IIe Partie : Le Moyen-Âge Les Barbares

[55] L’empire romain s’écroule, les Germains, les Goths, les Vandales, les Huns viennent tour à tour en précipiter la ruine et couvrir la vieille Europe de peuples neufs sortis des solitudes de l’Asie. Sans l’égide du christianisme, qui fut l’arche providentielle de ce nouveau déluge, les arts et les sciences, réfugiés dans les monastères, auraient succombé, et il n’existerait peut-être de l’histoire de l’antiquité que les récits inexacts de quelque conteur barbare. L’ombre du cloître cacha tout, pendant la tempête, même l’art de la guerre, que les vainqueurs eussent méprisé, eux dont le seul mode de combattre était de se lancer au galop sur les malheureuses cités romaines, gauloises et ibériennes. Comment peindre le désordre de ces migrations de peuples à cheval, suivis de longues files de chariots, chargés des dépouilles des vaincus, l’incendie dévorant les villes et les bourgs, la vie des hommes comptée pour rien, le mépris pour tout ce qui rappelait Rome porté au comble, une seule chose, la croix chrétienne généralement respectée ?

Il ne faut donc, chercher, dans ces cohues [56] dévastatrices ni le souvenir de la tactique ancienne, ni une tactique quelconque. Marcher en avant, toujours en avant, sous la conduite des Genséric et des Attila, tout piller, tout tuer, rougir l’horizon de flammes, est le seul mode de ces invasions terribles, dans lesquelles le militaire n’a qu’à constater la ruine de son art, le triomphe de la force brutale sur les moyens intellectuels, et le repeuplement de l’Europe par des races nouvelles.

Caractère et limites du moyen âge militaire. – L’orage s’apaise enfin ; l’influence du christianisme, le contact avec les vaincus, la rivalité entre les envahisseurs eux-mêmes reconstruisent une Europe bariolée à l’infini, où tout est confus, l’Europe féodale, moyen transitoire de la barbarie aux temps modernes, mais qui consacre dix siècles à les atteindre. C’est cette période qu’on appelle le moyen âge, pendant laquelle les précieux trésors de la civilisation ancienne sortent peu à peu des monastères. Toutefois, cette renaissance des arts, et, en particulier, de celui de la guerre, n’intéresse que les gens érudits, seuls capables de lire et de méditer les leçons de l’antiquité : d’ailleurs, la constitution des armées de l’époque oppose un obstacle invincible aux traditions des anciens, car elles offrent partout le spectacle d’agglomérations tumultueuses, combattant le corps nu d’abord et presque en phalanges, puis se bardant de fer, hommes et chevaux, abandonnant le système des masses, par le seul fait du fractionnement de plus en plus grand de l’Europe et faisant consister [57] la tactique dans une série de duels obscurs. Quant à la stratégie, il n’en est plus trace et ce serait ne pas comprendre le moyen âge que de demander des conceptions étendues à des hommes dont la vie militaire consistait à faire le siège de châteaux situés dans un rayon de quinze ou vingt lieues. Vainement les conquêtes musulmanes et les croisades semblent-elles, par leurs objectifs lointains, ouvrir une voie nouvelle ; les premières, en effet, consistèrent dans une course qui courba sans difficultés appréciables les peuples surpris et impuissants à contenir une audace inouïe ; les secondes ne furent, au fond, que des voyages militaires, où l’œil qui sait résister au mirage de la gloire, n’aperçoit que désordre et inhabileté. Pour résumer l’état de l’art au moyen âge, il convient d’ajouter que les illustrations militaires de cette époque furent essentiellement des types de valeur individuelle, et les combats une longue suite de prouesses locales restées sans applications et qu’il suffira d’étudier dans leur ensemble. Remarquons auparavant que l’âge moyen de l’art ne doit pas être confondu avec la période historique appelée moyen âge, qui, on le sait, finit à l’année 1453. En effet, la tactique moderne a pour véritables ancêtres les propriétés balistiques de la poudre, le canon, l’arquebuse, la résurrection de l’infanterie, l’allégement de la cavalerie, découvertes et innovations dont le berceau est placé dans le XlVe siècle, à partir duquel les idées et les armées se transforment complètement. Cette base posée [58] nous allons jeter un regard rapide sur les preux du moyen âge et signaler ceux qui paraissent avoir eu l’instinct de la guerre, mais que la constitution de l’Europe et des armées de leur temps força à ne jeter que quelques étincelles dans cette nuit de la science militaire.

Les Francs en Gaule. – Ni Clovis, avec ses batailles de Soissons (486), de Tolbiac (496) et de Vouillé (507), ni Mummolus, patrice bourguignon, vainqueur des Lombards et inspiré des souvenirs militaires des Romains, ne méritent d’être cités comme ayant apporté des modifications utiles à la manière de combattre.

Bélisaire. – C’est en Italie qu’il faut chercher une figure militaire plus complète et plus civilisée : celle de Bélisaire, vainqueur des Perses (532), des Vandales, qu’il chasse de Carthage (533), et des Goths auxquels il enlève la Sicile et l’Italie (536-540).

Conquêtes musulmanes. – Le VIIe et le VIIIe siècles voient les Arabes, le Coran d’une main, le glaive de l’autre, voler de conquête en conquête. La Syrie, fruit des victoires d’Aiznadin (632) et de Iermouck (638), l’Égypte, soumise en quatorze mois (640), la Perse, livrée par la défaite de Néhavend (642), tout le littoral de la Méditerranée, acquis par la force ou la persuasion (692-708), la possession de l’Espagne, arrachée aux Wisigoths dans les champs de Xérès (711), sont les étapes de cette marche triomphante, qui n’est arrêtée que par la framée des Francs, à Poitiers (732). Que dire des généraux qui dirigèrent cette épopée ? On ne [59] saurait leur refuser la hardiesse des conquérants, mais les ennemis peu solides qu’ils eurent à vaincre diminuent les mérites d’une invasion qui fut sans influence notable sur les progrès de l’art.

Charles Martel. – Au moment où le torrent musulman menaçait la Gaule et l’Europe du sort de l’Espagne, se présenta pour les sauver un jeune guerrier auquel les peuples chrétiens doivent un large tribut de reconnaissance, Charles, couvert des lauriers sanglants de la guerre civile (Vincy et Soissons) et qui oppose à l’armée des Sarrasins les murs de glace de ses Germains. Bientôt les bouillants escadrons d’Abdérame dont la marche depuis l’èbre n’a été qu’un triomphe, viennent se heurter et mourir, dans les champs de Poitiers, contre les vainqueurs des Romains, des Wisigoths, des Lombards, et naguère encore des Frisons (732).

Waifre et Pépin le Bref. – Peu après, la lutte entre le nord et le midi de la Gaule trouva son symbole dans les deux noms de Pépin et de Waifre : elle fut atroce ; laissons à l’histoire le soin de retracer les calamités dont l’Aquitaine fut frappée, mais signalons une idée militaire heureuse du roi Pépin. Rebuté de front, même après avoir forcé la barrière de la Loire, il repassa le fleuve après quatre ans d’efforts, fit des Cévennes un rideau pour masquer son mouvement, et déboucha par le bassin du Tarn, prenant ainsi Waifre à revers ; manœuvre bien conçue et qui eut le succès qu’elle méritait.

Charlemagne. Witikind. – Un grand homme se montre [60] aussitôt aux regards, Charlemagne, génie organisateur par excellence et missionnaire armé de l’idée chrétienne, qu’il considère comme le seul moyen de civilisation. Au point de vue militaire, ce prince agit surtout avec des masses et avec une grande rapidité de mouvement : la guerre qui fit le plus briller cette dernière qualité fut celle des Saxons, qui dura trente-trois ans, lutte acharnée, contenant quelques batailles, et fourmillant de surprises, d’embuscades, facilitées par les forêts du Rhin et du Weser. Witikind, chef des peuplades saxonnes, fut le Vercingétorix de la Germanie contre le César chrétien, qu’il trouva toujours devant lui au moment décisif. On citera pour exemples la belle campagne de 774, où Charlemagne accourut d’Italie, et celle de 778, dans laquelle ses preux combattirent tour à tour dans les rochers de Ronceveaux, et sur les champs glorieux de Badenfeld et de Bucholtz.

Chaos militaire. – On a vu les barbares intercepter la lumière militaire de l’antiquité ; de même, après Charlemagne, les armées semblent disparaître pendant plus de trois siècles. Son empire, battu par les vagues furieuses des Normands, recueilli par les débiles mains de son unique successeur, se dissout à l’instar de celui d’Alexandre. De toutes parts, naissent des États nouveaux, subdivisés eux-mêmes en d’autres, n’ayant entre eux que des relations de dépendance nominale ; la féodalité s’infiltre partout, détruisant armées et tactiques, devenues inutiles, leur substituant des châteaux en nombre infini et une guerre de coupe-gorge où une [61] plume romanesque peut largement glaner, mais où l’art militaire, même celui des sièges, n’a rien à apprendre.

Les Normands. – Un seul peuple semble inaccessible à cet esprit partout local, partout resserré entre les limites qui étouffent le génie ; c’est celui qui, se riant de l’Océan, a porté sur le continent européen cette hardiesse proverbiale respirée au milieu des mers, les Normands. Animé d’une valeur irrésistible, Guillaume, duc de Normandie, ne s’effraie pas de renouveler l’expédition de César, et jette sur l’Angleterre une armée de 60 000 hommes, forces immenses pour l’époque : la victoire d’Hastings (1066) couronne l’entreprise de l’heureux novateur, qui fonde dans sa conquête une dynastie glorieuse. Avant cet événement, célèbre, d’autres fils de la Normandie avaient stupéfié le monde par des aventures inouïes d’audace chevaleresque : les Drengo, les Rainulfe, les Osmond, les Tancrède, les Robert Guiscard, les Roger, courant d’exploits en exploits, remplissent, en effet, les premières années du XIe siècle et en font une période héroïque, qui chasse les Grecs de l’Italie et enlève aux Sarrasins les îles de Sicile et de Malte, préparant ainsi l’ère des croisades.

Ces dernières, on l’a dit, furent peu utiles à la stratégie et à la tactique : elles offrirent presque toutes le triste tableau de masses obéissant à plusieurs chefs et livrant des combats sans manœuvres. Il est cependant impossible de ne pas tenir compte de ce grand mouvement [61] militaire qui jeta sur l’Asie les guerriers de l’Occident, et dans lequel on rencontre çà et là quelques enseignements.

Première croisade. Godefroy de Bouillon, Kilig-Arslan. – La première croisade (1097-1099) présente une masse de 600 000 hommes portant en elle-même des causes désorganisantes qui la réduisent en trois ans à 40 000, puis à 20 000 hommes. Les faits militaires de cette expédition furent la prise par les chrétiens de la ville de Nicée achetée par des flots de sang ; la bataille de Dorylée (1097), habilement engagée par le sultan Kilig-Arslan, qui sut profiter de la marche de ses ennemis en deux corps pour tomber sur eux séparément, circonstance qui faillit lui assurer la victoire ; le siège d’Antioche, où les Sarrasins résistèrent neuf mois, et la bataille de l’Oronte (1098), prix d’une valeur souveraine qui savait racheter les lenteurs, les hésitations jalouses et les débauches des croisés. Enfin, la prise de Jésusalem par 50 000 braves qui en assiégeaient 100 000, consacra le succès de l’expédition, mais réduisit à 20 000 le nombre des vainqueurs. Cette petite armée fut bientôt assaillie dans sa conquête, et l’on est contraint d’admirer la page héroïque où l’histoire raconte la bataille d’Ascalon, dans laquelle Godefroy de Bouillon, semblable à Kléber dans les champs du mont Thabor et d’Héliopolis, enfonça, avec ses 20 000 hommes, les 300 000 du sultan du Caire.

Deuxième croisade. – La deuxième croisade (1147-1149) [63] montra l’inhabile combinaison de deux chefs et de deux armées agissant sans concert pour un but commun. Celle de l’empereur d’Allemagne, Conrad, imprudemment aventurée de Nicée sur Iconium, à travers des montagnes mal connues, des contrées désertes et dépourvues de vivres, périt presque entièrement des horreurs de la faim et vit ses débris tomber sous le cimeterre des Turcs. Éclairé par cette cruelle expérience, Louis VII côtoya la mer avec les Français, rencontra les Sarrasins qu’il battit au passage du Méandre, et se dirigea sur Attalie. Mais sa marche eut un dénouement malheureux ; les Turcs, attentifs à profiter de toutes les fautes, se jetèrent habilement sur l’avant-garde des croisés, séparée par trop de distance du corps principal, et la détruisirent. Cet échec fut aggravé par la fatale détermination du roi de prendre la mer pour gagner Antioche et de laisser l’armée attendre à Attalie les vaisseaux des Grecs dont la perfidie causa un véritable désastre ; en effet, les croisés, privés de moyens de transport impatiemment désirés, tentèrent de prendre la route de terre et de franchir les horribles défilés d’Antioche, mais il les trouvèrent occupés par l’ennemi et ne rejoignirent le roi qu’après avoir été cruellement décimés. Le siège de Damas, fécond en jalousies et en discordes sans fin, termina tristement une expédition coûteuse, mieux ordonnée, toutefois, que la première et animée de la parole de feu de Saint-Bernard.

