont portés volontaires auprès de l’USAS et cette dernière pouvait se permettre de sélectionner. En fait, il était décidé que seule la moitié des candidats disponibles pourraient l’intégrer. L’USAS, sans réelle expérience préalable des rigueurs du combat aérien, a fait du mieux qu’elle pouvait pour établir ce qu’elle pensait être les traits nécessaires pour les aviateurs de combat.. Une citation du Bulletin de Département de la Guerre indiquait ce qui suit concernant le type de recrues souhaité :

 

« Quelqu’un qui doit voler à 5 ou 7 Km d’altitude dans les airs doit avoir un cœur et des poumons parfaits ; afin de faire fonctionner la navigation aérienne, la reconnaissance, le télégraphe et la mitraillette, il doit avoir un esprit clair ; pour choisir et envoyer les informations importantes, il doit faire preuve de discernement et d’un sens des responsabilités. Certains hommes ont un, peut-être deux de ces caractéristiques, mais seul un nombre limité possèdent les trois.

Le candidat doit bien sûr être naturellement athlétique et avoir une réputation de sérieux, ponctualité et honnêteté. Il devra garder la tête froide en cas d’urgence, avoir une bonne vision, une bonne ouïe des sons familiers, une main sure et un corps sain avec beaucoup de réserves ; il doit avoir l’esprit vif, très intelligent et flexible. Les candidats immatures, très nerveux, trop surs d’eux et impatients ne sont pas souhaités. » 30

 

Ces critères étaient sujets à discussion pour savoir si oui ou non ils quantifiaient réellement un pilote et il est évident que nombre de ces critères étaient trop subjectifs ou sans rapports, et dans certains cas, opposés aux vrais qualités réellement requises. Mais c’est quelque chose que les membres du Conseil Spécial devraient apprendre. Ils pouvaient se permettre d’être très sélectifs avec les étudiants d’écoles d’aviation qui ne connaissaient rien d’autre, mais que ferait le Conseil lorsqu’il serait en face d’aviateurs durs et expérimentés sur le front ? Ils en auraient bientôt l’opportunité parce qu’après les écoles d’aviation, les entretiens  suivants devaient concernes les Américains du front qui étaient intéressés par un transfert. A cet effet, « l’Ordre Spécial n° 113 » a été connu le 1er octobre 1917. Il a créé le Conseil Spécial de docteurs et officiers américains qui mèneraient les évaluations pour l’acceptation du transfert des pilotes du front. Une fois encore, le Conseil comprenait le Dr Gros. La raison d’être officielle du Conseil était « l’examen des citoyens américains sous les ordres ou enrôlés dans le Service d’Aviation Français qui pourraient désirer obtenir leur libération de ce service dans le but d’entrer dans le service américain. »31 Le Conseil a voyagé par car, s’arrêtant à chaque aérodrome de Dunkerque  Verdun, où des Américains exprimant le désir d’être transférés pouvaient être interviewés. Bien sûr, cela comprenait l’Escadrille Lafayette.32

L’Escadrille Lafayette n’était pas amusée et en fait elle était plutôt insultée, qu’après avoir autant volé, ses pilotes seraient soumis au même genre de tests d’évaluation que les étudiants et autres candidats. Ils savaient très bien, bien sûr, qu’ils avaient le courage nécessaire, ils le prouvaient tous les jours sur le front. Ils savaient également qu’ils ne correspondaient pas aux standards décrits dans le Bulletin de Guerre et savaient que les critères étaient arbitraires et ridicules. Certains étaient déjà trop vieux selon les règles. D’autres avaient des problèmes physiques qu’ils n’avaient jamais révélé, mais avec lesquels ils avaient très bien vécu et d’autres encore avaient été blessés en combat. Un pilote était complètement aveugle d’un œil. Et tous savaient qu’ils étaient très nerveux, à raison du stress du combat. Alors, de façon ironique, ces aviateurs de combat se sont soumis à l’expérience dégradante d’être évalué pour savoir s’ils avaient ce qu’il fallait pour devenir des aviateurs de combat. Parsons a traduit cet exercice absurde avec humiliation :

 

« Après un examen physique complet, qui au grand désarroi de certains des garçons, comprenait des analyses d’urine et de sang, nous devions passer une longue série de tests physiques plutôt ridicules qui n’étaient pas particulièrement aidés par nos fréquentes visites au bar pour nous redonner du courage. L’affreuse vérité a été mise à jour. Dans un conclave solennel, le Conseil nous a indiqué directement qu’aucun de nous, malgré les centaines d’heures de vol, et bien que nous soyons tous des pilotes aguerris avec de nombreuses victoires, ne pouvait être aviateur. Ces tests ont prouvé que physiquement, mentalement et moralement, nous n’étions pas faits pour être des pilotes. L’œil borgne de Dud Hill, la mauvaise vision et le bras estropié de Bill Thaw, l’impossibilité pour Lufbery de marcher en reculant, les amygdales de Dolan, les pieds plats de Hank Jones – nous n’étions qu’une bande de loques inadaptées ! »33

 

Un aviateur, William Thaw, a lancé d’un air féroce aux examinateurs du Conseil : « Vous n’avez pas dans cette mallette (médicale) un instrument qui puisse mesurer les tripes d’un homme. »34 C’était vrai. L’unité venait juste de recevoir une citation du Général Pétain lui-même ; le fait que l’USAS soumettait ces hommes aux tests ridicules était purement et simplement une erreur de discernement.

Les membres du Conseil ne faisaient que faire le travail qui leur avait été demandé. Heureusement, le Conseil comprenait le Dr Gros et il savait le caractère idiot de cette politique. Les recommandations du Conseil envoyées au Colonel Bolling seraient favorables, il le savait, mais ces hommes auraient du être dispensés des conditions inadaptées des critères de « disqualification ». le Conseil a adressé la recommandation suivante :

 

« Le Conseil a  été très impressionné par la classe des hommes examinés. Le matériel est valable pour former un noyau d’aviateurs autour duquel pourront être greffés des pilotes moins expérimentés en cours de formation. C’est un capital à partir duquel nous pouvons construire, ce qui devrait être suivi. Les Américains ne reçoivent aucune assistance pécuniaire extérieure autre que celle qu’ils ont eue jusqu’ici. Ils ne peuvent pas vivre de leur solde française et certains n’ont pas de source indépendante de revenus. C’est l’avis du Conseil et également des officiers français commandant ces Américains que ce point devrait être réglé aussitôt que possible ; qu’ils devraient être immédiatement affectés au service américains ; qu’ils devraient avoir la permission de rester sur le front jusqu’à ce qu’ils soient sollicités par l’AEF ; et que ceci devrait être fait aussitôt que possible. L’armée devrait indiquer militairement la nouvelle tâche qui leur était attribuée. »35

 

Le 9 octobre 1917, le Conseil s’est réuni à nouveau au Quartier Général de l’Aviation, à Paris, pour évaluer toutes les candidatures. Tous les hommes seraient pris en considération et classés suivant les catégories suivantes :

  1. Capable de commander un escadron ; rang – commandant
  2. Capable de commander une unité de six avions ; rang – capitaine
  3. Capable de commander, mais non d’être nommer commandant d’aviation pour le moment, à raison du manque d’expérience ; rang – 1er lieutenant
  4. Capable d’être pilote ; rang – 1er lieutenant
  5. Capable d’être instructeur 1ère classe ; rang – capitaine
  6. Capable d’être instructeur 2ème classe ; rang – 1er lieutenant. 36

 

Le Conseil a envoyé ses recommandations à l’Etat Major le 20 octobre 1917. Le Général Kenley, Général en Chef de l’USAS, AEF, a donné son approbation officielle le 6 novembre 1917 et demandé que les recommandations du Conseil soient homologuées par Washington D.C.37 Ce processus et toute la paperasserie qui s’y rapporte, bien que pénible et irrévérencieuse et très longue après que la guerre ait été officiellement déclarée par l’Amérique, a en fait été rapidement traitée par le canal bureaucratique ; au moins en ce qui concerne le Conseil Spécial de l’Etat Major, Service de l’Aviation, AEF. A présent, il fallait attendre. La plupart des hommes ne  devaient pas recevoir leur affectation avant six mois, mais ils n’avaient aucun moyen de le savoir. Dans l’intervalle, il était demandé aux pilotes de l’Escadrille Lafayette de solliciter officiellement d’être dégagés de leurs obligations vis à vis du Service Français de l’Aviation dans une lettre préétablie :

 

« A Monsieur le Sous-Secrétaire d’Etat de l’Aéronautique

Je suis un citoyen américain et  me suis enrôlé auprès de l’Armée française en tant que (pilote ou observateur) et je sollicite par la présente d’être dégagé de mon enrôlement afin d’être intégré dans le département de l’aviation de l’Armée Américaine. »38

 

Comme s’il n’y avait pas eu suffisamment de désagréments, à présent, les hommes Lafayette devaient jouer à des jeux bureaucratiques avec les officiels français. Ils hésitaient à signer ces formulaires et à les soumettre mais ils n’avaient d’autre choix. Ce sentiment était exprimé dans une lettre d’Alan Nichols, pilote du Corps d’Aviation Lafayette, à ses parents : « J’ai demandé des questions précises (dans une lettre au Dr Gros) pour savoir si j’allais rester dans l’escadrille, si j’allais pouvoir être mis dans un avion de chasse et quel modèle etc. La réponse du Dr Gros a détruit tous mes espoirs. Il a indiqué qu’on me proposerait un poste de second lieutenant à raison d’un changement de politique.  La seule chose qu’ils peuvent garantir est que je ne devrai pas être instructeur. Il ne peut même pas me dire si j’aurai un modèle de chasse ou tout autre ».39 Les hommes avaient des raisons d’être circonspects, comme l’indique Parsons « Pour respecter un avis émanant d’officiels supérieurs, tous les pilotes ont rempli leur demande de désengagement de l’Armée Française, espérant recevoir une affectation immédiate dans l’Armée Américaine. Les désengagements ont été accordés, mais aucune affectation n’est arrivée. »40

Le Dr Gros avait en fait recommandé que ces hommes signent leur demandes de désengagement et acceptent les offres d’affectation. Lorsqu’il avait insisté sur ce point, il avait compris que les recommandations du Conseil avaient été soumises à la chaîne de commandement et qu’il n’y avait aucune raison de penser qu’elles ne seraient pas acceptées. Il était sur qu’elles seraient mises en application immédiatement, ou au moins rapidement. Mais à raison de retards administratifs, d’autres affaires de guerre pressantes et de la façon dont l’USAS avait toujours traité les hommes de Lafayette en les oubliant et plus particulièrement à cause d’un récent changement de commandement d’Etat Major,  Service d’Aviation, AEF, à Paris, les hommes de l’Escadrille Lafayette devaient attendre. En fait, les sommes ont volé en  tant que citoyens privés du 1er décembre 1917 au 18 février 1918 – trois mois et demi de combat dans pays ou couleurs officiels. L’état de vide dans lequel ils se trouvaient causait confusion et découragement. Comme Carl Dolan l’indiquait :

 

« les Américains ne nous ont pas repris en tant qu’unité. Ils nous ont repris individuellement. Certains d’entre nous étaient en uniformes américains, d’autres en uniformes français. Après notre transfert, les Américains nous ont laissés avec les Français, mais nous recevions des ordres des Américains et des Français. »41

 

Les hommes ont été traités comme des citoyens de seconde classe jusqu’à la fin de leurs jours avec l’Escadrille Lafayette.

 

Conséquences du Transfert

 

A la fin février 1918, l’Escadrille Lafayette avait été disloquée et re-baptisée 103ème Escadron de Poursuite Aérienne. Mais tous les membres de l’Escadrille Lafayette n’avaient pas été gardés ensemble. Comme Parsons le déplorait « l’Escadrille Lafayette a été partagée plutôt que de nous permettre de voler ensemble. »42 Les hommes auraient aimé continuer la tradition de l’Escadrille Lafayette en tant qu’unité. Beaucoup espéraient que l’escadrille garde son nom et ses couleurs. L’USAS continuait à ignorer la valeur de l’Escadrille en tant qu’unité de combat.

