L’AVIATION  ALLEMANDE

Jean-Luc Susini

   

            La bataille de Verdun est une bataille d’arrêt, dans le but de stopper l’ennemi qui arrive en masse, en groupe. Elle concerne toutes les armes et notamment une arme nouvelle, l’aviation, qui apparaît petit à petit, et s’impose avec le début des combats à Verdun dans des circonstances particulières, liées à sa motorisation qui correspond à un moment de l’évolution technologique et surtout à son armement qui transforme finalement les missions jusque-là dévolues ou admises dans toutes les armées. Elle contribue à un changement d’attitude face à la mécanique, le moteur, à la perception d’une nouvelle dimension, la troisième, et à son intégration dans le quotidien militaire.

La motorisation en 1914

            Les forces aériennes ne sont pas en 1914 à l’image des forces terrestres et de leurs moyens de déplacement mécaniques [1]. Dans toutes les armes le cheval est roi ; ainsi le bataillon d’infanterie en compte 58 (20 de monte et 38 de trait) mais ne dispose d’aucun véhicule à essence ; le détachement de transmissions (Feldsignalabteilung/signaux optiques) du régiment de cavalerie compte 131 chevaux (113/18) et un seul véhicule à essence [2].

            Les Allemands disposent à l’échelon d’une armée d’une « Troupe de dirigeables » (Luftschifftrupp), de « Troupes aériennes » (Fliegertruppen), d’un « Détachement d’aviation de forteresse » (Festungs-Flieger-Abteilung), d’un « Parc de dépôts d’avions » (Etappen-Flugzeugpark) et d’un « Détachement d’aviation de complément » (Flieger-Ersatz-Abteilung). Les « Troupes de dirigeables » comprennent 149 hommes, dont 3 officiers disposent de 3 chevaux et de 10 véhicules à essence (1 VL et 2 PL).

            Les « Troupes aériennes » ont été renforcées depuis 1912, année où elles disposaient de 84 hommes, dont 13 officiers et de 8 véhicules (1 bus, 3 VL, 4 PL, dont un camion-atelier). En 1914, elles passent à un effectif de 128, dont 15 officiers et disposent de 16 véhicules (1 bus, 5 VL, 10 PL) qui correspondent à la spécificité des unités. Le parc de camions comprend 6 camions porte-avion, 2 camions pour le carburant, 1 camion-atelier et 1 camion pour les munitions et les bagages.

            Le « Détachement d’aviation de forteresse » compte 41 hommes, dont 4 officiers, et 2 véhicules (1 VL, 1 PL), le « Parc de dépôts d’avions » 83 hommes, dont 2 officiers, et 15 véhicules (5 VL et 10 PL), et le « Détachement d’aviation de complément » 102 hommes, dont 2 officiers, et 4 véhicules (1 bus, 2 VL, 1 PL) [3].

L’industrie aéronautique

            L’Allemagne dut entrer dans la bataille pour la production industrielle en organisant précipitamment la production pour satisfaire les besoins du front après que les Alliés, notamment les Français, eurent rationalisé les productions aéronautiques.

            L’Allemagne n’avait pas une industrie aéronautique propre si bien que les constructeurs développaient des produits à partir de brevets étrangers, en en achetant les droits ou en les imitant [4]. Ainsi, le moteur allemand construit par Maschinenbau à Oberursel/Taunus est un moteur rotatif en étoile français Gnome et Rhône construit sous licence ; le Fokker de reconnaissance A.1 (M.8) est une copie de Morane Saulnier « H » doté d’un Oberursel U.1 de 100 CV [5].

            La nécessité d’entretenir une telle industrie n’était pas un point de vue communément partagé par l’État, l’EM et les industriels pour des raisons stratégiques et de mentalité. Tout le monde s’accordait à penser qu’un conflit se limiterait à une très courte période tandis que peu croyaient en un développement technique quelconque. De ce fait, le public et le privé n’investirent pas dans cette branche de l’industrie qu’est l’aéronautique. L’avion passait finalement pour la dernière trouvaille de quelque inventeur, certes de génie, le dernier sport à la mode réservé à des jeunes en quête de sensations fortes. L’électricité n’était-elle pas considérée comme une simple invention sans avenir particulier ? La voiture comme le jouet du moment de quelque snobinard en mal d’« exotisme » ?

            A l’opposé, à l’état-major général, le GEM (prussien), un certain colonel Ludendorff, aux idées d’envergure, très en avance sur celles de son milieu et de son temps, se commet à encourager entre 1910 et 1912 les travaux et les réflexions d’un de ses subordonnés, le commandant Thomsen, qui plaide pour l’emploi d’aéronefs aux armées [6]. Mais ce colonel n’est qu’un parmi les 95 officiers du cadre du GEM. Le concours lancé par l’Empereur en 1913, tardivement, permet alors d’orienter la recherche vers la transformation du moteur à explosion tel que Daimler et Benz l’avaient conçu en un moteur d’avion.

            La France procède d’une tradition plus ancienne, allie quant à elle développement technologique et concept stratégique ; ainsi, en 1793, Carnot ne crée-t-il pas le corps des aérostiers ? En 1892, Clément Ader n’a-t-il pas pour mission du ministère de la Guerre de construire en secret un avion de bombardement pouvant atteindre l’Alsace-Lorraine [7] ?

            Cette industrie connut un développement rapide avec l’entrée en guerre et l’utilisation de l’aviation autrement que pour la seule reconnaissance.

            Les armées se trouvèrent dépourvues et pour satisfaire aux missions pratiquèrent une politique d’achats et de commandes. Elles achetèrent tous les appareils et les moteurs disponibles et passèrent des commandes qui ne purent toutefois pas être satisfaites, car les ouvriers spécialisés étaient mobilisés et l’infrastructure industrielle était inadaptée à l’effort demandé [8].

            Le retard pris était considérable et eut des conséquences tragiques sur le champ de bataille. L’aéronautique militaire dut être développée et les avions durent être construits en catastrophe à la fois pour suivre l’évolution technologique imprimée par l’ennemi (moteur en étoile, en étoile rotatif, en double étoile, en ligne, turbocompresseur, solidaire de l’hélice/puissance massique, « rendement de l’hélice » grâce à son dessin aérodynamique), combler les pertes matérielles et satisfaire les voeux des pilotes en fonction des nouvelles formes du combat aérien.

            Il est vrai que les deux pays entreprirent une course de vitesse et essayèrent de s’imposer l’un à l’autre par le biais de la technique. La guerre conditionna le progrès technologique au plan des moteurs, des carlingues et de la production.

L’industrialisation

            L’industrialisation de la production et sa rationalisation ont permis, outre la fabrication d’appareils et de moteurs, de leur apporter des améliorations techniques et de développer de nouveaux modèles. Une course à l’évolution technologique s’engagea si bien que la recherche de la performance technologique l’emporta sur la guerre et changea complètement l’image de l’aviation.

            De 1914 à 1918, l’industrie aéronautique fabriqua 47 000 appareils tous modèles confondus ; la production mensuelle évolua de 50 à 60 appareils en 1914 à 2 000 en 1918. La casse était énorme puisqu’en 1918 les forces aériennes allemandes disposaient seulement de 5 000 avions. Elle développa 1 000 modèles qui connurent des fortunes diverses, sous forme de monoplans, puis en majorité de biplans pour revenir aux monoplans sur la fin du conflit.

            Les chiffres de production de quatre grands constructeurs sont connus pour cette période : Albatroswerke (8082), LVG (5640), Fokker (3330), Rumpler (3106).

            Les Allemands mettent en ligne 8 types d’appareils en service dans l’aviation et dans la marine, répondant à la classification suivante : de A à E, G, I, N et R.

            – A : désarmé, biplace, monoplan (Eindecker/Taube),

            – B : désarmé, biplace, biplan (Doppeldecker),

            – C : armé, biplace, biplan,

            – D/Dr : armé, monoplace, bi/triplan (Doppel / Dreidecker),

            – E : armé, monoplace, monoplan, puis monoplan à ailes hautes,

            – G : armé, trois places, biplan à 2 moteurs, « grand avion » (GroBflugzeug),

            – I : avion blindé d’infanterie,

            – N : bombardier de nuit,

            – R : armé, plusieurs places, biplan à 3-6 moteurs, « avion géant » (Riesenflugzeug).

            La classification correspond aux missions imparties en fonction de l’armement, de la puissance des moteurs et de l’autonomie de carburant :

            – A : reconnaissance (Aufklärung),

            – B : observation (Beobachtung),

            – C : combat (défense aérienne, appui d’infanterie) / observation (artillerie et infanterie) / reconnaissance rappro-chée (moteur de 200-220 cv)/en profondeur (moteur de 260 cv)/autonomie (3 heures),

            – D/Dr : chasse (Jagdflugzeug),

            – E : monoplan, chasse,

            – G : bombardier de jour (450-520 cv, 450 kg de bombes, 7 heures),

            – R : bombardier (1 tonne de bombes sur 600 km).

            Certains constructeurs se sont spécialisés dans la fabrication de modèles, individuellement ou dans le cadre d’une coopération : Albatroswerke-Halberstadt, Fokker, Luft-flugzeug Gesellschaft, Platz fabriquent les D et Dr à partir de 1916 ; Albatros et Junker-Fokker fabriquent le I à partir de 1917 ; Bosch et Zeppelin conçoivent le R [9].

            Les motoristes sont par contre plus nombreux que les constructeurs et donnent leur nom à leurs moteurs qu’ils désignent en abrégé : Adler (Ad), Argus (As), Becker (Br), Basse & Selve (BUS), Benz (Bz), Conrad (C), Daimler (D), Deutz (Dz), Gaudenberger’sche Maschinenfabrik Georg Goebel (Goe), Körting (Kg), Man-Augsburg (Mana), Maybach (Mb), Opel (O), Royal Aircraft Factory (RAcF), Riedlinger (Rie), Rapp (Rp), Siemens & Halske (SH), Stöwer (St), Oberursel (U, UR).

            La puissance des moteurs évolue de 80 cv à plus de 400 cv conditionne les modèles, est classée dans 6 catégories : 80-100 cv, 100-150 cv, 150-200 cv, 200-300 cv, 300-400 cv, + 400 cv.

            L’amélioration de la puissance du moteur se traduit par une augmentation de la vitesse et de la capacité ascension-nelle.

            Les appareils atteignent 180 km/h (D et Dr), avec des vitesses de pointe de 100 km/h à 220 km/h. La vitesse ascensionnelle est en quelque sorte vertigineuse ; alors qu’il met 12 minutes en 1914, poussé par ses 80-100 cv, pour atteindre une altitude de 1 000 mètres, l’avion, avec ses 200-260 CV, grimpe à cette hauteur en 3 minutes en 1918 (Siemens) ; il gagne 1 minute entre 1915 et 1916 pour atteindre 2 000 mètres à 180 km/h (9 au lieu de 10) ; alors qu’il plafonne à 1 000 mètres en 1914, il atteint jusqu’à 7 000 mètres [10] ; il améliore encore ses performances entre 1916 et 1918, année où il grimpe à 6 000 mètres en 15/16 minutes à 190 km/h (biplan DIV de Siemens-Schuckert) [11].

            Ces performances engendrent de nouvelles conditions de combat et de nouveaux problèmes techniques. Le combat implique certes la perte de l’appareil mais aussi du pilote ou de l’équipage qu’il importe de sauver ; le parachute devient un attribut de tout personnel navigant en 1918 [12]. L’augmentation de l’altitude pousse à l’innovation puisque les masques à oxygène apparaissent tandis que les combinaisons chauffantes par un moyen électrique condamnent peaux de mouton et longs manteaux fourrés.

            Ces performances ne sont toutefois pas dues à la seule puissance du moteur mais aux nouveaux matériaux et aux techniques de montage. Le bois disparaît au profit du métal puis du duralumin (Junker J4) ; la soudure, le montage « dur » ou « souple » de parties de l’avion sont autant d’améliorations qui réduisent ou augmentent l’envergure des appareils et influent sur leur capacité d’emport.

            L’envergure des chasseurs est réduite de 14 à 7 mètres, celle des avions géants atteint 43 mètres.

            La capacité d’emport se mesure en kilogrammes de bombes et en armement. Le poids des bombes emportées passe de 3,5 kg en 1914, à 450 (G) puis 1 000 en 1916 et enfin 4 000 (R) [13]. L’armement est constitué d’une à trois mitrailleuses, une étant fixe ; il ne se limite plus au seul pistolet que le pilote consent à emporter ou à la carabine que l’observateur accepte.

            Toutefois, ces performances peuvent influer sur le cours de la guerre si la production industrielle suit et que l’effort entrepris peut être soutenu. Si elle sait dépasser le mode de fabrication sous licence et les balbutiements techniques, construire le moteur considéré comme le meilleur du monde (BMW3), l’Allemagne ne parvient pas à gagner la bataille de la standardisation, de la production en masse.

            Plusieurs facteurs contribuent à la défaite : la variété des modèles, les personnels et la qualité des matières premières.

            L’Allemagne développe en moyenne un modèle nouveau tous les 6 mois et l’assortit d’un moteur différent. Entre 1915 et 1916, le Oberursel de 160 cv équipe 40 chasseurs monoplaces E IV (M.15) Fokker ; Fokker construit pour sa part 45 types d’appareils différents [14]. Cette politique incohérente de la part des industriels se double d’une gestion incohérente des personnels de la part des militaires ; ils privilégient les gros bataillons d’infanterie engagés dans la guerre de position et ravissent aux usines leurs ouvriers, pratiquant ainsi la politique inverse de la France. Au rythme de production qui ne peut donc pas être soutenu par défaut de main-d’oeuvre s’ajoutent enfin le manque de matières premières et leur qualité déficiente, ce qui engendre des répercussions sur la production, le nombre de pièces fabriquées, la fiabilité des moteurs et les approvisionnements en carburant.

            La défaite qui s’ensuit, le ministère de l’Air l’attribue au retard technologique du début et à une production insuffisante due uniquement au manque de matières premières ; il exclut toute faute de la part des constructeurs et du commandement qui, l’un comme l’autre, n’entrèrent à aucun moment dans une certaine logique industrielle [15].

            Au printemps de 1918 l’Allemagne décroche définitivement, perd l’avance que lui avaient prodiguée le tir synchronisé et la puissance des moteurs tandis que la supériorité alliée devient incontestable.

L’Armement

            Aborder la question de l’armement revient à évoquer deux grandes figures de l’aviation de la Première Guerre mondiale, Roland Garros et le constructeur hollandais Anthony Fokker, à la personnalité contestée. L’un indirectement, l’autre directement permirent pour un temps le redressement allemand dans la bataille.

            Le 18 avril 1915 est une date charnière. Ce jour-là, la grande figure des ailes françaises, Roland Garros, qui effectuait une mission de bombardement sur une voie de chemin de fer est abattu au nord de Courtrai par de braves Territoriaux bavarois affectés à la défense des voies, le fusil à la main [16]. Une balle atteint le moteur, l’avion descend en vol plané, son pilote parvient à le poser, l’incendier et s’échapper avant d’être finalement fait prisonnier. Jusque-là rien de particulier, la routine, mais la particularité de la mitrailleuse attire la curiosité des Allemands. Cette mitrailleuse est placée sur le plan supérieur dans le champ de vision du pilote ; elle est fixe et tire dans l’axe de l’avion, entre les pales de l’hélice protégées en leur extrémité par un déviateur. Cette découverte fut, à en croire les Allemands, sensationnelle pour résoudre le problème que leur posaient le pilotage de l’avion et la desserte simultanée de la mitrailleuse mobile [17]. Dans ce cas, le pilote se sert de son avion comme d’un fusil, vise l’objectif en maintenant l’avion dans l’axe de tir.

            Le principe est le passage du tir à travers l’axe de l’hélice, compte tenu que le moteur tourne à 1 200 tours/minute et que la pale de l’hélice effectue 2 400 passages devant le canon (brevet de Schneider du 15 juillet 1913). La synchronisation est donc impérative entre la mitrailleuse et l’hélice ; mais, en cas de raté, un déviateur en métal permet de rabattre la balle sur le côté et de protéger ainsi la pale.