Troisième croisade. Richard Cœur de Lion. Saladin. [64] – La troisième croisade (1180-1192) est faite par trois armées agissant encore séparément, comme si l’expérience des deux premières tentatives des chrétiens ne criait pas assez haut contre ce fatal système.

L’Empereur Frédéric Barberousse, qui conduisait la première armée, forte de 100 000 hommes, fit observer une discipline scrupuleuse, remporta la victoire d’Iconium, mais se noya en traversant le Selef ; ses soldats découragés se débandèrent, et furent égorgés isolément. Les deux autres armées, c’est-à-dire, celles de Philippe-Auguste et de Richard Cœur de Lion, devaient concerter leur marche ; mais ces princes, qui hivernèrent en Sicile, y devinrent ennemis et ne songèrent qu’à s’éloigner l’un de l’autre. Il résulta de cette mésintelligence que le siège de Ptolémaïs, commencé par les faibles forces de Lusignan, accrues, mais successivement, de celles des Français et des Anglais, contrarié par des discordes incessantes et par l’habile vigueur de Saladin, dura trois ans, et ne servit qu’à faire montre des prouesses chevaleresques de Richard. La place ayant été prise (1191), Philippe-Auguste éclipsé par un rival trop brillant, revint en France. Le roi d’Angleterre continua seul la guerre et remporta la victoire d’Arsur (1192), bataille qui devait lui livrer Jérusalem, mais dont il ne sut pas profiter. Après des exploits d’une bravoure théâtrale, Richard quitta l’Asie, où il ne laissa de durable que le souvenir de sa gloire. Les résultats de cette troisième irruption de l’Europe sur l’Orient étaient donc encore [65] nuls, malgré des flots de sang héroïquement versés.

Quatrième croisade (1202-1204). – Deux faits caractérisent cette croisade – 1° elle fut faite par une seule armée ; 2° elle ne combattit que des chrétiens à Zara, que des chrétiens encore à Constantinople.

Cinquième croisade. Le sultan du Caire. – La cinquième croisade (1217-1221) consista dans l’envahissement de l’Égypte et la prise de Damiette ; signalons l’habile mouvement du sultan du Caire qui, voyant les chrétiens en marche sur cette ville, s’interposa entre eux et leur base d’opération, c’est-à-dire Damiette : belle combinaison qui, aidée par l’inondation du Nil, décida la campagne et imposa à la retraite des croisés de cruelles conditions.

Sixième croisade. (1228-1229). – Elle ne donne lieu à aucun fait de guerre et aboutit à la vente de Jérusalem, consentie par le sultan Mélédin.

Septième croisade. Saint Louis. – Un héros dont le front est orné du diadème et de l’auréole du saint, Louis IX, roi de France, organise et conduit cette septième croisade (1248-12 54). Trois ans de préparatifs, une armée nombreuse régie par une sévère discipline, une direction unique, font présager des succès éclatants. Le roi s’embarque à Aigues-Mortes, et arrive dans l’île de Chypre, où il passe l’hiver à se concentrer : son plan consiste à attaquer le sultan du Caire, dont la domination s’étend sur la Syrie, cette terre promise de l’expédition. Les croisés débarquent à Damiette, qu’ils enlèvent par un audacieux coup de main [66] et y réunissent leur armée. L’inondation du Nil avait été si fatale aux chrétiens dans la tentative précédente que le roi résolut de rester à Damiette pendant l’époque des débordements du fleuve. Cette inaction de cinq mois, qui permettait la concentration des musulmans, constituait une faute grave qui eût pu être réparée sans d’héroïques imprudences. Les Français se dirigèrent enfin sur le Caire : leur avant-garde, arrivée à Mansourah, nom déjà funeste, se laissa entraîner à une poursuite inconsidérée et périt tout entière ; le gros de l’armée accourut, mais déboucha dans un désordre indicible, et ne dut la victoire qu’à son incomparable valeur : une autre bataille, livrée dans le même lieu, trois jours après, présenta le même acharnement. Ces rencontres bien que glorieuses ne décidaient rien, les vivres manquaient, le retour sur Damiette fut ordonné.

La retraite s’accomplit avec le décousu qui avait rendu l’offensive si malheureuse ; et la famine aidée de la peste décima bientôt les croisés. Calme au milieu de ces désastres, le roi, toujours combattant à l’arrière-garde, émerveillait les Sarrasins par sa fière contenance, et montrait l’intrépidité de Richard Cœur de Lion alliée au courage tranquille du saint. Le devoir de l’historien est d’exalter la gloire de ces tristes journées, mais l’art ne peut rien gagner à retracer une retraite qui ne fut qu’un long désordre et un massacre presque général. Louis, atteint de la peste, à bout de forces, les yeux en larmes, fut obligé de s’arrêter dans une maison isolée où il tomba au pouvoir des Sarrasins. [67] Alors commença une scène sublime, la plus belle de la chevalerie, montrant le guerrier vaincu, mais inébranlablement fidèle à l’honneur.

Huitième croisade. (1270). – Cette dernière croisade, conduite encore par Louis IX, eut un objectif stratégiquement blâmable, si l’intention était réellement de sauver les chrétiens de Syrie réduits aux dernières extrémités, mais il est permis de croire que la délivrance de cette province n’était pas le but du saint roi. En effet, le zèle de l’Europe pour ces infortunés s’était tellement refroidi, qu’une expédition en Syrie, même en Égypte, eût rebuté le plus ardent des croisés. On résolut donc de frapper un coup sur les Sarrasins de Tunis, placés aux portes de la France et infestant la Méditerranée de leurs pirates. C’était peut-être l’idée de la conquête de l’Afrique septentrionale réalisée par la France six siècles plus tard. L’expédition débuta brillamment par la prise d’assaut des ruines de Carthage, l’armée s’établit dans cette seconde Damiette, qui fut aussi fatale que la première ; on avait encore commis la faute de ne point être réuni, ce qui força à attendre l’arrivée de Charles d’Anjou, roi de Sicile, avant de pouvoir rien entreprendre contre Tunis. Dans cet intervalle, l’ardeur du soleil, le manque de vivres frais, l’usage des viandes salées, ravagèrent les rangs ; Louis IX lui-même fut atteint, et mourut au moment où les voiles de Charles d’Anjou se montraient à l’horizon. Les derniers moments du roi-chevalier expirant le crucifix sur la poitrine et sa vaillante [68] épée devant les yeux, terminèrent héroïquement l’ère des croisades et peuvent être considérés comme la fin du moyen Age militaire.

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Ière Partie : l’antiquité Égyptiens, Hébreux, Perses, Babyloniens, Assyriens, Indiens

[7] Les Égyptiens, les Hébreux, les Perses, les Babyloniens, les Assyriens, les Indiens sont les nations militaires primitives. En vain chercherait-on dans leur histoire quelque chose qui ressemblât à une méthode de guerre uniforme ; cette ténébreuse époque, que l’on peut appeler l’enfance de l’art, ne met en relief aucun général remarquable. Un seul axiome régnait alors, c’est que la victoire était du côté des multitudes, non pas dans le sens des gros bataillons selon l’adage moderne, mais dans celui des foules désordonnées : nous n’avons, du reste, des guerres de cette période que des récits fort incomplets, sauf pour une bataille, celle de Thymbrée (541), que Xénophon raconte en détail.

 

Les Grecs

 

[8] Miltiade. – Les invasions médiques, en menaçant la Grèce de dangers formidables, font paraître les premiers généraux vraiment dignes de ce nom. La guerre devient certainement un art dont les moyens varieront jusqu’à nos jours en raison des progrès accomplis, mais dont quelques règles fondamentales sont déjà posées. En effet, Miltiade, ouvrant à dessein à Marathon l’intervalle qui sépare les deux phalanges dont il dispose, appuyant solidement son armée à des obstacles naturels et artificiels, semble dignement inaugurer le règne des manœuvres et des dispositions tactiques.

Thémistocle. – Après lui, Thémistocle montre une sagacité profonde, en persuadant aux Athéniens d’abandonner leur ville sans combat, et de placer sur la flotte la fortune de la patrie. Quelques jours après, victorieux à Salamine, il délivre la Grèce, sinon de la guerre, du moins d’une destruction immédiate.

Xerxès et Mardonius. – Des talents réels, mais neutralisés par l’infériorité morale des troupes, distinguent aussi les généraux perses, auxquels il faut accorder de l’habileté dans l’invasion de la Grèce, faite en trois corps organisés, constamment approvisionnés parla flotte, et dans le combat des Thermopyles, où ils surent profiter de la sécurité imprudente de Léonidas. Après le départ de Xerxès, Mardonius fit preuve de qualités solides : [9] sa sage retraite en Béotie, son établissement sur la gauche de l’Asopus, couvert par des ouvrages de fortification bien entendus, son plan de surprise qui aboutit à la bataille de Platée (479) couronné par l’auréole d’une mort glorieuse, sont les titres d’un vrai mérite.

Siège de Potidée. – Athènes était à peine délivrée des attaques de l’Asie qu’elle s’engagea dans la lutte contre Potidée, dont le siège fit briller la vigueur d’Aristée, et attesta dans ce chef une entente admirable de la guerre défensive ; on citera pour exemples son coup de main sur la Chalcidique et l’embuscade dressée près de la ville des Sermyliens. Le siège lui-même fut rempli d’ailleurs de difficultés, nécessita une immense circonvallation et imposa aux Athéniens la première idée d’une solde permanente.

Guerre du Péloponèse. Périclès. – Bientôt la guerre civile, celle du Péloponèse, vient mettre aux prises les deux peuples les plus militaires de la Grèce et illustrer Périclès qui débute par une combinaison hardie et inspirée du génie de Thémistocle. Tandis que l’incendie ravage les champs de l’Attique qu’ont envahie les Lacédémoniens, une flotte de cent vaisseaux jette dix mille Oplites sur les côtes de la Laconie, de l’Elide et de la Locride, c’est-à-dire sur la base d’opérations des assaillants et les force à la retraite. A côté de cette belle conception se trouvent une foule d’enseignements tactiques. Le principal résulte du siège de Platée (430), qui fit ressortir l’art de l’ingénieur, celui du mineur et qui vit naître un principe généralement [10] exploité par les modernes, consistant à ménager de bonne heure derrière les parties les plus exposées de l’enceinte des places, des coupures et des ouvrages de fortification passagère. Les défenseurs de Platée léguèrent, en outre, un noble exemple à la guerre de siège : réduits aux dernières extrémités, ils sortirent de leur ville et percèrent les lignes des Péloponésiens, acte de vigueur qui avait le double lustre de l’héroïsme et de la nouveauté de l’idée.

Démosthène. – Les campagnes les plus remarquables de la guerre du Péloponèse furent celles de 429, 426, 425 et 424 ; la première offrit deux coups de main instructifs : l’embuscade de Strates et la surprise tentée contre Athènes. Celle de 426 eut pour fait principal la bataille d’Olpes dans laquelle on constate l’emploi d’une troupe tombant dans un moment décisif sur le point important du champ de bataille ; nul doute que Démosthène, général athénien, n’ait montré dans cette journée la sagacité d’un grand homme de guerre, en plaçant un corps considérable sur les derrières de l’ennemi qui essuya une défaite complète. D’heureuses embuscades et la surprise d’Idomène, amenée par une vive marche de nuit, ajoutèrent à la réputation du vainqueur, qui s’illustra encore dans cette campagne par la défense de Pylos et la prise de Sphactérie : beaux faits d’armes dont le dernier surtout doit fixer l’attention, car il indique l’usage des réduits dans les forteresses, moyens puissants auxquels les Grecs, on le voit, songèrent de bonne heure [11].

Brasidas. – Les anciens appréciaient aussi la rapidité des marches, et la plus belle preuve de cette vérité se trouve dans la campagne de 425. En effet, Brasidas, général spartiate, partant d’Héraclée de Trachinie, se porta vivement par Mélitie sur Pharsale, campa sur les bords de l’Apidanus, marcha avec la même vigueur sur Pharclum et Pherrebie, arriva à Dium, puis en Chalcidique, où il se joignit à Perdiccas, roi de Macédoine, ayant ainsi traversé toute la Thessalie hostile et déjoué les calculs des généraux athéniens.

