Chapitre II. Théorie de la Paralysie Stratégique selon Boyd

Les machines ne font pas la guerre. Le terrain ne fait pas la guerre. Les hommes font la guerre. Vous devez rentrer dans le cerveau des hommes. C’est là que les batailles se gagnent.

Colonel John Boyd

Les graines tactiques de la théorie du conflit de John Boyd furent semées tout au long de sa carrière dans l’Air Force sur presque trois décennies. C’est durant la guerre de Corée  que Boyd, pilote de chasse ayant arpenté la “Mig Alley” en F-86  Sabre, a développé sa première estimation intuitive de l’effi­cacité de ces “manœuvres de transitions rapides”  auxquelles il se référera par la suite. Bien que le chasseur d’origine sovié­tique Mig-15  fût technologiquement supérieur dans plusieurs domai­nes, le système de commandes de vol entièrement hydrau­lique du F-86 donnait aux pilotes des Sabre un avantage décisif sur leurs adversaires : l’agilité de passer plus rapidement d’une manœuvre à une autre lors des combats aériens tournoyants. Juste quand le pilote du Mig commençait à réagir au mouvement initial du Sabre, un rapide changement de direction rendait la réponse de l’ennemi inadaptée à la nouvelle situation tactique. Cette agilité contribua à l’établissement par les pilotes de Sabre de l’impressionnant rapport de victoires de 10 pour 1 contre le formidable Mig-15 .

Avant la fin de la guerre, Boyd fut affecté au sein de la Fighter Weapons School de Nellis, dans le Nevada, en tant qu’instructeur. Là, il codifia ses leçons de combat air-air, manœuvre et riposte, dans un manuel tactique intitulé Aerial Attack Study. Quelques années plus tard, à Eglin, en Floride, il quantifia ces idées tactiques sous la forme de sa théorie sur l’énergie et la manœuvrabilité. Bien que modernisés au fil des ans, les concepts de base exprimés dans les travaux tactiques de Boyd sont, dans leur ensemble, restés la bible du pilote de chasse américain.

Expert reconnu à la fois dans les domaines tactique et technique du combat aérien, Boyd fut appelé au Pentagone pour apporter son concours au projet d’avion FX alors en mauvaise posture. Les modifications qu’il apporta débouchèrent finalement sur la production de la meilleure plate-forme de supériorité aérienne  actuelle : le F-15  Eagle. Cependant, ce fut son travail ultérieur sur le YF-16  qui confirma sa précédente affinité impli­cite pour les manœuvres de transitions rapides.  La plupart des pilotes d’essais préférèrent le YF-16  à son concurrent le YF-17  en raison de son habileté supérieure à passer d’une manœuvre à une autre plus rapidement, c’est-à-dire à “gagner plus rapide­ment”. Ces témoignages de pilotes en faveur de l’agilité furent des données supplémentaires sur ce qu’il faut pour gagner un combat et Boyd les enregistra dans un coin de son cerveau.

Ce ne fut pas avant sa retraite que Boyd fit évoluer son concept tactique de la manœuvre aérienne en une théorie plus générale du conflit[1]. Initialement matérialisées en 1976 par un essai concis de 16 pages intitulé “Destruction and Creation”, les idées stratégiques de Boyd, durant la décennie suivante, aboutirent à une série non publiée de cinq briefings : “A Discourse on Winning and Losing”. Ironiquement, le “Discourse” lui-même est le produit du processus d’analyse et de synthèse décrit dans “Destruction and Creation” ; Boyd insiste sur l’importance critique de ce processus cognitif vital pour gagner dans un monde imprévisible et marqué par la compétition. C’est une forme d’agilité mentale,

un processus qui, pour une situation donnée, prend en compte de nombreuses hypothèses et points de vue, qui les décompose (analyse), qui recherche parmi les élé­ments ainsi séparés ceux qui naturellement se trouvent connectés selon un ordre de degré supérieur à l’ordre précédent ; cette dernière étape débouche sur un niveau de synthèse plus élevé dans la connaissance de la situa­tion initiale” [2].

Boyd démontra ses propres capacités à réaliser ces gymnas­tiques cognitives en combinant des concepts issus des domaines apparemment dissociés de la logique mathématique, de la physique et de la thermodynamique. Analysant ces trois sciences ésotériques, Boyd devint le tout premier à relier le théorème d’imperfection de Godel , le principe d’incertitude d’Heisenberg  et la deuxième loi d’entropie[3]. Il résume ceci par ces mots : “on ne peut déterminer la nature et le caractère d’un système dans lequel on se trouve, et, de plus, toute tentative en ce sens conduira à un plus grand désordre et une plus grande confusion. Sur cette proposition de base, Boyd construisit une théorie générale du conflit liant la victoire à l’imposition à l’adversaire d’un repli sur lui-même[4].

Utilisant la dialectique de “Destruction and Creation”, Boyd entreprend une étude en profondeur de l’histoire militaire afin d’éclaircir les mystères du succès et de la défaite au cours d’un conflit. Cet exercice savant était sans aucun doute influencé par une ferme conviction dans les “manœuvres de transition rapide” , idée dont il s’était imprégné en tant que pilote de chasse. Le produit final est un discours ésotérique et éclectique sur com­ment survivre et gagner en un monde de compétition ; c’est le thème que je vais aborder maintenant plus en détail.

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La théorie du conflit de J. Boyd met en avant une forme de guerre de manœuvre plus psychologique et temporelle dans ses orientations que physique et spatiale[5]. Son but militaire est de “briser l’esprit et la volonté du commandement  ennemi en créant des situations stratégiques ou opérationnelles surprenantes et dangereuses” [6]. Pour réaliser cet objectif, il faut opérer avec un rythme ou une cadence plus rapide que ceux des adversaires. En d’autres termes, l’objectif de la manœuvre de Boyd est de rendre l’ennemi impuissant en ne lui laissant pas le temps de s’adapter mentalement à l’enchaînement rapide des événements naturelle­ment incertains de la guerre[7]. Les opérations militaires visent à : 1) créer et entretenir un environnement extrêmement fluide et menaçant pour l’ennemi, 2) empêcher l’adversaire de s’adapter à un tel environnement[8].

Se fondant sur une analyse de l’histoire militaire ancienne et moderne, Boyd identifie quatre qualités clefs permettant d’envisager le succès : initiative, harmonie, variété et rapidité[9]. Ensemble, ces caractéristiques vous permettent deux choses : vous adapter à et façonner l’environnement de guerre, incertain et plein de friction. Boyd attribue à Clausewitz  l’identification de la nécessité d’améliorer sa faculté d’adaptation lors d’un conflit, en minimisant ses propres frictions. De plus, empruntant à Sun Zi , Boyd insiste sur le fait que la friction peut être utilisée pour orienter le conflit en sa faveur, en créant et en exploitant les frictions auxquelles doit faire face son adversaire. Il rapproche alors ce principe (minimiser les frictions amies et augmenter les frictions ennemies) des quatre qualités clefs qu’il a identifiées, (l’initiative, l’harmonie, la variété et la rapidité).

Pour minimiser la friction amie, il faut agir et réagir plus rapidement que l’adversaire. Ceci est réalisé au mieux par l’initiative aux échelons inférieurs de la chaîne de comman­dement.  Cependant, ce contrôle décentralisé du com­ment les choses sont faites doit être guidé par un contrôle centralisé de ce qui doit être fait, et pourquoi. Cette vision partagée des intentions d’un chef unique assure l’harmonie stratégique et opérationnelle entre les diffé­rentes actions et réactions tacti­ques. Sans un but commun et sans une perspective similaire sur la façon de satisfaire au mieux les intentions du chef, la liberté d’action des subordonnés risque de provoquer la désunion dans l’effort ainsi que l’augmen­tation consécutive de la friction[10].

Pour maximiser la friction ennemie, il faut prévoir d’atta­quer selon divers modes d’actions pouvant être exécutés avec la plus grande rapidité possible. Similaire à la notion contem­poraine d’attaque parallèle, cette combinaison mortelle d’actions variées et rapides sert à surcharger la capacité dont l’adversaire dispose pour identifier et traiter les événements les plus mena­çants. En réduisant fermement la capacité d’un adversaire à ré­sister physiquement et mentalement, on peut, également, au bout du compte, écraser son moral et sa volonté de résister.