            Ce principe est pourtant connu des Allemands puisque deux de leurs constructeurs l’avaient déjà développé et déposé des brevets. En 1912, August Euler a pensé à une hélice blindée et à la mitrailleuse fixe au système de tir entraîné par l’axe du moteur ; mais la mitrailleuse était installée à l’avant du moteur. En 1913, Franz Schneider met au point la synchronisation du moteur (un Gnome !) et de la mitrailleuse actionnée au pied par le pilote [18]. Les brevets rejoignirent, à l’Office impérial des brevets, les multiples inventions qui ne voient jamais le jour ; il est vrai que personne ne croyait alors en l’aviation militaire. Il n’en demeure pas moins que Franz Schneider est le premier inventeur de la synchronisation.

            Toutefois, l’industriel Anthony Fokker est chargé d’évaluer la mitrailleuse de Roland Garros et s’acquitte de cette tâche dans son usine de Schwerin-Görries (Mecklembourg) [19]. Mais les balles de la mitrailleuse alle-mande d’un alliage en chrome, nickel et métal s’avèrent trop dures : suivant la consistance du déviateur, elles ricochent et occasionnent des pertes humaines (blessures ou mort), ou le transpercent et endommagent l’hélice.

            L’expérimentation dévoile deux aspects liés à la qualité de la munition par rapport à celle du déviateur et à l’évolution de la technique pour obtenir une meilleure syn-chronisation, étant entendu que le déviateur reste un adjuvant. Le système français du déviateur ne peut pas être repris car il est conçu pour absorber la balle française plus tendre pour être en cuivre. La solution réside dans la technique de la synchro-nisation qui évolue entre 1916 et 1918 d’un système de cran-tage à un système pneumatique.

            Le système de crantage entre le moteur et la détente permet le déclenchement du tir ; le système pneumatique (Schneider, Fokker) joue sur la pression des gaz dans le moteur qui agit sur la détente de l’arme en réglant ainsi sa cadence [20]. Le système Fokker s’impose pour sa fiabilité auprès des autres constructeurs et motoristes et met en action jusqu’à 3 mitrailleuses fixes [21]. Indépendamment du système en lui-même, Anthony Fokker a pour collaborateurs Boelcke, Immelmann, Kastner, Parschau et Josef Weiss, tous pilotes confirmés en combat aérien.

Le concept d’emploi

            L’avion en lui-même avait des performances limitées, si bien qu’on ne lui accordait aucun crédit en tant qu’arme et en limitait l’emploi à un rôle de reconnaissance.

            L’avion n’était pas considéré comme une arme en elle-même et peu s’interrogeaient sur l’éventualité d’un emploi militaire autonome. Il pouvait intervenir dans le cadre de missions de reconnaissance ou d’observation, de vision du champ de bataille, en complément des ballons qui, eux, étaient intégrés dans un concept d’emploi.

            On le disait bien trop rapide pour tout bien percevoir, atteindre éventuellement une cible avec son arme et participer directement à la bataille compte tenu de son altitude (800 mètres) qui le tient hors de la portée du feu ennemi.

            De ce fait, l’avion n’était pas armé puisqu’il ne lui importait ni d’attaquer ni de se défendre [22].

            Les missions se différencièrent pourtant et l’avion, qui travaillait au profit du commandement ou d’une arme, gagna en autonomie lorsque la guerre aérienne s’instaura à partir de 1915. Auparavant, l’avion servait à l’observation aérienne au profit du commandement, puis au réglage des tirs au profit de l’artillerie ; il établissait la liaison entre les premières lignes et le reste de l’infanterie ; l’avion était utilisé pour des missions de bombardement du champ de bataille, des infrastructures voisines, des forteresses, des agglomérations et de leurs populations, voire même d’attaque de trains de blessés [23] ; enfin, il fut utilisé pour protéger l’action de ses frères et éloigner l’adversaire, ce qui donna naissance à la chasse [24].

            Mais les potentiels disponibles étaient insuffisants tandis que la supériorité de l’ennemi ne cessait de croître. Ainsi, au printemps de 1915, l’avion a disparu du ciel et ne représente plus les yeux du commandement tandis que sur le terrain le fantassin paie les manques du temps de paix : à Verdun, tous les Drachen basés sur la rive droite ont été abattus alors que les Tauben, qui ne peuvent pas dépasser l’altitude 800, succombent sous les coups de l’artillerie antiaérienne.

            Les missions ont évolué et l’avion a été, de fait, intégré au champ de bataille, qui évolue lui aussi, pour être impliqué dans des combats aériens. La guerre quant à elle s’est transformée d’une guerre de mouvement en une guerre de position qui en fin de compte exige la supériorité aérienne pour sortir d’une impasse tactique. Aussi l’avion se rapproche du terrain et perd de son altitude pour mieux voir et observer, photographier ou rendre compte. Il est alors pris par le feu de l’infanterie ou de l’artillerie, pris en chasse par l’aviation adverse qui le provoque en un singulier duel.

            L’avion ne saurait alors y faire bonne figure car les Français disposent de deux excellents appareils, le MoraneSaulnier Parasol et le Nieuport-Bébé [25].

            La technique conditionne de ce fait l’emploi tactique et peut modifier le cours de la bataille terrestre. Relever le défi en s’aménageant des chances de succès implique la mise à disposition d’appareils de qualité sur le plan technique, adaptés à la mission et bénéficiant d’un équipement en conséquence. Les avantages ainsi obtenus conditionnent la supériorité aérienne d’un belligérant dans le court et le long terme ; cette supériorité désoriente l’adversaire qui ne voit plus de près pour régler ses tirs d’artillerie et synchroniser l’avance de son infanterie, de loin pour comprendre les mouvements de troupes et les intentions adverses.

            La supériorité se gagne en combat aérien, avec des appareils armés. Pour les Allemands le tournant se situe avec la réalisation d’une prouesse technique au printemps de 1915 : la mise en service de la mitrailleuse qui tire à travers les pales de l’hélice, sa cadence de tir dépendant de la vitesse du moteur. En mai 1915 dans le secteur de Douai, le constructeur Fokker, en présence du Kronprinz, fait une démonstration de tir au sein du 62e Détachement d’aviation [26]. Il a adapté sur son Fokker A.1 une mitrailleuse 08/15 de 7,9 mm tirant 500 coups par minute [27]. Cette invention est reprise par l’ensemble des constructeurs allemands, Ago, Albatros, DFW, Roland Rumpler, etc.

            Cette invention s’avère capitale sur deux points : elle accorde ses lettres de noblesse à l’aviation qui se constitue en arme et la rend indispensable sur le champ de bataille. Les Allemands en prennent conscience lors de la bataille de la Somme en 1916, où le succès de toute action terrestre dépend du soutien aérien, et a fortiori plus tard lors des offensives de Picardie ou devant Saint-Mihiel [28].

            Encore faut-il organiser cette aviation au niveau du commandement et développer son emploi tactique.

L’Organisation des Forces Aériennes

            Le 8 octobre 1916 est créé le poste de général commandant les forces aériennes ; le titulaire en est le général de corps d’armée von Hoepner assisté du lieutenant-colonel Thomsen, son chef d’état-major, et du commandant Siegert. Leur mission est l’organisation de l’aviation allemande à l’avant sur le plan tactique, à l’arrière pour la production industrielle.

            Les forces aériennes doivent comprendre les unités engagées sur le front ou stationnées sur le territoire national, ayant une mission d’attaque ou de défense aérienne, et être constituées en une arme propre.

            Ce projet se heurte à l’opposition de la Marine et des États membres de l’Empire allemand. La Marine considère que la mer, même dans sa composante aérienne, lui appartient et n’admet pas d’intrus sur son territoire. Les États membres soulèvent un aspect juridique ; cette aviation serait supranatio-nale, dépendrait du Reich qui s’emparerait ainsi de la souve-raineté de l’air des États et renforcerait son autorité sur eux en dehors de toute convention [29].

            Seule l’armée de Terre se départit finalement de ses unités.

            Les officiers aviateurs brevetés d’EM en service dans les états-majors d’Armée deviennent « Commandants de l’aviation ».

            L’aviation se développe alors et décuple ses formations et ses effectifs entre 1914 et 1918 ; elle passe de 33 Détachements à 306 unités tandis que son personnel navigant passe de 450 à 4 500 hommes (pilotes, observateurs et tireurs à la mitrailleuse) [30].

            Entre octobre 1916 et le printemps de 1917, elle doit mettre sur pied : 

            – 17 commandements de l’aviation au niveau de chaque Armée,

            – 14 chefs de groupes au niveau des CA à titre de conseillers techniques,

            – 98 détachements d’aviation de combat au profit de l’artillerie et de l’infanterie,

            – 30 escadrilles de chasse supplémentaire à 14 aéronefs pour le front de l’ouest,

            – 120 monoplans (Eindecker),

            – 30 escadrilles de protection (Schutzstaffeln),

            – 6 escadrilles spécifiques,

            – 3 escadres de combat dotées d’avions lourds.

            Pour le commandant Thomsen, il fallait mobiliser toutes les forces intellectuelles et techniques pour résoudre ce problème le plus rapidement possible et dans les meilleures conditions [31].

L’emploi tactique

            A Verdun, on assiste dans les deux camps à la naissance de la chasse sur le plan organique et à celle d’une organisation nouvelle liée à une tactique nouvelle. La bataille aérienne qui s’engage est une bataille d’arrêt pour stopper l’avion ennemi qui arrive en masse si bien que le combat jusque-là individuel devient celui d’un groupe, du groupe de combat.

            Les Allemands regroupent les monoplans en unités et les emploient en unités constituées.

            Les Français constituent des Groupes de Combat et font évoluer les avions par groupe de 3 ou 4 pour contrecarrer la nouvelle structure allemande et compenser le désavantage induit par l’emploi de la mitrailleuse synchronisée. Le Groupe de Combat comprend plusieurs escadrilles dotées de Nieuport ; les avions interviennent ensemble par groupe de 3 ou 4 selon des modes du type « combat tournoyant » pour prendre de l’altitude et fondre dans le dos de l’ennemi.

Conclusion

            L’Allemagne aborde le conflit avec un retard en nombre et en qualité de ses avions. Elle le compense grâce à l’emploi de la mitrailleuse synchronisée sur ses chasseurs. Mais la bataille aérienne de Verdun, la première de l’histoire, est révélatrice de l’amorce de la défaite conditionnée par la perte de la bataille industrielle ; les Allemands portent l’effort sur le développement mécanique lié à la puissance du moteur et non pas sur le développement industriel. L’Allemagne n’a pas disposé d’un chef suffisamment éclairé, comme en France le général Estienne, pour, avec constance, imposer des vues alors non partagées et faire entrer le pays dans une logique industrielle.

* Professeur à l’université Paul Valéry, Montpellier III, Institut d’études germaniques.

[1] Gilles, XII.

[2] Reichsarchiv, p. 512-514.

[3] Reichsarchiv, p. 524-525.

[4] Supf, 495.

[5] « Fokker », Neue Deutsche Biographie, p. 285. Kroschel, 75.

[6] Benoist-Méchin, Histoire de l’Armée allemande. De l’Armée impériale à la Reichswehr (1918-1919), Albin Michel, Paris 1936, 409 p., p. 30. Supf, 306. Cité d’après les mémoires du colonel (er) Thomsen.

[7] Carlier Claude, L’Affaire Clément Ader. La vérité rétablie, Perrin, Paris 1990, 266 p., p. 135 et suiv., 236 et suiv.

[8] Supf, 496.

[9] Supf, 512.

[10] Supf, 499, 500, 511.

[11] Supf, 517.

[12] Bay H St A, Pr. A. Sig 2628 1918.

[13] Supf, 500, 520.

[14] Kroschel, 131, 76. Armé suivant le modèle de 2 ou 3 mitrailleuses fixes 08/15. Supf, 303.

[15] Gilles, XII.

[16] Koerber, 8.

[17] Supf, 300, 506.

[18] « Reith August Heinrich, dit Euler. Né le 20 novembre 1868 à Oelde/Westphalie, décédé le 1er juillet 1957 à Feldberg/Forêt Noire. Ingénieur de l’Université Technique d’Aix-la-Chapelle, pilote et constructeur à Darmstadt puis Francfort/Main, il construit sous licence en 1908 le biplan des frères Voissin », Neue Deutsche Biographie, p. 686.

« Euler », Wer ist wer, Ed. 1914, p. 395.

Schneider, Reichspatent Nr. 276 396 v. 15. Juli 1913.

[19] « Fokker Anthony Anton ». Né le 6 avril 1890 à Java, de nationalité hollandaise, décédé le 23 décembre 1939 à New York, épouse en 1919 à Haarlem Elisabeth von Morgen (née en 1895), fille du général prussien Curt von Morgen et de Else Guthmann (Wesr ist wer, Ed. 1914, p. 1144, Ed. 1922, p. 1066). Divorcé en 1923, il épouse en 1929 Viola Lawrence (décédée en 1929), Neue Deutsche Biographie, p. 285.

Kroschel, 75. Il crée sa première usine en 1913 à Berlin-Johannisthal, s’installe en 1914 à Schwerin.

[20] Brevet du 12.06.1916.

[21] Kroschel, 139, 157.

[22] Supf, 497.

[23] Supf, 498.

[24] Gilles, XIII.

[25] Supf, 299.

[26] Supf, 303.

[27] Kroschel, 75, 131.

[28] Carlier Claude, L’Affaire Clément Ader. La vérité rétablie, Perrin, Paris 1990, 266 p., p. 174 et suiv. Gilles, XIII.

[29] Les États allemands (duchés, grands duchés, principautés, royaumes, villes libres) constituent la Confédération allemande présidée par le Roi de Prusse qui porte le titre d’Empereur d’Allemagne ; ils comprennent par ordre alphabétique : Anhalt, Bade, Bavière, Brême, Brunswick, Hambourg, Hesse, Lippe, Lubeck, Mecklembourg-Schwerin, Mecklembourg-Strelitz, Prusse, Reuss (branche aînée), Reuss (branche cadette), Saxe, Saxe-Altenbourg, Saxe-Cobourg-Gotha, Saxe-Meiningen, Saxe-Weimar, Schaumbourg-Lippe, Schwarzbourg-Rudolstadt, Schwarz-bourg-Sonderhausen, Waldeck, Wurtemberg. Seules la Bavière, la Prusse, la Saxe et le Wurtemberg disposent d’une armée ; les autres États fournissent des contingents administrés par la Prusse.

[30] Supf, 313, 314, 499.

[31] Cité d’après Supf, 305.

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LA  BATAILLE  AÉRIENNE DE  VERDUN

Gaëtan Sciacco

 

            Lors d’un récent colloque sur la guerre aérienne, le chef d’état-major des armées, le général Douin, déclarait :

            « En 1916, la bataille de Verdun a été pour la première fois un événement majeur dans la guerre aérienne, car elle fut aussi une bataille pour la maîtrise de l’air [1]. »

            Je me garderais bien de contredire ces paroles et renchérirais plutôt en affirmant que la bataille aérienne de Verdun est bien la première bataille aérienne de l’Histoire au sens où elle oppose deux flottes de combat qui luttent dans le but avoué de s’approprier la maîtrise du ciel au-dessus d’un espace donné. C’est la première fois également que cette notion de maîtrise de l’air est complètement admise et soutenue par les états-majors des deux camps.

            Mais pour en arriver à ce stade de l’emploi de l’avion, il a fallu que ce dernier s’impose comme véritable arme. Que de chemin parcouru, et en si peu de temps, quand on songe qu’aux premiers jours du conflit, l’aéronautique militaire française n’est qu’un service auxiliaire de l’armée de terre. Un auxiliaire auquel le commandement n’accorde d’ailleurs que peu de confiance.