Pagondas. – La victoire de Démosthène à Olpes avait démontré l’irrésistible effet des troupes embusquées débouchant à l’improviste sur les derrières d’une armée. Pagondas, général lacédémonien, fit, à la bataille de Dellum (424), une ingénieuse application de ce principe : voyant son aile gauche détruite, il détacha un gros corps de cavalerie qui, sans être aperçu, tourna une colline, et formant, pour ainsi dire, une embuscade mobile, tomba subitement sur l’aile droite athénienne et donna la victoire. Remarquons dans cette même journée le judicieux emploi de la cavalerie, dont les allures vives rendirent possible un mouvement que l’infanterie n’eût pu exécuter à temps.

Guerre de Sicile. – Après la guerre du Péloponèse, les Athéniens furent entraînés dans celle contre la Sicile, qui fut fertile en enseignements. On lui doit, en effet, l’invention du mot de ralliement et le stratagème de masquer à l’ennemi la marche et la position des [12] troupes au moyen de feux mobiles. Le fait le plus saillant de cette lutte fut le siège de Syracuse, qui dura deux ans (414-413), et consacra le principe des sorties, l’essai des brûlots et l’usage des conseils de guerre dans les circonstances graves.

Retraite des Dix-Mille. Xénophon. – Dix ans après, l’histoire présente les Grecs combattant à Cunaxa, comme auxiliaires de Cyrus, puis réduits à une poignée d’hommes traversant fièrement l’Asie mineure, et y faisant cet immortel voyage appelé retraite des Dix-Mille (401). Xénophon, qui en fut le général et l’historien, nous apprend qu’il l’exécuta en carré, les bagages et les esclaves au milieu ; une arrière-garde de six cents hommes, constamment les mêmes, avait mission de rester sur place lorsque l’armée était obligée de rétrécir sa forme dans les chemins étroits et les gorges des montagnes. Une grande partie des principes modernes relatifs aux retraites trouvent leur origine dans les dispositions de cette délicate opération dans laquelle les Grecs employèrent fréquemment les marches de nuit pour se distancer davantage des Perses, qui ne montrèrent pas moins d’habileté en détachant des corps nombreux destinés à prévenir leurs ennemis sur les points importants de leur passage.

L’étude attentive de cette retraite dénote à chaque pas des beautés de détail : on citera l’invention par un soldat rhodien des ponts d’outres pour le passage du Tigre, la marche dans le pays des Carduques, celle sur le fleuve Centrite, qui furent un combat continuel [13] ; enfin, le passage des montagnes neigeuses de l’Arménie. Ce dernier, si bien fait pour attrister des yeux habitués au beau ciel de la Grèce, montre Xénophon marchant à la tête de ses troupes, partageant leurs souffrances, organisant lui-même leurs bivouacs et apprenant aux généraux futurs à agir sur le moral de leurs soldats.

La dernière période de cette retraite développa la tactique et l’enrichit de deux innovations importantes. La première résulta d’un combat acharné livré contre la métropole des Driliens, et dans lequel les Grecs eurent l’idée d’arrêter la poursuite des barbares en incendiant les villes et les bourgs qu’ils traversaient : ce moyen, qui réussit complètement, fut un enseignement utile, dont les modernes, et surtout les Russes, en 1812, ont fait de terribles applications. Enfin, un glorieux engagement, soutenu contre les Thraces de la Bithynie, dota l’art d’un principe qui a eu une immense fécondité. Considérablement affaibli par plusieurs mois de marches et de combats, Xénophon, pour résister à ces nouveaux ennemis, imagina de n’engager qu’une partie de ses troupes et d’établir d’avance des corps spéciaux derrière son ordre de bataille afin de les porter au soutien des parties qui faibliraient. Cette disposition procura une victoire brillante et consacra l’usage des réserves suffisant pour immortaliser cette admirable retraite.

Épaminondas. – Quittons ces lointaines contrées pour revenir en Grèce, où une nouvelle guerre [14] civile, celle entre Sparte et Thèbes, a fait surgir un grand tacticien, Épaminondas. Dans une première bataille, celle de Leuctres (371), le héros thébain crée l’ordre en échelons, l’ordre de bataille renforcé sur une aile, et sait tenir compte, avec une incomparable sagacité, de la conduite de son adversaire, resté fidèle à l’usage des Grecs, qui se formaient en croissant pour envelopper une armée inférieure. Une victoire complète couronne ces admirables dispositions qui obtiennent un nouveau triomphe à Mantinée (363).

Dans cette dernière journée, l’armée thébaine exécute une conversion de toute la ligne, et, lorsque l’aile renforcée arrive à la hauteur du centre d’Agésilas, elle se précipite avec une vigueur irrésistible et rompt la ligne des Lacédémoniens. A l’éclat de cette manœuvre savante, origine de l’ordre oblique, Épaminondas ajoute celui d’une mort magnanime, qui montre combien le désir de la gloire animait son cœur.

Philippe. – Ces beaux exemples portent des fruits rapides dans la lutte suprême que la Grèce soutient contre Philippe de Macédoine. Ce prince, habile tacticien, allait imiter Épaminondas à Chéronée, ce Waterloo des Grecs (338), lorsque la fougue de son jeune fils, Alexandre, jeta sa gauche sur l’armée athénienne et compromit le succès de la journée. Mais la ténacité de la phalange répara tout et mit en lumière un principe très important, celui de ne jamais désespérer de la victoire, tant qu’il reste des troupes [15] organisées. Ajoutons, à la gloire de Philippe, qu’il est le premier général qui ait su développer chez le soldat cette valeur morale et cet amour de la gloire qui transfigurent le guerrier en héros, et lui font tenter ce que le soldat ordinaire qualifie d’impossible. Les six mille hommes de la phalange macédonnienne qui gagnèrent la bataille de Chéronée étaient la garde d’un roi qui les appelait ses enfants et ses camarades, qui les exerçait journellement sous ses yeux, leur donnait partout l’exemple et en avait fait une troupe incomparable.

Philippe a eu de nombreux imitateurs, et le plus bel essai en ce genre est assurément la vieille garde de Napoléon, formée de soldats vainqueurs des meilleures troupes de l’Europe, résolus à suivre au bout de l’univers celui qui savait si bien parler leur langage et toucher leur cœur généreux. Ainsi s’expliquent les prodiges de 1814, ceux plus grands encore de Planchenoit et l’hécatombe de Mont-Saint-Jean.

Alexandre. – La Grèce est asservie ; le joug macédonien pèse à jamais sur cette noble patrie des arts et de la civilisation ; elle devient sujette, tributaire d’un jeune conquérant qui plane sur cette période militaire, Alexandre, auquel les siècles ont donné le nom de Grand et que son époque avait déifié. A la tête d’une armée de 35 000 hommes à peine, il part à la conquête de l’Asie connue, possédant des armées constituées et défendue par des peuplades belliqueuses, ainsi que l’avait prouvé la retraite des Dix-Mille. Ces armées [16] fussent-elles lâches au dernier point, et ces peuples eussent-ils perdu tout sentiment d’indépendance, ce qui n’était pas, assurément, il y avait vraiment de l’héroïsme à aller jeter 35 000 soldats au sein de millions d’hommes prêts à disputer un pays presque inconnu et fécond d’accidents défensifs. Si cette conception ne mérite pas toute l’admiration dont on l’a saluée, elle n’en décèle pas moins un génie militaire étendu, montrant la route aux conquérants futurs. Il y a plus : Alexandre, en envahissant l’Asie avec une poignée de monde, semble rendre les grands hommes de guerre solidaires les uns des autres, et créer l’aristocratie des conquérants au-dessus des grands capitaines, exclusivement hommes de métier. Annibal, César, Charlemagne, Gustave-Adolphe, Charles XII, Napoléon sont obligés, sous peine de déchéance et de n’occuper que deux ou trois pages dans une histoire universelle, selon la belle expression du dernier, d’imiter Alexandre, et d’entraîner leur patrie à ces guerres lointaines autrement difficiles que les guerres ordinaires. Rien de plus aisé aujourd’hui que de vaincre les distances, depuis l’emploi de la vapeur et de l’électricité : aussi les guerres d’invasion n’exigent-elles plus des génies, mais seulement des hommes d’un grand esprit pratique ; des masses égales et supérieures, si l’on veut, à celles de la défense, transportées en peu de temps, les vivres toujours assurés, une communication permanente et rapide avec la mère-patrie, le pays à envahir connu par des cartes d’une exactitude suffisante, quand elle n’est pas [17] minutieuse, constituent, dans les invasions modernes, un bien-être qui ne réclame plus que de l’ordre et de l’activité, et qui paraît devoir anéantir la généalogie des conquérants. On ne saurait donc trop admirer l’essor que prend l’art militaire sous les pas des Macédoniens, en parcourant un horizon qui recule sans cesse et en créant ce que nous n’hésiterons pas à appeler la stratégie.

Le premier soin d’Alexandre fut celui qu’on a toujours pratiqué depuis, l’établissement de la base d’opérations, c’est-à-dire la conquête de tout le littoral asiatique à laquelle il consacra trois ans de combats (334-32).

Campagne de 334. – Le Granique est passé à gué devant l’armée de Memmon en position : cette action hardie, imprudente même, et dans laquelle le jeune héros combat avec une valeur sans égale, nous montre la cavalerie des Perses se conduisant bravement, mais leur infanterie détruisant par sa faiblesse l’effet des bonnes dispositions de Memnon. Après la victoire, Alexandre donne un exemple rare dans la civilisation antique et que les modernes ont noblement imité : il élève des statues de bronze aux braves de son armée qui ont succombé, visite les blessés, leur parle de la gloire qu’ils se sont acquise et leur fait prodiguer les soins nécessaires. Étendant aux vaincus une bienveillance pleine de générosité, il ordonne d’ensevelir avec pompe les généraux perses tués au combat, et entoure les blessés ennemis de la même sollicitude que ceux des Macédoniens [18]. Cependant, Memnon s’était retiré dans Halicarnasse, où il fut bientôt assiégé : sa défense dans laquelle il employa tous les moyens connus, mines, machines, sorties, incendies, retranchements en arrière des points d’attaque, fut un modèle de ténacité. Après la chute de la place, ce général montra des talents peu communs en s’emparant des îles de Chio et de Mitylène, situées sur les derrières d’Alexandre ; il se disposait même à aller porter la guerre en Grèce et peut-être à y rappeler le conquérant, lorsque la mort vint l’arrêter. Cette belle manœuvre, employée déjà par Périclès, doit fixer l’attention des militaires, et est encore un des moyens les plus féconds de la stratégie moderne.

Campagne de 333. – L’année suivante, Alexandre continuant à longer le littoral, rencontre Darius disposé à tenter de nouveau le sort des armes. Bataille d’Issus ; le héros crée dans cette journée un précédent mémorable qui a déteint sur tous nos grands capitaines : il assemble ses généraux pour leur annoncer une grande bataille et stimuler leur courage par de glorieux souvenirs ; puis, parcourant le front de son armée, il remplit l’âme de tous du feu des combats, appelant nominativement, dit Arrien, non seulement les principaux chefs, mais les ilarques, les moindres officiers. Les cris d’en avant répondent à son ardeur ; il se met alors à la tête de sa droite, enfonce la gauche des Perses, puis se rabattant sur leur centre avec son aile victorieuse, l’écrase par cette concentration [19] faite sur le point décisif. La tactique moderne offre-t-elle quelque chose de plus beau, et ne croirait-on pas lire une bataille de Napoléon ? Il reste bien entendu qu’une pareille comparaison n’est faite qu’au point de vue des moyens de l’art, et que les obstacles opposés à Napoléon ne peuvent être mesurés à ceux que des troupes peu courageuses présentèrent à Alexandre ; cependant le combat fut vif au centre, car il avait lieu contre les Grecs mercenaires de Darius, et il était favorisé par les bords escarpés du Pinare. Ce centre, localement favorable à la défensive, formé des meilleures troupes du roi de Perse et honoré de sa présence, était donc la clef du champ de bataille : aussi ce fut contre lui qu’Alexandre porta toutes ses forces. La bataille terminée : visite des blessés, inhumation des morts faite avec pompe et en présence de toute l’armée, récompenses nombreuses distribuées aux braves.

Campagne de 332. – La campagne suivante est employée à faire tomber Tyr et Gaza : la première fait une résistance plus belle encore que celle d’Halicarnasse ; on trouve dans ce siège la nécessité de l’investissement complet démontrée, et l’usage des sorties et des brûlots. Gaza, bien défendue par Bétis, succombe à son tour, et tout le littoral de la Méditerranée reconnaît la domination macédonienne.

Campagne de 331. – Darius, retiré au cœur de son empire, essaie un dernier effort dans les plaines d’Arbelles, mais la victoire, incontestablement mieux [20] disputée qu’à Issus, se déclare de nouveau pour Alexandre.

On doit conclure de ces quatre campagnes que la résistance des Perses, très médiocre en bataille rangée, fut admirable dans les sièges, et que c’était vraiment se jouer héroïquement des choses que d’entreprendre la conquête de l’Asie avec 35 000 hommes.