Alors que la théorie du conflit de Boyd aborde tous les niveaux de la guerre (y compris la grande stratégie), notre propos se limite aux niveaux opératif et stratégique. Au niveau opératif, Boyd parle de désorganiser sévèrement le processus d’élaboration des opérations de combat que l’adversaire a utilisé pour mettre en forme et exécuter son plan de campagne initial ainsi que les suivants. Cette désorganisation s’obtient rapide­ment et répétitivement en présentant à l’adversaire “un mélange formé d’une part d’événements ambigus et menaçants, et d’autre part d’événements non menaçants visant à le leurrer. Ces événe­ments multiples, rapprochés dans le temps, entraîneront rapide­ment des décalages, ou des aberrations, entre les actions que l’adversaire perçoit comme étant menaçantes pour sa survie et celles qui le sont réellement. L’ennemi doit éliminer ce décalage entre sa perception et la réalité s’il veut continuer à réagir d’une façon pertinente – c’est-à-dire s’il veut survivre. L’objectif opéra­tionnel devrait être de faire en sorte que l’adversaire ne puisse pas se débarrasser de ces anomalies menaçantes, et ce en entra­vant sa capacité à traiter l’information,  à prendre des décisions et à agir convenablement. En conséquence, l’ennemi ne peut plus déterminer ce qui lui est infligé, ni la manière dont il doit répon­dre. Finalement, sa confusion initiale dégénérera en panique paralysante, et sa capacité et/ou sa volonté de résister cessera.

De la même manière, au niveau stratégique, Boyd parle de pénétrer l’adversaire dans son “être moral-physique-mental, pour dissoudre sa fibre morale, désorienter ses images mentales, perturber ses opérations et surcharger son système”. Cet être tridimensionnel se compose des “activités, connexions et bastions moraux-mentaux-physiques dont dépend l’ennemi” [11]. Pour paralyser cet être stratégique, au lieu de détruire les “centres rayonnants de mouvements et de puissance” de Clausewitz , Boyd recommande de créer des “centres de gravité  non coopératifs, en attaquant les liaisons morales-mentales-physiques qui lient ces centres rayonnants les uns aux autres. Au niveau opérationnel, le résultat final est la destruction de l’harmonie interne de l’ennemi, ainsi que de ses connexions avec le monde réel. Théori­quement, cette rupture des liens internes et externes entraîne la paralysie  et un effondrement de la résistance.

Dans ce qui est peut-être le trait le plus connu de sa théorie, Boyd soutient que tous les comportements relationnels humains, individuels ou en groupe organisé, peuvent être décrits par un cycle continu comportant quatre tâches : l’observation, l’orien­tation, la décision et l’action. Boyd se réfère à ce cycle de prise de décision à travers l’expression “boucle OODA ” (figure 1). En utilisant cette structure conceptuelle, la victoire se décide dans la manœuvre relationnelle des adversaires, à travers leurs boucles OODA respectives[12]. Le gagnant sera celui qui, d’une manière réitérée, observe, oriente, décide et agit plus rapide­ment (et plus précisément) que son ennemi[13]. Ce faisant, il “replie son adver­saire sur lui-même” et, en fin de compte, rend sa réaction totalement déplacée par rapport à la situation réelle[14]. La clef permettant d’atteindre un avantage au niveau de la vitesse et de la précision de la boucle OODA (et donc de gagner au lieu de perdre) est : une orientation efficace et sûre.

Pour survivre et se développer dans un monde conflictuel complexe et en permanente évolution, nous devons nous orienter efficacement et sûrement ; c’est-à-dire que nous devons dévelop­per rapide­ment et précisément des images mentales, ou des schémas, nous aidant à comprendre et à faire face au large éventail des événements menaçants ou non qui surviennent.

Cette construction d’image, ou orientation, n’est rien de plus que le processus de déstructuration (analyse) et de création (synthèse) décrit précédemment. Selon les termes de Boyd, il s’agit “d’examiner le monde selon un certain nombre de perspec­tives afin de générer des images mentales ou des impressions qui lui sont conformes” [15]. Bien réalisé, cela fait la différence entre la victoire et la défaite, c’est la marque du génie[16].

 

Les images mentales que nous construisons sont façonnées par notre expérience personnelle, notre héritage génétique et les traditions culturelles. En fin de compte, elles influencent nos décisions, nos actions et nos observations[17]. Les observations qui trouvent une cohérence avec certains schémas mentaux débou­chent sur certaines décisions et actions. L’opportunité et la précision de ces actions et décisions sont directement liées à notre habileté à correctement orienter et réorienter, dans l’envi­ronnement perpétuellement incertain et rapidement évolutif de la guerre. Les discordances entre le monde réel et les images mentales que nous nous en faisons sont sources de réponses imprécises. Ces dernières produisent alors confusion et désorien­tation qui diminuent, à la fois, la précision et la rapidité de la prise de décision. En l’absence de correction, la désorientation va régulièrement augmenter la taille de la boucle OODA  jusqu’à ce qu’elle devienne finalement un piège mortel.

En réunissant les commentaires précédents, Boyd avance l’hypothèse que le succès dans un conflit s’obtient en se glissant à l’intérieur de la boucle OODA  de l’adversaire et en s’y maintenant. Le chef militaire peut réaliser ceci de deux façons complémentaires. Premièrement, il doit minimiser les frictions de son propre camp, par l’initiative et l’harmonie de la réponse. Cette réduction de la friction amie provoque un “resserrement” de sa propre boucle (le cycle décision-action s’accélère). Deuxiè­mement, il doit maximiser la friction chez son adversaire grâce à l’emploi de réponses diversifiées et rapides. Cette augmentation de la friction chez l’ennemi provoque un “relâchement” de sa boucle (le cycle décision-action se ralentit). Ensemble, ces “mani­pulations de la friction” assurent de pouvoir opérer en continu à l’intérieur de la boucle OODA de l’ennemi, de façon imprévisible et menaçante. Au début, c’est une source de confusion et de désordre dans le camp ennemi ; en final, c’est une source de panique et de peur qui se traduisent par la paralysie  simultanée de la capacité d’adaptation et de la volonté de résister.

Utilisant un modèle analytique développé par le politologue Robert Pape , la théorie de la paralysie  stratégique de Boyd peut être graphiquement décrite selon ce schéma.

Selon l’avis de Boyd lui-même, sa théorie du conflit est quelque peu ésotérique. Il parle de démembrer l’être “moral-mental-physique” de l’ennemi, de s’introduire dans son “espace temps-esprit” ; cependant, il offre peu, voire aucun détail opéra­tionnel relatif au “comment” atteindre ces buts abstraits. L’absence de détail est particulièrement frustrante pour le combattant à l’esprit pratique, dont la profession se concentre sur la traduction d’objectifs politiques relativement obscures sous forme de méthodes et de moyens militaires concrets. Mais, alors que le dessein de Boyd n’est pas de frustrer, il n’est pas non plus d’imposer sa loi.

Selon ses propres termes, Boyd croit aux théories, non à la théorie, aux doctrines, non à la doctrine[18]. Il refuse de défendre une approche unique ou une seule formule ; suivre un chemin unique vers la victoire rend prédictif et vulnérable. De plus, à travers l’étude de toutes les théories et doctrines, le combattant est capable de se constituer un capital de recettes stratégiques. Plus tard, lors du déroulement d’un conflit particulier, il sera capable de puiser avec discernement dans ce capital en fonction des impératifs de la situation. Ainsi, c’est intentionnellement que le travail de Boyd est dénué de toute recette pratique de succès[19]. C’est ailleurs que se trouve une raison plus fondée de critiquer son discours sur la victoire et la défaite.

Ironiquement, une des plus grandes forces de la théorie de Boyd est en même temps une faiblesse potentielle : l’insistance sur la dimension temporelle du conflit. Manifestant l’attirance prononcée des américains pour des opérations rapidement menées, ainsi que leur préférence pour des guerres de courte durée, Boyd présume de l’importance d’opérer à rythme plus rapide que celui de l’adversaire, ou, plus précisément, que cela a de l’importance pour l’ennemi. Ce dernier peut ne pas prendre en compte le fait que nous avons un cycle OODA  plus rapide. En fait, il peut être dans son intérêt de refuser de jouer selon nos règles. Afin d’illustrer ce point, référons-nous au basket-ball.

Si notre adversaire n’est pas particulièrement adapté à un style de jeu “fast break”, il est dans son intérêt de ralentir les choses, surtout si nous sommes du style à tout enflammer. S’il refuse de jouer à notre rythme plus rapide et essaie inten­tionnellement de ralentir le jeu, il peut réussir à nous écarter suffisamment de notre jeu type pour espérer remporter la victoire (même si nous gardons globalement un avantage relatif  dans la vitesse de jeu). Boyd répliquerait sans aucun doute que l’équipe “fast break” paralyserait son adversaire à cause de son tempo plus rapide. Ceci peut se révéler vrai dans certains cas ; ça l’est certainement si l’adversaire naturellement lent décide d’accélérer. Si toutefois il ralentit le rythme, et sachant perti­nemment que nos supporters ne se lèveront pas pour autre chose qu’une balle fast break, il peut perturber notre plan prévu et finalement l’emporter. Cette analogie avec le basket-ball semble s’appliquer encore mieux lorsque, comme nous, en temps de guerre, nous enlevons les horloges.