Pour ce qui est de la totalité du Corps d’Aviation Lafayette, 90 pilotes ont été transférés à l’Armée, 22 l’ont été à la Marine et 37 sont restés avec le Service de l’Aviation Française. Certains sont devenus des commandants de groupe et des commandants d’escadron de poursuite, comme William Thaw. Edwin Parsons était un des hommes qui avaient décidé de rester avec les Services de l’Aviation Française.43

Cependant, jusqu’à la fin, les hommes de l’Escadrille et du Corps d’Aviation Lafayette se sont fait rouler et ont été traités de façon injuste. La plupart des hommes ont été déclassé d’un rang par rapport à ce qui leur avait promis lorsqu’ils ont reçu leur affectation. C’était l’œuvre d’un nouveau commandant général malveillant de l’USAS, AEF, Benjamin Foulois, qui n’acceptait pas les décisions du commandant général précédent et qui les a changées sans tenir compte de la peine et du malaise occasionnés. Les hommes devaient retrouver leur rang, mais le moral en avait souffert. Certains ont considéré qu’ils avaient été trompés et rechignaient à devoir servir sous « 90 days wonders » qui venait d’arriver des Etat Unis et qui les avait déclassés. D’autres étaient irrités par le nouvelles règles et par l’application des anciennes qui n’avaient jusqu’alors été  obligatoires. Par exemple, il y avait toute une histoire à propos du port d’un uniforme USAS réglementaire avec un col haut qui leur irritait le cou et avec lequel il était difficile de tourner la tête en vol pour vérifier l’arrière de leur appareil. Certains comme Lufbery se sont retrouvés sans explication derrière un bureau sans aucune tâche à accomplir, et d’autres sont devenus instructeurs alors qu’ils souhaitaient servir sur le front.

 

Les Hommes de Lafayette, abandonnés par l’USAS

 

Le traitement de hommes de l’Escadrille Lafayette et du Corps d’Aviation Lafayette par l’USAS était un échec de commandement. Il n’y a pas d’autre façon de décrire le mauvais traitement que les hommes de Lafayette recevaient de l’USAS. Peut-être est-ce que l’USAS était vraiment en retard et ne réalisait pas la vraie valeur des hommes de Lafayette, mais alors cela ignorait les recommandations de Billy Mitchell et des autres attestant du contraire. Il est plus vraisemblable que l’USAS, comme on peut le constater dans son approche globale de l’entrée dans la guerre, avait juste décidé de faire à sa guise.

Si c’était le cas, alors c’était un témoignage triste de l’état d’esprit de l’USAS de l’époque. On aurait pu se servir des hommes de Lafayette pour de nombreux avantages évidents. On aurait pu les renvoyer immédiatement aux Etats Unis pour aider à encourager l’effort de guerre, que ce soit par la promotion des emprunts de guerre, par des colloques et en tant que professeurs pour des étudiants potentiels, ou pour aider dans la création d’avions de combat. Cela aurait à peine rendu les hommes de Lafayette heureux, mais au moins ils auraient été reconnus pour leurs sacrifices, leurs efforts et leurs connaissances. L’USAS aurait également pu conserver l’unité intacte et la re-dénommer « 124ème Escadron de Poursuite Aérienne ». Même s’ils n’avaient pas conservé les mêmes hommes dans l’unité, la lignée de l’unité aurait été préservée et elle aurait permis de servir de propagande pour les Français et les américains. En la démantelant immédiatement l’USAS a envoyé le signal qu’elle ne voulait rien avoir à faire avec les volontaire de Lafayette et que les Américains allaient faire les choses à leur façon. Dans tous les cas, l’USAS aurait pu au moins prendre le temps de rechercher quel était le meilleur intérêt pour tous. Si l’USAS avait accordé un petit intérêt personnel dans l’Escadrille Lafayette, l’unité aurait pu avoir une histoire complètement différente aujourd’hui.

Il est surprenant de penser quel aurait été l’héritage de l’unité de nos jours si son nom avait été conservé. Ce serait sans doute l’unité avec le plus grand nombre d’histoires dans l’USAS de nos jours si quelqu’un à l’époque avait prévu et pris le temps à l’époque.

 

 

  1. Kennett, The First Air War, p. 21.
  2.  “Act to increase the efficiency of the military establishment of the United States.” Hearings before the Committee on Military Affairs, House of Representatives, 1913.
  3. “Army Appropriations Bill, 1916.” Hearings before the Committee on Military Affairs, House of Representatives, 1914.
  4. “Preparedness for National Defense.” Hearings before the Committee on Military Affairs, U. S. Senate, 1916.
  5. Whitehouse, Legion of the Lafayette, p. 184.
  6. Flammer, The Vivid Air, p. 116.
  7. The USAS in World War I, Vol. II, p. 105.
  8. Link, Woodrow Wilson Papers, p. 256.
  9. Mason, The Lafayette Escadrille, p. 231.
  10. Ibid., p. 230.
  11. Ibid.
  12. The USAS in World War I, Vol. I, p. 65.
  13. Ibid., p. 58.
  14. Ibid., p. 93.
  15. Mason, The Lafayette Escadrille, p. 230, et Mitchell, William, Memoirs of World War I (NY, Random House, 1960), p. 165.
  16. Ibid., p. 183, et Ibid., p. 170.
  17. Whitehouse, Legion of the Lafayette, p. 193.
  18. Kennett, The First Air War, p. 215.  
  19. Mason, The Lafayette Escadrille, P. 231.
  20. Flammer, Primus Inter Pares, p. iv. 
  21. Whitehouse, Legion of the Lafayette, p. 183.
  22. Flammer, The Vivid Air, p. 112.
  23. Ibid., p. 163.
  24. Ibid., p. 164.
  25. Ibid., p. 163.
  26. Parsons, I Flew with the Lafayette Escadrille, p. 284.
  27. Flammer, The Vivid Air, p. 168.
  28. Mason, The Lafayette Escadrille, p. 232.
  29. “Special Order No. 34”, date 9 novembre 1917, AFHRA, Maxwell AFB.
  30. Flammer, The Vivid Air, p. 171.
  31. “Special Order No. 113”, date 1 octobre 1917, AFHRA, Maxwell AFB.
  32. Gros, A Brief History, p. 14.
  33. Parsons, I Flew with the Lafayette Escadrille, p. 313.
  34. Ibid., p. 314.
  35. “Report to Brig. Gen. Wm. Kenly from board appointed by Special Order No. 113, Paragaph 5.” AFHRA, Maxwell AFB.
  36. Gros, A Brief History, p. 15.
  37. “Report No. 272.S”, date 6 novembre 1917, AFHRA, Maxwell AFB.
  38. Flammer, The Vivid Air, p. 175. 
  39. Nichols, Alan H., Letters Home from the Lafayette Flying Corps (Maryland, U. S. Naval Institute Press, 1986), p. 207.
  40. Parsons, I Flew, p. 330.
  41. Dolan, Charles, Interview: Charles Dolan (USAF Oral History Program, 1968), p. 17.
  42. Parsons, I Flew, p. 331.
  43. Gros, A Brief History, p. 1 et 2.
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Chapitre Quatre. Un tableau de combat moyen

Il n’y a pas de façon précise de gérer l’impact de l’Escadrille Lafayette sur la Première Guerre Mondiale. Si l’on parle en termes de bénéfice intangibles, alors dans tous les cas l’arrivée des pilotes américaine Lafayette a été une grande contribution, non seulement parce qu’elle justifiait la cause alliée, mais également, et c’est plus important, parce qu’elle représentait l’avant-garde de ce que l’on souhaitait être une intervention américaine de plus grande envergure. Bien qu’ils aient formé un petit nombre, à cet égard, les 38 pilotes américains ont eu un très gros impact.

Cependant, si l’on ne considère que les résultats tangibles de l’Escadrille Lafayette, c’est à dire ses tableaux de combat, alors sa contribution a été négligeable et représentait une toute petite patrie de l’effort global de guerre. L’escadron est loin d’avoir atteint des résultats spectaculaires ; en fait, les résultats pourraient être considérés comme étant dans la moyenne ou même en dessous de la moyenne, comparés à d’autres unités d’aviation de combat contemporaines. Personne ne remet en doute les sacrifices et les efforts de l’Escadrille Lafayette ; cependant, l’escadron doit être remis dans un contexte de référence afin de permettre d’évaluer sa vraie valeur. Ceci va sans doute déclencher la contestation des admirateurs de l’Escadrille, mais il est important de mesure de façon réaliste sa contribution afin de voir si, d’une façon ou d’une autre, les états de service sont liés à l’échec rencontré par l’unité pour laisser une impression indélébile dans le psychisme américain.

 

Tableau de Combat de l’Escadrille Lafayette

 

A l’issue des quelques 23 mois de vol et de combat, les 38 pilotes américains de l’Escadrille Lafayette et leurs 4 officiers français ont revendiqué 40 avions abattus confirmés. 1 Quels que soient les types de comparaison, le nombre de victoires officielles n’était pas important. En fait, l’Escadrille Lafayette a atteint des résultats moyens et même en dessous de la moyenne lorsque l’on les compare à ceux d’escadron français contemporains et aux escadrons de poursuite américains qui lui ont succédé et si on les compare à l’effort de guerre dans son ensemble. Ceci est particulièrement surprenant car l’Unité était toujours stationnée sur le front pour prendre part à toutes les offensives majeures qui ont eu lieu au cours de son existence.  Ces comparaisons seront faites rapidement mais tout d’abord, il est peut-être utile de considérer certaines des raisons pour lesquelles l’unité n’a pas enregistré davantage de succès.

* * *

La réputation de l’escadron était en fait jugée bonne par ses contemporains d’autres unités. Selon un historien, ils ne faisaient pas de miracles « mais ils avaient la réputation d’une unité d’élite » et étaient connus pour être « une escorte digne de confiance ».2 Alors quelles sont les raisons pour ce manque de succès apparent de l’Escadrille Lafayette ?

L’Escadrille Lafayette n’a pas pris un départ rapide. En tant qu’unité nouvellement formée, elle a connu les difficultés de croissances habituelles que toutes les nouvelles unités rencontrent. Au début, il n’y avait pas suffisamment d’appareils. Désignée et mise en place le 16 avril 1916, l’unité a reçu ses premiers six avions, des Nieuport-11 et « Baby » Nieuport le 1er mai. Le Capitaine Georges Thenault a été obligé d’emmener les membres de l’escadron sans avion dans de longues ballades dans sa voiture à travers la campagne afin de chercher des pistes d’atterrissage d’urgence et de familiariser les hommes avec la campagne. « Enfin, nous les reçûmes le 1er mai. Il y en avait six », raconte Thenault dans ses mémoires ; ils pouvaient enfin se mettre au travail.3 Au début, l’escadron ne comptait que 7 pilotes américains et 2 pilotes français, ce qui était relativement peu pour une unité de poursuite du front. En comparaison, les escadrons modernes de l’époque comptaient davantage de pilotes. Les Anglais travaillaient avec trois pelotons de six hommes pour un total de 18 pilotes . les Français n’ont jamais eu moins de douze personnes par unité. L’Escadrille Lafayette a donc commencé en étant à court d’hommes et d’appareils. Il a dû être difficile d’établir un calendrier de vol en s’assurant que les équipes d’alerte de jour composées de deux pilotes étaient pourvues, que l’escadron pouvait faire face à ses devoirs d’escorte, et que ni les hommes ni les avions ne volaient au dessus de leur limites.4

La première patrouille a volé le 13 mai 1916 mais il a fallu un moment pour que l’unité établisse un rythme. Bien qu’ils aient descendu trois appareils en mai, les 18, 22 et 24, ils n’en ont descendu qu’un en juin, alors que trois hommes étaient blessés, un était rendu invalide des suites de ses blessures et un est mort en action. Il doit être rappelé que les pilotes composant l’escadrille avaient des degrés d’expérience différents. Le Capitaine Thenault et le Lieutenant de Laage, les officiers français en charge, avaient déjà précédemment volé dans des unités sur le front. Des Américains comme William Thaw et Norman prince avaient volé avant la guerre et avaient volé avec d’autres escadrilles brièvement avant de rejoindre l’unité Lafayette. Les autres membres américains de l’Escadrille Lafayette à ses débuts sortaient tout juste de la formation et étaient novices pour les combats. Certains des hommes étaient hésitants comme tous les novices. Mais pour ce qui est de Victor Chapman, il était trop imprudent et ceci lui a coûté la vie. Il a été abattu tout seul, alors qu’il attaquait un nombre supérieur d’avions allemands, au dessus des lignes ennemies, moins d’un mois après la formation de l’unité. 5

L’unité a initialement été engagée dans des missions d’escorte pour des raids de bombardement. Bien que ces missions aient souvent des risques chances d’abattre des appareils, les pilotes de l’escorte étaient attachés à la mission de bombardiers et étaient en quelque sorte limités. Ils ne prenaient donc pas part, à l’origine, aux conflits aériens qui deviendraient plus caractéristiques des futures patrouilles de combat. 6

Une fois passés juillet et août 1916, l’unité a reçu d’autres pilotes et appareils et elle semblait acquérir un meilleur rythme car elle commençait à produire de meilleurs résultats. Ceci a sans doute été renforcé par deux facteurs ; tout d’abord l’unité était transférée à Bar le Duc, Secteur de Verdun, où elle était sûre de trouver plus que sa part de combats, ensuite, Raoul Lufbery  avait rejoint l’unité. L’influence première devant changer alors que l’unité se rapprochait du Front. Cependant, l’influence de Lufbery, devait rester un point positif constant dans les résultats de l’unité tout au long de l’existence de l’Escadrille Lafayette. On en parlera plus tard plus en détails.