            Le génial visionnaire Clément Ader, qui a fait voler son Eole le 8 octobre 1890, a eu beau exposer dans son ouvrage L’aviation militaire, paru en 1911, l’emploi de l’avion au combat au travers des missions de chasse, de bombardement, de reconnaissance tactique, les militaires regardent l’aviation comme un sport plus que comme une arme.

            A la veille de la Première Guerre mondiale, l’armée s’est dotée d’une composante aéronautique, sous l’action de précurseurs tels le capitaine Ferber et le colonel Renard qui expérimentent des avions dès 1910 pour le compte du Génie. De même, le général Roques commandant de l’Inspection Permanente de l’Aéronautique (IPA) et le général Hirschauer, son successeur, mènent une politique d’acquisition de machines.

            Mais, à l’intérieur de systèmes stratégiques basés, ne l’oublions pas, sur une guerre courte, l’emploi de l’avion se limite à des missions d’observation pour le commandement. Et encore, ce commandement reste sceptique sur les possibilités des machines. Le bombardement et l’appui tactique sont évoqués par les plus hardis, quant à la chasse – le combat entre avion – l’idée rencontre une objection quasi unanime [2].

            Comment est organisée l’aviation en août 1914 ?

            A l’Avant, la base de l’organisation est l’escadrille. L’aviation française entre dans le conflit avec 23 formations, dont 2 de cavalerie. Chacune comporte 6 appareils, sauf les escadrilles de cavalerie (3 appareils), de même type. En tout 132 avions, contre 34 escadrilles soit 252 appareils coté allemand.

            L’escadrille est commandée par un chef faisant partie du personnel navigant. Par contre, les observateurs sont rattachés à l’armée pour laquelle les reconnaissances sont menées. Dans chaque armée, un officier est désigné comme directeur de l’aviation, conseiller technique du général commandant. Enfin, au GQG [3], un officier général directeur du service aéronautique est attaché au haut commandement.

            A l’Arrière, au ministère de la Guerre, l’aéronautique est représentée par une modeste 12e Direction, chargée de régler les questions de production et de formation. A cette direction politique s’ajoute une direction technique animée par le Service des Fabrications de l’Aviation (SFA), créé le 21 février 1914 et basé à Chalais-Meudon. Le SFA est chargé d’assurer les achats d’appareils et, par l’intermédiaire de son atelier de réparation, de la maintenance des machines (cellules et moteurs). Dernière composante du SFA, un Service Technique chargé d’étudier les caractéristiques des nouveaux avions [4].

            Quel est le matériel utilisé par les aviateurs français en août 1914 ?

            L’avion est à peine sorti de sa période « sportive », il n’est pas encore une machine de guerre.

            Les avions en service peuvent se répartir en trois catégories :

            – biplan sans fuselage : Maurice Farman MF 7, Henry Farman HF F 20, Voisin 3, tous à moteur arrière et le Caudron G 3 à moteur avant ;

            – biplan à fuselage : Breguet AG 4 et Dorant ;

            – monoplan : Blériot XI, Deperdussin TT, Nieuport 6M, Morane H et REP N.

            Les performances de ces machines sont modestes [5] :

            – vitesse entre 95 km/h et 120 km/h pour les biplaces, de 110 à 135 km/h pour les monoplaces ;

            – plafond de 1 500 à 4 000 m ;

            – autonomie de 2 à 4 heures de vol ;

            – armement aucun.

            Mais les combats du début du conflit donnent à l’avion une importance jusqu’alors insoupçonnée. Les aviateurs improvisent de nouvelles missions et le haut commandement français tire rapidement les leçons de ces expérimentations.

L’adaptation de l’aviation à la guerre

            Le 3 août 1914, l’Allemagne déclare la guerre à la France. Après un mois de crise, l’Europe est jetée dans le premier conflit mondial. L’aviation, elle aussi, entre en guerre et démontre rapidement qu’elle a d’autres capacités que celles d’exécuter des missions de reconnaissance.

            Les initiatives des aviateurs

            Le peu d’importance que le commandement accorde à l’aviation devient un avantage dans la mesure où les aviateurs jouissent d’une grande initiative. Pilotes et observateurs imaginent et expérimentent de nouvelles utilisations de l’avion [6].

            Au retour d’une reconnaissance, les équipages lancent sur les lignes adverses des fléchettes par paquets de 500 (fléchettes Bon) ou des obus d’artillerie de 90 ou 120 (le 75 est réservé à l’artillerie) modifiés par ajout d’un empennage à ailettes. Ils procèdent également à des réglages de tirs d’artillerie. D’autres emportent des appareils photos pour prouver au commandement le bien-fondé de leurs observa-tions. Certains, enfin, s’arment de revolvers et de carabines pour tirer sur les appareils allemands.

            Quelques-unes de ces improvisations sont entrées dans l’Histoire en même temps qu’elles ébauchaient pour l’avion ses nouvelles missions.

            Le 10 septembre 1914, grâce aux renseignements et réglages de l’aviation, la moitié de l’artillerie du 16e Corps d’Armée (CA) allemand est détruite par les canons français dans la région de Thiaucourt.

            Le 3 août 1914, un Taube allemand lâche trois bombes sur Lunéville. Mais le 14 août, les Français répliquent par l’intermédiaire de deux Voisin 3 pilotés par le lieutenant Césari et le caporal Prudhommeau qui bombardent le hangar à Zeppelin de Metz. Leurs avions sont équipés de lance-bombes imaginés par le capitaine Mauger-Devarennes qui permettent de larguer des obus fuselés de 150 mm. Le 18 août, l’aviateur Finck survole et bombarde ces mêmes hangars touchant un Zeppelin.

            Le 5 octobre 1914, le pilote Frantz et son mécanicien Quenault remportent la première victoire aérienne de l’histoire en abattant un Aviatik à l’aide d’une mitrailleuse Hotchkiss monté pour expérimentation sur leur Voisin 3.

            Mais, c’est la bataille de la Marne qui donne à l’avion ses lettres de noblesse et l’assure de la confiance du haut com-mandement.

            Le 2 septembre, le caporal Breguet et son observateur Watteau sont les premiers à déceler le mouvement de la Ière armée de von Kluck vers le Sud-Est. Dans le même temps, le capitaine Bellenger, commandant l’aviation de la VIe armée Maunoury, envoie ses escadrilles (REP et MF) en inspection vers Creil et Senlis. Les appareils signalent un mouvement allemand identique. Enfin, le 3 septembre, ces observations sont confirmées par les pilotes Prot et Hugel, les Allemands présentent leur flanc droit aux Français. Le général Gallieni, commandant du camp retranché de Paris, avise Joffre le 5 septembre. Celui-ci décide d’attaquer, c’est la bataille de la Marne (6-13 septembre) qui permet aux Français et aux Anglais de redresser une situation dramatique en repoussant l’envahisseur.

            Dès les premiers mois de la guerre, l’aviation diversifie ses tâches. De ces improvisations le commandement tire les enseignements et réorganise l’aéronautique militaire dans le sens d’une spécialisation des missions des aviateurs.

            La réorganisation de l’aviation aux armées

C’est de la zone de l’Avant que part la réorganisation de l’aviation. Dès le mois de septembre, Joffre a pris conscience de l’importance de ce nouvel outil. Le 25 septembre, il nomme, pour réformer l’aéronautique, le com-mandant Barès, jusqu’alors commandant de l’aviation de la IVe armée, au poste de directeur du service aéronautique, en rem-placement du général Voyer, partisan des dirigeables.

            L’œuvre de Barès s’exerce dans trois directions, la spécialisation des missions, la qualité des appareils, l’augmen-tation du nombre de machines.

            Dès le début, le nouveau directeur s’attache à remodeler les structures des services aéronautiques dans le sens d’une spécialisation des missions. A ce titre , il est l’inspi-rateur de la note de Joffre à Alexandre Millerand, ministre de la guerre, datée du 10 novembre 1914. Joffre y déclare :

            « L’organisation de l’aviation aux armées doit désormais correspondre à ces nouveaux rôles, les escadrilles doivent se spécialiser au moins dans une certaine mesure [7]. »

            C’est le bombardement qui est la première mission promue par le GQG. Le 27 septembre est créé le 1er Groupe de Bombardement (GB) formé de 3 escadrilles de Voisin LA 5 ayant pour tâche d’attaquer les objectifs militaires sur les arrières immédiats de l’ennemi en appui des frappes de l’artillerie.

            Barès donne à chaque armée une aviation de recon-naissance et de chasse. De même, au niveau des CA, il met à disposition de ces unités des escadrilles pour l’observation et le réglage de tirs d’artillerie [8].

            En 1915, chaque armée compte deux escadrilles, chaque CA une formation et chaque régiment d’Artillerie Lourde (AL) une section d’avions.

            A coté de la réorganisation des unités au front, Barès se préoccupe de donner aux aviateurs des matériels de qualité. Il fait disparaître la mosaïque d’appareils en service pour ne plus conserver que les plus aptes au combat. Il écarte ainsi les Blériot, Nieuport, Dorant, REP et Deperdussin. Quatre machines sont jugées capables d’accomplir les missions :

            – Voisin LA 5 pour la reconnaissance et le bombar-dement ;

            – MF 7 pour l’observation ;

            – Caudron G 3 pour l’exploration et le réglage de tir ;

            – Morane-Saulnier Parasol pour la chasse.

            Enfin, Barès s’attache à renforcer la production des appareils en lançant, le 8 octobre, un premier programme d’équipement. Ce plan prévoit de porter le nombre des escadrilles de 31 à 65 en 3 mois [9]. Ces formations doivent être spécialisées dès leurs entrées en ligne. Il est prévu de créer :

            – 16 escadrilles d’armées pour la chasse d’armée et la reconnaissance ;

            – 30 escadrilles de CA pour l’observation et le réglage de tir ;

            – 16 formations de bombardement, soit quatre GB

            La réorganisation des services de l’Arrière

            A l’Arrière, le directeur de l’aéronautique militaire au ministère de la guerre est le général Bernard, un artilleur, en poste depuis le 28 mars 1913.

            Bernard croit, comme la plupart de ces contemporains, à une victoire rapide. Cela explique les décisions qu’il prend dès le début des hostilités. Il ferme les écoles de pilotage, renvoi le personnel du SFA en unités et stoppe les commandes d’avions aux constructeurs.

            Rapidement, le combat dément l’idée de guerre courte, dans laquelle l’avion ne jouerait qu’un modeste rôle d’observateur. Le 11 octobre, le général Bernard est démissionné et cède sa place au général Hirschauer, ancien Inspecteur Permanent de l’Aéronautique militaire d’avril 1912 à septembre 1913, qui entreprend la réforme de l’aviation à l’Arrière [10].

            Le nouveau responsable de la 12e Direction fait porter ses efforts sur deux points :  remise en fonctionnement des services militaires de l’aviation et rationalisation des productions chez les constructeurs.

            Il réactive les structures militaires, ainsi le SFA, à qui il demande de perfectionner les machines et leurs armements, et les écoles de pilotage de Pau et Avord qui reprennent leurs activités. Il créé l’école de Chartres et militarise celles de Buc et d’Etampes.

            Dans le même temps, il décide de réorganiser les productions pour donner aux GQG les avions qu’il a choisis. Blériot fabrique des Caudron, Nieuport, Breguet et REP des Voisin [11].

            Parallèlement, les constructeurs reprennent rapidement leurs activités et mettent au point des machines plus puissantes et plus adaptées au service armé. Entrent en unité dès le début de l’année 1915 :

            – le Caudron G 4 bimoteur qui prend la succession du G 3 ;

            – le Voisin LA 5 S pour le bombardement ;

            – le MF 11 à moteur propulsif qui remplace le MF 7.

            Sous l’action conjuguée de Barès à l’Avant et Hirschauer à l’Arrière, les productions et les livraisons augmentent : 100 avions au mois d’octobre, 137 en novembre, 192 en décembre, 262 en janvier 1915 et 431 en mars.

            Le début du conflit a démontré que l’avion est apte à un service armé dépassant largement le simple cadre de la reconnaissance. 1915 voit l’aéronautique militaire « mûrir » ses missions dans le sens d’une spécialisation toujours plus grande. Mais 1915 est également une année de tensions à l’Avant comme à l’Arrière.

1915 : une année de réforme et de crise

            1915 est une année difficile pour l’aviation française. En pleine mutation, elle se dirige vers une spécialisation des missions qui amène un renforcement du rôle de l’avion dans la bataille. Ces nouvelles théories d’emploi apportent des succès initiaux aux ailes françaises, mais l’aviation allemande, suivant une évolution doctrinale similaire, s’adjuge, dès l’été, une supériorité aérienne qui trouve son origine dans la supériorité technique des matériels aériens utilisés.

            Dans le même temps, une crise secoue l’Arrière. Les réformes du sous-secrétaire à l’aéronautique René Besnard soulèvent de vives critiques de la part des parlementaires et des industriels, qui obtiennent du gouvernement la démission de René Besnard et le retour à une 12e Direction.

            La spécialisation des escadrilles

Avec la stabilisation du front et l’organisation des tranchées, on peut dire que le contact est partout le long du front. La guerre d’usure remplace la guerre de mouvement. Pour gagner, il faut percer. Toute manœuvre repose sur la rupture du système fortifié adverse.

            Pour l’aviation, cela signifie que trois missions deviennent essentielles.

            Premièrement, les missions de reconnaissance au-delà du front, qu’on pourrait qualifier de stratégiques, perdent de leur importance au profit d’une exploration détaillée des tranchées à détruire pour accomplir une percée.

            Deuxièmement, l’avion apporte son appui à l’artillerie, arme de rupture par excellence, en réglant les tirs des canons.

            Enfin, l’avion devient lui-même artillerie en bombardant les lignes ennemies et au-delà le territoire allemand.

            L’observation du champ de bataille

            L’aéronautique se met à la disposition des opérations qui préparent la percée. Les avions opèrent des missions d’observation du front. Pour cela, les aviateurs prennent des photographies des lignes ennemies [12]. Ces clichés permettent de connaître le réseau des tranchées, d’apprécier la valeur des défenses, de juger des points forts et des points faibles du dispositif adverse. De plus, ils permettent d’établir les cartes indispensables à l’état-major.

            Le réglage de tirs

            Les réglages de tir d’artillerie sont, au début des hostilités, victimes des difficultés de liaison entre air et terre. La batterie dont le tir est contrôlé doit ouvrir le feu à une heure convenue, l’avion en observation informe des résultats du tir en jetant un message lesté ou plus rarement en descendant rendre compte de la précision du tir et si besoin des rectifications à y apporter [13].

            Plus tard, la communication s’effectue par évolutions de l’appareil ou par artifices lumineux codés (projecteurs ou fusées). La TSF apporte une amélioration. L’avion muni d’un poste, émetteur uniquement, transmet instantanément ses observations aux batteries intéressées en morse. Au sol, les artilleurs communiquent par projecteur ou par drapeau de type marine. 

            En 1915, lors de l’offensive d’Artois (mai-juin) et surtout de Champagne (septembre-octobre), l’observation et le réglage de tirs par avion jouent un rôle important. Chaque CA dispose de 2 avions d’observation, d’un appareil et d’un ballon pour le réglage.

            On peut lire dans le règlement du 12 août 1915 sur l’emploi de l’aviation en liaison avec l’Artillerie Lourde (AL) :

            « Le nombre de sous-groupement d’artillerie lourde à créer dans un secteur est égal au nombre d’avions TSF que l’on peut y mettre en place [14]. »

Le bombardement « stratégique »

            De toutes les nouvelles tâches de l’avion, le bombardement est celle qui a eu le moins de mal à s’imposer et les résultats demandés ont toujours dépassé les moyens mis en œuvre.

            Deux types de missions ont été effectués par les GB :

            – un bombardement qu’on peut qualifier d’appui tactique, au travers des attaques de colonnes en marche ou de batteries d’artillerie.

            – un bombardement qu’on peut qualifier de stratégique dans le sens ou il prend pour cible les villes, les gares ou les usines allemandes.