De fait, c’est précisément cette approche qui était soutenue par Mao  Ze Dong durant la guerre de résistance contre le Japon,  en tant que stratégie devant permettre de libérer la Chine  des “brûlures” du Soleil Levant. Se démarquant des partisans de l’assujettissement appartenant au gouvernement du Kuomin­tang, ainsi que des théoriciens de son propre parti, adeptes de la victoire rapide, Mao propose la notion de “guerre prolongée ” comme le moyen pour battre les agresseurs japonais en dépit de leur supériorité militaire.

Au cours d’une série de conférences qui eurent lieu du 26 mai au 3 juin 1938, Mao  expliqua et justifia son plan de guerre d’usure contre le Japon,  formulant ses descriptions et argumen­tations dans la dialectique traditionnelle orientale du Yin et du Yang. Pour Mao, le taoïsme “dualité des contraires” renseigne non seulement sur la raison de la guerre, mais aussi sur la stratégie pour la guerre. Il soutient que la guerre vise la destruc­tion de son ennemi et la préservation de soi-même[20]. Ce double objet “est l’essence de la guerre et la base de toutes les activités de guerre”. Ainsi, “aucun concept ou principe technique, tactique ou stratégique ne peut s’écarter de cette vision”[21].

En conséquence, il défend l’idée que la guerre de résistance contre le Japon  ne doit être caractérisée ni par la “témérité désespérée” de l’attaque perpétuelle, ni par la “déroute” issue de la retraite perpétuelle[22]. À la place, l’avantage militaire actuel dont profite “l’Empire japonais” nécessite un mélange d’attaque et de défense, ainsi qu’un mariage entre la rapidité tactique et opérative d’une part et la profondeur stratégique d’autre part. C’est par cette attitude provoquant l’érosion gra­duelle de sa supériorité relative japonaise que la résistance chinoise a simultanément préservé son pays et battu l’ennemi.

Mao  insista sur le fait que les appels pour une victoire rapide du camp de la Chine  communiste n’étaient pas fondés sur l’estimation objective des capacités courantes, et qu’ainsi, ils furent des atouts supplémentaires pour l’armée japonaise. De même, les incitations à l’assujettissement national au sein du gouvernement du Kuomintang n’étaient pas fondées sur une évaluation objective des possibilités futures.

Du contraste entre la force et les faiblesses du Japon  découle le sentiment que ce pays peut fouler au pied la Chine  durant un certain temps et jusqu’à un certain point ; il en découle également que les Chinois auront immanquablement à voyager sur de grandes distances. La Guerre de Résistance sera une guerre longue, et non une guerre à décision rapide. Cependant, il découle d’un autre constat – petit pays, rétrograde et support réduit, face à un grand pays, progressiste et offrant un support abondant – que le Japon ne peut plus caracoler en Chine indéfiniment, mais qu’il est sûr d’être battu, alors que la Chine ne sera jamais soumise [23].

En d’autres termes, Mao  prétend que la Chine  peut rem­porter la guerre de résistance face au Japon  demain, à condition que la Chine survive aujourd’hui. Brandissant l’arme du temps pour atteindre le double objectif de la destruction de l’ennemi et de sa propre préservation, la stratégie de guerre d’usure de Mao a été couronnée de succès lors de la résistance de la Chine face au Japon et, plus tard, lors de la résistance du Viêt-nam  face à la France  et aux États-Unis .

Boyd reconnaît volontiers l’influence du maoïsme et d’autres philosophies orientales sur sa propre réflexion. Cet impact est le plus évident dans son insistance sur la dimension temporelle de la guerre, et plus spécifiquement dans l’introduction de la notion de “temps en tant qu’arme”. Cependant Boyd ne parvient pas à apprécier complètement cette arme dans le contexte du taoïsme du yin et du yang. La “dualité des contraires” suggère, et les guerres révolutionnaires du XXe siècle le confirment, que le temps peut être une arme très puissante, tant dans sa contrac­tion que dans son expansion.

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Tout au long de sa retraite, Boyd a présenté son “Discourse on Winning and Losing” à des centaines d’auditoires civils et militaires, laissant des textes écrits pour assurer un certain niveau de permanence de ses idées. Il est intéressant de noter qu’un des auditoires devant lequel il a parlé plusieurs fois durant le début des années 80 était la division Checkmate , nouvellement constituée au sein de l’état-major de l’US Air Force  au Pentagone. Les responsabilités de cette division incluent la planification  de contingences à court et long terme pour l’emploi de l’Air Force. Cette division sera dirigée par notre second théoricien de la paralysie  stratégique, le colonel John Warden[24].

[1]        Les idées de Boyd ont eu un impact significatif sur les doctrines opérationnelles de l’US Army  et des Marines, comme le montrent le Field Manual (FM) 100-5, 1986, et le Fleet Marine Force Manual n° 1, 1989. À ce jour, elles n’ont eu que peu, voire aucune, influence sur les doctrines opérationnelles de l’Air Force et de la Navy.

[2]        John R. Boyd, “A Discourse on Winning and Losing”, août 1987, recueil de présentations et d’essais non publiés, Air University Library, document n° M-U 30352-16 n° 7791, p. 2. NdT : le mot “destruction” est employé par l’auteur, la signification qu’il lui donne correspond plus au sens du mot français “déstructuration”, que nous utiliserons donc dans la suite du texte, hors citation du titre original.

[3]        Très succinctement, Godel  a prouvé que l’on ne pouvait pas déterminer la consistance d’un système dont on fait partie (en utilisant ses propres langage et logique). Heisenberg  a démontré que l’on ne pouvait pas mesurer simultanément la position et la vitesse d’une particule puisque l’observateur agit sur le phénomène observé, rendant sa nature réelle indéterminée. Enfin, la seconde loi dit que, à l’intérieur de systèmes clos, l’entropie, ou l’état du désordre, ne fait qu’augmenter.

[4]        NdT : la phrase originale est explicite à ce sujet : “successfully forcing an inward orien­tation upon the adversary by folding him back inside himself”.

[5]        Le biographe de Boyd, Grant Hammond , soutient que Boyd fait au niveau du temps ce que Sun Zi  a fait au niveau de l’espace. Interview avec Grant T. Hammond, 3 février 1994.

[6]        William S. Lind, “Military Doctrine, Force Structure, and the Defense Decision-Making Process”, Air university Review 30, n° 4, mai-juin 1979, p. 22.

[7]        Cette paralysie  psychologique occasionne souvent la destruction physique, mais une telle destruction n’est jamais une fin en elle-même.

[8]        Il est intéressant de noter que ces deux buts comprennent l’essence de la guerre parallèle, un terme actuellement en vogue grâce au succès aérien des forces de la coalition durant la guerre du golfe  Persique, ainsi qu’aux travaux théoriques de John Warden.

[9]        L’analyse de Boyd est argumentée dans son briefing “Patterns of Conflict” tiré de “A Discourse on Winning and Losing”.

[10]       L’association de l’initiative et de l’harmonie est issue des concepts allemands de Auftragstaktik – mission order tactics – et Schwerpunkt – con­cen­tration de l’effort principal – que Boyd a étudiés et faits siens.

[11]       Boyd, “Patterns of Conflict”, dans “A Discourse on Winning and Losing”, p. 141.

[12]       William S. Lind, “Defining Maneuver Warfare for the Marine Corps”, Marine Corps Gazette 64, mars 1980, p. 56.

[13]       Boyd traite la prise de décision et le choix de l’action comme étant respectivement le processus et le produit d’un acteur rationnel unique. Cependant, comme le soutient Graham Allison, il existe d’autres modèles de comportement pour les états-nations, qui prennent en compte la nature bureaucratique des gouvernements et les complications qu’elle introduit dans l’équation du comportement. Voir Graham T. Allison, Essence of Decision, Boston, Harper Collins, 1971. Boyd maintient cependant que le fait de minimiser l’impact de tels facteurs bureaucratiques, en rationalisant l’organisation et le processus, n’est qu’une autre façon d’améliorer sa propre boucle OODA .

[14]       Par l’expression “folding an opponent back inside himself”, Boyd veut simplement dire : restreindre la capacité d’un adversaire à s’adapter à un environnement rapidement évolutif.

[15]       Boyd, “The Strategic Game of ? and ?” (NdT : sic), dans “A Discourse on Winning and Losing”, p. 10

[16]       Boyd présente un processus dialectique de déstructuration et de création qui correspond très bien aux écrits de la littérature scientifique moderne sur le génie. Dans “The Puzzle of Genius” (Newsweek 121, n° 26, 28 juin 1993), Sharon Begley suggère que le génie réside dans la capacité à combiner d’une manière nouvelle des éléments en provenance de domaines apparemment sans relations. De façon intéressante, l’analyse/synthèse de Boyd s’inscrit aussi dans le principe d’organisation bi-hémisphérique de l’esprit humain tel qu’il ressort des recherches récentes “split-brain”. Le pionnier de cette recherche est le psychologue R.W. Perry du California Institute of Technology, co-lauréat du prix Nobel en 1981 ; ses travaux suggèrent un partage du travail entre les hémisphères gauche et droit du cerveau. Ainsi que l’explique Jan Ehrenwald dans Anatomy of Genius (New York, Human Science Press, 1984), le côté gauche pense analytiquement et rationnellement, il s’intéresse aux arbres (NdT : sic). À l’opposé, le côté droit est holistique et artistique, il s’intéresse à la forêt (NdT : sic). Il déclare ensuite qu’un certain nombre de preuves soutiennent cette approche du “génie”, basée sur la combinaison des hémisphères gauche et droit (pp. 14-19). R. Ochse offre une définition similaire du génie créatif dans Before the Gates of Excellence, Cambridge, Cambridge University Press, 1990, “créer quelque chose d’original (nouveau, inhabituel, original, inatten­du) et de valeur (utile, bon, adapté, approprié)”.