Une fois que l’unité a pris pied solidement sur la scène de combat, se débarrassant de sa nervosité néophyte et de son inexpérience, elle n’a pas pour autant abattu beaucoup d’appareils. Un point qui est avancé par les historiens pour la défense de l’Escadrille Lafayette est le fait qu’elle aurait probablement au total une centaine d’appareils abattus non confirmés. Ce point est peut-être exact mais demeure hors sujet, malheureusement, parce que le fait est que toutes les unités, spécialement le Service Français de l’Aviation, devaient obéir à la même politique de confirmation. Les expériences au début de la guerre avec le nouveau service d’aviation avaient montré que le système de rapport des avions abattus était inexact et qu’un système rigide devait être mis en place pour revendiquer les victoires.

Le Capitaine Thenault, commandant de l’escadron, commentait ainsi la politique rigide qui avait été adoptée :

 

« Les autorités françaises se sont toujours montrées très strictes pour la confirmation des victoires. Elles exigeaient que, dans chaque cas, la chute de l’avion ennemi eût été signalée par l’observateur terrestre. Le nombre réel des avions abattus fût, j’en suis sûr, très supérieur à celui que donnait notre liste officielle. Guynemer (as de l’aviation Français) afin de fournir la preuve de ses succès, lorsqu’il livrait un combat trop loin dans les lignes allemandes, pour être vu par les postes d’observation, avait finalement installé un appareil photographique sur son Spad et souvent, il rapporta des clichés de ses victimes, tombant en flammes ou en morceaux. »7

 

Edwin Parsons, pilote de l’Escadrille Lafayette, se plaignait de ce que « les règles pour abattre un avion étaient très strictes – vous deviez avoir trois sources de témoins, vos propres compagnons d’escadrille ne suffisant pas. »8

De temps à autres, la non confirmation était une grande source d’irritation. Par exemple, durant les trois premières semaines de juillet, période importante de d’évolution de l’Escadrille Lafayette – qui devait se révéler une période exceptionnellement dangereuse au dessus du secteur de Verdun – les pilotes de l’escadron revenaient souvent  en étant sûrs d’avoir marqué un  nouveau point, mais ceci n’était pas confirmé. Outre le fait que la majorité de ces combats se déroulaient loin derrières les lignes allemandes, il était difficile pour les observateurs, lesquels se trouvaient dans les ballons loin derrière les lignes alliées, de confirmer les avions abattus.

Cependant, de temps en temps des confirmations bidons étaient accordées aux membres de l’escadron par des observateurs bien pensants qui n’étaient par certains des événements réels puisqu’ils étaient trop éloignés des batailles aériennes. Une fois, Kiffin Rockwell et le Lieutenant de Laage dont attaqué deux avions allemands. L’un d’eux a piqué vers le sol, ayant apparemment perdu le contrôle, mais a redressé son appareil juste à temps pour le sauver et pour s’échapper, ce qui n’était pas rare. Rockwell a expliqué ce qui est arrivé ensuite :

 

« Le poste (d’observation) a envoyé un rapport selon lequel un avion allemand a été abattu derrière les lignes allemande ; il voulait nous créditer mais nous savions tous deux que l’avion n’avait pas été abattu et nous le lui avons dit en expliquant les circonstances. Cependant, deux pilotes français bien connus l’ont revendiqué le lendemain et on leur a accordé le crédit. »9

 

 

Il est évident que dans la recherche de la célébrité et de la gloire, souvent des libertés étaient prises s’agissant des confirmations de victoires ; c’est la nature humaine. En fait, une des raisons de la mise en place de la politique de confirmation était que le nouveau service d’aviation était composé de nombreux hommes enrôlés et pendant cette période, leur conduite et éthique n’étaient pas considérées comme celles de gentlemen : en conséquence, leur seule parole n’était pas suffisante.10

Les membres de l’Escadrille Lafayette ont compris les lacunes du système. Certains ne tenaient pas compte de l’importance des avions abattus et du nombre, tels que Lufbery, qui de temps à autres, on le sait ne se préoccupait pas de faire un rapport sur les avions abattus ou de leur vérification. D’autres tiraient avantage du système. Un pilote dit de Bert Hall que souvent « il se dépêchait de revenir aussitôt qu’il voyait un grand feu au sol pour obtenir confirmation ».11 

Que les avions additionnels potentiels soient considérés ou non est hors sujet . Toutes les unités françaises ont souffert des mêmes règles et ce point ne peut pas être utilisé pour la défense des tableaux de combat de Lafayette. De temps en temps, les hommes étaient injustement volés par le système ; mais tout aussi souvent, les hommes essayaient de battre le système ou alors faisaient des erreurs. Les rapports de chasse des Anglais et des Américains étaient beaucoup plus indulgents et leurs prétentions de victoires aériennes sont excessives par rapports à celles des Français mais pour l’Escadrille Lafayette, le chercheur doit rester dans le système français. Il faut aussi noter que les prétentions du pilote, même émanant des hommes les plus droits et honnêtes, sont souvent sujettes à la confusion de l’action. A moins qu’on ait vu effectivement un avion s’écraser au sol, personne ne pouvait être exactement sûr de l’issue, même les membres de Lafayette ont décrit des cas dans lesquels ils étaient pris et tombaient en vrille après avoir été attaqués et touchés, certains qu’ils allaient s’écraser mais être à même de redresser leur appareil à quelques mètres du sol seulement.

Mais pourquoi insister sur le nombre officiel d’avions touchés. Parce que c’est toujours le moyen le plus direct, le plus compréhensible et le plus comparable de mesurer le succès, même si cela tend à obscurcir certaines des contributions et des impacts intangibles. Les nombres sont les seules choses qui résisteront à l’assaut du temps dans la mémoire historique collective.

 

L’Escadrille Lafayette comparée à l’Effort Global de l’Aviation

pendant la Première Guerre Mondiale.

 

Il est important de remplacer l’Escadrille Lafayette dans le contexte historique exact par rapport à l’effort global de la Première Guerre Mondiale et de l’effort global de l’aviation pendant la Première Guerre Mondiale. Parce que lorsqu’on isole une unité pour l’analyser, il est facile d’oublier qu’il y avait des milliers d’autres unités et des millions d’autres hommes. Quand on réalise ce fait, c’est soudain plus facile de voir comment les efforts de 38 hommes, qu’ils soient herculéens ou lilliputiens, peuvent rapidement s’effacer au cours du temps.

Il y a une chose qu’on oublie souvent, c’est le fait que les services aériens de la Grande Guerre étaient extrêmement petits en comparaisons des forces dans leur ensemble. Une grande partie de cette mauvaise perception peut être attribuée au grand déséquilibre en matière de publicité accordée aux aviateurs car leurs exploits faisaient l’objet de beaucoup d’acclamations et de publicité dans les médias de l’époque. Ils étaient encore considérés plus comme une nouveauté et une attraction, qu’une nouvelle arme puissante de combat par les supérieurs . C’était en grande partie à raison de l’accent mis sur le combat en tête à tête, alors que des millions d’hommes se battaient dans les tranchées en dessous. Les petits gains apportés par les lâchés de bombes à l’époque n’étaient pas impressionnants et plus un outil de terreur qu’un outil vraiment efficace. Les missions d’observation, de reconnaissance et du réglage de tir de l’artillerie étaient considérées comme étant importantes mais toujours comme des fonctions d’assistance au roi et à la reine de la bataille, c’est à dire l’artillerie et l’infanterie.

Il suffit de regarder les nombres considérés pour voir à quel point la part de l’aviation était réduite. Par exemple, les 500 aviateurs que l’Allemagne a mobilisés en 1914 ne représentaient qu’un tout petit nombre comparé aux 4 millions d’hommes qui l’ont été globalement. Jusqu’en 1917, le Royal Flying Corps (RFC) (Corps d’Aviation Britannique) n’a représenté que 3% du total de la British Expeditionary Force (BEF) (Force Expéditionnaire Anglaise. 2000 hommes se sont retrouvés dans les forces aériennes en Russie contre 3.500.000 au sol. Les Français considéraient les forces aériennes officiellement comme représentant 0% de ses forces de guerre au début 1914 ; ce pourcentage n’a augmenté que pour atteindre 3,5% à l’armistice. Des nombres disparates similaires existaient pour refléter les morts et blessés dans les airs, comparés à ceux au sol. Le premier jour de la Bataille de la Somme, le RFC a perdu 5 aviateurs en comparaison des 57.000 soldats anglais qui ont été tués ou blessés sur le champs de bataille. 12

Les services aériens ont augmenté en nombre au cours de la guerre mais d’une manière générale, ils sont demeurés minuscules en comparaison. En 1918, l’Allemagne comptait 5000 pilotes, 10 fois plus qu’au début de la guerre, alors que le nombre d’Allemands en uniforme n’avait pas changé. Un autre exemple qui démontre les augmentations dans l’aviation concerne la logistique et l’assistance des forces de l’aviation. En 1914, les Allemands utilisaient 600 Kg de gasoil par mois pour l’aviation ; en 1915 la consommation était passée à 3.000.000 Kg par mois ; en 1916 4.500.000 Kg par mois ; en 1917 5.500.000 Kg par mois et en 1918 7.000.000 Kg par mois.13

Les morts et blessés ont augmenté également au fur et à mesure des vols et des combats. Selon les chiffres de l’aviation, la France a enregistré 75% de ses morts, blessés et manquants les deux dernières années de la guerre et a enregistré 48% de ces morts et blessés dans les derniers mois de la guerre.14

Afin de répondre aux demandes croissantes de l’aviation, le nombre des pilotes formés devait augmenter en conséquence. Dans le Service Français, ils étaient 134 en 1914, 1.484 en 1915, 2.698 en 1916, 5.608 en 1917 et 8.000 en 1918. Au total, les français avaient environ 18.000 pilotes, les Anglais 21.957 et les Allemands 5.000. Quoi qu’il en soit, ces nombres représentaient seulement une petite fraction des millions de personnes impliquées dans la guerre. En effet, la force aérienne était considérée par beaucoup comme ayant un rôle secondaire et ne contribuant pas beaucoup en termes d’effort. En fait, les avions ont été bannis de la parade de victoire du 14 juillet 1919, bien qu’on prétende qu’un pilote se soit présenté et soit passé sous l’Arc de Triomphe quelques jours plus tard. L’histoire officielle de l’Armée Britannique a décrit la campagne de bombardement de l’aviation de 1918 comme ayant été « sans résultats importants ».15

Même si le service aérien avait pris de l’ampleur à la fin de la guerre, il était toujours relégué à une position inférieure par les commandants qui le dirigeaient. Cependant, ils considéraient que l’aviation présentait des avantages, elle générait du travail et des biens. Et bien que nombre d’aviateurs ait augmenté, ils en représentaient toujours qu’une petite part de l’effort global de guerre. L’histoire, malgré la couverture de presse flamboyante et la fascination accordée aux aviateurs ne pouvait traiter l’aviation d’une autre façon. Alors, il n’est pas surprenant que l’Escadrille Lafayette, comme tous les autres escadrons, représente seulement une petite fraction de l’effort de guerre global.