            C’est cette dernière utilisation qui est jugée la plus rentable par les militaires comme par les politiques.

            Les matériels sont adaptés et perfectionnés pour accomplir ce type de mission. Les Voisin sont équipés de casiers à bombes et de viseurs. Jusqu’à l’été 1915, aucune tactique n’est adoptée, les missions se font de jour, à une altitude de 1 500 à 2 000 mètres d’altitude. Aucune DCA ni chasse ne s’oppose aux bombardiers, cela explique les succès français dans ce domaine.

            En mai 1915, le nombre des GB s’élève à quatre. Le 27 mai 1915, 18 appareils du GB 1 attaquent les usines chimiques de Ludwigshafen larguant environ 80 bombes, seul un avion ne rentre pas. Le 15 juin, 23 avions attaquent Karlsruhe.

            Face à ces attaques, la DCA allemande est renforcée, ce qui amène une évolution dans les formations de bombardement. Désormais, ce sont d’importantes masses d’appareils qui attaquent pour multiplier le nombre de cibles. Le 25 août, 62 appareils bombardent les haut-fourneaux de Dillingen. Et les raids se succèdent sur Sarrebruck, Trêves.

            La crise à l’Avant

            Mais la période de supériorité de l’aviation française se termine. L’Allemagne s’appuyant sur des innovations tech-niques et sur les Fokker E (pour Eindecker monoplan), le premier véritable chasseur du conflit, reprend l’ascendant.

            La plus importante des innovations réside sans nul doute dans la mise au point par Anthony Fokker du système de tir synchronisé à travers l’hélice.

            Ce sont pourtant les Français qui ont débuté les recherches pour améliorer l’armement des chasseurs. En mai 1914, Raymond Saulnier dépose un brevet portant sur un dispositif de tir synchronisé avec l’hélice, mais ce système se révèle peu fiable. Le constructeur se rabat alors sur un procédé moins ambitieux alliant une certaine synchronisation et un blindage de la partie de l’hélice située face à la sortie d’une mitrailleuse Hotschkiss. Certaines balles passent, les autres s’écrasent contre le blindage. Pour viser, il suffit de pointer l’avion lui-même.

            C’est avec la collaboration de Roland Garros, pilote à la MS 23, qu’il perfectionne ce dispositif et le rend opérationnel sur un Morane Saulnier type N. Ce dispositif monté sur un MS Parasol L permet au pilote de remporter trois victoires du 1er au 18 avril sur le front Nord. Mais le 19 avril 1915, Garros touché est contraint de se poser derrière les lignes allemandes. Il ne parvient pas à détruire son appareil.

            Le système est envoyé à Anthony Fokker qui travaillait sur le même sujet. Le Hollandais l’étudie et parvient à mettre au point un tir synchronisé à travers l’hélice d’une grande fiabilité avec une mitrailleuse Parabellum. Ce système est installé sur un monoplace M.5K d’avant-guerre sous la désignation Fokker M.5K/MG (MG pour Maschinengewehr; mitrailleuse), puis sur un Fokker E I.

            Quand il apparaît à l’été 1915, le Fokker E I manque de puissance avec son moteur Oberursel de 80 ch. Mais rapidement des modèles améliorés, E II, mais surtout E III à partir de décembre, entrent en ligne, équipés d’un Oberursel rotatif de 100 ch et de deux mitrailleuses Parabellum ou Maxim.

            L’ère du « fléau des Fokker » débute, servie par de remarquables pilotes tels Oswald Boelcke et Max Immelman. La tactique d’emploi du chasseur est identique en Allemagne et en France. Les Fokker patrouillent à deux recherchant les ennemis isolés, ou escortent les avions de reconnaissance Aviatik. 

            Coté français, les Voisin utilisés pour les missions de bombardement sont trop lents et trop vulnérables face à ces redoutables chasseurs. Il en va de même pour les avions d’escortes. Les pertes françaises augmentent alors dans de telles proportions que le bombardement de jour est arrêté. A partir de juillet 1915, les missions sont accomplies de nuit au détriment de la précision. L’intensité des attaques baisse.

            Même si les Allemands n’engagent les Fokker qu’à l’intérieur de leurs lignes pour garder le secret du tir synchronisé, la chasse détient un avantage majeur qui met les Français et les Anglais en position d’infériorité.

            La crise de l’Arrière

            L’aviation française est une arme en plein essor. Pourtant, elle est confrontée à une crise de jeunesse dès l’été 1915. C’est que l’aéronautique militaire est dirigée par deux services parallèles : le GQG à l’Avant et la 12e Direction à l’Arrière, entre lesquels il n’existe aucune liaison, aucune coordination. Cette dualité de commandement est à l’origine de la crise de croissance que connaît l’aviation.

            Les productions ne progressent plus, les constructeurs ont du mal à mettre au point les nouveaux modèles de machines adaptées à la guerre (biplan Breguet, Farman F 40, Nieuport-Delage 11), les moteurs propulsant les avions man-quent de puissance.

            Ces problèmes n’échappent pas aux politiques en charge de l’aviation. Le 28 mars 1915 est créée une sous-commission à l’aéronautique à l’Assemblée Nationale. Le 5 juillet [15] puis, le 23 septembre [16], elle réclame une collabo-ration accrue entre les zones Avant et Arrière.

            En fait, les problèmes entre les deux zones trouvent leurs origines dans le statut et la position des organes ayant en charge l’aviation. Au GQG, le général Barès est en première ligne, il est confronté quotidiennement aux innovations d’une arme naissante et il doit adapter, au jour le jour les structures aux nouvelles utilisations de l’avion. Au contraire, la 12e Direction n’a pas de pouvoir de décision immédiat, elle n’est qu’un bureau qui passe des commandes. S’il n’est pas possible d’obtenir des avions mieux armés, plus rapides et des moteurs plus puissants, c’est que les conditions techniques du moment ne le permettent pas. Les constructeurs font leur maximum pour perfectionner leurs appareils et les produire en masse, cela prend du temps.

            Pour régler cette crise, le domaine politique reprend en main la nouvelle arme. Afin de donner à l’aviation une seule et unique direction, le gouvernement créé, le 13 septembre 1915, un sous-secrétariat d’Etat à l’Aéronautique militaire, confié au député René Besnard.

            Ce dernier prend rapidement des mesures contre le désordre et le gaspillage : création d’un bureau de statistique afin de tenir un compte exact des matériels livrés, création d’une Inspection générale des matériels aériens confiée à des officiers de l’Avant et d’un organe similaire à l’Arrière.

            Pour accroître la production, René Besnard réforme les services de l’Arrière. Le Service Technique voit son domaine d’investigation étendu vers tous les types d’armement. L’Atelier de réparation acquiert son indépendance [17]. Le SFA est restructuré. Enfin, un Service industriel est mis en place avec la mission de fournir aux industriels la main d’œuvre, les matières premières, les usines qui leurs sont nécessaires [18].

            René Besnard met en place une véritable politique industrielle. En accord avec la Chambre Syndicale des Industries Aéronautiques, il établit un système de conventions provisoires des commandes liant l’Etat et le constructeur [19]. Cette convention détermine l’importance de la commande, les délais de livraisons, un prix unitaire provisoire des machines. Ce texte entre en application après la démission du sous-secrétaire d’Etat.

            Le 21 novembre 1915, constatant l’infériorité des appareils français, le GQG décide de lancer un plan en grande partie constitué de matériels nouveaux, visant à aligner, dès le printemps 1916, 1 310 avions. L’état-major s’oriente vers des appareils triplaces, bimoteurs, en état de se défendre vers l’arrière comme vers l’avant et de mener à bien des missions de bombardement, de reconnaissance et de chasse. Pour cela, le commandement compte s’appuyer sur deux atouts :

            – le moteur Hispano-Suiza 150 ch qui a été évalué par l’état-major en juin 1915 ;

            – le bimoteur triplace Caudron R 4 qui a volé au cours du premier semestre 1915.

            René Besnard soutient ce plan d’équipement. Mais ce programme est vivement critiqué par les industriels car il implique l’abandon progressif des constructions en cours et des investissements importants et par les parlementaires qui mettent en doute le choix des appareils. A cela s’ajoute le fait que la refonte des structures de l’aviation, mise en route par le sous-secrétaire, ne remporte pas une adhésion unanime.

            Les attaques contre René Besnard et le plan du GQG s’amplifient à tel point que le gouvernement, inquiet, décide de réunir une commission d’enquête sur le programme du 21 novembre. Celle-ci conforte les décisions prises et maintient le programme [20]. Cela n’est pas suffisant pour calmer les esprits, soumis à une violente campagne de presse. René Besnard démissionne le 8 février 1916. Le gouvernement restaure la 12e Direction à la tête de laquelle est nommé le colonel Régnier qui poursuit dans la même voie que René Besnard. Quelques mois plus tard, la Chambre des députés, réunie en comité secret, rend hommage à l’œuvre de René Besnard [21].

            A la veille de la bataille de Verdun, la situation n’est pas bonne, mais les germes du redressement sont présents.

            A l’Avant, les Fokker ont stoppé les raids de bombardement stratégique pratiqués par les GB. Les chasseurs allemands sont supérieurs aux appareils français. Le Nieuport XI, dit « Bébé », qui commence à entrer en unité est par bien des points supérieur aux avions allemands. A Verdun, le Nieuport, utilisé selon une nouvelle doctrine d’emploi de la chasse, donne la maîtrise de l’air aux Français. A l’Arrière, le sous-secrétariat de René Besnard n’a pu se maintenir face aux critiques, mais les réformes qu’il a entreprises ont préparé le terrain à une véritable politique industrielle.

VERDUN

            Les avions allemands dominent le ciel de Verdun

Le généralissime allemand von Falkenhayn est convaincu du rôle important dévolu à l’aviation sur le champ de bataille, c’est pourquoi il décide d’utiliser en masse l’avion à Verdun. Il réunit dans la zone des combats :

            – 12 escadrilles (Feldfliegerabteilung) de 8 avions chacune ;

            – 4 escadres de combat (Kampfgeschwader) composées de 6 escadrilles de 6 avions polyvalents (chasse, protection, bombardement léger) chacune.

            A ces forces viennent s’ajouter 40 chasseurs Fokker E et Pfalz E. Au total, le 21 février 1916, 280 appareils allemands opèrent sur le front de la RFV (Région Fortifiée de Verdun). La zone des combats est divisée en 2 secteurs à l’intérieur desquels opèrent 2 escadres chargées de faire barrage aux avions français.

            Si du point de vue des forces, les Allemands ont réussi à masser devant Verdun une véritable armada aérienne, du point de vue de l’organisation l’unité n’est pas parfaite. Von Falkenhayn n’a pas réussi à créer un commandement unique pour toute cette force. L’aviation allemande reste divisée entre les armées, ce qui nuit à la coordination des mouvements.

            Les effectifs de l’aviation française de la RFV le 21 février 1916 se résument à quatre escadrilles :

            – 2 de Corps d’Armée ayant pour mission l’observation, la MF 63 et la C 18 ;

            – 2 d’Armées, la C 11 pour l’observation et la N 23 pour la chasse ;

            – 1 section de photographie aérienne ;

            – 2 compagnies d’aérostiers, la 28 et 31e, pour le réglage des tirs d’artillerie .

            En tout 70 appareils ce qui est insuffisant pour résister à l’aviation allemande qui s’octroie rapidement la maîtrise du ciel.

            Falkenhayn a l’intention dès le début de l’offensive d’aveugler l’artillerie française en la privant de ses ballons et des avions de Corps d’Armée.

            Contre l’aviation d’observation, il met en place un barrage d’avions « Luftsperre », constitué de patrouilles d’appareils biplaces interdisant le ciel aux français. Derrière ce barrage, volent les Fokker chargés d’abattre les ennemis réussissant à passer. Contre les ballons, il imagine une nouvelle tactique consistant à utiliser les canons par paires, l’un tirant sur le ballon en ascension, l’autre sur le treuil au sol. Cette technique réussit parfaitement.    

Les aérodromes sont pilonnés par l’artillerie, celui d’Ancemont par exemple reçoit les 21 et 22 février près de 1200 obus de 130 mm.

            Les escadrilles de Verdun sont complètement débordées et numériquement incapables de remplir les missions demandées. Elles sont jetées hors du champ de bataille, tandis que les canons les expulsent des terrains.

            Côté français, deux escadrilles, la N 67 et la MS 72, arrivent en renfort dans les premières heures de la bataille. A cela s’ajoutent deux compagnies d’aérostiers la 39e et la 52e. Le pilote Navarre est détaché à l’escadrille N 67. Dix-huit escadrilles de reconnaissance sont envoyées le 24 février. Puis, le 25 février, suivent huit formations de reconnaissance, cinq pour le réglage de tir (plus quatre ballons), une pour les missions photographiques.

            Mais même si l’avantage sur le plan de la bataille reste faible, les Allemands ne disposant pas de bombardiers lourds de jour et de nuit, ils obtiennent la maîtrise du ciel de Verdun, ce qui rend l’artillerie française aveugle.

            La réaction française : un nouvel emploi de la chasse

            Quand le général Pétain prend le commandement de la IIe armée le 25 février, la situation de l’aviation française est désespérée. Face à l’urgence et afin de reconquérir la maîtrise du ciel, pour aider l’artillerie et faciliter les reconnaissances, le général Joffre, le colonel Barès et le général Pétain décident d’adopter une nouvelle conception de l’utilisation de la chasse.

            La réaction française du point de vue aérien face à la domination allemande se situe sur trois plans : l’emploi de la chasse, l’emploi de matériels de pointe et l’emploi de pilotes expérimentés. Pour mettre en place cette triple parade, Pétain fait appeler au commandement de l’aviation engagée à Verdun le commandant Jean Baptiste Charles de Rose, directeur de l’aviation de la Ve Armée et chef de la MS 12 qu’il a créée le 1er mars 1915. Il est secondé par les capitaines Le Révérend et Broccard.

            Le 28 février le général Pétain demande à de Rose de balayer le ciel de Verdun et lui donne carte blanche. Du 28 février au 2 mars, de Rose rassemble dans le secteur de Bar-le-Duc/Verdun les formations de chasse : N 65 (la première escadrille dotée de Nieuport XI), N 37, N 15, N 57 et N 69. Ce sont ces formations qui constituent l’outil d’une nouvelle doctrine d’emploi des chasseurs.

            L’œuvre du commandant de Rose : le Groupement de Combat (GC)

            Depuis 1915, la chasse est menée ponctuellement pour la protection des avions de CA ou des bombardiers. Il n’était pas envisagé une permanence dans le ciel et encore moins le gain de la maîtrise de l’air sur un grand espace et sur le long terme.

            De Rose donne une organisation de la chasse rigoureusement inverse. Il décide de créer une grande formation de combat, groupant plusieurs escadrilles, opérant offensivement et sous commandement unique. Les escadrilles sont détachées des armées auxquelles elles appartiennent et sont réunies au sein d’un Groupe de Combat (GC) commandé par de Rose.

            Il expose ses principes dans une note datée du 29 février 1916 :

            « Des reconnaissances offensives seront effectuées suivant des tours réguliers, à heures fixées. Ces reconnaissances bien qu’exécutées en force devront être aussi nombreuses que possible. La mission des aviateurs est de rechercher l’ennemi pour le combattre et le détruire sur tout le front, de Saint-Mihiel à Sainte-Menehould. (…) L’objectif est de créer une zone de danger pour l’ennemi [22]. »

            « Il faut placer l’ennemi sous la menace constante d’une attaque en force et de toute part [23]. »

            « A toutes les heures, des groupes d’avions passent les lignes ennemies, parcourent de vastes itinéraires à la recherche des appareils adverses qu’ils doivent absolument détruire [24]. »

            Deux maîtres mots sous-tendent la réflexion du tacticien, permanence et masse. Ces deux impératifs s’exercent à travers un double vecteur :

            – des patrouilles régulières de trois à cinq avions opèrent au-dessus du front et attaquent l’ennemi présent dans ce secteur ;

            – des groupes plus importants de dix à vingt appareils mènent, à heures variables, des rondes et poussent des pointes offensives à l’intérieur même des lignes ennemies.