[17]       C’est précisément pourquoi Boyd prétend que l’orientation est la partie la plus importante de la boucle OODA .

[18]       John R. Boyd, interview, 30 mars 1994.

[19]       Pour les lecteurs déçus qui attendent toujours un exemple opérationnel des idées de Boyd, j’offre les deux suivants, qui furent acceptés par Boyd comme étant des applications possibles.

Le premier m’a été mentionné par Robert Pape  : c’est le concept russe du Groupe de manœuvre opérationnel. Le GMO est une équipe mixte de commandos, parachutistes et unités chargées de la diversion, conçue pour opérer à l’intérieur des formations ennemies. Comme le décrit le docteur Harold Orenstein , “une telle activité transforme le concept classique de l’écrasement extérieur d’une unité (pénétration, encerclement, blocus) en celui de l’éclatement par l’intérieur (raids, aérotransport et diversions)”. Voir Harold Orenstein, “Warsaw Pact Views on Trends in Ground Forces Tactics”, International Defense Review 9, septembre 1989, pp. 1149-1152.

Le second exemple se rapporte spécifiquement à l’arme aérienne  et gravite autour d’un autre concept russe, celui du “complexe de reconnaissance et d’attaque”. Rapidement, ce complexe marie le renseignement en temps réel (à partir de systèmes spatiaux de surveillance et d’acquisition de cibles) et les plates-formes d’attaque à long rayon d’action. Voir Mary C. Fitzgerald, “The Soviet Military and the New Technological Operation in the Gulf”, Naval War College Review 44 n° 4, automne 1991, pp. 16-43. Utilisé en collaboration avec les opérations psychologiques d’ensemble, ces plates-formes seraient engagées dans des actions parallèles contre les cibles straté­giques du C4I  (commandement , contrôle, communications, calculateurs et renseignement) afin de pénétrer et de désintégrer “l’être moral-mental et physique” de l’ennemi.

[20]       Clausewitz  définit “l’objet ultime” de la guerre en des termes identi­ques. Voir Carl von Clausewitz, On War, op. cit., p. 484.

[21]       Mao  Ze Dong, Six Essays on Military Affairs, Pékin, Foreign Lan­guages Press, 1972, p. 273.

[22]       Ibid., p. 299.

[23]       Ibid., pp. 219-20.

[24]       En évoquant son briefing au sein de la division Checkmate  de l’USAF , Boyd a sous-entendu être l’importateur de l’idée de la paralysie  stratégique dans l’état-major (interview de Boyd, 30 mars 1994). Toutefois, le rappel historique du chapitre premier suggère que cette notion était en filigrane de la théorie aérienne stratégique américaine depuis ses premiers jours. Boyd ne se souvient pas avoir briefé John Warden directement, et Warden prétend n’avoir qu’une connaissance superficielle des idées de Boyd. Il est cependant très familier avec celles concernant le combat aérien et l’aspect énergétique de la manœuvrabilité, en raison de son passé de pilote de chasse (interview avec le colonel John A. Warden III, 27 janvier 1994).

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Chapitre Premier. La Notion de Paralysie Stratégique

C’est le rôle de la Grande Stratégie de découvrir et d’exploiter le talon d’Achille de la nation ennemie.

B.H. Liddell Hart , Pâris  ou l’avenir de la guerre

Sept ans après “la guerre qui devait mettre fin à toutes les guerres”, Basil H. Liddell Hart  publia le premier de ses nombreux ouvrages relatifs à la guerre et à la stratégie militaire modernes. Son titre suggestif, Pâris  ou l’avenir de la guerre, rappelle la défaite mythique d’Achille battu par son adversaire Pâris, grâce à la frappe chirurgicale d’une flèche bien tirée. Comme ce titre le suggère, l’attaque des vulnérabilités de l’ennemi (par opposi­tion à ses forces) pourrait et devrait tenir lieu de modèle pour la conduite de la prochaine guerre. Les champs de bataille meurtriers de la Première Guerre mondiale  ont certaine­ment contribué à rendre la stratégie de Pâris préférable, les technologies du vol et la mécanisation ont semblé la rendre également possible. Ainsi a-t-on commencé à chercher les vulné­rabilités critiques de la nation ennemie, celles cruciales pour sa survie, protégées par le bouclier et l’épée de ses forces armées. En cours de route, la notion de paralysie  fut réintroduite dans le lexique de la stratégie militaire.

Les racines de la théorie de la paralysie  stratégique remontent loin dans l’histoire. Il y a plus de deux mille ans, le philosophe guerrier chinois Sun Zi  établissait les fondations théoriques sur lesquelles les stratèges ultérieurs construisirent. “La règle générale pour l’emploi des forces militaires est qu’il vaut mieux garder une nation intacte que la détruire¼ Il vaut mieux garder une armée intacte que la détruire¼ Par conséquent, ceux qui gagnent toutes les batailles ne sont pas vraiment talentueux – ceux qui sans combattre, rendent les autres armées impuissantes sont les meilleurs de tous” [1]. De plus, Sun Zi prône une rapide mise hors d’état d’agir de l’ennemi : “Ainsi, celui qui est bon aux arts martiaux obtient la victoire sur les forces de l’adversaire sans combattre, il conquiert les villes adverses sans siège, il détruit les nations adverses sans délais” [2].

L’autre pilier de la pensée militaire américaine actuelle, le stratège prussien Carl von Clausewitz , est parfois considéré comme un partisan inébranlable de l’anéantissement . Cepen­dant, une lecture plus attentive de ses œuvres révèle que ce n’est qu’une mauvaise interprétation. Dès 1827, Clausewitz reconnaît que la guerre peut prendre au moins deux formes distinctes : la guerre idéale, ou absolue, se concentrant sur l’anéantissement de l’ennemi et, par contraste, la guerre réelle entraînant des plans d’attaque limités, dans lesquels l’anéantissement  n’est pas une option stratégique en raison des restrictions imposées par les objectifs politiques et/ou les moyens militaires[3]. En conséquence de cette dualité dans la nature de la guerre, Clausewitz définit avec beaucoup de précautions ce qu’il entend par “destruction des forces armées ennemies” dans le Livre Premier de Vom Kriege. Il écrit : “Les forces combattantes doivent être détruites : c’est-à-dire qu’elles doivent être mises dans une condition telle qu’elles ne peuvent plus continuer le combat. Chaque fois que nous utilisons l’expression “destruction des forces ennemies”, c’est cela que nous voulons dire, et uniquement cela[4]. L’accent mis sur certains des mots de cette citation l’a été par Clausewitz lui-même, ce qui est très significatif. Sa définition de la destruc­tion des forces armées est tout aussi compatible avec la paralysie  qu’avec l’anéantissement .

À l’issue de la Première Guerre mondiale , deux Britanniques vétérans de ce tragique carnage apportèrent de l’eau au moulin de la paralysie  stratégique – J.F.C. Fuller  et Basil H. Liddell Hart . Fuller est le concepteur du premier plan opérationnel, à l’époque moderne, recherchant la paralysie de l’ennemi (plan 1919) ; il écrivit plus tard : “La force physique d’une armée réside dans son organisation, contrôlée par son cerveau. Paralysez ce cerveau et le corps cesse de fonctionner” [5]. Fuller insista sur le fait que cette “guerre du cerveau” était la méthode la plus efficace et la plus rentable pour détruire l’organisation militaire de l’ennemi, et donc sa force militaire. Afin d’économiser l’usage de la force militaire, il est nécessaire de produire l’effet instantané d’une “balle dans la tête”, plutôt que celui d’hémorragies lentes provoquées par des blessures corporelles légères[6].

L’âme sœur de Fuller  dans le domaine de la stratégie militaire était Liddell Hart . À l’image de son concitoyen, Liddell Hart était un farouche défenseur de la paralysie  stratégique. Arguant du fait que “la victoire la plus décisive n’a aucune valeur s’il a fallu que la nation se saigne à blanc pour l’obtenir”, il insista sur l’idée que la forme de guerre la plus efficace et la plus économique était celle visant le désarmement  au moyen de la paralysie, et non pas la destruction par l’anéantissement [7].