Campagnes de 330, 329, 328, 327. – Entrée à Babylone ; la monarchie des Perses est anéantie ; Darius, lui-même, tombe sous le poignard de Bessus, satrape de la Bactriane (330).

Le conquérant ne se laisse arrêter ni par les palais de Babylone, ni par l’éloignement, et peut-être le frémissement de la Grèce asservie : amant de la gloire, il la poursuit jusqu’aux limites du monde connu. Dans la campagne de 329, l’Hycarnie est soumise, l’Oxus passé, et une victoire sur Bessus complète ces succès.

Les difficultés croissent dans la campagne de 328 dans laquelle les Scythes, peuple belliqueux, sont accablés à leur tour. L’année suivante, la Bactriane, vainement défendue par Bessus, est placée sous le Joug, et ce satrape expie dans les supplices le meurtre de Darius que la grande âme du conquérant a pleuré.

Campagne de 326. – La révolte des Sogdiens, des Choriens, des Aspiens remplit la première partie de la campagne de 326 ; après des combats très sérieux, qui contrastent avec ceux livrés jusqu’ici, ces peuples sont maîtrisés. Bientôt une nation brave et disposant d’un élément tactique nouveau, prétend arrêter les vainqueurs [21] : Porus, roi de l’Inde, oppose aux Macédoniens ses nombreux éléphants, redoutables citadelles vivantes qui effraient hommes et chevaux, mais Alexandre se rit de ces obstacles, passe l’Indus resté jusqu’alors une frontière redoutée, et enlève de vive force le passage de l’Hydaspe. Arrivé à l’Hyphase, il veut pousser plus loin encore, mais ses soldats fatigués et attristés de voir fuir de plus en plus la patrie, refusent de le suivre : exemple d’indiscipline qui étonne aujourd’hui, mais très concevable si l’on considère que l’armée d’Alexandre se composait en majeure partie de Grecs, entraînés sur ses pas par le seul désir de la gloire, et qui croyaient avoir assez fait pour elle en s’éloignant à plus de 800 lieues de leur pays. L’ordre de la retraite sur l’Hydaspe est donné et le retour à Babylone se fait non par la route connue de l’invasion, mais à travers un pays fertile en nouveaux combats. L’armée s’embarque sur l’Hydaspe, interrompt une navigation difficile pour porter des coups terribles aux Malliens et aux Brachmanes, entre dans l’Indus, et descend son cours majestueux jusqu’à son embouchure, où le phénomène du flux et du reflux frappe les yeux des Méditerranéens étonnés. Alexandre ramène ensuite ses phalanges à Babylone, et s’éteint à trente-deux ans au milieu d’excès qui ternissent mais n’effacent pas l’éclat d’une vie merveilleuse.

Aratus Philopœmen. – L’histoire militaire des Grecs n’offre plus après Alexandre que le triste spectacle de guerres civiles ; c’est d’abord celle relative à la succession [22] de son empire (320-301) ; puis la ligue achéenne, qui produit deux grands généraux, Aratus et Philopœmen, mais amène en Grèce le protectorat romain, avant-coureur de l’asservissement.

 

Les Romains

 

Age primitif. – Pendant que l’art de la guerre naissait en Grèce et s’y développait rapidement, il trouvait une autre patrie chez un peuple moins brillant peut-être dans ses débuts, mais que de fortes institutions militaires, le courage et de grands capitaines rendirent le maître du monde : nous avons nommé les Romains.

Rome fut, comme Athènes et Sparte, le berceau d’un nouveau Mars : en effet, l’absence absolue de marine, la nullité des communications avec la civilisation grecque que les Romains ne connurent que tard, prouvent suffisamment que le génie qu’ils montrèrent dans la guerre ne fut point une copie de celui des Grecs et qu’il naquit véritablement au Capitole.

L’âge primitif de la science militaire, à Rome, commence avec la fondation même de cette ville dont le premier cri est un cri de guerre, le rapt des Sabines (749). Les luttes contre les Crustumériens et les Antemnates (748), celles contre les Véiens (738-736), n’offrent rien de remarquable au point de vue de l’art : Romulus, roi et général, combattant avec le glaive à la tête de ses nouveaux sujets, n’est que le premier des [23] guerriers. Le règne de Numa donne un repos de quarante-trois ans, pendant lequel les lois civiles et militaires font de Rome un État plus homogène et posent les bases de cette discipline qui devait faire naître tant de dévouements et de victoires. Après Numa la guerre devient pour ainsi dire permanente : les Latins, les Sabins, les Véiens, les Volsques, les Étrusques, les Èques, les Gaulois, les Samnites sont les ennemis qui se présentent tour à tour. La guerre contre la Confédération samnite, composée de sept périodes (343-269), interrompues par de simples trêves, fut une longue effusion de sang, dans laquelle l’art fit quelques progrès : ce fut d’abord le siège de Fidènes (665), dans lequel les Romains employèrent la mine pour la première fois ; celui de Véies qui dura dix ans (405-395), fut mal commencé, souvent interrompu et créa une institution utile qui va dégager l’art des étreintes du besoin et lui donner plus d’essor, celle de la solde. Cette lutte acharnée fut d’ailleurs une excellente école : elle posa un principe d’honneur décrété par le Sénat, stipulant que toute armée qui capitule en rase campagne est indigne de la patrie et doit être rejetée de son sein (321).

Pyrrhus. – Bientôt le regard de convoitise que Rome jette sur l’Italie méridionale y amène un prince grec, Pyrrhus, roi d’Epire, auquel Tarente a confié la défense de son indépendance. Il débarque dans cette ville, montre aux peuples stupéfaits ses escadrons d’éléphants et marche aux Romains [24]. Ceux-ci, glacés de terreur à l’aspect de ces terribles animaux, sont vaincus dans la première rencontre, à Héraclée (280) mais bientôt leur discipline et leurs solides institutions réparent ce malheur, et Pyrrhus, qui croyait marcher sur les pas d’Alexandre, est contraint de regagner la Grèce.

Second âge. Guerres puniques. – C’est à l’année 264, aux guerres puniques, que commence le second âge de l’art chez les Romains. Il est dominé par quelques noms utiles au progrès militaire et surtout par un héros faisant la guerre à la façon d’Alexandre, n’ayant pas, il est vrai, les distances à vaincre, mais obligé de combattre des hommes vraiment soldats, des généraux méritant un pareil nom et un peuple habitué par cinq siècles de victoires à assujettir les autres ; on a reconnu la grande figure d’Annibal, génie séduisant que Napoléon ne cessait d’admirer.

Première guerre punique. Régulus. Xantippe. – La première guerre punique (264-241) fait passer les Romains en Sicile ; ils conquièrent cette île en deux ans, moins la ville de Lilybée, mais reconnaissant bientôt le besoin d’une marine pour lutter contre Carthage, que ses vaisseaux font appeler la reine des mers, construisent des flottes nombreuses dont les marins novices n’hésitent pas à se mesurer avec les Carthaginois. Leurs débuts sont des plus brillants (260) : conquête de la Corse et de la Sardaigne ; débarquement de Régulus en Afrique (257), victoire d’Adis et prise de Clypéa (256). Carthage menacée, appelle [25] alors à son aide Xantippe, tacticien et mercenaire grec ; Régulus est vaincu, fait prisonnier et la guerre reportée en Sicile. Longs sièges de Lilybée et d’Eryx.

Cette première période de vingt-trois ans doit être remarquée pour deux motifs : d’abord, l’usage que les Carthaginois, imitateurs de Pyrrhus, firent des éléphants ; en second lieu, le développement d’un élément nouveau et puissant, la marine, qui étendit au loin la domination de Rome. Cependant, malgré l’acharnement des deux peuples, cette lutte pâlit devant la seconde, à laquelle le grand nom d’Annibal donne les proportions de l’épopée.

Deuxième guerre punique. Annibal. – Carthage, dépossédée de la Corse et de la Sardaigne, chercha un glorieux dédommagement dans la conquête de l’Ibérie, réalisée par Amilcar Barca (237-229). Tué dans une bataille contre les Lusitaniens, celui-ci laissa, pour lui succéder, Asdrubal, son gendre, et un fils, Annibal, dont l’enfance a été témoin de huit ans de combat, et auquel la mort de son beau-frère donne bientôt le commandement suprême. Ce héros de vingt-cinq ans consacre deux années à assurer sa domination en Espagne (220-219) ; puis, indigné des prétentions du Sénat, qui avait osé assigner l’Èbre comme limite aux conquêtes des Carthaginois, il se jette sur Sagonte, la protégée des Romains, et la prend après une admirable résistance ; siège fameux, qui, à deux mille ans d’intervalle, inspira son souvenir aux défenseurs de Saragosse.

[26] Campagne de 218. – Rome, surprise au milieu de la paix, envoie des ambassadeurs à Carthage et à Annibal ; vaines tentatives : car celui-ci a résolu d’aller détruire le Capitole, non par la route de la mer, qui offre des chances trop incertaines, mais par celle de terre. Tomber comme une avalanche du haut des Pyrénées sur la Gaule et la haute Italie, marcher sur Rome, en entraînant les peuples contre une domination détestée, tel est le plan du vainqueur de Sagonte, vaste conception du génie, origine évidente de ces marches qui ont doté la stratégie de moyens nouveaux, et peut-être enfanté Marengo et Ulm.

Il laisse en Espagne son frère, Asdrubal, traverse l’Èbre, franchit les Pyrénées, le Rhône, les sommets neigeux des Alpes, et débouche dans les fertiles plaines du Pô. Cependant, un trouble vertigineux préside aux conseils du Sénat, qui apprend presque en même temps le passage de l’Èbre et celui des Alpes et confie à l’armée du consul Scipion rassemblée à la hâte le soin de couvrir la haute Italie. Bataille du Tessin (218). La cavalerie romaine, renversée par les Numides, les vaincus refoulés sur la rive droite du Pô, où le consul Fabius, prudent et habile, inaugure une tactique qui a fait sa gloire, celle de la temporisation. Refusant les grandes batailles, il prend des camps défensifs, marche, se dérobe, manœuvre constamment, afin d’émousser l’ardeur d’Annibal : mais cette tactique, profondément calculée, n’est pas celle de Sempronius, collègue de Fabius, et les deux généraux tentent le sort des [27] armes dans une action générale. Bataille de la Trebbie : les Romains écrasés.

Campagne de 217. – Le Sénat envoie en toute hâte le consul Flaminius pour défendre les débouchés de l’Apennin, ces Thermopyles de l’Italie ; mais Annibal les franchit en plein hiver, en dépit de tous les obstacles et débouche en Etrurie. Bataille de Trasimène : victoire éclatante : troisième affront infligé au nom romain.

Campagne de 216. – L’effroi était dans Rome. un seul homme ne désespère de rien, c’est Fabius. Ce sage temporisateur, qui a donné son nom à la tactique purement défensive et expectante, reste sourd à toutes les provocations de son impétueux ennemi, lui oppose, en Apulie, des campements sur de fortes positions, et cette patience, aidée du temps, victorieuse souvent des plus grands obstacles. Mais sa sage conduite est peu goûtée d’un peuple habitué à vaincre, et il est remplacé par le consul Varron, qui entraîne son collègue Paul-Emile à affronter une quatrième fois Annibal.

Bataille de Cannes. Désastre sanglant, qui met Rome aux pieds de Carthage : c’en était fait de la République, si, après cet éclatant triomphe, Annibal eût marché sur le Capitole. Mais une prudence, qui contraste avec la hardiesse déployée jusqu’ici, la nécessité, très justifiée, du reste, de dominer l’Italie méridionale, afin de recevoir des renforts de l’Afrique, l’empêchent d’aller triompher dans Rome avant d’avoir réparé les pertes de trois ans de marches et de combats.

[28] Campagnes de 216, 215 et 214. – Tandis que Junius Péra, dictateur, décrète l’armement de tous les citoyens romains, de dix-sept à cinquante ans, plus celui des esclaves, Annibal, réduit à l’inaction, autour de Capoue, par les pertes énormes de son armée, essuie trois échecs dans les environs de Nola, et perd ainsi le prestige de son invincibilité : son lieutenant Hannon est complètement battu à Bénévent, et ces malheurs forcent les Carthaginois à abandonner la Campanie.

Mais bientôt le grand capitaine reprend le dessus et donne un nouveau spectacle. Ce n’est plus le conquérant envahisseur, mais le tacticien forcé à la défensive, se maintenant en Italie par des prodiges d’activité et de vigueur, ayant à lutter contre des armées reconstituées et fières de quelques succès, tandis que ses vieilles bandes, souvent sans vivres, et n’ayant reçu aucun renfort, diminuent de jour en jour. Les campagnes de 212 à 203, dans lesquelles Rome court de nouveaux dangers, sont des modèles ; elles montrent le grand homme aux prises avec l’adversité, le génie trahi par les moyens.