            Les croisières des petites unités comme de forces plus importantes sont d’autant plus faciles à régler qu’elles sont décidées par un responsable unique de l’aviation de chasse pour tout le secteur de Verdun. Le travail en patrouille rationalisé, imposant une discipline de vol, fait passer au second plan le combat individuel, apanage de la chasse, même si finalement c’est toujours au cours d’un duel que ce termine l’affrontement.

            Ainsi assurant une permanence en masse dans le ciel, la situation de l’aviation française s’améliore au cours de la première quinzaine de mars.

            Mais l’idée d’un GC important privant les armées de leurs chasseurs a du mal à s’imposer. Au GQG, nombreux sont les militaires qui ne croient pas dans la chasse, comme nouvelle spécialisation de l’avion après l’observation, le réglage d’artillerie et le bombardement. Ils sont plutôt favorables à l’idée d’équiper les avions de CA (observation, réglage) d’armes défensives.

            Le 21 mars le GC est dissous. De Rose est éloigné.

            Les escadrilles de chasse sont à nouveau réparties entre les secteurs aéronautiques d’armées et n’assurent plus qu’une mission de protection rapprochée des avions d’observation et de réglage de tir. Il n’y a plus de patrouille permanente dans le ciel de Verdun, les Allemands se font de nouveau plus menaçants dans le ciel. Devant cette constatation, le Groupement est recréé, dès le 28 mars, sous les ordres du commandant Le Révérend, qui applique à nouveau la doctrine du commandant de Rose.

            La doctrine d’emploi de la chasse doit avoir une certaine souplesse. Les croisières de grande formation de chasse sont efficaces car elles créent une zone d’insécurité pour l’ennemi qu’elle dissuade de prendre l’air, mais elles excluent tout effet de surprise d’une attaque en un point du front visant à la destruction de nombreux appareils en même temps. La situation s’améliorant, les as français demandent et obtiennent, à partir d’avril, de pouvoir effectuer, à côté de leurs patrouilles en groupe, des raids à un ou deux appareils pour surprendre l’ennemi. Ainsi, le combat singulier se trouve intégré dans une tactique de suprématie aérienne globale.

            La tactique du GC est coûteuse car elle oblige les appareils français à travailler au-dessus du dispositif allemand. Du 21 février au 1er juillet 1916, l’aviation perd plus d’une centaine de pilotes et observateurs [25]. Mais c’est la seule technique pour s’assurer la maîtrise du ciel. Elle porte ses fruits, l’équilibre est rétabli fin février, les Allemands connaissent à leur tour de sérieuses pertes. Début mai, les Français ont reconquis la maîtrise du ciel et les avions de CA (réglage de tir et observation) peuvent reprendre leurs activités.

            Le Nieuport XI, outil du GC

            La doctrine mise en œuvre par de Rose ne peut réussir que si elle est servie par des machines capables d’assumer le nouveau rôle que le commandement veut donner à la chasse. A cela s’ajoutent des innovations techniques telles les fusées Le Prieur.

            Toutes les escadrilles de Verdun sont équipées du meilleur chasseur français du moment le Nieuport XI, dit « Bébé » à cause de sa petite taille.

            On a vu que dès le début des hostilités, en septembre 1914, les Nieuport disparaissent des formations françaises. Les usines de Suresnes et d’Issy-les-Moulineaux reçoivent l’ordre de construire des Voisin.

            Mais le bureau d’études de la société, sous la direction de Gustave Delage, poursuit l’étude et la réalisation d’avions. C’est ainsi qu’est mis au point le N X A2, biplace d’observation présenté au SFA en mai 1915, équipé d’un moteur Gnome ou d’un Le Rhône 80 ch, et armé d’une mitrailleuse Hotschkiss servie par l’observateur.

            Delage transforme cet appareil de reconnaissance en monoplace de chasse. Cela donne un appareil très compact : le Nieuport XI (7,55 m d’envergure, 5,80 m de longueur, 480 kg au décollage, 13 m² de surface portante) rapidement surnommé « Bébé ».

            Commandé initialement par l’armée britannique qui l’utilise sur le front d’Orient, le N XI entre peu à peu dans les escadrilles françaises à partir de la fin de l’été 1915.

            Le « Bébé » Nieuport est un avion qui dispose d’une grande vitesse ascensionnelle, qui est très maniable et très agile, bien plus que le Fokker E III. Son seul point faible réside dans son armement : une mitrailleuse Hotchkiss montée sur la partie centrale de l’aile supérieure et tirant par dessus le champ de l’hélice. Cette arme doit être rechargée régulièrement, car le tambour ne contient que 25 cartouches. Elle est bientôt remplacée par une Lewis avec 47 puis 97 cartouches. Le tir est commandé par un câble aboutissant à la détente de l’arme.

            Un autre outil mis en pratique à Verdun doit être cité. C’est la fusée Le Prieur, du nom du lieutenant de vaisseau qui l’a mise au point. Cet engin peut être considéré comme l’ancêtre du missile. Les fusées sont mises à feu électriquement et doivent être tirées à une distance inférieure à 200 mètres pour être efficaces. Elles sont employées pour la première fois le 22 mai contre les ballons d’observation allemand, les Drachen. Huit chasseurs N XI équipés de huit fusées chacun incendient la totalité des Drachens situés sur la rive droite de la Meuse.

            Le facteur humain : les pilotes

            Dernier élément de la réaction française face au péril de Verdun, mais pas le moindre, la réunion sur le front aérien des pilotes français les plus expérimentés du moment.

            A coté des matériels les plus performants, de Rose prélève dans toutes les escadrilles du front les meilleurs pilotes.

            Boillot, Dorme, Lufbery, Deullin, Brocard, Chaput, Nungesser, Madon, Pelletier d’Oisy, Auger, Boyau, Flachaire, Chainat et Guynemer, viennent épauler Navarre, surnommé « la sentinelle de Verdun ».

            Les leçons de Verdun pour la chasse

            La bataille de Verdun met à jour les techniques de base et l’organisation de la chasse qui passe des combats individuels aux sorties structurées de grandes formations aériennes. De Rose met en place une nouvelle doctrine d’emploi basée sur l’offensive à outrance et en masse. Pour cela, il peut être considéré comme l’un des pères fondateurs de l’aviation de chasse.

            Cette nouvelle doctrine d’emploi de l’arme aérienne amène des modifications dans l’organisation des escadrilles [26].

            Ces formations importantes imposent une discipline de vol rigoureuse et la mise au point d’un code du travail aérien en groupe. Peu à peu, les vols en groupe sont organisés et codifiés. C’est là un des enseignements majeurs de la bataille de Verdun pour l’aviation.

            Le vol en groupe demande un entraînement, une habitude. Dans la formation, chaque appareil doit pouvoir être identifié. Il faut prévoir des distances de sécurité entre les appareils. Chaque groupe est structuré avec un chef, appelé guide, qui commande la manœuvre, règle la vitesse et décide du combat. Il est assisté par un serre-file, toujours placé à l’arrière de la formation, veillant à l’ordre et à la discipline du groupe.

            Les figures de marche sont très variées. La formation de trois appareils est le noyau initial de tout groupe, car elle est très manœuvrable. Les appareils peuvent naviguer à la même altitude ou s’étager sur plusieurs niveaux. Dans les grandes formations, il est organisé deux ou trois sous-groupes répartis sur plusieurs paliers.

            Le principe de permanence n’est pas aisé à mettre en œuvre, il faut tenir compte des contingences techniques importantes. Les appareils ne peuvent tenir l’air que deux à deux heures trente au maximum. Ils se fatiguent vite et il faut prévoir un temps de maintenance entre chaque vol. A cela s’ajoute la fatigue des pilotes qui ne peuvent effectuer que deux ou trois sorties par jour. Il est donc indispensable de pallier ces problèmes par la dotation d’appareils supplémen-taires dans chaque formation et la disponibilité d’escadrilles de garde prêtes à partir à toute heure.

            A partir de mars 1916, l’organisation et la tactique de chasse du commandant de Rose permettent à l’aviation française de reconquérir la maîtrise du ciel. Ce nouvel emploi de l’avion repose sur un postulat simple qui est de réunir une grande masse d’appareils patrouillant en quasi-permanence dans l’espace aérien du front, de manière à interdire toute incursion ennemie. La chasse s’étant assurée de la supériorité aérienne, elle donne à l’aviation de CA une plus grande sécurité pour mener l’ensemble de ces missions.

            L’aéronautique des Corps d’Armées

            Une fois acquise la supériorité aérienne dans le ciel de Verdun, l’aviation de Corps d’Armée peut reprendre ses activités : reconnaissance pour le commandement, réglage des tirs d’artillerie, appui-feu pour aider les troupes au sol.

            Pour ces missions, comme pour la chasse, la bataille de Verdun marque également un tournant. L’organisation est bouleversée en vertu des nécessités du combat. Les missions de commandement sont amplifiées, les liaisons aviation-artillerie et aviation-infanterie sont profondément remaniées pour un meilleur rendement, dans des conditions difficiles.

            La réforme de l’organisation des escadrilles d’appui

            Avec la formidable concentration de moyens aériens amenés dans le secteur de Verdun, de profondes réformes de l’organisation de l’aviation de CA, autrement dit de l’aviation d’appui, interviennent.

            Deux causes se conjuguent pour rendre l’organisation jusqu’alors en place inadaptée et inopérante.

            Dans les batailles précédentes (Champagne et Artois en 1915), les troupes françaises avaient l’initiative de l’offensive, les CA et donc leurs aviations étaient introduites sans à-coups dans les secteurs d’attaque. Ils menaient le combat de bout en bout avec leurs propres moyens et sans être relevés [27].

            A Verdun, ce sont les Allemands qui possèdent l’initiative, les Français se retrouvent sur la défensive. La doctrine d’emploi de l’aviation d’appui tactique n’est pas adaptée à cette situation.

            A cela s’ajoute, l’arrivée sur un front restreint, soumis à un feu quasi continu et dont les terrains d’atterrissage ne sont plus en état d’abriter des escadrilles, d’une grande masse d’appareils venus épauler les formations de la RFV. L’installation de ce dispositif rend caduque l’organisation existante qui ne correspond plus à l’ampleur prise par la bataille aérienne qui se livre.

            Un exemple significatif de cette inadaptation de l’organisation peut être trouvé dans le statut des observateurs embarqués sur les avions de reconnaissance [28]. Ces derniers ne sont pas rattachés à l’escadrille qui les emploie, mais à leur régiment d’infanterie ou d’artillerie. Ils quittent l’escadrille quand leurs unités sont retirées du front et sont remplacés par de nouveaux officiers ignorant tout du secteur.

            Constatant que l’organisation constitue un frein au déroulement des opérations, le Commandant Barès décide de réformer, en pleine bataille, les structures de l’aviation d’appui. Il prend sous son commandement direct l’aviation des CA de la IIe armée et procède à une refonte des services. Il met en place un bureau tactique composé de :

            – deux officiers chargés des relations avec l’arrière ;

            – deux officiers s’occupant des parcs de ravitaillement ;

            – un officier pour les sections photographiques ;

            – un officier pour les unités d’aérostation.

            Barès renforce le service de renseignement qui centra-lise et fusionne toutes les informations collectées par les esca-drilles. Ce service est en liaison étroite avec les sections de renseignement de CA et de l’artillerie. Un service photogra-phique est également constitué.

            Mais la grande innovation de la bataille de Verdun en matière d’aviation d’appui réside dans la création de secteurs aéronautiques [29]. L’idée est de calquer l’organisation de l’avia-tion sur celle des CA. Pour cela, sont mis en place cinq sec-teurs aériens correspondant aux positions des CA français :

            – deux secteurs à l’est de Vaux, sur la rive droite de la Meuse ;

            – un secteur sur Vaux-Douaumont ;

            – un secteur sur la Côte du Poivre ;

            – un secteur sur la rive gauche.

            A la tête de chaque secteur est placé un commandant de l’aéronautique, chef de tout le personnel aéronautique du secteur, notamment des chefs d’escadrilles. Mais contraire-ment au général commandant du Corps d’Armée qui peut être relevé avec son unité au cours de la bataille, le commandant de secteur aéronautique demeure en place, assurant la perma-nence de son poste.

            Cette rationalisation des structures de l’aéronautique de CA, en pleine bataille, permet d’accomplir les missions dans l’ordre et la discipline. Cela permet aussi de coordonner l’emploi de chaque unité en fonction des désirs de l’état-major.

Les missions de l’aviation de CA

            Ces missions sont au nombre de trois : observation, appui et réglage d’artillerie.

            L’utilisation des avions pour l’observation revêt une importance primordiale à Verdun au vue de la complexité de l’organisation au sol et des mouvements constants du front. La mission est assurée par une permanence des reconnaissances aériennes dans chaque secteur, ainsi toutes les deux heures les aviateurs font parvenir un rapport au commandant du secteur dont ils dépendent [30]. Parallèlement, des raids sous protection de groupes de chasseurs sont opérés au-delà des lignes ennemies.

            Les rapports se font par TSF à une unité ou à un PC et par compte-rendu écrit au retour de chaque patrouille. Les clichés photos sont développés dès l’atterrissage et transmis à l’état-major via l’officier responsable de la photographie au bureau tactique. Les épreuves sont diffusées en grand nombre, et parviennent aux commandants de compagnie et de batterie pour une meilleure connaissance de la situation. Dans un secteur, il est tiré en moyenne 90 exemplaires par clichés, certains jours sont pris jusqu’à 50 photos par secteur, environ 5 000 épreuves sont diffusées en une seule journée [31]. 

            L’offensive de Verdun surprend l’aviation de bombardement en pleine réorganisation. Au début de la bataille et malgré la chasse ennemie, la MF 25 basée à Vadelaincourt exécute quelques bombardements des lignes allemandes de jour. Elle est bientôt rejointe par la C 66, la V 110 du GB 5 et la V 101. Du 15 mars au 1er mai, plus de trente missions sont accomplies pour la plupart de nuit, car à partir d’avril, les bombardements de jour sont interdits en raisons des pertes qu’ils génèrent. 

            Les cibles à l’arrière du front sont toujours de même nature : le système ferroviaire pour couper la route au renfort, les bivouacs de troupes et les hangars de stockage de matériels. Mais la grande nouveauté de Verdun réside dans l’essor de l’appui-feu, dont les opérations bénéficient de la supériorité française. Ainsi, chaque contre-attaque française est soutenue par l’aviation qui harcèle l’ennemi. L’offensive sur Douaumont, le 22 mai, est accompagnée d’un feu aérien nourri sur la position allemande [32].

            Au même titre que la liaison aviation-infanterie, l’entente avion-artillerie fait de grands progrès durant la bataille de Verdun. L’action est compliquée ici par la difficulté à établir des liaisons directes, du fait des bombardements ininterrompus qui coupent les communications.

            Les missions à remplir sont les suivantes [33] :

            – contrôle des concentrations de feu sur les tranchées ;

            – réglage de destruction sur des points précis.

            Le système de compartimentage, dans lequel l’avion demande le feu suivant la zone d’action de chaque batterie se montre insuffisant. Il y a trop de demandes et la concentration de plusieurs batteries est souvent nécessaire pour réaliser une opération. De nouvelles conventions sont adoptées. L’avion contacte l’antenne de commandement de l’artillerie et celle des groupes susceptibles de faire feu. Chaque groupe disponible répond par drapeau. Si la liaison téléphonique entre le commandement et les groupes fonctionne, le commandement désigne les batteries qui doivent tirer, si ce n’est pas le cas, c’est l’aviateur qui sélectionne le groupe [34].