Un stratège ne devrait pas penser en termes de mort mais de paralysie . Même au plus bas niveau de la guerre, un homme mort est purement et simplement un homme en moins alors qu’un homme découragé est un porteur très contagieux de la peur, capable de répandre une épidémie de panique. À un niveau plus élevé de la guerre, l’impres­sion faite dans l’esprit du commandant adverse peut annuler toute la puissance de combat de ses troupes. Et, à un niveau encore plus élevé, la pression psycholo­gique subie par le gouvernement d’un pays peut suffire à annuler toutes les ressources dont il dispose – et l’épée tombe de la main paralysée [8].

Fuller  et Liddell Hart  ont tous deux assisté à l’introduction de l’arme aérienne  durant la Première Guerre mondiale , et tous deux ont envisagé pour la puissance aérienne  un rôle décisif dans l’obtention de la paralysie  stratégique. Fuller avait prédit “une armée tenant une autre armée en échec, pendant que ses avions détruisaient les communications et les bases ennemies, paralysant de ce fait l’action ennemie” [9]. De même, Liddell Hart tenait ce raisonnement : “Il n’y a pas de raison, pour autant que le coup porté soit suffisamment rapide et puissant, pour que quelques heures (quelques jours au maximum) après le début des hostilités, le système nerveux du pays se trouvant en situation d’infériorité au niveau de la puissance aérienne ne soit paralysé” [10].

Ils n’étaient pas les seuls à avoir ces grandes visions concer­nant la puissance aérienne . Très tôt, des enthousiastes de l’aviation vantèrent les mérites de cette “troisième dimension” que l’arme aérienne  ajoutait au champ de bataille. L’aptitude à s’élever au-dessus de la mêlée que seul possède l’avion en a conduit beaucoup à spéculer sur le fait que la puissance aérienne puisse défaire la nation ennemie et ses forces armées, en para­lysant le potentiel lui permettant de soutenir l’effort de guerre.  La paralysie  stratégique obtenue par les attaques aériennes promettait apparemment une victoire décisive, moins coûteuse tant en vies humaines qu’en argent. Plusieurs avia­teurs, vétérans de la Première Guerre mondiale , défendirent cette cause. Deux hommes émergent du lot en raison de l’influence qu’ils eurent sur le développement initial de la doctrine aérienne stratégique : Hugh Trenchard  et William Mitchell .

L ’Air Marshal  Lord Trenchard, le “Père de la RAF”, a pres­que à lui tout seul façonné la doctrine du bom­bardement straté­gique  au profit de la jeune armée de l’air indépen­dante britannique. Il croyait en la paralysie  stratégique. Dans un mémorandum de 1928 adressé aux chefs d’états-majors et relatif au but de guerre d’une armée de l’air, Trenchard présente explicitement l’objectif de l’action aérienne comme étant de “paralyser dès le début les centres de production de munitions de toutes sortes de l’ennemi, d’arrêter tous les transports et toutes les communications” [11].

Trenchard  reconnut que la paralysie  stratégique aurait des effets dévastateurs sur le moral national, mais soutenait que ces effets étaient “le résultat inévitable d’une opération de guerre légale : le bombardement d’un objectif militaire[12]. En complé­ment de cette défense éthique, il avançait des arguments écono­miques justifiant l’emploi de la puissance aérienne  dans la recherche de la paralysie. Il présentait les attaques paralysantes sur ces “centres vitaux”  soutenant l’effort de guerre  de l’ennemi comme étant “le meilleur moyen d’atteindre la victoire”, parce qu’elles obtiennent “infiniment plus d’effets (et) en général deman­dent à l’attaquant un tribut moindre” que les attaques contre les forces aériennes et de surface chargées de la défense. Trenchard concluait alors : “le poids des forces aériennes pèsera plus efficacement sur les cibles mentionnées plus haut, que sur les forces armées ennemies” [13]. À la même époque, de l’autre côté de l’Atlantique, un homme, qui avait rencontré Trenchard sur le front français et en avait été influencé, exposait des points de vue similaires, dans un style typiquement américain.

Le brigadier-général “Billy” Mitchell  sortit certainement le grand jeu pour son public dans le rôle du prophète de la puis­sance aérienne  pour l’Amérique. Mais son amour des projecteurs et le zèle avec lequel il a défendu sa cause ne peuvent en aucun cas venir diminuer l’impact très important qu’il a eu sur le développement initial de la doctrine aérienne des États-Unis . Il croyait, lui aussi, en la paralysie  stratégique. En 1919, dans une publication théoriquement consacrée aux applications tactiques de l’aéronautique militaire, Mitchell affirme que la plus grande valeur du bombardement aérien réside dans la “frappe des grands centres nerveux de l’ennemi, au tout début de la guerre, de façon à les paralyser le plus possible” [14]. Six ans plus tard, durant sa comparution devant la cour martiale qui a fait beaucoup parler de lui, Mitchell parlait avec ferveur de la capacité propre à la puissance aérienne de rendre un ennemi impuissant. Dans son dernier livre, Skyways, Mitchell concluait :

l’avènement de la puissance aérienne  a changé le paysage de la guerre, par sa capacité à aller directement vers les centres vitaux , à les neutraliser entièrement et à les détruire. Tout le monde a maintenant réalisé que le gros de l’armée ennemie déployé en campagne est un faux objectif, que les vrais objectifs sont les centres vitaux. La vieille théorie selon laquelle la victoire était synonyme de destruction de l’armée principale de l’ennemi n’est plus soutenable [15].

Clairement, lord Trenchard  et le général Mitchell  furent tous deux des avocats de la première heure de la paralysie  stratégique. Leurs écrits, troublants de similitude, proclament la nature révolutionnaire de la guerre aérienne . L’avion possède une capacité unique à éviter les sanglantes situations d’égalité terrestres, à combiner choc et puissance de feu dans une seule arme capable de frapper l’ennemi dans ses centres les plus vitaux au cœur de son territoire. Étant donnée l’importance considérable de Trenchard et Mitchell dans leurs armées de l’air respectives, la notion de paralysie fut intégrée dans les fonda­tions théoriques des doctrines aériennes stratégiques améri­caines et britanniques.

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Ce bref bilan de l’histoire de la paralysie  stratégique révèle sa présence épisodique dans les travaux des théoriciens de la guerre, avant l’avènement de l’âge de l’air. En tout cas, les turbulences créées par le Wright Flyer  secouèrent le monde de la pensée militaire. il en sortit des théories sur la stratégie aérienne qui, unanimement, adhéraient à la notion de paralysie. Avant d’examiner deux théories modernes de la paralysie, je dois présenter une définition plus précise de cette idée fondamentale qui a façonné l’évolution de la pensée relative à l’utilisation stratégique de la puissance aérienne . Pour ce faire, j’examinerai le concept de paralysie à la lumière des travaux théoriques de deux éminents auteurs dans le domaine militaire, le stratège britannique J.F.C. Fuller  et l’historien allemand Hans Delbruck . La typologie de Fuller aidera à distinguer ce qu’est la paralysie stratégique, alors que celle de Delbruck démontrera ce qu’elle n’est pas.

Dans The Foundations of the Science of War, Fuller,  se proposant d’examiner la nature de la guerre en tant que science, commence son étude par l’introduction du concept de l’ordre triple . Il insiste sur l’idée que l’ordre triple est “une base si universelle qu’elle peut être considérée comme axiomatique à la connaissance sous toutes ses formes” [16]. L’homme étant constitué d’un corps, d’un esprit et d’une âme, la guerre en tant qu’activité humaine doit présenter une constitution similaire. Adoptant le modèle de l’ordre triple pour réaliser son étude militaire, Fuller posa en principe l’existence de trois sphères de la guerre : physique, mentale et morale[17]. Respectivement, ces trois sphères concernent la destruction de la force physique de l’ennemi (puis­sance de combat), la désorganisation de son processus mental (puissance de réflexion) et la désintégration de sa volonté morale de résister (résistance). Fuller ajoute que les forces qui agissent dans le domaine de ces trois sphères le font en synergie : “La force de réflexion ne gagne pas une guerre, la force morale ne gagne pas une guerre, la force physique ne gagne pas une guerre, mais ce qui gagne vraiment la guerre, c’est la plus haute combi­naison de ces trois forces agissant comme une seule” [18]. On peut contester la logique interne et la validité de l’affirmation de Fuller selon laquelle l’ordre triple est la base de toute connais­sance, y compris celle de la nature essentielle de la guerre. Ceci dit, sa théorie reste utilisable pour aborder la nature de la paralysie  stratégique.

La paralysie  d’un adversaire comporte des aspects physi­ques, mentaux et moraux. En tant que stratégie, elle impose l’intention de mettre l’ennemi physiquement hors de combat de manière non létale, ainsi que de le désorienter mentalement afin de provoquer son effondrement moral. Alors que l’expression d’“intention non létale”  n’exclut pas nécessairement la réali­sation d’actions destructives ni n’élimine le risque de provoquer des victimes, elle traduit la volonté de rechercher à minimiser autant que possible ces résultats négatifs. Les effets physiques, mentaux et moraux peuvent être de courte ou de longue durée selon les impératifs de la grande stratégie. En d’autres termes, la paralysie stratégique vise les capacités physiques et mentales de l’ennemi, afin d’engager indirectement sa volonté morale et la vaincre[19].