* * *

Comme l’Escadrille Lafayette se situe-t-elle par rapport à l’effort globale de l’aviation de la Première Guerre Mondiale ? Les Allemands prétendent que selon leurs archives, seuls 3.000 avions ont été abattus. Ceci reflète une grande disparité avec le nombre avancé par les Alliés – 11.785 (il était peut être justifié que les Français adoptent des règles de confirmation aussi sévères).

Cependant, comme il est impossible de faire un décompte par pays des 3.000 avions allemands, il est seulement possible de prendre en compte les prétentions des Alliés. Sur les 11.785 avions abattus par les Alliés, les Anglais en ont revendiqué 7.054, les Français 3.950 * (les nombres diffèrent) et les Américains 781. Par rapport au nombre de 11.785, les 40 avions abattus par l’Escadrille Lafayette sur presque 23 mois de vol représentent seulement 0,00034% du total des avions abattus. Si on le considère d’une autre façon, en divisant le nombre de prétentions françaises (3.950) * par le nombre d’escadrilles françaises de chasse pendant la guerre, 92, on obtient 42,9 comme moyenne par unité. Donc, le nombre de Lafayette est juste en dessous de la moyenne. Si on prend le nombre de victoires revendiquées par les Américains, 781, et on les divise par le nombre d’escadrons de poursuite, 16, on obtient 48,8 de moyenne par unité. Une fois encore, les chiffres de l’escadrille sont en dessous de la moyenne.16

Ces comparaisons statistiques doivent seulement être considérées comme des moyennes ; elles ne reflètent pas une science exacte. Les totaux des victoires aériennes venaient de diverses sources ; tous les avions abattus ne sont pas imputables seulement aux escadrilles de chasse. L’intention de l’auteur est d’utiliser une formule simple pour comparer la contribution de l’Escadrille Lafayette par rapport à la totalité.

Si l’on compare les victoires de l’Escadrille Lafayette et la totalité des victoires de FAS sur une base mensuelle pour les 23 mois d’existence de l’Escadrille, on peut voir d’une autre façon comment l’unité s’est comportée par rapport à l’ensemble. Il y a plusieurs mois durant lesquels l’unité n’a pas abattu un seul avion. Vous trouverez ci-dessous un tableau de comparaison mois par mois des avions abattus par l’escadrille par rapport aux feuilles de combat de l’Aviation Française dans sa globalité. Ces pointages ont été enregistrés à partir du Journal des marches et opérations, Escadrille 124  dans les archives du Smithsonian Institution National Air and Space Museum Archives (NASMA) (Institution Smithsonian des Archives du Musée de l’Air et de l’Espace National) et The French Air Service War Chronology – 1914-1918.  Le total différent de 66 plutôt que 40 victoires officielles enregistrées par l’Escadrille Lafayette reflète des revendications supplémentaires acceptées par Georges Thenault qui a signé le livre des opérations par opposition aux victoires effectivement confirmées par les autorités. Ils représentent également les « probabilités » des avions forcés à atterrir derrière les lignes ennemies (mais toujours intacts) et des revendications conjointes dans le cadre desquelles deux ou plusieurs pilotes ont revendiqué la même victoire. Parallèlement, il y a le même genre de différences dans le cadre des totaux français.

 

Mois                Total général             Total Escadrille Lafayette

1916

avril                              49                    0 (aucune mission de combat)

mai                               80                    4 (premier vol le 13 mai 1916)

juin                               51                    1

juillet                            130                   6 (un descendu par Nungesser)

août                              172                  5

septembre                    172                  5

octobre                        218                  5

novembre                     139                  2

décembre                     182                  3

1917

janvier                          83                    3

février                           64                    0

mars                             102                  0

avril                              129                  8

mai                               47                    0

juin                               175                  1

juillet                            156                  0

août                              211                  1

septembre                    279                  10

octobre                        172                  11

novembre                       47                   0

décembre                     115                  3

1918

janvier                          145                  1

février                           131                  0

total                              3349                66  17

 

Il y a onze mois pendant lesquels l’escadron a enregistré un ou aucun avion abattu, c’est à dire pendant la moitié de son existence ; sur une période ramenée à neuf mois sans avion abattu, si le premier et le dernier mois de l’existence de l’escadron ne sont pas pris en compte, il y a quinze mois pendant lesquels l’unité a revendiqué au plus 3 avions abattus. Globalement, le nombre officiel d’avions abattus de 40 représente  1,7 avion abattu par mois. Si l’on déduit les 17 avions abattus par Lufbery, il reste à l’escadron juste 23 avions, soit 1 avion par mois. Ces statistiques seules peuvent être trompeuses, mais ce n’est pas le but de l’auteur de décomposer le total de chaque unité par mois. Cependant, il est intéressant de voir comment l’unité se situe dans le contexte général. Il est bien sûr injuste de ne pas considérer les avions abattus par Lufbery, bien que les chances soient faibles que quelqu’un d’autre dans l’unité ou un remplaçant aient pu atteindre son score. Néanmoins, si l’on retranche ses victoires, les efforts de l’unité sont encore plus insignifiants.

 

L’Escadrille Lafayette comparée aux autres escadrilles françaises

 

Comparée aux 92 autres escadrilles de chasse françaises, on a déjà vu que l’Escadrille Lafayette avait enregistré une moyenne d’avions abattus inférieure (42.9 à 40). Le lecteur pourra se demander si les chiffres inférieurs étaient réellement de la faute de l’escadrille si l’on considère que l’unité a été mise en place plus tard que les autres et que peut-être elle n’avait pas la même chance d’évoluer aussi vite que les autres sur le front. Le lecteur pourra également se demander si, l’unité ayant été démantelée au début 1918, elle n’était pas dans l’incapacité de tirer avantage de la période future dans la guerre, lorsque les avions étaient abattus plus rapidement car les Allemands étaient écrasés et la fin était proche pour eux. Bien que l’auteur ne puisse pas complètement vérifier le premier point, il peut se référer au French Air Service War Chronology  et vérifier ce que les autres ont accompli pendant cette période. Malheureusement, une comparaison avec les résultats et circonstances futures est hors de question parce que cela impliquerait trop de spéculations.

Au moment de la formation de l’Escadrille Lafayette, l’aviation en était à ses balbutiements et devait plus tard enregistrer des gains en matière de vitesse et mortalité qui devaient caractériser les avions à la fin de la guerre. Cependant, courant avril 1916, lorsque l’Escadrille Lafayette a été créée, le sous-lieutenant Navarre du N-67 avait déjà abattu 9 avions ; l’adjudant Nungesser du N-65 en avait eu 7 et le sous-lieutenant Guynemer en avait eu 8 et ils devaient les accumuler à une moyenne de 1 à 2 par mois. A cette époque, en 1916, les victoires n’étaient plus enregistrée de temps en temps comme c’était le cas au début de la guerre, alors que les avions et les armes étaient rudimentaires et inefficaces et alors que les avions abattus l’étaient plus par chance que par capacité et efforts. Les hommes volaient et combattaient avec leurs machines avec déjà un certain degré de réussite.18

Comment les pilotes de l’Escadrille Lafayette considéraient-ils leur propre contribution ? Après que l’enthousiasme initial et l’attrait de la nouveauté se soient calmés, la réalité d’un conflit long et brutal s’est installée. Les hommes ont connu la frustration alors qu’ils ne pouvaient pas abattre d’avions et donc influencer les événements. Les rares avions abattus étaient certainement fêtés ; une « Bouteille de Mort » spéciale avait été incorporée dans le mess de l’escadron au nom de Rockwell, qui devait être partagée seulement après une victoire confirmée. La Bouteille a dû rester pratiquement intacte jusqu’à l’arrivée de Lufbery. Les hommes se chamaillaient au sujet des victoires et se suspectaient les uns les autres sur la véracité de leurs revendications, mais c’était seulement le résultat du manque de victoire des hommes. Certains d’entre déprimaient au sujet de leur manque de succès. Kiffin Rockwell a fait remarquer à son frère dans une lettre : « l’Escadrille n’en fait pas plus autre escadron français » 19 C’était apparemment vrai.

 

L’Escadrille Lafayette comparée à tous les escadrons de poursuite aéronautique de l’USAS

 

Comparés aux escadrons de poursuite aéronautique américains (APS) qui formaient l’élément de combat de l’USAS, les résultats de l’Escadrille Lafayette sont encore moyens. L’Escadrille Lafayette a existé pendant un total de 674 jours et bien sûr a totalisé 40 victoires (comparée à une estimation de 47,25 victoires pour l’escadron de poursuite d’USAS). Comparer l’Escadrille Lafayette aux escadrons de poursuite américains futurs – même si certains d’entre eux ont volé sur le même type d’avions – n’est pas complètement juste car les tactiques ont changé ou se sont améliorées. Les situations stratégiques étaient différentes, l’effort de guerre s’accélérait etc. Les unités étaient le produit d’époques et de circonstances différentes. Cependant la majorité de ces unités ont enregistré de meilleurs scores que ceux de l’Escadrille Lafayette, même s’ils ont connu une période de combat plus courte.

Les nombres et listes suivants dans le Chiffre 1 ont été repris à partir d’Over the Front : A Complete Record of the Fighter Aces and Units of the United States and French Air Services, 1914-1918 par Frank Bailey, document de recherche complet et exhaustif, accompagnant l’ouvrage The French Air Service War Chronology  du même auteur.

 

Unité             Jour de mise en route      Victoire/avions         Nombre d’as    Nombre de jours de

                     ou 1ère patrouil                                                                    vol(jusqu’à l’armistice)

N-124              16/04/16-18/02/18                   40                                1            674 jours

13ème APS            29/07/18                                  29                                5            106 jours

17ème APS            15/07/18                                  53                                6            119 jours

22ème APS            16/08/18                                  46                                4            88 jours

27ème APS            2/06/18                                    56                                6            163 jours

28ème APS            2/09/18                                    15                                2            71 jours

49ème APS            14/09/18                                  24                                0            59 jours

93ème APS            11/08/18                                  31                                3            93 jours

94ème APS            14/04/18                                  67                                6            212 jours

95ème APS            18/02/18                                  47                                5            268 jours

103ème APS            26/02/18                                  49                                7            260 jours

139ème APS            30/06/18                                  37                                7            135 jours

141ème APS            23/10/18                                  2                                  0            19 jours

147ème APS            15/07/18                                  31                                6            117 jours

148ème APS            15/07/18                                  47                                7            147 jours

213ème APS            14/08/18                                  16                                1            90 jours

185ème APS            (novembre 1918)                     0                                  0            ~ jours

total/                                                                 553                              67 as   

moyenne ( ÷15)                                      36.86                           4.46            121 jours

 

Note : Lufbery était avec le 94ème mais n’avait pas enregistré de victoire. Thaw était avec le 103ème et a revendiqué 2 avions. Peterson était avec le 94ème et est devenu un as.

Les 15 escadrons de poursuite américains (le 185ème n’est pas compté parce qu’il a été créé les derniers jours de la guerre) ont enregistré presque 37 victoires pour une période moyenne d’existence de 121 jours; ceci bien sûr tient compte des escadrons qui n’ont été présents que quelques semaines à la fin de la guerre, ce qui baisse la moyenne générale. Ces escadrons ont un « ration temps de service/victoires » beaucoup plus élevé que celui de l’Escadrille Lafayette. Les escadrons de poursuite comptaient en moyenne 4,2 as par unité. Parmi ces 16 escadrons de poursuite, 5 ont enregistré de meilleurs résultats que ceux de l’Escadrille Lafayette et ces 5 là y sont parvenus dans une moyenne de 165 jours, c’est à dire 24% de 674 jours.

Là encore, les chiffres peuvent être trompeurs mais l’effet général de la comparaison permet de montrer que l’Escadrille Lafayette n’a rien accompli d’extraordinaire pendant son temps de service.