Campagne de 212. – Dans la campagne de 212, Annibal fait lever aux Romains le siège de Capoue, dresse à Sempronius Gracchus une embuscade en Lucanie où il détruit son armée, écrase le corps de Pénula, et remporte à Herdonée une décisive victoire sur le préteur Cn. Fulvius.

Campagne de 211. – L’année suivante, il tente enfin un coup de main sur Rome, mais il la trouve couverte [29] par des forces considérables animées d’un ardent patriotisme ; cette entreprise malheureuse enhardit les Romains et leur livre Capoue laissée sans soutien.

Campagne de 210. – La campagne de 210 amène une nouvelle victoire du grand capitaine à Herdonée ; mais ce beau succès est balancé par quelques revers, dont le plus sensible lui est infligé à Salapie par Marcellus, qui a le premier la gloire de vaincre, en bataille rangée, le terrible général.

Campagnes de 209 et de 208. – Trois batailles livrées dans les deux campagnes de 209 et de 208 ensanglantent encore les environs de Capoue : la première indécise, la deuxième funeste aux Romains, la troisième à Annibal. Mais le rusé Carthaginois ne se décourage pas ; une adroite embuscade (208) lui ramène la victoire et coûte la vie à Marcellus ; la levée du siège de Locres complète ce succès.

Campagne de 207. Le consul Néron. – La campagne de 207 est décisive. Annibal victorieux combine le plan habile de se faire joindre par son frère Asdrubal, qui devait quitter l’Espagne et suivre comme lui la route des Pyrénées et des Alpes. Si ce secours de cinquante mille hommes parvient à le joindre, nul doute que Rome ne soit bientôt ramenée aux jours néfastes de Trasimène et de Cannes. Mais cette conception profonde avait à surmonter des difficultés immenses pour assurer la jonction de deux armées placées à des distances si grandes, et séparées par des ennemis auxquels la victoire rendait ses faveurs. En ce moment [30] paraissait en effet, pour le salut de la république, un grand homme de guerre, que cette seule campagne immortalise, le consul Néron. Les Romains, instruits de la marche d’Asdrubal, avaient deux armées : l’une sur le Métaure, sous le consul Salinator, l’autre sous le consul Néron, en Lucanie. Celui-ci, après un succès important sur Annibal, apprend l’arrivée de son frère par des courriers interceptés : il conçoit alors la belle idée stratégique, si souvent imitée, de laisser la plus grande partie de son armée comme rideau en Lucanie, et de se porter avec six mille hommes d’élite sur le Métaure, pour y renforcer un collègue détesté, mais dépositaire des destinées de la patrie. Il le joint après une marche rapide, enveloppé du secret indispensable devant un observateur tel qu’Annibal ; et tous deux remportent une victoire qu’ils apprennent cruellement au grand capitaine en jetant dans son camp la tête ensanglantée d’Asdrubal. Annibal se met alors en retraite sur le Brutium, où il se maintient à force de talent, conservant encore, dans une diversion de son frère Magon, une lueur d’espoir ; mais l’échec de celui-ci et l’invasion de Scipion en Afrique le forcent à son tour d’accourir au secours de Carthage.

Scipion. – Pendant ces longues et intéressantes luttes d’Italie, source intarissable pour la grande comme pour la petite guerre, de beaux faits d’armes décelaient un illustre général, assurément inférieur à Annibal, mais digne d’une belle couronne militaire et [31] civique, Publius Cornélius Scipion. Nommé préteur à l’âge de vingt-quatre ans, il avait demandé au Sénat d’aller venger son père tué en Espagne (212) et y avait fait de glorieux débuts.

Dans une première campagne (210), il s’était emparé de Carthagène au moyen d’un stratagème habile, et avait su engager dans l’alliance de Rome un grand nombre de princes ibériens attirés par une douceur qui n’excluait pas l’énergie : bientôt les batailles de Bétula (209) et d’Élige (208) enlevèrent l’Espagne aux Carthaginois et les réduisirent à la seule ville de Gadès. Après ces succès éclatants, Scipion, n’ayant plus d’ennemis à combattre, revint à Rome qu’il trouva remplie du bruit de ses victoires et de ses vertus.

Tel est l’heureux capitaine auquel le cri public décerne, à trente-deux ans, l’honneur du consulat, et qui va mettre le comble à une gloire sans nuage par une dernière campagne contre Annibal lui-même.

Profondément inspiré des souvenirs de la première guerre punique et des succès de Régulus, discernant avec une parfaite clairvoyance les causes qui avaient empêché les Romains de réussir dans leur invasion en Afrique, Scipion se fait dans le Sénat le promoteur d’un plan que l’alliance de Massinissa doit rendre fécond, et dont l’effet immédiat sera le rappel d’Annibal. Après bien des hésitations, dues surtout à l’esprit temporisateur du vieux Fabius, il reçoit l’autorisation de passer en Afrique (204). Un brillant combat, qui coûte la vie à Hannon, le siège d’Utique, une [32] grande et nouvelle victoire dans les environs de cette place (203) réalisent tout d’abord le plan de Scipion, en faisant donner à Annibal l’ordre de quitter l’Italie pour couvrir Carthage : celui-ci abandonne la terre de ses exploits, le cœur navré (202).

Campagne de 202. Scipion et Annibal. Les deux armées se rencontrent enfin à Zama, où se livre une bataille du plus haut intérêt tactique : dès le début de la lutte, les éléphants d’Annibal, effrayés du cri des Romains, refluent sur sa cavalerie et y causent un désordre que le coup d’œil exercé du numide Massinissa utilise en chargeant à fond ; nos meilleurs officiers de cavalerie n’eussent pas mieux fait. Scipion lance alors son infanterie sur celle de l’ennemi, mais ne se dissimulant pas la résistance que vont opposer à ses légionnaires ces bandes victorieuses dans vingt batailles, il appelle à son aide une tactique nouvelle qui consiste à faire déborder le front de l’infanterie carthaginoise en portant les princes et les triaires à hauteur des hastaires, c’est-à-dire en plaçant sur une seule ligne les trois éléments de la légion. Cette manœuvre exécutée contre un adversaire qui n’avait plus aucun appui à cause de la destruction de la cavalerie fut décisive et procura la victoire, malgré les prodiges d’Annibal et de ses vieux soldats. On ne saurait donc trop méditer cette bataille de Zama, qui consacre le principe du débordement des ailes, auquel Sadowa vient de donner une nouvelle et brillante sanction.

[33] Les deux siècles qui suivent la rivalité de Rome et de Carthage présentent un spectacle varié : d’un côté c’est la grande guerre résumée dans les noms de Scipion Emilien, de Marius, de Sylla, de Mithridate, de Lucullus, de Pompée, de César, faite sur les beaux modèles qu’on vient d’esquisser ; de l’autre apparaît un genre tout spécial où les maîtres se montrent avec tout l’éclat de la nouveauté et de la gloire, la guerre de partisans personnifiée dans Viriathe et Sertorius et ayant pour théâtre un pays qui en est comme le sol classique.

Viriathe. – Conquise par Scipion l’Africain, l’Espagne, riche à cette époque de mines d’or et d’argent et accablée d’exactions par des préteurs avides, s’était révoltée plusieurs fois (170 et 154-152). La puissance romaine, aidée des armes de la duplicité, avait rétabli les Ibériens sous le joug, lorsque surgit de cette noble terre de l’indépendance un jeune homme, Viriathe. Pâtre dans son enfance, chasseur, brigand ensuite, mais par dessus tout amant de sa liberté et de ses montagnes, connaissant à fond le pays et ses immenses ressources défensives, il réunit 10 600 hommes, grossit ce noyau de nombreux volontaires, et l’Espagne se soulève une troisième fois.

Quatre préteurs vaincus tour à tour (149-146) apprennent à Rome l’existence d’un terrible ennemi : le partisan est moins heureux dans les deux campagnes suivantes (145-144), mais dans celles de 143, 142, 441, il renoue une période de victoires illustrée par le [34] combat d’Itrique (142) et par les nouvelles fourches caudines qu’il inflige au consul Fabius. Le Sénat ne vient à bout de ce redoutable adversaire qu’en l’attaquant en pleine paix et en employant la trahison : deux officiers, gagnés par l’or du consul Caepion, tuent dans sa tente le héros lusitanien (140).

Ses alliés furent fidèles à sa mémoire et soutinrent dans Numance un siège à jamais mémorable (142-133) ; les Romains, avant d’abattre ce rempart du patriotisme espagnol, durent une fois encore (138), passer sous le joug. Les talents seuls de Scipion Emilien, qui venaient de faire tomber Carthage (149-146) eurent raison de Numance (133), mais le vainqueur n’y trouva qu’une immense nécropole ; les Numantins voyant arriver l’heure de la capitulation avaient préféré se tuer que redevenir esclaves.

Marius. – Ce siège, qui rappelait noblement celui de Sagonte, fit la réputation de C. Marius, qu’illustrent encore la campagne de 106 en Numidie et surtout celles de 105 a 102 dans les Gaules.

Bientôt, en effet, paraît à l’horizon le sombre nuage qui, souvent dissipé, renaîtra sans cesse pour entraîner enfin dans l’abîme la civilisation romaine, les barbares, dont l’avant-garde fait dès cette époque entendre son clairon lugubre. Partis du Jutland, les Cimbres, conduits par cette force mystérieuse qui les entraîne comme malgré eux, quittent les bords de la Baltique, recrutent de nouveaux voyageurs dans les Teutons, traversent la Suisse, où ils se grossissent [35] des Ambrons et des Tigurons puis tous se jettent sur la Gaule méridionale, proie facile et carrefour aboutissant à deux contrées d’ardente convoitise, l’Italie et l’Espagne. Rome apprend avec terreur l’arrivée de ces nouveaux ennemis dont la victoire soutient le bras vigoureux : la tactique de ses légions est impuissante contre ces géants du Nord et ces montagnards helvétiens, qui combattent sans autre science que celle d’exposer leurs corps nus et dédaigneux du bouclier, et de faire rayonner la hache avec une surprenante adresse. Le consul J. Silanus, qui se heurte le premier contre eux (110), est complètement vaincu ; Aurélius Scaurus (109) veut le venger, il est battu à son tour : les campagnes de 108, 107 et 106 ne ramènent pas la fortune, car elles ne sont qu’une suite de désastres qui rappellent à Rome les plus mauvais jours de son histoire. Si en ce moment, quelque grand capitaine ou même un général de simple bon sens eût dirigé les vainqueurs, il eût passé les Alpes avec eux et, plus facilement que les Gaulois, eût triomphé au Capitole, car la république ayant ses troupes disséminées en Macédoine, en Afrique, en Espagne, était sans défense ; mais la stratégie la plus élémentaire était absolument inconnue aux barbares, dont le seul but était la dévastation. Après des ravages inutiles, ils quittèrent enfin la Gaule, impuissante à les nourrir plus longtemps, et se jetèrent en enfants, les uns vers les Alpes, les autres vers les Pyrénées, préparant eux-mêmes leur défaite par cette séparation. [36] Rome éplorée rappelle d’Afrique le vainqueur de Jugurtha, et lui confie sa dernière armée, composée des jeunes gens auxquels le danger a mis les armes à la main (105). Marius accourt en Gaule ; les Cimbres qui ont pris la route de l’Espagne, arrêtés de front par le préteur Fulvius et par les Espagnols eux-mêmes, harcelés en outre par Sylla, lieutenant de Marius, rejoignent les Teutons. qui tâtonnent devant les Alpes, à la recherche d’un passage (104-103). Cette jonction allait tout compromettre, quand, par une nouvelle faute tout aussi impardonnable que la première, les Cimbres s’éloignent encore de leurs alliés, et avec une mobilité d’esprit qui n’a d’égale que celle de leur course, se dirigent vers les Alpes Carniques. C’était mettre deux cents lieues entre eux et les hordes, qui ravageaient le littoral de la Méditerranée. Marius reste prudemment renfermé dans son camp, puis, lorsqu’il a vu défiler les bandes teutoniques traînant à leur suite les chariots remplis des dépouilles de la Gaule, il tombe bien concentré sur cette foule désordonnée, et la détruit près d’Aix, en deux batailles (103). Cependant, les Cimbres, d’abord bien contenus dans les Alpes Carniques par Sylla et le consul Lutatius Catulus, sont parvenus enfin à déboucher des montagnes, et se portent à la rencontre des Teutons, dont ils ignorent la défaite. A cette nouvelle, Marius rejoint Lutatius et Sylla, et la bataille de Verceil (102), rendue décisive par cette concentration, délivre enfin l’Italie du sort que les Vandales ne devaient lui imposer que cinq siècles plus tard.

[37] L’histoire militaire doit, après Marius, porter son regard sur des hommes qu’on hésite à appeler de grands capitaines, mais auxquels des vues larges, des conceptions hardies, une vigueur d’exécution, une ténacité peu communes assignent une place méritée parmi les généraux du premier ordre : ce sont Mithridate, Sylla, Lucullus, Pompée et Sertorius.