En complément de son ordre triple , Fuller  envisage, dans Foundations, une autre proposition théorique qui aide à la définition de la paralysie  stratégique. Pour aider ses étudiants en stratégie militaire, Fuller établit un éventail des grands principes régissant la bataille. Le premier principe qui gouverne la conduite de la guerre, la “loi” de laquelle il tire neuf principes subordonnés, est celle de l’économie des forces  :

Tout au long de l’histoire de la guerre, on découvre que la loi d’économie des forces a été appliquée constam­ment, en dépit de l’ignorance humaine de la science de la guerre. Le camp qui peut au mieux économiser ses forces et qui, en conséquence, peut les déployer de la manière la plus rémunératrice, a toujours été le camp vainqueur [20].

L’argumentation de Fuller est peut-être tautolo­gique, ainsi que le prétend son biographe Anthony Trythall.  quoi qu’il en soit, ce point n’entre pas dans le champ de notre discus­sion[21]. La contribution de la loi de Fuller à la définition de la paralysie stratégique se situe au niveau du concept suivant : produire le minimum d’effort pour obtenir le maximum d’effet. Il s’agit de quelque chose que Pâris  a particulièrement bien réussi face à Achille.

Après avoir construit une définition partielle de la paralysie  (une stratégie à trois dimensions caractérisée par des intentions non létales  et par l’économie des forces),  nous pouvons mainte­nant l’examiner à la lumière de la typologie de Delbruck  afin d’affiner notre concept en démontrant ce que la paralysie straté­gique n’est pas. Dans un travail sémantique très fructueux, avec un parfum clausewitzien, Delbruck présenta l’histoire de l’art de la guerre à la lumière de l’histoire politique. Dans cet ouvrage, il défend l’existence de deux stratégies traditionnelles du combat : l’anéantissement  et l’attrition . Schématiquement, la stratégie d’anéantissement cherche la destruction des forces armées de l’adversaire, alors que la stratégie d’attrition vise à les épuiser. Malheureusement, comme Delbruck le craignait lui-même, elles furent mal interprétées par la majorité de ses lec­teurs qui les identifièrent comme, respectivement, les stratégies du fort (numériquement supérieur) et du faible.

Delbruck  a créé l’expression “Ermattungs-Strategie” (straté­gie d’attrition)  par opposition à la “Niederwerfungs-Strategie” (stratégie d’anéantissement  de Clausewitz,  mais il a plus tard con­fessé que “l’expression avait la faiblesse de fausse­ment donner l’idée d’une stratégie de pure manœuvre” [22]. Il était préoccupé du fait que, puisque par définition la stratégie d’anéantissement vise toujours la destruction des forces armées ennemies lors d’une bataille décisive, sa notion de stratégie d’attrition serait faussement interprétée comme étant l’évite­ment permanent de la bataille par la manœuvre. Pour éclaircir cela, Delbruck définit plus tard la stratégie d’attrition comme une “stratégie bipolaire”, un pôle étant la bataille et l’autre la manœuvre. Un chef militaire employant une stratégie d’attrition devra continuel­lement passer de la bataille à la manœuvre, favorisant un pôle plus que l’autre en fonction des circons­tances[23]. Ainsi, alors que les stratégies d’anéantissement  produisent des dénouements rapides issus de la défaite cuisante des forces armées ennemies, les stratégies d’attrition débouchent sur des conflits traînant en longueur, couronnés par le lent mais constant affaiblissement de la volonté de l’ennemi[24].

Comment la paralysie  stratégique s’intègre-t-elle alors dans le cadre de la théorie de Delbruck  ? Je prétends qu’elle n’est ni une stratégie d’anéantissement , ni une stratégie d’attrition , mais qu’il s’agit d’un troisième type. Elle ne vise pas un dénouement rapide par la destruction des forces armées ennemies dans la bataille. De même, elle ne recherche pas la décision lente par épuisement de l’ennemi en passant alternativement du pôle de la bataille à celui de la manœuvre. Par contraste avec les deux autres stratégies, elle cherche une décision rapide en incapa­citant l’ennemi par une fusion de la bataille et de la manœuvre. La bataille avec les forces armées ennemies est abandonnée au profit d’attaques contre le soutien et le contrôle de ces forces. La paralysie stratégique n’est ni exclusivement bataille, ni exclusi­vement manœuvre, mais plutôt une fusion des deux, dirigée contre le potentiel de guerre.

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Pour résumer les principaux aspects de notre définition, la paralysie  stratégique est une option militaire avec des dimen­sions physiques, mentales et morales. elle a pour objet de rendre l’ennemi impuissant plutôt que de le détruire. Moyennant un effort militaire (ou un coût financier) minimum, elle recherche le bénéfice ou effet politique maximum. Elle vise une décision rapide par l’intermédiaire d’une “manœuvre-bataille” dirigée contre la capacité mentale et physique de l’adversaire à soutenir et contrôler son effort de guerre  et permettant de diminuer sa volonté de résistance. Ayant mis en place cette définition,nous allons maintenant examiner les idées de notre premier théoricien moderne de la paralysie stratégique, le colonel John Boyd.

[1]        Sun Zi , The Art of War, traduction de Thomas Cleary, Boston et Londres, Shambhala Publications, 1988, pp. 66-67.

[2]        Ibid., p. 72.

[3]        Pour une explication plus détaillée de la double nature de la guerre selon Clausewitz , voir Peter Paret , Makers of Modern Strategy, Princeton, N.J., Princeton University Press, 1986, pp. 196-197.

[4]        Carl von Clausewitz , On War, éditeurs et traducteurs Michael Howard  et Peter Paret , Princeton, N.J., Princeton University Press, 1976, p. 90. Souligné par moi.

[5]        J.F.C. Fuller , The Foundations of the Science of War, Londres, Hutchinson, 1925, p. 314.

[6]        Ibid., p. 292.

[7]        Basil H. Liddell Hart , Strategy, Londres, Faber and Faber Ltd., 1954 ; réimpression, New York, Penguin Books, 1991, p. 212.

[8]        Ibid.

[9]        Fuller , op. cit., p. 181. Souligné par moi.

[10]       Basil H. Liddell Hart , Pâris, or  the Future of War (1925), New York, Garland Publishing, 1972, pp. 40-41.

[11]       Cité dans Charles Webster et Noble Frankland, The Strategic Air Offensive Against Germany 1939-45, Londres, Her Majesty’s Stationnery Office, 1961, vol. 4, p. 72.

[12]       Ibid., p. 73.

[13]       Ibid., pp. 71-76.

[14]       Cité dans Thomas H. Greer, The Development of Air Doctrine in the Army Air Arm, 1917-41, Washington, D.C., US Government Printing Office, 1985, p. 9.

[15]       William Mitchell , Skyways, Philadelphie et Londres, J.B. Lippincott, 1930, p. 255.

[16]       Fuller , op. cit., p. 47.

[17]       Il est intéressant de noter, que les trois sphères de Fuller  ressemblent fortement à la fameuse “trinité” de Clausewitz  : forces armées (physique), gouvernement (mental) et population (moral).

[18]       Fuller , op. cit., p. 145.

[19]       C’est cette orientation non létale qui distingue la paralysie  des stratégies plus traditionnelles d’anéantissement . Une opinion différente est présentée par le Major Jason Barlow , “Strategic Paralysis : An Air power Strategy for the present”, Airpower journal 7, n° 4, hiver 1993, pp. 4-15. Pour lui, la différence entre la paralysie et l’anéantissement est du niveau de la capacité technologique plutôt que de l’orientation politico-stratégique.

[20]       Fuller , op. cit., p. 204.

[21]       Comme l’écrit Trythall , “la loi de Fuller  sur l’économie des forces  est tautologique ; elle déclare simplement que le camp qui combat le plus efficacement gagne, et que cela ne signifie rien puisque la victoire est le seul critère valide de l’efficacité au combat”. Voir Anthony J. Trythall, Boney Fuller, New Brunswick, N.J., Rutgers University Press, 1977, p. 114. Même si l’argumentation de Trythall est sensée, je suis plus préoccupé ici par l’idée générale qui accorde au concept d’économie des forces un statut de caractéristique de base de la paralysie  stratégique, que par l’acharnement de Fuller à montrer que c’est la loi gouvernant les opérations militaires.

[22]       Hans Delbruck , History of the Art of War Within the Framework of Political History, traduction W.J. Renfroe Jr, Lincoln, Nebr., University of Nebraska Press, 1986, vol. 4, p. 279.