 

L’Escadrille Lafayette comparée au 103ème Escadron de Poursuite Aérienne

 

La comparaison la plus directe qui peut être effectuée entre l’Escadrille Lafayette et une unité américaine est de la comparer avec le 103ème Escadron de Poursuite Aérienne (APS), le successeur américain immédiat et direct de l’Escadrille Lafayette. L’Escadrille Lafayette a été démantelée le 18 février 1918 et le 103ème, qui portait ses couleurs et sa lignée a été mis en place officiellement le même jour. Bien que le journal officiel des opérations de vol de l’escadron ne soit pas complet, le tableau ne commence pas avant e 1er avril 1918, il est ininterrompu de cette date jusqu’au 11 novembre 1918, jour de l’Armistice où les opérations de vol ont cessé. Pendant ces 260 jours, l’unité a connu 55 jours de mauvaise temps pendant lesquels les pilotes ne  pouvaient pas voler, 8 autres jours ont été consacrés au transfert de l’unité vers les différentes bases. Cela veut dire qu’il y avait 197 jours effectifs possibles de vol, ou 75 % des jours. Si l’on rajoute les 69 jours pendant lesquels l’unité, pour quelque raison que ce soit, a effectué des patrouilles de combat mais n’avait « rien à signaler » (RAS), alors le nombre total de jours de vol possibles pour combattre les Allemands dans le vrai combat tombait à 128 jours, c’est à dire 49% du temps. Cependant, pendant ces 128 jours, l’unité a volé dans le cadre de 470 missions, a pris part à 327 combats, a battu 47 appareils et 2 ballons (avec 82 deux autres avions et 2 ballons listées comme « probables »), a volé pendant 3.075 heures de combat et lancé 1.620 livres de bombes dans les trois derniers mois de la guerre. On arrive à une moyenne de 1 avion ennemi abattu tous les 4.2 jours de vol ou 1 avion ennemi abattu tous les 2,7 jours de temps de combat utile. 28 différents pilotes ont enregistré des victoires individuelles ou en tandem avec un autre camarade d’escadron. L’unité comptait également un total de 7 as, dont 4 ont gagné toute leurs victoires dans le 103ème.  Trois des as ont eu des transferts de victoires d’autres unités, y compris William Thaw qui a en enregistré avec l’Escadrille Lafayette.  Quatre pilotes au total avaient été transférés de l’Escadrille Lafayette — Thaw, James Norman Hall, Christopher W. Ford et Charles H. Dolan – mais sans compter Thaw qui était le commandant de l’escadron et qui a enregistré 3 victoires alors qu’il était avec le 103ème, les autres n’étaient pas des responsables d’escadron et au moins 10 des autres 28 hommes comptaient davantage de victoires qu’eux. Ceci est particulièrement surprenant étant donné que la majorité des hommes dans le 103ème étaient des pilotes jeunes, sans expérience et avaient été formé en Amérique.20

On peut le comparer à l’Escadrille Lafayette qui a enregistré 40 victoires en 674 jours. Or, en soustrayant les 189 jours environ de mauvais temps (152), les transferts de l’unité (30), les jours de repos spéciaux de l’Escadrille Lafayette (7), le nombre devient 40 victoires en 485 jours de vol possibles, à peu près 1 victoire tous les 12 jours. Si les jours de RAS sont additionnés, à hauteur de 125 jours complets, l’unité a disposé de 353 jours pour rencontrer l’ennemi. 40 victoires en 353 jours équivaut à 1 victoire tous les 9 jours. L’Escadrille Lafayette a également enregistré plus de 3.000 heures de combat mais l’unité n’a pas réussi à égaler les résultats du 103ème. Et c’est seulement 1 as, Lufbery, qui a remporté la majorité des victoires et seulement 16 des 42 pilotes ont enregistré des victoires. 21

Dans cet exemple, les nombres résultant de la comparaison directe sont éloquents.

 

L’Escadrille Lafayette dans le contexte de l’Effort de Guerre Global

 

Lorsque la guerre s’est terminée le 11 novembre 1918, il y avait 45 escadrons américains de tous types, 740 appareils appartenant à l’USAS, 767 pilotes USAS, 481 observateurs, 23 tireurs aériens et des milliers d’hommes qui les assistaient à travers l’Europe. Les Américains ont revendiqué 781 avions et 73 ballons ennemis alors que les pertes américaines se sont élevées à 289 avions et 48 ballons.  Les Américains ont pris part à 150 raids de bombardement, lancé 27.500 livres d’explosifs et volé pendant plus de 350.000 heures.22

 

Lufbery : le Seul As de l’Escadrille Lafayette

 

La contribution de l’Escadrille Lafayette dans le nombre d’as de la guerre était manquante, en fait seul Lufbery deviendrait un as durant l’existence de l’Escadrille Lafayette. Ci-après les nombres confirmés de victoires par les pilotes du N124 : 23

 

Nom                                                    Victoires

Lufbery, G . Raoul                           17

DeLaage deMeux                                    3

Prince, Norman                                    3

Hall, Bert                                              3

Rockwell, Kiffin                            2

Thaw, William                          2

Hall, James                                           1

Haviland, Willis                         1

Johnson, Charles                         1

Jones, Henry                                        1

Lovell, Walter                                       1

Masson, Didier                         1

Marr, Kenneth                                      1

Nungesser, Charles                         1

Parsons, Edwin                                     1

Peterson, David                           1

Cowdin, Elliot                                       1

Total                                                    40

 

Sur les 42 pilotes, seuls 16 ont enregistré des victoires (Nungesser n’est pas compris ; était attaché à l’unité pour un seul vol, pendant lequel il a enregistré une victoire). La pierre précieuse de l’Escadrille Lafayette était un homme du nom de Lufbery. Ses 17 victoires officielles et éventuellement jusqu’à 40, ont remonté  la moyenne des victoires pour l’Escadrille Lafayette ; il est réellement le membre le plus célèbre.

Mais pourquoi l’Escadrille Lafayette n’a-t-elle pas produit davantage d’as ? Il y avait un total de 118 as américains et 186 as français pendant la guerre. Si l’on prend le nombre d’as américains divisé par le nombre total d’escadrons américains, 45, on arrive à 2.6 as pour chaque unité, ou si l’on prend le nombre de pilote américains à la fin de la guerre en Europe, 767, divisé par le nombre d’as, 118, on arrive à la moyenne de un as pour 6.5 pilotes. Si l’on prend les 186 as que les français ont produits, divisés par le nombre d’escadrilles de chasse, 92, on arrive au moins à 2 as par unité. Bien que ces calculs ne signifient rien, cela pose encore la question suivante « Où étaient les autres as dans l’Escadrille Lafayette ? ».

Certains des pilotes Lafayette devaient devenir des as plus tard dans la guerre mais pourquoi n’y en a t-il pas eu davantage pendant les 674 jours d’existence de l’escadrille ? Cet auteur s’est reporté aux Journale des marches et opérations, Escadrille 124 qui étaient conservés par l’escadron et vérifiés par le Capitaine Thenault afin de trouver une ou plusieurs raisons possibles. L’auteur a décidé de chercher dans les archives et de pointer le nombre de vols de chaque pilote dans l’Escadrille. Etant donné que les archives ne sont pas complètes, elles commencent de façon abrupte le 24 août 1916 (mais se terminent le 25 février 1918), l’auteur a choisi de prendre en considération une année d’archives de vol de l’unité afin de mieux gérer et comparer les informations. En choisissant d’examiner les dates du 24 août 1916 au 24 août 1917, l’auteur a fait en sorte de concilier l’habitude de vol et les exemples de la majorité des pilotes de l’Escadrille au cœur de ses opérations. La date de départ qui coïncide avec la date de départ des archives d’aviation a également permis de prendre en considération tous les membres originels de l’unité et d’enregistrer leurs performances sur une année.

On doit tout d’abord examiner comment les opportunités se présentaient dans l’unité. Comme mentionné ci-dessus, un rapport sur les jours possibles d’examen indique que l’escadron disposait d’un total de 674 jours entre la période calendaire du 16 avril 1916 au 25 février 1918. A partir de ce chiffre, 152 jours ont été annulés pour cause de mauvais temps et l’unité n’a pas volé du tout. 37 autres jours ont été utilisés pour les transferts de l’escadron lorsque l’unité a été transférée d’un terrain d’aviation à un autre, procédure qui pouvait prendre de 1 à 7 jours. Ces 7 jours comprenaient également 4 ou 5 jours pendant lesquels il était accordé à toute l’unité une permission spéciale, c’est à dire le 4 juillet jour de l’Indépendance Américaine. Au total, il y avait environ 189 jours sans vol à raison du temps, aux transferts et aux permissions, ce qui représente 24% des 674 jours dont disposait l’escadron pour le combat. Il est évident qu’il y a des jours où l’unité n’a pas volé ni livré de combat. L’auteur a compté les jours pendant lesquels l’escadron a volé en patrouille complète, mais n’a pas rencontré quoi que ce soit pendant la  journée, c’est à dire les jours RAS. Que ces jours RAS soient dus à un temps mauvais  mais permettant cependant de voler, à un manque d’activité ennemie, ou simplement à un manque de chance pour trouver un motif de rapport, le résultat était le même, c’était un autre jour RAS. Ces jours RAS représentent 102 jours complets. En additionnant les deux, on arrive à 291 jours c’est à dire 43 de temps pendant lequel un pilote d’escadron n’a pas été ne mesure d’enregistrer une victoire ou de mener un combat. Il restait 383 jours pour sortir et voler afin d’abattre des avions. Si l’escadron était au complet pour les appareils et les hommes, soit respectivement disons 12 et 12, et si le pilote d’escadron moyen comptait voler au mois 3 fois par semaine, alors le pilote d’escadron moyen avait environ 127 opportunités de voler pendant les jours possibles. Si l’on retranche les jours de congé, de repos et détente, les alertes, maladies et tâches administratives telles que le transport d’avion à destination ou en provenance de Paris ou d’ailleurs, et toute autre chose qui pouvait affecter le statut du pilote, on peut voir que le pilote de Lafayette n’avait pas tant d’opportunité de voler. En conséquence, s’il voulait augmenter les chances de devenir un as, alors il devait voler autant que possible.

C’est ce que des hommes comme Lufbery ont fait. D’autres dans l’Escadrille en étaient loin. Pour les hommes qui volaient par passion, presque par obsession, comme Lufbery étaient surs d’enregistrer des victoires, pour peu que la chance et une dose d’adresse soient du côté du pilote. Mais il y a toute une gamme de raisons pour lesquelles  les autres hommes ne volaient pas aussi souvent ; certaines étaient légitimes, d’autre non. La guerre aérienne était très stressante ; personne ne remet en question le fait que voler, spécialement durant cette période, était encore une nouveauté. On ne savait pas encore bien comme le fait de voler affectait le pilote physiquement et psychologiquement, etc. Beaucoup d’hommes avaient cherché la gloire et la célébrité que le ciel promettait mais la vérité crue était que voler était une tâche difficile et fatigante, particulièrement lorsque quelqu’un essayait de vous tuer. L’espérance de vie des nouveaux pilotes tournait aux alentours de 2 ou 3 semaines. 24 Et certains des hommes réalisaient que le point n’était pas de savoir s’ils seraient abattus, mais plutôt quand. Les hommes de l’Escadrille Lafayette avaient également enterré beaucoup de leurs camarades d’escadron ; certains enterrements ont refroidi même le moral des plus durs. Les pertes par l’escadrille de jeunes gens comme Kiffin Rockwell et Norman Prince étaient inquiétantes et douloureusement réelles. Cependant, il y a quelques hommes de l’Escadrille Lafayette qui n’ont vraiment pas beaucoup volé. Certains des noms sont surprenants ; certains étaient prévisibles. Mais, tout compte fait, ces hommes qui ne volaient pas souvent diminuaient le succès de l’escadrille et faisaient supporter à un petit nombre la charge de travail de tous et il y avait des limites à ce que pouvaient faire Lufbery et quelques autres.