Mithridate, Sylla, Lucullus, Pompée. – Ardent ennemi des Romains, dont les regards ambitieux ne lui échappent pas, Mithridate, seul monarque vraiment militaire que l’Asie ait produit, semble destiné à effacer les hontes de Darius et de Xerxès. Il débute, en effet, par une grande idée militaire que ne désavoueraient ni Alexandre ni Annibal, celle d’aller attaquer Rome par terre, c’est-à-dire par le Danube et les Alpes : mais ce plan gigantesque ne donne pas des résultats assez certains ni assez prompts pour sa haine, et il le remplace par la conquête de toute l’Asie mineure et par l’invasion de la Grèce (88-87). L’arrivée de Sylla met seule un terme à ces succès : dans une belle campagne (86), il s’empare d’Athènes, qui résiste six mois ; remporte la bataille de Chéronée sur Archelaüs, renforcé de Taxile, celle d’Orchomène sur Dorilaüs, et force le fier Mithridate à solliciter une paix onéreuse (85).

Dix ans après (75), celui-ci reprend les armes, combinant cette nouvelle guerre avec les sérieux embarras que Sertorius donne aux Romains. Il ouvre la campagne de 74 par la belle victoire de Chalcédoine, remportée sur le consul Aurélitis Cotta, qui a commis la [38] faute de combattre sans attendre l’armée que Rome envoie à son soutien. Lucullus répare heureusement cet échec en obligeant le roi de Pont à lever le siège de Cyzique et en lui infligeant un désastre sur les bords du Granique, nom fatal aux armes des peuples de l’Asie (73). Réduit à chercher un refuge chez les Parthes et chez Tigrane, roi d’Arménie, Mithridate trouve une nouvelle armée pour la campagne de 72, mais il est totalement vaincu en Cappadoce et refoulé en Arménie. Bientôt Lucullus envahit ce royaume (69), franchit l’Euphrate et le Tigre, et remporte sur Tigrane deux victoires aussi faciles que décisives.

Malgré ses soixante-dix ans et les coups redoublés du malheur, Mithridate trouve une nouvelle énergie et obtient un retour de fortune. Lucullus se disposait à venger les échecs qui avaient marqué le début de la campagne de 68, quand la jalousie de Pompée lui donne un successeur dans Glabrion. Enhardi par cette heureuse circonstance, le vieux roi envahit la Cappadoce, que Glabrion est impuissant à défendre : ce lieutenant inhabile cède bientôt le commandement à Pompée lui-même, qui attaque Mithridate, pendant la nuit, sur les bords de l’Euphrate, le bat et le repousse en Colchide. Ce nouveau coup, au lieu de l’abattre, semble lui rendre l’ardeur de la jeunesse, et il reprend le beau plan de l’invasion de l’Italie par l’Albanie, la Thrace, la Macédoine et la Pannonie. Mais Pompée s’attache à ses traces et lui livre, en Albanie, une décisive bataille (65) qui anéantit toutes ses espérances. [39] Alors, repoussé par Tigrane, son beau-père, qui sollicite le joug des Romains, Mithridate subit une cruelle et dernière humiliation, celle de se voir assiéger, dans Panticapée, par son propre fils, Pharnace. Dans cette extrémité, l’infortuné vieillard demande à l’épée d’un de ses officiers de le délivrer de la vie ; il est obéi et son corps envoyé à Pompée (65).

Sertorius. – La guerre civile entre Marius et Sylla avait créé à Rome un ennemi plus près d’elle et d’autant plus dangereux qu’aux talents d’un grand général il joignait l’éclat des vertus. Dévoué à Marius, dont il a été le questeur dans la campagne contre les Cimbres, Sertorius, nommé préteur en Espagne, avait d’abord refusé de reconnaître la domination cruelle de Sylla ; bientôt, s’armant des souvenirs de Viriathe et de Numance et méprisant une patrie dominée par des bourreaux, il appelle à lui les peuples de l’Ibérie qui lui répondent en foule (85). Sylla dirige contre ce nouvel obstacle opposé à sa puissance une armée commandée par Annius : l’insurrection, dont les moyens n’étaient pas encore organisés, subit d’abord des échecs qu’aggrave le meurtre de Salinator, lieutenant de Sertorius. Les passages des Pyrénées sont rapidement conquis, et l’Espagne, prise au dépourvu, retombe sous la domination de Sylla. Mais Sertorius se réfugie en Afrique, où il reste cinq années qu’il emploie à former un noyau de soldats dévoués ; puis, comptant sur l’appui de 5 000 hommes, armés à l’insu de Rome, il débarque en Espagne et y relève le drapeau de l’indépendance. [40] Sylla envoie pour le combattre Métellus Pius (79) ; Sertorius, déployant une prudente activité et disposant à peine de 10 000 hommes, évite les actions générales, et parvient, à force d’habileté, à faire lever, aux Romains, le siège de Leucobrige. Métellus se hâte d’appeler à lui l’armée de L. Manilius, qui gouvernait la Gaule cisalpine ; mais ce renfort est battu à son tour. Salué du titre de libérateur, l’heureux partisan songe alors à porter à la puissance romaine un coup plus terrible encore en franchissant les Pyrénées et en envahissant la Gaule narbonnaise : il dirige en effet vers les Alpes sa marche conquérante, et y recueille les débris de l’armée que Perpenna a sauvés des désastres de Milvius et de Cosa. Pompée, ardent à la poursuite de ces troupes, rencontre bientôt les Espagnols, qui le battent complètement à Laurone (77). Il répare cet échec, dans la campagne suivante, par une victoire sur Perpenna, près de Valence, tandis que Métellus ressaisit de son côté la fortune à Italica, où il défait Hirtuleius : peu après Sertorius, étranger à ces deux actions, tombe à son tour sur Pompée, et l’accable à Sucrone, que l’arrivée de Métellus empêche seule de dégénérer en désastre (76). Une nouvelle victoire de l’illustre chef des Ibériens ouvre la campagne de 75 ; toutefois Pompée et Métellus réunis parviennent à le vaincre à Segontia, malheur qui est loin de le décourager, car il brille d’un nouvel éclat dans les deux campagnes de 74 et de 73, qui sont des modèles de tactique, de vigueur et d’intrépidité. Le crime seul [41] peut faire tomber le successeur de Viriathe, en armant la jalousie de Perpenna, qui l’assassine dans un repas (73).

César. – Un grand nom, celui de Jules César, s’offre maintenant pour montrer à la postérité le rare et bel assemblage du grand capitaine et du grand homme d’État. Excité par l’esprit de conquête qui avait inspiré Alexandre et Annibal, ce nouveau héros jette les yeux sur la Gaule, province située aux portes de l’Italie, sur le chemin de nouveaux Cimbres et habitée par des peuples belliqueux qui appellent l’épée du conquérant. Subjuguer cette patrie de Brennus, c’est monter soi-même au Capitole et mettre la république à ses pieds. L’état agité des peuples gaulois, en appelant l’intervention de Rome, prépara ce grand événement et fournit à César l’occasion qu’attendait son génie.

Campagne de 58. – Les Helvétiens quittent leurs montagnes pour envahir le pays des Éduens, qui implorent la protection des Romains ; César accourt à leur soutien, atteint et détruit au passage de la Saône une partie des ennemis, puis livre la bataille de Bibracte, remarquable au point de vue tactique par la supériorité de la légion sur la phalange dont les Helvétiens veulent faire usage. Ce brillant début révélait à la Gaule la puissance des protecteurs qu’elle s’était donnés mais ne la délivra pas de la guerre. Bientôt, en effet, se présentent d’autres adversaires, précédés d’une réputation qui fait trembler les plus braves, les Germains d’Arioviste (Suèves), avec leur haute stature [42] et leur indomptable courage. César réveille dans le cœur de ses généraux et de ses soldats le sentiment de l’honneur, leur rappelle les victoires de Marius et marche aux barbares, qui sont complètement vaincus à Béfort, bataille dans laquelle la légion l’emporte la phalange, et dont le gain est dû surtout à l’emploi bien combiné de la réserve.

Campagne de 57. – La campagne de 57 met en contact les Romains avec les Belges, qui se croient destinés par leur confédération puissante à être les défenseurs de la Gaule, et viennent assiéger Bibrax, ville appartenant aux Rémois. César vole au secours de ces nouveaux alliés et prend position sur l’Aisne, à Pont-à-Vaire, où il reste sur le pied défensif, se contentant d’escarmouches de cavalerie, afin d’habituer ses troupes à des ennemis qui avaient le renom d’une bravoure invincible. Ceux-ci l’attaquent enfin et témoignent dans cette journée autant d’habileté que de courage : pendant que le gros de leurs forces heurte de front la position de César, une partie cherche à passer l’Aisne à gué sur ses derrières pour le couper des Rémois, c’est-à-dire de toutes ses ressources. La ténacité romaine déjoua cette tentative et décida la retraite des Belges que les vainqueurs ne purent précipiter, car les Nerviens conduits par l’habile Buduognat s’avançaient à leur tour pour défendre leur pays. Ces barbares, faibles en cavalerie, et ne pouvant lutter autrement contre les troupes légères des Romains, organisèrent une guerre de chicane des plus [43] actives, semèrent les routes de véritables abatis, détériorèrent les chemins, et demandèrent le secret de vaincre à la ruse des espions et des déserteurs. L’occasion de mettre cette tactique à profit se présenta bientôt : quelques prisonniers échappés du camp de César apprirent à Buduognat que l’armée romaine s’approchait de la Sambre en ordre de marche, et que probablement les légions seraient séparées par un grand intervalle rempli de leurs bagages. En tacticien habile, l’adroit Nervien résolut de profiter de cette circonstance : à cet effet, il embusqua son armée dans un grand bois, au sommet d’une colline, d’où elle devait tomber sur les Romains occupés à asseoir en sécurité leur camp sur les bords de la Sambre. Ce plan, bien conçu, fut dérangé par l’utile précaution qu’ils prirent de rapprocher leurs troupes dans le voisinage de l’ennemi, mais il faillit réussir par une négligence que Napoléon n’hésite pas de reprocher à César. Les Nerviens, après avoir refoulé les troupes légères qui n’avaient pas su fouiller les abords de la position, tombèrent en masses profondes sur les légions de l’aile droite ; malgré le sang-froid de César et le courage héroïque des soldats, un désastre était imminent sur ce point sans l’habile coopération de Labiénus, qui, victorieux à la gauche, rabattit à temps la 10e légion au secours des 7e et 12e, et ramena la fortune.

Campagne de 56. – La campagne suivante (56), moins brillante comme actions de guerre, fut remplie par une bataille navale remportée sur les Vénètes sous [44] les yeux de César, et par les opérations particulières de ses lieutenants dans les Alpes et en Aquitaine. Les difficultés furent grandes dans ces dernières contrées, où les Romains trouvèrent leur propre tactique que Sertorius avait apprise à leurs ennemis.

Campagne de 55. – Une feinte habile des Usipètes et des Teuctères ouvre la campagne de 55 ; dépourvus de bateaux pour franchir le Rhin et voyant les Ménapiens décidés à défendre le passage, ils font mine de renoncer à leur projet et se retirent : ce mouvement rend la sécurité aux riverains, qui abandonnent la garde du fleuve en se dispersant. Les Germains continuent pendant trois jours à s’éloigner, puis, se ravisant tout à coup, reviennent sur leurs pas, font faire en une nuit à leur cavalerie la marche de ces trois journées et tombent sur les Ménapiens qu’ils écrasent. Si l’art des feintes retraites, celui des marches dérobées et forcées des modernes n’ont pas ici leur origine, on ne peut disconvenir de leur brillante application. A la nouvelle de cette irruption, César se porte chez les Ménapiens, refoule les barbares dans un combat livré au confluent du Rhin et de la Meuse, et se résout à envahir à son tour la Germanie pour y porter l’effroi de ses armes. Il jette à cet effet sur le Rhin un pont de pilotis qu’il protège d’ouvrages défensifs sur les deux rives, et parcourt avec ses légions les rivages redoutés du Weser et les forêts des Sicambres, berceau d’un peuple illustre. Les Suèves, qu’il poursuit, se retirent à son approche, et prennent au milieu de leurs labyrinthes [45] inexplorés une position centrale. César ne s’y engage pas, repasse le Rhin et fait rompre son pont ; résolution qui, selon Napoléon, était de nature à dissiper complètement aux yeux des Germains la terreur qu’avaient inspirée ses succès.