[23]       En général, mais pas toujours, le choix entre bataille et manœuvre était dicté par le rapport des forces en présence et/ou d’autres considérations matérielles. Cependant, il pouvait également inclure des facteurs aussi politiques que le but de la guerre, les répercussions possibles au sein de son propre gouvernement ou de sa nation, et les caractéristiques du gouvernement et du peuple ennemis.

[24]       Hans Delbruck , op. cit., vol. 1, p. 136.

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Introduction

Un stratège devrait penser en termes de paralysie ,
pas de mort.

B.H. Liddell Hart , Strategy

Depuis le premier vol d’un plus lourd que l’air en 1903, les théoriciens ont mis en avant de nombreuses combinaisons visant à exploiter au mieux la capacité intrinsèque que possède l’avion à s’élever au-dessus de la mêlée et à atteindre directement le cœur d’une nation ennemie. Depuis les germes semés par les pionniers italiens Gianni Caproni  et Giulio Douhet,  la théorie de l’emploi, au niveau stratégique, de la puissance aérienne  a régu­lièrement évolué tout au long du XXe siècle. En cours de route, elle a été façonnée par les dures leçons de la guerre, par les progrès remarquables de la technologie et par les concepts vision­naires de quelques aviateurs d’élite.

Deux théoriciens des temps modernes, les colonels John Boyd et John Warden, ont significativement contribué à ce processus évolutif. Alors que Boyd ne présente pas à proprement parler une théorie de la puissance aérienne , ses réflexions sur la notion de conflit ont des implications réelles pour son emploi, à tous les niveaux de la guerre. Au contraire, John Warden déve­loppe une théorie de la puissance aérienne, mais il se concentre sur les applications stratégiques de l’arme aérienne.  Cet essai résume et critique les idées de l’un et l’autre sur l’emploi stratégique de la puissance aérienne conven­tionnelle[1]. Il identifie et explique les rapproche­ments et les divergences existant entre eux, ainsi que leurs contributions à l’évolution de la théorie de la puissance aérienne.

Plus précisément, je soutiens que :

1)   la théorie du conflit selon Boyd et celle de l’attaque stratégique  selon Warden partagent un thème qui est déjà commun à la plupart – si ce n’est la totalité – des théories sur la puissance aérienne  conventionnelle : le but est de vaincre l’adversaire grâce à la paralysie  stratégique ;

2)             leurs divergences sur la paralysie  stratégique sont issues de deux traditions distinctes concernant le but et la nature de la théorie ;

3)             ensemble, les théories de Boyd et de Warden sur la para­lysie  représentent un déplacement fondamental du champ d’application de la réflexion sur la puissance aérienne  employée à un niveau stratégique, passant d’une prédominance de la guer­re appliquée aux économies à celle appliquée au domaine de la conduite des opérations [2].

Pour démontrer ces affirmations, j’ai divisé cette étude en sept parties.

La première est une introduction aux thèmes principaux, esquissant rapidement l’argumentation de chacun d’eux et présentant les contextes passés, présents et futurs délimitant la recherche.

Le chapitre premier examine plus en détail l’idée de paralyser un adversaire, ou de le rendre incapable de faire quoi que soit. Bien qu’actuellement à la mode parmi les analystes civils ou militaires de la guerre du Golfe , la notion de paralysie  stratégique existe depuis longtemps. Je peux trouver ses racines jusque dans les écrits antiques du philosophe chinois Sun Zi,  et je démontre que, sous une forme ou une autre, la recherche de la paralysie est en filigrane dans toutes les théories relatives à l’utilisation stratégique de la puissance aérienne  convention­nelle. Je présenterai ensuite une définition pratique de la paralysie stratégique, en examinant ce concept à la lumière des travaux théoriques réalisés par le stratégiste britannique J.F.C. Fuller  et l’historien allemand Hans Delbruck . Cette analyse montre ce qu’est et n’est pas la paralysie stratégique.

Les chapitres II et III résument et critiquent les théories de la paralysie  stratégique présentées par John Boyd et John Warden.

Dans sa théorie du conflit, Boyd met en avant les aspects psychologiques et temporels de la guerre. Il prétend que l’on peut paralyser l’ennemi en opérant à l’intérieur de son cycle “obser­vation – orientation – décision – action” (la boucle OODA ). Ceci peut être réalisé grâce à un resserrement des boucles OODA amies ou à un relâchement des boucles OODA de l’ennemi. Ainsi, la clef pour gagner un conflit réside dans l’établissement d’un avantage relatif  sur l’ennemi en terme de vitesse et de précision d’exécution de la boucle OODA. Finalement, cet avantage autorise la pénétration au sein de la structure “morale, mentale et physique” de l’adversaire, afin de le priver de sa capacité et de sa volonté de résister, en utilisant l’aliénation et la désorien­tation mentales ainsi que les privations physiques.

Warden représente l’ennemi au niveau stratégique comme étant un système de cinq cercles  concentriques ; il défend l’idée de pouvoir aboutir à la paralysie  grâce à des attaques aériennes portées sur ces cinq cercles. Cités par ordre décroissant d’impor­tance pour le fonctionnement du système ennemi, ces “cercles” sont : la direction nationale, les fonctions vitales, l’infrastruc­ture, la population et les forces militaires déployées. Le cercle central – la direction nationale – parce qu’il contrôle et commande le fonctionnement du système ennemi, représente l’ensemble de cibles le plus lucratif pour rendre l’adversaire incapable de toute action. En conséquence, c’est sur le cercle central de l’ennemi qu’il faut faire porter le poids des attaques stratégiques. Si un coup direct sur cette “mouche” n’est pas envisageable pour des raisons politiques, morales ou pratiques, alors on peut provoquer la paralysie du système par l’intermédiaire d’attaques sur les autres cercles (le degré de paralysie étant fonction de l’objectif recherché). Dans tous les cas, la cible absolue de toutes les attaques stratégiques doit être l’intelligence du commandement  ennemi. Selon Warden, la puissance aérienne  est particuliè­rement apte à provoquer la paralysie straté­gique parce que, seule, elle peut mettre hors d’état de fonc­tionner l’ensemble des cinq cercles, et ce de façon simultanée ou sélective.

Le chapitre IV explore les convergences et divergences existant entre les deux théories. Utilisant un modèle crée par le politologue Robert Pape[3] , j’y montre que les idées de Boyd et de Warden se rejoignent notablement. Pour atteindre l’objectif politique final, les deux hommes prennent pour cible le comman­dement  ennemi. Ils sont aussi d’accord sur les mécanismes par lesquels l’attaque d’une cible choisie provoque le résultat atten­du, c’est-à-dire la paralysie  stratégique. Cependant, les approches qu’ils ont choisies pour développer leurs théories respectives sont très contrastées.

Le travail de Boyd sur la nature et le but de la théorie reflète la tradition philosophique, clausewitzienne ; le travail de Warden reflète la tradition pratique, jominienne. Alors que Boyd s’intéresse principalement aux dimensions mentales et morales d’un conflit, Warden se concentre sur l’aspect physique. Alors que Boyd propose aux aviateurs voulant paralyser leur adver­saire une manière de penser, un “état d’esprit”, Warden leur offre un “ensemble de cibles” spécifique, une façon d’agir. Cepen­dant, bien que ces deux aviateurs représentent des tradi­tions théoriques différentes, la nature tangible de la stratégie de Warden attaquant les cinq cercles  vient en complément de celle moins tangible de Boyd.

Le chapitre V montre qu’ensemble, Boyd et Warden tradui­sent un mouvement de première importance dans l’évolu­tion de la théorie de la puissance aérienne.  Avant l’introduction de la guerre aérienne,  la plupart des théoriciens militaires cher­chaient à atteindre les buts de guerre à travers l’anéantissement  ou l’attrition  des forces armées ennemies. Les premiers théoriciens de la puissance aérienne se démarquèrent en soutenant qu’il était possible d’atteindre les buts de guerre plus efficacement et de manière plus rationnelle en s’élevant au-dessus des forces engagées en surface et en allant frapper au-delà d’elles. En d’autres termes, cela signifie que l’on peut vaincre l’adversaire en paralysant ses capacités à soutenir et faire la guerre. Durant l’entre-deux-guerres, est apparue dans certains milieux une doctrine du bombardement stratégique  prônant une guerre vi­sant l’économie et s’appuyant sur l’attaque de cibles industrielles.

Boyd et Warden représentent un glissement de la guerre visant l’économie vers ce que certains appellent la guerre de conduite des opérations.  Boyd a une version de cette guerre de conduite des opérations  plus orientée sur les processus, puis­qu’elle parle de s’immiscer dans la boucle OODA  de l’ennemi. D’un autre côté, la version de Warden est plus orientée vers la forme, parlant de mettre l’adversaire sens dessus-dessous et d’attaques parallèles sur ses “Cinq Cercles”. Ceci dit, tous deux embrassent la notion de guerre du contrôle , s’appuyant sur l’attaque de cibles liées au commandement .