A présent, l’auteur se penche sur l’examen des archives de vol des hommes. Pendant la période de référence entre le 24 août 1916 et le 14 août 1917, sur 365 jours, on a compté 205 jours de vol possibles (à raison du temps et des transferts, etc.) La grande disparité existant dans les temps de vol enregistrée par l’auteur entre les pilotes de l’escadrille durant cette période tes surprenante et dans certains cas très importante. Par exemple, sur les pilotes qui étaient présents pendant la totalité des 205 jours – c’est à dire la majorité des pilotes originels de l’escadron d’origine comme Lufbery, Thaw, Johnson, Hill et Thenault, Lufbery mène le groupe avec 155 vols sur 205 jours, soit un record de vol de 76% du temps de vol possible. Thaw comptait 109 vols sur 205 jours. Johnson, un des membres les moins courageux de l’escadrille ne comptait que 50 vols sur 205 jours, soit 24%. Hill comptait 62 vols sur 205 jours, pour un petit 30% et le Capitaine Thenault, commandant d’escadron, seulement 32 vols, soit un très petit 16%. Certains des hommes volaient plusieurs fois par jour, si bien que le nombre exact de vols ne correspond pas au nombre de jours de vol, mais cependant cette méthode donne une petite idée de la façon dont les hommes optimisaient le temps disponible pour voler. Certains avaient peut-être des excuses ; un homme comme Thenault était peut-être pris par ses obligations administratives de gestion de l’escadron ; il a également été malade pendant un mois sur l’année et n’a donc pas pu voler aussi souvent. Mais ces nombres démontent une chose certaine : si un pilote ne vole pas, il ne combat pas et en conséquence, il n’abat pas d’avion ennemi. Lufbery a réalisé la moitié de ses victoires pendant cette période ; Thaw l’une de ses deux victoires alors qu’il était avec l’Escadrille, Johnson une, Hill une et Thenault à juste titre aucune.

Une ventilation pour tous les pilotes de l’Escadrille est présentée ci-dessous en utilisant cette méthode ; les pilotes qui ont été  tués en action, transférés de l’unité ou qu l’ont rejointe trop tard en 1917 pour être comptés de façon effective, sont exclus.

 

Dates : du 24 août 1916 au 24 août 1917 (205 jours de vol possibles pendant cette période d’un an).

 

Nom                nombre de vols/jours possibles de vol            %                     avions abattus

Lufbery            155/205                                                          76%                 10

Thaw, W            109/205                                                          53%                 1

Johnson, C            50/205                                                             24%                 1

Hill, D              62/205                                                             30%                 0

Thenault, G            32/205                                                             16%                 0

Soubiran, R            63/173                                                             36%                 0

Haviland, W            61/173                                                             35%                 1

Parsons, E            92/151                                                             61%                 1

Bigelow, S            62/146                                                             42%                 0

Willis, H            103/135                                                          76%                 0

Lovell, W            58/133                                                             44%                 1

Dugan, J            50/114                                                             44%                 0

Marr, K            62/113                                                             55%                 1

Campbell, A            65/104                                                             63%                 0

Rockwell, R            80/174                                                             46%                 0

Hewitt, T            60/113                                                             55%                 0

Jones, C            49/81                                                               60%                 1

Bridgman, R            54/91                                                               54%                 0

 

* * *

Mais qu’en est-il de Lufbery ? N’a-t-il pas assuré la gloire de l’unité avec toutes les victoires qu’il a remportées ? Tout d’abord, il est mort en action le 19 mai 1918, alors qu’il volait pour le 94ème APS. Il n’a donc pas pu faire profiter l’unité de sa célébrité. Deuxièmement, c’était un homme très secret, qui n’aimait pas les feux de la rampe. C’était un homme dévoué à l’aviation qui abattait des avions pour venger le seul véritable ami et famille qu’il ait  jamais connu, Marc Poupre, célèbre aviateur français. Lufbery n’a jamais fait état des avions abattus et ne cherchait pas la publicité. S’il donnait des interviews, il racontait ses exploits d’une façon neutre, sans fioritures et sans fanfare, comme si ce qu’il faisait était la chose la plus naturelle du monde. Beaucoup des membres de l’Escadrille Lafayette ne le comprenaient pas et ne pouvaient pas le cerner. Il était très rare qu’il se confie et ce n’est sans doute pas bizarre que son meilleur ami dans l’unité ait été la mascotte, le lion Whiskey, avec qui il avait une relation particulière et qu’il préférait à tous les autres pilotes. 25

Pour Lufbery, le pilotage n’était pas inné malgré toutes les preuves du contraire. Il a volé en tant qu’observateur pendant un moment avant de devenir pilote. Il était considéré comme moyen lors des cours de pilotage et c’est seulement sa ténacité et son énergie qui lui ont fait une place dans les escadrilles de chasse. Lorsqu’il est arrivé, son temps était compté dans l’unité. Il ne parlait pas et évitait les fanfares et politiques de l’escadron, préférant se mêler de ses propres affaires. Il inspectait méticuleusement son appareil, jusqu’à charger individuellement chaque cartouche dans la ceinture de la mitraillette pour qu’elle ne s’enraye pas pendant le combat – problème notoire avec les Lewis. Il connaissait également son avion par cœur et travaillait avec les mécaniciens sur les avions pour en apprendre davantage. Cette approche a été payante puisqu’il a bientôt commencé à abattre des avions ennemis plus rapidement et plus souvent que tout autre pilote de l’Escadrille. Comme tous les as, il a montré son aptitude à traquer sa proie patiemment et impitoyablement, tirant avantage de son expérience et de ses techniques. Pendant la Première Guerre Mondiale, 4% des pilotes ont enregistré 50% des avions abattus par les Français. 26 Lufbery a contribué à hauteur de 42.5% des victoires enregistrées par l’Escadrille Lafayette

Si Lufbery avait survécu, il aurait pu être un ambassadeur remarquable pour l’escadron qui aurait pu devenir un des chouchous des Américains ; l’Escadrille Lafayette aurait eu le parfait émissaire pour transmettre l’histoire de l’unité. mais il est peu probable que ceci se soit passé étant donné que Lufbery n’était pas très charismatique et plutôt secret. Cependant, le record de victoires de Lufbery n’était cependant pas suffisant pour  ancrer sa légende très longtemps car de nombreux pilotes allaient dépasser son record, totalisant plus de victoires qu’il aurait même pu imaginer. Mais même si son record a pratiquement doublé le nombre des victoires de l’escadron, les résultats d’autres ont diminué le sien. Par exemple, Billy Bishop a abattu 25 appareils dans une période de 12 jours ! Renee Fonck, l’as français de tous les temps, en a enregistré 75. Dix-sept as français et 2 as américains ont abattu plus d’avions que Lufbery.27

 

Le Corps d’Aviation Lafayette

 

Les 209 hommes du Corps d’Aviation Lafayette, comprenant les pilots de l’Escadrille Lafayette, dont certains ont volé pour les Français par la suite, a enregistré au total 199 victoires pendant la durée de la guerre. Ces victoires ont bien sûr été ajoutées aux totaux français car les hommes volaient avec des escadrilles françaises. Sur les 209, seuls 180 hommes sont effectivement allés au front. 13 sont devenus des as. Les comparaisons posent davantage de problèmes avec ces 180 hommes parce qu’ils étaient dispersés dans de nombreuses escadrilles françaises. Il convient de dire que les efforts de ces Américains était mesurés plus en termes intangibles qu’en termes de résultats palpables réels.28

 

Un Tableau de Combat Oublié

 

L’Escadrille Lafayette a été un véritable événement publicitaire lorsque l’escadron s’est organisé et elle a attiré l’attention tout au cours de son existence, comme étant la seule unité d’aviation américaine dans la guerre.  Mais comme il a été démontré, les efforts de ces 38 hommes américains ne représentaient qu’une toute petite part de l’horrible et longue guerre. Et les modestes résultats de l’Escadrille Lafayette, bien qu’appréciés, ne les ont pas rendus plus spéciaux que toutes les autres unités du front ou de ceux qui volaient au dessus des lignes. D’autres unités ont enregistré plus de victoires, davantage de célébrité et de gloire.

L’auteur reconnaît que les résultats de l’Escadrille n’étaient pas le seul impact de l’unité sur la guerre mais il pense que c’est là une des raisons pour lesquelles  l’unité, bien qu’elle ait été très populaire à une époque, n’a pas résisté au temps. Si l’unité avait réellement été l’élite et si elle avait contenu des personnages aussi pittoresques qu’Eddie Rickenbacker ou Billy Mitchell, alors peut-être qu’elle aurait supporté les assauts du temps.

* * *

Un exemple de ce type d’unité existe au XXème siècle et c’est une unité à laquelle les Américains s’associent et connaissent très bien. L’unité est le Groupe de Volontaires Américains (AVG) ou les « Tigres Volants » célèbres en Chine/Birmanie, et celle, en fait, qui était le plus universellement reconnue dans les sondages.

Là encore, la comparaison entre les deux unités est problématique car elle concerne des périodes, circonstances, conditions, ennemis, équipements et une assistance différents de ceux pour lesquels l’AVG avait l’approbation tacite du Gouvernement américain. L’AVG n’avait pas de concurrent parce qu’il travaillait seul ; il n’y avait pas d’autres unités stationnées avec lui ; il n’y a pas de comparaison contemporaine possible.

Néanmoins, les résultats étaient spectaculaires et ont apporté à l’unité une célébrité éternelle. En sept mois, elle a détruit 297 appareils japonais et en a probablement encore détruit 153. Bien que 22 pilotes aient perdu la vie, ils ont réalisé un ratio de victoires beaucoup plus important et dans une période plus courte que l’Escadrille Lafayette.  Les personnages pittoresques comme « Pappy » Boyington, pilote appartenant aux Marines qui était à la tête d’un célèbre escadron, « les Moutons Noirs » pendant la Seconde Guerre Mondiale, et le commandant de l’AVG le Général Claire Chennault, ont assuré la célébrité éternelle de l’unité. Le nom de l’unité a également été préservé à travers l’histoire, en devenant une partie de la 4ème Force Aérienne pendant la Seconde Guerre Mondiale, et par le biais d’une société de transport  privée qui porte son nom. De même, l’emblème de l’escadron, la Dent du Tigre, peinte sur les avions de l’unité, est un facteur de reconnaissance immédiat, que le Guerrier Sioux Hurlant de l’Escadrille Lafayette n’a pas réussi à créer aux Etats Unis. 29

* * *

L’auteur a tenté d’établir qu’il existe un lien possible entre les résultats moyens de l’Escadrille Lafayette et la raison pour laquelle elle a été négligée. C’est dommage mais son résultat moyen n’a sans doute pas milité en faveur de la célébrité éternelle de l’Escadrille Lafayette.

  1. Flammer, Philip M., Primus Inter Pares (Mémoire, Yale, 1963), p. iv.
  2. Ibid.
  3. Thenault, Georges, L’Escadrille Lafayette (Paris, Librarie Hachette), p. 32.
  4.  Whitehouse, Arch, Legion of the Lafayette (NY, Doubleday, 1962), p. 88.
  5.  Parsons, Edwin C., I Flew with the Lafayette Escadrille (NY, Doubleday and Doran, 1937), p. 112. 
  6. Gordon, Pilot Biographies, p. 27. 
  7. Thenault, L’Escadrille Lafayette, p. 93.
  8. Parsons, I flew with the Lafayette Escadrille, p. 145.
  9. Mason, Herbert M., The Lafayette Escadrille (NY, Random House, 1964), p. 88.
  10. Ibid.
  11. Genet, Edmond C., An American for Lafayette (The University of Virginia Press, 1981), p. 170.
  12. Kennett, Lee, The First Air War (NY, The Free Press, 1981), p. 83.
  13. Ibid., p. 84.
  14. Ibid.
  15. Ibid., p. 85 et 217.
  16. Kennett, The First Air War, p. 164.
  17. Bailey, The French Air Service War Chronology.  Les chiffres cité viennent de ce livre.
  18. Ibid.
  19. Mason, The Lafayette Escadrille, p. 88.
  20. 103rd Aero Pursuit Squadron Logbook, AFHRA, Maxwell AFB, Alabama.
  21. Journal: Escadrille N° 124.
  22. The U.S. Air Service in World War I, Vol. I (Washington, D. C.: Office of Air Force History, 1978), p. 17.
  23. Mason, The Lafayette Escadrille, p. 295.
  24. Parsons, I Flew with the Lafayette Escadrille, p. 216. 
  25. Ibid., p. 220.
  26. Kennett, The First Air War, p. 169.
  27. Ibid.
  28. Gordon, Dennis, The Lafayette Flying Corps (Penn., Schiffer Military Historical Press, 2000).
  29. Ford, Daniel, Flying Tigers (Washington, D. C., Smithsonian Institute Press, 1991).
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Chapitre Trois . Courte Histoire de l’Escadrille Lafayette

Une brève histoire de l’Escadrille Lafayette et du Corps d’Aviation Lafayette sera présentée pour rappeler au  lecteur ses origines, ses accomplissements et ses contributions à l’effort de guerre. Cette histoire ne sera pas très poussée et présentera seulement un bref résumé de l’unité. Le but ici n’est pas de recréer l’histoire de l’Escadrille Lafayette – que l’on peut trouver partout.