La fin de cette campagne vit les Romains débarquer en Bretagne, où ils livrèrent deux combats dans lesquels ils eurent à lutter contre une tactique nouvelle, celle des chars, moyen de guerre qui rappelait les éléphants, et procura aux Bretons quelques avantages de détail. Une tempête, qui avait désorganisé la flotte, le manque de vivres et le danger d’être séparé de la Gaule par une mer orageuse, décidèrent César à revenir sur le continent. Le regard sévère de Napoléon voit dans cette expédition de Bretagne un échec véritable causé par des préparatifs insuffisants et le manque de cavalerie ; pour pallier ce jugement, il convient d’ajouter que le défaut de cette arme fut dû à des fautes de subalternes, et surtout à un ouragan qui rejeta loin des côtes les vaisseaux qui la portaient.

Campagne de 54. – La campagne de 54 ramène en Bretagne le hardi conquérant, cette fois avec une flotte considérable et des précautions minutieuses qui doivent procurer un succès complet. Le débarquement n’est point disputé, mais les barbares trouvent ce qui leur a manqué jusqu’ici, un chef habile, Cassivellanus, qui prend en main les destinées de la Bretagne et fait taire devant le danger commun les divisions des partis. Les Bretons s’enfoncent dans les bois, dont les avenues [46] sont fermées par de grands abatis, et dont le centre est occupé par un immense camp retranché, asile impénétrable. La 7e légion parvient au cœur de ce patriotique repaire, mais l’Océan semble vouloir défendre encore son île et prêter le mugissement de ses flots à la cause de la Bretagne : une horrible tempête détruit en partie les vaisseaux de César et rappelle sur le rivage ses légions victorieuses. Alors commence une guerre de chicane, de surprise, d’engagements ébauchés qu’une fuite calculée interrompt, soit pour attirer les Romains dans des positions boisées, soit pour isoler leur cavalerie et l’accabler par le choc impétueux des chars : malgré quelques succès, les Bretons sont obligés de reculer, d’abandonner le passage de la Tamise et de demander aux bois un asile absolu. Cassivellanus essaie toutefois un suprême effort dont la conception honore sa sagacité ; il consiste à faire attaquer par les peuples du pays de Kent les ouvrages qui abritent les vaisseaux ennemis ; mais cette tentative échoue, et il est obligé de se soumettre. L’agitation du continent et l’approche de la mauvaise saison déterminèrent le retour de César, après une expédition glorieuse, mais sans succès durable, puisque, dit Napoléon, il ne laissa en Bretagne aucune garnison ni aucun établissement.

En Gaule, la campagne fut terminée par un beau coup de main d’Ambiorix, chef des Eburons, qui sut attirer Titurus Sabinus dans une embuscade qui fut pour les Romains un sanglant affront et devint le signal [47] d’une levée de boucliers presque générale. L’arrivée de César avec les troupes de Bretagne et les énergiques mesures qu’il adopta, délivrèrent Q. Cicéron que les Gaulois assiégeaient en règle, et réparèrent la situation.

Campagne de 53. – La campagne de 53 débute par une ruse habile de Labiénus : menacé par les Trevires, dont l’impatiente ardeur ne sait pas attendre l’arrivée des Germains, cet heureux lieutenant feint une retraite précipitée, qu’il transforme tout à coup en une offensive dont la vigueur amène la défaite des Gaulois. Pour compléter cet avantage, César envahit une seconde fois la Germanie en passant le Rhin un peu au-dessus du point où il avait traversé le fleuve en 55 ; mais cette tentative ne fut qu’une courte apparition aussi inutile que la première ; Napoléon le dit en propres termes.

Elle eut même le funeste résultat d’exciter de nouveau, sur le sol germanique, la haine du nom romain ; les Sicambres, en effet, franchirent le Rhin à leur tour, et, instruits de la marche de César contre Ambiorix, se jetèrent sur le camp de Cicéron où ils ne furent repoussés que par de prodigieux efforts.

Campagne de 52. Vercingétorix. – Dans la campagne suivante paraît un homme que les Arvernes présentent à la Gaule pour centraliser et diriger ses forces, Vercingétorix. Actif, inflexible, cruel même pour la délivrance de la patrie, ce chef est revêtu du titre de généralissime, et profite de l’absence de César, encore en Italie, pour [48] tomber du haut de ses montagnes d’un côté sur les Helviens et les Ruténiens qui n’ont pas rallié le drapeau national, de l’autre sur les Bituriges, qu’il force à embrasser la cause commune. César répond hardiment à ces attaques en envahissant le pays des Arvernes malgré la ceinture de glace qui semblait le défendre : prévoyant ensuite avec un profond génie que le bruit seul de l’invasion de l’Auvergne rappellera Vercingétorix vers le centre menacé de sa puissance et qu’il dégagera ainsi la plaine, il ne reste chez les Arvernes que le temps nécessaire pour opérer cette diversion et rassembler son armée. Le héros gaulois accourt à la défense de son pays, mais bientôt devinant son ennemi, il revient chez les Bituriges et assiège Gergovie-des-Boiens, que César se hâte de secourir. Après un combat brillant, entre sa cavalerie et celle de Vercingétorix, celui-ci est obligé d’abandonner le siège et de se mettre promptement en retraite : renonçant dès lors à une guerre régulière qu’il reconnaît incompatible avec l’esprit divisé et le manque de cohésion des peuples gaulois, il change de système, et adopte le plan de la guerre de partisans. Par ses ordres l’incendie dévore le pays des Bituriges et fait de la route que suit l’armée romaine un monceau de ruines fumantes. Avarique seule échappe à cette mesure terrible en jurant de se défendre jusqu’à la mort. Cette place, fidèle à son serment, oppose en effet, une admirable résistance ; sorties, incendies des machines de César, mines, tout est emporté pour réaliser la noble promesse faite à la [49] cause commune : enfin un violent assaut, dans lequel succombent presque tous les défenseurs de cette patriotique cité, la livre aux Romains.

Vercingétorix trouve de nouvelles forces dans ce désastre même, et appelle à une levée en masse tous les fils de la Gaule : pour maîtriser un mouvement aussi formidable, César partage son armée en deux grands corps ; l’un sous Labiénus (quatre légions) marche contre les Sénonais et les Parisiens ; tandis que l’autre, placé sous ses ordres et composé de six légions, vient assiéger Gergovie-des-Arvernes, réduit de la puissance de Vercingétorix. Ce dernier se poste à proximité de la place que de puissantes diversions allaient secourir. Bientôt, en effet, une révolte générale des Eduens oblige César à ne laisser devant ses murs que deux légions sous C. Fabius, et à se porter lui-même contre les rebelles. Le généralissime gaulois profite habilement de cette absence et se jette sur le camp de Fabius, qui, malgré une résistance héroïque, n’eût pas tardé à succomber sans le retour précipité de César. Peu après, une nouvelle insurrection des Éduens et un frémissement général de la Gaule montrèrent aux Romains l’urgence d’abandonner les contrées montagneuses des Arvernes pour aller apaiser un mouvement qui menaçait de leur enlever toutes leurs ressources en vivres et leurs communications avec Labiénus : César se décida donc à un sacrifice nécessaire et ordonna la levée du siège de Gergovie. Les mesures habiles qu’il arrêta pour cette opération faite [50] sous les yeux d’un ennemi ardent et habile ne pourraient être trop admirées, elles auraient eu un plein succès sans une méprise funeste qui empêcha les légions imprudemment engagées devant la place d’entendre le signal de la retraite. L’infructueuse tentative sur Gergovie, la nécessité d’assurer la marche de l’armée vers le pays des Éduens obligeaient les Romains à une action décisive ; mais, fidèle à son plan, Vercingétorix la refusa, et laissa César se diriger vers la Loire, qu’il franchit à gué après avoir protégé le passage de son infanterie par la cavalerie disposée de manière à rompre le courant.

Cependant un chef non moins brillant et énergique que Vercingétorix, l’Aulercien Camulogène, placé à la tête de la grande confédération des Aulerciens, des Bellovaques et des Parisiens, tenait tête à Labiénus, Repoussé dans deux tentatives contre Lutèce, instruit de la levée du siège de Gergovie, et entouré de peuples soulevés qui menaçaient de le couper de César, ce lieutenant adopta le seul parti convenable, celui de se rabattre sur son chef, non en fugitif, mais en conservant une fière attitude. Les dispositions qu’il prit pour simuler une retraite précipitée tout en se préparant à frapper un coup énergique doivent être méditées, car elles atteignirent le but si précieux à la guerre de diviser les forces de l’ennemi. Un combat violent livré entre Melun et Paris, et dans lequel Camulogène trouva la mort, fit ressortir le coup d’œil tactique des tribuns de la 7e légion, qui décidèrent la victoire longtemps [51] incertaine en rabattant l’aile droite vers la gauche de façon à menacer les derrières des Gaulois. Labiénus, après ces belles opérations, rejoignit par Sens l’armée de César, qui venait de forcer Vercingétorix à s’enfermer dans Alise. Le héros comptant sur un soulèvement général de la Gaule y fit une défense désespérée et obligea les Romains à un siège long et difficile dans lequel ils construisirent deux grandes lignes de circonvallation et de contrevallation, et firent usage des tours, des parapets crénelés, et des ressources accessoires de notre fortification passagère, telles que palanques, trous de loup, chausse-trapes. La défense utilisa de son côté toute la variété des moyens connus : claies, fascines, longues perches, faux, échelles, harpons, galeries couvertes, et combina ses efforts avec une attaque de l’armée de secours. Ces tentatives échouèrent néanmoins devant la valeur des légions romaines, et consacrèrent une fois encore la supériorité de la discipline et de l’organisation militaire sur les multitudes quelque courageuses qu’elles soient. Après une grande et dernière sortie, Vercingétorix, à bout de vivres, prit la noble détermination de conjurer la colère de César en se livrant à lui de sa personne, mais cette générosité fut mal récompensée ; l’illustre défenseur de la Gaule, envoyé à Rome, orna le triomphe de son vainqueur et fut ignominieusement étranglé !

Campagne de 51. – Ce grand désastre n’empêcha pourtant pas la continuation de la lutte : abandonnant [52] le projet de se réunir en masse, reconnaissant l’insuffisance du lien fédératif impuissant à établir une forte discipline, les Gaulois se déterminèrent à être partout en armes, et à transformer chaque ville, chaque bourg en place forte. Ce plan, le seul convenable, et qui devait forcer les Romains à disséminer leurs forces est habilement déjoué par César, qui, malgré les rigueurs de l’hiver, tombe sur les Bituriges pris au dépourvu, organise des colonnes mobiles qu’il excite par de larges promesses de butin, et réussit en peu de temps à maîtriser la révolte des Carnutes qui se soumettent à discrétion.

Le printemps amène des hostilités plus sérieuses : Corréus, chef des Bellovaques, organise une guerre de coups de main incessante et lutte avec courage et sagacité ; mais après quelques succès, notamment sur la cavalerie auxiliaire des Romains, il tombe à son tour sous leurs coups. Malgré cet échec, l’incendie éteint sur un point se rallume sur l’autre, et l’Aquitaine entière se soulève ; toutefois, ce nouvel effort est l’agonie de la Gaule, dont le dernier refuge, Uxellodunum, succombe après une belle défense. César vint à bout de cette place au moyen de travaux souterrains destinés à la priver d’eau et qui furent cause de combats acharnés ; les Gaulois employèrent surtout dans ce siège des engins incendiaires contre les machines romaines qu’ils parvinrent souvent à détruire. Enfin, le manque d’eau décida du sort de la place dont les héroïques défenseurs furent condamnés à avoir la main droite coupée [53] pour exemple : mesure barbare qui souille la mémoire du grand capitaine, et qui dut faire regretter à ces glorieux mutilés de n’avoir pas trouvé la mort sur la brèche.

Esquissons maintenant à grands traits les derniers titres de César à la gloire en le suivant en Espagne et en Grèce où l’attendent de nouveaux lauriers, fruits de la guerre civile et d’une ambition démesurée.

Campagne de 49. – Maître de la Gaule, le conquérant, qui poursuit le pouvoir souverain, s’empare en quelques semaines de l’Italie et fait en Espagne, contre Afranius, lieutenant de Pompée, la rude campagne de 49. Des opérations nombreuses autour de Lérida (fourrages-convois) rendues souvent difficiles par les crues de la Sègre, des privations de toute espèce surtout en vivres, le courage romain opposé au courage romain, et la tactique légère des Ibériens à la froide constance qui avait vu triomphé des Gaules, font de cette campagne un sujet intéressant d’études. César sur ce nouveau théâtre enchaîne encore la fortune, revient à Rome et y prépare les moyens de vaincre Pompée.

Campagne de 48. – Il débarque en Epire et y trouve son rival qui l’attend à la tête d’une puissante armée, et qui le repousse dans six attaques contre les retranchements de Dyrrachium. Le grand capitaine se replie en Thessalie, y attire Pompée et ressaisit la victoire à Pharsale, bataille qu’on peut appeler le triomphe de la réserve, car elle fut décidée par une quatrième ligne disposée d’avance par César (48). [54] La guerre civile, transportée de nouveau en Espagne par les fils de Pompée, dura encore trois ans et fut terminée par l’opiniâtre journée de Munda (45), qui assura au vainqueur de Pharsale l’empire du monde et une dictature absolue.