            L’aviation de CA à Verdun, s’adapte aux circonstances du combat. L’organisation en secteur est expérimentée avec succès à partir du moment où la supériorité aérienne est acquise. C’est là que réside la grande innovation de la bataille de Verdun au niveau des escadrilles de CA. Pour les missions, reconnaissance, réglage de tir ou appui-feu, la spécialisation des escadrilles a largement été défrichée avant 1916.  

Conclusion

            D’août 1914 à mai 1916, l’aviation française devient une véritable arme de guerre. L’Avant a une responsabilité primordiale dans ce développement. Le commandant Barès peut être reconnu comme l’un des artisans majeurs de cet essor, par les réformes de structure et d’emploi qu’il a mises en œuvre comme par les programmes d’équipement qu’il a lancés. Mais, à l’Arrière, le général Hirschauer, puis le sous-secrétaire d’Etat René Besnard, ont également apporté leurs pierres à la construction d’une véritable force aérienne. Ils ont créé les conditions d’une politique industrielle propre à donner au commandement les machines qu’il souhaitait. Ce processus ne s’est pas fait sans heurts. 

            La bataille aérienne de Verdun marque un tournant pour l’aéronautique militaire française. Les leçons dans ce domaine, notamment de la chasse, sont rapidement tirées et, dès le 21 mai, une nouvelle organisation de l’aviation aux armées est promulguée. Elle donne une place privilégiée à la notion de supériorité aérienne. En juillet, le commandant Le Révérend établit un projet d’organisation pour un GC [35], texte définitivement adopté le 10 octobre.

            Tout ce qui a été mis en place à Verdun, les patrouilles de chasseurs, la permanence de la chasse, les secteurs aéronautiques, avait déjà été élaboré, en théorie, dès les premiers mois du conflit. Simplement, Verdun, de par le péril encouru, a focalisé l’urgence de la mise en place de ces inno-vations. Verdun a agi en révélateur.

            Dans la suite de la guerre, il ne reste plus qu’à perfectionner ces innovations. Le couronnement de cette évolution est sans doute la Division Aérienne du général Duval, mise en place le 14 mai 1918, qui constitue une force aérienne de près de 600 appareils, à la disposition du GQG qui la jette dans la bataille pour conquérir la maîtrise de l’air par des missions offensives.

* DEA d’histoire contemporaine, archiviste, Centre commun de recher-ches Louis Blériot, Aérospatiale.

[1] SHAA. Actes du colloque international, En 1944, l’aviation a-t-elle gagné la guerre ?, 452 p., page 19.

[2] SHAA. Dossier emploi et organisation de l’aéronautique militaire 1912-1917. « Instruction sur l’emploi et l’organisation de l’aviation en temps de guerre ». 27 octobre 1912, 28 p. page 12.

[3] Grand Quartier Général.

[4] Dossier cité, note 2, p. 17-21.

[5] SHAA. Ancienne numérotation A 1 Avions et moteurs 1913-1920. GQG « Le général en chef au directeur des services aéronautiques », 21 septembre 1914.

[6] Lissarague-Christienne, Histoire de l’aviation militaire française, Paris, Lavauzelle, 1980, 558 p.

[7] SHAA. Dossier emploi et organisation de l’aéronautique militaire. GQG « Au sujet du fonctionnement de l’aviation » Général Joffre. 10 novembre 1914.

[8] SHAA. Dossier emploi et organisation de l’aéronautique militaire. GQG « Instruction sur l’emploi et l’organisation de l’aviation en temps de guerre : nouvelle rédaction », 7 décembre 1914.

[9] JO. Chambre des députés, « Rapport sur les travaux de la commission de l’armée pendant la guerre 1914-1918 : aéronautique », Député d’Aubigny, 1920.

[10] Albert Etévé, La victoire des cocardes : l’aviation française avant et pendant la Première Guerre mondiale, Robert Laffont, 1970, p. 149.

[11] Ibid.

[12] SHAT. 19 N 480. GQG « Instruction au sujet de l’organisation et du fonctionnement du service de photographie aérienne aux armées », 16 avril 1915.

[13] SHAT. 19 N 481. QG IIe armée « Instruction relative à l’emploi des avions en liaison avec les sections d’artillerie », 28 septembre 1914.

[14] Commandant Orthlieb, L’aéronautique hier-demain, Masson, 1920, p. 25.

[15] SHAA, Ancienne numérotation A 17, Commission d’enquête sur les marchés à la Chambre des députés 1914-1918, « Rapport de P-E Flandin à la commission de l’armée », 5 juillet 1915.

[16] JO. Chambre de députés, séance du 19 octobre 1919, « Rapport sur les travaux de la commission de l’armée pendant la guerre 1914-1918 », André Dalbiez, p. 3 491, annexe 7 259.

[17] SHAA, Ancienne numérotation A 24, Sous-secrétariat d’Etat à l’Aéro-nautique, « Instruction pour la constitution en établissement autonome de l’Atelier de réparation de Saint Cyr », René Besnard, 5 octobre 1915.

[18] SHAA, Ancienne numérotation A 24, Sous-secrétariat d’Etat à l’Aéro-nautique, « Instruction sur la création d’un service industriel indépendant du SFA », René Besnard, 22 novembre 1915.

[19] SHAA, Ancienne numérotation A 17, Sous-secrétariat d’Etat à l’Aéro-nautique, « Instruction sur les conventions provisoires concernant les four-nitures aéronautiques », René Besnard, 10 février 1916.

[20] JO, Documents parlementaires, « Rapport de la commission d’enquête sur l’aviation », 10-11 janvier 1916.

[21] JO, Chambre des députés, « Comité secret du 20 novembre 1916 », pp. 272-275.

[22] SHAA, Ancienne numérotation A 47, IIe armée, service aéronautique « Ordre pour l’aviation de combat », commandant De Rose, 29 février 1916.

[23] SHAA, Dossier réflexion sur l’engagement de l’aviation, « Rapport sur le fonctionnement de l’aéronautique dans le secteur Vaux-Douaumont », Secteur Lebrun, 19 mars-4 avril 1916.

[24] Rapport cité, note 20.

[25] Icare, L’aéronautique militaire française 1914-1918, tome I, n° 85, 1978, p. 58.

[26] SHAA, Dossier réflexion sur l’engagement de l’aviation, « Rapport sur les avions de chasse : mouvement et combat d’après l’expérience de Verdun », capitaine Brocard, 26 juin 1916.

[27] L’aéronautique, L’aviation militaire 1914-1918, commandant Orthlieb, août 1919, n° 3.

[28] SHAA, Dossier organisation et emploi de l’aéronautique militaire, GQG « Statut des observateurs de l’aéronautique », 4 février 1916.

[29] SHAA, Dossier réflexion sur l’engagement de l’aviation. « Compte-rendu de l’emploi de l’aviation », Secteur Nudant, 4 avril 1916.

[30] SHAT, 19 N 480, IIe armée, service aéronautique « Instruction sur l’emploi de l’observation aérienne au service du commandement », 25 avril 1916.

[31] SHAA, Ancienne numérotation A 48, opérations du 25 avril au 3 juin 1916, IIe armée « Emploi de l’aviation d’armée au cours de la bataille de Verdun ». 12 mai 1916.

[32] Rapport cité, note 28.

[33] SHAT, 19 N 494, IIe armée, 3e Bureau « Instruction sur les rapports artillerie-aviation : instruction », 16 avril 1916.

[34] SHAA, Ancienne numérotation A 47, IIe armée, bureau aéronautique, « Première impression sur l’emploi combiné de l’aviation et de l’artillerie dans la région de Verdun », 22 mai 1916.

[35] SHAA. Dossier organisation et emploi de l’aéronautique militaire. « Projet d’organisation d’un groupe de combat de plusieurs escadrilles » Commandant Le Révérend. juillet 1916.

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LA  GENÈSE DE  L’AÉRONAUTIQUE  MILITAIRE 1892 – 1914

Claude Carlier

            Le XIXe siècle est marqué par les progrès des sciences et des techniques au nombre desquels la recherche de la solu­tion du plus lourd que l’air n’est pas la moindre. En France, un petit cercle d’hommes politiques et de militaires a conscience très tôt du rôle de l’aviation dans l’art de la guerre. Le général Joseph Henry Mensier, entre autres, directeur du Génie depuis 1887, soutient et favorise les travaux de l’ingénieur Clément Ader [1].

La convention secrète de 1892

            Après l’expérimentation de l’Eole en 1890, Clément Ader recherche un financement pour poursuivre ses travaux et réaliser un autre aéroplane appelé Avion. Dans ce but, il solli­cite du ministère de la Guerre l’autorisation d’utiliser le ter­rain militaire de Satory, près de Paris. Il s’adresse, par l’intermédiaire du général Mensier, au président du Conseil, ministre de la Guerre, Charles de Freycinet, qui la lui accorde le 10 août 1891.

            Le 17 octobre, entraîné par le général Mensier, il décide même d’aller voir l’Eole et déclare, selon Clément Ader :

            « Ceci est un « Eclaireur » et un « Torpilleur » Aérien et il faut faire continuer les essais par le Département de la Guerre pour la Défense nationale [2]. »

            Cette appréciation, si conforme aux espoirs d’Ader, est pour lui un grand encouragement : il déborde d’optimisme et entrevoit déjà la matérialisation de ses idées sur l’aviation militaire :

            « C’est ainsi que naquit ce jour-là l’Aviation Militaire par la volonté de M. de Freycinet. Cela nous combla de joie puisque nous étions animé des mêmes sentiments [3]. »

            Il précise aussitôt ses conceptions :

            « Nous fîmes immédiatement un projet général, et nous y étions autorisé, sans témérité aucune, par les nombreuses études préliminaires faites de 1882 à 1891, ainsi que par les résultats obtenus avec l’Eole. En voici les branches principa­les : – Fondation d’une école d’Aviation et d’Avion-nerie. – Etablissement d’un Arsenal pour la constructions des Avions. – Stratégie et tactique aérienne. – Création d’une armée Aé­rienne Aviatrice.

            « Pour satisfaire ce programme, sans doute, il fallait des ressources en rapport avec son importance ; mais que pouvaient être ces sacrifices en argent à côté des services qu’il était appelé à rendre à la Défense Nationale [4]. »

            Ader propose un matériel et son mode d’emploi, des écoles, des ateliers, des doctrines et surtout la création d’une nouvelle armée ; rien d’utopique puisque Charles de Freycinet croit dans le plus lourd que l’air.

            Les travaux de l’inventeur doivent rester secrets. « Le ministre de la Guerre ne se propose pas de revoir votre appareil et il désire ne le montrer à personne » précise le général Mensier dans une lettre adressée à Clément Ader le 22 octobre.

            Précaution compréhensible : l’Avion apparaît comme une arme nécessaire à la revanche contre l’Allemagne. La défaite de 1870 est encore dans les mémoires, l’Alsace-Lorraine est allemande, les plans stratégiques de l’armée française sont établis en direction du Rhin. Le président du Conseil insiste auprès du ministre des Finances sur la nécessité de ne pas révéler la destination des fonds qu’il demande :

            « Il y aurait certainement d’autres moyens de me procurer cette somme, mais je n’en vois aucun autre où l’on ne soit obligé de divulguer jusqu’à un certain point une découverte qu’il y a un véritable intérêt d’Etat à tenir complètement secrète [5]. »

            Le 2 février 1892, Charles de Freycinet va même jusqu’à demander au président de la République, Sadi Carnot, l’autorisation d’utiliser la caisse des fonds secrets. Il précise :

            « La lecture du projet de convention vous donnera la preuve que toutes les précautions ont été prises pour conserver à la France le bénéfice d’une découverte qui, si elle peut être réalisée, aurait au point de vue de la guerre des résultats incalculables. »

            Sadi Carnot donne son accord.

            Une convention est signée, le 3 février 1892, « entre Monsieur Freycinet, Président du Conseil, Ministre de la Guerre, agissant comme représentant l’Etat » et « Clément Ader, Ingénieur ».

            Clément Ader obtient, à dater de février 1892, une somme de 250 000 francs payable en douze mensualités et 50 000 F au terme de ses travaux, soit 300 000 francs. En contrepartie, les obligations d’Ader sont claires et précises :

            « Par la présente convention, M. Ader s’engage à construire un appareil type qui ne sera plus simplement (…) un appareil d’essai, mais bien un appareil établi en vue de réaliser le programme qui suit :

            « Etre en état de porter, outre son conducteur, une deuxième personne, ou bien du matériel (combustible supplémentaire ou substances explosives) d’un poids équivalent à celui d’un homme, soit 75 kilogrammes ;

            « Etre capable de s’élever à plusieurs centaines de mètres et de marcher au moins pendant six heures, étant chargé de ses deux voyageurs, avec une vitesse minimum de 15 mètres par seconde.

            « Enfin, être complètement dirigeable, c’est-à-dire être en état de suivre un itinéraire déterminé et de passer exactement au-dessus d’un point fixé. »

            Une clause interdit toute divulgation de plans, écrits ou documents relatifs à l’invention d’Ader, les contrevenants tombant « sous le coup de la législation sur l’espionnage ».

            On peut cependant être étonné des exigences de la convention. L’armée demande, et Clément Ader accepte, en 1892, des performances qui ne seront atteintes qu’au début du XXe siècle : malgré leur lucidité, ils sous-estiment les difficultés.

            Il faut néanmoins remarquer que ces performances correspondent à des objectifs bien définis. Six heures à environ 50 km/h, cela représente 300 km, soit la distance séparant Paris des frontières de l’Est, cela n’est sûrement pas une coïncidence, le souvenir de la guerre de 1870 est encore vivace.

            Au-delà de l’Avion, son premier engagement vis-à-vis du ministère de la Guerre, Clément Ader espère pouvoir mettre en route le processus devant aboutir, ainsi qu’il le rappelle en 1909, à « organiser une armée aérienne pour venger l’affront national [6] » de 1870.

            Clément Ader n’arrivera pas à honorer les clauses de la convention. Après un essai infructueux en 1897, le ministère de la Guerre renonce à l’Avion ; Clément Ader, dépité, arrête ses recherches.

            Le grand précurseur de l’aviation continue néanmoins d’œuvrer sous une autre forme. Dans trois ouvrages, publiés de 1907 à 1912, il développe ses théories et ses réflexions sur l’usage de l’aviation dans la guerre. Son livre, L’Aviation Militaire, publié en 1909, soit cinq ans avant le début de la Première Guerre mondiale, est prophétique de l’usage de l’Avion. Il ne sera pas entendu.

            Une querelle stérile, déclenchée par quelques Français contre les Américains sur la paternité du premier vol, fera oublier les exceptionnelles analyses de Clément Ader [7].

La poursuite de l’intérêt pour l’aéroplane

            Le ministère de la Guerre n’a pas retenu l’Avion de Clément Ader. Ce sont les Américains, grâce aux frères Wright, qui prennent le relais, en 1903, et réussissent les premiers véritables vols sustentés.

            Les frères Wright ont également proposé leur invention aux militaires. Pour valoriser leurs brevets, ils se tournent vers l’Europe, notamment en direction des militaires français qui observent avec intérêt l’évolution de ce nouveau moyen de locomotion.

            La Direction du Génie, où dans son Laboratoire de Chalais-Meudon, le colonel Renard et le capitaine Ferber se distinguent par leurs travaux sur les aéroplanes, s’intéresse à d’éventuelles applications militaires en particulier pour des missions d’observation. De son côté, la Direction de l’Artillerie pense au guidage de ses pièces. Chaque direction a très bien compris l’importance de ce « point haut » qui peut se déplacer, c’est aussi le début d’une querelle entre les deux armes.

            En 1906, le commandant du génie Bonel est envoyé aux Etats-Unis pour négocier, avec les frères Wright, l’achat de leur appareil. Les exigences financières des Wright, qui pensent avoir trouvé la solution définitive du vol, font traîner les négociations qui échouent. Pendant ce temps, les construc-teurs français ont fait d’importants progrès. Les négociations sont néanmoins reprises, en 1907, en vue d’acquérir une version biplace pouvant emporter un observateur aérien, la Compagnie générale de navigation aérienne achète leurs brevets aux frères Wright.