 

Les origines de l’Escadrille Lafayette

 

Lorsque les armées d’Europe sont entrées en conflit en août 1914, l’Amérique en tant que nation a décidé de rester neutre. Ceci ne correspondait pas aux aspirations de certains de ses citoyens qui pensaient que l’Amérique devait choisir l’un ou l’autre des belligérants. Les citoyens américains pour nombre de raisons se sont précipités pour rejoindre les deux côtés du combat. Certains hommes Américains, qu’ils se soient trouvés en Europe au moment de la guerre, ou qu’ils aient rejoint l’Europe autrement, ont cherché une façon d’aider dans le combat. Certains ont entendu l’appel, poussé par leur sens du droit et de la liberté ; certains étaient des aventuriers et cherchaient la gloire et la fortune ; d’autres encore étaient des jeunes hommes curieux – mais quelque soit le cas, ils venaient pour se battre ou pour offrir leurs services.

Bien sûr, la question de la neutralité était un problème pour ces Américains, et la nationalité en était un autre. Le Président des Etats Unis Woodrow Wilson avait déclaré :

 

« Personne sur le territoire et sous la juridiction des Etats Unis ne prendra part, directement ou indirectement à la guerre, mais observera une neutralité stricte et impartiale. »1

 

L’article 6, Chapitre 1 de la Convention V de 1907 de la Haye a expressément traité le problème de ressortissants étrangers combattant pour d’autres pays ; les personnes étaient autorisées à offrir leurs services à l’un des belligérants, sans pénalité. Cependant, l’Article 4 de la même Convention interdisait aux pays de recruter des candidats auprès de pays neutres. De plus, une loi américaine votée en 1907 déclarait que tout Américain qui s’enrôlait ou prêtait serment auprès d’un service étranger « serait considéré comme s’étant expatrié. » 2

Dans le cas des Français, afin de contourner le problème de citoyenneté, il était généralement admis qu’en joignant la Légion Etrangère Française, on n’était pas déchu de sa nationalité parce que le serment d’allégeance n’était pas fait à un autre pays, mais seulement  à l’unité de combat elle-même.3 Certains robustes Américains ont trouvé leur entrée dans les forces française de cette façon. Au tout début du conflit, quelques Américains se battant sous la Légion Etrangère ont eu l’idée de créer une unité d’aviateurs américains volontaires. L’origine de cette unité est généralement attribuée au Légionnaire William Thaw qui était pilote avant la guerre. Au même moment, un jeune homme du nom de Norman Price était également de son côté en train de réfléchir à l’idée. Prince avec vécu ici et là en France la plus grande partie de sa vie et son père détenait des propriétés à Pau dans le sud de la France. Son idée était de former une escadrille américaine au sein du Service d’Aviation Français en utilisant comme noyau d’autres jeunes hommes qui aimaient l’idée y compris les légionnaires volontaires qu’il avait rencontrés à son arrivée en France, hommes tels que William Thaw, Elliot Cowdin, Frazier Curtis, Bert Hall et Didier Masson. 4

Prince devait venir en France au début de l’année 1915 et à raison de l’influence et de la fortune de son père, il a commencé à songer à l’idée d’une unité d’aviation. Ses efforts ont tout d’abord été repoussés parce que la neutralité des Etats Unis était un problème et parce que le service d’aviation à ses débuts en France avait largement assez de pilotes. Prince a fini par rencontrer un M. Jarousse de Sillac qui s’est épris de l’idée du jeune homme. M. de Sillac, qui était le Sous-Secrétaire du Ministre français des Affaires Etrangères, avait une position qui lui permettait de faire connaître cette idée et en février 1915, il persuadait le Ministre de la Guerre de permettre aux Américains de s’enrôler dans l’Aviation Française. A la fin mars 1915, les pilotes Thaw, Hall, Cowdin, Curtis, Prince et James Bach étaient affectés aux écoles d’aviation françaises et les détails de l’unité devaient être mis en place. 5

Concomitamment et indépendamment des efforts de Prince et des autres, un autre Américain vivant à Paris, le Dr Edmund Gros, un des hommes en charge du Corps d’Ambulances Américain, a eu une idée similaire d’organiser une unité d’aviation américaine. Il avait pensé que les nombreux volontaires qu’il avait rencontrés dans le corps d’ambulances seraient d’excellents candidats pilotes pour l’unité d’aviation française, alors il a entrepris d’utiliser ses contacts et son prestige à Paris pour former une unité. 6

Par chance, le Dr Gros avait rencontré Curtis et certains des autres aviateurs débutants et par leur intermédiaire, M de Sillac. M. de Sillac et le Dr Gros ont commencé à fomenter l’enthousiasme nécessaire pour supporter leur idée. Finalement, le 8 juillet 1915, le Général Hirschauer, Chef de l’Aviation Militaire Française a rencontré le Dr Gros et M. de Sillac ; bien qu’au début complètement opposé à l’idée d’un groupe d’aviateurs américains sur le front pour des raisons diplomatiques, il a considéré les avantages d’avoir une telle unité. Il a accepté de donner des ordres pour la formation d’une escadrille américaine qui serait connue sous le nom de « l’Escadrille Américaine ».7

Ce n’est qu’en avril 1916 que l’unité a été en fait mise en place et désignée comme « Nieuport 124 » ou « N-124 » escadrille de chasse. Le 21 mars 1916, des ordres officiels étaient reçus du Département de l’Aviation, indiquant que le Commandant en Chef avait finalement approuvé la formation de N-124, mais qu’il faudrait encore un moment pour réunir les pilotes américains. Les pilotes qui devaient former le noyau de la nouvelle unité étaient dispersés dans des écoles en France à Buc, Pau et Avord et certains d’entre eux comme Thaw volaient déjà avec les unités françaises sur le front. Les candidats ont été réunis à Plessis Belleville. Le capitaine Georges Thenault devait commander l’escadrille ; son assistant serait le lieutenant deLaage de Meux. La liste initiale des pilotes était la suivante, et il est généralement admis que ces sept hommes étaient les pilotes d’origine de l’Escadrille Lafayette : William Thaw, Elliot Cowdin, Kiffin Rockwell, Norman Prince, Bert Hall, Victor Chapman et James Rogers McConnell.  Malheureusement, Eugene Curtis, blessé lors d’un entraînement de vol, était dans l’incapacité de voler et James Bach s’est écrasé et est devenu prisonnier de guerre. 8

Pour assister l’unité qui commençait à attirer pas mal d’attention, le Dr Gros et M. de Sillac ont fondé le « Comité Franco-américain » (qui devait devenir par la suite le « Corps d’Aviation Franco-Américain »), comité destiné à gérer les finances et les affaires des Américains qui auraient besoin d’argent en plus de ce que les Français leur allouaient pour les uniformes, les frais et divers. Il était composé du Dr Gros, de M. de Sillac et de divers bienfaiteurs fortunés et hommes d’affaires américains de haut standing intéressés par la France comme William K. Vanderbilt et J. Pierpont Morgan qui finançaient et se préoccupaient du bien être des pilotes de l’Escadrille Américaine. 9

Le Corps d’Aviation Franco-Américain a également facilité les démarches pour les candidats aviateurs potentiels américains. Un formulaire d’enrôlement spécial était adopté avec les Français, qui permettait au candidat de s’enrôler mais qui lui donnait également de façon non équivoque le droit de retourner aux Etats Unis sans pénalité et sans coût s’il devait s’avérer inapte en tant qu’aviateur. Pour ce qui est de la nationalité, le candidat n’était pas tenu au serment d’allégeance aux Français mais devait promettre d’obéir aux ordres et de se soumettre à la discipline – il ne perdrait pas sa nationalité américaine. 10

Les Allemands ont protesté à raison de la neutralité américaine et demandé que la référence aux Etats Unis dans l’Escadrille Américaine soit stoppée. Peu de temps après, les Français ont changé le nom pour adopter « Escadrille de Volontaires » . Mais comme les Américains détestaient ce titre, on leur a permis de le changer au profit du titre diplomatique mais cependant très symbolique de « Escadrille Lafayette ». Ceci a été officiellement accepté. 11

 

L’escadron en combat

 

L’Escadrille Lafayette aura été transférée onze fois et aura servi dans neuf lieux différents pendant sa période de service d’environ vingt trois mois sur le front, afin de se trouver à proximité de la plupart des combats. En conséquence, ils volaient sur tout le secteur du Front Ouest. Le lecteur pourra se référer aux Cartes Un et Deux. 12

L’unité était à l’origine stationnée à Luxeuil-les-Bains, ancienne ville d’eau aux pieds des Vosges, près de la frontière suisse du 20 avril au 19 mai 1916. L’escadron partageait le terrain d’aviation avec des aviateurs anglais du Service d’Aviation de la Royal Naval et les unités devaient protéger les bombardiers du Capitaine Felix Happe, de Farnam et Bequet lors de raids. L’escadron a effectué sa première patrouille officielle le 13 mai et a marqué sa première victoire par Kiffin Yates Rockwell le 18 mai qui a abattu un avion de reconnaissance. 13

L’unité est partie pour Bar-le-Duc, dans le Secteur Verdun, du 19 mai au 14 septembre 1916 afin de prendre part à la Bataille de Verdun  où elle a intégré le Groupe de Combat 12. Raoul Lufbery, Clyde Balsley, Chouteau Johnson, Lawrence Rumsey, Dudley Hill, Didier Masson et Paul Pavelka ont rejoint l’escadron à Bar-le-Duc, portant le nombre des pilotes à 16. Le 22 mai, Bert Hall a enregistré la seconde victoire de l’escadron et le 24 mai, William Thaw a marqué la troisième. Le 17 juin, Victor Chapman a enregistré sa première victoire mais a été tué au dessus de Haumont le 23 juin, premier disparu de l’escadron. Deux jours plus tard, Elliot Cowdin a été transféré de l’unité « pour raisons de santé ». Le 23 juillet, Bert Hall a enregistré un second avion abattu ; deLaage en a abattu un autre le 27 juillet. Les 30 et 31 juillet, Raoul Lufbery a abattu les deux premiers de ce qui allait devenir une longue liste. Lufbery devait enregistrer deux autres points, Norman Prince un et Bert Hall son 3ème durant le mois d’août. Norman Prince et Kiffin Rockwell ont réussi à abattre des avions le 9 septembre. Pendant la bataille de Verdun, l’unité a pris part à 146 combats, enregistrant 13 victoires confirmées, déplorant un mort et trois blessés. L’escadron a également cédé ses vieux Neuport 11 à une autre escadrille et adopté les nouveaux Nieuport 17. 14

Du 14 septembre au 18 octobre 1916, l’unité N-124 était de retour à Luxeuil, dans le Secteur des Vosges. Robert Rockwell, le cousin éloigné de Kiffin Rockwell, a rejoint l’unité lors d’un passage à Paris et l’unité est retournée à Luxeuil le 19 septembre 1916. Là encore, l’unité devait assurer la protection des bombardiers anglais et français. Le 23 septembre, Kiffin Rockwell, un des membres les plus populaires de l’escadrille, était tué en combat près de Rodern et le 12 octobre, Norman Prince, un autre membre bien connu de l’Escadrille était mortellement blessé dans un crash en revenant d’une mission de combat, après avoir lui-même abattu un avion au cours de sa mission. Lufbery est devenu un as avec son 5ème avion abattu lors de cette même mission avec Prince. De Luxeuil, l’unité a été transférée à Cachy. 15

L’unité a reçu des pilotes de remplacements William Haviland, Frederick Prince (le frère de Norman Prince) et Robert Soubiron en allant à Cachy, Secteur de la Somme, où l’unité devait être stationnée du 18 octobre 1916 au 26 janvier 1917. Elle a été assignée au Groupe de Combat 13 et devait y demeurer pour le reste de son existence pendant la guerre. De la mi-novembre à la mi-janvier, il n’a été possible de voler que douze jours au cause du temps. Le 1er novembre, Bert Hall a dû quitter l’unité à la demande de ses collègues d’escadron, à raison de conflits de personnalité et autres problèmes. Le 16 novembre, comme mentionné ci-dessus, l’escadron a dû changer son nom pour adopter celui d’Escadrille Volontaire à raison de la pression diplomatique. Le 6 décembre, elle était renommée Escadrille Lafayette sur la suggestion d’un de ses membres et était officiellement reconnue en tant que tel à partir de ce moment. Lawrence Rumsey a dû quitter l’unité après son transfert à Cachy et Paul Pavelka a quitté l’unité de son propre gré pour être transféré dans une unité d’aviation du Front Est dans les Balkans. Pendant cette période, les pilotes remplaçants Russell Hoskier, Edward Genet et Edward Parsons ont également rejoint l’unité. Lufbery a enregistré les seuls avions abattus pendant cette période , en descendant un avion le 27 décembre et le 24 janvier. 16