Un an après, le poignard de Brutus et de Cassius tranchait une vie si agitée et si glorieuse (44).

Avant d’abandonner l’antiquité, il est nécessaire de comparer en quelques mots les trois grandes figures militaires qui la remplissent : Alexandre, Annibal et César. Le premier, dépassant les tacticiens qui l’ont précédé, imprime aux mouvements des armées cette largeur d’allures qui crée la stratégie. Après lui, paraît Annibal, génie militaire le plus complet de l’antiquité, au dire de Napoléon, taillé à la façon d’Alexandre et le surpassant par la tactique. Rome à son tour enfante des talents remarquables, mais ce sont toujours jusqu’à César des tacticiens de champ de bataille. Ce dernier se présente enfin ; son génie brille successivement eu Gaule, en Grande-Bretagne, en Espagne, en Epire, en Thessalie, dans le Pont, en Afrique, c’est-à-dire dans toutes les parties du monde connu, mais il conserve toujours le cachet du tacticien, et l’esprit, en s’attachant à lui, ne se sent pas entraîné par le souffle stratégique qui anime les combinaisons de ses deux glorieux prédécesseurs.

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Aperçu général sur l’origine, les progrès et l’état actuel de l’art de la guerre

Bernard

Capitaine adjudant-major au 92e régiment de l’infanterie

1868

 

Le présent ouvrage a été composé par Nadia Nin et corrigé par Hervé Coutau-Bégarie. L’Aperçu général sur l’origine, les progrès et l’état actuel de l’art de la guerre a été publié par la Librairie militaire J. Dumaine en 1868. Il semble n’avoir jamais été réédité.

Sommaire

Ière Partie : l’antiquité Égyptiens, Hébreux, Perses, Babyloniens, Assyriens, Indiens

IIe Partie : Le Moyen-Âge Les Barbares  

IIIe Partie : les XIVe, XVe et XVIe siècles    

IVe Partie : Temps modernes 

Ve Partie : L’époque contemporaine

État actuel de la science militaire

 

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La campagne de 1813 jusqu’à l’Armistice

Carl von Clausewitz

Clausewitz et De la guerre (Vom Kriege) 1832 : décryptage | amnistiegenerale

Table des matières

Introduction

Réorganisation de l’Etat militaire en Prusse

L’armée prussienne au début des opérations sur l’Elbe

Opérations sur l’Elbe

Bataille de Lützen

La bataille de Bautzen

L’armistice et ses conséquences

Matériaux historiques destinés à l’étude de la stratégie

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Matériaux historiques destinés à l’étude de la stratégie 

 Cet exposé a été trouvé parmi les papiers de l’auteur et, bien qu’il soit incomplet, nous avons pensé qu’il pourrait intéres­ser le lecteur.

Prenons la situation stratégique en 1813, après l’armistice. Une armée assaillante de 300 000 hommes (nous nous basons toujours sur les plus petits des nombres donnés par les écrivains) son avance jusqu’à l’Oder, à 80 lieues de ses frontières ; des deux côtés elle est débordée par les limi­tes de pays ennemis qu’elle n’occupe pas (Bohême et Marche de Brandebourg) et les habitants de son théâtre d’opérations sont des adversaires. Dans cette situation diffi­cile, cette ar­mée doit, ou continuer son mouvement offensif, ou bien faire tête défensivement sur sa position, à une ar­mée de 400 000 Hommes, d’un quart supérieure en nombre.

Outre ces avantages, l’armée alliée peut espérer être renforcée dans quelques mois par 50 000 hommes de trou­pes nouvelles et peut-être par un nombre égal de soldats préle­vés sur les troupes qui, depuis le commencement de la cam­pagne, sont occupées aux sièges des places de Stettin, Cus­trin, Glogau et Dantzig, et qui ne sont pas comprises dans l’évaluation ci-dessus.

La première conséquence de cette situation est que l’armée jusqu’alors assaillante est contrainte à la défensive. En effet :

  1. La supériorité numérique de l’armée ennemie attei­gnant la proportion du quart, et pouvant s’élever dans la suite jusqu’au tiers, est déjà un puissant obstacle à l’offensive ;
  2. Une ligne d’opérations longue de 80 lieues, de vas­tes pays ennemis qui ne sont pas et ne peuvent pas être oc­cupés par l’agresseur, constitue un inconvénient impor­tant, au­quel on ne peut remédier que par une supério­rité numéri­que très sérieuse ;
  3. La situation stratégique n’offrait pas un objectif immé­diat permettant d’obtenir un résultat décisif sur toute la coali­tion ; d’autre part, aucune tentative ne pouvait obli­ger fun des Alliés à conclure isolément la paix.

Bonaparte aurait pu diriger ses opérations exclusi­ve­ment sur Vienne s’il eût été en état de tenir en Saxe pen­dant ce temps ; mais il ne pouvait rien tenter contre Blü­cher et le roi de Suède sans avoir la supériorité numérique et, dès lor­s, restait trop peu de monde en Saxe. D’autre part, la Saxe était son théâtre d’opérations, et c’eût été déjà une défaite stratégique énorme que de l’abandonner pour prendre le Rhin comme base d’opérations, en admettant que ce projet fut réalisable.

Rester au milieu de ses ennemis, les battre successi­vement dans des combats distincts, les désunir et les inti­mider : tel était le seul parti qui restât à Bonaparte. Il en fut de même pour Frédéric le Grand dans la guerre de Sept ans ; il en sera de même pour tous ceux qui se trouveront dans une situation analogue.

Bonaparte devait opposer ses forces au gros des forces ennemies se rassemblant en Bohème et se concentrer à Dresde, parce que, de ce point, il pou­vait opérer, soit contre la Marche, soit contre la Silésie, soit contre la Bohême. Il partagea ses forces à peu près dans la même proportion que les Alliés ; mais il organisa son armée de Silésie plus forte­ment, de telle sorte qu’elle fût supé­rieure à celle de Blücher, tandis que l’armée principale et celle de la Marche furent presque d’un quart inférieures aux armées ennemies. Fit-il simplement une erreur d’évaluation ou bien ne s’attendait-il pas à la trahison de Bernadotte ? C’est ce qu’il est impossible d’établir.

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Ces considérations générales, qui étaient naturelles dans la situation faite à Bonaparte, devaient servir en par­tie de directives aux Alliés :

  1. Toutes les circonstances les contraignaient à l’offensive ;
  2. Ils pouvaient avoir la certitude de rencontrer le gros de l’ennemi partout où ils porteraient le leur ;
  3. La situation des États autrichiens permettait aux Alliés, par de simples marches et un simple déplacement de leur gros, de porter la guerre de l’Oder vers l’Elbe, à 40 lieues de l’est à l’ouest. Les Alliés auraient commis une faute en allant plus a l’ouest que la Saxe, car cette contrée était le noyau du théâtre de guerre français et Bonaparte ne pou­vait faire autrement que de les suivre avec le gros de ses forces ; il n’en aurait pas fait autant s’il s’était agi de la Franconie. Eu outre, une invasion en Saxe couvrait les États autri­chiens, tandis qu’une mar­che vers la Franco­nie les eût dé­couverts. Conclusion : il fallait pousser le gros des forces, de Bohême en Saxe, dans le but de livrer bataille à l’armée principale enne­mie.
  4. Comme il fallait, par principe, tenir autant que possi­ble ses forces réunies, et que, d’autre part, l’isolement de la Marche ne permettait pas d’un retirer des troupes, on se de­mandait ce qu’on devait laisser de troupes en Silésie. En évacuant tout à fait cette province, on pouvait être sûr que Bonaparte ne se lancerait pas sur rune des frac­tions avec une supériorité relative, se contentant d’ob­server faiblement l’autre fraction. On avait donc la certi­tude de conserver en main la supériorité initiale, au moment où on le rencontre­rait.

Cependant, bien des considérations pratiques ve­naient à l’encontre de cette idée abstraite :

  1. Il était tout à fait invraisemblable que Bonaparte ne lais­sât rien ou presque rien contre l’armée de Silésie, car il était de son intérêt de ne pas laisser resserrer sa zone de manœuvre et de tenir les armées ennemies aussi éloi­gnées que possible ;
  2. La Silésie étant le centre du théâtre d’opérations prus­sien, Bonaparte, une fois dans cette province, aurait pro­fité de son évacuation et se serait emparé de Breslau ainsi que de tous les approvisionnements qui n’étaient pas dans les places fortes. Cette opération lui aurait coûté si peu de forces et de temps qu’en l’entreprenant il n’avait pas grand’chose à perdre sur l’Elbe. Si, au contraire, on mainte­nait une armée en Silésie, Bona­parte pouvait for­mer le pro­jet de conquérir cette pro­vince, mais alors il fallait mettre en jeu plus de forces et destinés à l’étude de la stratégie em­ployer plus de temps : dans ce cas la réper­cussion n’aurait pas manqué de se faire sentir sur l’Elbe ;
  3. Les talents du maître n’existaient chez aucun de ses maré­chaux : donc, plus on l’obligeait à confier ses forces à d’autres mains, mieux cela valait ;
  4. Il ne restait donc plus qu’à fixer la force qu’il conve­nait de laisser en Silésie. Pour cette évaluation, il fallait par­tir d’un seul principe. D’un côté, l’armée de Silésie de­vait avoir des forces telles, que l’ennemi ne fût pas en état de l’attaquer avec un effectif double ou même triple, car dans une armée qui a son théâtre d’opérations pro­pre et qui est très éloignée de l’armée principale, une semblable propor­tion des forces met le plus faible en danger non seulement d’être vaincu et mis en fuite, mais encore d’être cerné et totalement détruit. D’autre part, l’armée de Bohême de­vait avoir une force telle, qu’elle fût au moins égale, sinon supérieure, à celle de l’ennemi. Les Alliés ont trouvé à merveille cette pro­por­tion en laissant de 50 000 à 90 000 hommes en Silésie. Il aurait fallu à l’ennemi plusieurs centaines de milliers hommes pour conduire cette armée à une catastrophe. Mais il deve­nait difficile à Bonaparte de pénétrer en Si­lésie avec de semblables forces et d’y rester le temps né­cessaire ; il aurait, dans cet intervalle, subi en Saxe une catastrophe analogue, sans rien gagner à cette manœuvre. La Bohême vit entrer en scène de 220 000 à 230 000 hommes. Il n’était pas admissible que les forces des Français atteindraient ce chiffre, même en supposant que, de leurs 300 000 hommes disponibles, ils n’eussent détaché qu’un nombre relativement faible de trou­pes contre l’armée de Silésie et contre l’armée du Nord ;
  5. Le but des Alliés, en prenant l’offensive, était de li­vrer bataille avec leurs forces principales au gros des forces de l’ennemi, et de remporter la victoire qui aurait eu comme résultat immédiat le départ de l’adversaire de son centre d’opérations. En admettant qu’il n’eût rétro­gradé que jusqu’à Leipzig, il lui fallait abandonner la Si­lésie et la Marche, ce qui aurait amené une crise comme celle de Leipzig où, il est permis de le dire, la victoire ne fut pas douteuse. Une vic­toire décisive amenait les Al­liés sur le Rhin et peut-être même plus loin ;
  6. La marche sur Dresde avec l’armée principale était donc la solution la plus naturelle, puisque Bonaparte ne pou­vait arriver que de ce côté. Quant au détachement de 6 000 hommes envoyé pour soutenir la division Bubna sur la rive droite de l’Elbe, il était sans utilité.

Le passage de l’Erzgebirge sur un certain front était basé sur l’espoir de trouver l’ennemi au pied des hauteurs, de l’envelopper et de se ménager plusieurs chemins de re­traite. Il n’y a pas lieu, d’ailleurs, de critiquer cette ma­nœuvre, car, pour une armée de plus de 200 000 hom­mes, un front de six lieues n’est pas énorme.

Cependant, outre ces dispositions, on aurait pu penser à profiter de l’absence de Bonaparte, qu’on pouvait prévoir avec certitude puisqu’on avait appris sa marche sur la Silé­sie, et tenter un coup de main sur Dresde. Le 23 août, les Autrichiens pouvaient facilement être à Frei­berg, en même temps que Kleist, Wittgenstein et Bar­clay se trou­veraient devant Dresde ;

  1. Un coup de main contre Dresde ne pouvait être tenté que si les conditions se montraient particulièrement fa­vora­bles, car, même si l’on avait pris toutes les nouvelles forti­fi­cations et les faubourgs, il ne fallait pas s’attendre à prendre d’assaut les ouvrages de la ville elle-même que défendaient 20 000 hommes. En cela, aucune supé­riorité numérique n’a de valeur, c’est tout simplement un gas­pillage de forces inu­tile.
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