            Les essais faisant apparaître une sous-motorisation, la société Bariquand et Marre modifie le moteur original le portant de 11 à 30 cv. Des roues sont ajoutées qui rendent plus commode le décollage prévu sur rail. L’appareil, modifié, est testé en 1910 et donne satisfaction. Mais, les constructeurs français ont, entre-temps, atteint une qualité nettement supé-rieure [8], particulièrement au niveau de la fabrication des moteurs [9]. L’aéroplane Wright est alors abandonné.

Les débuts de l’organisation de l’aéronautique militaire

            En 1909, le général Brun, ministre de la Guerre, confie conjointement au Génie et à l’Artillerie le soin de jeter les bases des premiers éléments de l’aviation militaire.

            La même année est créée, à Paris, l’Ecole supérieure d’aéronautique et de construction mécanique. Parmi les premiers diplômés : Henry Potez et Marcel Bloch (le futur Marcel Dassault) mais aussi les frères Gourevitch (les futurs créateurs des avions soviétiques MiG).

            Lors de la Grande semaine d’aviation de Reims, en août 1909, le général Pierre Auguste Roques, directeur du Génie, charge une commission d’acheter, sur les crédits de recherche, cinq appareils destinés à étudier les applications militaires qui semblent consister en des missions d’obser-vation à longue portée.

            Ces souhaits sont difficiles à satisfaire : un aéroplane militaire doit pouvoir suivre les colonnes auxquelles il est affecté ; il doit, les jours de mauvais temps où il ne peut voler, être rapidement démonté, transporté puis remonté ; il doit être capable de subir des intempéries sans que sa solidité et la sécurité de son fonctionnement soient compromises. Ces réserves faites, des officiers, désirant se familiariser avec l’aviation, obtiennent la permission de passer leur brevet de pilote dans les écoles civiles, les seules existant alors. Le premier officier pilote, breveté par l’Aéro-club de France, le 8 mars 1910, est le lieutenant du génie Camerman qui est rapidement chargé de créer une école de pilotage militaire au Camp de Châlons.

            Des officiers d’artillerie, également présents au meeting, estiment que des aéroplanes biplaces peuvent être utiles pour le réglage de leurs pièces. La Direction de l’Artillerie obtient du Parlement un complément de crédits ce qui lui permet de commander, au début de 1910, sept appareils biplaces. Pressentant en outre le rôle important que pourrait jouer un tel observatoire aérien dans ses opérations, elle souhaite avoir l’aviation naissante sous ses ordres. Elle dispose déjà d’un établissement, à Vincennes, dirigé par le commandant Estienne qui voudrait former ses propres pilotes.

            Devant les pressions du Parlement, qui réclame avec insistance une uniformisation de l’aviation, le général Brun, ministre de la Guerre, décide, le 10 avril 1910, que l’arme naissante sera confiée à une Direction du matériel aéro-nautique placée sous la responsabilité de la 4e Direction, c’est-à-dire celle du Génie qui patronne aussi l’’aérostation et les dirigeables ce qui facilite la communication entre services.

            Si l’aéroplane ne s’est pas encore définitivement imposé, il attire néanmoins la curiosité d’autorités militaires sensibles à sa nouveauté : le ministre de la Guerre, le général Brun, effectue un vol tout comme le général Maunoury commandant le 20e corps d’armée. Leur engagement facilite l’introduction des appareils dans les grandes manœuvres militaires annuelles.

L’introduction de l’aéroplane dans l’armée

            Aux manœuvres de Picardie, du 9 au 18 septembre 1910, 14 aéroplanes figurent à côté de 4 dirigeables de l’armée : c’est la véritable révélation du rôle que peut jouer l’aviation dans l’observation. Le général Roques fait com-mander 40 appareils et, en novembre 1910, fait approuver par le ministre de la Guerre, le programme d’un concours d’avions militaires pour 1911. Il affirme parallèlement que « les aéro-planes sont aussi indispensables aux armées que les canons et les fusils. C’est une vérité qu’il faut admettre de bon gré, sous peine d’avoir à la subir de force. »

            Il est convaincu que l’armée a besoin d’avions capables de franchir de longues distances et de transporter de grosses charges d’explosifs à larguer sur les ouvrages indispensables à la concentration des armées ennemies. Aussi, demande-t-il la construction d’appareils multiplaces pouvant emporter 300 kg sur une distance de 300 kilomètres à 60 km/h, en combattant au besoin les adversaires aériens. Mais il est aussi conscient qu’avant d’être un outil de guerre, l’avion doit devenir fiable et sûr.

L’Inspection permanente de l’aéronautique militaire

            Devant l’évolution favorable de tous les milieux concernés, le ministre de la Guerre crée une Inspection permanente de l’aéronautique militaire. Le décret est publié le 22 octobre 1910, le général Roques en est chargé ; il assure le commandement des troupes et des services correspondants ainsi que l’étude de l’application de l’Aéronautique aux besoins des armées 

            Le 7 février 1911 sont institués les brevets militaires de pilote et de mécanicien. L’armée exigeant plus de ses pilotes que l’administration civile des siens, elle élabore ses propres épreuves. Le premier breveté est le lieutenant de Rose. Les pilotes civils sont autorisés à se présenter au brevet militaire en tant que réservistes.

            Le 20 juillet, l’aviation démontre que non seulement elle peut observer mais aussi rendre compte. Le capitaine Brenot et le lieutenant Ménard, à 500 mètres d’altitude près de Rambouillet transmettent par radio un message à la tour Eiffel distante de 50 kilomètres 

            L’année 1911 est celle des visées allemandes sur le Maroc qui entraînent une augmentation des budgets militaires : l’aviation naissante en bénéficie. C’est également en 1911 que l’aviation militaire est utilisée pour la première fois par les Italiens au cours de leur guerre contre les Turcs en Tripolitaine. Le 22 octobre, le capitaine italien Carlo Piazza effectue, sur un appareil Blériot, une reconnaissance d’une heure au-dessus des lignes adverses. Si l’aviation a joué un rôle modeste dans ce conflit, elle y a prouvé cependant son utilité.

            Les grandes manœuvres françaises de 1911 mettent en évidence l’intérêt de l’avion d’observation biplace. En effet un observateur qualifié peut noter des informations que le pilote n’a pas le temps d’apercevoir faute d’une préparation adéquate. La formation d’officiers observateurs apparaît primordiale :

            « L’observation aérienne, dans le domaine militaire, demande, en effet, une préparation et des aptitudes spéciales, que ne possèdent pas le plus grand nombre de nos pilotes actuels [10]. »

            Le tir de projectiles depuis un avion ou un dirigeable fait l’objet de recherches spéciales de la part de l’établissement d’aviation militaire de Vincennes qui étudie un appareil de visée et installe, en 1912, au camp de Châlons, un polygone de tir.

            Lors du grand concours d’avions militaires du 8 octobre au 28 novembre 1911 à Montcornet, près de Reims, les appareils présentés, d’origine civile, sont mal adaptés aux besoins militaires. Ils permettent néanmoins aux constructeurs de déterminer les modifications nécessaires.

            Le 29 novembre 1911, le général Roques décide que, désormais, les aéroplanes militaires seront désormais appelés Avion pour honorer l’œuvre de Clément Ader.

            Au début des années 1910, on peut estimer qu’un grand progrès avait été effectué dans l’utilisation de l’avion à des fins militaires. Les missions d’observation, de guidage des feux de l’artillerie et de bombardement sont essayées et mettent en évidence la fragilité des avions, ce qui explique qu’aucun responsable militaire ne peut véritablement compter sur eux dans une bataille.

            Sous cet éclairage, la phrase attribuée à Foch : « L’aviation, c’est du sport. Pour l’armée, c’est zéro ! » est à replacer dans le contexte de l’époque. Outre la nature fragile des avions, leur coût élevé, celui des pièces de rechanges et de l’entretien ajoutés à la dépense engagée pour la formation des pilotes peuvent expliquer les hésitations des états-majors à investir dans de tels matériels alors que l’armée française manque de mitrailleuses ou de canons et que les unités d’infanterie sont sous-équipées.

            La formation des pilotes est un des principaux soucis des responsables. Le général Roques note :

            « Nul ne peut prévoir, ni surtout délimiter les services que pourra nous rendre l’aviation dans l’avenir. Nul ne peut dire ce que sera le futur avion (aéroplane actuel perfectionné, appareil à ailes battantes, hélicoptères, etc.) mais il faudra toujours des hommes pour le monter et ces hommes, nous devons les préparer sans arrêt [11]. »

            Lors de la création de l’Inspection permanente, en octobre 1910, l’aviation militaire compte 43 pilotes ; ils sont 152 à la fin de 1911 auxquels s’ajoutent 122 élèves en instruction.

            En 1911, le prix moyen d’un appareil militaire est de 25 000 francs, son entretien annuel est estimé à 10 000 francs. La formation d’un élève pilote revient à 4 000 francs, il est prévu d’en former 250 par an.

            L’aviation apparaît toujours bien comme un sport ; la lettre de la Direction du Génie cherchant des volontaires est sans ambiguïté :

            « Les progrès du plus lourd que l’air font que l’on envisage en ce moment la formation d’un certain nombre de pilotes d’aéroplanes. Vous paraissez tout indiqué pour réussir dans ce genre de sport intéressant [12]. »

            Une des préoccupations du général Roques est de donner à l’aviation militaire naissante un statut d’arme indépendante au sein de l’armée de Terre. Ses tentatives pour obtenir la direction des moyens aériens de la Marine échouent. Chaque armée s’interroge : l’aviation doit-elle être considérée comme une arme nouvelle ou comme un moyen supplémen-taire mis au service de chaque arme ? Le Génie veut des avions biplaces armés, la Cavalerie des monoplaces légers aisément transportables, l’Artillerie de gros avions multipla-ces, la Marine veut sa propre aviation.

L’aéronautique navale

            La Marine s’intéresse également aux aéroplanes. En 1910, après avoir envoyé en stage des officiers à l’Etablis-sement d’aviation de Vincennes, le ministère crée un parc d’aviation à Toulon et achète un biplan Farman à titre expérimental. L’accent est mis sur l’intérêt de ce genre d’appa-reils pour l’observation, la reconnaissance, la recherche de sous-marins et le repérage des champs de mines, toutes mis-sions antérieurement dévolues aux ballons.

            En 1911, la Marine fait aménager en porte-aéroplanes un navire auxiliaire de 6 000 tonnes, la Foudre, et charge le capitaine de frégate Daveluy d’organiser une aéronautique maritime. Cette dernière voit le jour le 20 mars 1912, sous l’appellation de Service de l’aviation maritime.

            L’état-major choisit des avions ou des hydravions pouvant être mis en œuvre à partir de plans d’eau aménagés. Après avoir essayé l’étang d’Arnel, près de Montpellier et Fréjus/Saint-Raphaël, il ne conserve que le second officiel-lement déclaré le 1er janvier 1914.

            Pour l’aviation embarquée, le choix de la Foudre ne s’avère pas concluant, le navire ne peut recevoir que des hydravions qu’il faut mettre à l’eau puis récupérer à l’aide de grues. Néanmoins, une plate-forme provisoire est installée ; elle permet, le 8 mai 1914, à René Caudron de décoller avec succès un avion amphibie de sa conception.

            Lors des grandes manœuvres navales de mai 1914, une douzaine d’hydravions est affectée à des missions de reconnaissance jusqu’à 200 km sur divers points de la Médi-terranée, principalement à Toulon et à Bizerte en Tunisie. Ces manœuvres consacrent la supériorité de l’hydravion équipé des premiers postes de TSF. C’est ce type d’appareil que l’aviation maritime décide d’adopter conjointement avec des ballons dirigeables.

L’organisation de l’aéronautique militaire

            Laissant à la Marine sa propre aviation, le général Roques consacre ses efforts à obtenir du ministre de la Guerre et du Parlement la présentation et le vote d’une loi de finances et d’organisation de l’aéronautique militaire.

            L’année 1912 voit se multiplier les études conjointes du Génie, de l’Artillerie et de l’Inspection permanente pour définir l’organisation de l’Aéronautique militaire, sa mobilisation, son emploi en temps de paix et en temps de guerre, les questions de tactique et d’armement. Des commissions élaborent et proposent un début de réflexion qui essaie de tenir compte de l’évolution difficilement prévisible de ce nouveau mode de combat. Les études aboutissent au vote, le 29 mars 1912, de la première loi réorganisant l’aéronautique militaire.

            L’Inspecteur permanent de l’aéronautique militaire relève directement du ministre de la Guerre, il a autorité sur l’ensemble des personnels et des matériels. Un premier plan d’équipement est programmé sur les années 1912 à 1915 afin d’aboutir à un effectif de 550 avions en ligne auxquels s’ajoutent 550 répartis dans les écoles et en réserve.

            L’aéronautique militaire est réorganisée :

            – Une Direction du matériel aéronautique militaire établie à Chalais-Meudon et commandée par le lieutenant-colonel Bouttieaux, chargé de l’étude et de la constitution du matériel de guerre (recherches, construction, achats et réception, entretiens) ainsi que des recherches sur l’aéro-nautique en général. Cette Direction regroupe un Etablis-sement central du matériel aéronautique militaire et un Laboratoire d’aéronautique militaire.

            – L’établissement d’aviation militaire de Vincennes, commandé par le lieutenant-colonel Estienne, chargé des recherches spéciales à l’aviation, d’outiller et d’armer les avions (armes et projectiles) [13]. Il doit aussi étudier des appareils pour l’observation et le réglage des tirs d’artillerie ainsi que des dispositifs de tir à bord des aéroplanes.

            – A Versailles, un commandement des troupes d’aéro-nautique et la direction des dépôts de matériel (comman-dement des unités et détachement de Sapeurs-Aérostiers, instruction des officiers et hommes de troupe, mobilisation, entretien du matériel d’instruction) confié au colonel Hirschauer.

            Le corps de troupe est constitué de deux groupes de Sapeurs-Aérostiers (Versailles et Reims), de trois dépôts de matériel (Versailles, Châlons, Reims), de neuf centres d’aviation (Versailles, Buc, Reims, Châlons, Etampes, Douai, Pau, la Vidamée, le Crotoy).

            En avril 1912, le général Roques quitte l’Inspection permanente ; il est remplacé par le colonel Hirschauer promu général le 12 décembre 1912.

            Le 14 juillet 1912, le président de la République Armand Fallières remet son drapeau à l’Aéronautique militaire. Le 26 juillet, l’Inspection permanente de l’aéronau-tique décide que les avions militaires arboreront désormais des cocardes tricolores.

L’évolution de l’aéronautique militaire

            Les manœuvres de 1912 démontrent la supériorité de l’avion sur le dirigeable, en particulier de l’avion biplace pour les missions d’observation. Pour la première fois les avions sont regroupés en escadrilles à six avions sous les ordres d’un chef d’escadrille responsable du personnel navigant et non navigant, du matériel et de la maintenance.

            Pour faciliter la transmission des renseignements, le général Hirschauer préconise l’installation de la TSF sur les appareils.

            Des avions offensifs sont envisagés pour combattre un adversaire aérien, essentiellement les dirigeables et bombarder des unités ennemies. A cet effet, les frères André et Edouard Michelin, qui dirigent la manufacture Michelin et Compagnie, créent, en 1911, le concours Aérocible Michelin. Ils sont persuadés que l’avion de bombardement pourra devenir une arme redoutable à condition de posséder des appareils de visée et de bombardement précis.

            L’épreuve consiste à lancer des projectiles sur une cible de 20 m à une altitude minimum de 200 m, ce qui permet de déceler, entre autres, les difficultés de visées.

            En 1912, un Comité national d’Aviation est constitué sous la présidence de Georges Clemenceau. Il ouvre souscription nationale destinée à l’achat d’aéroplanes pour l’armée. Grâce à une puissante campagne de presse, les fonds recueillis atteignent 4 millions de francs qui permettent de commander 120 appareils, d’offrir des bourses de pilotages, d’aménager des aérodromes.