Toutefois, la révolution de l’information  va sans doute modifier l’orientation de la guerre de la conduite des opérations . Si les tendances actuelles du monde économique préfigurent les changements à venir dans les bureaucraties, y compris mili­taires, alors la prise de décision sera non plus centralisée mais décentralisée, des structures en réseau reliant des agents (ou agences) semi-autonomes remplaceront les hiérarchies, le fonctionnement des systèmes dépendra plus d’une coopération latérale que d’une chaîne de commandement  verticale. En consé­quence, la guerre de conduite des opérations  sera, dans l’avenir, fondée sur la création de “centres de gravité s non coopératifs”[4], obtenus par la prise pour cibles des moyens de transmission horizontaux de l’information au lieu des moyens de transmission verticaux du commandement.

Ainsi, alors qu’il approche de son terme, le premier siècle de la puissance aérienne  aura été le témoin d’une transformation régulière de la théorie de la paralysie  stratégique, partant d’une priorité accordée à l’industrie soutenant l’effort de guerre,  pour aboutir à la priorité accordée actuellement aux moyens de commandement , et pour attein­dre bientôt l’information . Boyd et Warden ont contribué, d’une manière significative, à cette évolution.

La conclusion aborde quelques-unes des implications induites par cette étude aux niveaux de l’organisation, de l’équi­pement et de l’emploi de la puissance aérienne  au XXIe siècle. En termes d’organisation, c’est l’établissement d’une comparaison entre la structure “massivement parallèle” des ordinateurs mo­dernes et celle, décentralisée, que l’on peut attendre d’un adver­saire potentiel lors d’une “hyperguerre” du XXe siècle ; la meilleure solution pour opérer à l’intérieur des boucles OODA  de l’adversaire pourrait être de répartir notre effort sur les lignes de connexion internes à sa structure. En termes d’équi­pement, marier les “capteurs” de renseignement aux “tireurs” des arme­ments (physiquement ou électronique­ment) peut offrir un autre moyen pour survivre et prospérer dans le monde très rapidement évolutif de demain ; on peut imaginer des “com­plexes de recon­naissance et de frappes”. Enfin, en termes d’emploi, si la maî­trise de l’information  doit se décider dans les premiers moments des guerres futures (à travers le contrôle du milieu aérospatial et du spectre électromagnétique), il est peut-être temps de surmon­ter le dégoût américain pour les frappes stratégiques préventives du style de Pearl Harbor.  Si la para­lysie  stratégique doit être un scénario viable sur les champs de bataille du futur, alors les forces armées des États-Unis  doivent commencer à s’y préparer dès aujourd’hui.

Ayant présenté les thèmes centraux et les argumentations de cette étude, la scène est prête pour un examen plus détaillé de la notion de paralysie  stratégique.

[1]        À cet égard, les travaux de Boyd et Warden représentent une réappa­rition dans la théorie de l’utilisation stratégique de la puissance aérienne  conventionnelle. Ainsi que l’avance le colonel Phillip Meilinger,  les trois décennies précédant Desert Storm  avaient vu une diminution de l’impor­tance doctrinale, au niveau stratégique, de la puissance aérienne conven­tionnelle. Il cite pour cela deux raisons principales : d’une part, l’importance grandis­sante, au sein des structures, du concept de puissance aérienne appli­quée au niveau tactique, dans un contexte de guerre limitée  ; d’autre part, l’assimilation du concept d’utilisation stratégique de la puissance aérienne à la notion d’armes nucléaires, à l’âge de l’atome . Pour plus de détails, voir colonel Phillip S. Meilinger, “The Problem with Our Air Power Doctrine”, Airpower Journal, 6, n° 1, printemps 1992, pp. 24-31.

[2]        John Arquilla  et David Ronfeldt , de la RAND Corporation , ont créé le terme de “Cyberwar ” pour décrire la nature des prochains conflits. Le préfixe “cyber” vient de la racine grecque kybernan, signifiant diriger ou gouverner. Ils soutiennent que le mot Cyberwar  est un terme plus générique que Information warfare puisqu’il réunit les domaines de l’information  et du gouvernement mieux que n’importe quel autre préfixe ou terme disponible. Un autre collaborateur de la RAND a proposé un terme allemand, Leitenkrieg , qui signifie globalement guerre de la conduite des opérations . Je préfère cette dernière expression pour décrire le contenu des théories de Boyd et Warden sur la paralysie  stratégique.

[3]        Pape  a introduit une méthodologie permettant d’analyser les théories stratégiques, en particulier celles concernant l’emploi coercitif de la puissance aérienne . Très simplement, l’approche de Pape relie les moyens militaires aux buts politiques par l’intermédiaire de “mécanismes”. Ces mécanismes expliquent pourquoi les théoriciens s’attendent à ce que les moyens ou les groupes d’objectifs choisis permettent d’atteindre les fins ou les buts désirés. En d’autres termes, si un objectif donné est attaqué (moyens), quelque chose va se passer (mécanisme) afin de produire le résultat désiré (fins).

Graphiquement ceci se traduit par : OBJECTIF Õ MÉCANISME Õ RÉSULTAT.

[4]        John Boyd a introduit ce nouveau concept dans son briefing “Patterns of Conflict”. Clausewitz  a défini le centre de gravité  comme la “plaque tournante de tout pouvoir et de tout mouvement” et il recommande aux stratèges militaires de rechercher chez leurs adversaires un centre de gravité unique, omnipotent. Bien qu’ayant reconnu qu’il ne soit pas toujours possible de regrouper plusieurs centres de gravité en un seul, Clausewitz insiste en disant : “Il y a très peu de cas dans lesquels ce concept n’est pas applicable”. Dans les rares cas où plusieurs centres de gravité coexistent, il recommande de concentrer les attaques sur l’un ou l’autre de ces centres, en comptant sur une extension de la dévastation grâce à la “sphère d’influence” du centre choisi. Si, pour un centre de gravité donné, cette “sphère” était trop petite, d’autres centres de gravité devraient être frappés afin de vaincre l’ennemi, comme si le combat se déroulait contre “plusieurs adversaires indépendants”. Carl von Clausewitz, On War, édition et traduction Michael Howard  et Peter Paret,  Princeton, N.J., Princeton University Press, 1976, pp. 486-597. Au contraire, Boyd insiste sur le fait que l’ennemi possède plusieurs “plaques tournantes” qui tirent davantage leur force des coopé­rations externes et des connexions existant entre elles que de leur consti­tution propre. En conséquence, il demande instamment aux stratèges mili­taires de renoncer aux attaques sur ces centres tout-puissants et, à la place, de se concentrer sur la destruction ou la neutralisation des liaisons existant entre eux. Pour des explications supplémentaires, se reporter au chapitre II.

 

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La paralysie stratégique par la puissance aérienne. John Boyd et John Warden

David S. Fadok

Traduit par le colonel Patrick Claveau – Ouvrage publié avec le concours de l’armée de l’Air

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Table des matières

Préface

Introduction

Chapitre Premier – La notion de paralysie stratégique

Chapitre II – Théorie de la paralysie stratégique selon Boyd

Chapitre III – Théorie de la paralysie stratégique selon Warden

Chapitre IV – Un nouveau regard  sur Clausewitz et Jomini

Chapitre V – Boyd, Warden  et l’évolution de la théorie de la puissance aérienne

Le passé : paralysie par attaque de l’industrie dans une guerre visant l’économie

Le présent : paralysie par la guerre du C2

Le futur : paralysie par la guerre du contrôle et attaque de l’information

Conclusion

Bibliographie

INDEX

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Annexe 2. Liste des sigles des sociétés liées à la Défense

 

AI (R) – ex ATR : Aero International (Régional).

 

 

BAe : British Aerospace.

CEA : Commissariat à l’Énergie Atomique.

CGE : Compagnie Générale d’Électricité.

CILAS : Compagnie Industrielle des Lasers.

COFACE : Compagnie Française d’Assurance pour le Commerce Extérieur.

COGEMA : Compagnie Générale des Matières Nucléaires.

DBA – ex DASA : Daimler Benz Aerospace.

DCN : Direction des Constructions Navales.

EAS : Électronique Aérospatiale.

EMS : European Missile Systems.

ESI : European Satellite Industries.

GEC : General Electric Company.

GIAT : Groupement Industriel des Armements Terrestres.

RVI : Renault Véhicules Industriels.

SAGEM : Société d’Applications Générales Électriques et Mécaniques.

SAT : Société Anonyme de Télécommunications (groupe SAGEM).

SEP : Société Européenne de Propulsion.

SFENA : Société Française d’Études et de Navigation Aérienne.

SFIM : Société de Fabrication d’Instruments de Mesures.

SNECMA : Société Nationale d’Étude et de Construction de Moteurs d’Aviation.

SNPE : Société Nationale des Poudres et Explosifs.

SOGERMA : Société Girondine d’Entretien et de Réparation de Matériels Aéronautiques.

TDA : Thomson Dasa Armement.

TRT : Télécommunications et Radiocommunications Téléphoniques.

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