L’escadron a été transféré dans les Secteurs de l’Oise et de l’Aisne à Saint Juste (Ravenel) du 26 janvier au 7 avril 1917. Edward Hinkle, Stephen Bigelow, Walter Lovell, Harold Willis, Kenneth Marr, William Dugan et Thomas Hewitt ont rejoint l’escadron alors qu’il se trouvait stationné à Ravenel, alors que Didier Masson et Frederick Prince l’ont quitté pour devenir instructeurs d’aviation. Le 19 mars 1917, James Rogers McConnell était tué au combat. Pendant cette période, l’ennemi était dans un mouvement de repli vers la ligne Hindenburg et l’Offensive Neville devait connaître des résultats désastreux. Mais rapidement, Ravenel s’est avéré comme étant trop éloigné du front et l’unité a une fois encore été transférée à Ham. 17

Le transfert de l’Escadrille Lafayette à Ham dans le Secteur de la Somme a duré du 7 avril au 3 juin 1917. Le 16 avril, premier anniversaire de l’escadron, Edmond Genet a été tué par un obus anti-aérien. Le 23 avril, Ronald Hoskier était tué. Le 23 mai, le commandant en second de l’escadron Alfred de Laage a été tué alors qu’il effectuait une acrobatie au dessus du terrain d’aviation de Ham dans son nouvel avion de combat Spad VII. Andrew Courtney Campbell, Ray Bridgman, Carl Dolan, John Drexel et Henry Jones ont rejoint l’Escadrille Lafayette alors qu’elle était stationné à Ham. L’unité à pris part à 66 combats aériens pendant cette période de deux mois, abattant officiellement 7 avions ennemis. Lufbery a abattu 3 avions durant cette période, alors que William Thaw, Chouteau Johnson et Willis Haviland abattaient les autres. 18

Après Ham, l’Escadrille Lafayette était envoyée à Chaudun, Secteur de l’Aisne, du 3 juin au 17 juillet 1917. Pendant cette période, seul Lufbery a descendu un avion . James Norman Hall, Douglas MacMonagle, David Peterson et James Ralph Doolittle ont rejoint l’unité à Chaudun. Didier Masson a également réintégré l’unité après sa mission d’instructeur d’aviation. 19

L’unité a été envoyée à Dunkerque (St Pol sur Mer) dans le Secteur des Flandres du 17 juillet au 11 août 1917. L’Offensive des Flandres était lancée le 31 juillet 1917 mais la participation de l’escadron était maintenue à un minimum à raison d’un mauvais temps sur le secteur et aucun avion n’a été abattu. James Doolittle a été gravement blessé et n’a pas pu voler pour l’unité pendant cette période. 20

L’unité est retournée dans le Secteur de Verdun pour participer à l’Offensive de Verdun du 11 août au 28 septembre 1917. L’escadron a pris part à 150 combats au dessus de Verdun et Douglas McMonagle et Victor Campbell ont été tués au combat. Harold Willis a été abattu par l’ennemi et fait prisonnier de guerre et Stephen Bigelow a été suffisamment gravement blessé pour devoir quitter l’unité. L’unité devait abattre sept autres avions pendant cette période. 21

Du 29 septembre au 3 décembre 1917, l’unité a rejoint le Secteur de l’Aisne pour prendre part à l’Offensive Malmaisons. Raoul Lufbery a descendu six avions ennemis pendant cette période, en abattant quatre le même jour. Kenneth Marr, Walter Lovell et Chouteau Johnson ont quitté l’unité pendant cette période et Christopher Ford est arrivé en tant que nouveau pilote le 8 novembre, devenant le dernier pilote de remplacement de l’unité. 22

L’escadron a été transféré encore une fois à Chalons et La ferme  la Noblette dans le secteur de Campagne, du 3 décembre 1917 au 18 février 1918, son dernier jour d’existence officielle. Seul James Norman Hall a abattu un avion pendant cette période, descendant un avion le 1er janvier 1918. A leur arrivée à Chalons, les pilotes américains ont été libérés du Service Aéronautique Français pour passer sous commandement américain. Tous les pilotes ont été relevés, sauf Edward Parsons qui était retourné aux Etats Unis en permission. Du 1er décembre 1917 jusqu’à ce que leurs papiers soient en règle, les pilotes américains ont volé en tant que civils. Le 16 janvier, le Capitaine Georges Thenault a quitté l’unité et William Thaw l’a remplacé au commandement. Au 18 février 1918, tous les ordres de missions étaient arrivés. A cette date, l’Escadrille Lafayette est passée sous commandement américain et est devenue le 103ème Escadron Américain de Poursuite Aérienne. 23

Les accomplissements de l’Escadrille Lafayette

 

Les accomplissements de l’Escadrille Lafayette pendant un an, dix mois et 28 jours de service n’étaient pas prodigieux, mais ont contribués à l’effort de guerre. Pendant cette période les 42 pilotes de l’Escadrille ont effectué plus de 3.000 sorties de combat et ont enregistré officiellement 40 avions abattus. Neuf hommes ont été tués dans l’action ; un a trouvé la mort dans un accident, cinq ont été blessés, dont deux sont restés invalides. Trois ont été faits prisonniers de guerre. Les pilotes américains ont enregistré trente cinq de ces 40 avions abattus et les officiers français ont enregistré les cinq autres. Le célèbre Charles Nungesser, pilote en visite qui n’a effectué d’une seule sortie en vol avec l’Escadrille Lafayette, a abattu un de ces avions. Raoul Lufbery a abattu 17 de ces 40 avions. 24

Le nombre total d’avions descendus par l’Escadrille Lafayette excède sans doute 40 et les « probabilités » sont de l’ordre de 100 avions au total. Mais le Service d’Aviation Français était très strict quant à la politique de confirmation ; en conséquence, un grand nombre d’autres avions probablement abattus par l’unité n’ont pas pu être revendiqués. Conformément au règlement, pour qu’un avion, un dirigeable ou un ballon d’observation soient considérés comme ayant été abattus, ils devaient tomber sur les lignes françaises et la destruction devait être attestée soit en vol, soit au sol par une personne autre que le pilote lui-même ou un de ses coéquipiers d’escadron.

Ainsi qu’il a été dit précédemment, l’Escadrille Lafayette a participé à des actions dans tous les secteurs et a pris part à la plupart des offensives majeures, de 1916 au début 1918.

Bien sûr, la plus grande contribution que l’Escadrille Lafayette ait offerte était sa participation même, d’une qualité incommensurable. La présence de l’escadron, représentant les Américains, a donné à ceux qui combattaient, une lueur d’espoir que leur cause était juste et l’espoir qu’un jour l’Amérique se joindrait au combat.

 

Escadrille Lafayette par opposition au Corps d’Aviation Lafayette

 

Au cours des années, il y a eu une grande confusion  entre les noms Escadrille Lafayette et Corps d’Aviation Lafayette. L’Escadrille Lafayette est l’unité elle-même, établie à l’origine le 16 avril 1916 et dissoute le 18 février 1918. Ses membres étaient composés uniquement des 38 Américains et 4 Français qui ont volé pour l’Escadrille pendant cette période. Comme indiqué ci-dessus, l’Escadrille a été dissoute et recomposée pour former le 103ème Escadron Américain de Poursuite Aérienne.

Le Corps d’Aviation Américain (connu également sous le nom de Corps d’Aviation Franco-Américain) n’a jamais été en lui-même une unité ; c’est un nom utilisé pour désigner tous les pilotes américains, y compris les pilotes de l’Escadrille Lafayette, qui ont volé pour les Français pendant la Première Guerre Mondiale. Le nombre exact de pilotes qui ont effectivement volé pour les Français est une question sans réponse et de nombreux chiffres différents selon les sources, ont été avancés. Les nombres varient de 180 à plus de 300. Le nombre généralement retenu et le plus souvent mentionné d’hommes considérés comme ayant effectivement suivi la formation d’aviation ou reçu leurs « brevets », est de 209. Sur ces 209, 180 se sont effectivement battus sur le Front. Gardant ce nombre à l’esprit, 180 pilotes américains ont volé dans 66 escadrilles de poursuite françaises et 27 escadrilles de bombardiers/observateurs.

Les raisons pour lesquelles les Américains ont volé avec les Français plutôt qu’avec l’USAS après  l’entrée de l’Amérique dans la guerre étaient aussi variée qu’il y avait de pilotes. Certains comme le pilote  de l’Escadrille Lafayette Edward Parsons, préférait rester avec les Français plutôt que de suivre des ordres américains. Certains étaient rejetés par l’USAS aux Etats Unis pour une raison ou une autre et pensaient que c’était plus simple de rejoindre les rangs français. Il y a également ceux qui avaient combattu avec les Français dans la Légion Etrangère sur le terrain et qui pensaient que c’était plus facile de rester dans le système français plutôt que de retourner en Amérique.

Le Corps d’Aviation Lafayette a enregistré un nombre total de victoires confirmées de 199. Treize hommes sont devenus des héros. Trente neuf sont morts au combat et six lors d’accidents d’entraînement. Dix neuf ont été blessés et quinze ont été faits prisonniers de guerre. 25

 

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Dans le cadre de cette dissertation, lorsque l’auteur mentionne l’Escadrille Lafayette, il fait référence spécifiquement à l’unité d’origine et aux 42 hommes qui volaient pendant cette période du 16 avril 1916 au 18 février 1918. C’est important parce qu’une grande partie de la discussion traitera de l’Escadrille Lafayette. Lorsque l’auteur parle du Corps d’Aviation Lafayette, il fait spécifiquement référence à tous les Américains qui ont volé pour les Français pendant la guerre. Si l’auteur se réfère aux deux noms dans la même phrase, son but est alors de parler de l’Escadrille Lafayette et du Corps d’Aviation Américain pour une raison ou dans un but bien déterminé.

 

 

  1. Link, Arthur S., The Papers of Woodrow Wilson, 1856-1924, Volumes 40 (Princeton University Press, 1982), p. vi. 
  2. Flammer, Philip M., The Vivid Air (University of Georgia Press, 1981), p. 13, et Robins, Benjamin S., American Angels (University of Nebraska, 2000), p. 2.
  3. Hall, Bert W., One Man’s War (The New Library, NY, 1980), p. 24. 
  4. Gros, Dr. Edmund, A Brief History of the Lafayette Escadrille (Unpublished manuscript, National Archives II, Maryland), p. 2.
  5. Ibid., p. 3.
  6. Ibid., p. 3.
  7. Ibid., p. 4.
  8. Ibid., p. 4 et 5.
  9. Ibid., p. 6.
  10. Ibid., p. 7.
  11. Ibid., p. 9.
  12. Gordon, Pilot Biographies, p. 27.
  13. Ibid., p. 27 ; et Journal des Marches et Opérations : Escadrille N° 124 (National Air and Space Museum Archives (NASMA), Washington, D. C.) ; et Bailey, Frank W. et Christophe Cony, The French Air Service War Chronology (London, Grub Street Press, 2002).  L’auteur a fait la comparaison entre les trois sources pour vérifié les faits. 
  14. Ibid.
  15. Ibid.
  16. Ibid., p. 28 ; et Journal : Escadrille N° 124 ; et The French Air Service War Chronology
  17. Ibid., p. 29 ; et Journal : Escadrille N° 124 ; et The French Air Service War Chronology.   
  18. Ibid.
  19. Gordon, Pilot Biographies, p. 30.
  20. Ibid., et Journal: Escadrille N° 124 ; et The French Air Service War Chronology.
  21. Ibid.
  22. Ibid.
  23. Ibid.
  24. Gordon, Pilot Biographies, p. 52. 
  25. Hudson, James J., Hostile Skies (Syracuse University Press, 1968), p. 236. 
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