            Afin d’intégrer la nouvelle arme dans l’appareil militaire national, une Commission supérieure de l’aéronautique militaire est mise en place le 24 janvier 1913, auprès du ministre de la Guerre. Elle est présidée par le chef d’état-major de l’armée, le général Joffre. Elle préconise l’utilisation des avions contre des objectifs aériens et terrestres ce qui entraîne l’expérimentation, dès 1913, du lancer de grenades incendiaires et les essais, au sol, d’armes placées à bord des appareils tel le canon : les résultats sont très décevants car les cellules ne sont pas conçues pour résister au recul de telles armes.

L’aviation d’outre-mer

            Le développement de l’aviation en métropole est suivi avec intérêt dans les colonies françaises. Le commandement militaire à Alger demande, fin 1910, la création d’une unité aérienne spécialisée dans les vols au-dessus du désert. Le Parlement vote des crédits pour l’achat de six appareils qui deviennent opérationnels à compter de février 1912. Ils sillonnent toute l’Afrique du Nord soulevant une grande curiosité.

            Le général Lyautey, résident-général au Maroc, obtient la création de deux escadrilles basées à Casablanca et à Oujda. En 1912, trois sections d’aviation militaire françaises effec-tuent des opérations de reconnaissance et de bombardement de douars de tribus insoumises.

            Le Gouverneur général de l’Afrique occidentale française demande aussi des avions ; il les achète sur son bud-get mais bénéficie de l’assistance du ministère de la Guerre qui fournit le personnel.

L’évolution des structures

            Le 16 avril 1913 paraît un arrêté relatif à l’organisation de l’Aéronautique militaire. L’Inspection permanente perd une partie de ses prérogatives, ses unités sont placées sous l’autorité des commandants de place ou de corps d’armée sur le territoire desquels elles sont stationnées. L’aviation devient plus opérationnelle mais perd de son homogénéité, l’Inspec-teur général voit ses attributions réduites. C’est le début de la querelle entre partisans de l’air autonome et ceux qui le veulent à la disposition des grandes unités terrestres. La querelle entre l’Artillerie et le Génie se développant, le ministre de la Guerre fait effectuer, par le général Bernard, artilleur de formation, une enquête.

            En août 1913, le général Hirschauer est remplacé par le général Bernard qui s’attache à réorganiser l’administration de l’aéronautique et à définir les relations avec les construc-teurs. Il fait adopter le principe de l’avion blindé, souhait louable mais qui correspond peu aux possibilités de motori-sation de l’époque.

            Comme se pose toujours le problème de l’autonomie à accorder à l’aviation, le général Joffre, chef d’état-major de l’armée, propose au ministre de la Guerre, à la demande du général Bernard, la création d’une 12e Direction chargée de l’aéronautique militaire. Le décret du 21 avril 1914 entérine cette proposition et place la nouvelle direction sous les ordres du général Bernard.

Conclusion  

            Depuis les premiers vols des frères Wright au début de 1914, l’aviation a connu une progression importante et bénéficié d’un grand engouement qu’a relayé une presse enthousiaste. Civils et militaires ont commencé à percevoir les possibilités du plus lourd que l’air, pourtant encore bien limitées par les capacités techniques de l’époque, même si la traversée de la Méditerranée par Roland Garros, en 1913, démontre que l’avion est de plus en plus fiable.

L’aviation n’est pas encore considérée comme un véritable outil de guerre, son usage est essentiellement réservé à l’observation et au guidage de l’artillerie, le combat aérien n’est pas envisagé. Malgré beaucoup d’incompréhensions, l’aéronautique militaire est passée, en cinq ans, du stade de l’inexistence à celui de Service à part entière du ministère de la Guerre [14]. L’intérêt accordé par le Gouvernement, le Parle-ment et les milieux militaires a été déterminant, il permet, en partie, d’expliquer le rapide développement de l’aviation dès le début de la Première Guerre mondiale [15].

* Professeur à la Sorbonne, directeur du Centre d’histoire de l’aéronau-tique et de l’espace.

[1] Clément Ader, né en 1841, est un inventeur de génie qui a mis au point les premiers procédés de téléphonie en France. Il s’est ensuite passionné pour le plus lourd que l’air.

[2] Clément Ader, La première étape de l’aviation militaire en France, J. Bosc et Cie éditeurs, Paris, 1907, p. 8.

[3] Ibid., p. 8.

[4] Ibid., p. 8.

[5] Lettre du 21 octobre 1891.

[6] L’Aviation Militaire, Berger-Levrault éditeur, page IX.

[7] Sur l’œuvre féconde de Clément Ader, cf. Claude Carlier, L’affaire Clément Ader – La vérité rétablie, Perrin, 1990, 266 pages.

[8] La plus spectaculaire illustration est, en 1909, la traversée de la Manche par Louis Blériot. La presse titre : « L’Angleterre n’est plus une île ».

[9] En 1905, les frères Louis et Laurent Seguin créent la Société des Moteurs Gnome. Cette société, qui connaît un important développement, est l’ancêtre de l’actuelle Snecma.

[10] Rapport du général Chomer sur les manœuvres de 1911, cité dans le rapport du général Roques.

[11] Rapport du général Roques, Ibid., p. 2-3.

[12] Albert Etévé, La victoire des cocardes, Robert Laffont, 1970, p. 36.

[13] Rôle correspondant à l’actuel Centre d’expérimentation aérienne militaire.

[14] L’aéronautique militaire devient une arme en 1922 et une armée indépendante en 1933.

[15] Sur l’aéronautique militaire française des origines à 1918, Cf. Histoire Militaire de la France, PUF, tome 3, 1992.

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ALLOCUTION  INTRODUCTIVE

M. le doyen Guy Pedroncini, Président du Comité National du Souvenir de Verdun

Messieurs et Mesdames les Parlementaires et les Élus, Messieurs les Officiers supérieurs,

Mes chers Collègues et Amis,

Mesdames, Messieurs,

 

            Au moment où s’ouvre un colloque passionnant sur l’apparition des armes nouvelles dans la Grande guerre, je voudrais remercier toutes celles et tous ceux qui en assurent la réussite.

            Je remercie les Ministres de la Défense et des Anciens combattants et victimes de guerre pour leur patronage et leur appui.

            Notre gratitude va au président Rémi Herment et à Monsieur le député-maire Arsène Lux.

            A ces remerciements j’ajoute de tout cœur ceux qui vont à tous les membres du Mémorial, en particulier au colonel Jean-Claude Farinet et à l’Institut d’Histoire des Conflits contemporains, en particulier au professeur Claude Carlier qui nous apporte son savoir faire d’organisateur chevronné de colloques ainsi que sa participation scientifique.

            Je remercie le Service historique de l’armée de Terre pour la participation de deux de ses officiers au colloque.

            Je voudrais également remercier Messieurs les repré-sentants des sociétés Aérospatiale, Dassault et Snecma qui sont des historiens de formation et d’ailleurs d’anciens étudiants du professeur Claude Carlier. Cette association du monde industriel et de l’université méritait d’être soulignée.

            Enfin, alors que les premiers essais des chars français ont eu lieu le 21 février 1916, comment le président du Comité national pour le souvenir de Verdun ne serait‑il pas heureux que ce colloque ait lieu à Verdun. Je regrette que le colonel Guilleminot n’ait pu se joindre à nous, et j’ai à vous demander d’excuser Madame Maurice Genevoix dont l’état de santé ne lui a pas permis de venir vous annoncer elle‑même une très heureuse nouvelle : l’Académie Française vient, à l’unanimité, d’accorder son éminent patronage à la Fondation « Le Souvenir de Verdun » qui assurera ce que j’appelle l’éter-nité humaine au Mémorial.

            En temps de guerre, la nécessité de vaincre devient la loi suprême. Toutes les forces des pays sont alors mobilisées, et, en particulier, l’imagination.

            Certes, les conflits sont préparés, mais ils réservent souvent des surprises. La Grande Guerre devait être brève et toute de mouvement. Or elle se révèle longue et se caractérise par une large immobilité des fronts en raison du phénomène plus ou moins dominant des tranchées.

            Comment s’adapter ? Comment retrouver le mouve-ment ? Comment abréger la guerre ?

            Dans n’importe quel conflit il faut s’adapter à ses réalités. D’abord avec les armes que l’on possède, ensuite avec celles que l’on invente ou que l’on perfectionne.

            Hors l’arme atomique et l’avion à réaction, la Grande Guerre voit apparaître des armes nouvelles qui dominent la guerre au XXe siècle.

            Les armes de 1914 cessent d’être adaptées à la guerre des tranchées : le rôle du fusil est réduit ‑ avant 1914, on évaluait souvent la puissance d’une armée au nombre de ses fusils ‑ la cavalerie est paralysée, le courage et l’élan des hommes sont vite impuissants face aux mitrailleuses qui ne s’enrayent pas. L’avion commence à peser sur le combat terrestre par le renseignement, et l’artillerie laisse apparaître ses limites : des millions d’obus, l’allongement de la portée de ses canons et des centaines de milliers de morts ‑ les années 1915 et 1916 sont les plus meurtrières de la guerre ‑ n’ont pas entraîné de modifications sensibles du front occidental. Faut‑il rappeler cette caricature allemande publiée par Demm : le messager du front qui arrive au GQG et annonce « La victoire est encore plus grande : ce n’est pas de 3,50 m mais de 3,54 m que nous avons avancé ».

            La bataille de Verdun est révélatrice des impasses de la guerre : le Trommelfeuer allemand n’a pas réussi pas à vaincre la résistance française, et les renforts en artillerie rétablissent l’équilibre, stabilisant le front. La bataille de Verdun est un écrasement sur place de l’infanterie et un gigantesque duel d’artillerie. Encore une fois, depuis octobre 1914, la guerre est dans une impasse tactique.

            Pourtant apparaissent des éléments nouveaux.

            La résistance de Verdun, de ses héroïques combattants, n’a pu être soutenue que grâce aux camions de la Voie Sacrée : le moteur devient un facteur de victoire.

            L’aviation commence à jouer un rôle non plus seulement de renseignement mais d’intervention dans la bataille terrestre : elle balaie le ciel de l’aviation adverse, elle éclaire le commandement et elle livre à Verdun la première bataille aérienne de l’histoire. Lorsque la fin de la bataille se dessine, deux notes de novembre 1916 laissent deviner le rôle que l’aviation jouera à l’avenir : non seulement le commandant du Groupe d’armées du Centre, le général Pétain, estime qu’elle peut permettre de revenir à la guerre de mouvement, mais il lui assigne comme objectif l’attaque en piqué à la bombe et à la mitrailleuse des troupes adverses démoralisées par ces attaques. Il est remarquable aussi que Verdun soit une bataille psychologique.

            Dans l’ombre également se prépare une nouvelle arme : les chars.

            D’abord baptisés tanks pour tromper l’ennemi ‑ c’est le nom des réservoirs d’eau du Deccan ‑ le secret qui entoure ses premiers pas ou ses premières chenilles n’est pas sans faire penser à ceux qui ont accompagné pendant la Deuxième Guerre mondiale l’apparition de l’aviation à réaction et surtout de la bombe atomique [1].  

            Les archives révèlent souvent d’importants secrets.  

            On avait aussi cherché une solution par les gaz. Leur emploi par les Allemands avait causé un effet de surprise, et la parade par les masques allait contraindre les belligérants à en imaginer de nouveaux aptes à franchir la barrière des masques. Le colonel Ferrandis nous exposera comment le Service de santé a fait face à cette arme nouvelle et redoutée.  

            Tandis que se déroule la bataille de Verdun, apparaît peu à peu, dans ses profondeurs, une autre guerre qui exigera une autre tactique. La guerre du moteur : le camion, le char, l’avion. Mais aussi le ravitaillement en pétrole, en essence. Apparaît également l’arme sous-marine. Là aussi est la surprise de la Grande Guerre. On attendait largement des affrontements spectaculaires entre les flottes des grands navires de ligne. On voit apparaître une guerre menée par les sous-marins : les pertes infligées par les sous-marins alle-mands atteignent le tonnage de la flotte britannique de com-merce de 1914. En pleine bataille de Verdun, le torpillage du Sussex où périt Enrique Granados rappelle soudain qu’au loin le sort de Verdun, comme celui de la guerre, se joue aussi sur et sous la mer.

            1916 voit peu à peu se dessiner la guerre nouvelle de 1917-1918 où la mobilité revient : les avions, les chars, les camions ouvrent la route à la victoire.

            C’est donc bien dans le cadre de Verdun que l’émer-gence des armes nouvelles devait être étudiée.

            Verdun réunit les deux formes de la Grande Guerre : celle de 1914-1916 et celle de 1917-1918.

            Il faut redire, sans que cela enlève rien aux autres batailles, que Verdun est le sommet, le tournant et le symbole de la Grande Guerre.

[1] Même si l’idée d’une arme atomique avait été évoquée lors de la séance du 4 octobre 1922 du Conseil supérieur de la guerre (Cf. Guy Pedroncini, Pétain, La victoire perdue, Perrin , 1995, p. 108).

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ALLOCUTION  INAUGURALE

M. Arsène Lux, Député-maire de Verdun

Monsieur le Doyen,

Mon Colonel,

Mesdames, Messieurs,

 

            Je voudrais d’abord vous dire combien je me félicite de vous accueillir et d’accueillir le colloque sur les armes nouvelles à Verdun. Je crois que c’est le meilleur site qui pouvait être choisi : Verdun et le Centre mondial de la paix, même si le titre peut apparaître un petit peu étonnant dans cette enceinte.

Tout le monde sait ici – je l’ai exprimé de longue date – ce qui se passe au sein de cette enceinte. C’est, bien sûr, le symbole du volontarisme de la paix universelle dans l’espace et dans le temps. Pour alimenter cette volonté, il faut pouvoir l’asseoir sur une détermination. Or, la détermination ne peut intervenir qu’à travers la connaissance de ce qui est à l’opposé de la paix autrement dit de la guerre. C’est d’ailleurs ce qui se passe dans ce sens depuis pratiquement sa création et comment pourrait-il en être autrement ?

            Je voudrais simplement et avec beaucoup de modestie vous dire ce que ce thème évoque dans mon esprit. En général lorsqu’on évoque la bataille de Verdun – quasiment toujours et à juste titre d’ailleurs – on parle de malchance pour l’homme, de ses souffrances dans la boue et le froid, dans la douleur.

            Il faut aussi rappeler ce qui a permis cette situation de drame et cette apocalypse : l’apparition sur le champ de bataille d’une incroyable concentration d’instruments de guerre.

            Je crois que les enseignements rejoignent la problématique de l’évolution des technologies. Après Verdun, les batailles n’ont jamais plus été les mêmes. Après Verdun, c’est la perception de l’humanité qui n’a plus été tout à fait la même. Je pense que l’on n’en a pas tiré immédiatement les enseignements.

            Je crois que c’est cette situation qu’il faut que nous ayons présent à l’esprit lorsque nous évoquons l’émergence des armes nouvelles.

            La guerre de 1914-1918, a été la volonté de la maîtrise du territoire. Pour maîtriser le territoire, il fallait d’abord détruire ceux qui le défendait. Les armes nouvelles devaient le permettre, c’est le pari qu’avait fait l’état-major allemand.

            Après les enseignements du premier conflit mondial, on est passé à l’idée du mouvement, la maîtrise par le mouvement, la maîtrise par l’occupation du terrain. Je rappelle simplement que nous avions, à ce moment-là, un colonel, Charles de Gaulle, qui avait développé l’idée qu’il fallait restructurer notre outil de défense pour lui donner précisément mouvement et rapidité. Il n’a pas été écouté, si bien qu’en 1940 nous avions pris, à nouveau, une guerre de retard.

            Je voudrais terminer en remerciant tous ceux qui ont pris l’initiative de ce colloque ainsi que tous ceux qui l’ont organisé. Je vous souhaite des échanges aussi fructueux que possible.

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